mercredi 17 septembre 2008

Alister la Magnifique *****

Alister la Magnifique

Venez et voyez. Prenez les ailes du conte et mettez-les sur votre dos. Survolez d’un trait les sombres terres brulées du Meijj, ignorez les sourdes clameurs et râles d’agonie de la guerre, bouchez-vous le nez en traversant les miasmes de la maladie sur Enyack, avancez hardiment au-delà des rocs glacés du Dourlan. Et vous verrez en contrebas, tel un précieux joyau niché dans l’écrin des forêts, Alister la Magnifique, la Ville Blanche, le rêve des hommes, le paradis sur terre gravé dans le marbre et l’eau pure de ses mille fontaines. Construite par les Anciens, peuplée par les Elfes, les Sages et les Héros, elle n’a connu que paix et prospérité depuis des milliers d’années. De puissants magiciens veillent à sa sécurité et chaque nuit son sommeil paisible n’est troublé que par les chants et les musiques de danses, les rires et les serments amoureux murmurés d’une voix envoûtante.

Au pied d’Alister la Magnifique, cité des rêves, de minces colonnes de fumée s’élèvent parmi les arbres. La forêt qui est parvenue à s’agripper aux flancs des terribles montagnes est pourtant une forêt féroce qui joue pleinement son rôle de gardienne de la tranquillité des lieux. Elle offre peu de nourriture, peu de gibier, beaucoup de prédateurs, un bois perpétuellement humide, des arbres gigantesques, des buissons aux épines acérées, des tapis d’aiguilles dissimulant des fossés, des torrents puissants comme des canons. Pour ceux qui campent aux alentours de la cité, cette forêt n’offre pourtant rien de bien redoutable comparé à ce qu’ils ont fuit. Ils survivent de leur mieux, affaiblis par les épreuves, unis dans la volonté farouche de ne pas laisser la faim et le froid les abattre alors qu’ils ont tenu face à l’horreur. De temps en temps, sans même s’en rendre compte, ils lèvent les yeux vers les hautes tours de la ville et sourient. Enfin ils touchent au but.

Dans l’un des campements, Hérioch dort dans sa cabane. Ou plutôt il somnole, roulé en boule sous ses fourrures pour avoir moins froid, sous les quelques planches qu’il a ajusté pour se protéger de la pluie. C’est l’un des plus anciens habitants du camp. Les autres ne savent pas trop ce qu’il fait là. Il sait parler des merveilles d’Alister avec plus de justesse que n’importe qui d’autre, mais lui ne lève plus les yeux vers les tours blanches pour sourire avec émerveillement. Bientôt, l’hiver sera là et la forêt passera d’inhospitalière à invivable. Peut-être qu’il arrivera à survivre – il est jeune, il est fort et il a déjà vaincu bien des difficultés. Mais les autres ? Peu de vieillards sont venus jusqu’ici, aux portes de la cité des rêves. Mais les adultes ont emmené leurs enfants avec eux. Beaucoup sont déjà morts sur la longue route qui menait jusqu’à la liberté, et ceux qui restent pourraient mourir stupidement de passer l’hiver dans une cabane, tout ça parce qu’Alister leur ferme ses portes. Difficile d’aimer la cité magnifique quand sa beauté ne renvoie plus qu’une suprême indifférence. Héricoch sait qu’il n’a pas le choix, il ne peut qu’attendre, aucune terre ne peut les accueillir aux alentours. C’est pour ça qu’il sort de moins en moins de ses fourrures, ces derniers temps. Il sait qu’il devrait se battre. Pourtant, inexplicablement, la force lui manque.

Par contre la force ne manque pas à Céréja. Il faut dire qu’elle est ici depuis moins longtemps. La rage qui l’habitait quand elle a fait ses bagages pour fuir la guerre, celle qui l’a poussée à continuer malgré tous les obstacles, qui lui a fait traverser l’épidémie et les montagnes, cette rage n’a pas eu le temps de s’user dans la morne répétition des journées d’attente. Elle se débat, elle organise le camp, la chasse, la garde des enfants, elle s’agite beaucoup, elle a moins de tâches à accomplir que de temps à tuer et elle lutte de son mieux pour ne jamais rester en repos. Tout pour ne pas penser, pour se retenir de faire la seule chose qu’elle meure d’envie de faire : prendre un pic, un marteau, une pierre, ses poings, et aller frapper de toutes ses forces les hauts murs d’Alister la fière jusqu’à ce qu’ils veuillent enfin s’ouvrir et les laisser passer. Toutes les merveilles qui l’attendent derrière ces murs l’appellent chaque jour : là-bas on trouve la paix, là-bas on trouve la santé, là-bas on trouve la sécurité, la nourriture en abondance, des maisons chaudes en hiver et fraîches en été, un espace à soi, un petit bout de rêve où on peut vivre et rendre les armes, rester simplement heureux sans craindre que les monstres ne viennent vous dévorer dans votre sommeil.

Ou dévorer votre mari. Vos enfants. Vos parents. Vos amis. Adresser la parole à quelqu’un et savoir qu’il sera toujours debout le lendemain, n’est-ce pas le paradis ?

Un paradis qui refuse d’accueillir les réfugiés.

Alors Céréja serre les dents et défait ce qu’elle a fait la veille pour mieux s’occuper à nouveau. Elle sait qu’elle ne doit pas détruire les murs d’Alister, qu’elle doit attendre, comme eux tous. Mais c’est dur.

Elle a beau être attentive, ce n’est pas elle qui la première lance l’appel :

« Des nouveaux ! Il y a des nouveaux !

C’est Nyki, la petite crapahuteuse, qui a repéré la troupe depuis son perchoir habituel. Immédiatement elle saute à terre et, accompagnée de tous les gamins trouvés sur son chemin, elle court vers les nouveaux venus. Céréja tente de lui dire de laisser les adultes faire les présentations et qu’on ne sait même pas si ces nouveaux arrivants sont hostiles ou non. En vain, bien sûr : Nyki considère que seuls ses parents auraient le droit de lui faire la moindre remarque sur son comportement. Elle est orpheline, elle fait donc ce qui lui passe par la tête, et entraine les autres avec elle.

Au moins il n’y a pas de véritable risque que les nouveaux arrivants leur soient hostiles : les habitants d’Alister sont les ennemis mortels du tyran de Meijj, et la milice des esclaves d’Enyack ne mettrait pas les pieds dans ces montagnes même si sa vie en dépendait. Aucun des ennemis des réfugiés ne se risquerait aussi près de la cité. C’est bien pour ça qu’ils l’ont choisie comme abri. Dommage que la ville ne soit pas du même avis.

Des nouveaux arrivants amènent toujours avec eux l’espoir d’avoir des nouvelles des siens et peut-être même de les voir arriver dans le nouveau groupe. Mais cette fois-ci l’espoir meurt vite. Ces nouveaux-là – une trentaine de personnes – ne viennent ni de Meijj ni d’Enyack. Leurs visages, leurs coiffures, les tatouages des hommes et les quelques vêtements apparaissant au milieu des fourrures grossièrement tannées sont inconnus des habitants des campements. Chacun se fige. Visiblement, les nouveaux avaient eux aussi espéré trouver les leurs au pied d’Alister, pas des étrangers.

Céréja s’avance et montre ses mains vides en signe de paix. L’homme en tête du convoi en fait autant et lui dit quelques mots dans une langue qu’elle ne comprend pas. Elle hoche pourtant la tête et leur fait signe d’avancer, tout en ordonnant aux enfants d’aller chercher de la nourriture. Elle charge Nyki d’aller trouver Hérioch. Il connait de nombreuses langues étrangères et surtout il y a plus de chances qu’il accepte de sortir de sa cabane si c’est la petite fille qui le lui demande.

Hérioch sort péniblement de son demi-sommeil. Il n’est même pas surpris de reconnaitre des leyons, les membres de clans nomades vivant normalement dans les plaines à l’ouest des montagnes. Il y a bien longtemps qu’il n’a plus parlé à un leyon mais l’habitude revient vite. Il ne s’embarrasse pas des habituelles cérémonies et le chef des leyons ne fait pas plus de manières. Ils sont tous à bout de force et tout juste en vue de leur but. Ils se sentent solidaires malgré leurs différences.

Le chef des leyons s’appelle Lexus. Il explique à Hérioch qui traduit de son mieux que les leyons qu’il voit là sont les survivants d’un grand exode dû à la famine. Il n’y a plus rien à manger dans les plaines, tous les animaux ont fuit et les hommes ont dû se résoudre à en faire autant. Certains sont partis au sud, d’autres ont voulu atteindre la mythique Alister pour trouver une vie meilleure et définitivement à l’abri des caprices de la nature. A ce moment, Hérioch entend le début d’un gémissement venir du manteau de Lexus. Avec un sourire gêné, celui-ci sort de son abri un bébé qui commence à pleurer.

« C’est juste pour le maintenir au chaud, commence-t-il à se justifier. Parce qu’on n’avait pas assez de femmes pour tous les porter.

Connaissant la susceptibilité des leyons sur le rôle des hommes, Hérioch n’insiste pas. Il trouve pour sa part tout à fait naturel que tout le monde prenne en charge les enfants survivants. En fait, c’est pour eux et uniquement pour eux qu’il accepte de sortir de ses fourrures et d’aller chasser. Tout ce qu’il a vu, tout ce qu’il fait, tout ce qu’il a vécu restera à jamais gravé en lui et il ne sait pas s’il sera capable d’une vie normale un jour. Mais les enfants, si. C’est pour eux qu’il faut ouvrir les portes d’Alister la Magnifique. Pour eux uniquement.

Lexus allaite l’enfant à l’aide d’une gourde. Hérioch se demande si elle contient du lait et par quel miracle le nomade a pu s’en procurer ici. Il lui dit sans oser le regarder :

_ Il y a ici plusieurs femmes qui allaitent, elles peuvent s’occuper de lui.

_ Bien. Il s’appelle Barthéo.

_ Ton fils ?

_ Non.

_ Ah. Et ta famille ?

_ A moitié au sud, à moitié morte.

En formulant les choses ainsi, en affirmant haut et fort que ceux qui sont partis vers le sud sont vivants, Lexus parle surtout aux survivants de son clan. Eux aussi ont dû être nombreux à perdre des proches. D’après ses tatouages, Lexus n’a pas le rang nécessaire pour être un chef de clan, c’est le hasard seul qui l’a mis dans cette position, mais il veille bien sur les siens. Peut-être est-il en train de fonder son propre clan.

Mais non. Quelques humains sont déjà installés à Alister, serviteurs des Elfes et des Sages, et ils ne peuvent vivre en clan. Le travail est rude et les lois le sont plus encore envers les quémandeurs qui ne possèdent rien d’autre que la force de leurs bras. Cela, Hérioch en parle rarement aux autres. Inutile de les démoraliser plus qu’ils ne le sont déjà dans ces conditions difficiles.

Il décrit brièvement aux leyons ce qui leur est arrivé et s’étend à peine plus longuement sur la vie du camp. Tout ce qui intéresse les nouveaux venus, bien sûr, c’est Alister. Normal. Ils sont venus de si loin pour elle. Mais les nouvelles d’Alister sont mauvaises. La cité des rêves a toujours rechigné à ouvrir ses portes à de simples humains. Elle ne veut que des gens capables de lui apporter quelque chose. Et que peut lui apporter une bande de crève-la-faim issue du peuple de leurs pires ennemis ?

Pour le moment, Alister se contente de les ignorer. Toutes les tentatives de passage de force – confie Hérioch en baissant instinctivement la voix – ont échoué à cause des sortilèges redoutables tressés sur les murs et même dans le ciel de la ville. Ceux qui ont essayé sont morts dans d’atroces souffrances, sans un regard de la cité blanche, sans une excuse. Uniquement ce sévère rappel : « C’est à Alister de choisir qui franchira ses portes. »

Un silence morne suit cette histoire. C’est Lexus qui le rompt en demandant d’une voix un peu trop forte :

_ Et comment choisit-elle ceux qui entrent ?

_ Elle préfère ceux qui possèdent l’art de la magie, ou un autre talent extraordinaire. Pour les autres, elle prend ceux qui peuvent la servir, des gens jeunes et solides, dociles, capables de vite s’adapter et de comprendre la langue pour obéir aux ordres.

_ La langue des Elfes ? Tout le monde la connait un peu…

_ Un peu, c’est suffisant. Ils n’attendent pas de nous qu’on fasse de beaux discours subtils. Parfois, on peut venir avec sa famille. Mais ce n’est jamais garanti. La chance joue beaucoup. Si tu dis la bonne chose au bon moment, tu peux entrer alors que d’autres patientent depuis des mois. Toutes les semaines un recruteur sort de la ville pour nous voir. C’est notre seul contact avec eux. Si on peut appeler ça un contact…

_ Et les autres humains ? Ceux déjà en ville ?

_ On communique comme on peut. Ils peuvent rarement sortir. Alister n’aime pas les humains oisifs – sauf quand il s’agit de Héros ou de n’importe qui d’autre déjà couvert d’or et de gloire. Il y a des meijj-ans à l’intérieur, quelques enyackiens, et même des doriens, mais aucun leyon, à ce que je sache.

_ Et les autres espèces ?

_ Pas de gobelins en ville – ceux qui s’y risqueraient seraient pendus haut et court. Quelques nains dans les meilleures armureries de la ville, ils vivent en groupes fermés car bien sûr les Elfes ne sont jamais ravis de les avoir sous les yeux, même s’ils se damneraient pour une de leurs épées, surtout avec la guerre à leur frontière. Pas d’orcs ni aucune créature de la nuit. Pas de trolls ni de loups, évidemment, à part dans les cages des montreurs d’animaux.

Un sourire émerveillé parcourt la foule. Oui, dans les cages, c’est assurément la meilleure place pour ces monstres. Les cages ou les bûchers, à voir. En tous cas, loin des enfants qu’ils croquent comme des friandises. Alister la Magnifique est à l’abri du Mal. Hérioch conclu :

_ On ignore s’il y a des Changeurs parmi leurs magiciens, aucun humain n’a le droit de les approcher. Mais s’ils y sont, ils sont inoffensifs pour nous. »

Puis il décrit de son mieux l’organisation de la ville. Sa création se perd dans la nuit des temps mais les Elfes se considèrent comme ses habitants légitimes et ils forment le gros de ses habitants. Ils ont admis parmi eux certains humains, les Sages et les Héros, qu’ils traitent plus ou moins comme leurs égaux. Toutes les autres espèces – humains ordinaires compris – servent de domestiques et accomplissent les quelques tâches qui ne sont pas réalisées par magie. Les réfugiés étaient le plus souvent des paysans avant de fuir, c’est pourquoi obéir et travailler dur ne leur fait pas peur. Ils nourrissent les guerres et les ambitions de leurs seigneurs depuis des générations après tout.

Ce programme est plus difficile à imaginer pour un leyon. Ces nomades sont fiers et ont longtemps été de farouches guerriers. Beaucoup ont cherchés à s’engager comme mercenaires dans les guerres voisines ou sont devenus des bandits, mais ça ne se dit pas devant les autres leyons quand on est prudent : le poids de la honte les rend souvent agressifs. Hérioch est sans doute le seul ici à réaliser l’écart entre leur culture et celle si policée d’Alister et il décide de ne pas insister là-dessus. Inutile de les inquiéter pour ce qu’ils ne peuvent pas changer. A présent qu’il a beaucoup parlé, il n’a qu’une envie, retourner sous ses fourrures et laisser le froid et l’humidité l’endormir à jamais. Une envie qu’il n’évoque jamais avec personne mais qui se lit dans ses yeux. Hérioch est jeune et encore fort mais tous ceux qui le croisent savent qu’il ne veut plus vraiment vivre. Au milieu de tous ces deuils, son regard éteint ressemble à un sacrilège. Lexus le remarque mais ne dit rien.

Le temps passe et chacun s’installe de son mieux. Les Leyons bâtissent leur propre campement à proximité de ceux des autres réfugiés, mais suffisamment à l’écart pour que les deux groupes vivent chacun à leur rythme. Chacun apprend quelques bribes de la langue des autres. Hérioch, de plus en plus sollicité, parait moins éteint, au grand plaisir de Céréja. L’espoir, qui plane toujours malgré l’insoutenable attente, souffle sur eux tous plus fort que jamais.

Jusqu’à ce que passe le recruteur…

La toute première fois que les leyons l’aperçoivent, ils croient à l’arrivée d’un prince ou d’un Héros en voyant cet homme vêtu d’argent sur son magnifique cheval. Il s’avance jusqu’au milieu du campement avant d’enlever la capuche qui dissimule son visage et la masse de longs cheveux noirs qui l’encadrent. Le recruteur est un Elfe des Hauts-Plateaux, il est grand et mince, sans avoir la délicatesse de cristal des Elfes nés à Alister – les Elfes aussi subissent une ségrégation importante selon leurs origines. Sortir dans la forêt boueuse pour trier les futurs habitants de la ville est à l’évidence une corvée pour le cavalier qui ne prend pas la peine de descendre de son cheval. Il lance à la ronde :

« De nouvelles demandes ?

Céréja prend spontanément la parole au nom de tous :

_ Oui seigneur, vingt-huit leyons sont arrivés pendant la semaine.

Tous les Elfes d’Alister ne sont pas des seigneurs, mais ils sont si richement vêtus que les humains ont tendance à les appeler spontanément ainsi. Le recruteur grimace. Le tri va lui prendre plus de temps que prévu.

_ Bien, voyons cela.

Il daigne enfin mettre pied à terre et demande un porte-parole de ces nouveaux venus. Lexus s’avance, met un genou à terre et demande solennellement :

_ Seigneur, nous demandons l’asile à Alister la Magnifique car nous sommes sans ressources.

_ Motif ?

Surpris, Lexus jette un coup d’œil à Hérioch pour vérifier qu’il n’a pas fait une erreur dans sa demande. Le meijj-an lui fait signe de répondre. Lexus hésite, cherchant la meilleure façon de formuler leurs malheurs dans cette langue qu’il ne maitrise pas parfaitement. Impatiemment le recruteur insiste :

_ Quel motif ? Pourquoi êtes-vous sans ressources ?

_ La famine sévit chez nous.

_ Pourquoi ?

Comment répondre à cette question ? La famine prend les plaines selon les caprices des dieux. Certes, Lexus a vu la sécheresse et la torture qu’elle a infligée aux plantes, mais il ne peut pas expliquer pourquoi cette sécheresse a eu lieu, il suppose donc que ce n’est pas la réponse qu’attend le recruteur.

_ Je ne sais pas… les dieux savent…

_ Pas de réserves ?

_ Pardon ?

_ Vous n’avez pas fait de réserves ? Des réserves de nourriture.

_ Si, mais elles ont vite été épuisées…

_ Agriculture mal gérée ?

_ Quelle agriculture ?

_ La vôtre.

_ Mais… non, nous ne sommes pas paysans, nous sommes nomades, nous vivons de nos troupeaux et du commerce.

Le recruteur lance un petit cri d’énervement et agite le bras comme pour chasser une mouche.

_ Bien sûr ! Vous ne vous occupez de rien, pas d’agriculture, pas de réserves, et après vous venez pleurer dans nos villes que vous manquez de tout ! C’est déjà beau de la part d’Alister d’accueillir des humains qui s’enfuient au lieu de se battre contre ceux qui les tyrannise. On ne va pas en plus s’occuper de tous les mendiants des plaines. Dégagez ! Votre place n’est pas ici.

Il se retourne vers les autres réfugiés médusés et continue sans prêter attention à Lexus toujours agenouillé :

_ Je prends deux hommes de plus.

Il prend un papier dans sa poche et regarde d’un air dégouté la liste de noms. De mystérieuses annotations suivent chacun d’eux.

_ Réjoy, Karma, Dilent, Hamar, avancez ! Vous voulez toujours entrer à Alister ?

Les quatre désignés approuvent chaleureusement. Ils savent que deux d’entre eux seront choisis et ils veulent se faire valoir sans savoir exactement comment se démarquer des autres. Le recruteur leur pose une série de questions d’un ton las. Il les a toutes déjà posées mais ces quatre candidats-là sont arrivés à égalité et il faut bien qu’il fasse un choix. Au bout de quelques minutes de ce cérémonial, ils sont interrompus par Lexus qui attrape la lourde cape de l’Elfe et supplie :

_ Prenez au moins le bébé ! Il n’est responsable de rien ! Il va mourir s’il reste ici ! Pitié, seigneur, pitié !

Il tend Barthéo. Depuis son arrivé, Lexus l’a confié à différentes femmes, mais il a toujours fini par le reprendre sous différents prétextes. Il refuse tout simplement d’admettre qu’il s’y est attaché comme à son propre fils. Sa détresse fait peine à voir et spontanément Hamar, l’un des candidats, propose :

_ Je peux le prendre comme mon fils, si vous me laissez entrer, seigneur.

_ Qu’est-ce que c’est que ces trafics d’enfants ? s’emporte l’elfe. Vous êtes prêts à tous les mensonges ! La famille est un principe sacré ! Toi, si tu tiens tellement à ton enfant, retourne chez toi et travaille pour le nourrir ! Et toi… Hamar, je te raye de la liste ! Je prends…

Le recruteur hésite une fraction de seconde, cherchant à faire un choix juste entre ces trois humains qu’il serait incapable de différencier sans ses précieuses notes, puis se décide brutalement :

_ Je prends Karma et Dilent. Suivez-moi. »

Dans un silence médusé, il remonte à cheval et pique vers la ville, tandis que les deux élus attrapent à la hâte leur maigre baluchon et le suivent en courant.

Hamar se retourne vers Lexus et s’écrie :

« Tu es content de toi, hein ?

Le leyon ne répond pas. Il tente d’admettre ce qui vient de se passer. Si Alister leur ferme ses portes définitivement, que vont-ils devenir ? Et il en porte la responsabilité. C’est lui qui a répondu aux questions du recruteur, lui qui n’a pas su le convaincre. Un rictus lui fait montrer les dents à l’idée qu’un Elfe, une créature dont aucun ancêtre n’a jamais tenu une charrue, se soit permit de lui reprocher de ne pas avoir d’agriculture. Se méprenant sur la grimace, Hamar furieux lui décroche un solide coup de poing en hurlant :

_ C’est ta faute ! J’avais une chance ! J’avais une vraie chance et tu as tout gâché ! Vous avez tout gâché !

Hamar crie en langue meijj-an et Lexus ne comprend pas, mais c’est inutile. Protégeant le bébé d’un bras, il immobilise Hamar de l’autre et le met à genoux avec une facilité déconcertante. Lui n’a jamais fait la guerre, mais il connait bien les bagarres à mains nues et il est plus fort. Il n’est pas resté des mois dans ce camp à ne rien faire de ses muscles.

Céréja intervient rapidement pour séparer les combattants et chacun retourne dans son coin. Plus question d’entraide. Ils sont concurrents. L’humeur générale est plus morose que jamais et la neige qui menace depuis des jours parait plus proche, l’humidité et le froid plus vifs. La forêt est prête à les engloutir tous. Ce soir-là, une bonne partie de la réserve de bois est utilisée pour des flambées trop grandes destinées à chasser les ombres de l’avenir et de leurs cœurs.

Les relations entre les deux groupes sont de plus en plus tendues. Les premiers arrivés ne comprennent pas pourquoi les leyons s’obstinent à rester alors que le recruteur leur a clairement dit qu’ils étaient refusés. Ils étaient prêts à partager leurs parts de vivres et de bois avec des compagnons d’infortune, pas avec des mendiants condamnés à rester au pied de la cité des rêves. Eux qui étaient paysans et n’ont jamais connu la famine se mettent à mépriser le mode de vie nomade et à les rendre responsables de leurs propres malheurs.

De leur coté, les leyons refusent de partir parce qu’ils ne savent pas où aller. Le monde est dévasté. Revenir sur leurs pas est impossible : ils ont eu bien trop de mal à franchir la frontière, férocement gardée par les immenses montagnes et par les troupes Elfes qui veillent sur la tranquillité d’Alister. Beaucoup trop des leurs sont morts, tués par le froid, la faim, les précipices, les archers zélés ou les passeurs cupides. Continuer plus loin signifie rejoindre ce que les autres ont fuit : guerre et maladie. Ils n’ont pas de solution. Et eux, les guerriers nomades, se mettent à mépriser ces paysans qui ont fuit en abandonnant leurs terres au lieu de se battre contre le tyran. Ils n’ont jamais affronté d’orc ni de troll dressé, ils ne savent rien de la terreur qui envahit même l’homme le plus courageux devant ces gueules capables de lui arracher la moitié du corps d’un coup de dents négligent.

Le recruteur est revenu, une fois, mais il n’a ramené personne avec lui. Et aucun réfugié, pas même Céréja, n’a osé lui rappeler que la neige allait bientôt tomber. Elle aussi a peur d’être rejetée. Comme Hérioch… Elle ne sait pas – personne ne sait – pourquoi Hérioch a été rayé des listes du recruteur, mais il est évident qu’il n’entrera jamais dans la cité des rêves. Comme les leyons. La rumeur court, dans les autres campements, que les leyons restent parce qu’ils veulent franchir les sortilèges. Une rumeur aussi folle que toutes les autres rumeurs qui peuvent circuler entre des personnes qui vivent ensemble en permanence et qui ont trop de temps pour parler, basée sur une vérité incontestable : puisqu’on ne connait rien des Leyons, il est possible qu’ils possèdent une magie capable d’entrer à Alister et peut-être s’apprêtent-ils à l’utiliser en ce moment même. Une rumeur qui suffit à rendre détestables des relations déjà difficiles.

Une rumeur qui obsède Céréja pourtant si terre-à-terre. Elle vient d’atteindre le point de non-retour, celui où on est prêt à tout, absolument tout, pour atteindre son but, tout simplement parce qu’il est inimaginable d’avoir autant souffert en vain. Il y a deux mois qu’elle attend qu’on l’autorise à entrer à Alister et rien ne dit que cette autorisation arrivera un jour. Elle ne parvient plus à repousser la panique qui envahit son cœur. Elle ne sait plus si ses inquiétudes sont légitimes ou non. Elle a laissé trop de pensées lui envahir la tête et ne sait plus, dans ce sac de nœud, ce qui est réellement elle et ce qui n’est qu’une réaction à l’atroce attente, elle ne saurait même pas dire pourquoi, ce matin-là, elle cherche Hérioch comme si sa vie en dépendait, pourquoi elle ressent ce sentiment d’urgence et pourquoi elle est prête à hurler de frustration en découvrant sa cabane vide.

Elle part sur sa piste avec la détermination d’un tueur de sangr. Elle n’a aucun mal à le découvrir, un peu à l’écart du camp, en train de distraire les enfants de leur corvée d’eau quotidienne. Il raconte des histoires. Céréja reste un moment à l’observer sans se faire voir. Il est calme, mais ça ne veut rien dire, Hérioch est toujours calme. Il est un peu plus souriant, un peu plus présent qu’à l’ordinaire, sans doute parce que Nyki l’écoute. Nyki est une petite peste et pourtant elle a toujours été sa préférée. Il dit que c’est la seule à savoir vivre la tête haute et qu’elle fera la fierté des humains une fois à Alister. Des propos qui donnent toujours à Céréja un profond sentiment d’injustice – c’est elle qui se donne tant de mal pour que tout le monde arrive à vivre le mieux possible dans le campement, c’est elle plus que n’importe qui qui mérite de vivre à Alister la tête haute.

Tandis que les pensées de Céréja s’égarent sur des pistes mille fois suivies, l’histoire d’Hérioch se termine et les petits s’éparpillent, pressés d’apporter leur cuve d’eau à leur foyer et de pouvoir aller jouer. La jeune femme décide de se ressaisir et s’avance d’un pas décidé. Elle interpelle Hérioch avant qu’il n’ait pu filer comme à son habitude :

« Tu as entendu la rumeur !

_ Laquelle ?

_ Sur les leyons ! On dit qu’ils peuvent passer. C’est vrai ?

_ Si tu le dis, c’est sûrement vrai qu’une rumeur coure…

_ Est-ce qu’ils le peuvent ? Toi qui connais leur magie, est-ce qu’ils le peuvent ?

_ Pourquoi tu n’irais pas leur poser la question ?

_ A ces… non, certainement pas ! Ils s’apprêtent à nous poignarder dans le dos !

_ Qu’est-ce que tu en sais ? Ils sont peut-être simplement perdus, comme nous tous. Tu as changé, Céréja, tu as beaucoup changé en peu de temps. C’est toi-même qui les as accueillis à bras ouverts. Tu l’as déjà oublié ?

_ C’était différent, je ne pensais pas…

_ Tout a changé quand le recruteur est passé. Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il sait d’eux ? Je vais te dire, il en sait encore moins sur eux qu’il ne sait sur nous, c'est-à-dire qu’il ne sait rien et qu’il ne veut pas savoir. Regardes-toi, Céréja ! Regarde ce que cette maudite cité a fait de toi ! Et tu veux toujours y entrer ? Mais pourquoi donc, Céréja, pourquoi ?

_ Parce que j’y serai protégée du Mal, et mes enfants après moi, et c’est tout ce qui compte.

_ Ah oui, le Mal… Les hauts murs d’Alister protègent du Mal qui détruit les vies, le Mal qui envahit les villages la nuit pour dévorer les enfants, le Mal qui réduit les peuples en esclavage, le Mal des maladies ou de la faim… Mais à l’intérieur, on y rencontre le mal aussi, une forme masquée qui parait plus tolérable, qui se croit digne, qui se croit légitime, car le caprice du nanti qui décide de la vie ou de la mort des plus faibles est aussi une forme de mal.

_ Tant pis. Ça ne peut pas être pire que d’affronter ce maudit hiver.

La détermination de Céréja n’est plus une flamme brûlante comme celle qu’elle montrait lorsqu’elle les encourageait tous à poursuivre leur chemin vers Alister la Magnifique. Mais, contrairement à Hérioch, cette détermination n’est pas morte. Elle est juste devenue plus concentrée. Plus inébranlable. Moins humaine. Céréja voulait atteindre Alister pour vivre, à présent elle est prête à mourir pour l’atteindre. Plus rien n’a de sens. Hérioch le voit et se lève en soupirant. Il se conduit comme un vieillard depuis quelques temps. En partant, il jette négligemment par-dessus son épaule :

_ Viens ce soir à ma cabane. J’aurais des choses à te dire.

_ Pourquoi pas maint…

_ Parce qu’il faut que je voie quelque chose. A ce soir. »

Le soir venu, Céréja s’éclipse discrètement du feu principal pour rejoindre Hérioch. En général, celui-ci ne gaspille pas de bois avec sa flambée personnelle, mais ce soir il a fait une exception pour ses invités. Nyki est déjà là, écoutant paisiblement la mélodie que lui joue Hérioch sur sa flûte en roseau. Céréja a apporté un cadeau : un peu de pain offert par Alister la Magnifique. La ville blanche ne leur donne pas de toit ni de travail, mais de la nourriture et quelques couvertures. Comme le fait remarquer Hérioch avec un sourire mauvais, on ne veut pas les aider à vivre mais on veille à ce qu’ils ne meurent pas trop vite. Le genre de remarques qui attireraient les foudres du recruteur, bien sûr : ces quelques aides sont des preuves de générosité de la cité. Pour sa part Céréja ne sait pas trop quoi penser de ce geste maladroit. Mais un pain reste un pain. La preuve, Nyki a déjà englouti sa part et louche sans vergogne sur celle d’Hérioch, qui la tourne et la retourne entre ses mains, la regardant comme s’il ne parvenait pas à se souvenir ce qu’on est censé faire avec du pain.

Une grande silhouette sombre s’inscrit dans la faible lumière des flammes. Céréja se relève, le cœur battant, cherchant machinalement une arme. Hérioch lui fait signe que tout va bien. En leyon il invite Lexus à s’approcher et à s’asseoir avec eux. Il lui offre sa part de pain. Lexus évite de regarder les autres et s’assoit un peu en retrait.

« Bien, commence brusquement Hérioch, je n’ai pas envie de perdre mon temps à tout traduire, alors on va parler en alistérien histoire de tous se comprendre, d’accord ?

Céréja frissonne en entendant son ami imiter si facilement l’accent mélodieux d’Alister. Elle n’avait jamais remarqué qu’il avait une belle voix. Sans doute parce qu’il ne chante jamais et qu’elle n’a jamais le temps d’écouter ses histoires. Elle lui en veut encore pour l’irruption de Lexus mais ne dit rien. Le leyon ne dit rien non plus. Seule Nyki hoche distraitement la tête.

_ Parfait, continue Hérioch. J’ai à vous parler. Vous transmettrez ensuite chacun à votre groupe… ou pas… enfin vous ferez bien comme vous voulez. Lexus, la rumeur court chez nous que vous pouvez entrer à Alister comme vous voulez, grâce à une magie quelconque.

_ Quoi ? Si on possédait une magie aussi puissante, il y a longtemps qu’on aurait sauvé notre peau !

_ Il me semblait aussi. Donc, tu es rassurée, Céréja ?

L’intéressée ne desserre pas les mâchoires. Elle est persuadée qu’Hérioch se moque d’elle et se demande si écouter ces deux marginaux ne va pas compromettre ses chances d’entrer. Nyki baille et donne un coup de coude vigoureux dans les cotes d’Hérioch.

_ Pardon, dit-il comme si c’était sa faute. J’y viens. C’est juste que ce n’est pas facile. Je… Je sais comment franchir le mur de sortilèges.

Céréja et Lexus le fixe sans parvenir à croire ce qu’ils viennent d’entendre. Et finalement les deux rivaux ont exactement la même réaction : ils attrapent le jeune homme et crient, chacun dans sa langue :

_ Pourquoi tu ne l’as pas encore fait ! Tu attends qu’on meure tous de froid au pied du mur ?

Hérioch tente de les calmer tandis que Nyki les observe tous, étrangement immobile et sérieuse. Elle finit par intervenir dans un alistérien maladroit :

_ C’est très dur de passer. Il faut payer un grand prix.

Lexus, le premier, lâche Hérioch et demande :

_ Quel prix ?

Céréja l’imite avec un temps de retard :

_ Quel prix ?

_ La mort, bien sûr ! ricane le jeune homme. Cette ville maudite aime tant se nourrir de notre sang que c’est le seul moyen de la corrompre !

_ Mais…

_ S’il vous plait, tous les deux, laissez-moi raconter…

Et Hérioch raconte une histoire. Son histoire. La belle histoire du temps où il était heureux et plein de vie, le talentueux apprenti d’un très talentueux troubadour, une histoire datant du temps où le monde n’était pas plongé dans le chaos et où les forces du Mal n’avaient pas vaincu tant de fois. Du temps où il voyageait sans cesse et où il était venu à Alister la Magnifique, où il avait mangé à la table des Elfes et des Héros tandis que son maître les charmait de sa musique.

Revenu dans ces lieux poussé par la misère, il avait frappé à leur porte en suppliant qu’on le laisse passer, et en mémoire de son maître il avait été admis dans la Ville Blanche. En entendant cela, Céréja et Lexus se demandent s’il n’est pas vraiment devenu fou. Ses yeux perdus dans les flammes et sa voix monocorde leur donne le frisson mais les convainc de sa sincérité. Hérioch revit ses souvenirs, des souvenirs si incroyables qu’ils paraissent inventés, et pourtant les deux autres ne disent rien et l’écoutent, surveillés par Nyki qui connait cette histoire depuis longtemps. L’émerveillement et la gratitude d’Hérioch, tout d’abord, reconnaissant du fait même de vivre dans la cité des rêves. Puis son inquiétude pour les siens. Ses questions qui dérangeaient. Les portes qui se refermaient. Et le choc lorsqu’il avait enfin réalisé que les habitants d’Alister ne voulaient pas entendre parler des réfugiés. Ils ne voulaient pas entendre parler de guerre ou de maladie, de mort, de souffrance. Leur peuple avait gagné la guerre, ils vivaient en paix, riches et heureux, ils ne voyaient aucune raison d’offrir tout cela à des créatures qui n’étaient même pas de leur espèce. Ils n’avaient pas non plus envie d’entendre parler des quelques humains déjà admis dans la cité. Certains étaient parfois touchés de pitié envers ces malheureux campant au pied des murs et acceptaient d’en laisser entrer un ou deux, ne comprenant pas que cette générosité soit perçue comme cruelle envers tous ceux qui attendaient sans savoir s’ils pouvaient en espérer autant. Ils pensaient que ceux qui restaient n’avaient qu’à repartir. Après tout, Alister n’était pas et n’avait jamais été leur pays.

Hérioch était devenu furieux devant cette injustice : eux qui avaient tout, ça ne leur couterait rien d’accueillir ceux qui n’avaient plus rien, et pourtant ils méprisaient leurs souffrances et les rendaient responsables de leurs malheurs. Sa fureur n’avait pas plu. Après tout, lui aussi n’était qu’un humain, un étranger accueilli par égard envers son maître, un parasite qui n’apportait rien de bon à Alister. Il avait été jeté dehors. Et il y était resté, essayant de son mieux d’aider les réfugiés toujours plus nombreux, mais surtout parce qu’il ne savait pas où aller. Il avait tenté malgré tout d’y croire, il admettait que cette ville protégée des monstres était un sanctuaire à atteindre à tout prix pour les enfants, pour qu’ils aient un avenir. Mais il ne croyait plus que la cité des rêves était peuplée de gens bons et sages à qui il était naturel de s’inféoder. Il savait que le mal avait aussi fait son chemin parmi les murs blancs, sournoisement, se cachant sous la Magie et la Sagesse dont se vantaient les habitants d’Alister.

Et il connaissait la faille de cette magie.

_ Mais le prix à payer est immense, rappelle Hérioch.

_ Immense comment ? murmure Céréja.

_ Si nous forçons l’entrée par magie, ça nous coûtera sans doute autant de vies que si nous tentons de survivre à l’hiver. C’est pour ça qu’il faut que tout le monde soit d’accord. On tente notre chance, tous ensembles, sans savoir qui va réussir à passer. Ou on attend. Ou on retourne d’où on vient.

_ Comment as-tu appris un tel sortilège ? demande Lexus.

_ J’étais un humain ignorant au milieu des grands magiciens. Ils discutaient entre eux sans se douter que je pouvais comprendre quoi que ce soit à leur charabia. Je n’ai d’ailleurs pas compris grand-chose, mais c’était suffisant. Alors, qu’est-ce que vous décidez ? On reste ici à attendre bien gentiment qu’Alister la snob nous prenne en pitié ou on tente le tout pour le tout, quitte à passer notre vie cachés dans les entrailles de la ville, dans le meilleur des cas ?

_ Moi, dit Nyki, je dis qu’on tente le coup.

Evidemment, pense Céréja, c’est la petite qui l’a convaincu de leur parler de cette solution. Hérioch n’a plus envie de tenter quoi que ce soit, que ce soit dans la direction d’Alister ou dans celle des plaines, il ne veut plus rien. Elle si. Nyki est encore assez naïve pour prendre un risque et croire tout de même qu’elle va forcément réussir, puisque c’est elle.

A son âge, Céréja devrait être plus mature, et pourtant elle est en train de tenir exactement le même raisonnement. Elle est allée trop loin pour ne pas réussir à passer. Elle mérite de passer. Les dieux ne peuvent pas être si cruels – même si il est évident qu’ils ne se soucient pas beaucoup de petits humains ordinaires dont la destinée n’est écrite dans aucun livre de prophétie. Céréja approuve :

_ Oui, on se lance. Moi je me lance. J’en parlerai aux autres. Je suis sûre qu’ils nous suivront.

_ Et les petits ? demande Lexus. Est-ce qu’ils ont plus de chances de passer ? Il n’y a pas un moyen de les protéger ?

_ Non, répond sombrement Hérioch. Je le regrette.

Le leyon réfléchit encore, les yeux perdus dans les braises du foyer que personne n’a pensé à ranimer, puis il se décide brusquement :

_ Si nous restons ici, rien ne nous dit que ceux qui survivront à l’hiver pourront entrer. Nous te suivrons.

_ Parfait. » soupire Hérioch.

Le jeune homme parait plus épuisé que jamais à la fin de cette conversation, comme si le simple fait d’évoquer la magie l’avait privé de son énergie. Ses invités s’éclipsent rapidement. Ils doivent se préparer pour le passage.

Ils sont tous là, dans la clairière, pour entrer à Alister la Magnifique, par la force de la magie puisque c’est la dernière solution qu’il leur reste. Si c’est bien une solution. Tout le monde a peur. Tout le monde doute. Et pourtant tout le monde est venu. Hier, il a neigé et Alister n’a toujours pas ouvert ses portes. Ils refusent de mourir ainsi au pied de la Ville Blanche, pas avant d’avoir tout tenté.

Sur les centaines de réfugiés, la rumeur a fait des ravages et nombreux sont ceux qui pensent qu’Hérioch les manipule dans un but obscur. Les traces de coup qu’il porte encore viennent d’autres réfugiés qui eux pensent qu’il connait des moyens qui garantissent de survivre au sortilège périlleux qu’il veut lancer. Mais Hérioch était passé par les cages du tyran et ce n’étaient pas quelques coups qui allaient lui faire peur. Il n’avait rien dit et ses agresseurs avaient fini par s’enfuir, redoutant de tuer leur seule porte de sortie. A présent ils craignent qu’il ne refuse de lancer le sort sur ceux qui l’ont frappé et se sont perdus dans la foule pour être plus difficiles à repérer. Pourtant leur victime ne leur en veut pas. Il n’est plus en état d’être en colère ou triste, il n’a pas peur, il est anesthésié par le poids de son acte et avance dans ce monde comme un rêve – un atroce et absurde cauchemar. Il monte sur un rocher et examine le groupe hétéroclite qui attend en tremblant de froid qu’il vienne les sauver. Il sourit amèrement. Les sauver ? Les assassiner, plutôt… Et il n’est pas horrifié par son propre geste. Il ne ressent rien.

Tout ça pour Alister. Cette ville maudite aura réussi à lui prendre même son âme.

Il se lance avant de reconnaitre dans la foule un visage familier qui briserait le cocon d’indifférence qu’il a tissé autour de lui. Il prononce les mots nécessaires d’une voix claire et veille à ne pas marquer la moindre hésitation. Chacun retient son souffle. L’invocation ne dure pas et très vite on n’entend plus que le souffle du vent se glissant entre les arbres. Les humains attendent une dernière fois et sentent chacune des secondes s’égrener. Enfin les murailles tressées de sorts de la cité des rêves frémissent. L’un après l’autre, les humains disparaissent, devenus souffles de vent se glissant à travers les mailles des sortilèges. Hérioch ne sait plus qui est qui. Tant mieux, lorsqu’il sent les âmes touchant le grillage magique disparaitre. La mort frappe, fauchant des dizaines de vies d’un même mouvement, ricanant sans doute des efforts du faux magicien pour les guider et les faire passer. Quelques uns franchissent l’obstacle. C’est tout ce qui compte. Quelques uns passent et atteignent enfin leur but…

Hérioch se laisse tomber au sol. C’est fini. Il a fait ce qu’il a pu. Il ne saura jamais qui a réussi à passer et il préfère ça. Que les morts restent anonymes et dorment en paix. Lui aussi veut dormir.

On vient pourtant le chercher, les gardes alertés par les magiciens sont chargés de trouver la source de cette attaque-surprise. Cet humain vêtu de lambeaux de fourrure, recroquevillé dans la neige, ils ne l’ont emmené que pour l’interroger, pensant tenir un simple témoin. Et pourtant, pas de doutes pour le Haut-Magistrat qui enquête sur l’incident : c’est bien de lui qu’est partie la magie, lui qui a désincarné tous les humains réfugiés pour les envoyer griller sur les défenses d’Alister.

« Mais pourquoi ? demande-t-il pour la énième fois à Hérioch. Pourquoi as-tu fait ça à ton propre peuple ?

_ Ils étaient d’accord, répète pour la énième fois Hérioch. Ils pensaient que le risque en valait la peine.

Il refuse d’en dire plus. Si cet Elfe est incapable de comprendre des mots si simples, tant pis pour lui. Dès le printemps, d’autres réfugiés humains arriveront. Seront-ils mieux accueillis ? Il préfère ne pas se poser la question. Au moins, dans sa cellule, il est au chaud et au sec, on le nourrit et on le soigne, et surtout, surtout, il est persuadé d’avoir entendu le rire de Nyki dans la rue. Il a fait tout ce qu’il a pu. A d’autres de reprendre le flambeau.

Posté par Luma à 19:35 - - Commentaires [2] - Permalien [#]


Commentaires sur Alister la Magnifique *****

    La petite histoire du texte

    Ecrite en aout et septembre 2008 pour l'appel à texte "Boules de feu et droits sociaux" lancé par les Mille Saisons. Le thème : dans un cadre fantasy, décrire un problème social, en évitant les clichés et les conclusions mièvres (je résume vaguement le forum).Je voulais partir sur une parodie un peu humoristique parlant d'un chevalier très riche et d'un autre très pauvre, mais sans être plus inspirée que ça, et quand Florent m'a fait remarqué que beaucoup de monde choisissait l'humour, j'ai radicalement changé mon fusil d'épaule et j'ai cherché le thème "social" qui me prend le plus aux tripes. Mon choix s'est vite fixé sur les sans-papiers et les réfugiés gardés dans des camps avant d'être expulsés. Après, je voulais prendre plein de points de vue différents pour avoir un bon éclairage, mais au fur et à mesure de la narration je suis restée collée à mes premiers personnages (heureusement, sinon ça aurait été un sacré fouilli !). Je n'ai pas mis de personnage d'Alister (à par le recruteur qui est plus une fonction qu'une personne) parce que ce n'était pas la peine : on n'a qu'à regarder autour de soi... et se trouver un miroir.

    Posté par Luma, mercredi 17 septembre 2008 à 19:51 | | Répondre
  • réponse à Mijolena

    Ton commentaire apparait bien sur mon interface canalblog, mais pas moyen de le faire afficher ici. On m'a dit plusieur fois qu'il y avait un problème au niveau des coms, mais je ne sais pas comment le régler ! (si quelqu'un a une suggestion, elle sera la bienvenue !)
    Sinon, pour répondre à ta question, j'écris depuis une dizaine d'années, et j'écris des "vraies" nouvelles depuis 2002 à peu près.

    Posté par Luma, mercredi 17 septembre 2008 à 20:52 | | Répondre
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