jeudi 8 mai 2008

Les Techs, chapitre 6, première version

Chapitre 6

Contre-attaque

4

Les lourdes portes se referment derrière 4 dans un claquement sinistre. Le voilà seul. Il n’est plus coupé du Réseau mais il a laissé ses deux sœurs derrière lui, il a abandonné 5, sa complice de toujours. Il reste quelques instants le dos appuyé contre le porte sans parvenir à réaliser ce qu’il a fait, ce qu’il vient de faire…

Pourvu oh pourvu que tout aille bien.

Au bout d’un moment il tente de se convaincre de partir. Il doit bouger. Si 3 ou 5 étaient ici il y a belle lurette qu’elles auraient commencé à agir. Mais elles ne sont pas là. Il n’y a que lui. Et lui doute d’être capable de sauver qui que ce soit.

Il se plonge dans Réseau à la recherche de ses frères et sœurs. A peine plongé dans le courant d’or il se blinde, mais sa protection est insuffisante contre la tempête qui se déchaine en ce moment dans le Réseau. Il attrape de justesse un fil rouge, augmente son blindage et suit le fil à tâtons jusqu’à l’abri de la pieuvre. Elle tient bien le coup, une fois de plus le talent de 5 l’épate. A l’intérieur il retrouve 6 et 7.

Où sont 1 et 2 ? demande-t-il anxieusement. Il faut aller sauver 3 et 5 !

1 est avec Mr Edmund pour chercher les professeurs, lui signale 7 en lui envoyant le peu qu’elle sait sur ce mystérieux ravisseur.

2 est en train de parler avec des gens importants et d’espionner des fichiers en même temps, et moi ils m’ont renvoyé dans ma chambre, dit 6 en envoyant lui aussi les dernières informations recueillie.

4 s’écroule au sol. Tout ça fait trop pour lui, beaucoup trop. Et en plus il est l’ainé. Enfin, l’ainé des Techs disponibles. C’est à lui de savoir ce qu’il faut faire et de s’occuper des plus petits qui attendent son verdict.

Et 3 et 5 ? demandent les deux plus petits. 4 leur fait un rapide résumé de la situation. Ils sont moins inquiets que lui : 7 a une confiance absolue dans les capacités de ses sœurs et 6 pense que les plus grands vont les tirer d’affaire avant qu’elles n’aient de problèmes. Peu à peut l’ainé se calme. Il a été terrifié, aucun doute, et d’une certaine manière il l’est encore, mais il commence à prendre un peu de recul. A présent qu’il peut voir la situation par des yeux extérieurs, il réalise qu’il a encore du temps. Ses sœurs vont être ultra-protégées par Thune pendant au moins une semaine. Ça laisse le temps à 1 et 2 de trouver une solution. L’essentiel est que les filles obéissent bien gentiment à Thune, et malgré la haine de 3 et l’insubordination naturelle de 5, elles devraient comprendre où est leur intérêt…

Peu à peu le naturel optimiste du garçon reprend le dessus. Les battements affolés de son cœur se calment. Jusqu’à ce qu’on l’interpelle :

« Hé, le gosse ! Sors tout de suite d’ici, tu es dans une zone interdite !

4 met quelques secondes à réaliser que l’avertissement vient du monde matériel. Il ouvre les yeux. Il est toujours adossé à la porte et deux hommes armés le menacent. Encore une fois. L’enfant leur adresse un regard aussi épuisé que désespéré. Là, c’est vraiment trop pour lui. Qu’ils fassent ce qu’ils veulent. Il abandonne.

Les deux vigiles, qui avaient cru qu’il cherchait à toucher la porte interdite pour frimer devant ses copains, abaissent leurs armes et lui demande d’une voix plus douce :

_ Qu’est-ce que tu fais ici ? Tu es perdu ?

4 n’arrive pas à répondre. Une énorme boule s’est formée dans sa gorge et c’est à peine s’il peut respirer.

_ Où sont tes parents ?

Le petit garçon ne peut plus se retenir et se met à pleurer. Il ne sait même pas pourquoi. Il lui semblait pourtant que ça allait mieux. Les grands vont s’occuper de tout. 1 va retrouver les professeurs. Et lui-même est sorti du Ghetto. Pourtant il pleure, il pleure comme il n’avait encore jamais pleuré de sa vie, comme s’il tentait de se noyer dans ses propres larmes, comme si le chagrin qui s’est brutalement abattu sur ses épaules était le malheur du monde entier.

Ce n’est que la tension accumulée qui se décharge, mais il ne comprend pas pourquoi il se sent aussi mal, aussi misérable, et la peur s’ajoute : 4 se dit qu’il continuera de pleurer jusqu’à en mourir.

Il sent à peine que les vigiles l’entraînent. Il marche si lentement que l’un d’eux finit par le prendre dans ses bras et le porter jusqu’au poste de garde. Une fois arrivé 4 sent une petite voix résonner dans sa tête : c’est 6, qui a bravé le terrible courant du Réseau pour retrouver sa trace. Dès qu’il le sent 4 retrouve ses réflexes de grand frère et tisse un maillage protecteur autour de l’esprit de 6. Le petit l’a suivit parce qu’il était inquiet, et pour inquiéter l’imperturbable 6, il faut vraiment que son frère ait été dans un sale état. 4 tente d’expliquer que c’est la vue des fusils qui l’a perturbé. 6 ne fait pas attention aux idées qu’il transmet maladroitement et lui envoie des sentiments apaisants, tout son amour et sa confiance. 6 est trop petit encore pour parvenir à détacher la tristesse et la peur de son frère mais sa présence lui rappelle que c’est possible. 4 se met au travail. Il s’est laissé submerger, à présent il utilise les techniques qu’on lui a apprit pour reprendre le dessus. Tristesse et peur sont toujours présentes mais il peut les voir d’un peu plus loin sans se laisser étouffer par elles. Enfin, en se laissant un peu moins étouffer par elles.

C’est bon, dit-il à 6, je vais mieux. Retourne dans ton corps, le courant devrait empirer. Dit à 7 de faire pareil et vérifie qu’elle a une bonne protection. On se retrouve plus tard.

6 pompe un peu d’énergie tech à son frère pour renforcer son blindage et retourne à la pieuvre. 4 est fatigué mais fier de lui : il a su agir en ainé, il s’est occupé des plus petits. Le monde matériel a bien moins d’importance que ce rôle-là.

Dans le monde matériel, justement, il entend un des vigiles dire aux autres d’une voix affolée :

_ Putain regardez ça, il est sorti par les portes !

Immédiatement 4 entre dans le système des caméras de surveillance et efface sa sortie. Il ne sait pas comment trafiquer les images pour donner l’impression qu’il est venu par l’extérieur, il sabote donc tout ce qu’il peut pour que les données soient inutilisables. Les vigiles jurent en tentant de retrouver la scène. Le Tech retient son souffle. Jusqu’à ce que l’un d’entre eux déclare :

_ Laisse tomber, t’as dû rêver. Ou alors c’est le bug qui donne cette impression. Appelle un réparateur SRAM.

L’autre acquiesce. Ces employés dépendent de la ville, pas du B.A.G.N. ni de l’armée, et ils ne prennent pas leur rôle très au sérieux : il est impossible de sortir du Ghetto et leur tâche consiste à empêcher les opposants anti-ségrégation de s’approcher de trop près, point. Ils surveillent et appellent à l’aide les unités spéciales dès qu’il y a un problème. De l’avis général, ce poste est considéré comme une bonne planque.

A présent que 4 va mieux, les adultes hésitent à le signaler. Retrouver ses parents demanderait de fouiller dans les fichiers et de faire des rapports, c’est beaucoup pour un gosse qui a eu une grosse peur en voyant des armes et qui peut très bien rentrer tout seul maintenant. Une vigile vérifie qu’il sait bien où aller et comment rentrer, 4 n’a aucun mal à broder un mensonge convainquant, après quoi on le laisse partir.

L’enfant aimerait retourner au 10 Johnson Street, mais à présent que les membres de la petite communauté savent qu’ils sont des Techs, c’est trop risqué. Il décide donc de rendre une petite visite à Josh Mallone, l’acteur aimant les extraterrestres, en espérant qu’il soit mieux disposé.

3 et 5

3 est prisonnière dans une pièce aux murs lépreux empestant le rat et la moisissure. C’est pourtant une chambre très demandée parmi les combattants de Thune : elle a une fenêtre, et si le temps est beau on peut même voir le soleil entre midi et midi et demi. Pour le moment, tout ce que peut faire la jeune fille, c’est attendre. Les gardes se succèdent pour la surveiller, à chaque fois un dans la pièce et un derrière la porte, et changent toutes les heures. Thune sait qu’il vaut mieux confier à ses enfants une série de tâches courtes pour les maintenir occupés et concentrés. A présent que la sortie est en vue, il a augmenté le niveau de discipline pour éviter que ses troupes surexcitées ne sombrent dans l’anarchie.

L’enfant qui doit veiller à l’intérieur de la chambre est Mok. C’est la deuxième fois qu’il garde 3 et quelque chose dit à la jeune fille que ce n’est pas la dernière. Contrairement à d’autres combattants qui sont plutôt hostiles, Mok cache mal sa curiosité à l’égard du monde extérieur en général et de 3 en particulier. Il n’est pas loin de croire que tous les gens vivant hors du Ghetto sont des Techs. Il n’arrive d’ailleurs pas à comprendre ce que sont les matériaux techs, les Techs et encore moins le Réseau. 3 préfère limiter au maximum ses explications : elle préfère en savoir plus long que les autres, et si jamais elle doit immobiliser un gardien pour s’enfuir, ce ne sera pas dur de transformer le blouson tech que Mok porte fièrement en véritable camisole de force.

C’est l’heure où le timide rayon de soleil vient faire sa visite quotidienne. 3 s’est installée pour le recevoir dans le dos. Mok le regarde avec fascination.

« Tu ne vas jamais au soleil dehors ? demande 3 qui a du mal à comprendre ce manège.

_ Et si frangine, je suis un caïd, dehors j’y vais quand je veux !

_ Alors pourquoi tu le regardes comme si tu ne l’avais jamais vu ?

_ Ici il y a pas de tireurs, c’est cool.

3 hésite quelques instants, puis se lève et lui montre la place libre en disant :

_ Assied-toi là si tu veux.

_ Pourquoi ?

_ Moi, j’ai l’habitude du soleil, et sans tireurs.

Les tireurs ne sont venus que la nuit, pense-t-elle, mais elle n’en dit rien. Mok frime :

_ Nous on va prendre la ville et tu vas voir, on va tout avoir pour nous ! On a pas besoin de cadeaux.

_ Mais si vous y allez tous, tous les gens qui ici se tirent dessus vont continuer à se tirer dessus, non ?

_ Mais non ! Il y a aura plein de place, et de bouffe, et… des tas de trucs trop cool !

_ Non.

_ Si ! Thune l’a dit ! Et même toi t’as dit qu’il y avait plein de bouffe pour tout le monde !

_ Oui. Mais les gens continuent à se tirer dessus. Pourquoi tu crois qu’on est entré dans le Ghetto tous les trois ? On était en train de s’enfuir à cause des gens qui voulaient nous tuer.

_ Je te dis que non ! Connasse de menteuse ! s’écrit Mok en frappant 3.

La fille parvient à ne pas tomber sous l’impact et recule sagement. Elle préfère ne pas répliquer. D’abord parce que Mok porte un couteau et un revolver et qu’elle ne doute pas qu’il sache s’en servir – et sans hésitations inutiles. Ensuite parce que le garçon pleure. Presque pas, juste deux gouttes qui se forment au coin des yeux et qu’il efface d’un poing rageur, tout en la défiant du regard de dire quoi que ce soit. 3 fait bien attention à ne pas dire quoi que ce soit. Elle sait ce que ça fait de se prendre une réalité désagréable en pleine face. Elle se dit que l’enfant ne la croira pas tant qu’il n’aura pas vu de ses propres yeux la guerre du Ghetto mettre toute la ville à feu et à sang. Peut-être qu’à ce moment-là, en voyant toutes ces merveilles détruites avant même qu’il ait le temps de les découvrir, il comprendra que Thune ne se bat pas pour la liberté mais pour la vengeance. Et peut-être que même alors il continuera à suivre son chef aveuglément. Pourquoi pas ? Après tout, les gens de l’extérieur sont tous ses geôliers, ses ennemis, il serait normal qu’il ne leur accorde aucun crédit.

3 surveille Mok froidement. Lorsqu’il lui semble que le garçon s’est calmé, elle lui demande :

_ Est-ce que tu pourrais me rendre un service ?

_ Genre quoi ?

_ J’ai besoin de parler à ma sœur, ou de lui faire passer un message. Tu vas être de garde avec elle aussi, non ?

_ Elle est avec Thune. J’irais les protéger tous les deux tout à l’heure.

Le cœur de la jeune fille se serre en imaginant 5 avec le dangereux chef de gang, mais une fois de plus elle ne montre pas ce qu’elle ressent et continue :

_ Quand tu y seras, j’aurais besoin que tu lui donnes un message de ma part, sans que Thune ne le sache.

Mok éclate de rire.

_ Et puis quoi encore ? se moque-t-il.

_ Ce n’est pas dangereux, je veux juste qu’elle sache que je vais bien. Ce n’est pas contre Thune. On ne fait rien de mal.

_ Laisse tomber.

_ Qu’est-ce que tu voudrais en échange ?

_ T’as quoi ?

Bonne question. On a dépouillé 3 de tous ses précieux vêtements techs. Elle n’a rien sur elle qui soit monnayable. Il ne lui reste donc plus que le bluff :

_ Je peux te donner de l’argent quand on sera dehors. Beaucoup.

_ J’y crois pas.

_ Je t’ai expliqué pour les distributeurs de billets, non ? Il suffit d’avoir un code. Demande à Thune si tu ne me crois pas. Moi je te donne un code, toi tu donnes un papier à ma sœur. C’est pas compliqué.

_ Un papier ? D’où je sors un papier ?

_ Un bout de tissu, n’importe quoi sur lequel je peux écrire ! Du bois, du carton, quelque chose ! Ou un objet tech. Ça ça serait parfait.

_ Je vais réfléchir. » conclu Mok avant de parler d’autres choses. Ses yeux brillants de convoitise permettent à 3 tous les espoirs.

Pendant ce temps 5 court pour rester à la hauteur de Thune. Apparemment cet homme ne se repose jamais et il n’est jamais fatigué. Peut-être est-ce la joie de voir enfin le but de sa vie s’accomplir. Peut-être est-ce la prise régulière de ses petites pilules bleues. Quoiqu’il en soit, 5 commence à fatiguer derrière lui mais refuse obstinément de l’avouer. Chaque combattant de Thune se donne du mal pour se faire bien voir de leur chef et 5 est fermement décidée à se montrer aussi forte qu’eux, si ce n’est plus. Après tout elle est une Tech : elle est sensée être plus forte qu’eux de manière innée. Les autres enfants ont bien repéré son manège qui s’ajoute à son rang spécial d’élue des Esprits, et ils sont tous fous de jalousie. Thune est suprêmement indifférent à la tension qui monte, il est sûr de son emprise sur ses combattants et donc que sa précieuse Vicky ne risque rien.

Pour le moment, c’est le Prophète qui lui pose problème. L’homme a eu une nouvelle vision, ce qui est toujours bon pour les affaires. Mais elle contredit complètement les déclarations de Thune sur les Techs, et ça c’est mauvais. D’habitude l’esprit vif de Thune parvient à interpréter tous les flous des visions dans le sens qui l’arrange, mais cette fois-ci le Prophète a vu nettement les mauvais Esprits qui manipulent les Techs comme des marionnettes.

« Décris-moi exactement ces mauvais Esprits, demande une nouvelle fois Thune.

_ Ils étaient faits de noirceur, de charbon et de cendre ! Braises et souffre animaient leurs âmes en leur cœur reliés aux astres les plus funestes ! Par le sang de Mars coulant de leurs bras griffus…

_ Attend. Ils étaient noirs ?

_ Ils étaient noirs et ne l’étaient pas, car ils étaient et n’étaient pas…

_ Donc tu n’es pas sûr. Tu n’as pas bien vu.

_ J’ai fait plus que VOIR, s’énerve le Prophète, j’ai SU, le Soleil lui-même a gravé la certitude dans mon cœur !

_ La quoi ?

_ La certitude. Le savoir. Je sais, je suis certain, ils étaient le MAL !

_ Tous les trois ? Même Vicky ?

_ Oui !

_ Tu as su la certitude sur Vicky absolument ?

Tandis que Thune cherche à tâtons la faille du raisonnement au milieu des mots obscurs du Prophète, 5 trépigne à ses cotés. La religion des Esprits-Soleils lui a offert des solutions inespérées à ses problèmes de choix et une place privilégiée de sauveuse. A présent elle perd tout cela, elle est rejetée une fois de plus à cause de sa nature. Elle n’a jamais demandée à être une Tech et trouve injuste qu’on la punisse pour ça. Finalement elle explose :

_ C’est n’importe quoi ! C’est toi qui a dit que les Esprits étaient justes !

_ Vicky. » dit doucement Thune en la ramenant en arrière d’une poigne de fer. « Ferme-la.

_ Mais… mais c’est lui qui…

_ Prophète, ça ne va pas. Ce que tu dis ne va pas avec ce que tu as dit avant. Où est la vérité ?

_ Ma dernière vision dit que…

_ Peut-être que les mauvais Esprits t’ont embrouillés, Prophète. Il faut demander à la Mère. Comme ça on saura. Les enfants, préparez la cérémonie !

_ Ouais ! » s’exclame 5. Elle pointe sur le Prophète un index vengeur et s’exclame : « Et tu vas voir qu’on n’est pas des méchants, nous !

_ C’est réglé. » conclut Thune, et il ne viendrai à l’esprit de personne de remettre en cause sa parole. Lorsque Thune dit qu’une chose est réglée, il ne reste plus qu’à mettre de coté ses ressentiments et ses revendications et obéir. Le Prophète, bien que furieux de voir mettre ses visions en doute, ne prend même pas le risque de foudroyer Thune du regard. Il s’apprête à chercher son matériel pour la cérémonie quand son chef le retient par le bras et lui murmure à l’oreille : « Et je ne veux plus que tu parles de tes visions avant que je les connais moi.

_ Mais… proteste le Prophète, tu veux me censurer ?

_ Je vais te faire bien pire que ça si tu continue à semer le chaos. Les Esprits sont très compliqués à comprendre, mon ami. Il ne faut pas embrouiller la tête des enfants. Tu as compris ? »

Les enfants sont trop loin pour entendre ce que les deux adultes se disent mais ils voient bien que la discussion n’a d’amicale que les visages des protagonistes, et que c’est un véritable affrontement qui se joue sous leurs yeux. Leurs regards inquiets vont de l’un à l’autre. Finalement le Prophète hoche la tête et Thune le lâche en lui donnant une tape amicale sur l’épaule. Tous les combattants sont soulagés.

5 a une bien meilleure ouïe que les enfants normaux. Elle a tout entendu. Et elle est loin d’être soulagée.

1

Le Tech ouvre les yeux. La femme lui dit :

« A présent suivez-moi.

_ Où ?

_ Comme convenu.

_ Il n’y avait rien de convenu. On devait juste parler.

_ Vous parlerez là-bas.

_ On vient de me confier une mission, dit 1 en se levant. Et je la mènerai à bien.

Une fois debout il domine l’envoyée d’Edmund qui recule d’un pas et rapproche ses mains de sa ceinture – à présent 1 est sûr qu’elle est armée. Elle dit :

_ Je dois vous emmenez et ça serait bien mieux pour tout le monde ici que vous me suiviez sans faire d’histoires.

_ Téléphonez encore à je sais pas qui et dites-lui que je suis prêt à aller chercher les autres Techs. Nous viendrons tous. Ce sont les ordres qu’on vient de me transmettre.

La femme hésite. Elle ignore sans doute beaucoup de choses à propos des Techs, peut-être même leur nombre ou le fait qu’ils soient dispersés, en tout cas elle ne prend pas de risques et téléphone à nouveau. Elle est de plus en plus nerveuse : l’entrevue dans un lieu public était censée durer le moins possible et plus le temps passe plus le danger augmente.

Le téléphone toujours collé à l’oreille elle dit :

_ On vous demande de les prévenir par le Réseau et de venir immédiatement.

_ Dites-leur que c’est impossible. Ils ne se fieront pas à un simple message laissé dans le Réseau, n’importe qui aurait pu l’envoyer.

C’est un gros mensonge qui passe très bien : quelques minutes plus tard, l’agent d’Edmund raccroche, lui signale d’un signe de tête qu’il a quartier libre et dit :

_ Vous avez trois jours pour les rassembler et nous recontacter. On s’occupe des numéros 2 et 6. Si vous avez besoin d’aide, prévenez nous, nous avons tous intérêt à collaborer.

_ Pourquoi j’aurais besoin d’aide ?

_ Vous verrez. Au revoir. »

Mr Edmund a prévu d’aider 1 parce qu’il sait très bien que 3, 4 et 5 sont entrés dans le Ghetto. Il ignore encore que 4 en est sorti. Les membres de l’équipe chargés de retrouver les jeunes Techs a bien travaillé pour retrouver leur trace, mais dans le chaos des émeutes ils ont été incapables d’empêcher 5 d’atteindre l’estrade. Ils n’auraient d’ailleurs jamais imaginés qu’elle ferait une chose pareille. Plus tard ils sont parvenus à retrouver leur trace jusqu’à leur entrée dans le Ghetto, mais il était trop tard. Mr Edmund, furieux, a décidé que le temps de jouer était terminé. Plus question de surveillance à distance, chaque Tech allait gentiment revenir au bercail de gré ou de force. C’est uniquement à cause de cette délicate histoire de Ghetto qu’il laisse 1 aller sur place. Des gens le suivent encore et il semble bien obéir aux professeurs.

Du moins c’est que Mr Edmund explique patiemment à Mrs Tsrak, la directrice de la SRAM. Une raison officielle de ne pas lui remettre le Tech comme convenu. La femme n’est pas dupe mais ne dis rien. Elle enrage encore de voir Edmund lui damner le pion sur ces enfants qu’elle considère comme sa légitime propriété et ne croit pas un seul instant que son allié peu fiable soit vraiment incapable de les lui ramener.

Ses propres services de renseignement sont parvenus néanmoins à suffisamment infiltrer les équipes de Mr Edmund pour savoir où sont 3, 4 et 5. Envoyer des gens dans le Ghetto n’est pas tellement difficile pour elle. Trouver les bons enfants sans qu’ils soient blessés est nettement plus délicat. Elle a cependant décidé de faire passer la vitesse avant la préparation : en même temps qu’elle fait semblant d’accepter de laisser 1 retrouver son frère et ses sœurs, elle lance l’ordre de mission. Quels que soient les risques, elle veut arriver la première. Les Techs sont incontrolables et en savent beaucoup trop long, ils sont une menace pour son empire. S’il le faut, elle n’hésitera pas à les éliminer.

2 et 6

L’attentat a été perpétré par des HR. Il visait le président de l’Alliance.

Le fait que cet attentat ai raté est à peine abordé dans la vague de panique qui secoue tous les organes officiels et officieux de l’Alliance. L’impensable s’est produit et le chaos règne : chaque groupe ne fait soudainement plus confiance aux autres. Il y a eu piratage informatique par le Réseau, donc trahison. Chacun veut savoir qui l’a commise. Et le faire payer.

Le président lui-même prône le calme et une enquête approfondie pour trouver les responsables dans ses propres rangs : il sait que l’efficacité de tout le système est à deux doigts d’être compromise par la cavalcade générale. Mais envers les auteurs de l’attentat, il est bien décidé à ne pas faire le moindre quartier. Brisant le tabou qui empêche les organes officiels d’évoquer les HR dans les médias, il lance un grand discours improvisé où il appelle tous les citoyens – n’étant citoyens que les personnes possédant au moins un ordinateur tech -  à l’élimination pure et simple des non-citoyens. Plus tard ses attachés de presse transforment son émotion brute et ses paroles simples en une brillante démonstration comme quoi les HR vivent en parasites de la société et ne savent rien faire d’autre que de détruire. Il suffit de jouer sur certains mots-clés pour en faire les boucs émissaires de bien des malheurs de l’Alliance. La situation s’envenime rapidement, des amalgames se forment, certains accusent les HR d’avoir créé les Techs et sont persuadés que ce sont eux qui ont tenté de tuer le président.

2 et 6 sont invités à se joindre à une réunion du Conseil de Sécurité de l’Alliance, ou plutôt à être présent et à se taire. Ils sont présentés comme l’arme imparable qui permettra à l’Alliance de vaincre l’ennemi sournois. Les antiterroristes sont là aussi et triomphent : ils réclament une solution radicale depuis des années. La jeune fille a manœuvré le plus vite possible pour assister au Conseil et faire venir 6 : elle a compris que le plan qui va être proposé ici ne va pas lui plaire et veut pouvoir prendre des mesures immédiatement. Même si elle doute de pouvoir faire quoi que ce soit. Ce sont les dirigeants de tous les pays de l’Alliance qui siègent ici. Eux seuls ont le droit de vote, mais ils sont accompagnés d’une multitude de conseillers issus des plus grands organes gouvernementaux et des représentants de la SRAM. Ceux-ci, étrangement, sont les plus méfiants à l’égard des Techs.

La séance commence par un exposé précis concernant l’attentat. Il a causé bien moins de dégâts que celui que 2 a vu dans le métro, constate la Tech, il est pourtant présenté comme la pire attaque qui ait jamais été perpétrée contre l’Alliance. Andrew Burther, qui accompagne les deux Techs en tant que responsable, prend le temps de leur expliquer que la portée de l’attaque est très grande à cause de ses répercussions symboliques. On peut le voir comme ça. On peut aussi se dire que les gens ayant les moyens de se défendre fortement ont tendance à les utiliser quand ils sont attaqués eux, et à être raisonnables quand il s’agit de leurs voisins.

C’est le président Miller lui-même qui explique son projet :

« Il faut montrer que nous sommes un gouvernement fort et frapper un grand coup ! Les Ghettos HR sont des nids à terroristes qui ne peuvent être d’aucune utilité à l’Alliance ! Nous allons détruire ces rats ! »

Il s’emballe de plus en plus au fur et à mesure de son discours, négligeant les conseils qui pleuvent dans son oreillette. Finalement un regard à son vice-président l’arrête net : il sent que l’homme est prêt à intervenir et il ne tolérerait pas de se voir rabrouer devant le Conseil par un second trop ambitieux. Il reprend son calme et assène la déclaration qui le fera entrer dans l’Histoire :

« Nous allons lancer la bombe T sur chaque Ghetto de l’Alliance. C’est le seul moyen d’en finir. »

Le choc ébranle toute la salle puis très vite deux courants se démarquent et s’opposent : ceux qui approuvent et ceux qui refusent. Ceux qui approuvent sont de loin les plus nombreux. Leurs agents de communication assurent que si le plan est exécuté rapidement l’opinion publique devrait les suivre. C’est l’avantage de la bombe T : elle est propre.

La plupart des armes techs utilisent les mêmes propriétés que les armes traditionnelles, à l’exception de leurs matériaux. Mais pas les bombes techs. Celles-ci déploient de la matière tech à l’état brut sur une grande surface. Souple, impossible à détruire ni à entailler, cette matière enveloppe comme une peau chaque objet avec lequel elle est entrée en contact. Puis elle se resserre jusqu’au millième de la taille initiale de l’objet, le broyant inexorablement. Ces bombes constituent une impossibilité physique totale et bien des scientifiques donneraient leurs deux reins pour pouvoir les étudier – tandis que d’autres scientifiques réfutent purement et simplement leur existence. Ce sont des armes terrifiantes qui sont entrées dans l’imaginaire collectif sous le nom des ‘nettoyeuses’. C’est une explosion à l’envers qui effacerait tout ce qui a été construit par l’homme au lieu de le détruire, qui nierait l’existence de la cible. Après la bombe, il n’y a plus qu’à ramasser les balles de matière tech pour faire place nette. Comme si la cible n’avait jamais existée.

Les partisans de la bombe T argumentent également que le problème des Ghettos devient ingérable : au stade de haine absolue qu’ont contractés les habitants, les libérer reviendrait à condamner à mort d’honnêtes citoyens et au chaos la plupart des grandes villes, donc le système tout entier. Tandis que les garder enfermés signifie rester en permanence sous la menace de ces nids de terroristes.

Les opposants de la bombe T n’ont qu’un argument : l’humanité. Ils refusent de tuer gratuitement. L’un d’entre eux parle même de génocide.

Pour le président John Miller, il est évident qu’il ne s’agit que d’un combat contre un ennemi acharné. Il refuse de négliger leur meilleure chance de vaincre. Il lance le vote. La majorité l’emporte. La décision est prise.

« Nous lancerons la bombe T, déclare Miller.

_ Monsieur le Président, intervient un représentant des cellules antiterroristes, les piratages informatiques rendent cette opération très délicate, il faut l’effectuer le plus tôt possible !

_ De plus, ajoute un représentant de la SRAM, l’opinion publique sera de moins en moins favorable à cette solution, il faut profiter du courant favorable.

John Miller lève les deux mains dans un geste d’apaisement.

_ L’opération sera lancée dès demain. Et j’ai avec moi la meilleure des garanties contre les infiltrations et les piratages : les enfants Techs eux-mêmes s’occuperont du lancement de la bombe. Ainsi le calibrage sera parfait.

Une fois de plus le brouhaha envahie la si sérieuse salle du Conseil. Ce sera la première démonstration réelle de la puissance Tech et le président n’y va pas de main morte. 2 a traduit les négociations au fur et à mesure pour que 6 arrive à comprendre. Il lui a déjà dit que 3 et 5 sont dans un des Ghettos. Il se serre contre sa sœur. Il n’a pas peur. Il est persuadé qu’elle a une solution.

La jeune fille s’avance sur l’estrade sans qu’on cherche à l’en empêcher. Andrew Burther, interloqué, ne peut pas la rappeler à l’ordre sans donner une image d’incompétence et reste en arrière avec 6 qu’il tient fermement. 2 s’arrête devant le président Miller et se met au garde-à-vous. Elle déclare d’une voix forte :

_ Monsieur, nous acceptons de mener à bien cette opération. »

7

Sur la feuille s’entrecroisent des milliers de traits, de toutes les couleurs, aussi droits que s’ils avaient été tirés à la règle. Difficile de dire ce que ça représente. Quand Breda Johns, la nourrice de 7, lui demande ce qu’elle a dessiné, la petite fille répond simplement :

« Un pont.

_ C’est un pont que tu as déjà vu ?

_ Pas avec mes yeux. On va le construire.

_ Avec le jeune homme qui t’as déposée ici ?

_ Oui.

_ C’est bien. Vous aller le fabriquer avec quoi ?

_ Avec… je peux pas le dire.

_ D’accord. Peut-être que plus tard tu pourras m’expliquer.

_ Tu veux que je te montre ?

_ Oui, ça me ferait plaisir !

En entendant ça, Juliette va chercher les autres feuilles sur lesquelles elle dessine depuis des heures. Toutes reprennent ces traits droits de différentes couleurs, plus ou moins appuyés. A aucun moment la petite fille n’a hésité : un trait, un coup de crayon, sans réfléchir, sans s’y prendre à deux fois, sans corriger. A présent elle assemble les différentes feuilles. Breda a déjà vu des choses bien plus étranges sortir de l’esprit des enfants. Mais elle n’a jamais été aussi effrayée.

Chaque trait arrivant au bord d’une feuille est dans la parfaite continuité du trait de l’autre feuille. A présent qu’ils sont tous assemblés, l’œil parvient à distinguer un motif, un tourbillon abstrait qui fait écho dans le cœur de la femme, qui évoque une puissance démesurée et inhumaine.

_ C’est le bout du bas du pont, précise 7 fièrement.

_ Hé bé… tu as encore du travail pour tout dessiner !

_ C’est pas obligé que je dessine, précise la fillette. Mais c’est mieux. J’ai plus peur quand je dessine le pont. Je sais qu’on va y arriver. On sera tous ensembles.

_ Avec qui ?

_ Ben, avec les autres ! »

L’enfant se remet au travail. Breda l’observe encore un long moment. Juliette n’a jamais besoin de poser la nouvelle feuille à coté de celle qu’elle vient de terminer pour que les deux se joignent parfaitement. La nourrice se dit que la petite fille est sans doute une surdouée et que son travail est l’expression d’une équation mathématique. Elle sait que ça arrive. Elle a déjà été confrontée à des cas assez proches.

Mais jamais aucun ne lui a laissé une telle sensation de malaise.

4

Devant la luxueuse villa de l’acteur, 4 hésite. Il se sent un peu coupable d’avoir menti à Josh et se demande si celui-ci lui en voudra. Et, surtout, il a peur que Josh ne soit du même avis qu’une grande partie des citoyens de l’Alliance et le rejette. Bien sûr, lui utilise bien plus d’éléments techs que les habitants du 10 Johnson  Street, il y a donc plus de chances qu’il apprécie l’idée des Techs humains. Mais tout de même. 4 a peur et reste devant le portail un long moment.

Lorsqu’il réalise que différents systèmes d’alarmes tech se sont déclenchés, il ouvre la grille et fonce vers la maison pour avoir au moins une chance de s’expliquer avec Josh. Il ouvre la porte par la pensée et tombe nez-à-nez avec une femme portant un tablier qui hurle en le voyant. L’enfant crie à son tour puis lui passe sous le bras pour se glisser à l’intérieur. Il se connecte au système tech de la maison pour retrouver Josh Mallone. Ce n’est qu’à cet instant qu’il se dit que peut-être l’acteur n’est pas chez lui. Mais ce n’est pas le cas.

Il entre en trombe dans la chambre de Mallone alors qu’il est occupé à essayer un nouveau costume. La femme au tablier et un garde du corps courent à sa suite. Le garde du corps a sorti son revolver. Par réflexe, 4 se cache derrière l’acteur qui arrête les deux autres d’un geste de la main.

« C’est bon, c’est bon, insiste-t-il, je le connais.

_ Mais il est entré sans… et l’alarme a… mais c’est… bredouille la femme.

_ Je vous assure que c’est bon. Filez. Et éteignez-moi cette alarme !

_ Bien monsieur. » dit le garde du corps en entrainant l’autre.

Josh Mallone se retourne vers 4 qui lève vers de lui de grands yeux suppliants. Il est à nouveau au bord des larmes. Il a eut peur. Mais Josh lui adresse son plus grand sourire et le prend dans ses bras en disant :

« Tu es revenu ! Je n’arrive pas à le croire !

Par réflexe autant que par besoin 4 s’accroche à l’adulte de toutes ses forces. C’est encore mieux que l’accueil dont il rêvait. Josh se détache de l’enfant et le regarde, complètement émerveillé.

_ J’ai vu les informations, dit-il. C’est Victoria qui a lancé ce message, non ? Vicky. Un truc complètement fou, ça a saturé tout le Réseau.

_ Ou… oui, c’est elle. On lui a donné de l’énergie. C’est à cause des gens…

_ Et où sont Vicky et Nora ? Quel que soit leur vrai nom, d’ailleurs.

_ Elles sont dans le Ghetto ! C’est pour qu’il faut que je les sauve ! Mais je sais pas comment ! Il y a pas de Réseau là-bas ! Je peux rien faire ! J’ai peur ! Il y a Thune ! Et moi je suis parti tout seul ! Et…

_ Wow wow doucement mon grand, doucement… explique-moi tout ça depuis le début. Je vais t’aider. Bon sang, je serais ravi de t’aider ! Je suis tellement fier que tu sois revenu me voir moi !

_ Tu as été gentil. Et tu avais raison… les gens, les gens dehors, ils sont… ils sont…

Le petit garçon n’arrive pas à terminer sa phrase. Il voudrait dire que les gens sont dangereux, égoïstes, qu’ils n’offrent leur amitié que pour mieux trahir ensuite, qu’ils se haïssent les uns les autres et se torturent sans raison apparentes. C’est une réalité trop dure à admettre. Il conclut maladroitement :

_ … ils sont pas gentils.

_ Mon pauvre petit gars… ne t’inquiète pas, je vais t’aider. Mais il va falloir que tu m’explique pas mal de choses, parce que la télé ne dit que des bêtises et que j’ai l’impression que la dernière fois vous m’avez raconté pas mal de cracks.

_ Je suis désolé. C’était pour pas que tu sois triste. On arrivait pas à rester dans ta maison, il y a trop d’objets techs, au bout d’un moment ça nous rend un peu malade.

_ Il suffit de demander, on va s’installer dans une pièce sans objets techs, ma salle de méditation, aller viens.

_ Je peux avoir à manger aussi ?

_ Bien sûr, tout ce que tu veux.

L’homme et l’enfant s’apprêtent à sortir de la chambre de l’acteur quand le secrétaire de Josh frappe poliment à la porte restée ouverte :

_ Monsieur, dit-il, la police est là et demande le motif de l’alarme.

_ Bon sang, c’est vrai qu’elle est directement branchée sur le commissariat… bon, je vais leur expliquer que c’est rien. Marvel, amenez ce gosse dans ma salle de méditation et donnez tout ce qu’il veut à manger.

_ Il faut pas leur dire ! crie 4. Il faut dire à personne que je suis là !

_ Fais-moi confiance, répond Josh. Marvel, vous donnerez ensuite congé à tout le personnel, vous y compris, pour une durée indéterminée. Je vous rappellerai quand j’aurais besoin de vous. Bien sûr vous continuerez tous à toucher votre salaire.

_ Bien Monsieur. Je vous en pris, jeune homme, suivez-moi. »

Lorsque Josh Mallone le rejoint, 4 a eut le temps de remettre ses idées en place et il est prêt à expliquer vraiment ce qui se passe à son ami. Mais avant il précise bien :

« Il faut que tu me jure que tu vas garder le secret. Il y a des tas de gens qui… il faut pas… il faut surtout pas qu’ils nous retrouvent. Ce sont des menteurs. Il y en a qui travaillent avec la police et même avec les chefs de l’Alliance, les services secrets, tout ça quoi ! Il y en a qui veulent nous tuer ! Et les autres ils veulent nous enfermer alors c’est pas mieux.

_ Je te jure de garder le secret. Croix de bois, croix de fer, si je mens je vais en enfer.

4 regarde l’adulte avec des yeux ronds. Son éducation a été plutôt pauvre en formules rituelles et la plupart de celles qu’il utilisait avec 5 et les autres Techs étaient inventées sur le moment. Il finit par conclure que Josh doit être sincère. Surtout quand l’adulte ajoute :

_ Je te promets de te défendre quoi qu’il arrive. »

4 commence alors à lui raconter qui sont les Techs et ce qui leur est arrivé. Josh, qui gardait l’espoir que ces étranges enfants soient malgré tout des extraterrestres, est plutôt déçu mais comme l’excellent acteur qu’il est il ne le montre pas. L’histoire commence à ressembler à un mauvais film de science-fiction. A la fin, Mallone résume :

_ Donc, vous n’êtes pas des extra-terrestres.

_ Non. Mais on est pas des humains normaux. C’est presque pareil, non ?

_ Pas vraiment…

_ Chuis désolé, dit 4 en regardant ses mains.

L’enfant est sincère. Il sait ce que c’est d’avoir un rêve et il aurait vraiment aimé être celui que Josh attendait. L’acteur est touché par son désarroi et lui dit gentiment :

_ Mais non, ne t’en fais pas, ce n’est pas de ta faute… J’ai promis de t’aider et je t’aiderais. Fais-moi confiance. Enfin, je ne peux pas faire grand-chose, mais déjà considère cette maison comme la tienne. Et même si je n’ai pas le droit d’aller dans le Ghetto, j’ai de l’argent, et ça ça peut ouvrir un sacré paquet de portes. On va attendre que ton grand frère et ta grande sœur aient un plan, d’accord ?

_ D’accord.

_ Allons-y. D’ailleurs, tu préfères que je t’appelles Neil ou 5 ?

_ Moi c’est 4, le quatrième Techs, 5 c’est ma petite sœur qui est dans le Ghetto.

_ Désolé, je débarque dans votre histoire et je me mélange un peu les pinceaux.

_ C’est pas grave.

_ Je vais dire Neil alors.

_ Oui, c’est bien.»

4 regarde Josh avec adoration. Au moment où il désespérait, voilà qu’enfin la chance tourne en sa faveur. Josh Mallone incarne un sauveur à la perfection.

L’enfant ne se demande pas si l’apparence correspond à la réalité. Il est heureux.

1

1 avance au hasard dans les rues. Il s’en est plutôt bien sorti, à la réflexion. Maintenant, il n’a plus qu’à se connecter au Réseau et veiller à distance sur tout son petit monde, en attendant de rejoindre Sanx. Cette idée le terrifie autant qu’elle le fascine. Il aimerait demander à 2 plus de détails sur Sanx, sur ce qu’il lui a dit au moment de l’évasion, sur la façon dont il a réagit. Bien sûr ce n’est pas le moment. Elle a besoin de son aide, certainement pas de se concentrer sur ces questions superficielles.

Et même si elle avait le temps, il n’oserait pas lui demander. Il lui a caché l’importance que Sanx avait pour lui aussi longtemps qu’il l’a pu et elle en a été profondément blessée, il le sait et pourtant il ne parvient pas à changer d’attitude, il n’est pas prêt à faire savoir à sa sœur de ce qu’il ressent. Il n’est pas prêt à admettre lui-même qu’il le ressent.

Il lui faut environ une heure pour se décider. Il va commencer par voir si 2 a besoin d’aide ou d’énergie. Ensuite il cherchera où ont bien pu passer 3, 4 et 5, et trouver un moyen de se lancer à leur recherche s’ils n’ont pas réapparus. Enfin il ira voir comment vont 6 et 7. Il ne se fait pas vraiment de soucis pour eux, à part qu’ils doivent se sentir un peu seuls. Quand à 3, 4 et 5, il ne vient pas à l’esprit qu’ils puissent être réellement en danger : personne ne ferait de mal à des enfants tant qu’ils évitent de faire savoir qu’ils sont des Techs. Il ne réalise pas que dans le domaine de la discrétion 5 est définitivement grillée. Des années passées à ressentir ses frères et sœurs ont profondément ancré en lui la certitude qu’il le saurait s’il leur était arrivé un problème grave. Une certitude qui n’est pas tellement basée sur la réalité.

Debout sur le trottoir il ferme les yeux et plaque la main sur un panneau publicitaire tech plutôt bien relié au Réseau. Il prépare son esprit à affronter le courant quand il réalise que certaines voix, dans le monde extérieur, pourraient bien s’adresser à lui. Elles sont fortes. Et tendues. Ce qui est d’autant plus surprenant, se dit 1 en ouvrant les yeux, que les trois adolescents qui lui parlent se donnent l’air sûr d’eux et tranquilles. Mais on sent la tension dans leurs voix. Si on ajoute au tableau leurs petits sourires un peu cruels et leurs regards froids et méfiants, c’est… inquiétant.

1 tente de se repasser les répliques qu’il a manqué. Ils parlaient d’espace, non ? De territoire, peut-être ? Difficile à dire, il était complètement concentré sur autre chose. Il demande donc le plus poliment possible :

« Excusez-moi, je n’ai pas bien entendu, vous pouvez répéter ?

Celui qui était le plus près de lui recule en écartant les bras comme un coq monté sur ses ergots. Il clame à l’adresse de ses amis :

_ Non mais vous avez vu ça ? Vous avez vu comment il me cherche le nègre ?

Les deux autres approuvent, oui, 1 est sans aucun doute en train de chercher leur copain. Une fois sûr du soutient de ses troupes, le premier pousse le Tech en disant :

_ Tu veux que je t’explique comment ça marche ici ?

1 est plus grand et beaucoup plus fort que son adversaire et il ne bronche pas sous la bourrade. Il aimerait vraiment que l’autre lui explique comment ça marche (quelle que soit la chose désignée par ce ‘ça’) parce qu’il est vraiment largué, mais l’attitude des trois adolescents le pousse à ne pas poser la question. Ils se sont rapprochés. 1 remarque alors que l’un d’eux tient une batte de base-ball à la main.

Il décide de s’éloigner et de se connecter plus loin mais le premier adolescent l’attrape par son blouson et le retient en disant :

_ T’en vas pas comme ça petit pédé, on a pas finit tous les deux.

_ Ouais, renchérit un autre, file-nous ton fric si tu veux pas qu’on repeigne le trottoir avec ta tronche.

_ A moins qu’on te refasse le portrait quand même, intervient calmement le troisième. Elle me revient vraiment, vraiment pas, ta tronche. T’as eu tort de trainer loin de ton quartier, mec.

Le troisième a sortit un couteau de sa poche et menace le Tech. Il est sérieux. Les deux premiers jouent les caïds et se donnent l’air le plus impressionnant possible, le premier en tirant sur les vêtements de 1, le deuxième en agitant sa batte. Mais pas le troisième. Il n’aurait pas peur de passer à l’attaque. Et quand 1 commet l’erreur d’oser le regarder dans les yeux, il passe à l’attaque.

Un coup bas visant le ventre, le genre de coup qui n’est pas mortel mais qui fait horriblement mal. L’agresseur est rapide comme un serpent. Malheureusement pour lui, le Tech est plus rapide encore et lui attrape le poignet juste à temps. 1 tente de forcer l’adolescent au couteau à lâcher son arme tandis que de l’autre main il repousse violemment celui qui tenait ses vêtements. Celui-ci tombe à la renverse alors que l’autre se dégage et lui lance un coup de pied que 1 n’arrive pas à esquiver à temps. La douleur éclate dans son genou.

Autour d’eux, les passants continuent à passer, parfaitement indifférents à la bagarre. 1 ne comprend pas pourquoi il est invisible à leurs yeux. Il tente d’appeler à l’aide. Il ne sait même pas si les mots sont sortis de sa bouche. Les passants défilent dans toute leur distante froideur.

Sauf l’un d’eux qui intervient d’une voix vigoureuse :

« Police ! Tirez-vous d’ici !

1 entend le sifflement de la batte de base-ball derrière sa tête et esquive juste à temps pour ne pas se faire fracasser le crâne. La batte frappe son épaule dans un craquement sinistre. Cette fois il ne perd pas son temps à chercher à comprendre ce qui se passe, il se retourne et met ses cours de combat en pratique : d’un coup de pied il désarme son adversaire, de son bras valide il l’assomme d’un coup sur la nuque. Puis il se retourne pour faire face aux deux autres… qui se sont enfuis devant l’homme qui a dit police. 1 s’apprête à le remercier quand il remarque plusieurs détails. Cet homme n’est pas vêtu en policier. Ce n’est pas une plaque, mais une arme qu’il range à présent à sa ceinture. Cette arme est en métal classique et parait très sophistiquée. Et l’homme ne porte pas le moindre élément tech sur lui…

1 comprend que son sauveur est l’un des agents d’Edmund ou de la SRAM, quelqu’un sans doute chargé de s’occuper de lui. S’occuper de lui comment ? Il refuse d’attendre pour le découvrir. Il s’enfuit.

L’homme qui s’efforçait d’avoir l’air le moins redoutable possible comprend qu’il a été découvert. Il hésite à se lancer à la poursuite du Tech mais renonce. Il y a assez de monde sur le coup pour qu’il soit sûr que son équipe ne perde pas 1 d’une semelle ; il se demande juste comment il va pouvoir expliquer à ses chefs qu’il s’est laissé démasquer si facilement.

1 court sans se demander si l’homme qu’il a vu est à ses trousses, il sait que s’il y en a un il doit y en avoir d’autres. Il doit les semer. Et à New York, il a bien assez de moyens à sa portée pour y parvenir.

Il pirate le programme tech d’un taxi automatique à qui il fait croire qu’il part vers le sud. Il en prend un autre sur lequel il efface son image et impose celle d’une vieille femme. Ça ne suffira pas mais ça lui laisse le temps de souffler. Son genou lui fait très mal après sa course folle mais c’est surtout la douleur de son épaule qui est atroce. Il ne peut même effleurer le dossier de son siège sans la sentir le transpercer comme un poignard. Ou plutôt un sabre. Il se sent déchiré en deux.

Il a appris à se concentrer même dans les pires situations et réalise qu’il serait grand temps qu’il mette ses cours en pratique. Ses suiveurs ne lui voulaient pas de mal puisque personne ne l’a agressé. Ils se contentaient de le surveiller. Il faut donc qu’il leur fausse compagnie avant qu’ils ne se rendent compte qu’il a menti.

1 déploie son esprit dans le courant du Réseau…

Il ne se déploie pas entièrement, bien sûr. Le Tech veille à bien laisser intact la partie de son esprit qui est réellement lui. Depuis l’attentat contre le président les informations du Réseau s’agitent trop violemment pour prendre le moindre risque. Mais il lance de longs fils chacun chargé d’une instruction bien précise. Ces fils trouvent leur cible et s’y accrochent. A présent 1 est le marionnettiste d’un gigantesque pantin : le système automobile de la ville est son jouet.

Manipuler toutes les voitures serait trop complexe. Mais toutes les voitures disposent d’un système tech relié à des programmes chargés de régler la circulation. D’une pensée 1 dessine le flux de circulation et les machines se chargent gentiment de transformer ses rêves en réalité. Il dresse un barrage de voiture entre lui et ses poursuivants. Un seul n’est pas suffisant. Il trace méthodiquement un véritable labyrinthe qui rend impossible toute filature. Dans un tunnel, il change de taxi pour éviter d’être repéré par un hélicoptère ou un satellite. Puis il change la configuration du labyrinthe. Il est heureux à présent d’en connaitre par cœur, la douleur rend sa concentration de plus en plus difficile. Mais il doit faire tout ça. S’il se contentait de tracer un chemin, les hommes d’Edmund n’auraient aucun mal à retrouver sa trace.

La migraine n’est pas loin. Non, pas la migraine, mais une sensation proche. Ce n’est pas son énergie tech qui est maltraitée, c’est son énergie physique. Il s’épuise. Il va s’évanouir.

Il arrive devant l’immeuble de Sanx. Il fait entrer son véhicule dans le parking souterrain pour éviter de ressortir à l’air libre. L’immeuble est luxueux et bardé d’équipement tech. C’est facile pour 1 de s’ouvrir un chemin. Peut-être qu’on le retrouvera… mais ça sera trop tard… il préviendra Sanx de changer de cachette…

1 se tient au mur pour parvenir à franchir les derniers mètres. C’est dur. Très dur. Enfin il est arrivé.

Il ne frappe pas. Il ne sonne pas. D’une pensée il ouvre la porte. Et tombe à l’intérieur de l’appartement.

Sanx est là.

Il y a d’autres personnes, des fantômes qui n’ont aucune réalité pour 1, des spectres qui crient et le portent. Il ne leur accorde aucune importance. Sanx est là. Pâle sous son maquillage. Il est resté choqué un instant, une seconde, pas plus, puis a pris les choses en main pour qu’on ferme la porte et qu’on transporte le Tech à l’intérieur. L’un de ses amis présent est étudiant en médecine, il est d’office chargé de s’occuper de 1. Un autre ami proteste par peur de la police. Il est réduit au silence d’un seul mot, sans que Sanx ne lui fasse l’honneur de le regarder. Le jeune homme a pourtant peur lui aussi.

Le manche d’un couteau dépasse de l’épaule de 1 qui a perdu des flots de sang.

Sanx refuse d’envisager l’idée de l’abandonner à son sort.

L’étudiant en médecine ne perd pas de temps et commence à soigner le blessé. Les autres sont gentiment mais fermement mis à la porte par Sanx.

« Il va falloir l’emmener à l’hôpital, dit Leyman à Sanx. Il a perdu trop de sang et je n’ai pas de quoi le recoudre.

_ Pas l’hôpital, c’est trop dangereux. Tu ne connais personne qui fait de la médecine au black ?

_ Chirurgie esthétique, mais je ne sais pas si…

_ Ca ira. Appelle-les et dis-leur que je paierais. » dit Sanx d’une voix autoritaire. Tandis que l’étudiant s’exécute, il se penche vers 1 et lui murmure :

_ Hé, tu m’entends ? Tu es encore avec nous ?

1 l’entends. Mais il n’est pas sûr d’être avec lui. Sa voix lui parait si lointaine. Si étouffée. Et la douleur est trop grande.

Le Tech parvient à gémir quelque chose qui pourrait passer pour un ‘oui’ auprès d’un public indulgent.

_ C’est bien mon grand, l’encourage Sanx. On va te transfuser. Donne-moi ton groupe sanguin.

1 tente de répondre, échoue, se concentre sur ses cordes vocales, retente. Sa voix ressemble à un râle.

_ Pas de sang… je suis Tech…

_ Merde ! Comment on peut te soigner alors ?

_ J’ai… quoi ?

_ Un coup de couteau, tu as perdu du sang et on dirait bien que tu as quelques os pétés.

_ Il faut… re… fermer… le reste… se fait… tout seul… juste… attendre…

Sanx hésite puis rappelle Leyman.

_ Laisse tomber le chirurgien, tu vas juste le rafistoler avec ce qu’on a à bord.

_ Quoi ? Mais il va…

_ Ecoute, c’est compliqué, alors je t’expliquerais plus tard, d’accord ? Maintenant dis-moi de quoi tu as besoin. Je vais t’aider.

L’étudiant reste figé un moment puis se décide. Il ne connaissait même pas Sanx avant ce soir. On lui avait dit qu’il était spécial, et effectivement il l’est. Mais Leyman serait incapable de dire ce qu’il a qui lui donne une telle autorité. C’est quelque chose de plus compliqué que son apparence. Une manière d’être…

Il ne prend pas le temps de creuser le mystère et s’occupe de son mieux du blessé.

Posté par Luma à 20:34 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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