dimanche 31 août 2008

Entre Bois et Béton ****

Histoire avec Matthieu, précédant "Jeux de sorcières" et "Cavalcade"

Ecrite dans le cadre du troisième marathon deslyres : http://marathondeslyres.over-blog.com/categorie-10477841.html

Entre bois et béton

J’aimerai vous raconter une histoire. J’imagine que vous ne la croirez pas. Peu importe. Pour moi l’essentiel est de la transmettre. Ensuite, mes chers lecteurs, vous pourrez en faire ce que vous voudrez.

Cette histoire m’est arrivée il y a cinq ans (et là je sais que je tue le suspense en avouant qu’à la fin je suis toujours vivant), dans ma minuscule ville natale, Mayeur. J’avais un peu plus de quatorze ans, j’étais en fin de troisième, et je savais déjà que j’étais spécial, même si j’ignorais à l’époque à quel point. Je l’avais découvert en rejoignant un groupe de fans de l’occulte, des marginaux dont l’occupation principale consistaient à s’habiller tout en noir et à faire des expériences de télépathie et de tournage de tables. Bien sûr ça ne marchait jamais, et on ne peut pas dire qu’ils avaient la cote au collège.

Pourquoi je suis allé voir ces loosers ? Principalement, par envie de changer d’air. De tenter quelque chose d’autre. Et surtout, quelque chose que Matt ne faisait pas. Matt était mon meilleur ami depuis le CE2, on aimait les mêmes activités, on était dans la même classe, on avait les mêmes amis, et  je l’adorais. Mais quoi qu’on fasse, il était meilleur que moi, plus intelligent, plus rapide, plus drôle, plus compréhensif, plus beau. Même son prénom est  plus classe que le mien. Car moi je m’appelle Matthieu.

Vous avez déjà essayé d’être le second rôle permanent de votre propre vie ? Croyez-moi : ça use.

Donc, par curiosité, pour changer d’air, pour être un jour le centre d’attention, somme toute c’est par hasard que je suis allé au Club de l’Occulte. J’aurai aussi bien pu me mettre au tir à l’arc ou à faire des jeux de rôle sur Internet. Quoique… comme dit la sorcière dans Holic : « Le hasard n’est pas de ce monde, tout n’est que fatalité » (quoique je ne suis pas sûr que ce soit bien traduit). Peut-être que c’est la magie qui m’a attiré vers eux et personne d’autre. Quoi qu’il en soit, nous avons découvert tous ensemble – et je pense que j’ai été plus surpris qu’eux encore – que d’une, la magie existe. Et de deux, que j’étais doué pour ça. Très doué, même. Un véritable génie, de mon point de vue et de celui de mes camarades qui ne se lassaient pas de m’admirer et de me flatter pour que j’accomplisse, dans leur intérêt ou simplement pour le fun, mes petits tours. Moi qui voulais être le centre d’attention, j’étais ravi. J’étais fier, j’étais grand, j’étais invincible, un super-héros, un demi-dieu, un Magicien.

Enfin c’est l’impression que j’en avais. Aujourd’hui, bien sûr, je ne peux que ricaner en pensant au petit con que j’étais et à ses tours de passe-passe, qui croyait être le seul véritable sorcier du monde.

Ma spécialité, c’était la télépathie. Je ne lisais pas vraiment dans les pensées, pas comme si c’était un livre avec de phrases et des mots clairement énoncées, c’était davantage comme de l’empathie extrêmement poussée. Une fois que je ressentais l’esprit de l’autre, je pouvais le modifier. Au début, sur mes copains prêts à me servir de cobayes (j’ai honte aujourd’hui de penser à tout ce que j’ai pu faire subir à ces pauvres gamins… mais ils étaient volontaires), j’ai essayé d’inscrire les pensées et les idées de mon choix en appuyant comme un bourrin. Tout ce qu’ils recevaient, c’était une migraine carabinée. Puis j’ai compris qu’il y a, dans un esprit humain, tout ce qu’on veut pour manipuler les gens. Il suffit de trouver le bon point d’appui et de faire basculer le tout. L’amour devient haine, le dégout devient l’intérêt, l’ennui devient la passion : les émotions les plus opposées sont souvent placées côte à côte dans l’esprit, et une fois qu’on fait basculer les émotions, les pensées suivent pour tenter de les justifier. J’ai appris à faire remonter à la surface des idées et des images datant de l’enfance, des principes négligés, n’importe quoi qui fait parti de la personne mais qu’elle met généralement de coté. Je ne pouvais pas changer sa structure, mais j’arrivais quand même à des résultats intéressants et, comme je l’ai déjà dit, je me prenais pour le roi du monde.

Bien, maintenant que je me suis longuement présenté et que j’ai bien expliqué à quel point j’étais spécial, nous pouvons enfin commencer l’histoire proprement dite.

Ce soir-là – on était en mars ou en avril, un truc comme ça – j’étais très occupé à tourner en rond dans le salon et à rendre ma mère à moitié folle. J’étais électrisé, un état qui m’arrivait de plus en plus souvent quand j’avais forcé sur mes pouvoirs : je me retrouvais incapable de faire une activité et incapable de me reposer, bouger m’épuisait et rester immobile me donnait l’impression d’être piqué par des aiguilles, j’attrapais un livre pour le jeter ailleurs, je déchirais les pages des magazines, j’allumais la télé et zappais à toute allure tout en pestant, je m’asseyais n’importe où pour me lever aussitôt, bref j’agitais beaucoup d’air en vain. Ma mère a fini par me mettre dehors avec pour mission de faire une grande balade histoire de me calmer. J’ai bien sûr hurlé à l’abus de pouvoir et à la tentative d’infanticide, mais au fond je crois que je n’étais pas si mécontent de changer de décor. Quand j’étais dans cet état, j’étais incapable de penser normalement, tout se bousculait, et mieux valait filer avant qu’elle ne me force à faire mes devoirs – qui se seraient terminés par un grand hurlement avec jet de cahier par la fenêtre.

Nous habitions en appartement, dans un immeuble assez classe pour posséder un petit espace de verdure à ses pieds, mais pas d’arbres. Hors, j’avais toujours eu un bon feeling avec les plantes en général et les arbres en particuliers, et je me suis mis en tête ce jour là qu’ils arriveraient à me calmer. Et puisque que j’étais censé faire un tour, autant donner un but à mes pas. J’ai marché, désespérément entouré de béton, un peu au hasard, allant d’un coté et revenant de l’autre, mon sens de l’orientation aussi déboussolé que le reste de mon pauvre cerveau, jusqu’à ce que je me retrouve dans les bois. Rien de moins magique à première vue.

Un petit bout de forêt en friche qui paraissait déplacé ici, entouré par la zone industrielle, la voie rapide et une poignée d’immeuble. Un terrain sans doute déjà découpé en lotissements prêts à être vendus. En attendant les abords des arbres servaient de décharge sauvage – et plus si affinité, à voir le nombre de canettes de bière vides et de capotes usagées qui trainaient. C’était aussi l’endroit où les gosses du voisinage pouvaient faire des bêtises de gosses en attendant de s’intéresser aux bières et aux capotes. Assez dégoûtant.

Mais tout ce qui m’importait, c’est qu’enfin, émergeant avec une magnifique indifférence des détritus jetés à leurs pieds, il y avait des arbres.

Mon histoire d’amitié avec les arbres remonte à très loin, j’ai toujours trouvé ces bestioles-là sympathiques. Sans les connaitre d’un point de vue de jardinier – il y a sans doute des milliers de gens capables de les classer, de nommer leur espèce, de les étudier. Mais moi qui ne connais pas leurs noms, je saurais pourtant les désigner avec plus d’exactitude que n’importe qui d’autre. Je les sens, je les ressens, je perçois leurs caractères d’une manière étrangement proche du goût, plus que leurs caractères, d’ailleurs, leurs luttes, leurs tourments, leurs victoires, je sais les rayons de soleil volés par leurs voisins, je sais le lent travail nourricier des racines, je sais la sève envoyée pour faire bourgeonner la branche moribonde. Le bien et le mal sont inconnus de ces créatures qui se contentent de vivre pour ne pas mourir. Nous les humains pensons que notre agitation est très importante, oubliant que la vie n’est qu’un accident chimique à répétition. Les arbres ne pensent pas, ils sont, ce que toute la philosophie humaine nous présente comme la panacée de la sagesse.

Evidemment, je ne me faisais pas ce genre de réflexions à l’époque. J’étais content de les voir, point. Je me suis avancé avec précaution au milieu des détritus – avec autant de précautions que j’étais capable d’en prendre dans mon état fébrile, autant dire que je me suis méchamment écorché à tout ce qui dépassait à portée de mes jambes – et j’en ai enlacé un. Il s’en fichait un peu que je sois là, mais je ne le gênais pas. Il m’a accueilli sans mal. Il respirait par les feuilles et j’avais envie de respirer comme lui, autrement. J’ai regardé ses branches entremêlées comme des synapses, fines et cassantes, portant un casque de feuilles que le soleil rendait si claires par transparence. J’ai arrêté de trembler. J’étais bien.

Au bout d’un moment, je me suis imaginé ce que mes copains diraient en me voyant rouler un patin à un arbre, j’ai explosé de rire et je l’ai lâché. Il était aussi indifférent à mon absence qu’à ma présence. J’aurai pu, j’aurai dû rentrer chez moi. Au lieu de ça, j’ai préféré marcher un peu dans le bois. Il n’y avait pas de chemin et je me suis faufilé de mon mieux entre les ordures et les buissons. Pourquoi j’ai eu envie d’aller là, ce soir-là ? Maintenant, c’est facile d’imaginer qu’on m’a attiré par magie. Mais en fait je n’en sais rien. Plus j’avais du mal à me frayer un chemin, plus je persistais. Très vite j’ai quitté la décharge. Je suis allé là où personne ne va jamais, hors des sentiers, hors des jolis parcs, dans un bout de terrain sauvage et hostile si je le regardais d’un point de vue humain, mais exubérant de vie si je laissais parler mes autres sens. Je trouvais tout magnifique. J’ai avancé longtemps, ça devenait de plus en plus facile. J’ai franchi une petite mare glauque en équilibre sur une planche. J’ai grimpé sur un tronc effondré dont l’écorce moisie s’est détachée sous mes mains. J’ai vu les luttes féroces des arbres pour la lumière et l’eau et j’ai trouvé ça passionnant. Et à force d’errer, j’ai trouvé ce que j’étais venu chercher.

Il faisait au moins douze mètres de haut. Son tronc était gris et recouvert de mousse blanche, ses branches énormes se déployaient à partir des deux tiers de sa hauteur, ses feuilles étaient trop dispersées pour former un écran capteur de lumière. Il n’en avait pas besoin. Il dominait toute la forêt. Je me suis approché et j’ai plaqué mes mains sur son écorce craquelée. Il était puissant et son énergie était extraordinaire. Sa sève circulait avec la force d’un torrent. Un sacré bestiau.

Mais lui, contrairement à celui que j’avais vampirisé tout à l’heure, réagissait à ma présence.

J’ai mis d’ailleurs un moment à m’en apercevoir. Je m’étais assis à ses pieds, plongeant mes doigts dans la terre entre ses racines, quand j’ai eu envie d’essayer la télépathie avec lui. Histoire de voir ce que ça donnait. Je n’aurais jamais pensé qu’il ait réellement un esprit.

Et pourtant si. Un esprit à l’image de son âme et de son corps : colossal et puissant. Pas particulièrement bienveillant ni hostile – pas en suivant mes critères habituels – mais il était conscient de ma présence et y réagissait. Il voulait savoir qui j’étais et ce que je venais faire ici, de quoi j’étais capable et à quoi je pouvais lui servir. Je n’ai pas eu à répondre. Moi, le lecteur d’âmes, j’ai été lu à mon tour par cette intelligence si différente, étudié, analysé, jugé selon des critères qui m’échappaient totalement. Au final, l’Arbre-Gardien m’a plutôt trouvé à son goût. Il m’a dit que je pourrais lui être utile. Il m’a invité à visiter son royaume. Celui dont il est à la fois le portail et la clé, le cœur des arbres et les esprits des bois, qui sont d’habitudes interdits aux humains. J’étais monté à son sommet et je voyais une immense forêt s’étendre aux alentours, effaçant les pauvres constructions humaines et le vacarme de leurs voitures, je voyais un contenu plus grand qu’un contenant, des milliers de secrets fascinants m’étaient offerts en cet instant…

Un cerveau humain – même doué, ce que j’étais, et je le dis sans me vanter – ne peut pas intégrer autant de choses en si peu de temps, surtout des informations inscrites par un esprit dont le fonctionnement était si étranger au sien. Je me suis souvenu de certaines choses, mais j’ai été incapable de me rappeler comment je me suis retrouvé chez moi, pieds nus, boueux, écorché partout, alors qu’il faisait nuit noire. Mes parents étaient furieux et angoissés, je leur ai raconté une histoire de racket et de fuite dans la décharge sauvage, et ils ont décidé de porter plainte. Je n’ai même pas essayé de les dissuader. J’étais épuisé et j’avais déjà beaucoup de choses auxquelles penser.

Avec les autres membres du club, on avait essayé de trouver des explications plus ou moins logiques et assez paranormales pour expliquer mes dons. Mais ce que nos théories pouvaient expliquer de la télépathie n’avait rien à voir avec ce monde caché que j’avais découvert, ni avec l’Arbre-Gardien. Je pensais aux contes de différentes cultures qui comportent souvent des esprits de ce type. Et si tout ça était vrai ? La seule explication qu’il me restait, c’était l’explication impossible : la Magie, pas les pouvoirs psychiques ni les spectres avec tous leur cortège de minables petites règles, mais la Magie des romans fantastiques, capable d’absolument tout pour celui qui peut l’utiliser. Cette idée me plaisait beaucoup. Mes possibilités, qui me paraissaient déjà énormes, s’agrandissaient encore. Je me suis endormi dans cette idée radieuse.

Le lendemain, ça a été dur de se lever pour aller au collège, d’autant plus que pour une fois mes parents m’avaient autorisé à sécher. Mais je voulais parler de tout ça aux autres.

A peine arrivé, Matt est venu me voir :

« Salut ! Comment tu vas ?

Il y avait un certain temps qu’il ne me faisait plus de remarques sur mes cernes de zombi, mon épuisement ou ma surexcitation, et tout ce qui trahissait plus ou moins mon secret. Il savait que je ne lui répondrais pas. Mais tous les jours il venait scrupuleusement me poser la question, avec un regard qui indiquait que si aujourd’hui je voulais lui en parler il était prêt à m’écouter, et tous les jours la honte me serrait la gorge et je me jurais de bientôt tout lui révéler. Le pire, c’était que Matt était sans doute la personne au monde en qui j’avais le plus confiance. Mais une jalousie absurde me faisait taire sur toutes mes activités occultes. J’avais la certitude que si jamais il savait que j’avais des pouvoirs, s’il essayait les mêmes expériences que moi, il se montrerait plus doué dans ce domaine-là aussi.

J’ai répondu que tout allait bien – malgré les griffures qui me zébraient le visage – et il a fait semblant de me croire.

Le mensonge tenait une énorme place dans ma vie et prenait beaucoup de mon temps. Matt essayait pourtant de partager quelques instants avec moi sans me harceler de questions et j’appréciais ces moments de paix, loin de mes préoccupations habituelles. Malgré tous mes faux bonds et mes mensonges flagrants, je le considérais comme mon meilleur ami et j’étais heureux qu’il ne m’ait pas laissé tomber.

Notre club de l’occulte était composé de cinq membres sans me compter, dont deux faisaient partie de ma classe. Ces idiots n’ont rien trouvé de mieux que d’arriver en retard et ils étaient trop loin de moi pour que je puisse leur parler avant l’intercours. J’ai failli leur envoyer un message par la pensée mais tout ce que je voulais dire était trop complexe et trop extraordinaire – même pour nous – pour que je sois sûr de le transmettre correctement. Quand à envoyer un papier, c’était risible : Eddy et Alexia ne brillaient pas par leur intelligence et en lisant un truc du genre ‘j’ai trouvé un autre monde au sommet d’un arbre’, ils allaient penser que j’étais définitivement devenu cinglé.

A coté de moi, Matt faisait semblant de se concentrer sur le cours, mais il savait que je voulais leur parler, qu’avec eux je ne ferais pas semblant que tout était normal, et il a finit par me demander l’air de rien :

_ Vous allez encore sécher ?

_ Faut juste que je leur parle. Ça sera pas long.

_ Ça ne doit jamais être long. Et après…

_ Je veux juste leur parler. Je te jure.

_ Je sais que c’est ce que tu veux. Mais après, souvent, tu te retrouve obligé d’aller faire va savoir quoi va savoir où. C’est con que ce soit même pas ce que tu veux au départ.

_ Ecoute, je peux pas t’expliquer, mais….

_ Oui, oui, je sais. Un jour. Tu as promis.

_ Ouais. J’ai promis. Mais là…

_ T’as pas le temps.

Il connaissait mon laïus par cœur et sa patience m’exaspérait. Je me sentais déjà suffisamment coupable comme ça. A mon tour j’ai fais semblant de me concentrer sur le cours. Histoire-géo, la prof a fait circuler des cartes à colorier. Bien sûr je n’avais pas mon livre ni mon cahier, j’aurais été incapable le matin même de dire quels cours j’allais devoir affronter. Matt m’a prêté son livre, une feuille et des crayons de couleur sans que je lui demande, mais j’ai continué à l’ignorer. J’ai réfléchit à la manière dont j’allais présenter les choses aux autres. Ça n’allait pas être facile de leur faire comprendre ce que j’avais vécu. Tout en me perdant dans mes souvenirs, je me suis mis à gribouiller sur la carte. Je me souvenais du Royaume de l’Arbre-Gardien et ça me faisait sourire tout seul. Je ne regardais même plus ma main, dessinant aussi machinalement que si j’avais été au téléphone. Je ne me suis même pas aperçu des coups de coude de Matt et j’ai poussé un véritable cri quand la prof m’a brusquement fait redescendre sur terre en criant :

_ C’est quoi ça ?

Ce qu’elle brandissait, c’était ma malheureuse carte que j’avais recouverte de stylo bille noir. J’étais stupéfait en regardant mon œuvre. C’était une carte aussi, à sa manière. La carte du Royaume. Par réflexe j’ai tendu la main pour la récupérer, ce qui n’est jamais une bonne idée quand on se fait engueuler et qu’on écoutait même pas les reproches. La plupart des profs savaient qu’avec moi, ils pouvaient y aller fort, les remarques me glissaient dessus sans m’atteindre plus de trois secondes (dans le meilleur des cas). A l’époque, j’avais tout simplement trop de choses en tête. J’ai grimacé en voyant mon dessin partir à la poubelle après avoir été furieusement roulé en boule par la prof. Je n’ai rien dit, déjà heureux d’échapper à la colle. Elle m’a donné une autre carte vierge et j’ai été à peu près correct jusqu’à la fin de l’heure, après quoi je n’ai eu qu’un signe à faire à Eddy et Alexia pour qu’ils sachent qu’ils devaient m’attendre et qu’on avait du boulot. Matt m’a dit :

_ Je te prendrais le prochain cours. Vas-y.

_ Merci. »

J’étais sincèrement reconnaissant en lui disant ça. Il tentait de sauver mes résultats scolaires et ce qu’il me restait de vie sociale, il arrivait même à rassurer mes parents. D’un certain coté, c’est grâce à lui que je pouvais faire autant de choses sans avoir à en subir les conséquences.

Eddy et Alexia attendaient comme toujours que tombe ma Sainte Parole. Au départ, eux et les autres (Simon, Isabelle et Romain) me faisaient croire qu’ils comprenaient parfaitement mes dons et savaient pourquoi je les avais. Ça n’avait pas tenu longtemps. Leur adoration par contre est une attitude qui a longuement marqué nos rapports – leur adoration et leur peur. A l’époque, j’aimais ça, ce petit frisson de pouvoir. Une autre chose qu’il m’était impossible d’avouer à Matt.

« J’ai besoin de vous pour tracer une carte et trouver à quoi elle correspond.

Au début je voulais leur expliquer exactement ce que je cherchais, mais je ne le savais pas moi-même et je pensais qu’ils seraient beaucoup plus motivés s’ils avaient le temps de s’imaginer tout et n’importe quoi. Le temps que je parvienne au bout de ma tâche et que je revienne à moi, les autres nous avaient rejoins et échangeaient leurs hypothèses sur ce que je pouvais bien être en train de faire. Ce qui était justement la question que je voulais leur poser. Je leur ai juste demandé :

_ Alors ? Vous en pensez quoi ?

_ Ça  vient d’où ? m’a demandé Simon. D’un mort ?

_ Non. S’il vous plait, regardez bien avant de dire, je ne veux pas que vous soyez influencés.

_ C’est une spirale, a fait remarquer Alexia.

En effet, le chemin qui se tortillait entre les obstacles traçait bien une spirale, ce qui ne nous avançait pas. J’ai tout de même approuvé. Alexia avait fait parti des cobayes sur lesquels j’avais testé la télépathie, et je savais que sous son air de gamine tuberculeuse se cachait une personnalité qu’on n’aurait pas envie de croiser la nuit dans une ruelle déserte. Je ne savais jamais trop comment réagir avec elle. Dans l’ensemble je me contentais d’éviter de la contrarier.

_ On dirait un chemin, a dit Simon en désignant une tache du doigt, un chemin dont chaque tournant est marqué par une espèce particulière d’arbre. Ils ont l’air tordus, mais grâce à ça on voit leurs caractéristiques.

Simon a intégré le club par que c’était un paria plus doué pour le français que pour les relations humaines. Je l’aimais bien – ce que je ne lui ai jamais dis pour ne pas qu’il me colle. Eddy a commencé à se moquer de lui et partir dans un de ses délires concernant les cercles de l’enfer dont il connaissait tous les supplices, qu’il nous ressortait avec un sourire pervers. Je lui ai coupé la parole pour expliquer que Simon avait sans doute raison puisqu’il s’agissait de la carte d’un pays, un Royaume caché dont j’ignorais le nom. Leurs regards admiratifs m’ont dissuadé d’avouer que je le connaissais grâce à un arbre. De toute façon ils s’en fichaient. Tout ce qui les intéressait, c’était d’y aller et qu’est-ce qu’ils pourraient y trouver.

_ Eh, du calme les gosses ! Pour le moment, personne n’y va. Vous allez faire des photocopies et ce soir tout le monde va chercher où ça peut bien être. On y va prudemment, ok ?

_ Mais tu connais l’entrée ? m’a demandé Isabelle.

_ Oui. Mais on ira quand on sera bien préparés. »

Mon autorité a suffit à les convaincre – même si Isabelle pensait que j’inventais en partie pour me rendre encore plus intéressant, elle n’osait plus en parler devant les autres de peur de se faire lyncher.

La vérité, c’est que j’avais besoin d’eux pour savoir où j’allais, et que je n’avais pas la moindre intention de les y emmener.

Et le soir même, tandis que je tournais dans mon lit, la tentation d’y retourner se faisait de plus en plus grande. J’avais toute la nuit devant moi. Et l’Arbre-Gardien avait parut plutôt bienveillant. Autant dire que je ne risquais rien. Plus je me repassais les évènements, plus j’étais persuadé que ce n’était que le début d’une aventure formidable dont j’allais être le héros, une de ces aventures de fictions qui ne peuvent se terminer qu’une fois que le Bien a triomphé du Mal et que le héros a délivré la princesse. Et que me donner toutes les indications pour trouver ce fameux Royaume revenait à me confier une mission à accomplir.

Aujourd’hui, j’ai appris à ne plus me mentir à moi-même et à voir les choses telles qu’elles s’offrent à moi et pas telles que j’aimerais qu’elles soient. A l’époque, j’arrivais très bien à m’auto-persuader quand je voulais transgresser un interdit. Et la magie m’appelait. En m’ouvrant à elle, en l’utilisant, j’avais laissé un passage à la magie des arbres. Ils me tenaient. J’aurais inventé n’importe quoi pour céder à leur chant. C’est ainsi que j’ai appris quel effet faisaient mes propres sorts de persuasion. On est certain d’avoir le choix et de prendre nous-mêmes une décision absolument évidente. Et en fait non.

Je me suis levé sans faire de bruit, j’ai enfilé une paire de chaussures et je suis parti dans la nuit.

J’avais gardé la carte originale que j’avais dessinée le matin même, mais je n’en avais vraiment pas besoin. Une fois dépassé la décharge, j’ai reconnu tout de suite le premier repère. Un arbre parmi les arbres qui n’avait rien de spécial et pourtant j’étais absolument certain que c’était lui. Je l’ai laissé sur ma droite et j’ai continué. J’ai longé un moment la voie rapide sans remettre une seule fois mon instinct en question, je savais que le deuxième repère était proche. Celui-ci était un arbre en fleur magnifique. J’ai commencé à m’enfoncer dans les bois. L’un après l’autre, les repères défilaient, l’un dont le tronc et les branches ondulées ressemblaient à des algues statufiées, l’autre vertigineux et resserré sur lui-même comme un gratte-ciel des bois, un arbre séparé à la base en deux troncs qui s’enlaçaient et s’entremêlaient, un arbre qui pour éviter les autres avait poussé en forme de coude de parapluie, un arbre creux…

Et je tournais le long de la spirale, sachant que c’était le seul chemin qui me permettrait d’entrer dans le Royaume – si je ne l’avais pas rêvé. Les royaumes magiques ne se cachent pas entre la voie rapide et Super U, tout le monde sait ça. Et pourtant…

Lorsque j’ai atteint le centre, j’ai su que j’y étais, dans cet autre monde, qui n’était même pas un monde complet, juste un ailleurs qui ne dépendait pas de l’espace, le premier des innombrables recoins de notre monde que j’ai découvert. Un arbre immense dont les longues branches descendaient en coupole jusqu’à terre se tenait devant moi. Sans hésiter j’ai écarté les feuilles comme si c’était un rideau et je suis entré.

Il faisait sombre sous l’immense tente formée par cet arbre. Ses branches descendaient à la verticale mais s’arrêtaient au-dessus de ma tête en stalactites menaçantes. Au fond le tronc noueux fourmillait de créatures que je n’arrivais pas à distinguer. Jusqu’à ce que d’énormes lucioles se mettent à éclairer la scène et que mes derniers espoirs de m’être monté la tête pour rien ne s’envolent.

Ils étaient des milliers, tous ceux que le folklore et les légendes appellent le petit peuple, sortant de terre ou perchés sur les branches, des minuscules farfadets grimpés sur des oiseaux ou des renards, d’horribles bestioles griffues qui avaient l’air de croquer trois enfants à chaque petit déjeuner, des chats perchés sur deux pattes et tentant d’attraper les petites fées aux ailes de libellules, des petits hommes à tête d’oiseau ou de scarabée, des femmes-plantes ou des plantes-femmes, des animaux au regard trop intelligent…

Ils me guettaient, installés autour du trône parmi leurs trésors.

Sur le moment, fasciné par leur existence, je n’ai pas prêté attention à ces trésors, ce n’est que plus tard en revoyant toute la scène que j’ai compris que quelque chose clochait. C’était beau, c’était clinquant, ça brillait… mais l’or et les pierres précieuses se mélangeaient au verre et au plastique, la peinture dorée s’écaillait sur des morceaux de porcelaines, les papiers d’emballage étaient entortillés sur des cailloux, les écrans de vieilles consoles de jeu clignotaient. Tout cela n’était que du tape à l’œil qui aurait dû choquer au milieu des fleurs et des feuilles qui décoraient les quelques espaces laissés libres.

Je n’avais rien remarqué, d’une part parce que mon attention était largement attirée ailleurs, d’autre part parce que tout le petit univers qui s’était réfugié sous cet arbre me paraissait sur le coup parfaitement naturel. J’étais plus curieux que surpris et très vite j’ai répondu aux saluts et aux révérences avec beaucoup de politesse. Je les trouvais étranges et fabuleusement intéressants, et je n’avais pas peur. Plus tard, j’ai compris que cet effet était voulu, que ces créatures jouaient avec mes émotions et manipulaient mes désirs aussi facilement que je le faisais avec les autres humains. Mais c’était ma toute première rencontre avec des créatures magiques, je découvrais à peine la réalité de toutes les légendes de mon monde si gris, il ne m’est tout simplement pas venu à l’idée qu’ils en savaient tous beaucoup plus long que moi sur la magie. Comme je l’ai dit, je me prenais pour le roi du monde. Cette rencontre a été la première vraie claque à remettre sérieusement mes prétentions en cause. Cette rencontre et surtout le pacte qui en a découlé.

Au centre se trouvait le tronc de l’arbre et le trône, ou plutôt le tronc utilisé comme trône. Il était tordu et noueux, il plongeait dans la terre en formant milles bosses qui cascadaient dans le plus grand désordre et rejaillissaient en racines torturées aux endroits les plus inattendus. Son creux principal servait de siège majestueux à une Reine. La Reine. J’ai réussi à ne pas mettre de majuscule au trône, mais la Reine ne peut s’en passer, tout comme elle ne peut se passer de son titre que pourtant personne ne lui donnait. Je ne sais pas à quoi elle ressemblait réellement – d’ailleurs toutes les créatures qui m’entouraient avaient sans doute modifié leur apparence par magie – mais je l’ai vue grande, noble, et d’une beauté surpassant tous les visages humains que j’avais jamais vus. Les personnes très belles sont entourées d’un charme, d’une grâce qui forme une aura de sublime autour d’elles. La Reine paraissait composée uniquement de millier de ces auras. Je ne parvenais pas à distinguer la forme de son visage ni celle de son corps. Je n’avais que la certitude de sa beauté absolue gravée en moi.

Les autres m’avaient laissé un chemin libre jusqu’à elle et des centaines de papillons s’accrochaient à mes vêtements pour me tirer plus vite en avant. Une fois devant le trône je me suis incliné respectueusement. Pas plus. Leurs sorts pouvaient me désorienter, mais pas transformer ma personnalité, et je ne suis pas le genre de gars à mettre un genou à terre.

La voix de la Reine était semblable à son apparence : impossible de distinguer son timbre, mais elle était sublime. Elle me demanda :

« Matthieu, humain et mortel, es-tu un grand sorcier ?

Je n’ai jamais été modeste que par prudence, et je lui répondis en toute sincérité :

_ Oui Majesté.

_ J’ai une tâche à te confier. Mon peuple a besoin de toi. Acceptes-tu de nous aider ?

J’ai honte aujourd’hui de penser à ma naïve confiance en moi lorsque j’ai répondu sans hésiter :

_ Bien sûr ! Je ferais tout ce que vous voudrez !

_ Tout ?

_ Si j’en suis capable, je veux vous aider. Qu’est-ce qui vous arrive ?

_ Mon enfant a été volée. Elle est dans ton monde de mortels, ce monde gris et puant, barricadé de béton, protégé par le fer et les métaux assassins.

_ Quoi ? Qui vous a fait ça ?

_ Nous l’avions confiée à des humains et à présent ils refusent de nous la rendre.

En entendant ces mots, ma première réaction a été la jalousie : d’autres humains avaient été admis à entrer dans ce Royaume caché, des gens qui avaient si bien gagné la confiance du petit peuple que la Reine leur avait confié sa fille. Mais ils avaient été indignes de cette confiance, ce qui me donnait l’occasion rêvée de faire mes preuves et de gagner l’amitié de la Reine, qui me paraissait très précieuse. Je n’avais pas réalisé qu’ils étaient prêts à faire confiance à n’importe qui puisqu’ils n’hésitaient pas à faire appel à moi, un adolescent ignorant leur existence à peine cinq minutes plus tôt. L’expérience m’a appris depuis qu’au regard des normes humaines, le petit peuple est essentiellement composé de créatures parfaitement irresponsables. D’une certaine manière, c’est ce qui fait leur charme.

_ Vous voulez que je retrouve votre fille ? Vous ne pouvez pas sortir d’ici ?

_ Rends-moi ma fille, ramènes-la moi, c’est notre princesse.

_ Vous savez où elle est ?

_ Retrouve-la !

_ Comment ? Il faut que je sache où chercher ! Comment s’appellent les gens qui vous l’ont volée ? Où ils habitent ?

_ J’ai besoin d’avoir confiance en toi, Matthieu le sorcier mortel. Partage notre repas.

_ Mais…

Mais la logique humaine n’est pas la logique du peuple des bois et au lieu de me fournir ne serait-ce que les bases pour commencer ma quête – ou plutôt mon enquête – ils ont apporté des plats à l’odeur délicieuse. La Reine en  a pris une bouchée et n’a plus rien dit tant que je n’en ai pas fait autant. J’ai supposé que c’était le protocole normal et j’ai mangé. Elle m’a fait jurer de revenir avant un mois et je n’ai pas cherché à comprendre, la bouche encore pleine, j’ai juré. Puis on lui a apporté un gobelet d’or dans lequel elle a but une gorgée, après quoi elle m’a fait boire à mon tour un vin sucré jusqu’à en être écœurant. Elle m’a fait jurer de ne revenir qu’accompagné de sa fille et à nouveau j’ai juré. Trop vite. Ce n’est qu’après que j’ai compris que je m’étais engagé à réussir avant un mois… J’ai tenté de protester :

_ Mais si je ne l’ai pas encore retrouvée, il faudra me laisser plus de temps, je ne peux pas réussir l’impossible !

_ Tu es un sorcier, oui ou non ?

Je me suis dit que j’aurai mieux fait de ne pas fanfaronner, et j’ai bien été obligé d’admettre que oui, j’en étais un, alors que je ne savais même pas ce que ça impliquait.

_ Alors tu y arriveras. Carillon t’aidera. Va, maintenant.

_ Mais…

_ Va ! Cours ! Ne gâche pas une seule de tes précieuses secondes ! »

Et tous ses sujets qui avaient paru si ravis de me voir se mirent à me chasser. Je me retrouvais jeté hors du feuillage protecteur de l’arbre avant de comprendre ce qui m’arrivait. J’étais furieux en réalisant que l’Arbre-Gardien m’avait bien eu : il m’avait jeté tout droit dans les bras de la Reine, sûrement très satisfait de trouver un mortel un peu magique assez stupide pour se laisser manipuler comme un débutant.

Certes, j’étais un débutant, je ne croyais même pas aux fées avant d’en avoir rencontrées, mais il est toujours désagréable de découvrir ses propres faiblesses.

Je me suis retourné et j’ai à nouveau soulevé le feuillage de l’arbre. N’ayant pas fait la spirale auparavant, c’était bien sûr inutile. La circonférence ombrée par les branches me parut ridiculement petite. Je reconnus le tronc torturé bien qu’il soit lui aussi plus petit. Quelques éclats de verre et morceaux de plastiques au sol avaient remplacés les trésors. Un renard montait la garde de cette normalité apparente. Je savais qu’ils étaient tous là, à me guetter. Le sort était devenu inutile pour que je croie à leur réalité. J’ai lâché d’un geste sec les fines branches que je tenais et je suis reparti.

Une petite voix venue du sol me lança alors :

_ Ne m’oublie pas !

Elle provenait d’un petit bonhomme, haut comme mon avant-bras, laid comme un gnome et tout aussi terreux, hirsute et insolent, qui souriait si largement qu’on voyait toutes les dents qui lui manquaient. Celles qui restaient étaient très pointues. Je me suis mentalement repassé tous mes souvenirs récents en arrière et j’ai fini par conclure avec une certaine incrédulité :

_ C’est toi, Carillon ?

_ Et ouais ! Donne ton bras que je m’y accroche !

Appeler un lutin – ou quelle que soit sa race – d’un nom comme Carillon fait tout de suite penser aux histoires pour enfants, Peter Pan et la fée Clochette, un truc comme ça. Ce nom ne lui allait donc pas du tout. Il parlait avec un accent vulgaire et agressif à peine contrebalancé par son large sourire édenté. Je n’en avais pas très envie, mais j’avais besoin de toute l’aide possible pour retrouver cette petite Lys et c’était visiblement la seule que j’aurai, je lui ai donc tendu mon bras. Il a grimpé dessus – et j’ai senti ses minuscules ongles piquants comme des griffes de chat – et s’est installé sur mon épaule avec un soupir de satisfaction.

_ Ah ! On est rudement bien là-haut ! En route, gamin !

_ Comment tu as fait pour sortir du Royaume ?

_ Je peux sortir tant que je veux, qu’est-ce que tu crois ?

_ Alors pourquoi tu n’es pas allé sauver l’enfant de la Reine tout seul ? Pourquoi vous avez besoin de moi ?

_ Beaucoup de mort, là-bas… la ville est une saleté de terre stérile puante et bourrée d’humains. Pas moyen d’en tirer quelque chose. Mais toi tu es de là-bas, ta magie fonctionnera.

_ Est-ce que je suis le seul à pouvoir te voir ?

_ Tout le monde me verra ! Je suis Carillon, le serviteur masqué, et tous les regards se portent vers moi !

Je me suis dit qu’au moins, c’était un bon moyen de savoir si j’étais cinglé ou non : la réaction des autres m’indiquerait si j’étais en train de parler à un petit homme ou à une hallucination. Mais ça n’allait pas m’aider à avancer dans mon enquête.

_ Il vaudrait mieux que tu te planques ! lui ai-je répondu.

_ Ils n’y verront que du feu, fais-moi confiance !

_ Comment tu vas t’y prendre si ta magie ne marche pas ?

_ Ma magie marche très bien !

_ Mais tu viens de dire que…

_ Je viens de dire de me faire confiance !

_ En ville, tu peux utiliser la magie, ou pas ?

_ Je peux ce que je veux, et mes pouvoirs aussi !

Ainsi commença le premier de nos dialogues de sourds, qui était loin d’être le dernier. J’ignore si nos incompréhensions venaient de sa manipulation du langage, d’une façon de penser différente ou tout simplement d’une irrésistible envie de me prendre la tête, mais il était capable de me faire tourner en bourrique jusqu’à me faire rire jaune ou pleurer du noir, jusqu’à ce que je perde le contrôle de moi-même et que je lui hurle dessus, ou jusqu’à ce qu’il se lasse de chicaner chaque mot et change enfin de sujet.

Dix minutes plus tard, alors que je cherchais mon chemin dans le noir en pestant entre mes dents, il s’est décidé à me reparler de Lys, l’enfant volée. Il m’a assuré qu’elle était aussi belle que sa mère et aussi puissante que son père, et au bout d’encore un long moment de louanges, j’arrivai à tirer de lui quelques informations utiles. Pour commencer, cette Lys n’était pas une prisonnière, comme je l’avais cru d’abord. Elle avait été échangée contre un authentique bébé humain et avait pris son apparence, après quoi elle avait été élevée par les humains qui avaient ‘oublié’ de la rendre au petit peuple. Pas moyen d’obtenir de Carillon qu’il m’explique ce qu’ils avaient fait du bébé humain ni si ses parents adoptifs étaient au courant qu’ils élevaient une princesse des bois. Il ne comprenait pas l’intérêt de ces questions et me le fit savoir.

Quand à savoir par quel moyen j’étais censé la retrouver… J’ai remis la question à plus tard. Pour commencer, je devais rentrer chez moi à trois heures du matin sans réveiller mes parents puis planquer un lutin dans ma chambre, avant de me lever à six heures et demi pour aller au collège. Mais cette dernière étape était trop éprouvante pour être imaginée, je me concentrai sur le présent.

Carillon regarda mon immeuble d’un air de propriétaire très satisfait avant de me dire que j’étais sans doute très puissant pour vivre dans un tel château. J’ai d’abord cru qu’il plaisantait, avant de me rappeler qu’il ignorait sans doute beaucoup de choses de notre mode de vie. Nous sommes montés dans l’ascenseur et je lui ai demandé de ne surtout pas se faire voir si jamais mes parents étaient debout.

_ Ne crains rien, a-t-il ricané, Carillon va se masquer ! Admire mon talent !

Il a sauté de son épaule et s’est mit à quatre pattes. Après quoi je l’ai vu gonfler.

J’ai depuis vu de nombreux sorts d’illusions qui tous mentent au regard instantanément – l’apparence se modifie trop vite pour que l’œil puisse suivre le changement. Ce n’était pas le cas de Carillon. Ses membres s’allongèrent, sa chair se boursoufla, s’étira, se creusa, ses vêtements tombèrent comme une mue de serpent et sa peau se colora. Sur le moment, j’ai cru qu’il allait grandir jusqu’à remplir toute la cabine de l’ascenseur et que j’allais mourir étouffé ici avant d’avoir fêté mon quinzième anniversaire. Une mort effroyablement stupide.

Mais il s’arrêta, ayant atteint à peu près ma taille, doté d’une apparence plutôt humaine, pour un public indulgent. Il était toujours aussi édenté et toujours aussi crasseux, son nez lui aurait permit de jouer Cyrano sans trucage et il était large comme une armoire à glace. A part ça, il était grand, ses oreilles n’étaient pas pointues, ses bras, jambes, bouche et autres caractéristiques se trouvaient aux bons endroits, il ressemblait donc à n’importe quel adolescent peu gâté par la nature. Avec un certain malaise, je m’aperçu qu’il avait pris exactement les mêmes yeux que moi, quoique je suis certain de n’avoir jamais eu un regard aussi moqueur.

Avec mon orgueil habituel, j’ai décidé de masquer ma peur et je lui ai fait signe de sortir d’un signe de tête – la cabine était arrivée à mon étage. Nous nous sommes glissés dans le noir le plus silencieusement possible et nous étions presque arrivés quand Carillon s’est mis à claironner :

_ Venez à moi, braves gens ! Saluez le sieur Carillon, ami de Matthieu, en visite en votre belle contrée !

En y repensant, je me dis que Carillon n’a jamais reçu une éducation humaine, il n’a peut-être même jamais été adolescent, et n’a donc jamais eu à affronter deux parents furieux à trois heures du matin. Il était donc tout à fait injuste de ma part d’être aussi en colère contre cet imbécile, mais le fait est là : je l’aurai volontiers massacré.

Au moins, mes parents l’ont vu, il a même serré la main de mon père, j’étais donc sûr que ce drôle de petit gnome – de grand gnome à présent – était parfaitement réel. Trouver une raison à sa présence chez nous au milieu de la nuit n’a pas été si difficile : je lui ai inventé une mère alcoolique, un père en prison et un beau-père aux mœurs louches et à la main lourde. Bref, un véritable roman pathétique qui justifiait bien un sauvetage d’urgence de ce ‘copain’ qu’ils n’avaient encore jamais rencontré, que j’ai baptisé Marc. Il a réussi à ne pas me contredire sur le nom, mais son grand sourire et son air satisfait et moqueur affirmait haut et fort que j’étais en train de monter un bateau monumental. Mes parents s’en doutaient bien, mais au cas où ils acceptèrent d’accueillir Carillon pour la nuit, à la condition qu’ils parleraient à sa mère dès le lendemain. Etant donné que j’avais inventé la mère en question, ça me faisait un problème de plus sur les bras, ce dont je n’avais pas besoin.

Et pourtant, lorsque je m’endormi au petit matin, je repensais une dernière fois à tout ce que j’avais vu, aux créatures du Royaume, à la Reine et son enfant Lys, et même à Carillon le lutin masqué, et je souhaitai de toutes mes forces : « Pourvu que ce ne soit pas un rêve ».

Ce n’était pas un rêve et le lendemain je ne savais pas si je devais en être heureux ou effrayé – j’étais sans doute un peu des deux. Le temps m’était compté et j’avais une sacrée responsabilité sur les bras, sans oublier un aide aussi à l’aise dans mon monde qu’un hippopotame tentant de faire de la danse classique. Mais l’essentiel était là : d’autres mondes existaient, des créatures magiques existaient, la Reine existait, et la Magie avec un grand M existait. Et ça c’était absolument génial.

Je me suis levé, j’ai prêté des vêtements à Carillon – qui avait l’air prêt à exploser mon tee-shirt, mais c’était déjà mieux que la veste terreuse qu’il portait avant – j’ai renoncé à tenter de le laver et nous sommes partis au collège, prenant juste le temps de promettre à ma mère qu’on téléphonerait à la mère de ‘Marc’ le soir même. Première étape réussie. Ouf.

Ensuite, deuxième étape : appeler les membres du club de l’occulte et leur demander une réunion d’urgence. J’avais besoin de toute l’aide disponible.

On se réunissait toujours dans la cave de l’un des voisins d’Alexia, un endroit abandonné, glauque et humide, qui convenait parfaitement à nos cérémonies ‘occultes’ et auquel on accédait par un soupirail cassé. En attendant les autres, Carillon attaqua l’une après l’autre les canettes de Coca qu’on gardait dans une glacière, quand à moi je me posai sur le vieux matelas et dormis. J’avais l’impression d’avoir des années de sommeil en retard.

Ils arrivèrent les uns après les autres, à part Alexia elle-même qui n’avait pas de portable, et restèrent assez surpris de rencontrer Carillon. Je leur ai dit que c’était un ami. J’aurai pu leur expliquer que c’était un gnome – ou un farfadet ? Une fée ? Un korrigan ? – mais je ne l’ai pas fait. Je les aimais bien, d’une certaine manière, mes complices qui étaient les seuls à connaitre mes pouvoirs, mais c’était le hasard qui nous avait réuni et je n’avais pas entièrement confiance en eux. Eddy, par exemple, pouvait très bien avoir envie de disséquer Carillon pour voir à quoi ressemble l’intérieur d’un lutin. Et même s’il me tapait sur les nerfs, je n’aurai pas aimé laisser ce pauvre gnome se faire couper en petits morceaux à mettre sous un microscope.

J’ai attaqué tout de suite :

« Vous avez trouvé des informations sur la carte ?

Ils n’en avaient pas. Simon avait trouvé plusieurs légendes où le héros était ainsi guidé par différents arbres, mais aucun ne correspondait à ceux que j’avais dessinés suite aux indications de l’Arbre-Gardien, et d’ailleurs tous ces arbres imposaient des énigmes ou des épreuves. Il avait également trouvé de nombreuses symboliques de la spirale, mais aucune en lien avec des arbres ou un Royaume caché, à moins de tenir compte d’hypothèses liées aux Mayas et aux extraterrestres – que j’ai rejetées à priori. Les autres, une fois de plus, n’avaient fait qu’une rapide tentative de recherche sur Internet avant de laisser tomber. J’ai fait signe à Carillon de la boucler – son rire de plus en plus moqueur me mettait les nerfs à vif – et je leur ai dit :

_ Quoi, vous vous en fichez ? Vous ne voulais voulez pas aller dans un Royaume magique ? Un vrai ? Ou alors vous n’avez pas confiance en moi ? Vous ne me croyez pas ?

Je m’attendais plus ou moins à ce qu’ils approuvent et réclament des preuves, pourtant ils étaient tous pendus à mes lèvres et m’ont juré qu’ils avaient confiance en moi. J’ai donc continué :

_ Avant d’y aller, il faut qu’on trouve des renseignements sur ses habitants. Cherchez tout ce que vous pourrez trouver sur des elfes, des fées, des trucs comme ça. Et sur les sortilèges qu’ils peuvent utiliser et comment les contrer, c’est très important. Ah, et sinon, j’aurai besoin de savoir comment on peut retrouver une personne dont on ne connait que le nom.

J’avais bien séparé mes deux demandes car je savais qu’à leurs yeux, c’était deux domaines distincts. Ils m’avaient plusieurs fois aidé à développer mes propres pouvoirs dans le domaine de la prescience et de la télépathie. Par contre, les fées n’étaient vraiment pas notre tasse de thé. Les extraterrestres nous auraient bien mieux convenus.

Pour l’instant, je voulais juste les pousser à m’obéir sans poser trop de questions.

Ça a plutôt bien marché. L’idée du Royaume les emballait de plus en plus – même s’ils se voyaient davantage affronter des dragons et des orcs, enfin des bestioles bien plus fun que de simples fées – et ils me ressortirent tout ce qu’ils savaient sur les créatures fantastiques et les démons. Des idées tirées de livres ou de films de fiction, dans l’ensemble, donc sans aucune application réelle. Seul Simon, qui avait dévoré des centaines de contes et de légendes de différentes civilisations, me paraissait être une source à peu près fiable quand il me signala :

« Si on y va, il faudra faire attention au temps. Il ne s’écoule pas de la même manière dans le monde réel et dans le monde magique. Une heure là-bas peut durer une année ici, et si tu reste trop longtemps, à ton retour les années te rattrapent et tu tombes en poussière. C’est pour ça qu’il ne faut pas manger la nourriture des fées.

_ Comment ça ?

_ Tu vois, pendant que tu es là-bas, le temps sur Terre…

_ Non, explique-moi cette histoire de bouffe, là.

_ C’est connu, on retrouve ça dans les contes de plusieurs cultures différentes : si tu manges ou que tu bois avec les créatures magiques, tu es prisonnier de leur Royaume et tu ne peux plus repartir, sinon tu tombes en poussière.

Connu ? Et bien moi, non, je ne le savais pas. Et l’idée de tomber en poussière – même si ça avait l’air d’être une mort rapide – me faisait froid dans le dos. J’ai insisté :

_ Mais si tu repars tout de suite du Royaume ?

_ Normalement, ce n’est pas possible. Sauf si tu as une mission.

_ Ok. Et si j’ai une mission et que je ne l’accomplis pas ?

_ Il y a des messagers qui viennent te punir. C’est souvent des corbeaux, mais des fois ça peut être des chats qui parlent, des grenouilles, tout un tas d’animaux maudits, qui t’apportent le malheur, jusqu’à ce que tu te suicides, en général.

Ce qui ne faisait que renforcer ma conviction : j’étais dans une sacrée merde. Simon continua sans s’apercevoir de mon trouble :

_ Donc quand on y sera, il faudra faire super gaffe à ne rien accepter. Surtout que leur magie peut donner aux plats l’apparence de ce qu’on préfère au monde. Je crois que c’est ton propre esprit qui imagine quelque chose de génial. C’est comme leur apparence. Tu vois ce que tu es prêt à voir. Enfin, c’est ce que j’ai lu. C’est pour ça que les paysans du Moyen-âge voyaient des petits bonhommes avec des vestes et des bonnets, tu vois ?

C’était une hypothèse intéressante, étant donné que j’utilisais exactement la même technique quand je voulais convaincre quelqu’un – lorsqu’on laisse les gens utiliser leur imagination, ils arrivent toujours à se raconter à eux-mêmes de meilleurs mensonges que ceux qu’on aurait pu inventer à leur place. Mais elle n’expliquait pas Carillon le masqué, que j’avais vu se transformer matériellement. J’étais convaincu que ce n’était pas une illusion qu’il m’avait fourrée sous le crâne, mais une autre sorte de magie, quelque chose qui agissait sur son vrai corps. Parce que si je lui avais inventé une apparence humaine, elle aurait été beaucoup plus crédible.

Et à cet instant, j’ai failli prendre Simon à part et tout lui raconter. C’était devenu trop énorme, même pour moi, il fallait que ça sorte. Et c’est justement cet instant qu’a choisi Romain pour brandir l’épée qu’il avait volé à son grand frère – une épée décorative qui n’était pas tranchante, mais elle était tout de même en métal et pouvait faire pas mal de dégâts – en criant qu’on allait tous les exploser. Absorbé par ma discussion avec Simon, je ne m’étais pas aperçu que les autres avaient dévié jusqu’à chercher la meilleure manière de trucider un elfe, encouragés par Carillon qui riait plus fort que jamais. Et Simon, le petit souffre-douleur qui ne disait jamais rien de méchant, déclara très sérieusement qu’il valait mieux en ramener quelques uns vivants pour les étudier, et qu’on pourrait sans doute les garder en cage.

Bref, j’ai gardé mon secret et j’ai fini par réussir à les mettre dehors, leur répétant pour la centième fois environ de chercher des informations sérieuses et de chercher aussi le sortilège pour retrouver quelqu’un, qui était d’une importance vitale. Je leur martelai leurs consignes en utilisant la télépathie, histoire de les impressionner. Puis il ne resta plus que Carillon et moi pour commencer le boulot avec nos faibles moyens.

Avec mes faibles moyens. Je ne connaissais pas l’étendue de ceux de Carillon. J’étais plutôt gêné de devoir lui demander ce que je devais faire, mais je n’avais pas la moindre idée de par où commencer et j’ai bien dû ravaler mon orgueil :

« Carillon, comment je peux retrouver cette Lys ?

_ Tu ne sais pas, Matthieu le Grand Sorcier Mortel ?

Il appuyait sur chaque majuscule avec une ironie qui me faisait l’effet d’une claque, comme si je m’étais paré d’un titre que je ne méritai pas et que tout le monde le savait et se moquait de moi dans mon dos… Ce n’était pas entièrement faux d’ailleurs. Moi qui étais si fier de mes dons, je me retrouvais humilié et furieux rien qu’en l’entendant me parler. Mais je me suis retenu de l’envoyer balader. J’avais une mission.

_ Non, Carillon, je ne sais pas. J’ai besoin de toute l’aide que tu peux me donner.

_ Tu ne connais pas la magie des arbres ?

_ Non.

_ Ni la magie du sang ? La magie de la Lune ? La magie de l’illusion ?

_ Heu… ma magie me sert à entrer dans la tête des gens et à faire levier dans leurs pensées.

_ Magie de sorcière !

Ça m’a vexé – à l’époque je ne connaissais que les méchantes sorcières des contes de fées, et le féminin me paraissait également insultant. Aujourd’hui, je me fiche de la manière dont on peut nommer mes pouvoirs, l’essentiel c’est que mes ennemis les sous-estiment.

J’ai dit à Carillon sans parvenir à cacher entièrement ma hargne :

_ Si tu n’es pas capable de la retrouver, apprend-moi ces fichues magies pour que je le fasse moi-même, mais arrête de trainer !

_ Lys est fille des forêts et née de magie.

_ Ok, et comment je peux utiliser ça ?

_ Un plat d’eau pure et deux rayons de Lune, trois gouttes de sang et quatre pétales de fleurs, ainsi cherche-t-on par les yeux des oiseaux !

J’ai dû le regarder d’un air très bête, puisqu’il a une fois de plus explosé de rire. Je pouvais déjà m’estimer heureux qu’il ne parle pas en rimes ni en énigmes. En me repassant la phrase dans la tête, je parvins à la remettre dans le bon ordre, même si j’avais l’impression qu’il me manquait toujours quelque chose. Je lui ai demandé des détails sur l’eau – comment sait-on si elle est bien pure ? – sur les rayons de Lune – comment peut-on en avoir seulement deux ? – sur le sang – le sang de qui ou de quoi ? – sur les pétales – quelle fleur ? – et enfin comment ce sortilège très primaire pouvait bien chercher la bonne personne ?

Je n’eu que très peu de réponses. Les questions que je posais étaient des questions logiques dans un monde comme le mien, je voyais les potions comme des espèces de recettes de cuisine où la nature des ingrédients est plus importante que ce qu’ils symbolisent. En réalité, pour lancer un sort de ce type, seuls certains aspects des ingrédients sont importants. Le plat rempli d’eau est une fenêtre, il peut très bien être remplacé par un bol, un miroir ou un écran d’ordinateur, l’essentiel est qu’il soit plat et montre des images. Les rayons de Lune servent d’énergie, le sang de point de départ, les fleurs de point d’arrivée, et les nombres n’ont aucune importance puisqu’ils indiquent juste l’ordre dans lequel effectuer ces étapes. Ces objets ne sont même pas indispensables à la magie, ils donnent un coup de main au magicien pour que son esprit ne parte pas n’importe où. Tout cela, je l’ai découvert bien plus tard. A ce moment là, je m’inquiétais beaucoup de détails inutiles et je croyais au pouvoir des choses sans âme.

Et vous croyez que Carillon m’aurait expliqué que c’était inutile ? Bien sûr que non. Il trouvait beaucoup plus pertinent de me raconter à nouveau à quel point la Reine aimait sa petite Lys et combien étaient cruels les humains qui l’ont enlevée. J’ai tenté de lui faire comprendre que le temps jouait contre nous – contre moi en tous cas – et qu’il me fallait rapidement quelque chose d’utile et d’utilisable. En vain.

En attendant l’heure de tenter ce drôle de sort ‘pour voir par les yeux des oiseaux’, je suis revenu à mes bonnes vieilles méthodes de farfouillage dans les esprits, sauf que bien sûr il aurait fallu un sacré coup de chance pour que je tombe pile dans la tête des kidnappeurs de Lys. Je ne savais même pas s’ils étaient au courant qu’ils élevaient une petite fille-fée. Et s’ils ne l’étaient pas, à quoi peut-on reconnaitre un enfant pas tout à fait humain ? Est-ce que je devais chercher dans un hôpital une gamine aux cheveux verts et aux oreilles pointues ? Ou est-ce qu’il valait mieux aller dans un asile pour gosse – je ne savais même pas si ça existait – pour trouver une fille qui parle aux arbres ? Etait-elle capable de magie ? Savait-elle qui elle était ? J’étais certain que Carillon me répondrait si je trouvais la bonne question à lui poser et que je la formulais de la bonne manière. Je ne trouvais pas ce jour-là.

Je suis resté un long moment à errer d’esprit en esprit tandis que mon corps restait dans la cave. A l’époque j’avais une portée d’environ huit cent mètres. Avec la route qui passait à coté, c’était bien suffisant pour toucher pas mal de monde, mais j’ai failli être emporté plusieurs fois. L’impatience et la frustration me rendaient imprudent. Je cherchais absolument n’importe quoi pouvant avoir un rapport avec une petite fille spéciale ou carrément avec le Royaume. C’était un plan de merde et je me détestais d’être incapable d’en trouver un autre.

Au bout de plusieurs heures, ayant tiré sur la corde au maximum, j’ai laissé tomber. Pour ce jour-là. J’aurai pu rentrer chez moi ou aller au collège suivre ce qu’il restait de cours. Je n’aurai pas su dire quelle perspective me terrifiait le plus : mentir à Matt encore une fois ou affronter mes parents alors que je n’avais aucune fausse mère de ‘Marc’ à leur présenter. Ce n’est qu’à ce moment-là que j’ai pensé à demander à Carillon :

« Tu peux changer ta voix ?

_ Je me masque et me démasque entièrement et comme je veux.

_ Est-ce que tu pourrais téléphoner à ma mère avec une voix de femme et lui dire ce que je te dirais ?

_ Je pourrai, ouais, pas de problèmes, ma p’tite Sorcière !

_ Ok, alors on va faire ça… ce soir, on va appeler d’une cabine, et essayer de la convaincre de te garder à la maison un moment… Et si ça ne prend pas, tu pourras toujours dormir dans la cave.

_ Quand on a besoin d’entregent, les promesses ça marchent mieux que les menaces !

_ Besoin de quoi ?

_ D’alliance avec plus puissant que soi, de services rendus dans l’espoir d’en recevoir en retour. Très important quand on est ambitieux.

Je le regardai avec une grande fatigue. Pourquoi fallait-il que la seule fois où il soit à peu près clair, ce soit pour m’expliquer un mot dont je me fichais éperdument ? D’ailleurs, je ne considérais pas son aide comme du piston : nous avions le même but, il ne me rendait pas personnellement un service. Je n’aurais pas hésité à m’en servir, si ça avait été le cas ; comme beaucoup de gens je suppose, je trouve cette pratique malhonnête sauf quand elle est en ma faveur.

_ Je pensais que tu aimerais la cave, ai-je tenté pour me rattraper. Tu es un esprit de la terre, non ? Tu es quoi, en fait ?

Carillon a une fois de plus éclaté de rire et m’a répondu dans une langue que j’aurais été incapable de répéter même après une opération des cordes vocales. D’accord. J’étais bien avancé.

_ Mais dans ma langue, les autres humains, ils vous appellent comment ?

_ Qui se soucie des noms que donnent les humains ? Seuls les magiciens les plus puissants peuvent nous attacher avec ces petits noms ridicules et tu es loin d’en être un, Matthieu la Sorcière !

J’ai décidé à ce moment-là, puisqu’il se moquait du nom que je pourrais lui donner, de ne pas me soucier de mon coté qu’il me traite de sorcière. Et de le considérer comme un gnome. Je le trouvais largement assez laid pour ça.

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