mercredi 18 juin 2008
Sourire ***
Sourire
Son nom est Nina Ichka. Un prénom doux, un nom de famille qui se crache. Personne ne l’appelle jamais par son prénom.
Ce qui lui convient très bien. Nina Ichka est une femme qui déteste l’humanité toute entière. Elle déteste les enfants parce qu’ils font du bruit et les vieux parce qu’ils n’en font pas. Elle déteste les amoureux parce qu’ils sont naïfs et les businessmen parce qu’ils sont cyniques. Elle déteste les hommes, elles déteste les femmes, elle déteste les chasseurs, elle déteste les végétariens, elle déteste les croyants, elle déteste les athées, elle déteste les chômeurs, elle déteste les travailleurs, elle déteste les gens qui ont les yeux bleus, ceux qui ont la peau noire, ceux qui ont un grand nez, ceux qui ont des petites épaules, ceux qui parlent, ceux qui respirent…
Nina Ichka a presque quarante ans aujourd’hui et parait bien plus âgée : jamais de sa vie elle n’a teint ses cheveux ni n’a pris soin de sa peau, et des mèches blanches parsèment sa chevelure brune coupée court, encadrant mal un visage sévère et ridé. Uniquement des rides de colère. Le visage de bois de Nina Ichka parait s’être figé il y a bien longtemps en un masque de fureur. Sans doute la colère de voir, autour d’elle, autant d’êtres humains s’ébattre en toute liberté. Elle est bloquée dans son indignation.
Mais si son visage est celui d’une vieille femme, son corps parait jeune et sain comme celui d’une championne olympique. Elle était grande et mince par sa nature, et a peu à peu ajouté des muscles à ses os longilignes, principalement en s'entraînant à la boxe. Personne n’osait lui faire face sur ce terrain, ce qui ne l’a pas empêchée, par provocations et manipulation, de défoncer le visage de nombreux adversaires. Elle est forte et aucuns travaux ne lui font peur. Heureusement pour elle, puisqu’elle vit seule, dans une maison loin de tout et surtout de tout le monde, sans téléphone, ni télévision, ni internet, et sans que le facteur n’ose mettre une roue de sa camionnette sur son chemin.
Nina Ichka vit en partie de sa propre production, et complète – pour ce qu’elle ne peut pas fabriquer elle-même ni faire pousser dans son jardin – en racketant ses voisins et tous les touristes sur lesquels elle peut mettre la main. Une fois qu’elle a trouvé ce dont elle a besoin, elle se sert, et si quelqu’un proteste, elle le tabasse. Personne ne porte plainte. Car ce n’est pas seulement la folie de Nina Ichka qui effraie. Ce sont surtout ses yeux. Deux vrilles de haine et de mépris lancés à la face du monde. Un regard impossible à soutenir. Un atroce scanner qui voit jusqu’au fond de l’âme de sa victime et lui affirme que oui, sans aucun doute, il vaut moins qu’un cloporte. Et qu’il sera tout à fait aussi facile à écraser.
Il ne fait donc aucun doute, dans le coin, que Nina Ichka est une sorcière et que porter plainte contre elle reviendrait à apporter le malheur sur toute sa famille pour des générations. Sans compter, plus prosaïquement, que le vol d’un bidon d’essence ou d’une hache neuve ne la conduirai pas en prison bien longtemps. Et qu’à son retour, si ce n’est pas sa magie qu’elle déclenche sur le délateur, ce sera la furie de ses poings. Des poings qui, dit-on, traversent l’écorce des arbres.
Et en plus, ajoutent les rumeurs, elle mange les petits enfants égarés.
(à ce stade-là, la narratrice ne peut confirmer ou infirmer, parce qu’elle a préféré ne pas vérifier.)
(en tous cas, Nina Ichka a un grand four.)
(taille 4 ans au moins)
Il faut donc le désespoir et la terreur la plus folle pour oser mettre un pied sur le terrain de Nina Ichka…
Désespoir et terreur folle, c’est bien ce qui a l’air d’arriver à ces quatre jeunes gens (Brenda, Joanna, Luc et Kévin) qui déboulent ce matin sur le chemin de Nina Ichka. Leur voiture fait un énorme dérapage incontrôlé dans la boue, devant la maison, et termine sa course brutalement arrêtée par un arbre. Alertée par le bruit, Nina Ichka attrape rapidement son fusil – toujours chargé – et sort voir. En l’apercevant sur le pas de la porte, la première fille, Joanna, se met aussitôt à hurler comme une possédée :
« A L’AIDE !!!!!!!!!!!!!!!! JE VOUS EN SUPPLIE, MADAME, AIDEZ-NOUS !»
Nina Ichka a souvent entendu appeler à l’aide quand elle apparaît, surtout quand elle apparaît avec son fusil, une imposante arme militaire qu’elle utilise pour chasser certaines grosses bêtes. Mais c’est bien la première fois qu’on la supplie de sauver qui que ce soit. L’espace d’un moment, elle se demande si ce sont des touristes qui s’imaginent poursuivis par un sanglier – avec les citadins, maudits soient-ils, tout est possible – mais très vite elle reconnaît les occupants de la voiture. Elle déteste tous ses voisins mais a une bonne mémoire. Il n’y a pas si longtemps, ceux-là étaient encore des gamins qui se lançaient comme défi d’oser approcher le plus près possible de la maison de Nina Ichka – ou peut-être pire, avec les campagnards, maudits soient-ils, tout est possible. Elle braque son arme vers eux et dit calmement :
_ Tirez-vous ou je vous tue.
Si Nina Ichka ne tire pas sur-le-champ, c’est bien pour éviter les ennuis avec la maréchaussée, et pour ne pas avoir à s’embêter des corps. La réaction des intrus la surprend. Ils sortent de la voiture. Oh, en pleurant et en suppliant, preuve qu’ils ne sont pas fous ni totalement dénués d’instinct de survie, mais ils sortent, alors qu’elle vient précisément de leur ordonner le contraire. Du moins, trois d’entre eux sortent. Le quatrième, Kévin, reste assis dans la voiture, respirant par des râles atroces. Les autres pleurnichent des histoires de monstres et morts qui tuent, d’abominables morts-vivants errant dans les rues à la recherche de cervelles à sucer et de morsures transmettant la maladie.
Nina Ichka est, pour sa part, une mauvaise vivante, et quelle que soit la chose encore plus terrifiante qu’elle – ce qu’elle demande à voir – qui a poussé ces gamins à venir l’emmerder, ils n’ont qu’à y retourner, ou sinon elle pourrait bien perdre patience et perdre son temps à enterrer quatre corps quelque part dans les bois. Tant pis pour les flics, elle fera l’effort de ne pas laisser d’indices derrière elle, ce ne serait pas la première fois.
Elle vise la voiture et tire.
Les filles hurlent, le garçon reste figé sur place et vide sa vessie. L’autre garçon, celui qui paraissait mal en point, se prend la balle en pleine poitrine, qui explose. Nina Ichka n’avait jamais testé cette arme sur un humain et elle trouve l’effet assez réussi. On sent que ça a été prévu pour.
Maintenant, elle doit se débarrasser des autres gêneurs avant qu’ils ne s’enfuient…
Mais avant qu’elle ait le temps de tirer à nouveau, Kévin, contre toute attente et malgré la garantie accompagnant l’excellent fusil, se redresse. Il a même l’air d’aller beaucoup mieux. On peut voir ses poumons bouger sous les cotes éclatées. Mais pas son cœur. Il perd du sang à gros bouillons. Ça n’a pas l’air de le déranger. Il peine un peu pour ouvrir sa portière, mais finit par sortir de la voiture.
Nina Ichka est assez surprise pour baisser légèrement son fusil. Ok, finalement, peut-être que les jeunes n’étaient pas des drogués cinglés ayant forcé sur les hallucinogènes et/ou les psychotropes. Elle marmonne pour elle-même :
_ Des morts qui tuent, hein ?
Les filles pleurent et s’écartent de la trajectoire de ce qui reste de Kévin, ce qui n’est pas difficile, étant donnée la lenteur avec laquelle il titube. Mais Luc reste pétrifié sur place. Arrivé à sa portée, Kévin bondit vers lui d’une façon étrangement plus souple et rapide – Nina Ichka note pour elle-même de se méfier de leur lenteur – et lui mord sauvagement la nuque.
_ Oh nooooooooooooooon ! gémit Brenda. Non, non, non, il est contaminé aussi, il va mourir, non, non, pitié, non…
_ Hé, Barbie ! lance Nina Ichka d’une voix méprisante. Comment ça se tue définitivement, ces machins ?
_ Je je je ne sais pas, je ne sais pas, ils se relèvent toujours, il…
_ Il faut exploser la cervelle, dit Joanna. Dans les films. En vrai, je ne sais pas.
Kévin est toujours très occupé avec Luc, qui ne hurle plus mais parait contempler le pire des cauchemars – alors que le pire des cauchemars est juste derrière lui. Un horrible bruit de succion s’élève distinctement dans le silence de la campagne. A la grande horreur de Joanna et de Brenda, Nina Ichka pose son fusil et rentre chez elle en claquant la porte. Les deux filles se précipitent pour tambouriner à la porte quand celle-ci se rouvre. Nina Ichka porte négligemment sur l’épaule une masse de bûcheron, pesant 4 kilos, qu’elle utilise ordinairement pour planter des piquets de ses bras puissants. Elle ignore les filles et s’avance vers les zombies.
La masse ne vaut rien comme arme : la force de son impact provient de son poids et ce même poids la rend trop lente à déplacer. En théorie.
En pratique, Nina Ichka lève la masse si vite qu’elle laisse une traînée noire dans l’air avant d’éclater d’un même geste les crânes de Kévin et de Luc, qui sont brutalement détachés de leurs colonnes vertébrales respectives et s’envolent. Les deux corps s’écroulent. Nina Ichka les enjambe, écrasant au passage ce qu’il reste d’une main, et va jusqu’aux têtes. La première a été arrêtée par un arbre. Le crâne a été fendu, la dure-mère aussi, et des morceaux de cervelle ont été projetés un peu partout. Pour plus de sécurité, Nina Ichka lève haut sa masse, le manche droit, et écrase ce qui reste dans un bruit atrocement mou. Puis elle part à la recherche de l’autre tête.
Une tâche difficile, même pour une chasseuse expérimentée comme Nina Ichka, car de hautes fougères, ronces et orties s’élèvent entre les arbres. Soudain elle sent que quelque chose lui agrippe la botte. C’est bien la tête de Luc, insuffisamment cabossée par le premier coup, qui tente de la mordre et qui a planté les dents profondément dans le cuir épais. Pas moyen de lui faire lâcher.
Nina Ichka choisi alors un arbre et donne un grand coup de pied dedans, fracassant la tête contre l’écorce.
Lorsqu’elle ressort des bois, elle voit les deux jeunes filles, terrorisées, agrippées l’une à l’autre et tremblant de tous leurs membres. Elles gémissent en la voyant revenir vers elles, la masse et la botte tachées de sang et autres résidus humains. Nina Ichka sent certains muscles inhabituels de son visage se contracter. Cet exercice lui a bien plus. Et, pour la première fois depuis des années, elle sourit.
Pour la première fois de leur vie, Brenda et Joanna voient Nina Ichka sourire.
Et elles hurlent de toute la force de leurs poumons.
Retrouvez la suite tous les samedis soirs sur http://episodierdeslyres.over-blog.com/categorie-10456570.html
lundi 2 juin 2008
J'avais envie de causer...
Ca faisait un mois que je n'avais plus posté de texte sur ce blog. Mais où est donc passée Luma ? devraient se demander mes fans au désespoir. Et pourtant que dalle. Même pas un petit mail pour vérifier si je suis bien morte. Bande d'ingrats.
Enfin bref, si je ne poste plus de petits textes, c'est que ce mois de mai a entièrement été consacré aux Techs, la preuve un nouveau magnifique et passionnant septième chapitre s'offre dès à présent à vos yeux ébahis (plus une petite participation à une histoire collective dont j'espère vous reparler un jour, c'est à dire si le projet abouti, voir le site deslyres si vous êtes curieux ou que vous avez beaucoup trop de temps libre).
C'est qu'il y a maintenant un an (au mois près) que j'ai commencé ce roman ! Et j'ai envie de le finir assez vite, quand même. D'après mes calculs, je devrais finir de raconter tout ce que je veux raconter dans deux chapitres, toujours d'environ 30 pages. Au pire il m'en faudra trois. En tous cas, je vais tenter de terminer le premier jet pour septembre. Date à partir de laquelle je commencerai à le retravailler. J'espère donc que tous ceux qui l'ont lu accepterons de m'aider dans cette deuxième étape délicate : j'aurais besoin de vos avis, de vos commentaires et de critiques précises, avec des arguments et des explications pour que je comprenne bien pourquoi c'est pas aussi clair sur le papier que dans ma tête. Merci à tous ceux qui voudront bien m'aider ! (même un petit peu, c'est déjà ça !)
Et pour ceux qui ne sont pas très branchés SF ou qui n'ont pas le temps ou que plein d'excellentes raisons empêchent de jouer les critiques littéraires du web, vous pouvez toujours mettre "oh bravo c'est très bien". Ca fait toujours très plaisir et vous n'êtes même pas obligés de lire le texte. Oui je sais je prends tous les compliments alors qu'il faut argumenter pour les critiques, c'est parce que ma tête est trop petite pour mon chapeau, je tente d'augmenter le volume.
Au fait : merci à mes lecteurs passés, présents et futur, je vous adore (même si je ne peux pas le jurer pour les futurs lecteurs, vu que je ne les connais pas encore, mais j'anticipe avec optimisme) ^^
Les Techs, chapitre 7, première version
Chapitre 7
Tracer un autre chemin
1
Le silence règne dans l’appartement. Leyman fume nerveusement dans la cuisine. 1 est couché sur le canapé. Sanx veille sur lui. Il ne peut rien faire mais ne l’abandonne pas. Il guette la respiration du Tech. Peu à peu elle se fait moins sifflante, moins difficile. 1 n’est plus aussi pâle. Sanx observe et ne dit rien, ne voulant pas perturber le processus, laissant 1 ressusciter sous ses yeux.
Le Tech se reconstruit grâce aux capacités de régénération propres à la matière tech. Une régénération différente de celle qu’on peut observer partout ailleurs dans la nature. Aucun scientifique n’est capable de dire d’où les cellules techs tirent l’énergie et les matériaux pour se reconstruire. Elles ne transforment pas ce qu’elles ont à leur disposition. Elles se recréent à partir de rien tant que le codage leur indiquant à quoi elles doivent ressembler est intact. Les scientifiques ont apprit à obtenir tout ce qu’ils voulaient de la matière tech en modifiant ce codage, mais sont toujours dans l’incapacité d’expliquer de quelle manière celle-ci peut bien se recréer elle-même. La SRAM a répandu la rumeur qu’elle a percé ce secret, mais c’est faux. Les Techs eux-mêmes ne savent pas comment c’est possible. Mais ils savent que ça marche. Lentement – car le corps humain est une structure très complexe – les cellules techs manquantes de 1 renaissent, suivant les instructions de sauvegarde stockées dans son cerveau. La blessure se referme. Le sang perdu est remplacé. Les muscles se contractent juste assez pour que les os brisés se retrouvent assemblés, après quoi ils sont ressoudés.
Une fois le processus convenablement mené à son terme, 1 émerge de l’inconscience. Il ignore également pourquoi son corps ne peut pas s’auto-soigner quand il n’est pas évanouit. Pour l’instant, il s’en moque. En ouvrant les yeux il voit Sanx. Dans la lumière tamisée ses yeux maquillés forment de petites constellations de paillettes. Ce sont ces étoiles que 1 remarque en premier. Il trouve ça beau. Il se demande où il est. Sa chair neuve lui fait mal, mais ce n’est rien comparé aux océans de souffrance qu’il endurait. Avant. Quand ?
Combien de temps a-t-il été évanoui ? Combien de temps a-t-il laissé ses frères et sœurs seuls ? Et surtout qu’est-ce qui a bien pu leur arriver d’horrible pendant son absence ? Cette pensée est intolérable. Il se remet sur ses pieds d’un bond, ce qui fait sursauter Sanx. Le jeune homme se reprend pourtant vite et lui dit avec un sourire en coin :
« Content de te voir debout.
_ Heu… oui, je… je suis désolé… je voulais… je ne voulais pas…
_ Salut.
_ Hein ?
_ Je te salue. C’est une formule classique. Une manière de dire bonjour. Comme on n’a pas eu le temps avant…
_ Ah. Oui. Salut. Je… je suis content de te voir.
_ Comment tu te sens ?
_ Ça va. Je suis presque guéri. J’ai dormi combien de temps ?
_ Six heures.
1 poussa un soupir de soulagement. Six heures, c’est rapide étant donné l’étendue de ses blessures, étonnamment rapide même, mais il n’a aucune envie de perdre du temps à s’interroger sur ce mystère. Pour le moment, il doit…
Il doit empêcher le type armé qui le suivait de s’en prendre à Sanx.
Mais non. Si rien n’est arrivé en six heures, c’est que soit il a réussi à semer ses suiveurs, soit ils n’ont pas l’intention d’attaquer et se contentent de surveiller les lieux. Il utilise le système de sécurité pour faire un rapide tour d’inspection. Rien de suspect à première vue. Malgré tout il se sent obligé de prévenir l’adolescent :
_ Je suis désolé, je vais encore t’attirer des ennuis… Je n’aurais pas dû venir. Je… je voulais juste te revoir, mais il y a des gens qui me suivent. Je pense que je les ai semés, mais je n’en suis pas sûr.
_ De toute façon, ils me connaissent.
_ Ils savent où tu habites ?
_ Ils ont les moyens de le savoir, j’imagine. Je ne suis pas quelqu’un de spécialement discret. On a du temps devant nous ?
_ Oui. L’immeuble est blindé de matériaux techs, il faudrait une armée pour entrer si je m’y oppose.
_ Très bien.
A ce moment Leyman entre et écarquille les yeux en voyant 1 debout. 1 se sent absurdement embarrassé en le voyant. Il ne s’était même pas posé la question de savoir si Sanx était seul. Le Tech suppose que Leyman est l’ami auprès duquel Sanx s’est réfugié. Il se dit qu’il devrait être reconnaissant envers ce type d’avoir pris soin de Sanx alors que lui-même ne lui attirait que des ennuis. Mais il ne peut pas s’empêcher d’être jaloux et le salue d’un signe de tête très sec, tout le fixant du regard. Jusqu’à ce que Sanx resitue les choses :
_ Will, je te présente Leyman. Il est étudiant en médecine et il t’a rafistolé cette nuit. Leyman, voici Will, un ami très cher dont j’aimerai beaucoup que tu oublie le visage. Surtout si on te le demande avec une carte officielle sous le nez.
L’étudiant se demande dans quelle galère il a accepté de mettre les pieds, ça se voit sur son visage, mais 1 ne se rend compte de rien. Ce type qui lui a sauvé la vie – ou au moins a réduit le temps nécessaire pour guérir, ce qui vaut presque autant – n’est pas un ami de Sanx. Lui si. Un ami très cher, même. Il l’a dit. 1 trouve la bouffée de bonheur qui l’envahie tout aussi absurde que la jalousie de tout à l’heure, mais ô combien plus agréable. Il se laisse sans broncher examiner par Leyman avant que Sanx n’entraine celui-ci à l’écart pour lui parler.
_ Toi repose-toi, ordonne-t-il à 1, on décidera de ce qu’on va faire plus tard.
Le Tech s’allonge docilement sur le canapé encore imbibé de son sang. Il lance son esprit dans le Réseau.
Dans la pieuvre il ne trouve personne, pas même 4 qui est couché depuis longtemps, ni 7 qui est éveillée mais fuit le contact du Réseau. 2 et 6 s’apprêtent à s’évader et se concentrent pour mener à bien leur tâche. Et 3 et 5 sont prisonnières du Ghetto.
1 est debout avant même de réaliser qu’il commence à partir. Il ne sait pas comment parvenir à sauver ses sœurs de cet horrible piège dépourvu du moindre matériau tech à sa disposition, mais il doit y aller !
Et il doit aussi aider 2 et 6. Sa sœur a réussi un coup magistral en sabotant les bombes T et en empêchant une extermination des habitants des Ghettos. Maintenant elle s’apprête à fuir l’Alliance toute entière et n’a pas le moindre plan de repli. D’accord, étant donné l’urgence de la situation, elle a fait au mieux, mais maintenant ils se retrouvent avec un énorme problème sur les bras.
Quelqu’un pourrait aider les Techs dans ces deux épineux problèmes. Mr Edmund. Lui aurait les moyens d’envoyer un escadron de militaires surentraînés dans le Ghetto pour chercher 3 et 5. Et il pourrait protéger 2 et 6 des foudres des gouvernements officiels. Il pourrait les faire disparaitre dans les méandres du labyrinthe sur lequel il règne…
Et c’est bien ça le problème. Comment rester libre en se livrant à ce manipulateur ? Comment s’en sortir sans lui ? Comment lui échapper s’ils cèdent ? Quel est son but ? Le professeur Milley a bien dit à 1 de ne pas se fier à lui, mais s’il doit choisir entre la liberté et la vie de ses frères et sœurs… Le Tech frissonne. Il ne sait pas, il n’aurait jamais dû avoir à faire un choix pareil, il n’a pas été préparé à ça et voudrait plus que tout que ce choix atroce ne soit qu’un mauvais rêve.
Sanx revient. Leyman n’est plus avec lui.
_ Il est parti ? demande machinalement Will.
_ Oui. Je pense que j’ai réussi à le convaincre de ne rien dire. En fait, il n’a aucune envie de se mêler à des histoires de Techs et de gouvernement. Ça va toi ? Comment tu te sens ?
_ Physiquement, ça va. Mais sinon, non, ce n’est pas terrible. J’ai un problème. En fait, j’ai des tonnes de problèmes, mais celui-ci c’est énorme, je ne sais pas du tout quoi faire.
_ Raconte-moi.
_ Je ne sais pas si…
_ Tu n’as pas confiance en moi ? demande gentiment Sanx.
1 le regarde à la dérobée, il ne se fait pas suffisamment confiance pour le regarder dans les yeux. Il ne veut pas montrer son émotion. Il marmonne :
_ Si, bien sûr que je te fais confiance. C’est juste que c’est dangereux.
_ Mais qu’est-ce qui est le plus dangereux, savoir de qui je dois me méfier ou savoir des choses pour lesquelles on peut me tuer ?
_ On pourrait te tuer parce que tu en sais trop ? demande 1 catastrophé, qui n’avait pas réalisé qu’il était lui-même un secret à protéger par tous les moyens aux yeux de ses poursuivants.
_ Pourquoi pas ? répond Sanx en haussant les épaules. C’est comme ça que ça se passe dans les films. Les gros méchants arrivent et flinguent tous ceux qui pourraient en savoir trop long, à part le héros qui leur échappe et revient tous les buter. J’imagine que tu ne regardes pas souvent des films d’action ?
_ Non. Presque jamais. J’en ai vu, quelques fois, en cours de sociologie…
_ En cours ? Beurk. Ta vie a vraiment dû être triste.
_ Heu… je ne sais pas. Je n’ai rien connu d’autre. Mais on était bien, enfin, on n’était pas malheureux, avant que…
_ Avant que mon père et ses crétins de copains ne débarquent.
_ Oui.
_ Est-ce qu’ils ont…
Pour la première fois depuis que 1 le connait, Sanx parait hésiter, puis poursuit maladroitement :
_ Ta petite sœur m’a dit qu’ils avaient… tué des gens. Des amis à vous.
_ Oui. Des gens qui travaillaient avec nous. Et qui nous élevaient.
Un ange passe. 1 se demande s’il ne ferait pas mieux de partir maintenant. Cette discussion est une perte de temps. Mais il ne veut pas partir. Il veut pouvoir expliquer à Sanx ce qui se passe.
_ Je crois que je n’ai pas eu l’occasion de te le dire, mais je suis désolé, souffle l’adolescent.
_ Ce n’est pas ta faute.
_ Oh, je sais, on n’est pas responsable de ce que font ses parents, ils n’écoutent jamais rien. Je veux dire que je suis désolé pour vous. Que vous ayez eu à traverser tout ça. A porter ces deuils.
Sanx a l’air sincèrement désolé. Il ne connaissait pourtant pas les membres du laboratoire qui sont morts. Mais 1 peut sentir la tristesse de l’autre qui fait écho à sa propre douleur. A sa grande surprise, des larmes lui montent aux yeux.
Non, pas maintenant… se dit-il. Il se concentre pour refouler son chagrin. Plus tard. Il pensera à tout ça plus tard.
_ Ça va, dit-il un peu abruptement. Je n’ai pas envie d’y penser.
On ne les a même pas enterrés on est parti si vite ils ont dû pourrir et les animaux ils sont morts de faim ou ils se sont échappés et les ont mangés… Si les fantômes existent, nous sommes tous maudits.
_ Très bien, dit Sanx. Maintenant, dis-moi ce qui ne va pas. C’est quoi ton énorme problème ?
_ Mes frères et sœurs sont en danger. Enfin, surtout 3 et 5. 2 et 6 ont empêché l’Alliance de commettre un massacre et ils vont s’enfuir, il ne faut surtout pas qu’on les rattrape, mais s’ils ont le gouvernement aux trousses, ça va devenir encore plus difficile… enfin il faudrait les mettre à l’abri et ensuite brouiller les pistes… mais le pire c’est 3 et 5. Elles sont prisonnières dans le Ghetto ! Et je ne peux pas les sauver, je n’ai aucun pouvoir là-dedans ! Quoi, je sais assez bien me battre et je peux récupérer plus vite que les autres, mais ça ne suffira pas ! Mais je connais quelqu’un qui pourrait les aider. C’est notre ennemi, mais il tient à ce qu’on reste en vie. Je ne sais pas si je dois faire appel à lui.
_ Effectivement, quand tu parlais d’un énorme problème, tu n’exagérais pas. Ceci dit, je crois que je n’en sais pas assez pour comprendre ce qui se joue, là. Qui est votre ennemi, exactement ? Et qu’est-ce qu’il risque de faire ?
1 continue ses explications longtemps. Il raconte ce qu’il sait sur la nature des Techs, sur leur mission, sur le laboratoire, sur Mr Edmund, sur la SRAM, sur l’Alliance, sur les habitants du Ghetto. Ça l’aide à remettre les choses au clair, autant pour lui que pour Sanx. Finalement celui-ci lui dit :
_ Tu sais, pour ta sœur numéro 2 et ton petit frère, je peux m’en occuper. Avec vos pouvoirs et mes relations, on peut les faire disparaitre.
1 secoue la tête.
_ Je ne veux pas te mettre en danger, on va trouver…
_ Oh, je t’en prie, arrête. Elle est venue me sortir de prison. C’est la moindre des choses que je l’aide. Et pour le plus jeune, je te rappelle qu’un conditionnement culturel extrêmement contraignant nous oblige, nous pauvres humains, à sauver les enfants. Encore pire que pour les baleines.
_ Mais…
_ Mais quoi ? Ce n’est pas parce que je suis humain que j’ai pas le droit de jouer à sauver le monde aussi ! Bien sûr, moi je n’irai pas y sacrifier ma vie et mon âme. Je ne suis pas un héros comme vous. Ceci dit, ôte-moi d’un doute : qui a décidé que vous seriez des héros ?
_ Qui ? Heu… ben… ceux qui nous ont créés, je pense. On est né pour ça, pour être des héros, protéger et servir. Au départ, on devait juste être des humains améliorés, capable d’être plus solides que les soldats ordinaires.
_ Des genres d’humains OGM ?
_ Oui, un peu. Ensuite, ils ont découverts qu’on était capable de bien plus, et ils ont pu faire des projets plus ambitieux.
_ Et à quel moment on vous a demandé votre avis ?
_ Mais… enfin, on est nés pour ça, c’est normal de le faire !
_ Donc personne ne vous a demandé votre avis.
_ Je te dis qu’on leur doit…
_ Oui, oui, vous leur devez l’existence. Et alors ? Tous les enfants doivent la vie à leurs parents. Moi j’étais censé être un Samuel Théodore Larch et être un enfant docile, faire du sport au lycée, être raisonnablement populaire, aller à l’université et faire un métier de con dans une grande entreprise. C’est pour ça que mes parents m’ont mis au monde. Mais moi, j’ai préféré devenir Sanx. Et j’en avais le droit. Personne ne fait signer les bébés à la naissance pour leur faire dire « oui, je suis d’accord pour appartenir à mes parents et réaliser tous leurs projets ! ». Ta vie, c’est ta vie, tu es le seul à pouvoir décider de ce que tu vas en faire !
1 ne dit rien. Il est choqué et en même temps séduit par cette façon de voir. Il préfère se concentrer sur l’essentiel :
_ Je veux protéger mes frères et sœurs en priorité. Ensuite je veux délivrer nos créateurs. Après je verrais.
_ Ouais, c’est ça, tu verras… Quand on t’aura bien bourré le crâne sur ton devoir, quand tes chers professeurs auront pris tes frangins en otage, quand tu seras obligé tous les jours de choisir entre l’horreur et l’impensable, là tu verras ! Bon sang, prévoit à long terme ! Où est-ce que vous allez vivre ? De quoi ? Avec qui ? Et tes frères et sœurs, qui leur donnera le choix ? Qui va les aider et les guider ?
_ Mais… mais je ne sais pas ! Ça dépendra de qu’on peut faire, de…
_ Tu n’arriveras jamais à rien si tu t’y prends comme ça ! C’est à toi de savoir ce que tu veux, de savoir ce dont vous avez besoin tous les sept. Débarrasse-toi de tous les clichés qu’on t’a imprimé dans le crâne et invente ton propre monde idéal. Après, tu pourras toujours t’adapter au vrai monde pour parvenir à tes fins, mais au moins tu auras un but plus clair que « on va essayer de rester en vie ». Et ce sera ton but. Pas celui qu’on t’a imposé. Votre but, si vous le créez à plusieurs. Tu m’as dit qu’il y avait des prières pour sur le Réseau. C’est à vous de décider d’y répondre ou pas. C’est à vous de voir si le vœu de n’importe qui a autant d’importance que les ordres de vos parents. Mais il ne faut pas que tu improvise à chaque fois, sinon tu vas toujours être largué. Prend tes décisions toi-même.
1 reste un certain temps perdu dans ses pensées. Puis dit brusquement :
_ Mon but, ce serait que les mensonges deviennent réalité.
Comme Sanx ne réponds pas tout de suite, il poursuit :
_ On m’a dit que nous existions pour le bien de tous. Que nous étions une nouvelle humanité qui n’aurait pas les défauts de l’ancienne. Que nous allions sauver le monde. Que nous serions aimés et respectés. Que nous aurions notre place. Sans jalousie, sans mépris, sans peur. Que nous n’aurions pas besoin de nous cacher. Et bien c’est ça mon but. Je ne veux pas être une arme secrète. Aucun des Techs n’est une arme. Je veux pouvoir agir au grand jour et répondre en face à tous ceux qui me détesteraient. Et je veux que mes frères et sœurs aient le choix. Qu’ils prennent eux-mêmes la décision de me suivre ou pas. Et je veux les protéger du mal. Et tous ceux qui sont avec nous, tous les humains qui nous ont aidés, je veux les aider aussi.
_ Ça c’est du détail. Sinon, ça me parait très bien comme but. Surtout étant donné que vous contrôlez les médias et que vous êtes capable de contrôler une bonne partie des forces armés, vous avez largement les moyens de réaliser tes ambitions.
_ Mais toi, tu n’as pas peur ?
_ Peur ? De quoi ?
_ De… Je ne sais pas. Les humains ont peur de nous. De nos pouvoirs.
Sanx éclate de rire.
_ Je sais bien que l’enfer est pavé de bonnes intentions, mais j’ai bien moins peur des gentils petits idéalistes dans votre genre que de ce système pourri qui a la main sur les bombes T ! Et puis…
Il s’avance vers 1 avec un sourire tentateur et lui caresse doucement la joue.
_ Comment, poursuit-il, est-ce que je pourrais avoir peur de toi ?
Le Tech est presque paralysé par cette caresse, tandis que son cœur bat follement. L’idée que Sanx puisse avoir peur de lui est effectivement ridicule, c’est l’inverse qui se produit. Quoiqu’il ne pourrait pas dire que ce qu’il éprouve est de la peur – à par la peur de l’inconnu que cache les yeux de Sanx dans une mystérieuse promesse…
Sanx l’embrasse et il se laisse faire, sans plus penser à quoi que ce soit. C’est l’adolescent qui le replonge dans la réalité en s’écartant et en demandant :
_ Et pour la suite du plan ? Qu’est-ce que tu décides ?
1 redescend sur terre de son mieux. Se replonge à contre-cœur dans les problèmes de sa fratrie. Et décide d’utiliser Edmund pour sauver 3 et 5, c’est le moyen le plus sûr, mais il va faire parti de l’expédition lui-même et veillera à ce que ses sœurs s’évadent. Mr Edmund a beau connaitre les capacités des Techs au combat, il ne pourra pas assurer toutes les possibilités et il se fiera sans doute à la docilité que 1 a toujours affichée. Le jeune homme pense déjà à plusieurs moyens qui lui permettraient de prendre l’avantage. 6 pourra se réfugier avec 7 chez Breda Johns : personne n’ira chercher des Techs chez une nourrice travaillant pour le B.A.G.N. Quand à 2, soit elle accompagnera 1, soit elle restera avec Sanx à New York.
Sortir 3 et 5 du Ghetto sera la partie la plus délicate. Pour la suite, 1 a confiance en ses capacités. Il n’est pas peut-être pas capable de faire les bons choix au bon moment pour être certain que tout se passera comme il le désire. Mais il commence à comprendre que personne n’est capable de prévoir exactement ce qu’il faut faire pour que tout se passe selon ses désirs. Et que même si personne ne lui indique ce qu’il doit faire, il a largement les moyens de créer ses propres solutions.
Le message qu’il envoi à Mr Edmund est clair : pour être sûr que le mystérieux homme d’affaires ne lance pas l’opération sans lui, il ne lui communique aucune données sur l’endroit où sont 3 et 5, mais il fait une liste précise des hommes et des armes dont il aura besoin, ainsi que des dangers qu’ils risquent de rencontrer. 1 ne se donne pas la peine d’attendre une réponse pour fixer un rendez-vous le lendemain soir, sur la côte ouest.
« Et maintenant ? demande Sanx alors que le Tech se lève. Tu t’en vas ?
_ Je…
_ Tu as encore le temps de te reposer. Reste un peu. Ça ne t’a pas fatigué de revenir d’entre les morts ?
_ Heu…
_ Aller, reste.
1 ne peut pas dire non. Pas à Sanx. Pas s’il s’approche comme ça. Pas s’il promet que 1 a le temps. Pas s’il le regarde. Pas s’il sourit. Et surtout, 1 ne peux pas dire non à Sanx qui l’embrasse encore et l’entraîne sur son lit.
_ S’il te plait, murmure l’adolescent, ne te prend pas la tête, d’accord ? Et ne tombe pas amoureux. »
1 ne peut pas lui répondre qu’il est trop tard pour ça.
2 et 6
Après leur victoire triomphale, les deux Techs ne sont pas ramenés dans leur petite chambre du B.A.G.N., non, ils sont invités à célébrer la puissance de l’Alliance dans le presque palais du président lui-même. Ce qui complique leurs plans : la sécurité tech a été doublée d’une impressionnante sécurité non-tech et ils auront du mal à s’échapper. 2 décide que le mieux est de se plier à ce caprice et d’attendre. Tous les dirigeants sont aussi épuisés que les deux Techs de la nuit blanche qu’ils viennent de passer et ils vont faire la fête, la surveillance des deux enfants sera donc confiée à des subalternes qui ne connaitront pas leurs caractéristiques et qu’il sera plus facile de tromper. Le moment où on voudra les raccompagner au B.A.G.N. sera le moment idéal pour agir.
Pour le moment, on les prépare en toute hâte pour assister au grand dîner improvisé, qui sert aussi à répéter une dernières fois aux fidèles du président la ligne de conduite qu’ils doivent adopter face aux médias. Une conférence de presse est prévue juste après le repas. Chacun prend les ‘médicaments’ nécessaires pour être en forme jusque là. Les invités ont tous mis leurs tenues les plus officielles pour être parfaits. Les Techs aussi. On passe à 6 un costume d’adulte à sa taille, ne lui épargnant que la cravate. 2 est quand à elle aux prises avec une robe de soirée. Sa première robe. Marcher ainsi vêtue lui fait une sensation bizarre, elle est trop serrée aux cuisses pour avoir toute sa liberté de mouvements et les volants largement évasés en bas la surprenne en frôlant ses jambes quand elle ne s’y attend pas. Pourtant le tissu lila est tech. Elle procède à quelques ajustements pour être plus à l’aise, sans parvenir à retrouver la sensation d’un vêtement familier. Mais au moins, un regard dans la glace le lui prouve, cette robe la rend très belle.
La jeune fille commence à jouer avec son reflet. Jamais encore elle n’avait eu l’occasion de se préoccuper de son apparence, acceptant son visage tel qu’elle le voyait dans les yeux de ses frères et sœurs, sans chercher plus loin. Pourtant, au cours de sa brève carrière de garde du corps présidentiel, elle a vu de nombreuses femmes dont les tenues superbes ont suscité son admiration et parfois sa jalousie – et parfois une incompréhension totale devant les caprices de la mode. Mais elle s’était habituée à l’idée que ce n’était pas pour elle. Son rôle à elle n’était pas de plaire. A présent, elle se regarde dans le miroir d’une manière presque interrogatrice. Elle se demande si son apparence lui plait. Si elle plaira à d’autres. Et si elle avait été humaine, simplement humaine, aurait-elle plut ? Et à qui ?
La robe met en valeur sa féminité et 2 se demande si c’est pour ça qu’elle parait plus belle. Tout le monde au laboratoire était d’accord sur le fait qu’une femme Tech est plus précieuse qu’un homme Tech. Pourtant elle détestait cette façon de voir qui la réduisait à un utérus capable de produire des petits Techs à peu de frais. Elle détestait l’idée qu’on allait un jour l’inséminer artificiellement. Elle détestait l’idée que le donneur serait 1. Oui, ils n’avaient aucun lien de sang, oui ils étaient les seuls Techs assez âgés pour se reproduire, oui c’était nécessaire pour la création d’une nouvelle espèce… Mais ces raisons niaient tout simplement les liens affectifs qui la liaient à son frère et sa propre identité humaine, une humaine Tech certes, mais néanmoins une humaine, pas une pondeuse. A cause de ce rôle qu’on voulait lui faire jouer, 2 avait détesté le fait d’être une femme. A présent qu’elle est débarrassé de cette menace et libre, seule devant un miroir flatteur, elle commence à se faire à l’idée.
« Betsie ? demande une voix derrière elle.
La jeune femme se retourne. Eve Hindgam est là, épuisée comme elle ne l’a jamais vue. Elle a l’air plus vieille de dix ans.
_ Ça va ? demande 2 inquiète.
_ C’est plutôt à moi de te poser cette question. Mais pffou… je dois bien admettre que je suis vannée.
La RP s’écroule sur un fauteuil, puis fait signe à la modiste qui avait apporté la robe de 2 de s’en aller. Celle-ci obéit précipitamment, titubant de son mieux sur ses talons hauts, prenant à peine le temps de lancer un regard méprisant au tailleur fatiguée d’Hindgam, qui lui répond d’un doigt d’honneur impeccablement manucuré. La femme soupire avant de se pencher en avant et de dire :
_ Bestie, qu’est-ce qui s’est passé, cette nuit ?
2 regarde ses propres yeux dans la glace, veillant à ne laisser transparaitre aucune émotion. Elle n’est pas aussi douée pour mentir qu’Eve, mais elle va tenter d’apprendre très vite.
_ Le Conseil de Sécurité de l’Alliance a voté la destruction des Ghettos. 6 et moi nous avons programmé les bombes pour qu’elles touchent leurs cibles. C’est tout.
_ Et comment tu te sens, maintenant ?
_ Bien. J’ai fais mon devoir.
Avec un soupir, Hindgam se lève et viens à coté de 2. Elle sort une trousse à maquillage et répare avec art les dégâts de la nuit blanche. A ses cotés, la jeune fille l’observe avec admiration. Elle aurait aimé que Eve lui apprenne à faire ça. Elle aurait aimé qu’elles puissent être amies, véritablement amies, sans se ranger dans un camp ou dans l’autre.
La femme la regarde et lui sourit avec enthousiasme. Elle s’exclame, prenant 2 totalement au dépourvu :
_ Elle est belle, n’est-ce pas ?
_ De quoi ?
_ La robe. C’est moi qui l’ai commandé pour toi. Je voulais quelque chose qui soit innocent, pour ta première apparition en public, surtout après une mission pareille. J’ai failli te prendre une tenue qui évoque une petite fille, mais tu es déjà tellement mature, mentalement et physiquement, que j’ai préféré celle-ci. Tu vas faire craquer tout le monde à la conférence de presse.
_ Merci, dit 2 avec un certain malaise.
_ On ne dirait pas… murmure Eve en replaçant machinalement une bretelle de la robe.
Le tissu tech reprend de lui-même sa place initiale asymétrique. Eve regarde toujours la robe mais parait perdue dans ses pensées.
_ On ne dirait pas quoi ? demande la jeune fille de plus en plus mal à l’aise.
_ Qu’une aussi jolie fille a fait un tel bain de sang…
2 se concentre pour ne pas réagir et répète :
_ J’ai fait mon devoir.
Eve relève les yeux vers elle, plus présente que jamais. Elle ne sourit plus du tout mais ne parait pas en colère.
_ Betsie, je te connais, tout de même.
Elle avale sa salive, parait chercher ses mots, puis s’exclame :
_ Et puis zut ! Ce n’est même pas ton nom ! Tes parents t’appellent 2, n’est-ce pas ?
_ Heu… oui.
_ Et les autres Techs aussi.
_ Oui.
_ Est-ce que… est-ce que je peux t’appeler 2 aussi ? Pas en tant qu’assistante du président. En tant qu’amie ?
2 hésite. Les larmes lui montent aux yeux. Quelle amitié ? Il n’y a que mensonges…
Pourtant elle répond :
_ Oui.
_ 2, tu ne l’as pas fait, n’est-ce pas ?
_ Quoi ?
_ Lancer les bombes. 2, est-ce que tu l’as fait ?
_ Mais comment tu… Mais comment tu peux savoir ?
Eve rit – sans joie.
_ Je te l’ai dit, je te connais… J’ai bien vu ta réaction devant les HR, même après l’attentat. Et même si tu t’étais décidé à tuer, jamais tu n’aurais impliqué ton petit frère. Et jamais tu ne serais restée impassible après. Tu n’es pas une tueuse. Tes parents t’ont bien élevé. Et tu n’as pas eut le temps de perdre tes illusions. Pas comme nous ! Seigneur, j’ai passé ma journée à justifier médiatiquement un massacre ! Un massacre qui n’a même pas eu lieu !
_ S’il te plait… ne nous dénonce pas. On va s’en aller. On ne peut pas rester ici. C’est trop… Je t’en supplie, ne…
_ Vous partez… avant la conférence de presse ?
_ Oui.
_ Alors, je dois vous dire adieu, je suppose.
2 se jette dans les bras d’Eve et laisse couler ses larmes. Elle n’aurait jamais pensé que la RP du président, redoutable ange gardien de sa si précieuse image, pourrait ainsi lui donner sa bénédiction.
_ Oh, arrête, la gronde Hindgam, si je me mets à pleurer aussi je vais ruiner mon maquillage !
_ Merci… Merci… J’ai… Je vais…
_ Chut. Je ne veux rien savoir. Je ne suis au courant de rien. Ne t’imagine pas que je te laisse filer par bonté d’âme. Avec toute cette sale affaire dans les pattes, le président est mieux sans ses Techs désobéissants. Je vais tenter de rattraper ce qui peut l’être. J’aurais besoin de te recontacter, plus tard.
_ Bien sûr ! N’importe où dans le Réseau. Je mettrais des guetteurs.
_ Bien. C’est bon, maintenant, tu peux me lâcher. Tu trempe mes fringues, là. Allez. Debout. Tsss, si c’est pas malheureux. Regarde-toi. Il va falloir appelle la maquilleuse pour qu’elle arrange tes yeux. Et pour votre évasion, tu as besoin de quelque chose ?
_ Non, ça ira. Je sais comment faire.
_ Pas de risque de se prendre une balle perdue, hein ? Tu ne vas pas te mettre en danger inutilement ?
_ Tout ira bien. Je te le promets.
_ Bien. Et ton frère ?
_ Il vient avec moi, bien sûr.
_ Je veux dire, il est où ?
_ Dans la pièce à coté, ils l’habillent.
_ Comment ?
_ Un costume en tech, pourquoi ?
_ Les crétins ! C’est jean et tee-shirt, pour lui, il faut accentuer le coté gamin-comme-tout-le-monde ! Bon, j’y vais. Comme ça je lui dirais au revoir aussi. Je t’enverrai la maquilleuse. Tu en as besoin. Ne te met pas dans un état pareil, je t’en prie.
2 recommence à pleurer. Hindgam hésite sur ce qu’elle doit dire puis se penche vers elle et l’embrasse sur la joue.
_ Au revoir, 2. On se reverra, j’en suis sûre.
_ Au revoir, alors… »
Un dernier sourire et Eve quitte la pièce. 2 envoie machinalement son esprit dans le Réseau pour la suivre, puis contacte son petit frère pour lui dire qu’elle sait tout et qu’elle les laisse partir. 6 perçoit le chagrin de sa sœur et la console de son mieux. Quand Eve entre dans la pièce, il n’a pas très envie de parler à cette femme qui fait pleurer sa sœur, mais 2 reste dans le Réseau, attentive à leur conversation, et il fait un effort.
Le corps de 2 regarde encore la porte, mais par hasard, puisque toute son attention est concentrée sur ce qui se passe dans la pièce d’à coté. Elle ne se rend même pas compte que quelqu’un approche à pas de loup. Son attitude est aussi vivante que celle d’une statue. Elle ne cligne même pas les yeux. Elle ne réagit pas quand cette personne l’interpelle :
« Betsie ? Hého, Betsie ? Tu m’entends ?
Un objet flou passe devant ses yeux. 2 réalise peu à peu que c’est bien à elle qu’on s’adresse et qu’elle est sensée répondre. Son esprit revient à son corps, s’attendant plus ou moins à voir la maquilleuse. Au lieu de ça elle reconnait Nora Milley.
_ Nora ? Qu’est-ce que vous faites là ? demande machinalement la jeune fille.
Elle se souvient qu’elle avait beaucoup de questions à lui poser, mais les évènements s’étaient enchaînés et elle l’avait chassée de ses pensées, concentrée sur l’urgence. Elle réapparait au plus mauvais moment, mais elle aussi doit avoir de nombreuses questions à lui poser sur le professeur Milley, suppose 2. En tous cas elle est nerveuse et regarde sans cesse autour d’elle. Elle n’a pas l’autorisation d’être dans cette partie du bâtiment.
_ Qu’est-ce qu’il y a ? répète patiemment 2.
_ Suis-moi.
_ Pourquoi ? demande instinctivement la Tech.
Elle aurait suivi sans réfléchir quelqu’un d’autre qui n’aurait pas été initié aux secrets des Techs, ça n’aurait été que plus facile pour elle s’évader. Mais pas Nora Milley. Même s’il est vraisemblable que travaillant avec les HR elle ne sache pas grand-chose des Techs, elle reste un être quasi mythique aux yeux de 2 et lui fait peur. Même si pour l’instant c’est elle qui semble être la plus effrayée des deux.
_ Parce que ! s’exclame-t-elle. Le président te réclame. Viens.
_ Il ne m’a pas appelée par le Réseau.
_ Bordel, tu vas… suis-moi je te dis !
Nora Milley a sorti de sa ceinture un revolver non-tech, chargé et puissamment mortel, qu’elle braque sur 2. La jeune femme écarte les yeux et lève les mains machinalement, cherchant à toute allure une solution. Nora n’a pas l’air de vouloir la tuer… ni de savoir ce qu’elle fait. Par le Réseau, 2 pourrait alerter la sécurité en un instant. Elle pourrait faire exploser le boitier d’identification tech que Nora porte à sa ceinture. Elle pourrait se battre contre elle et la désarmer. Elle pourrait l’étrangler grâce aux tissus techs présents dans la pièce. Mais 2 a conscience que tout ça, elle pourrait le faire à un étranger menaçant. Pas à Nora Milley. Impossible. Elle reste immobile et impuissante. Elle ne parvient qu’à poser une timide question :
_ Pourquoi ?
Nora l’ignore et lui demande :
_ Où est le petit ?
_ Quoi ?
_ Le gosse Tech !
_ Je t’interdis de toucher à mon frère ! »
Immédiatement 2 prévient 6 par le Réseau. Malgré son interdiction, l’enfant n’hésite pas une seconde avant de courir la rejoindre… ou plutôt de le tenter, attrapé au vol par Hindgam. Il la frappe de toutes ses forces pour se dégager et lui crie :
« Elle va faire du mal à 2 ! Elle a un revolver !
_ Hein ? dit Eve avant de réaliser qui lui parle. Qui ? Où ?
_ Nora Milley ! Elle est à coté !
_ Bon, toi tu ne bouge pas, j’appelle la sécurité.
_ 2 ne le fait pas ! gémit 6. Elle ne fait rien ! Elle ne fait plus rien !
La RP se demande si ça veut dire que Betsie est morte. Ça serait pire que tout. Elle ne perd pas de temps à se poser la question et appuie sur l’appel d’urgence. Le message automatique lui répond favorablement, mais elle ne peut pas être certaine que son appel a bien été transmis. Si on a laissé entrer quelqu’un armé d’un revolver dans la même pièce que les précieux Techs, c’est que d’autres ont pris les commandes. Et qu’ils veulent les Techs.
Au même moment, un homme armé entre dans la pièce et braque son revolver sur Eve Hindgam, qui tient toujours 6 dans ses bras, le retenant à grand-peine au milieu de ses larmes et de ses coups de poings. Les deux modistes chargés d’habiller l’enfant s’enfuient sans qu’on ait besoin de le leur demander.
_ Donnez-moi ce gosse, dit l’homme.
Eve le reconnait brusquement, il s’agit d’un fonctionnaire lui aussi en charge des HR, à un échelon inférieur à Nora Milley. Elle retrouve assez vite son nom : Ned Jallow. Ce qui ne lui dit rien de plus sur l’homme ni sur ses intentions par rapport à 6. Depuis quand des bureaucrates font dans le révolutionnaire ? Et pourquoi ? Pour de l’argent ? C’est l’hypothèse la plus vraisemblable aux yeux d’Hindgam qui dit :
_ Si vous voulez une rançon, on peut s’en occuper tout de suite…
_ Ta gueule ! Donne-moi le gosse si tu ne veux pas que je tire d’abord !
Non, décidément, l’homme n’a pas l’air d’un révolutionnaire. Le bout de son arme bouge sans cesse et son regard est plus terrifié que terrifiant. Ce qui ne fait qu’effrayer davantage Eve. Il a l’air du genre à pouvoir tirer par accident. Réalisant qu’elle tient toujours 6 devant elle, elle le pose à terre et le met derrière, tout en le retenant d’une poigne de fer pour qu’il n’aille pas faire une bêtise. L’enfant n’a pas l’air conscient du danger qui pèse sur lui et ne pense qu’à retrouver 2. Pour Jallow, ce geste est un signe de résistance.
Pendant ce temps, 2 ne s’encombre plus de peur ou de respect à l’égard de Nora Milley. Celle-ci tient son arme beaucoup trop près de la Tech qui d’un geste vif lui attrape le poignet le tord jusqu’à ce qu’elle lâche le revolver. Après quoi, 2 s’apprête à lui envoyer son coude dans l’estomac pour la mettre au tapis. Mais elle avait négligé un point. Nora tenait son arme de la main gauche, laissant la droite dans sa poche. La droite n’était pas vide. Elle contenait un spray qu’elle envoie au visage de 2. Celle-ci recule sous l’effet de la douleur et s’écroule comme une masse deux pas plus loin.
6 voit la scène par le Réseau et hurle comme un damné. Sans hésiter Hindgam le repousse plus loin d’elle. Machinalement le bureaucrate suit des yeux l’enfant qu’il est venu chercher. C’est plus que suffisant pour quelqu’un ayant l’entraînement d’Eve, qui dégaine son propre revolver et tire. Elle ne tire pas pour tuer mais pour désarmer et fait mouche aussi facilement qu’à son ordinaire. Elle ignore l’homme hurlant de douleur et se retourne vers 6, prête à l’empêcher de s’enfuir à nouveau. Au lieu de quoi le petit garçon s’approche du revolver tombé à terre, le prend à deux mains et dit à Hindgam :
_ Vite ! On va aider 2 ! Elle est par terre !
_ Lâche ça, tu es trop petit. Tu ne viens pas avec moi, je te mets en sécurité et je vais m’occuper de ta sœur.
_ Non ! s’exclame l’enfant en braquant son arme sur Eve. On y va tout de suite ! TOUT DE SUITE !!!!!
Le canon bouge autant entre ses mains trop petites que lorsqu’il était tenu par Ned, mais lui n’a pas l’air d’avoir peur, il parait seulement très déterminé. Eve calcule rapidement ses chances.
_ Ok, mais tu lâches ça, je n’ai pas envie de me prendre une balle dans le dos. Suis-moi. »
Trop tard. Le Réseau est fragmenté dans toute la maison présidentielle et 6 est incapable de retrouver la trace de sa sœur. 2 a été enlevée.
Les Techs, chapitre 7, première version (suite)
4
4 parait définitivement installé chez Josh Mallone. Du moins jusqu’à ce que ses frères et sœurs n’aient besoin de lui ailleurs. Et Josh lui a même promis qu’il était prêt à héberger les six autres Techs si nécessaire – pour un certain temps et uniquement si aucun organe officiel ne vient lui demander des comptes, mais c’est déjà pas mal. C’est un véritable château qu’il a laissé à la garde de l’enfant, tandis que lui allait travailler. Epuisé d’avoir veillé trop longtemps, 4 se lève en début d’après-midi et découvre à sa grande stupeur qu’il est seul dans la maison.
Il cherche Josh par toutes les caméras et tous les systèmes de sécurité, sans succès. Il ne remarque pas le papier que l’acteur a laissé devant la salle de méditation. Il part à sa recherche lui-même, errant d’une pièce à l’autre dans l’espoir d’en trouver une non reliée au Réseau qui aurait pu lui échapper. En vain.
Il commence à paniquer.
D’abord les professeurs qui sont enlevés et les surveillants tués. Ensuite 3 et 5 qui sont retenues prisonnières par un psychopathe. Puis 1 qui disparait. Et pour finir, Josh lui-même qui l’abandonne !
4 est à deux doigts de pleurer – deux petits doigts – quand il réalise qu’il est seul dans la maison la plus extraordinaire qu’il puisse inventer. Il ne le réalise pas seul. Il pousse une porte et tombe en arrêt devant le satellite artificiel Echo III, le dernier-né et le plus beau de sa catégorie, capable d’enregistrer des milliards d’informations venant de l’espace, de mener des expériences, d’étudier la Terre et de se relier au Réseau mondial, faisant aussi bien de la télécommunication que de la télédétection.
4 ne perds pas de temps à s’étonner de voir un Echo III de treize mètres de long dans le manoir d’un acteur de série, il n’en veut même pas à Josh de lui avoir caché ce bijou, il n’a qu’une idée en tête : l’essayer. Il envoi son esprit dans tous les éléments tech disponibles de la machine. Il rêve d’investir ce nouveau corps de métal capable de naviguer dans l’espace et doté de sens qui lui permettraient de tout sentir et tout ressentir de ce voyage…
Bien sûr le satellite est cloué au sol tant qu’il ne sera pas greffé à une fusée, mais même à terre 4 le trouve grandiose. Il essaye tous les organes techs de son nouveau jouet infiniment plus performant que les machines tech du laboratoire. C’est en testant les capacités de connexion au Réseau que l’enfant s’aperçoit enfin de la supercherie : c’est un faux satellite qui est entreposé ici. Non, jamais la SRAM et encore moins l’Alliance n’aurait autorisé la diffusion d’un de ses précieux satellites, même scientifique, à des intérêts privés. Le système leur permettant de se connecter à distance au Réseau, notamment, est un des secrets les mieux gardés de la SRAM. Pourtant, 4 a bien reconnu l’Echo III, il en est certain. Au laboratoire, les scientifiques encourageaient sa passion pour l’espace et débordaient largement du cadre de ses cours pour lui apprendre tout ce qui l’intéressait.
Même si l’essentiel manque, le faux Echo est doté d’appareils de pointe et de programmes sophistiqués qui permettent à l’enfant de s’imaginer tout ce qui se passerait, dans l’espace. Surtout s’il rencontrait des extraterrestres. Il cherche de quelles manières il pourrait communiquer avec eux, par les sons, les ondes, la lumière, les mathématiques…
Dans ce domaine, l’Echo III est normalement plutôt limité. Sauf que ce modèle transformé, s’il manque des programmes nécessaire pour être un véritable satellite et voler dans l’espace, a été blindé de moyens de communication. Pas étonnant que Josh l’ai acheté, conclut 4 qui revient à regret à son corps pour échapper à la migraine. Ce petit tour a ravivé son envie d’aller dans l’espace, dans un vaisseau tech. Il n’en a pas reparlé à 1 ni à 2, n’a pas formulé son vœu dans la pieuvre. Si 5 était là, ils pourraient faire des projets, elle aurait mille idées plus folles les unes que les autres pour y arriver… Mais 5 n’est pas là. 1 et 2 non plus. 4 est seul et tous les extraterrestres de l’univers n’y changeront rien. Sa joie retombe.
Il repousse la nécessité d’aller jusqu’à la pieuvre pour voir où en sont les autres. Sa présence n’est même pas nécessaire, il a laissé là-bas toutes les informations qu’il avait sur le Ghetto et la situation de ses sœurs. Et s’il y retournait et qu’il n’ait toujours aucune nouvelle de 1, là il ne pourrait plus tenir le coup, pas tout seul. L’enfant repart, il tourne en rond dans le manoir. La plupart des affaires de Josh tournant autour de sa passion pour les extraterrestres sont beaucoup moins sophistiqués que le faux satellite, et si 4 trouve certains de ces gadgets idiots, il est enthousiasmé par les autres. Mais ce qui aurait normalement été un véritable parc d’attraction pour lui parvient à peine à le distraire de son angoisse. Il joue avec un objet, le repose ailleurs, en prend un autre, hésite, tourne en rond, passe et repasse d’une pièce à l’autre, errant comme une âme en peine à un moment pour s’émerveiller l’instant suivant.
Il retourne même voir le faux Echo III. Il trouve quelque chose de familier dans l’idée de ce satellite-jouet géant. S’il avait été aussi riche et aussi libre que Josh Mallone, il aurait sans doute acheté à prix d’or quelque chose de semblable. Il essaye de lire dans la mémoire de l’engin, sans se rendre compte que de nombreux programmes sont en place pour écarter les intrus. Il ne veut pas être indiscret, juste se distraire un peu de son mal-être.
Il tombe sur une vraie mine d’or d’informations top secrètes achetées à prix d’or à des scientifiques de la NASA et de la SRAM prêt à lâcher quelques bribes de leur précieux savoir. Le tout a permit à l’acteur de vérifier certaines théories en vogue et même de créer la sienne. 4 trouve très amusant de voir comment des gens n’ayant jamais étudié la matière tech interprètent ses particularités.
Les extraterrestres ont envoyé sur Terre la matière tech sous forme d’un œuf parfaitement sphérique de trois centimètres de long, enfermé dans une capsule ovale symétrique composée d’un autre matériau qui n’a jamais pu être identifié. En effet, sitôt en contact avec une vie intelligente, la capsule s’est désagrégée sans laisser la moindre trace, ayant rempli sa mission.
4 a vu les vidéos historiques de la découverte de la matière tech. Pas la moindre trace de capsule ni d’œuf. Juste une incrustation, de trois centimètres de long il est vrai, dans un astéroïde. Oui, toute la tech du monde est issue de ces trois centimètres venues de l’espace. Ils n’étaient pas envoyés en grande pompe. Mais 4 croit dur comme fer que cet astéroïde a bien été lancé exprès sur la Terre par une intelligence extraterrestre. Il n’a pas évoqué cette théorie à Josh Mallone, pourtant : au laboratoire trop de monde se moquait de lui et même 5 prenait cette idée à la légère. Ça le réconforte de penser que Josh croit que les Techs sont le fruit du cadeau des ET et de l’intelligence humaine, même s’ils ne sont pas des extraterrestres eux-mêmes. Ce n’est pas rien.
La SRAM est un organisme créé pour garder ce secret et faire croire que ce sont des humains qui ont inventé la matière tech. Ce nom même, raccourci de « technologie nouvelle », est censé rappeler à tous l’ingéniosité des savants qui aujourd’hui sont engagés uniquement pour continuer à faire croire à cette immense farce, et sont payés des fortunes pour se taire. Il n’y a rien dans les locaux de la SRAM. La matière tech forme spontanément des objets utiles à l’homme qui devraient être offerts à tous, au lieu de quoi la SRAM les vend à prix d’or et garde précieusement l’œuf qui lui assure ce monopole. La matière tech est un cadeau magnifique offert à l’humanité par des extraterrestres bienveillants, qui nous a été volé par la SRAM criminelle !
4 est mort de rire en lisant ce fichier. Former spontanément ? Il connait assez bien la matière tech – et pour cause – pour savoir que rien, justement, n’est spontané dans ce bazar. Les êtres vivants non-techs sont capables de mutations spontanées. Pas les objets ni les vivants techs dont les cellules ne peuvent s’éloigner d’un millième de membrane de leur programme. Le travail des scientifiques de la SRAM est justement de programmer ces cellules pour former des objets utiles, pas forcément utiles à l’humanité, mais utiles à leurs clients. 4 est d’ailleurs d’accord avec 2, il est injuste que tout le monde n’ai pas accès au tech, et encore plus injuste que seuls ceux qui y ont accès soient considérés comme citoyens. L’enfant est très fier du sabotage de sa sœur et de son frère. Comme il aurait aimé être avec eux ! 5 aussi aurait adoré ça, mais il aurait fallu s’y mettre à plusieurs pour la retenir de dire aux dirigeants ce qu’elle pense de leur façon criminelle de régler les problèmes.
4 est épaté de voir qu’une preuve accompagne les affirmations bizarres anti-SRAM. C’est une vidéo tech qui a été volée dans un laboratoire de la SRAM. On voit une base tech neutre : une petite boule couverte de pointes. Entre les pointes sont encastrées un à un les composants du programme, de minces plaques aux formes géométriques régulières. Une fois le code achevé, la cellule-œuf devient une sphère parfaitement lisse, une jolie bille aux yeux de l’enfant qui ‘empruntait’ souvent ces œufs techs pour jouer avec 5. Jamais il n’aurait imaginé qu’un objet aussi familier, qu’il est capable de créer en moins d’une seconde quand on lui donne une base neutre, puisse être aux yeux d’un étranger entouré d’un tel mystère et susciter une telle fascination.
Tout ému, il assiste à la naissance de l’objet. En accélérant la vidéo, tout de même. Elle dure normalement dix heures et demi. Quelle que soit la taille de l’objet définitif et la matière qu’il doit adopter, ça dure dix heures et demi. Dix heures, vingt-sept minutes, six secondes et 18 centièmes, pour être précis. La cellule-œuf bourgeonne, se boursoufle, s’étire, rappelant à la fois une plante et une réaction chimique. Elle crée une plaque de métal longue et fuselée, d’un rouge carrosserie incrusté de veinules dorées à la mode, sans doute l’avant d’une voiture de luxe. Un de ses cotés porte de minuscules pointe. Elle doit être programmée pour s’emboîter avec encore un autre objet tech, d’une autre matière. En voyant ça, 4 a la nostalgie du laboratoire. C’était bien… C’était chez lui. Depuis, ni le 10 Johnson Street, ni l’épouvantable immeuble de Thune, ni le magnifique manoir de Josh Mallone n’ont composé un ‘chez lui’ acceptable. Il voudrait retourner au laboratoire. Mais il n’y a plus que des morts, là-bas.
Il continue à fouiller dans les fichiers.
Il est possible que les extraterrestres communiquent avec nous grâce aux vibrations de la matière tech ! On suppose que la fameuse aura des objets techs, celle qui leur permet de communiquer entre eux dès qu’ils sont assez proches – sans utiliser des ondes – est doublée d’une autre aura d’une immense envergure, qui n’établit pas de connexion avec tous les objets techs. Cette deuxième aura, appelée aura bêta, ne peut se connecter qu’à l’esprit des extraterrestres qui ont créé la matière tech. Elle leur permettrait ainsi par télépathie de se relier à tous les objets techs de l’univers.
4 ne comprends pas pourquoi Josh ne lui a pas parlé de ça. C’est une idée géniale, même si elle n’est basée sur aucun fait vérifié. On ignore encore à sa connaissance pourquoi les objets techs suivent une lente et infime vibration, tous au même rythme. Ça pourrait bien être cette fameuse aura bêta ! Mais si c’est le cas, les extraterrestres en ont oublié le mode d’emploi : depuis qu’il est né, bien que télépathe avec ses frères et sœurs, 4 n’a jamais reçu le moindre message venant de l’espace.
A moins que la présence perçue par 7 en soit un. Ce serait possible. Depuis toujours, 5 est la plus habile en manipulation tech mais 7 est la plus sensible. Elle a toujours su des choses sans que les autres ne comprennent comment elle s’y prenait. Et la présence a bien parlé d’un pont vers les étoiles, non ?
4 retire son esprit du satellite et retourne dans la salle de méditation : il a vraiment poussé ses forces tech au maximum. Il réfléchit. Quand 7 lui a appris ce que la présence lui avait dit, il avait bien d’autres soucis en tête et n’y avait pas vraiment fait attention. Il a trop l’habitude des cauchemars et des prémonitions de 7 pour les remarquer. Mais maintenant qu’il y repense, ça pourrait coller. Ça pourrait même très bien coller. Il est certain qu’il y a quelque chose, dans le Réseau, qui existe, une intelligence différente de celle des Techs, peut-être une intelligence artificielle, peut-être un programme manipulé par quelqu’un, peut-être un esprit extraterrestre ! Toutes les pistes sont intéressantes mais 4 déjà choisi celle dans laquelle il croit. Quand les problèmes urgents seront réglés, il faut absolument que les Techs traquent cette présence et découvrent ce qu’il en est au juste. 4 se voit déjà suivant 5 dans les méandres du Réseau. Car évidemment, d’ici là, 5 sera délivrée, 3 aussi, et c’est 5 qui organisera la chasse et qui fabriquera les pièges, ce sera 5 et son instinct guerrier qui guideront les autres dans ce combat de pensée. Ils trouveront les extraterrestres et 4 racontera fièrement ses exploits à Josh Mallone qui sera son ami pour toujours et leur permettra à tous de rester vivre chez lui.
4 est encore en train de développer les détails de cet avenir radieux lorsque l’acteur rentre enfin.
3 et 5
Les deux sœurs réunies s’enlacent. Pas une embrassade de joie ni de pardon, uniquement une étreinte brève et fonctionnelle, nécessaire pour que chacune sache ce que l’autre sait et qu’elles mettent au point un plan. 5 sait bien que 3 ne lui a toujours pas pardonné d’avoir dit du mal du laboratoire, et 3 sait que 5 ne s’excusera pas. Pour le moment, elles se concentrent sur leur évasion.
On peut y arriver grâce à Mok, explique 3. Tant qu’il portera mon blouson, tu peux le manipuler par télékinésie. Il faudra lui faire croire qu’on peut faire ça à distance pour qu’il ait assez peur et qu’il soit obligé de nous aider.
Mais on a entendu tout le monde dire que dehors c’est presque la guerre, on risque de se prendre une balle.
On a été entraînée à ça, Mok volera des armes, on se battra.
5 n’est pas d’accord. Elle qui est toujours prête à se battre voit bien dans les pensées de sa sœur qu’elle a une vision toute théorique des combats. 3 ne se rend pas compte de ce que ça veut dire de traverser la ville sous le feu, ni de ce que ça veut dire de tuer. Pourtant, elle s’est battue au cours de l’attaque du laboratoire. Mais elle voulait sauver les professeurs et n’avait absolument pas tenu compte du danger. Comme il ne lui est rien arrivé, elle est prête à recommencer les mêmes erreurs.
5 ne se demande pas si sa propre vision du danger est plus juste, pour elle c’est une certitude. Elle a toujours été fascinée par les batailles et les armes à feu. Et elle a déjà tué.
Il lui parait évident que leurs quelques années d’entraînement et leurs armes ne feront pas le poids face à tous les membres du Ghetto lancés par Thune à leur poursuite. Et même si l’alarme n’est pas donnée, la zone près des portes est sous le contrôle des combattants de Thune et des capuchons noirs. 5 rappelle à sa sœur les images où ces enfants ont prouvé leur redoutable efficacité. Aucun entrainement ne peut dépasser les conditions de vie terribles du Ghetto.
Il faudra déstabiliser Thunes, continue 3, pour qu’il ait autre chose à faire que de nous envoyer ses combattants.
Non ! Si on provoque une guerre, on va se retrouver en plein dedans ! Il faut qu’on ruse pour arriver aux portes. On pourrait porter une capuche noire. Mok dit qu’il y en a dans les gardiens de la porte. Il faut lui demander son avis, il connait le Ghetto mieux que nous, il peut avoir de bonnes idées.
Non. Il faut qu’il ait peur de nous et qu’il croie qu’on sait mieux que lui ce qui va se passer.
Peu à peu, voguant de la pensée de l’une à la pensée de l’autre, le plan se met en place. 5 aimerai demander à sa sœur ce qu’elle pense des enfants du Ghetto et de leur enfermement, et de leur rôle à eux, les Techs. Elle se sent perdue, prisonnière d’émotions contradictoires et d’ordres absurdes. Née pour protéger et servir, elle n’a jamais défendu cette devise comme un étendard de son identité Tech, mais elle ne l’a jamais mise en doute. En temps normal, c’est 3 qui devrait insister pour qu’ils obéissent aux professeurs et sauvent les habitants du Ghetto de gré ou de force, et 5 lutterait pour qu’elles prennent très égoïstement leurs jambes à leur cou et sauvent leur peau. A présent, 5 n’ose pas poser la question à sa sœur car elle a peur de la réponse. Etant donné ce que 3 a dit précédemment, elle n’a sans doute aucune envie de sauver qui que ce soit ici, trop heurtée par la violence et la culture de clan du Ghetto. Et 5 aurait beaucoup de mal à accepter que sa sœur pense comme ça. Tout ce qu’elle peut faire pour l’instant, c’est esquiver le problème.
Oui, mieux vaut se concentrer sur le plan. 5 a peur et envie le sang-froid de 3. La petite fille est prête à tout lorsqu’elle est dans le feu de l’action, mais l’attente fait lentement monter son angoisse sans qu’elle ne parvienne à savoir ce qu’elle redoute exactement. Tandis que 3 calcule froidement leurs chances et n’hésitera pas à se lancer le moment venu. En refusant d’admettre que la mort existe et qu’elle les menace réellement, elle peut maintenir la peur à distance et rester concentrée et efficace.
Il ne leur reste plus qu’à attendre que Mok soit à nouveau leur gardien et que Thune soit appelé ailleurs par ses nombreuses obligations. Il tarde à partir, guettant la guérison miraculeuse de 5 d’un œil méfiant. Au bout de quelques minutes, il écarte 3 de sa sœur avec une apparente douceur, mais la petite fille ne pourrait pas se dégager de sa poigne sans se casser l’épaule.
« Et maintenant, dit-il d’une voix douce, ça va mieux ?
_ Heu, improvise 5, oui, mais ça va recommencer. Il faut qu’on reste plus longtemps.
_ Combien ?
3 calcule rapidement le délai le plus avantageux pour elles tout en étant crédible pour Thune. Heureusement elle est encore assez près de 5 pour qu’elles puissent communiquer par télépathie.
_ Une journée ensemble pour ne pas être malade pendant une journée, dit 5. Avec elle ou avec mon frère, mais comme il n’est pas là, il faut que ce soit avec elle. C’est de ça que j’étais malade quand on est entré ici.
Thune la regarde droit dans les yeux et parait lire directement dans son âme, une vision où ses mensonges seraient soulignés en rouge. 5 avait déjà eu droit à son terrifiant regard d’assassin, mais ce n’était encore qu’une ébauche vaguement menaçante en comparaison de maintenant. Elle a l’impression que les mots de l’aveu se bousculent dans sa bouche pour savoir lequel sera le premier à sortir. Thune sait déjà et si elle persiste à mentir… ce n’est même pas de la peur, le regard éveille directement son instinct de survie.
C’est son orgueil qui la sauve. Hors de question de craquer devant 3. Cette sœur qui a pris les choses en main et empiète sur son domaine de compétence. Il est temps de lui rappeler qui est la dure à cuire de la famille.
Son orgueil lui fait donc serrer les mâchoires jusqu’à se faire mal, pour être bien sûre de ne pas lâcher le mot de trop, de ne pas trahir leur plan. Sans baisser les yeux. Thune voit bien qu’elle lui cache quelque chose mais elle reste muette.
Qu’à cela ne tienne… il en a fait parler de plus coriaces.
Il lâche 3, lance un ordre trop rapide pour que les deux sœurs le comprennent et se retourne vers elles avec un grand sourire. Un enfant quitte aussitôt la pièce. Thune s’assoit sur une chaise. 3 et 5 s’installent sur le lit de 5 et se tiennent la main. Il n’y a que six combattants dans la pièce avec eux et elles s’y sont assez habituées pour ne pas y prêter attention. La situation ne parait pas menaçante en elle-même.
Pourtant elles sentent le danger grandir.
5 tente d’apprivoiser Thune en disant :
_ On est contente d’être venues chez toi, tu sais. On aime bien être des Princesses-Esprits.
_ C’est bien… dit Thune en souriant toujours plus grand.
Son sourire fait frissonner les filles. L’enfant qui était parti revient avec une paire de pinces coupantes et rouillées. Thune joue avec, les fait claquer plusieurs fois, veille à ce que le regard des Techs soit fixé sur ces pinces. Il l’est.
_ Nora, donne ta main.
3 avale sa salive. A part ça, rien dans son attitude ne montre qu’elle a peur. Seule 5 sait qu’elle a peur, elle qui sent le cœur de sa sœur accélérer. Et encore, ça pourrait être pire. Si 4 était à sa place, il serait tombé dans les pommes. 3 tend sa main à Thune très calmement. Il met la pince autour de l’un de ses doigts.
_ Vous me cachez quoi vous les deux ? murmure Thune qui sourit toujours.
3 il va le faire il va te couper un doigt dis-lui dis quelque chose il va te faire mal oh 3 pourquoi tu réponds pas dis quelque chose dis quelque chose… panique 5.
Non, dit 3 sans perdre son sang-froid, il ne faut pas qu’il sache qu’on a quelque chose à cacher.
Mais il sait déjà !
Thune resserre la pince. Un peu. Le sang commence à couler. 3 le regarde droit dans les yeux.
_ Vous me cachez quoi ? demande Thune une deuxième fois.
3 ne répond toujours rien.
Et 5 a une idée.
_ On voulait rester avec des adultes, avoue-t-elle précipitamment, pour arriver à s’enfuir.
Coup d’œil surpris de 3, 5 l’ignore, développant son mensonge en faisant semblant d’avouer à contrecœur. Ce n’est pas difficile. Elle a réellement peur.
A quoi tu joues ? demande 3.
Je fais comme dans le conte, quand le lapin veut que l’autre le jette dans les ronces pour se sauver et qu’il lui dit « fais-moi n’importe quoi, mais pas les ronces ! ». S’il croit qu’on ne veut surtout pas être gardé par des enfants, il va laisser les enfants nous garder, et Mok va arriver et on va pouvoir l’utiliser ! Maintenant, engueule-moi ! Il faut qu’il croit que tu ne veux pas que j’avoue notre plan, comme ça il ne saura pas que c’est un faux plan !
Ok. 3 approuve sobrement, mais elle est admirative. Elle qui s’était déjà résignée à perdre un doigt pour ne pas laisser Thune ruiner leurs plans d’évasion… la ruse est une bien meilleure solution.
_ Ne dis rien ! dit-elle sèchement à 5.
_ Mais il va te couper le doigt ! pleurniche sa sœur.
_ On s’en fiche ! Tais-toi !
N’en fait pas trop quand même, dit 5 assez inquiète. La pression de la pince s’est encore accentuée depuis tout à l’heure et la chair est bien entaillée. Et 3 n’est vraiment pas une bonne actrice : les mots y sont, mais pas l’intonation. La petite décide d’attirer un peu l’attention sur elle en pleurant bruyamment.
Thune enlève la pince du doigt de 3 et prend tendrement dans ses bras 5 en lui disant :
_ Oh, ma jolie Princesse, il faut pas être triste… C’est à cause de ta sœur qui est méchante. Tu sais pourquoi elle est méchante ?
Parce qu’elle s’est fait entailler le doigt jusqu’à l’os et que ça la met de mauvaise humeur, se dit cyniquement 5, ressentant envers Thune une haine telle qu’elle n’en avait jamais connu. Elle a pourtant détesté de tout son être les soldats qui ont attaqué le laboratoire. Mais eux ne l’ont pas pris sur leurs genoux, et elle n’était pas obligée de coopérer gentiment. Incapable de répondre à Thune sans l’insulter, elle se met à trembler violemment et ne dit rien. Thune continue comme si de rien n’était :
_ C’est parce qu’elle me dit des mensonges qu’elle est méchante. Je sais les mensonges. Je les vois dans ses yeux. Je la punis parce que je l’aime et que je veux qu’elle soit une bonne fille. Et toi, tu es une bonne fille ?
_ Ou… oui…
_ Pourtant tu as dit des mensonges, ma Vicky, et ça c’est pas bien. Aucun de mes enfants ne dit des mensonges !
_ Pardon !
_ Alors je vais vous punir toutes les deux. Vilaines petites filles.
La voix de Thune est toujours aussi horriblement douce et gentille tandis que de la main gauche il joue avec la pince. 5 aimerait le griffer jusqu’au sang pour effacer cette immonde mascarade. Mais elle ne peut que crier :
_ Je vais tout te dire ! Tout ! Laisse-la tranquille !
Thune fait claquer une dernière fois la pince avec un sourire cruel. Puis dit :
_ Je t’écoute. »
Et il écoute, très attentivement, le plan improvisé de 5, basé sur une invention commode : les Techs seraient capable de manipuler mentalement les adultes. La ruse ne marche pas aussi bien que les deux petites filles l’auraient voulu, Thune se demande pourquoi elles n’ont jamais utilisé ce don, et ce que Mok vient faire là-dedans. Mais elles persistent, 5 expliquant avec empressement, 3 confirmant du bout des dents. Elles disent que si jamais Thune n’avait pas été en permanence entouré d’enfants, elles auraient facilement pu en venir à bout. Mais que maintenant elles sont ses prisonnières. Que ceux qui les ont envoyés n’ont pas prévu la présence des combattants. Bref, que Thune s’est montré plus habile que les membres du Gouvernement honnis. Finalement, le chef les croit, tout à sa fierté d’être prêt à vaincre ses ennemis avec leurs propres armes. L’anticipation de sa vengeance lui procure un tel plaisir qu’il néglige même d’être paranoïaque. Après tout, ce ne sont que deux petites filles, et venant de l’extérieur qui plus est, incapables de se servir d’une arme. Il les laisse seules toutes les deux. Avec les enfants combattants comme gardiens.
Timidement, 5 tente par son contact tech de voir dans quel état est le doigt de sa sœur. Ce n’est pas brillant, il lui faudra bien deux ou trois heures avant qu’elle puisse s’en servir à nouveau. Au moins la petite Tech ne risque aucune infection. 3 ne se plains pas de la douleur, elle déchire froidement un morceau de son tee-shirt pour l’enrouler autour de la blessure et faciliter la cicatrisation. 5 hésite à lui proposer son aide et finalement n’interviens que pour nouer la bande de tissu qui rapidement s’imbibe de sang. Elle se concentre pour fixer le sang tech en une carapace coagulée qui empêchera 3 d’en perdre trop. Mais elle ne peut rien contre la douleur – à moins de rendre certains nerfs totalement insensibles, mais c’est un processus qu’elle ne sait pas inverser. Dans le Réseau, elle voit l’esprit de sa sœur comme étant entièrement entouré d’une muraille. Elle pourrait forcer le passage ou solliciter humblement un contact. Elle préfère ne rien faire. Elle et 3 se sont tout dit, tout ce qui est nécessaire pour mener à bien leur plan, si 3 n’a plus envie de parler, alors 5 ne va pas la forcer.
Même si ce silence la blesse.
Même si elle se sent seule et vulnérable.
Même si 4 lui manque atrocement.
Ses mots reviennent à l’esprit de 5. C’était il y a quelques années, tout juste après la naissance de 7, 4 avait dit « On a de la chance ! On est nés au hasard et on s’entend tous bien, comme une vraie famille ! »
Sur le moment, 5 avait été tout à fait d’accord avec lui. Elle avait quatre ans. Elle ne s’était pas aperçu que 3 se tenait à l’écart d’eux et qu’elle préférait la compagnie des humains à celle de ses frères et sœurs. 3 faisait son devoir et était gentille avec 5, l’aidait et lui apprenait ce qu’elle avait besoin de savoir. Mais l’avait-elle aimé un jour ? Ce n’est que maintenant que 5 se pose cette question.
Si 4 était là, elle pourrait lui demander de la poser pour elle. Mais il n’est pas là. Il doit être en sécurité et 5 en est heureuse pour lui, mais il n’est pas là. 5 ne regrette pas une seconde que ce soit lui qui soit parti, jamais elle n’aurait supporté qu’on lui fasse du mal ou qu’on tente de lui en faire. Mais il lui manque. Sa gentillesse, son humour, ses tentatives de maintenir la paix entre les deux sœurs…
De son coté, 4 a toujours admiré le courage de 5. A présent, la fillette estime que la moindre des choses pour lui faire honneur est de montrer à nouveau du courage.
Elle passe un bras résolu autour des épaules de sa sœur et lui promet à voix haute :
« Je te protégerai et on va s’en sortir toutes les deux.
Surprise, 3 redresse la tête et regarde 5. Elle connait cet air résolu. Mais c’est elle la grande sœur, c’est à elle de veiller sur la plus jeune. Elle répond juste :
_ Oui, on va s’en sortir. Mais c’est moi qui te protégerai.
Silence. 5 retire lentement son bras.
_ On n’a plus qu’à attendre. » rappelle 3.
Attendre en silence… 5 ne sait pas de quoi parler avec 3. Qu’est-ce qu’elle aime, qu’est-ce qui l’intéresse, cette inconnue qui est sa sœur ? Les professeurs, bien sûr. Mais c’est un sujet qu’elles ne peuvent aborder que par voie tech, et 3 n’aime pas parler de cette manière sans nécessité. A part ça… non, 5 ne trouve aucune idée.
L’attente promet d’être longue.
Les Techs, chapitre 7, première version (suite de la suite)
7
La petite fille a terminé sa nuit sur les genoux de Breda Johns. La nourrice n’a pas dormi. Elle a réfléchit à tout ce que 7 lui a dit. Plus tard, lorsque l’enfant s’est levée, elle n’a pas parlé de ses aveux, ni des Techs, ni du B.A.G.N. Elle a joué avec elle, lui a beaucoup parlé de tout et de rien, a veillé à ce qu’elle pense à autre chose. Elle l’a rassurée. Puis s’est préparée à partir.
« Où tu vas ? lui demande 7 avec un soupçon de tremblement dans la voix.
_ Je vais voir des gens, mon chaton. Reste là avec les autres. N’essaye pas de te connecter au Réseau. Si ton frère veut te parler, il t’appellera.
_ Je veux pas rester toute seule ! commence à pleurer l’enfant.
_ Tu ne seras pas toute seule, il y a Charly, et Cally, et Jonathan. Tu ne veux pas jouer avec Jonathan ? C’est la première fois que tu jouerais avec un enfant plus petit que toi, non ?
Oui, 7 est bien obligée de l’admettre. Et cet argument est insuffisant pour lui faire lâcher le manteau fatigué de Breda. En l’absence de son frère, c’est à cette femme qu’elle s’est accrochée de toutes ses forces, elle ne peut pas supporter d’en être séparée, et ce n’est la présence des trois autres enfants qui pourra l’apaiser. Elle leur a à peine prêté attention auparavant, ce ne sont pour elle que des inconnus.
Breda la décroche en douceur et se met à sa hauteur pour lui parler :
_ Juliette, je te confie la maison. Surveille-les jusqu’à ce que je rentre. Ça ne va pas durer longtemps, et si à mon retour tout est en bordel, ça va barder pour toi !
Un adulte qui menace – même un adulte osant dire un gros mot devant une petite fille – c’est un adulte qui a le contrôle de la situation. 7 croit donc Breda Johns et est prête à attendre jusqu’à son retour. En plus, la nourrice lui a confié une importante responsabilité, et pour la petite fille surprotégée c’est un évènement de taille. Comment va-t-elle réussir à mener à bien sa tâche ? Non, pas sa tâche : sa mission !
Charly s’est écroulé une fois de plus devant l’écran de la télévision, regardant les aventures d’une patate dans une cuisine pleine de dangers. Il ne réagit absolument pas à ce qu’il regarde, même lorsque les rires préenregistrés signalent un passage comique. Cally tient Jonathan par la main et demande timidement à Juliette :
_ Tu… tu… tu veux jouer avec nous ?
Jouer, oui, 7 aimerai bien. Elle ne veut plus penser au pont. La présence l’a trahie, elle en est sûre, et son rêve est détruit. Elle qui avait trouvé sa place, son rêve bien à elle, on le lui a repris violemment. 1 avait raison. La créature hantant le Réseau est une chose mauvaise et dangereuse. Et puisqu’elle a à présent la mission de s’occuper de la maison, elle emboîte le pas à Cally et à Jonathan.
Breda Johns espère réellement que son absence ne durera pas trop longtemps. Elle n’aime pas laisser ses protégés sans surveillance – même si elle préfère encore leur faire confiance pour veiller les uns sur les autres que de les confier à quelqu’un qui ne connaitrait pas leurs particularités et qui les heurterai en croyant bien faire. Si jamais elle a pris la mauvaise décision, elle sait que Charly pourra se débrouiller seul. Mais les autres ? Cally sera séparée de Jonathan et se repliera sur elle-même jusqu’à se laisser mourir. Jonathan ira dans un foyer public jusqu’à ce qu’il soit kidnappé, comme beaucoup d’enfants dans ces endroits corrompus, ou qu’on remarque sa particularité et qu’il soit ballotté d’institution en institution. Et même Charly, qui serait capable de mener une vie normale, finirait sans doute avec une balle dans la tête – ce gosse a le chic pour repérer les pires ennuis et foncer en plein dedans. Non, à moins d’un miracle, ses trois pupilles ont besoin d’elle.
Et 7 ? Breda ne peut pas la considérer comme sa protégée. 7 ne lui a été confié que momentanément. Elle a sa propre famille qui peut prendre soin d’elle.
Tandis que seule Breda peut prendre soin de Cally, Charly et Jonathan. Ils comptent sur elle. Elle ne peut pas prendre le risque qu’on les menace. Et elle a suffisamment travaillé avec les agents du B.A.G.N. pour savoir que la traque de Mr Edmund n’est pas une menace qu’on peut prendre à la légère.
Pourtant…
Pourtant elle ne peut pas la laisser seule face à ses peurs.
Elle va voir certains agents du B.A.G.N. qui lui doivent un service : parents dont elle a parfois gardé les enfants ou anciens gamins qui lui ont été confiés longtemps avant de devenir agents du B.A.G.N. eux-mêmes. Des relations en qui elle peut avoir entièrement confiance. Des rencontres en face à face, loin des caméras et des systèmes de surveillance. Elle ne leur raconte pas tout ce qu’elle sait, elle se contente de demander gentiment s’ils ne peuvent pas la renseigner sur tel ou tel domaine. Et ils obéissent sans discuter. Personne ne veut contrarier Mme Johns.
Breda n’a pas eu trop de mal à convaincre 7 de ne pas être un pont. Maintenant elle doit la délivrer de ses cauchemars, donc trouver la cause de l’horrible présence et aider les Techs à s’en débarrasser. Pour cela, il lui faut les archives les plus top secrètes du B.A.G.N. à propos des Techs. Oui, c’est dangereux, alors que les autres comptent sur elle. Mais elle refuse de ne rien tenter tant qu’il reste une chance d’aider 7. On la lui a confiée pour qu’elle en prenne soin.
Elle attend les résultats dans un parc où les agents du B.A.G.N. viennent souvent prendre une pause en douce, lorsque le travail de bureau menace de les rendre fou et qu’ils ont besoin de voir un peu de verdure pour se rappeler que tout un monde existe au-delà de l’écran de leur ordinateur. Une tradition au départ imposée par le ministère, en raison du fort nombre de problèmes mentaux rencontrés par les agents, qui avait été supprimée par le ministère suivant pour des raisons économiques. L’habitude était restée. Aujourd’hui, personne ne s’étonne de voir sous les arbres autant de personnes vêtues de costumes ou de tailleurs stricts et portant des lunettes noires, et c’est devenu le parc le plus sûr de la ville. Personne n’oserait braquer quelqu’un sous le nez du B.A.G.N.
Les sources que Breda a aux archives ne l’ont pas vraiment avancée, le secrétaire d’Andrew Burther lui a juste appris que son patron était complètement à coté de la plaque et s’était fait rafler la confiance de 2 par Eve Hindgam, deux agents travaillant à la sécurité du palais présidentiel lui ont expliqué en détails les mesures anti-tech qui ont été prises. Jusque là, rien qui lui permette d’en savoir assez long pour aider 7, et pas grand-chose que la fillette ne lui ait pas déjà appris.
Une autre source devrait arriver. Un agent qui infiltre la SRAM. Breda a hésité avant de l’appeler, mais elle n’a pas le choix : c’est la seule personne qu’elle connait qui pourra lui expliquer en détail comment combattre la chose qui hante 7. Normalement, soumise au secret absolu de la SRAM, l’agent Debbie B. peut à peine faire des rapports au B.A.G.N., sa mission d’infiltration est très dangereuse car elle n’a aucun contact et aucune aide venant de son bureau. Elle dévoile ses découvertes par un canal très protégé et elles sont généralement mises de coté et analysées longuement, de peur que l’agent double n’ai été retourné par la SRAM. En théorie, les services de l’Alliance n’ont rien à voir avec la gestion d’une entreprise privée et toute opération de ce type est farouchement niée. Mais le savoir tech est un pouvoir trop gros pour être laissé entre les mains d’une entreprise privée. Selon le B.A.G.N.
Pourtant toute la prudence de l’agent B. s’envole lorsque Mme Johns lui demande de l’aide. Mme Johns – et ça aucun dossier du B.A.G.N. ne le mentionne – a rattrapé la fille de Debbie en pleine rue, armée d’un revolver et d’un passe, bien décidée à dégommer toute la bureaucratie et tous ceux qui tenteraient de l’en empêcher. Cette jeune fille avait de bonnes raisons d’agir ainsi. Et à 16 ans on est toujours un peu impulsive. Mais tout ce que l’agent B. avait retenu, c’est qu’elle allait commettre plusieurs crimes et gâcher sa vie – ou mourir dans l’opération. Mme Johns l’en avait empêchée et l’avait convaincue de trouver un autre moyen de se venger. Elle a sauvé son enfant. Aujourd’hui, Debbie B. est prête à tout risquer pour régler cette dette.
La femme portant la blouse bicolore de la SRAM se remarque dans ce parc où les costumes sont gris ou noirs. Elle passe devant Breda sans montrer qu’elle la reconnait et entre dans les toilettes du parc. La nourrice lui emboîte le pas quelques minutes plus tard.
« On a très peu de temps, dit l’agent B, je suis sans doute suivie. De quoi vous avez besoin ?
_ Vous connaissez les enfants Techs ?
_ Mal, c’est le dossier le plus sécurisé de la boîte, je n’avais aucune idée de leur existence avant qu’ils ne soient dévoilés au public.
_ Ils peuvent projeter leur esprit dans le Réseau et se faire obéir des objets techs. Mais il y a un problème. Un truc, un esprit dans le Réseau, qui persécute la plus jeune. Vous auriez une idée de ce que c’est ?
_ Si le quart de ce qu’on suppose sur ces gosses est vrai, ça ne peut pas être un programme ni un piratage informatique. Ça vient peut-être des propriétés des produits techs. Tout ce qu’on sort des labos a l’air… d’avoir une âme, vous comprenez ?
_ Non.
_ On ne comprend pas ce qu’on fait, là-dedans, et les questions sont très mal vues. On sait comment obtenir n’importe quelle forme en n’importe quelle matière, mais on ne sait pas pourquoi ça marche. C’est flippant. La moitié du code qu’on installe sert à cacher que les objets techs réagissent les uns aux autres, parce qu’on peut annuler cette réaction mais pas la prévoir, on ne sait pas du tout ce qu’ils peuvent faire, ça ne dépend pas de la matière. On dirait que tout est contrôlé par quelque chose d’intelligent. Mais on n’a jamais pu le localiser. Il y a une rumeur comme quoi les objets techs ont deux auras, la deuxième serait immense mais serait activable à volonté par ce quelque chose d’intelligent.
_ Et cette… chose, il n’y a pas un moyen de l’arrêter ?
_ On ne sait même pas si elle existe. Et non, tous les objets techs, dans toutes les conditions, y réagissent. On ne maitrise rien.
_ Bon. D’autres idées ?
_ Rien pour l’instant. Je vais me renseigner. Soyez prudente, Mme Johns. Vous jouez avec le feu. J’espère que vous n’avez pas de Tech chez vous ?
_ Chez moi ? Je sais bien que je collectionne les gosses bizarres, mais quand même… »
Breda Johns termine sur un sourire enjoué. L’agent B. sort des toilettes. Elle attend quelques minutes avant de sortir à son tour. Tout ça sent assez mauvais, inutile de le nier, mais au moins la situation n’est pas désespérée : il y a bel et bien quelque chose. Il ne lui reste plus qu’à trouver quoi, et comment en protéger 7. Elle a beaucoup avancé en un seul jour.
A présent elle se dépêche de rentrer chez elle. Elle a fixé une heure limite avec Charly. Elle ne doit pas trop tarder.
Mais Breda Johns a été imprudente. Elle a été formée au B.A.G.N. et connait peu le système de la SRAM. Notamment le fait qu’il y a toujours trois surveillants pour chaque scientifique. Et qu’aucun geste ne peut leur échapper.
Celui-là ignore si Jenna Connovan – la couverture de l’agent B. – a parlé à Breda Johns. Il sait juste qu’il y a un risque pour qu’elle l’ait fait, puisqu’elle a eu la possibilité de le faire. Il suit Breda dans le métro. Elle se tient prudemment éloignée du bord, mais l’homme est fort et la prend par le bras trop violemment pour qu’elle puisse résister. La foule indifférente les ignore malgré les hurlements de la femme. Il jette Breda Johns sous la rame du métro. L’engin ne peut pas ralentir à temps pour l’épargner.
L’homme payé par la SRAM est un mercenaire qui n’a pas besoin de réfléchir. Il a fait son travail. Plus tard l’équipe qualifiée cherchera l’identité de celle qu’il vient de tuer et ses éventuels complices. Il ne faut jamais se mêler des affaires de la SRAM. L’homme s’éloigne sans que quiconque tente de l’arrêter.
Charly est resté toute la journée immobile devant la télévision, laissant les programmes se succéder dans une indifférence totale. Cally sait que ça veut dire qu’il est inquiet et n’ose pas s’approcher de lui. Elle pense que le malheur peut être contagieux.
Lorsque l’heure limite est atteinte sans que Breda Johns ne soit rentrée, il se lève et reste quelques secondes les yeux perdus dans le vague. Ça fait quatre ans qu’il vit ici. Il lui en coûte d’abandonner tout espoir aussi brusquement. Mais c’est ce qu’elle lui a ordonné de faire.
Il dit à Cally de rassembler toutes ses affaires, ainsi que celles de Jonathan et de Juliette. Ils doivent partir. Immédiatement. L’adolescente lui obéit tout en portant Jonathan dans ses bras, faisant rapidement les sacs d’une seule main. Peu nombreux, les sacs. Ils ne seront que deux pour les porter. Et ils n’ont pas besoin d’emmener grand-chose.
Pendant ce temps, Charly ouvre les différentes cachettes de Breda Johns et en tire le nécessaire qu’elle garde en cas de coup dur. Des faux papiers à leurs noms – ainsi que pour la plupart des enfants qu’elle a hébergés et qui sont aujourd’hui partis. Des médicaments. De l’argent – en liquide et sur des cartes de crédits donnant sur différents comptes. Et des armes. Charly hésite un moment, il ne s’est jamais servi d’une arme. Cally, par contre, sait y faire. C’est justement pour ça qu’elle est ici. Peut-il prendre le risque de lui en donner une ?
D’un autre coté, si qui que ce soit s’approche trop près de Jonathan, Cally essayera de le tuer. Autant qu’elle porte un couteau, ça lui évitera la tentation de voler un revolver et peut-être que ça la rassurera. Pour lui Charly prend un petit tazzer qu’il devrait arriver à cacher sans mal et qui envoi des décharges électriques paralysantes même à travers le tissu tech. Cadeau des parents reconnaissants du B.A.G.N., sans doute.
Cally l’attend près de la porte. Juliette et Jonathan ne comprennent pas réellement ce qui se passe mais ils suivent le mouvement. Une fois tous les autres sortis, Charly ferme la porte très soigneusement et cache la clé là où Breda pourrait la trouver. Au cas où…
« Où on va Charly ? demande Cally d’une toute petite voix.
_ Chez des amis. Juliette, tu sais comment appeler le type qui t’a amenée ici ?
_ Oui.
_ Il va falloir qu’on l’appelle et qu’il vienne te chercher. Demain.
_ Pourquoi demain ? demande 7. Pourquoi on part ? Où est madame Johns ? Elle a dit qu’on devait l’attendre et garder la maison !
_ Non, on ne va pas l’attendre et on ne va prévenir personne. On va chez mes amis. Il n’y aura pas de problème chez eux. »
7 n’a plus que deux solutions : les suivre ou s’enfuir et tenter seule de retrouver ses frères et sœurs. Pour les appeler, il faudrait qu’elle utilise le Réseau. Où rôde la présence. Impossible à tenter seule. Elle les suit.
Charly s’avance beaucoup en disant qu’il n’y aura pas de problèmes chez ses amis. Au contraire, les problèmes sont la spécialité des gens chez qui ils vont se réfugier : des rebelles tentant de défendre les droits des HR, par le piratage et parfois même le terrorisme.
Il y a plusieurs mois que Charly travaille pour eux. Seuls les enfants nés au milieu des objets techs sont capables de pirater les programmes informatiques techs, l’ancienne génération est incapable de s’en servir sans l’assistance de la SRAM. En règle générale, Charly ne sait même pas ce qu’il est en train de faire, on lui désigne une cible et il se charge du reste. Personne ne connait son nom ni son adresse, ils le désignent sous le code de Fuse. C’est lui qui les a trouvés.
Breda Johns l’avait su – et Charly se demande aujourd’hui encore comment elle a fait. Elle ne lui a posé aucune question. A l’époque il ne parlait pas du tout. Elle lui a juste dit que les gens à qui il rendait service si gentiment aidaient les HR, des hors-la-loi qu’il était illégal de soutenir, tout comme les gens que ses parents traquaient avant d’aller eux-mêmes en prison. C’est à cette occasion qu’il lui avait parlé pour la première fois. Il avait dit : « Rien à foutre. »
Ensuite, il avait tenté de lui faire croire qu’il avait arrêté. Etait-elle dupe ? Difficile à dire. Il est difficile aussi de savoir si elle soutien ou non les HR. Apparemment, tout ce qui l’intéresse est de protéger ses enfants, coûte que coûte. Et aujourd’hui elle a trop demandé à la chance.
Elle savait sans doute que Charly avait une porte de sortie. Ce n’est pas son genre de laisser des gosses sans ressources. Vraiment pas son genre.
6
6 est pelotonné dans un coin, le pouce dans la bouche, les yeux dans le vague, encore sous le choc. Eve ne sait pas comment réagir. Elle s’attendait à ce qu’il pleure, qu’il hurle, en un mot qu’il se comporte comme un enfant malheureux. Pour le moment, elle s’active pour lancer les recherches, mais seul le hasard l’a mise au cœur des évènements, ce n’est pas son travail et on le lui fait bien sentir. Peu à peu mise à l’écart, elle finit par s’assoir à coté de Steven. Elle lui pose machinalement une main sur l’épaule. A sa grande surprise, il parle :
« Ils vont la tuer ?
Pas besoin de lui demander de qui il parle. Hindgam se demande quelques instants si elle doit ignorer la question ou lui dire que tout va s’arranger. Mais elle le connait suffisamment pour savoir qu’il n’est pas assez naïf pour y croire. Pour l’instant, il est essentiel de ne pas perdre sa confiance.
_ Je pense que non, sinon ils l’auraient tuée tout de suite. Ils veulent quelque chose. Et ils ont besoin qu’elle aille bien pour ça.
_ Et après ? On va aller la sauver ?
_ Il y a plein de gens qui sont en train d’aller la sauver.
_ Je veux venir !
Il n’y a plus aucune trace d’apathie chez 6 qui s’est redressé, flamboyant de colère.
_ Je veux venir avec vous ! Je veux tous les tuer !
_ Non, tu ne viens pas avec eux et tu ne vas tuer personne. Bon sang ! C’est comme ça qu’on t’a éduqué ?
_ Je m’en fous !
Enfin, les premières larmes apparaissent dans les yeux de 6. Il les essuie d’un poing rageur, mais d’autres suivent. Et il finit par sangloter dans les bras d’Hindgam. Qui lui murmure :
_ Ne t’en fait pas. On va tout faire pour retrouver 2. Il n’y a pas que les lourdauds du B.A.G.N. J’ai lancé l’alerte. J’ai d’autre alliés, très redoutables. Ils sont en chasse. Ils la trouveront.
6 reprend son souffle et marmonne :
_ 1 veut savoir si ils sont assez forts pour battre Edmund.
_ Dis-lui que ce n’est pas Mr Edmund qui a enlevé 2.
_ Qui c’est alors ?
_ On a plusieurs pistes.
_ Il dit que ce n’est pas juste. Qu’on a besoin de tout savoir. C’est notre sœur !
_ Et il va la sauver ?
_ Oui ! Et je vais partir avec lui !
_ Si 1 ressemble rien qu’un peu à 2, je sais qu’il ne t’a certainement pas demandé de venir. Il ne va pas t’exposer au danger. On protège les plus petits, hein ?
_ S’il te plait. Dit-lui.
6 ne supplie pas. Il montre juste son désespoir. Son regard repart dans le vague. Il a mal et voudrait arrêter tout ça. Juste un moment, un tout petit moment, mettre ‘pause’ dans ce cauchemar… Hindgam finit par répondre :
_ Dit à ton frère qu’on soupçonne Nora Milley d’avoir des liens avec les HR. C’est elle et son collègue Ned Jallow qui ont enlevé 2. On ne sait pas qui les a aidés en piratant le système de sécurité tech, et s’il le découvre, ce serait gentil de nous avertir. Il faut qu’on collabore sur ce coup-là, pour sauver 2.
_ Il demande avec qui il doit collaborer et qui sont vos amis et où il peut les trouver.
Eve jette un regard fatigué autour d’elle. Puis se retourne vers l’enfant et lui – leur ? – fait un clin d’œil.
_ On va parler de tout ça dans un endroit plus tranquille.
Elle se lève et signale à son assistant :
_ Je vais mettre le petit Tech en sécurité. Si on a encore besoin de moi, tu m’appelles.
Elle sait bien que personne n’aura besoin d’elle, tout le monde est trop content qu’elle débarrasse le plancher. Et personne ne se donne la peine d’appeler Andrew Burther ou qui que ce soit qu’on pourrait estimer plus compétent qu’elle pour s’occuper du Tech. Elle leur enlève même un souci.
Elle prend 6 dans ses bras et, au bout d’une heure de passage de barrage et autres contrôles, elle fini par atteindre sa voiture et sortir. Bien sûr, elle n’a aucune autorisation pour faire quitter la maison présidentielle au dernier Tech qu’il reste à l’Alliance, surtout sans avertir personne qu’elle l’emmène. Mais le talent de 6 l’aide tricher aux points de contrôles et nul ne pense à remettre en cause son autorité. Ce qu’elle fait peut être considéré comme un véritable enlèvement et un crime de haute trahison. Ou comme une aide qu’elle apporte à une amie : veiller sur son frère alors qu’elle ne peut pas le faire elle-même. Ou encore… comme l’occasion de prendre l’avantage.
Elle emmène 6 chez elle. Dans la voiture, l’enfant lui dit :
_ 1 n’est plus là. Mais il va revenir. Il y a quelque chose dehors qui lui parle.
_ Dehors, tu veux dire là où est son corps ?
_ Oui.
_ Oh. Cool. Tant qu’on n’est que tous les deux, je vais te poser une question très importante. Est-ce que tu serais d’accord pour rester avec moi ?
_ Je veux retourner avec les autres Techs !
_ Oui, oui, je sais. Mais le grand est en train d’aller aider 2, et je ne crois pas que les autres puissent s’occuper de toi, si ? Ils sont où ?
_ J’ai pas le droit de le dire.
_ Tu peux aller avec eux ?
_ Je peux me débrouiller tout seul.
_ Tu ne préfère pas rester avec moi ? Je m’occuperai bien de toi, tu sais. Je ne dirai pas à l’Alliance où tu es. 2 voulait que vous vous évadiez. Tu serais évadé.
_ Et toi ? demande l’enfant avec colère. T’y gagne quoi ?
_ Hé bé… dis-moi, c’est courant les gosses de six ans qui réfléchissent aussi vite que toi ? Ou ton frangin est revenu en douce ?
6 hausse les épaules. Les compliments, il s’en moque.
_ J’y gagne, continue lentement Hindgam, j’y gagne… J’y gagne parce que d’autres y perdent… Tu sais, le Président et le Vice-président vous comptaient comme un instrument de pouvoir très puissant. L’armée et la SRAM voulait vous récupérer pour la même raison. Et si tu viens avec moi, tu n’aide aucun de mes ennemis et ils perdent beaucoup d’argent, de temps et d’énergie, qu’ils avaient investis pour toi.
6 ne répond rien et regarde par la fenêtre, apparemment concentré sur les feux des voitures qui slaloment dans les rues. Eve se demande si elle n’a pas surestimé ce gosse. Puis il répond :
_ Pourquoi tu dis que le président c’est ton ennemi ? Je croyais que c’était ton patron.
Hindgam sourit pour elle-même. Non, elle ne s’est pas trompée.
_ Justement… mais après c’est de la politique, c’est compliqué.
_ Je demanderai à 1.
_ On en discutera tous les trois quand il sera revenu, alors. Pour le moment je veux avoir ta réponse à toi.
_ Il y a le Réseau chez toi ?
_ Oui.
_ Alors je veux bien. En attendant que les autres reviennent me chercher et qu’on rentre au laboratoire avec les professeurs.
6 sourit en pensant au laboratoire et à un monde où tout serait rentré dans l’ordre. Généreusement il ajoute :
_ Et tu pourras venir nous voir là-bas.
_ C’est gentil.
Le reste du trajet se déroule en silence. Steven ne pose aucune question sur ce qui va lui arriver ensuite et Eve en est soulagé : ça lui évite de mentir. A peine sorti de la voiture, 6 plaque sa main contre une publicité tech pour mieux se connecter à son frère revenu.
_ Il dit que…
_ Chut ! On en parlera dans la maison.
Eve Hindgam est certaine qu’on ne peut pas l’espionner dans sa maison. Elle a été spécialement prévue pour la protéger de ce genre de risques. Elle entre et fais signe à 6 de la suivre jusqu’au salon et de s’assoir sur le canapé. Non-tech, le canapé. Aucun des objets de la pièce n’est tech, y compris les vêtements pourtant coûteux d’Hindgam. Mais le fil du Réseau est incrusté dans le mur de la pièce et 6 peut le toucher rien qu’en tendant le bras, ce qu’il fait immédiatement. Eve s’assoit avec grâce devant lui, s’allume une cigarette et dit en souriant :
_ Alors, comment on fait ? Je vous parle à tous les deux en même temps ou le grand prend la place du petit comme la dernière fois ?
_ Parlez, dit 6 avec le ton froid et l’expression méfiante de 1, on vous écoute tous les trois.
_ Trois ?
_ 4 nous a rejoins.
_ Bonjour 4.
L’enfant agite rapidement une main embarrassée, sans que Eve se sache s’il s’agit d’un salut de la part de ce – ou cette – 4ème Tech ou si 6 tente de remettre son esprit en ordre. Ça ne doit pas être facile pour lui de se faire habiter par deux personnes à la fois. Mais pour le moment, elle doit se concentrer sur l’aîné.
_ Je pense qu’il est temps de poser les masques et de vous proposer de s’allier.
_ Quels masques ?
_ En réalité, je ne travaille pas pour l’Alliance. Enfin, pas l’Alliance telle que vous la connaissez.
_ Vous êtes une espionne ?
Ce ton-là, tout excité par l’idée de se retrouver devant une authentique espionne sans paraitre effrayé par l’idée d’un complot, ce n’est pas la façon de parler de 6 ni de 1. Les yeux écarquillés et les gestes des mains non plus. Hindgam suppose donc qu’il s’agit de 4. Tout en se répétant que l’identité réelle de son interlocuteur n’a aucune importance puisqu’ils écoutent tous les trois.
_ Oui, en quelque sorte. L’Alliance ne peut utiliser que des organes officiels pour se défendre, des organes qui dépendent de la loi. Nous, nous ne dépondons pas de la loi. Nous luttons contre la toute-puissance de la SRAM.
_ Qui êtes-vous ?
C’est sans doute 1 qui parle. Il a l’air angoissé et une fois de plus se retient tout juste de ronger les ongles de 6.
_ Nous sommes simplement des gens qui tentons de nous défendre. 2 a prouvé qu’elle trouvait injuste le monopole de la SRAM et les fortunes qu’elle extorque aux gens simplement pour qu’ils aient le droit de vivre. Nous voulons lui demander, et vous demander à tous, de nous aider à lutter contre ces injustices.
_ Pourquoi vous la laissiez partir si vous la vouliez ?
_ Je préfère l’avoir comme alliée que comme prisonnière. C’est pareil pour tous les Techs. Vous seriez des alliés précieux.
_ Et les HR ?
_ Ce sont des terroristes. C’est malheureux, parce qu’ils ne sont pas responsable de ce qu’on leur a fait. Mais les relâcher serait trop dangereux.
_ Pas forcément. J’ai fabriqué un ordinateur tech pour des HR – même si je ne savais pas ce que ça voulait dire pour eux, je voulais juste du travail. Ils n’ont assassiné personne, que je sache.
_ Bien sûr, mais la situation est différente dans les Ghettos…
_ C’est l’horreur dans les Ghettos !
Retour des yeux écarquillés et des trop grands gestes : 4. Eve note qu’elle doit signaler que ce Tech a sans doute été en contact avec des gens d’un Ghetto. Mais lequel ? Enfin, ce n’est pas à elle de s’occuper de ça. Son job, c’est le contact. Et pour ça elle ne doit pas négliger leur volonté naïve de sauver le monde entier.
_ Je sais. La SRAM a pesé sur l’Alliance pour créer les Ghettos. Et pour de nombreuses autres décisions, disons… malheureuses. Elle a rendu le monde dépendant d’un besoin qu’elle a créé et qu’elle est la seule à pouvoir satisfaire.
Silence en face : 6 parait complètement éteint, signe d’une discussion très intense entre les trois esprits qui s’agitent sous son crâne. Elle ne sait pas qui parle pour déclarer :
_ Nous on peut vous dire comment ça marche la matière tech et les ordinateurs et le Réseau.
_ Vous savez quoi, au juste ?
_ On en sait autant que tous les scientifiques qui travaillaient dans le laboratoire. Ils ne savaient pas qu’on pouvait prendre des fichiers dans les ordinateurs techs et les mettre dans notre mémoire. Ils s’en sont aperçus quand on l’a fait, et personne ne peut les effacer maintenant. On sait fabriquer toutes les matières techs, même les vivantes.
_ Excellent ! Bon sang, pourquoi vous ne l’avez pas dit ?
_ Parce qu’on croyait que c’était évident pour tout le monde. Désolé.
_ Heu, non, c’est pas grave, c’est même très bien… Bon, ça va déjà faire perdre un avantage décisif à la SRAM. Et pour vos pouvoirs particuliers ? Se déplacer dans le Réseau, le piratage informatique et la maîtrise des armes techs ? Est-ce que ce vous acceptez de nous aider ?
A nouveau un silence : les Techs sont en pleine négociation. Puis disent :
_ Nous acceptons tant que nos missions sont bénéfiques. Et nous voulons voir exactement quel est le problème que nous allons résoudre et les conséquences de nos actes. Nous n’agirons pas en aveugle.
_ C’est d’accord.
_ Et les petits ne participeront pas à tout ça. Il leur fait une maison et un foyer stable.
_ On s’en occupe.
_ Bon. Parfait. Maintenant, je veux savoir pour qui vous travailler. Le nom de votre groupe. Vous avez forcément un nom !
_ C’est 1 qui me parle, non ?
_ Nous voulons tous savoir.
_ Donc c’est 1…
_ Alors ?
_ Alors tu connais déjà la personne pour qui je travaille. C’est quelqu’un qui a multiplié les tentatives de te convaincre de sa bonne foi. J’espère qu’à présent tu vas nous faire confiance.
_ Qui ?
_ Mr Edmund. »
3 et 5
Il y a peu de lumière dans la petite pièce lépreuse. Celle-ci est moins décrépite que celle qu’on a donnée à 3, mais il n’y a aucune fenêtre. Impossible de savoir où se trouve l’extérieur. Les deux fillettes pourraient aussi bien être dans une cave que dans un appartement censé dominer le paysage. Quoiqu’aucun des immeubles du Ghetto n’est assez grand pour permettre de voir au-delà des murailles. Histoire de ne pas donner des idées aux prisonniers…
Les deux enfants attendent en silence, chacune ruminant dans son coin, guettant le moment où Mok viendra. Et s’il ne vient pas… Et s’il ne porte plus le blouson tech… et si leur plan ne marche pas… et si elles sont blessées… et si elles sont tuées…
Et pourtant il faut qu’elles essaient.
Au bout de ce qui leur parait durer des heures, Mok remplace le gardien précédent. Il a un grand sourire charmeur et parait ravi de retrouver ses Princesses-Esprit qui vont le rendre riche. 5 lui répond par un grand sourire également. Elle et 3 sont ravies de retrouver leur billet pour la sortie.
Prête ? demande 5 à 3.
Vas-y ! répond 3 – car plus grande ou pas, il est évident pour les deux sœurs que c’est 5 qui va s’occuper de la partie ‘manipulation tech’ de leur plan.
5 se concentre et tire brusquement sur les deux manches du blouson, le transformant en camisole de force. Mok, stupéfait, en est encore à tenter de dégager ses bras quand 3 s’avance et lui prend son revolver. Après réflexion, elle le fouille rapidement et enlève un couteau de la jambe de son pantalon, une lame de rasoir de sa ceinture, deux chargeurs de ses poches et un tournevis effilé qui tenait en place une partie de la masse de ses cheveux. 5 siffle d’admiration à la vue de ce butin et confisque immédiatement le couteau et le revolver.
Ça va ? demande 3. Ne tire pas trop sur tes forces !
Aucun problème, je gère.
5 ne ressent aucune fatigue : elle a modifié le tissu pour que les manches s’agrippent aux flancs de la veste et Mok a beau gesticuler comme un damné, il ne peut pas s’en dépêtrer. Elle braque sa propre arme sur lui, tenant le couteau dans l’autre main, et dit :
« Ne crie pas.
Haletant, Mok finit par se calmer.
_ On va vous buter, dit-il en leur lançant un regard noir.
_ Si on meurt, tu meurs avec nous.
5 resserre le col du blouson jusqu’à ce que Mok commence à être étranglé. Elle le laisse suffoquer quelques secondes avant de laisser à nouveau l’air passer. Penché en avant, il prend de grandes goulées d’air le plus silencieusement possible. Puis il se redresse et leur dit avec un petit sourire narquois :
_ Si j’y passe avec vous et j’y passe avec Thune, je préfère crever avec Thune.
_ Mais il ne va pas nous tuer, dit froidement 3. Sans nous, pas d’évasion.
_ Il va vous foutre au trou…
_ Mok, dit 5, est-ce que tu préfère mourir ou nous aider ? Parce que si on te tue, on n’a qu’à utiliser nos pouvoirs pour faire pareil avec le suivant, et le suivant encore, et à la fin on arrivera bien à en trouver un qui va dire oui.
Mok ne dit rien. 3 déclare brusquement :
_ Victoria, donne-moi le couteau. Si tu lui tire dans la tête, ça va faire trop de bruit.
_ T’as le tournevis.
_ Si je lui plante dans la tempe, ça va durer des heures…
_ Oui, mais si tu l’égorges, il y aura du sang partout !
Hé, demande 5 qui commence à se poser des questions, on plaisante, hein ? On le tue pas pour de vrai !
En face, aucune réponse. Et le sang-froid avec lequel 3 joue son rôle – elle qui est si mauvaise menteuse – commence à donner le frisson à sa sœur. Finalement, la plus grande Tech consent à laisser 5 entrer en contact avec elle : bien sûr qu’on ne le tue pas. Même si j’aimerai bien, ce serait quelque chose de mal et c’est interdit.
De son coté, Mok ignore ce que signifient les mots ‘tempe’ et ‘égorges’, mais il a saisit le sens général. Il n’est pas le plus fanatique des combattants de Thunes et a jusqu’ici monté en grade en étant intelligent et capable de saisir les opportunités qui se présentent à lui. Il décide de collaborer.
_ C’est bon. Je vous suis. Mais ça va pas marcher votre truc, vous allez vous faire marave.
5 le libère, tout en le tenant en joue, tandis que 3 dit :
_ On a besoin que tu nous ramène deux capuchons noirs et des armes, de préférence des pistolets mitrailleurs et des fusils.
_ Trop gros pour vous.
_ Il y a des gosses plus petits que nous ici ! proteste 5 vexée.
_ Il faut que ça fasse beaucoup de dégâts, pas besoin d’être précis, ajoute 3.
_ Et si jamais tu nous double, rajoute 5, tu vas crever étranglé. Tout ce que tu vas faire, je le saurai. Et je pourrais serrer…
_ Ramène-nous aussi nos vêtements, dit 3.
_ Et reprend tes armes, dit 5. Elles ne te servent plus à rien contre nous.
Mok ramasse ses armes, défie les Techs une dernière fois du regard puis tourne les talons. Il frappe à la porte et crie « message pour Thunes ! » pour qu’on lui ouvre et qu’on le remplace. Personne ne remet en cause ce qu’il dit et personne ne l’accompagne pour vérifier qu’il va bien voir Thune. Et personne ne regarde ce qu’il y a dans le paquet qu’il ramène plus tard, soi-disant sur ordre de Thune. Aucun combattant n’est censé défier leur chef à tous. Aussi Mok n’a aucun mal à ramener dans la cellule deux capuches noires, deux armes à feu et tous les vêtements techs sur lesquels il a pu remettre la main.
_ J’ai pas tout, se défend-il, les gars se sont servis.
_ On fera avec, dit 3 qui examine les armes.
Elle reconnait un antique MP5 trafiqué, mais l’autre a subit tellement de modifications que les deux sœurs ne l’ont pas en mémoire. Mais ça fera sans doute l’affaire. De son coté, 5 s’est emparée des vêtements et trie leurs composant par la pensée. A partir de tissu tech, elle peut créer une cellule-souche permettant de produire n’importe quel matériau tech, mais pour ça il faudrait qu’elle ait les bons codes chimiques pour la compléter et le temps nécessaire. Hors elle n’a ni l’un ni l’autre. Mais il suffit d’une cellule-souche pour créer une bombe T. Une toute petite, mais ce sera largement suffisant. A présent, elle hésite : doit-elle changer tous leurs vêtements en bombe T ou garder du tissu tech qui obéirait à ses pensées ? Elle préfère les bombes T. Dans la cohue qui régnera dehors, elles seront plus efficaces pour s’ouvrir un passage.
5 se concentre. Elle retrouve la cellule-souche de chaque pièce tech. Elle l’isole. Le reste du vêtement se recroqueville sur lui-même comme une feuille morte et tombe en poussière qui disparait. Une disparition qui passionnait les scientifiques du laboratoire, qui lui avait fait faire ce tour des centaines de fois. Facile.
Transformer la cellule-souche en bombe T, par contre, 5 ne l’a jamais fait elle-même, elle ne connait que la théorie. Mais elle est la meilleure dans ce domaine. L’idée, c’est d’inverser la cellule…
Là, ça lui demande bien plus d’efforts que prévu. Elle signale à 3 de s’occuper du blouson de Mok pendant qu’elle se concentre. La cellule résiste. C’est contre les lois physiques étranges qui régissent la matière tech. J’en ai besoin ! explose 5, furieuse et désespérée. La pensée et les violentes émotions associées heurtent la cellule et la font réagir. La bombe T se forme sans plus de difficulté.
5 ne prête pas particulièrement attention à ce caprice, elle a l’habitude que certains matériaux techs réagissent à certaines pensées qui n’ont apparemment rien à voir avec eux. Elle applique la même formule aux autres cellules-souches : ça marche. Les deux sœurs ont à présent six bombes T à leur disposition.
_ C’est par où la sortie ? demande 5 à Mok. En tout droit, sans les murs ni rien.
_ Là, répond Mok en désignant une direction du doigt.
La disparition des vêtements, sans que 5 ne les touche, l’a davantage ébranlé que sa capacité à manipuler le tissu tech à distance. Les deux filles l’ont cette fois laissé libre de ses mouvements et elles lui ont aussi laissé son tournevis et sa lame de rasoir, des moyens de défense dérisoires mais qui montrent bien qu’elles font tout à fait confiance à leur sortilège. Le garçon ne voit pas comment se sortir de ce piège.
5 lance sa bombe T dans la direction indiquée. Elle se déploie sur un mètre, se colle en cercle parfait sur le mur et en partie sur le plafond, et commence à se resserrer. Puis elle revient à l’état de bille, engloutissant le mur et le plafond. Des cris retentissent – des cris d’enfants, mais pas des cris d’horreur. Les combattants ne se laissent pas effrayer par si peu et sans l’interdiction sacré de Thunes, ils auraient déjà criblé de balle les occupants de la petite pièce. Leurs cris sont des appels. Ils préviennent les autres de se pousser. Il n’y a pas assez de place pour que tout le monde se batte autour du trou.
3 arrose de balles l’ouverture. Aucun combattant n’avait commis l’erreur de laisser sa tête à proximité mais elle blesse deux enfants trop impatients de se jeter dans la bataille.
Ça va pas, dit 5, on ne leur fait pas peur !
On va arranger ça. On sacrifie une bombe.
Sacrifier n’est peut-être pas un bon mot puisque la première bombe a effacé une partie en hauteur du mur. La deuxième permet un passage plus facile. Et cette fois les combattants ont bien vu ce qui se passait. Ils savent que c’est anormal. La bombe a touché le canon d’un fusil que l’un d’eux avait laissé dépasser par l’ouverture et elle a coupé le tube de métal selon une courbe parfaite. Oui, maintenant, les combattants commencent à avoir peur. Et quand 5 leur hurle de reculer s’ils ne veulent pas qu’elle leur lance la bombe sur eux, ils reculent. Un peu. Gardant leurs armes braqués sur les deux Techs et Mok qui se glissent par le trou et traversent la pièce. Déchirés entre l’ordre de Thune de ne pas faire du mal à celles qui vont leur ouvrir les Portes, l’interdiction absolue de les laisser s’enfuir et la peur d’être englouti par l’une des billes que les deux sœurs brandissent. La tension fait trembler les armes si redoutablement sûres en temps ordinaire. Il suffirait que l’un d’eux perde son sang-froid pour qu’il ne reste que de la bouillie de Tech – et de combattants. Beaucoup d’autres enfants sont entrés en entendant les cris et se gênent les uns les autres avec beaucoup d’exclamations et de jurons hauts en couleur. Ils ne voient pas ce qui se passe devant. Devant, les enfants sont silencieux. Menaçants. Hésitants. Mok répète entre ses dents « Déconnez pas, déconnez pas… » mais il parait le dire davantage pour lui-même que pour les autres. Le mur en face est distant de dix mètres.
Les dix plus longs mètres de leur vie.
Dos à dos, 3 et 5 s’avancent, menaçant les plus proches avec les bombes T, et les plus lointains avec leurs pistolets mitrailleurs. Quelqu’un, quelque part, est parti chercher Thunes pour savoir ce qu’il faut faire. Que va faire Thunes ? Aura-t-il le message à temps ?
Brusquement 5 s’écrit :
_ JE SUIS LA PRINCESSE-ESPRIT, CHOISIE PAR LES ESPRITS ! ET CA C’EST MON POUVOIR !
Elle lance une nouvelle bombe sur le mur qui est effacé comme par magie. Et s’avance sans peur en criant :
_ DEGAGEZ ! JE PASSE !
Les combattants ne s’interposent pas. Les trois enfants disparaissent par le trou. Au-delà, un couloir sombre et désaffecté, plus loin encore, l’air libre.
Ils se mettent à courir.
Plusieurs combattants les poursuivent tandis que les autres murmurent, extasiés : « la princesse-esprit, la princesse-esprit, les esprits les ont envoyés… ». Puis un enfant s’écrit : « Elles vont ouvrir les portes ! ». Tous ceux qui restaient se mettent à courir à leur tour. Courir après les Techs ou courir prévenir les autres : un miracle se prépare ! Un vrai, un grand, un magnifique miracle ! La plus jeune Princesse-Esprit a déjà fait de la magie sous leurs yeux !
Pendant ce temps, la plus jeune Princesse-Esprit comme la plus âgée ne pensent qu’à leur survie. Elles avaient pensé disparaitre assez vite pour enfiler leurs capuches noires et disparaitre dans la masse des fidèles. Mais les combattants sont trop rapides et si la chasse les excite trop, ils vont tuer. Ils ont été dressés pour ça.
Mok aussi, qui a vite fait de choisir son camp. Dans cette histoire, il est un élément hautement sacrifiable aux yeux de Thunes. Pas à ses propres yeux. Il leur fait emprunter une impasse surmontée de hautes tourelles de déchets empilés, et demande à 3 son arme. Elle la lui cède en lui marmonnant qu’elle le surveille. Il tire sur les entassements qui s’écroulent, empêchant les combattants de les poursuivre jusqu’à ce qu’ils aient réussis à contourner l’obstacle.
Le garçon rend le MP5 à 3 avec un petit sourire satisfait et demande :
_ Et maintenant, on va où, patronne ?
_ Aux portes.
_ Suivez le guide. Mais je viens avec vous dehors !
_ Promis, dit 5. Ben quoi ? demande-t-elle à sa sœur en voyant son air étonné. Ce n’est plus le moment de discuter et 3 abandonne la discussion télépathique avec un haussement d’épaule. Les deux sœurs enfilent leurs capuches noires. Elles suivent Mok qui parvient sans mal à les guider par des chemins sûrs… jusqu’à ce qu’ils se retrouvent coincés, à cinq cent mètres des portes, séparés de la sortie par une véritable boucherie.
Une bataille à l’arme blanches et autres objets contondants. Les gens se massacrent à tour de bras et des gouttes de sang contaminé par la dixe volent dans les airs. Les combattants de Thunes, féroces gardiens des portes, portent des masques ou des tissus sur le visage et restent à leur place. Ils attendent que les autres aient fini de se battre pour achever les survivants et nettoyer le champ de bataille. Ils guettent tous ceux qui franchissent la limite et ne tirent que sur eux. Ils savent très bien que ce combat pourrait être un leurre chargé de les distraire, de les fatiguer ou simplement de leur faire épuiser leurs munitions. Ce ne serait pas la première fois qu’on leur fait ce genre de coup. Ils ont dû affronter de véritables batailles rangées plus tôt. Ils n’ont pas quitté leurs places. Rien ne leur fera quitter leurs places. A part Thune.
C’est du moins ce qu’explique Mok, fier de ses camarades. Pour la forme, il propose aux filles de se rendre, au cas où elles prendraient peur : il serait au moins récompensé de les avoir ramenées dans le doux bercail de Thunes. Mais elles n’ont pas peur. Presque pas.
_ On va y aller et se mettre avec les autres capuches noires, dit 5 qui espère contre toute attente qu’un meilleur plan va lui apparaitre brusquement.
_ Ça marchera pas, dit Mok. Ils se sentent. Vous êtes pas comme nous. Ils vont tirer. Et les autres vont vous buter.
_ On verra, dit calmement 3. Tu nous suis.
Elles s’avancent. 5 hésite à tirer sur le blouson de Mok pour le forcer à les suivre, mais il se met en marche de lui-même. Elles menacent les gens de leurs armes. Des gens qui sont bien au-delà de la peur. Une femme au visage à moitié dévoré par la maladie se jette sur elles, toutes dents dehors. 5 braque son arme vers elle, elle veut tirer, il faut qu’elle tire, pour se défendre, pour sauver 3, pour se sauver…
Le visage du soldat mort lui passe devant les yeux…
La femme explose.
Ebahie, 5 regarde sa main, son doigt qui ne touche pas la gâchette. C’est 3 qui lui fait lever les yeux. Postés tout autour, les combattants de Thunes sont là et font le ménage violemment. Thune a été prévenu et il a organisé ses forces. Pas besoin de courir après les fuyardes puisqu’il savait où elles allaient. A présent, ses enfants vont récupérer en douceur leurs Princesses-Esprits. Thune lui-même s’avance leur parler avec sa voix douce et ses yeux fous. Elles sont arrêtées. Tout près. Si près…
5 fait tomber sa capuche. Elle lâche son arme. Elle demande à l’un des soldats qui s’approche :
_ Et toi, tu crois en moi ?
Le soldat, qui est une soldate, hoche frénétiquement la tête.
_ Alors, pourquoi tu m’arrêtes ?
_ Thunes a…
_ Thunes ne peut pas ouvrir les portes. Il a besoin de nous. C’est nous qui avons la magie ! C’est nous les envoyées des esprits !
Le nombre d’enfants dans la place grossit de seconde en seconde. Tous les combattants de Thunes sont là. Tous les fidèles du Prophète. Tous ceux qui croient aux Princesses-Esprits. Tous ceux qui ne veulent pas qu’on leur fasse du mal. On leur a appris à croire en elles. A présent, certains placent davantage leur loyauté en Thunes qu’en ces petites filles. Mais d’autres, beaucoup d’autres, préfèrent croire à la magie.
5 voit les sourires et les yeux émerveillés, elle entend les murmures. Elle tente sa chance et ordonne :
_ Laissez-nous passer !
Les combattants prêts à obéir à Thune sont peu à peu poussés par les autres. Un chemin s’ouvre jusqu’aux portes. Mok pousse un juron, incapable de reconnaitre ses compagnons d’armes, égorgeurs ne croyant à rien et n’ayant confiance en personne. Mais si, ils croyaient, ces enfants privés de tout. Ils croyaient même avec une force infinie. Ils croyaient juste à l’impossible
5 et 3 arrivent devant les portes. 5 les caresse.
On reviendra tous les chercher. On viendra les sauver. Ils comptent sur nous. 5 envoie cette pensée à 3, sans force, sans heurt, juste une évidence. Si sa sœur n’est pas d’accord, 5 reviendra seule. Mais elle le fera. Sa détermination transparait. Et 3 l’approuve. Oui. Elles leurs doivent la vie.
_ ON REVIENDRA VOUS CHERCHER ! s’écrit 5. Ce n’est que là que les enfants comprennent que leurs Princesses-Esprits partent sans eux. Mais il est trop tard. Les deux sœurs entrouvrent les portes et se glissent entre les deux battants, suivies immédiatement par Mok. Puis elles les referment. Sans un bruit. Elles disparaissent de leur vie comme si elles n’avaient été qu’un rêve.