lundi 2 juin 2008

Les Techs, chapitre 7, première version (suite de la suite)

7

La petite fille a terminé sa nuit sur les genoux de Breda Johns. La nourrice n’a pas dormi. Elle a réfléchit à tout ce que 7 lui a dit. Plus tard, lorsque l’enfant s’est levée, elle n’a pas parlé de ses aveux, ni des Techs, ni du B.A.G.N. Elle a joué avec elle, lui a beaucoup parlé de tout et de rien, a veillé à ce qu’elle pense à autre chose. Elle l’a rassurée. Puis s’est préparée à partir.

« Où tu vas ? lui demande 7 avec un soupçon de tremblement dans la voix.

_ Je vais voir des gens, mon chaton. Reste là avec les autres. N’essaye pas de te connecter au Réseau. Si ton frère veut te parler, il t’appellera.

_ Je veux pas rester toute seule ! commence à pleurer l’enfant.

_ Tu ne seras pas toute seule, il y a Charly, et Cally, et Jonathan. Tu ne veux pas jouer avec Jonathan ? C’est la première fois que tu jouerais avec un enfant plus petit que toi, non ?

Oui, 7 est bien obligée de l’admettre. Et cet argument est insuffisant pour lui faire lâcher le manteau fatigué de Breda. En l’absence de son frère, c’est à cette femme qu’elle s’est accrochée de toutes ses forces, elle ne peut pas supporter d’en être séparée, et ce n’est la présence des trois autres enfants qui pourra l’apaiser. Elle leur a à peine prêté attention auparavant, ce ne sont pour elle que des inconnus.

Breda la décroche en douceur et se met à sa hauteur pour lui parler :

_ Juliette, je te confie la maison. Surveille-les jusqu’à ce que je rentre. Ça ne va pas durer longtemps, et si à mon retour tout est en bordel, ça va barder pour toi !

Un adulte qui menace – même un adulte osant dire un gros mot devant une petite fille – c’est un adulte qui a le contrôle de la situation. 7 croit donc Breda Johns et est prête à attendre jusqu’à son retour. En plus, la nourrice lui a confié une importante responsabilité, et pour la petite fille surprotégée c’est un évènement de taille. Comment va-t-elle réussir à mener à bien sa tâche ? Non, pas sa tâche : sa mission !

Charly s’est écroulé une fois de plus devant l’écran de la télévision, regardant les aventures d’une patate dans une cuisine pleine de dangers. Il ne réagit absolument pas à ce qu’il regarde, même lorsque les rires préenregistrés signalent un passage comique. Cally tient Jonathan par la main et demande timidement à Juliette :

_ Tu… tu… tu veux jouer avec nous ?

Jouer, oui, 7 aimerai bien. Elle ne veut plus penser au pont. La présence l’a trahie, elle en est sûre, et son rêve est détruit. Elle qui avait trouvé sa place, son rêve bien à elle, on le lui a repris violemment. 1 avait raison. La créature hantant le Réseau est une chose mauvaise et dangereuse. Et puisqu’elle a à présent la mission de s’occuper de la maison, elle emboîte le pas à Cally et à Jonathan.

Breda Johns espère réellement que son absence ne durera pas trop longtemps. Elle n’aime pas laisser ses protégés sans surveillance – même si elle préfère encore leur faire confiance pour veiller les uns sur les autres que de les confier à quelqu’un qui ne connaitrait pas leurs particularités et qui les heurterai en croyant bien faire. Si jamais elle a pris la mauvaise décision, elle sait que Charly pourra se débrouiller seul. Mais les autres ? Cally sera séparée de Jonathan et se repliera sur elle-même jusqu’à se laisser mourir. Jonathan ira dans un foyer public jusqu’à ce qu’il soit kidnappé, comme beaucoup d’enfants dans ces endroits corrompus, ou qu’on remarque sa particularité et qu’il soit ballotté d’institution en institution. Et même Charly, qui serait capable de mener une vie normale, finirait sans doute avec une balle dans la tête – ce gosse a le chic pour repérer les pires ennuis et foncer en plein dedans. Non, à moins d’un miracle, ses trois pupilles ont besoin d’elle.

Et 7 ? Breda ne peut pas la considérer comme sa protégée. 7 ne lui a été confié que momentanément. Elle a sa propre famille qui peut prendre soin d’elle.

Tandis que seule Breda peut prendre soin de Cally, Charly et Jonathan. Ils comptent sur elle. Elle ne peut pas prendre le risque qu’on les menace. Et elle a suffisamment travaillé avec les agents du B.A.G.N. pour savoir que la traque de Mr Edmund n’est pas une menace qu’on peut prendre à la légère.

Pourtant…

Pourtant elle ne peut pas la laisser seule face à ses peurs.

Elle va voir certains agents du B.A.G.N. qui lui doivent un service : parents dont elle a parfois gardé les enfants ou anciens gamins qui lui ont été confiés longtemps avant de devenir agents du B.A.G.N. eux-mêmes. Des relations en qui elle peut avoir entièrement confiance. Des rencontres en face à face, loin des caméras et des systèmes de surveillance. Elle ne leur raconte pas tout ce qu’elle sait, elle se contente de demander gentiment s’ils ne peuvent pas la renseigner sur tel ou tel domaine. Et ils obéissent sans discuter. Personne ne veut contrarier Mme Johns.

Breda n’a pas eu trop de mal à convaincre 7 de ne pas être un pont. Maintenant elle doit la délivrer de ses cauchemars, donc trouver la cause de l’horrible présence et aider les Techs à s’en débarrasser. Pour cela, il lui faut les archives les plus top secrètes du B.A.G.N. à propos des Techs. Oui, c’est dangereux, alors que les autres comptent sur elle. Mais elle refuse de ne rien tenter tant qu’il reste une chance d’aider 7. On la lui a confiée pour qu’elle en prenne soin.

Elle attend les résultats dans un parc où les agents du B.A.G.N. viennent souvent prendre une pause en douce, lorsque le travail de bureau menace de les rendre fou et qu’ils ont besoin de voir un peu de verdure pour se rappeler que tout un monde existe au-delà de l’écran de leur ordinateur. Une tradition au départ imposée par le ministère, en raison du fort nombre de problèmes mentaux rencontrés par les agents, qui avait été supprimée par le ministère suivant pour des raisons économiques. L’habitude était restée. Aujourd’hui, personne ne s’étonne de voir sous les arbres autant de personnes vêtues de costumes ou de tailleurs stricts et portant des lunettes noires, et c’est devenu le parc le plus sûr de la ville. Personne n’oserait braquer quelqu’un sous le nez du B.A.G.N.

Les sources que Breda a aux archives ne l’ont pas vraiment avancée, le secrétaire d’Andrew Burther lui a juste appris que son patron était complètement à coté de la plaque et s’était fait rafler la confiance de 2 par Eve Hindgam, deux agents travaillant à la sécurité du palais présidentiel lui ont expliqué en détails les mesures anti-tech qui ont été prises. Jusque là, rien qui lui permette d’en savoir assez long pour aider 7, et pas grand-chose que la fillette ne lui ait pas déjà appris.

Une autre source devrait arriver. Un agent qui infiltre la SRAM. Breda a hésité avant de l’appeler, mais elle n’a pas le choix : c’est la seule personne qu’elle connait qui pourra lui expliquer en détail comment combattre la chose qui hante 7. Normalement, soumise au secret absolu de la SRAM, l’agent Debbie B. peut à peine faire des rapports au B.A.G.N., sa mission d’infiltration est très dangereuse car elle n’a aucun contact et aucune aide venant de son bureau. Elle dévoile ses découvertes par un canal très protégé et elles sont généralement mises de coté et analysées longuement, de peur que l’agent double n’ai été retourné par la SRAM. En théorie, les services de l’Alliance n’ont rien à voir avec la gestion d’une entreprise privée et toute opération de ce type est farouchement niée. Mais le savoir tech est un pouvoir trop gros pour être laissé entre les mains d’une entreprise privée. Selon le B.A.G.N.

Pourtant toute la prudence de l’agent B. s’envole lorsque Mme Johns lui demande de l’aide. Mme Johns – et ça aucun dossier du B.A.G.N. ne le mentionne – a rattrapé la fille de Debbie en pleine rue, armée d’un revolver et d’un passe, bien décidée à dégommer toute la bureaucratie et tous ceux qui tenteraient de l’en empêcher. Cette jeune fille avait de bonnes raisons d’agir ainsi. Et à 16 ans on est toujours un peu impulsive. Mais tout ce que l’agent B. avait retenu, c’est qu’elle allait commettre plusieurs crimes et gâcher sa vie – ou mourir dans l’opération. Mme Johns l’en avait empêchée et l’avait convaincue de trouver un autre moyen de se venger. Elle a sauvé son enfant. Aujourd’hui, Debbie B. est prête à tout risquer pour régler cette dette.

La femme portant la blouse bicolore de la SRAM se remarque dans ce parc où les costumes sont gris ou noirs. Elle passe devant Breda sans montrer qu’elle la reconnait et entre dans les toilettes du parc. La nourrice lui emboîte le pas quelques minutes plus tard.

« On a très peu de temps, dit l’agent B, je suis sans doute suivie. De quoi vous avez besoin ?

_ Vous connaissez les enfants Techs ?

_ Mal, c’est le dossier le plus sécurisé de la boîte, je n’avais aucune idée de leur existence avant qu’ils ne soient dévoilés au public.

_ Ils peuvent projeter leur esprit dans le Réseau et se faire obéir des objets techs. Mais il y a un problème. Un truc, un esprit dans le Réseau, qui persécute la plus jeune. Vous auriez une idée de ce que c’est ?

_ Si le quart de ce qu’on suppose sur ces gosses est vrai, ça ne peut pas être un programme ni un piratage informatique. Ça vient peut-être des propriétés des produits techs. Tout ce qu’on sort des labos a l’air… d’avoir une âme, vous comprenez ?

_ Non.

_ On ne comprend pas ce qu’on fait, là-dedans, et les questions sont très mal vues. On sait comment obtenir n’importe quelle forme en n’importe quelle matière, mais on ne sait pas pourquoi ça marche. C’est flippant. La moitié du code qu’on installe sert à cacher que les objets techs réagissent les uns aux autres, parce qu’on peut annuler cette réaction mais pas la prévoir, on ne sait pas du tout ce qu’ils peuvent faire, ça ne dépend pas de la matière. On dirait que tout est contrôlé par quelque chose d’intelligent. Mais on n’a jamais pu le localiser. Il y a une rumeur comme quoi les objets techs ont deux auras, la deuxième serait immense mais serait activable à volonté par ce quelque chose d’intelligent.

_ Et cette… chose, il n’y a pas un moyen de l’arrêter ?

_ On ne sait même pas si elle existe. Et non, tous les objets techs, dans toutes les conditions, y réagissent. On ne maitrise rien.

_ Bon. D’autres idées ?

_ Rien pour l’instant. Je vais me renseigner. Soyez prudente, Mme Johns. Vous jouez avec le feu. J’espère que vous n’avez pas de Tech chez vous ?

_ Chez moi ? Je sais bien que je collectionne les gosses bizarres, mais quand même… »

Breda Johns termine sur un sourire enjoué. L’agent B. sort des toilettes. Elle attend quelques minutes avant de sortir à son tour. Tout ça sent assez mauvais, inutile de le nier, mais au moins la situation n’est pas désespérée : il y a bel et bien quelque chose. Il ne lui reste plus qu’à trouver quoi, et comment en protéger 7. Elle a beaucoup avancé en un seul jour.

A présent elle se dépêche de rentrer chez elle. Elle a fixé une heure limite avec Charly. Elle ne doit pas trop tarder.

Mais Breda Johns a été imprudente. Elle a été formée au B.A.G.N. et connait peu le système de la SRAM. Notamment le fait qu’il y a toujours trois surveillants pour chaque scientifique. Et qu’aucun geste ne peut leur échapper.

Celui-là ignore si Jenna Connovan – la couverture de l’agent B. – a parlé à Breda Johns. Il sait juste qu’il y a un risque pour qu’elle l’ait fait, puisqu’elle a eu la possibilité de le faire. Il suit Breda dans le métro. Elle se tient prudemment éloignée du bord, mais l’homme est fort et la prend par le bras trop violemment pour qu’elle puisse résister. La foule indifférente les ignore malgré les hurlements de la femme. Il jette Breda Johns sous la rame du métro. L’engin ne peut pas ralentir à temps pour l’épargner.

L’homme payé par la SRAM est un mercenaire qui n’a pas besoin de réfléchir. Il a fait son travail. Plus tard l’équipe qualifiée cherchera l’identité de celle qu’il vient de tuer et ses éventuels complices. Il ne faut jamais se mêler des affaires de la SRAM. L’homme s’éloigne sans que quiconque tente de l’arrêter.

Charly est resté toute la journée immobile devant la télévision, laissant les programmes se succéder dans une indifférence totale. Cally sait que ça veut dire qu’il est inquiet et n’ose pas s’approcher de lui. Elle pense que le malheur peut être contagieux.

Lorsque l’heure limite est atteinte sans que Breda Johns ne soit rentrée, il se lève et reste quelques secondes les yeux perdus dans le vague. Ça fait quatre ans qu’il vit ici. Il lui en coûte d’abandonner tout espoir aussi brusquement. Mais c’est ce qu’elle lui a ordonné de faire.

Il dit à Cally de rassembler toutes ses affaires, ainsi que celles de Jonathan et de Juliette. Ils doivent partir. Immédiatement. L’adolescente lui obéit tout en portant Jonathan dans ses bras, faisant rapidement les sacs d’une seule main. Peu nombreux, les sacs. Ils ne seront que deux pour les porter. Et ils n’ont pas besoin d’emmener grand-chose.

Pendant ce temps, Charly ouvre les différentes cachettes de Breda Johns et en tire le nécessaire qu’elle garde en cas de coup dur. Des faux papiers à leurs noms – ainsi que pour la plupart des enfants qu’elle a hébergés et qui sont aujourd’hui partis. Des médicaments. De l’argent – en liquide et sur des cartes de crédits donnant sur différents comptes. Et des armes. Charly hésite un moment, il ne s’est jamais servi d’une arme. Cally, par contre, sait y faire. C’est justement pour ça qu’elle est ici. Peut-il prendre le risque de lui en donner  une ?

D’un autre coté, si qui que ce soit s’approche trop près de Jonathan, Cally essayera de le tuer. Autant qu’elle porte un couteau, ça lui évitera la tentation de voler un revolver et peut-être que ça la rassurera. Pour lui Charly prend un petit tazzer qu’il devrait arriver à cacher sans mal et qui envoi des décharges électriques paralysantes même à travers le tissu tech. Cadeau des parents reconnaissants du B.A.G.N., sans doute.

Cally l’attend près de la porte. Juliette et Jonathan ne comprennent pas réellement ce qui se passe mais ils suivent le mouvement. Une fois tous les autres sortis, Charly ferme la porte très soigneusement et cache la clé là où Breda pourrait la trouver. Au cas où…

« Où on va Charly ? demande Cally d’une toute petite voix.

_ Chez des amis. Juliette, tu sais comment appeler le type qui t’a amenée ici ?

_ Oui.

_ Il va falloir qu’on l’appelle et qu’il vienne te chercher. Demain.

_ Pourquoi demain ? demande 7. Pourquoi on part ? Où est madame Johns ? Elle a dit qu’on devait l’attendre et garder la maison !

_ Non, on ne va pas l’attendre et on ne va prévenir personne. On va chez mes amis. Il n’y aura pas de problème chez eux. »

7 n’a plus que deux solutions : les suivre ou s’enfuir et tenter seule de retrouver ses frères et sœurs. Pour les appeler, il faudrait qu’elle utilise le Réseau. Où rôde la présence. Impossible à tenter seule. Elle les suit.

Charly s’avance beaucoup en disant qu’il n’y aura pas de problèmes chez ses amis. Au contraire, les problèmes sont la spécialité des gens chez qui ils vont se réfugier : des rebelles tentant de défendre les droits des HR, par le piratage et parfois même le terrorisme.

Il y a plusieurs mois que Charly travaille pour eux. Seuls les enfants nés au milieu des objets techs sont capables de pirater les programmes informatiques techs, l’ancienne génération est incapable de s’en servir sans l’assistance de la SRAM. En règle générale, Charly ne sait même pas ce qu’il est en train de faire, on lui désigne une cible et il se charge du reste. Personne ne connait son nom ni son adresse, ils le désignent sous le code de Fuse. C’est lui qui les a trouvés.

Breda Johns l’avait su – et Charly se demande aujourd’hui encore comment elle a fait. Elle ne lui a posé aucune question. A l’époque il ne parlait pas du tout. Elle lui a juste dit que les gens à qui il rendait service si gentiment aidaient les HR, des hors-la-loi qu’il était illégal de soutenir, tout comme les gens que ses parents traquaient avant d’aller eux-mêmes en prison. C’est à cette occasion qu’il lui avait parlé pour la première fois. Il avait dit : « Rien à foutre. »

Ensuite, il avait tenté de lui faire croire qu’il avait arrêté. Etait-elle dupe ? Difficile à dire. Il est difficile aussi de savoir si elle soutien ou non les HR. Apparemment, tout ce qui l’intéresse est de protéger ses enfants, coûte que coûte. Et aujourd’hui elle a trop demandé à la chance.

Elle savait sans doute que Charly avait une porte de sortie. Ce n’est pas son genre de laisser des gosses sans ressources. Vraiment pas son genre.

6

6 est pelotonné dans un coin, le pouce dans la bouche, les yeux dans le vague, encore sous le choc. Eve ne sait pas comment réagir. Elle s’attendait à ce qu’il pleure, qu’il hurle, en un mot qu’il se comporte comme un enfant malheureux. Pour le moment, elle s’active pour lancer les recherches, mais seul le hasard l’a mise au cœur des évènements, ce n’est pas son travail et on le lui fait bien sentir. Peu à peu mise à l’écart, elle finit par s’assoir à coté de Steven. Elle lui pose machinalement une main sur l’épaule. A sa grande surprise, il parle :

« Ils vont la tuer ?

Pas besoin de lui demander de qui il parle. Hindgam se demande quelques instants si elle doit ignorer la question ou lui dire que tout va s’arranger. Mais elle le connait suffisamment pour savoir qu’il n’est pas assez naïf pour y croire. Pour l’instant, il est essentiel de ne pas perdre sa confiance.

_ Je pense que non, sinon ils l’auraient tuée tout de suite. Ils veulent quelque chose. Et ils ont besoin qu’elle aille bien pour ça.

_ Et après ? On va aller la sauver ?

_ Il y a plein de gens qui sont en train d’aller la sauver.

_ Je veux venir !

Il n’y a plus aucune trace d’apathie chez 6 qui s’est redressé, flamboyant de colère.

_ Je veux venir avec vous ! Je veux tous les tuer !

_ Non, tu ne viens pas avec eux et tu ne vas tuer personne. Bon sang ! C’est comme ça qu’on t’a éduqué ?

_ Je m’en fous !

Enfin, les premières larmes apparaissent dans les yeux de 6. Il les essuie d’un poing rageur, mais d’autres suivent. Et il finit par sangloter dans les bras d’Hindgam. Qui lui murmure :

_ Ne t’en fait pas. On va tout faire pour retrouver 2. Il n’y a pas que les lourdauds du B.A.G.N. J’ai lancé l’alerte. J’ai d’autre alliés, très redoutables. Ils sont en chasse. Ils la trouveront.

6 reprend son souffle et marmonne :

_ 1 veut savoir si ils sont assez forts pour battre Edmund.

_ Dis-lui que ce n’est pas Mr Edmund qui a enlevé 2.

_ Qui c’est alors ?

_ On a plusieurs pistes.

_ Il dit que ce n’est pas juste. Qu’on a besoin de tout savoir. C’est notre sœur !

_ Et il va la sauver ?

_ Oui ! Et je vais partir avec lui !

_ Si 1 ressemble rien qu’un peu à 2, je sais qu’il ne t’a certainement pas demandé de venir. Il ne va pas t’exposer au danger. On protège les plus petits, hein ?

_ S’il te plait. Dit-lui.

6 ne supplie pas. Il montre juste son désespoir. Son regard repart dans le vague. Il a mal et voudrait arrêter tout ça. Juste un moment, un tout petit moment, mettre ‘pause’ dans ce cauchemar… Hindgam finit par répondre :

_ Dit à ton frère qu’on soupçonne Nora Milley d’avoir des liens avec les HR. C’est elle et son collègue Ned Jallow qui ont enlevé 2. On ne sait pas qui les a aidés en piratant le système de sécurité tech, et s’il le découvre, ce serait gentil de nous avertir. Il faut qu’on collabore sur ce coup-là, pour sauver 2.

_ Il demande avec qui il doit collaborer et qui sont vos amis et où il peut les trouver.

Eve jette un regard fatigué autour d’elle. Puis se retourne vers l’enfant et lui – leur ? – fait un clin d’œil.

_ On va parler de tout ça dans un endroit plus tranquille.

Elle se lève et signale à son assistant :

_ Je vais mettre le petit Tech en sécurité. Si on a encore besoin de moi, tu m’appelles.

Elle sait bien que personne n’aura besoin d’elle, tout le monde est trop content qu’elle débarrasse le plancher. Et personne ne se donne la peine d’appeler Andrew Burther ou qui que ce soit qu’on pourrait estimer plus compétent qu’elle pour s’occuper du Tech. Elle leur enlève même un souci.

Elle prend 6 dans ses bras et, au bout d’une heure de passage de barrage et autres contrôles, elle fini par atteindre sa voiture et sortir. Bien sûr, elle n’a aucune autorisation pour faire quitter la maison présidentielle au dernier Tech qu’il reste à l’Alliance, surtout sans avertir personne qu’elle l’emmène. Mais le talent de 6 l’aide tricher aux points de contrôles et nul ne pense à remettre en cause son autorité. Ce qu’elle fait peut être considéré comme un véritable enlèvement et un crime de haute trahison. Ou comme une aide qu’elle apporte à une amie : veiller sur son frère alors qu’elle ne peut pas le faire elle-même. Ou encore… comme l’occasion de prendre l’avantage.

Elle emmène 6 chez elle. Dans la voiture, l’enfant lui dit :

_ 1 n’est plus là. Mais il va revenir. Il y a quelque chose dehors qui lui parle.

_ Dehors, tu veux dire là où est son corps ?

_ Oui.

_ Oh. Cool. Tant qu’on n’est que tous les deux, je vais te poser une question très importante. Est-ce que tu serais d’accord pour rester avec moi ?

_ Je veux retourner avec les autres Techs !

_ Oui, oui, je sais. Mais le grand est en train d’aller aider 2, et je ne crois pas que les autres puissent s’occuper de toi, si ? Ils sont où ?

_ J’ai pas le droit de le dire.

_ Tu peux aller avec eux ?

_ Je peux me débrouiller tout seul.

_ Tu ne préfère pas rester avec moi ? Je m’occuperai bien de toi, tu sais. Je ne dirai pas à l’Alliance où tu es. 2 voulait que vous vous évadiez. Tu serais évadé.

_ Et toi ? demande l’enfant avec colère. T’y gagne quoi ?

_ Hé bé… dis-moi, c’est courant les gosses de six ans qui réfléchissent aussi vite que toi ? Ou ton frangin est revenu en douce ?

6 hausse les épaules. Les compliments, il s’en moque.

_ J’y gagne, continue lentement Hindgam, j’y gagne… J’y gagne parce que d’autres y perdent… Tu sais, le Président et le Vice-président vous comptaient comme un instrument de pouvoir très puissant. L’armée et la SRAM voulait vous récupérer pour la même raison. Et si tu viens avec moi, tu n’aide aucun de mes ennemis et ils perdent beaucoup d’argent, de temps et d’énergie, qu’ils avaient investis pour toi.

6 ne répond rien et regarde par la fenêtre, apparemment concentré sur les feux des voitures qui slaloment dans les rues. Eve se demande si elle n’a pas surestimé ce gosse. Puis il répond :

_ Pourquoi tu dis que le président c’est ton ennemi ? Je croyais que c’était ton patron.

Hindgam sourit pour elle-même. Non, elle ne s’est pas trompée.

_ Justement… mais après c’est de la politique, c’est compliqué.

_ Je demanderai à 1.

_ On en discutera tous les trois quand il sera revenu, alors. Pour le moment je veux avoir ta réponse à toi.

_ Il y a le Réseau chez toi ?

_ Oui.

_ Alors je veux bien. En attendant que les autres reviennent me chercher et qu’on rentre au laboratoire avec les professeurs.

6 sourit en pensant au laboratoire et à un monde où tout serait rentré dans l’ordre. Généreusement il ajoute :

_ Et tu pourras venir nous voir là-bas.

_ C’est gentil.

Le reste du trajet se déroule en silence. Steven ne pose aucune question sur ce qui va lui arriver ensuite et Eve en est soulagé : ça lui évite de mentir. A peine sorti de la voiture, 6 plaque sa main contre une publicité tech pour mieux se connecter à son frère revenu.

_ Il dit que…

_ Chut ! On en parlera dans la maison.

Eve Hindgam est certaine qu’on ne peut pas l’espionner dans sa maison. Elle a été spécialement prévue pour la protéger de ce genre de risques. Elle entre et fais signe à 6 de la suivre jusqu’au salon et de s’assoir sur le canapé. Non-tech, le canapé. Aucun des objets de la pièce n’est tech, y compris les vêtements pourtant coûteux d’Hindgam. Mais le fil du Réseau est incrusté dans le mur de la pièce et 6 peut le toucher rien qu’en tendant le bras, ce qu’il fait immédiatement. Eve s’assoit avec grâce devant lui, s’allume une cigarette et dit en souriant :

_ Alors, comment on fait ? Je vous parle à tous les deux en même temps ou le grand prend la place du petit comme la dernière fois ?

_ Parlez, dit 6 avec le ton froid et l’expression méfiante de 1, on vous écoute tous les trois.

_ Trois ?

_ 4 nous a rejoins.

_ Bonjour 4.

L’enfant agite rapidement une main embarrassée, sans que Eve se sache s’il s’agit d’un salut de la part de ce – ou cette – 4ème Tech ou si 6 tente de remettre son esprit en ordre. Ça ne doit pas être facile pour lui de se faire habiter par deux personnes à la fois. Mais pour le moment, elle doit se concentrer sur l’aîné.

_ Je pense qu’il est temps de poser les masques et de vous proposer de s’allier.

_ Quels masques ?

_ En réalité, je ne travaille pas pour l’Alliance. Enfin, pas l’Alliance telle que vous la connaissez.

_ Vous êtes une espionne ?

Ce ton-là, tout excité par l’idée de se retrouver devant une authentique espionne sans paraitre effrayé par l’idée d’un complot, ce n’est pas la façon de parler de 6 ni de 1. Les yeux écarquillés et les gestes des mains non plus. Hindgam suppose donc qu’il s’agit de 4. Tout en se répétant que l’identité réelle de son interlocuteur n’a aucune importance puisqu’ils écoutent tous les trois.

_ Oui, en quelque sorte. L’Alliance ne peut utiliser que des organes officiels pour se défendre, des organes qui dépendent de la loi. Nous, nous ne dépondons pas de la loi. Nous luttons contre la toute-puissance de la SRAM.

_ Qui êtes-vous ?

C’est sans doute 1 qui parle. Il a l’air angoissé et une fois de plus se retient tout juste de ronger les ongles de 6.

_  Nous sommes simplement des gens qui tentons de nous défendre. 2 a prouvé qu’elle trouvait injuste le monopole de la SRAM et les fortunes qu’elle extorque aux gens simplement pour qu’ils aient le droit de vivre. Nous voulons lui demander, et vous demander à tous, de nous aider à lutter contre ces injustices.

_ Pourquoi vous la laissiez partir si vous la vouliez ?

_ Je préfère l’avoir comme alliée que comme prisonnière. C’est pareil pour tous les Techs. Vous seriez des alliés précieux.

_ Et les HR ?

_ Ce sont des terroristes. C’est malheureux, parce qu’ils ne sont pas responsable de ce qu’on leur a fait. Mais les relâcher serait trop dangereux.

_ Pas forcément. J’ai fabriqué un ordinateur tech pour des HR – même si je ne savais pas ce que ça voulait dire pour eux, je voulais juste du travail. Ils n’ont assassiné personne, que je sache.

_ Bien sûr, mais la situation est différente dans les Ghettos…

_ C’est l’horreur dans les Ghettos !

Retour des yeux écarquillés et des trop grands gestes : 4. Eve note qu’elle doit signaler que ce Tech a sans doute été en contact avec des gens d’un Ghetto. Mais lequel ? Enfin, ce n’est pas à elle de s’occuper de ça. Son job, c’est le contact. Et pour ça elle ne doit pas négliger leur volonté naïve de sauver le monde entier.

_ Je sais. La SRAM a pesé sur l’Alliance pour créer les Ghettos. Et pour de nombreuses autres décisions, disons… malheureuses. Elle a rendu le monde dépendant d’un besoin qu’elle a créé et qu’elle est la seule à pouvoir satisfaire.

Silence en face : 6 parait complètement éteint, signe d’une discussion très intense entre les trois esprits qui s’agitent sous son crâne. Elle ne sait pas qui parle pour déclarer :

_ Nous on peut vous dire comment ça marche la matière tech et les ordinateurs et le Réseau.

_ Vous savez quoi, au juste ?

_ On en sait autant que tous les scientifiques qui travaillaient dans le laboratoire. Ils ne savaient pas qu’on pouvait prendre des fichiers dans les ordinateurs techs et les mettre dans notre mémoire. Ils s’en sont aperçus quand on l’a fait, et personne ne peut les effacer maintenant. On sait fabriquer toutes les matières techs, même les vivantes.

_ Excellent ! Bon sang, pourquoi vous ne l’avez pas dit ?

_ Parce qu’on croyait que c’était évident pour tout le monde. Désolé.

_ Heu, non, c’est pas grave, c’est même très bien… Bon, ça va déjà faire perdre un avantage décisif à la SRAM. Et pour vos pouvoirs particuliers ? Se déplacer dans le Réseau, le piratage informatique et la maîtrise des armes techs ? Est-ce que ce vous acceptez de nous aider ?

A nouveau un silence : les Techs sont en pleine négociation. Puis disent :

_ Nous acceptons tant que nos missions sont bénéfiques. Et nous voulons voir exactement quel est le problème que nous allons résoudre et les conséquences de nos actes. Nous n’agirons pas en aveugle.

_ C’est d’accord.

_ Et les petits ne participeront pas à tout ça. Il leur fait une maison et un foyer stable.

_ On s’en occupe.

_ Bon. Parfait. Maintenant, je veux savoir pour qui vous travailler. Le nom de votre groupe. Vous avez forcément un nom !

_ C’est 1 qui me parle, non ?

_ Nous voulons tous savoir.

_ Donc c’est 1…

_ Alors ?

_ Alors tu connais déjà la personne pour qui je travaille. C’est quelqu’un qui a multiplié les tentatives de te convaincre de sa bonne foi. J’espère qu’à présent tu vas nous faire confiance.

_ Qui ?

_ Mr Edmund. »

3 et 5

Il y a peu de lumière dans la petite pièce lépreuse. Celle-ci est moins décrépite que celle qu’on a donnée à 3, mais il n’y a aucune fenêtre. Impossible de savoir où se trouve l’extérieur. Les deux fillettes pourraient aussi bien être dans une cave que dans un appartement censé dominer le paysage. Quoiqu’aucun des immeubles du Ghetto n’est assez grand pour permettre de voir au-delà des murailles. Histoire de ne pas donner des idées aux prisonniers…

Les deux enfants attendent en silence, chacune ruminant dans son coin, guettant le moment où Mok viendra. Et s’il ne vient pas… Et s’il ne porte plus le blouson tech… et si leur plan ne marche pas… et si elles sont blessées… et si elles sont tuées…

Et pourtant il faut qu’elles essaient.

Au bout de ce qui leur parait durer des heures, Mok remplace le gardien précédent. Il a un grand sourire charmeur et parait ravi de retrouver ses Princesses-Esprit qui vont le rendre riche. 5 lui répond par un grand sourire également. Elle et 3 sont ravies de retrouver leur billet pour la sortie.

Prête ? demande 5 à 3.

Vas-y ! répond 3 – car plus grande ou pas, il est évident pour les deux sœurs que c’est 5 qui va s’occuper de la partie ‘manipulation tech’ de leur plan.

5 se concentre et tire brusquement sur les deux manches du blouson, le transformant en camisole de force. Mok, stupéfait, en est encore à tenter de dégager ses bras quand 3 s’avance et lui prend son revolver. Après réflexion, elle le fouille rapidement et enlève un couteau de la jambe de son pantalon, une lame de rasoir de sa ceinture, deux chargeurs de ses poches et un tournevis effilé qui tenait en place une partie de la masse de ses cheveux. 5 siffle d’admiration à la vue de ce butin et confisque immédiatement le couteau et le revolver.

Ça va ? demande 3. Ne tire pas trop sur tes forces !

Aucun problème, je gère.

5 ne ressent aucune fatigue : elle a modifié le tissu pour que les manches s’agrippent aux flancs de la veste et Mok a beau gesticuler comme un damné, il ne peut pas s’en dépêtrer. Elle braque sa propre arme sur lui, tenant le couteau dans l’autre main, et dit :

« Ne crie pas.

Haletant, Mok finit par se calmer.

_ On va vous buter, dit-il en leur lançant un regard noir.

_ Si on meurt, tu meurs avec nous.

5 resserre le col du blouson jusqu’à ce que Mok commence à être étranglé. Elle le laisse suffoquer quelques secondes avant de laisser à nouveau l’air passer. Penché en avant, il prend de grandes goulées d’air le plus silencieusement possible. Puis il se redresse et leur dit avec un petit sourire narquois :

_ Si j’y passe avec vous et j’y passe avec Thune, je préfère crever avec Thune.

_ Mais il ne va pas nous tuer, dit froidement 3. Sans nous, pas d’évasion.

_ Il va vous foutre au trou…

_ Mok, dit 5, est-ce que tu préfère mourir ou nous aider ? Parce que si on te tue, on n’a qu’à utiliser nos pouvoirs pour faire pareil avec le suivant, et le suivant encore, et à la fin on arrivera bien à en trouver un qui va dire oui.

Mok ne dit rien. 3 déclare brusquement :

_ Victoria, donne-moi le couteau. Si tu lui tire dans la tête, ça va faire trop de bruit.

_ T’as le tournevis.

_ Si je lui plante dans la tempe, ça va durer des heures…

_ Oui, mais si tu l’égorges, il y aura du sang partout !

Hé, demande 5 qui commence à se poser des questions, on plaisante, hein ? On le tue pas pour de vrai !

En face, aucune réponse. Et le sang-froid avec lequel 3 joue son rôle – elle qui est si mauvaise menteuse – commence à donner le frisson à sa sœur. Finalement, la plus grande Tech consent à laisser 5 entrer en contact avec elle : bien sûr qu’on ne le tue pas. Même si j’aimerai bien, ce serait quelque chose de mal et c’est interdit.

De son coté, Mok ignore ce que signifient les mots ‘tempe’ et ‘égorges’, mais il a saisit le sens général. Il n’est pas le plus fanatique des combattants de Thunes et a jusqu’ici monté en grade en étant intelligent et capable de saisir les opportunités qui se présentent à lui. Il décide de collaborer.

_ C’est bon. Je vous suis. Mais ça va pas marcher votre truc, vous allez vous faire marave.

5 le libère, tout en le tenant en joue, tandis que 3 dit :

_ On a besoin que tu nous ramène deux capuchons noirs et des armes, de préférence des pistolets mitrailleurs et des fusils.

_ Trop gros pour vous.

_ Il y a des gosses plus petits que nous ici ! proteste 5 vexée.

_ Il faut que ça fasse beaucoup de dégâts, pas besoin d’être précis, ajoute 3.

_ Et si jamais tu nous double, rajoute 5, tu vas crever étranglé. Tout ce que tu vas faire, je le saurai. Et je pourrais serrer…

_ Ramène-nous aussi nos vêtements, dit 3.

_ Et reprend tes armes, dit 5. Elles ne te servent plus à rien contre nous.

Mok ramasse ses armes, défie les Techs une dernière fois du regard puis tourne les talons. Il frappe à la porte et crie « message pour Thunes ! » pour qu’on lui ouvre et qu’on le remplace. Personne ne remet en cause ce qu’il dit et personne ne l’accompagne pour vérifier qu’il va bien voir Thune. Et personne ne regarde ce qu’il y a dans le paquet qu’il ramène plus tard, soi-disant sur ordre de Thune. Aucun combattant n’est censé défier leur chef à tous.  Aussi Mok n’a aucun mal à ramener dans la cellule deux capuches noires, deux armes à feu et tous les vêtements techs sur lesquels il a pu remettre la main.

_ J’ai pas tout, se défend-il, les gars se sont servis.

_ On fera avec, dit 3 qui examine les armes.

Elle reconnait un antique MP5 trafiqué, mais l’autre a subit tellement de modifications que les deux sœurs ne l’ont pas en mémoire. Mais ça fera sans doute l’affaire. De son coté, 5 s’est emparée des vêtements et trie leurs composant par la pensée. A partir de tissu tech, elle peut créer une cellule-souche permettant de produire n’importe quel matériau tech, mais pour ça il faudrait qu’elle ait les bons codes chimiques pour la compléter et le temps nécessaire. Hors elle n’a ni l’un ni l’autre. Mais il suffit d’une cellule-souche pour créer une bombe T. Une toute petite, mais ce sera largement suffisant. A présent, elle hésite : doit-elle changer tous leurs vêtements en bombe T ou garder du tissu tech qui obéirait à ses pensées ? Elle préfère les bombes T. Dans la cohue qui régnera dehors, elles seront plus efficaces pour s’ouvrir un passage.

5 se concentre. Elle retrouve la cellule-souche de chaque pièce tech. Elle l’isole. Le reste du vêtement se recroqueville sur lui-même comme une feuille morte et tombe en poussière qui disparait. Une disparition qui passionnait les scientifiques du laboratoire, qui lui avait fait faire ce tour des centaines de fois. Facile.

Transformer la cellule-souche en bombe T, par contre, 5 ne l’a jamais fait elle-même, elle ne connait que la théorie. Mais elle est la meilleure dans ce domaine. L’idée, c’est d’inverser la cellule…

Là, ça lui demande bien plus d’efforts que prévu. Elle signale à 3 de s’occuper du blouson de Mok pendant qu’elle se concentre. La cellule résiste. C’est contre les lois physiques étranges qui régissent la matière tech. J’en ai besoin ! explose 5, furieuse et désespérée. La pensée et les violentes émotions associées heurtent la cellule et la font réagir. La bombe T se forme sans plus de difficulté.

5 ne prête pas particulièrement attention à ce caprice, elle a l’habitude que certains matériaux techs réagissent à certaines pensées qui n’ont apparemment rien à voir avec eux. Elle applique la même formule aux autres cellules-souches : ça marche. Les deux sœurs ont à présent six bombes T à leur disposition.

_ C’est par où la sortie ? demande 5 à Mok. En tout droit, sans les murs ni rien.

_ Là, répond Mok en désignant une direction du doigt.

La disparition des vêtements, sans que 5 ne les touche, l’a davantage ébranlé que sa capacité à manipuler le tissu tech à distance. Les deux filles l’ont cette fois laissé libre de ses mouvements et elles lui ont aussi laissé son tournevis et sa lame de rasoir, des moyens de défense dérisoires mais qui montrent bien qu’elles font tout à fait confiance à leur sortilège. Le garçon ne voit pas comment se sortir de ce piège.

5 lance sa bombe T dans la direction indiquée. Elle se déploie sur un mètre, se colle en cercle parfait sur le mur et en partie sur le plafond, et commence à se resserrer. Puis elle revient à l’état de bille, engloutissant le mur et le plafond. Des cris retentissent – des cris d’enfants, mais pas des cris d’horreur. Les combattants ne se laissent pas effrayer par si peu et sans l’interdiction sacré de Thunes, ils auraient déjà criblé de balle les occupants de la petite pièce. Leurs cris sont des appels. Ils préviennent les autres de se pousser. Il n’y a pas assez de place pour que tout le monde se batte autour du trou.

3 arrose de balles l’ouverture. Aucun combattant n’avait commis l’erreur de laisser sa tête à proximité mais elle blesse deux enfants trop impatients de se jeter dans la bataille.

Ça va pas, dit 5, on ne leur fait pas peur !

On va arranger ça. On sacrifie une bombe.

Sacrifier n’est peut-être pas un bon mot puisque la première bombe a effacé une partie en hauteur du mur. La deuxième permet un passage plus facile. Et cette fois les combattants ont bien vu ce qui se passait. Ils savent que c’est anormal. La bombe a touché le canon d’un fusil que l’un d’eux avait laissé dépasser par l’ouverture et elle a coupé le tube de métal selon une courbe parfaite. Oui, maintenant, les combattants commencent à avoir peur. Et quand 5 leur hurle de reculer s’ils ne veulent pas qu’elle leur lance la bombe sur eux, ils reculent. Un peu. Gardant leurs armes braqués sur les deux Techs et Mok qui se glissent par le trou et traversent la pièce. Déchirés entre l’ordre de Thune de ne pas faire du mal à celles qui vont leur ouvrir les Portes, l’interdiction absolue de les laisser s’enfuir et la peur d’être englouti par l’une des billes que les deux sœurs brandissent. La tension fait trembler les armes si redoutablement sûres en temps ordinaire. Il suffirait que l’un d’eux perde son sang-froid pour qu’il ne reste que de la bouillie de Tech – et de combattants. Beaucoup d’autres enfants sont entrés en entendant les cris et se gênent les uns les autres avec beaucoup d’exclamations et de jurons hauts en couleur. Ils ne voient pas ce qui se passe devant. Devant, les enfants sont silencieux. Menaçants. Hésitants. Mok  répète entre ses dents « Déconnez pas, déconnez pas… » mais il parait le dire davantage pour lui-même que pour les autres. Le mur en face est distant de dix mètres.

Les dix plus longs mètres de leur vie.

Dos à dos, 3 et 5 s’avancent, menaçant les plus proches avec les bombes T, et les plus lointains avec leurs pistolets mitrailleurs. Quelqu’un, quelque part, est parti chercher Thunes pour savoir ce qu’il faut faire. Que va faire Thunes ? Aura-t-il le message à temps ?

Brusquement 5 s’écrit :

_ JE SUIS LA PRINCESSE-ESPRIT, CHOISIE PAR LES ESPRITS ! ET CA C’EST MON POUVOIR !

Elle lance une nouvelle bombe sur le mur qui est effacé comme par magie. Et s’avance sans peur en criant :

_ DEGAGEZ ! JE PASSE !

Les combattants ne s’interposent pas. Les trois enfants disparaissent par le trou. Au-delà, un couloir sombre et désaffecté, plus loin encore, l’air libre.

Ils se mettent à courir.

Plusieurs combattants les poursuivent tandis que les autres murmurent, extasiés : « la princesse-esprit, la princesse-esprit, les esprits les ont envoyés… ». Puis un enfant s’écrit : « Elles vont ouvrir les portes ! ». Tous ceux qui restaient se mettent à courir à leur tour. Courir après les Techs ou courir prévenir les autres : un miracle se prépare ! Un vrai, un grand, un magnifique miracle ! La plus jeune Princesse-Esprit a déjà fait de la magie sous leurs yeux !

Pendant ce temps, la plus jeune Princesse-Esprit comme la plus âgée ne pensent qu’à leur survie. Elles avaient pensé disparaitre assez vite pour enfiler leurs capuches noires et disparaitre dans la masse des fidèles. Mais les combattants sont trop rapides et si la chasse les excite trop, ils vont tuer. Ils ont été dressés pour ça.

Mok aussi, qui a vite fait de choisir son camp. Dans cette histoire, il est un élément hautement sacrifiable aux yeux de Thunes. Pas à ses propres yeux. Il leur fait emprunter une impasse surmontée de hautes tourelles de déchets empilés, et demande à 3 son arme. Elle la lui cède en lui marmonnant qu’elle le surveille. Il tire sur les entassements qui s’écroulent, empêchant les combattants de les poursuivre jusqu’à ce qu’ils aient réussis à contourner l’obstacle.

Le garçon rend le MP5 à 3 avec un petit sourire satisfait et demande :

_ Et maintenant, on va où, patronne ?

_ Aux portes.

_ Suivez le guide. Mais je viens avec vous dehors !

_ Promis, dit 5. Ben quoi ? demande-t-elle à sa sœur en voyant son air étonné. Ce n’est plus le moment de discuter et 3 abandonne la discussion télépathique avec un haussement d’épaule. Les deux sœurs enfilent leurs capuches noires. Elles suivent Mok qui parvient sans mal à les guider par des chemins sûrs… jusqu’à ce qu’ils se retrouvent coincés, à cinq cent mètres des portes, séparés de la sortie par une véritable boucherie.

Une bataille à l’arme blanches et autres objets contondants. Les gens se massacrent à tour de bras et des gouttes de sang contaminé par la dixe volent dans les airs. Les combattants de Thunes, féroces gardiens des portes, portent des masques ou des tissus sur le visage et restent à leur place. Ils attendent que les autres aient fini de se battre pour achever les survivants et nettoyer le champ de bataille. Ils guettent tous ceux qui franchissent la limite et ne tirent que sur eux. Ils savent très bien que ce combat pourrait être un leurre chargé de les distraire, de les fatiguer ou simplement de leur faire épuiser leurs munitions. Ce ne serait pas la première fois qu’on leur fait ce genre de coup. Ils ont dû affronter de véritables batailles rangées plus tôt. Ils n’ont pas quitté leurs places. Rien ne leur fera quitter leurs places. A part Thune.

C’est du moins ce qu’explique Mok, fier de ses camarades. Pour la forme, il propose aux filles de se rendre, au cas où elles prendraient peur : il serait au moins récompensé de les avoir ramenées dans le doux bercail de Thunes. Mais elles n’ont pas peur. Presque pas.

_ On va y aller et se mettre avec les autres capuches noires, dit 5 qui espère contre toute attente qu’un meilleur plan va lui apparaitre brusquement.

_ Ça marchera pas, dit Mok. Ils se sentent. Vous êtes pas comme nous. Ils vont tirer. Et les autres vont vous buter.

_ On verra, dit calmement 3. Tu nous suis.

Elles s’avancent. 5 hésite à tirer sur le blouson de Mok pour le forcer à les suivre, mais il se met en marche de lui-même. Elles menacent les gens de leurs armes. Des gens qui sont bien au-delà de la peur. Une femme au visage à moitié dévoré par la maladie se jette sur elles, toutes dents dehors. 5 braque son arme vers elle, elle veut tirer, il faut qu’elle tire, pour se défendre, pour sauver 3, pour se sauver…

Le visage du soldat mort lui passe devant les yeux…

La femme explose.

Ebahie, 5 regarde sa main, son doigt qui ne touche pas la gâchette. C’est 3 qui lui fait lever les yeux. Postés tout autour, les combattants de Thunes sont là et font le ménage violemment. Thune a été prévenu et il a organisé ses forces. Pas besoin de courir après les fuyardes puisqu’il savait où elles allaient. A présent, ses enfants vont récupérer en douceur leurs Princesses-Esprits. Thune lui-même s’avance leur parler avec sa voix douce et ses yeux fous. Elles sont arrêtées. Tout près. Si près…

5 fait tomber sa capuche. Elle lâche son arme. Elle demande à l’un des soldats qui s’approche :

_ Et toi, tu crois en moi ?

Le soldat, qui est une soldate, hoche frénétiquement la tête.

_ Alors, pourquoi tu m’arrêtes ?

_ Thunes a…

_ Thunes ne peut pas ouvrir les portes. Il a besoin de nous. C’est nous qui avons la magie ! C’est nous les envoyées des esprits !

Le nombre d’enfants dans la place grossit de seconde en seconde. Tous les combattants de Thunes sont là. Tous les fidèles du Prophète. Tous ceux qui croient aux Princesses-Esprits. Tous ceux qui ne veulent pas qu’on leur fasse du mal. On leur a appris à croire en elles. A présent, certains placent davantage leur loyauté en Thunes qu’en ces petites filles. Mais d’autres, beaucoup d’autres, préfèrent croire à la magie.

5 voit les sourires et les yeux émerveillés, elle entend les murmures. Elle tente sa chance et ordonne :

_ Laissez-nous passer !

Les combattants prêts à obéir à Thune sont peu à peu poussés par les autres. Un chemin s’ouvre jusqu’aux portes. Mok pousse un juron, incapable de reconnaitre ses compagnons d’armes, égorgeurs ne croyant à rien et n’ayant confiance en personne. Mais si, ils croyaient, ces enfants privés de tout. Ils croyaient même avec une force infinie. Ils croyaient juste à l’impossible

5 et 3 arrivent devant les portes. 5 les caresse.

On reviendra tous les chercher. On viendra les sauver. Ils comptent sur nous. 5 envoie cette pensée à 3, sans force, sans heurt, juste une évidence. Si sa sœur n’est pas d’accord, 5 reviendra seule. Mais elle le fera. Sa détermination transparait. Et 3 l’approuve. Oui. Elles leurs doivent la vie.

_ ON REVIENDRA VOUS CHERCHER ! s’écrit 5. Ce n’est que là que les enfants comprennent que leurs Princesses-Esprits partent sans eux. Mais il est trop tard. Les deux sœurs entrouvrent les portes et se glissent entre les deux battants, suivies immédiatement par Mok. Puis elles les referment. Sans un bruit. Elles disparaissent de leur vie comme si elles n’avaient été qu’un rêve.

Posté par Luma à 21:16 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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