Ecriveuse en herbe

Envoi d'histoires, textes, nouvelles, scénario de BD et tentative de roman que j'ai écrit. Plus elles sont bien, plus il y a d'étoiles après le titre. Bonne lecture ! (textes protégés donc demandez avant de les utiliser merci)

mercredi 18 juin 2008

Sourire ***

Sourire

Son nom est Nina Ichka. Un prénom doux, un nom de famille qui se crache. Personne ne l’appelle jamais par son prénom.
Ce qui lui convient très bien. Nina Ichka est une femme qui déteste l’humanité toute entière. Elle déteste les enfants parce qu’ils font du bruit et les vieux parce qu’ils n’en font pas. Elle déteste les amoureux parce qu’ils sont naïfs et les businessmen parce qu’ils sont cyniques. Elle déteste les hommes, elles déteste les femmes, elle déteste les chasseurs, elle déteste les végétariens, elle déteste les croyants, elle déteste les athées, elle déteste les chômeurs, elle déteste les travailleurs, elle déteste les gens qui ont les yeux bleus, ceux qui ont la peau noire, ceux qui ont un grand nez, ceux qui ont des petites épaules, ceux qui parlent, ceux qui respirent…
Nina Ichka a presque quarante ans aujourd’hui et parait bien plus âgée : jamais de sa vie elle n’a teint ses cheveux ni n’a pris soin de sa peau, et des mèches blanches parsèment sa chevelure brune coupée court, encadrant mal un visage sévère et ridé. Uniquement des rides de colère. Le visage de bois de Nina Ichka parait s’être figé il y a bien longtemps en un masque de fureur. Sans doute la colère de voir, autour d’elle, autant d’êtres humains s’ébattre en toute liberté. Elle est bloquée dans son indignation.
Mais si son visage est celui d’une vieille femme, son corps parait jeune et sain comme celui d’une championne olympique. Elle était grande et mince par sa nature, et a peu à peu ajouté des muscles à ses os longilignes, principalement en s'entraînant à la boxe. Personne n’osait lui faire face sur ce terrain, ce qui ne l’a pas empêchée, par provocations et manipulation, de défoncer le visage de nombreux adversaires. Elle est forte et aucuns travaux ne lui font peur. Heureusement pour elle, puisqu’elle vit seule, dans une maison loin de tout et surtout de tout le monde, sans téléphone, ni télévision, ni internet, et sans que le facteur n’ose mettre une roue de sa camionnette sur son chemin.
Nina Ichka vit en partie de sa propre production, et complète – pour ce qu’elle ne peut pas fabriquer elle-même ni faire pousser dans son jardin – en racketant ses voisins et tous les touristes sur lesquels elle peut mettre la main. Une fois qu’elle a trouvé ce dont elle a besoin, elle se sert, et si quelqu’un proteste, elle le tabasse. Personne ne porte plainte. Car ce n’est pas seulement la folie de Nina Ichka qui effraie. Ce sont surtout ses yeux. Deux vrilles de haine et de mépris lancés à la face du monde. Un regard impossible à soutenir. Un atroce scanner qui voit jusqu’au fond de l’âme de sa victime et lui affirme que oui, sans aucun doute, il vaut moins qu’un cloporte. Et qu’il sera tout à fait aussi facile à écraser.
Il ne fait donc aucun doute, dans le coin, que Nina Ichka est une sorcière et que porter plainte contre elle reviendrait à apporter le malheur sur toute sa famille pour des générations. Sans compter, plus prosaïquement, que le vol d’un bidon d’essence ou d’une hache neuve ne la conduirai pas en prison bien longtemps. Et qu’à son retour, si ce n’est pas sa magie qu’elle déclenche sur le délateur, ce sera la furie de ses poings. Des poings qui, dit-on, traversent l’écorce des arbres.
Et en plus, ajoutent les rumeurs, elle mange les petits enfants égarés.
(à ce stade-là, la narratrice ne peut confirmer ou infirmer, parce qu’elle a préféré ne pas vérifier.)
(en tous cas, Nina Ichka a un grand four.)
(taille 4 ans au moins)

Il faut donc le désespoir et la terreur la plus folle pour oser mettre un pied sur le terrain de Nina Ichka…
Désespoir et terreur folle, c’est bien ce qui a l’air d’arriver à ces quatre jeunes gens (Brenda, Joanna, Luc et Kévin) qui déboulent ce matin sur le chemin de Nina Ichka. Leur voiture fait un énorme dérapage incontrôlé dans la boue, devant la maison, et termine sa course brutalement arrêtée par un arbre. Alertée par le bruit, Nina Ichka attrape rapidement son fusil – toujours chargé – et sort voir. En l’apercevant sur le pas de la porte, la première fille, Joanna, se met aussitôt à hurler comme une possédée :
« A L’AIDE !!!!!!!!!!!!!!!! JE VOUS EN SUPPLIE, MADAME, AIDEZ-NOUS !»
Nina Ichka a souvent entendu appeler à l’aide quand elle apparaît, surtout quand elle apparaît avec son fusil, une imposante arme militaire qu’elle utilise pour chasser certaines grosses bêtes. Mais c’est bien la première fois qu’on la supplie de sauver qui que ce soit. L’espace d’un moment, elle se demande si ce sont des touristes qui s’imaginent poursuivis par un sanglier – avec les citadins, maudits soient-ils, tout est possible – mais très vite elle reconnaît les occupants de la voiture. Elle déteste tous ses voisins mais a une bonne mémoire. Il n’y a pas si longtemps, ceux-là étaient encore des gamins qui se lançaient comme défi d’oser approcher le plus près possible de la maison de Nina Ichka – ou peut-être pire, avec les campagnards, maudits soient-ils, tout est possible. Elle braque son arme vers eux et dit calmement :
_ Tirez-vous ou je vous tue.
Si Nina Ichka ne tire pas sur-le-champ, c’est bien pour éviter les ennuis avec la maréchaussée, et pour ne pas avoir à s’embêter des corps. La réaction des intrus la surprend. Ils sortent de la voiture. Oh, en pleurant et en suppliant, preuve qu’ils ne sont pas fous ni totalement dénués d’instinct de survie, mais ils sortent, alors qu’elle vient précisément de leur ordonner le contraire. Du moins, trois d’entre eux sortent. Le quatrième, Kévin, reste assis dans la voiture, respirant par des râles atroces. Les autres pleurnichent des histoires de monstres et morts qui tuent, d’abominables morts-vivants errant dans les rues à la recherche de cervelles à sucer et de morsures transmettant la maladie.
Nina Ichka est, pour sa part, une mauvaise vivante, et quelle que soit la chose encore plus terrifiante qu’elle – ce qu’elle demande à voir – qui a poussé ces gamins à venir l’emmerder, ils n’ont qu’à y retourner, ou sinon elle pourrait bien perdre patience et perdre son temps à enterrer quatre corps quelque part dans les bois. Tant pis pour les flics, elle fera l’effort de ne pas laisser d’indices derrière elle, ce ne serait pas la première fois.
Elle vise la voiture et tire.
Les filles hurlent, le garçon reste figé sur place et vide sa vessie. L’autre garçon, celui qui paraissait mal en point, se prend la balle en pleine poitrine, qui explose. Nina Ichka n’avait jamais testé cette arme sur un humain et elle trouve l’effet assez réussi. On sent que ça a été prévu pour.
Maintenant, elle doit se débarrasser des autres gêneurs avant qu’ils ne s’enfuient…
Mais avant qu’elle ait le temps de tirer à nouveau, Kévin, contre toute attente et malgré la garantie accompagnant l’excellent fusil, se redresse. Il a même l’air d’aller beaucoup mieux. On peut voir ses poumons bouger sous les cotes éclatées. Mais pas son cœur. Il perd du sang à gros bouillons. Ça n’a pas l’air de le déranger. Il peine un peu pour ouvrir sa portière, mais finit par sortir de la voiture.

Nina Ichka est assez surprise pour baisser légèrement son fusil. Ok, finalement, peut-être que les jeunes n’étaient pas des drogués cinglés ayant forcé sur les hallucinogènes et/ou les psychotropes. Elle marmonne pour elle-même :
_ Des morts qui tuent, hein ?
Les filles pleurent et s’écartent de la trajectoire de ce qui reste de Kévin, ce qui n’est pas difficile, étant donnée la lenteur avec laquelle il titube. Mais Luc reste pétrifié sur place. Arrivé à sa portée, Kévin bondit vers lui d’une façon étrangement plus souple et rapide – Nina Ichka note pour elle-même de se méfier de leur lenteur – et lui mord sauvagement la nuque.
_ Oh nooooooooooooooon ! gémit Brenda. Non, non, non, il est contaminé aussi, il va mourir, non, non, pitié, non…
_ Hé, Barbie ! lance Nina Ichka d’une voix méprisante. Comment ça se tue définitivement, ces machins ?
_ Je je je ne sais pas, je ne sais pas, ils se relèvent toujours, il…
_ Il faut exploser la cervelle, dit Joanna. Dans les films. En vrai, je ne sais pas.
Kévin est toujours très occupé avec Luc, qui ne hurle plus mais parait contempler le pire des cauchemars – alors que le pire des cauchemars est juste derrière lui. Un horrible bruit de succion s’élève distinctement dans le silence de la campagne. A la grande horreur de Joanna et de Brenda, Nina Ichka pose son fusil et rentre chez elle en claquant la porte. Les deux filles se précipitent pour tambouriner à la porte quand celle-ci se rouvre. Nina Ichka porte négligemment sur l’épaule une masse de bûcheron, pesant 4 kilos, qu’elle utilise ordinairement pour planter des piquets de ses bras puissants. Elle ignore les filles et s’avance vers les zombies.
La masse ne vaut rien comme arme : la force de son impact provient de son poids et ce même poids la rend trop lente à déplacer. En théorie.
En pratique, Nina Ichka lève la masse si vite qu’elle laisse une traînée noire dans l’air avant d’éclater d’un même geste les crânes de Kévin et de Luc, qui sont brutalement détachés de leurs colonnes vertébrales respectives et s’envolent. Les deux corps s’écroulent. Nina Ichka les enjambe, écrasant au passage ce qu’il reste d’une main, et va jusqu’aux têtes. La première a été arrêtée par un arbre. Le crâne a été fendu, la dure-mère aussi, et des morceaux de cervelle ont été projetés un peu partout. Pour plus de sécurité, Nina Ichka lève haut sa masse, le manche droit, et écrase ce qui reste dans un bruit atrocement mou. Puis elle part à la recherche de l’autre tête.
Une tâche difficile, même pour une chasseuse expérimentée comme Nina Ichka, car de hautes fougères, ronces et orties s’élèvent entre les arbres. Soudain elle sent que quelque chose lui agrippe la botte. C’est bien la tête de Luc, insuffisamment cabossée par le premier coup, qui tente de la mordre et qui a planté les dents profondément dans le cuir épais. Pas moyen de lui faire lâcher.
Nina Ichka choisi alors un arbre et donne un grand coup de pied dedans, fracassant la tête contre l’écorce.
Lorsqu’elle ressort des bois, elle voit les deux jeunes filles, terrorisées, agrippées l’une à l’autre et tremblant de tous leurs membres. Elles gémissent en la voyant revenir vers elles, la masse et la botte tachées de sang et autres résidus humains. Nina Ichka sent certains muscles inhabituels de son visage se contracter. Cet exercice lui a bien plus. Et, pour la première fois depuis des années, elle sourit.
Pour la première fois de leur vie, Brenda et Joanna voient Nina Ichka sourire.
Et elles hurlent de toute la force de leurs poumons.

Retrouvez la suite tous les samedis soirs sur http://episodierdeslyres.over-blog.com/categorie-10456570.html

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lundi 2 juin 2008

J'avais envie de causer...

Ca faisait un mois que je n'avais plus posté de texte sur ce blog. Mais où est donc passée Luma ? devraient se demander mes fans au désespoir. Et pourtant que dalle. Même pas un petit mail pour vérifier si je suis bien morte. Bande d'ingrats.
Enfin bref, si je ne poste plus de petits textes, c'est que ce mois de mai a entièrement été consacré aux Techs, la preuve un nouveau magnifique et passionnant septième chapitre s'offre dès à présent à vos yeux ébahis (plus une petite participation à une histoire collective dont j'espère vous reparler un jour, c'est à dire si le projet abouti, voir le site deslyres si vous êtes curieux ou que vous avez beaucoup trop de temps libre).
C'est qu'il y a maintenant un an (au mois près) que j'ai commencé ce roman ! Et j'ai envie de le finir assez vite, quand même. D'après mes calculs, je devrais finir de raconter tout ce que je veux raconter dans deux chapitres, toujours d'environ 30 pages. Au pire il m'en faudra trois. En tous cas, je vais tenter de terminer le premier jet pour septembre. Date à partir de laquelle je commencerai à le retravailler. J'espère donc que tous ceux qui l'ont lu accepterons de m'aider dans cette deuxième étape délicate : j'aurais besoin de vos avis, de vos commentaires et de critiques précises, avec des arguments et des explications pour que je comprenne bien pourquoi c'est pas aussi clair sur le papier que dans ma tête. Merci à tous ceux qui voudront bien m'aider ! (même un petit peu, c'est déjà ça !)
Et pour ceux qui ne sont pas très branchés SF ou qui n'ont pas le temps ou que plein d'excellentes raisons empêchent de jouer les critiques littéraires du web, vous pouvez toujours mettre "oh bravo c'est très bien". Ca fait toujours très plaisir et vous n'êtes même pas obligés de lire le texte. Oui je sais je prends tous les compliments alors qu'il faut argumenter pour les critiques, c'est parce que ma tête est trop petite pour mon chapeau, je tente d'augmenter le volume.

Au fait : merci à mes lecteurs passés, présents et futur, je vous adore (même si je ne peux pas le jurer pour les futurs lecteurs, vu que je ne les connais pas encore, mais j'anticipe avec optimisme) ^^

Posté par Luma à 21:42 - général - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Les Techs, chapitre 7, première version

Chapitre 7

Tracer un autre chemin

1

Le silence règne dans l’appartement. Leyman fume nerveusement dans la cuisine. 1 est couché sur le canapé. Sanx veille sur lui. Il ne peut rien faire mais ne l’abandonne pas. Il guette la respiration du Tech. Peu à peu elle se fait moins sifflante, moins difficile. 1 n’est plus aussi pâle. Sanx observe et ne dit rien, ne voulant pas perturber le processus, laissant 1 ressusciter sous ses yeux.

Le Tech se reconstruit grâce aux capacités de régénération propres à la matière tech. Une régénération différente de celle qu’on peut observer partout ailleurs dans la nature. Aucun scientifique n’est capable de dire d’où les cellules techs tirent l’énergie et les matériaux pour se reconstruire. Elles ne transforment pas ce qu’elles ont à leur disposition. Elles se recréent à partir de rien tant que le codage leur indiquant à quoi elles doivent ressembler est intact. Les scientifiques ont apprit à obtenir tout ce qu’ils voulaient de la matière tech en modifiant ce codage, mais sont toujours dans l’incapacité d’expliquer de quelle manière celle-ci peut bien se recréer elle-même. La SRAM a répandu la rumeur qu’elle a percé ce secret, mais c’est faux. Les Techs eux-mêmes ne savent pas comment c’est possible. Mais ils savent que ça marche. Lentement – car le corps humain est une structure très complexe – les cellules techs manquantes de 1 renaissent, suivant les instructions de sauvegarde stockées dans son cerveau. La blessure se referme. Le sang perdu est remplacé. Les muscles se contractent juste assez pour que les os brisés se retrouvent assemblés, après quoi ils sont ressoudés.

Une fois le processus convenablement mené à son terme, 1 émerge de l’inconscience. Il ignore également pourquoi son corps ne peut pas s’auto-soigner quand il n’est pas évanouit. Pour l’instant, il s’en moque. En ouvrant les yeux il voit Sanx. Dans la lumière tamisée ses yeux maquillés forment de petites constellations de paillettes. Ce sont ces étoiles que 1 remarque en premier. Il trouve ça beau. Il se demande où il est. Sa chair neuve lui fait mal, mais ce n’est rien comparé aux océans de souffrance qu’il endurait. Avant. Quand ?

Combien de temps a-t-il été évanoui ? Combien de temps a-t-il laissé ses frères et sœurs seuls ? Et surtout qu’est-ce qui a bien pu leur arriver d’horrible pendant son absence ? Cette pensée est intolérable. Il se remet sur ses pieds d’un bond, ce qui fait sursauter Sanx. Le jeune homme se reprend pourtant vite et lui dit avec un sourire en coin :

« Content de te voir debout.

_ Heu… oui, je… je suis désolé… je voulais… je ne voulais pas…

_ Salut.

_ Hein ?

_ Je te salue. C’est une formule classique. Une manière de dire bonjour. Comme on n’a pas eu le temps avant…

_ Ah. Oui. Salut. Je… je suis content de te voir.

_ Comment tu te sens ?

_ Ça va. Je suis presque guéri. J’ai dormi combien de temps ?

_ Six heures.

1 poussa un soupir de soulagement. Six heures, c’est rapide étant donné l’étendue de ses blessures, étonnamment rapide même, mais il n’a aucune envie de perdre du temps à s’interroger sur ce mystère. Pour le moment, il doit…

Il doit empêcher le type armé qui le suivait de s’en prendre à Sanx.

Mais non. Si rien n’est arrivé en six heures, c’est que soit il a réussi à semer ses suiveurs, soit ils n’ont pas l’intention d’attaquer et se contentent de surveiller les lieux. Il utilise le système de sécurité pour faire un rapide tour d’inspection. Rien de suspect à première vue. Malgré tout il se sent obligé de prévenir l’adolescent :

_ Je suis désolé, je vais encore t’attirer des ennuis… Je n’aurais pas dû venir. Je… je voulais juste te revoir, mais il y a des gens qui me suivent. Je pense que je les ai semés, mais je n’en suis pas sûr.

_ De toute façon, ils me connaissent.

_ Ils savent où tu habites ?

_ Ils ont les moyens de le savoir, j’imagine. Je ne suis pas quelqu’un de spécialement discret. On a du temps devant nous ?

_ Oui. L’immeuble est blindé de matériaux techs, il faudrait une armée pour entrer si je m’y oppose.

_ Très bien.

A ce moment Leyman entre et écarquille les yeux en voyant 1 debout. 1 se sent absurdement embarrassé en le voyant. Il ne s’était même pas posé la question de savoir si Sanx était seul. Le Tech suppose que Leyman est l’ami auprès duquel Sanx s’est réfugié. Il se dit qu’il devrait être reconnaissant envers ce type d’avoir pris soin de Sanx alors que lui-même ne lui attirait que des ennuis. Mais il ne peut pas s’empêcher d’être jaloux et le salue d’un signe de tête très sec, tout le fixant du regard. Jusqu’à ce que Sanx resitue les choses :

_ Will, je te présente Leyman. Il est étudiant en médecine et il t’a rafistolé cette nuit. Leyman, voici Will, un ami très cher dont j’aimerai beaucoup que tu oublie le visage. Surtout si on te le demande avec une carte officielle sous le nez.

L’étudiant se demande dans quelle galère il a accepté de mettre les pieds, ça se voit sur son visage, mais 1 ne se rend compte de rien. Ce type qui lui a sauvé la vie – ou au moins a réduit le temps nécessaire pour guérir, ce qui vaut presque autant – n’est pas un ami de Sanx. Lui si. Un ami très cher, même. Il l’a dit. 1 trouve la bouffée de bonheur qui l’envahie tout aussi absurde que la jalousie de tout à l’heure, mais ô combien plus agréable. Il se laisse sans broncher examiner par Leyman avant que Sanx n’entraine celui-ci à l’écart pour lui parler.

_ Toi repose-toi, ordonne-t-il à 1, on décidera de ce qu’on va faire plus tard.

Le Tech s’allonge docilement sur le canapé encore imbibé de son sang. Il lance son esprit dans le Réseau.

Dans la pieuvre il ne trouve personne, pas même 4 qui est couché depuis longtemps, ni 7 qui est éveillée mais fuit le contact du Réseau. 2 et 6 s’apprêtent à s’évader et se concentrent pour mener à bien leur tâche. Et 3 et 5 sont prisonnières du Ghetto.

1 est debout avant même de réaliser qu’il commence à partir. Il ne sait pas comment parvenir à sauver ses sœurs de cet horrible piège dépourvu du moindre matériau tech à sa disposition, mais il doit y aller !

Et il doit aussi aider 2 et 6. Sa sœur a réussi un coup magistral en sabotant les bombes T et en empêchant une extermination des habitants des Ghettos. Maintenant elle s’apprête à fuir l’Alliance toute entière et n’a pas le moindre plan de repli. D’accord, étant donné l’urgence de la situation, elle a fait au mieux, mais maintenant ils se retrouvent avec un énorme problème sur les bras.

Quelqu’un pourrait aider les Techs dans ces deux épineux problèmes. Mr Edmund. Lui aurait les moyens d’envoyer un escadron de militaires surentraînés dans le Ghetto pour chercher 3 et 5. Et il pourrait protéger 2 et 6 des foudres des gouvernements officiels. Il pourrait les faire disparaitre dans les méandres du labyrinthe sur lequel il règne…

Et c’est bien ça le problème. Comment rester libre en se livrant à ce manipulateur ? Comment s’en sortir sans lui ? Comment lui échapper s’ils cèdent ? Quel est son but ? Le professeur Milley a bien dit à 1 de ne pas se fier à lui, mais s’il doit choisir entre la liberté et la vie de ses frères et sœurs… Le Tech frissonne. Il ne sait pas, il n’aurait jamais dû avoir à faire un choix pareil, il n’a pas été préparé à ça et voudrait plus que tout que ce choix atroce ne soit qu’un mauvais rêve.

Sanx revient. Leyman n’est plus avec lui.

_ Il est parti ? demande machinalement Will.

_ Oui. Je pense que j’ai réussi à le convaincre de ne rien dire. En fait, il n’a aucune envie de se mêler à des histoires de Techs et de gouvernement. Ça va toi ? Comment tu te sens ?

_ Physiquement, ça va. Mais sinon, non, ce n’est pas terrible. J’ai un problème. En fait, j’ai des tonnes de problèmes, mais celui-ci c’est énorme, je ne sais pas du tout quoi faire.

_ Raconte-moi.

_ Je ne sais pas si…

_ Tu n’as pas confiance en moi ? demande gentiment Sanx.

1 le regarde à la dérobée, il ne se fait pas suffisamment confiance pour le regarder dans les yeux. Il ne veut pas montrer son émotion. Il marmonne :

_ Si, bien sûr que je te fais confiance. C’est juste que c’est dangereux.

_ Mais qu’est-ce qui est le plus dangereux, savoir de qui je dois me méfier ou savoir des choses pour lesquelles on peut me tuer ?

_ On pourrait te tuer parce que tu en sais trop ? demande 1 catastrophé, qui n’avait pas réalisé qu’il était lui-même un secret à protéger par tous les moyens aux yeux de ses poursuivants.

_ Pourquoi pas ? répond Sanx en haussant les épaules. C’est comme ça que ça se passe dans les films. Les gros méchants arrivent et flinguent tous ceux qui pourraient en savoir trop long, à part le héros qui leur échappe et revient tous les buter. J’imagine que tu ne regardes pas souvent des films d’action ?

_ Non. Presque jamais. J’en ai vu, quelques fois, en cours de sociologie…

_ En cours ? Beurk. Ta vie a vraiment dû être triste.

_ Heu… je ne sais pas. Je n’ai rien connu d’autre. Mais on était bien, enfin, on n’était pas malheureux, avant que…

_ Avant que mon père et ses crétins de copains ne débarquent.

_ Oui.

_ Est-ce qu’ils ont…

Pour la première fois depuis que 1 le connait, Sanx parait hésiter, puis poursuit maladroitement :

_ Ta petite sœur m’a dit qu’ils avaient… tué des gens. Des amis à vous.

_ Oui. Des gens qui travaillaient avec nous. Et qui nous élevaient.

Un ange passe. 1 se demande s’il ne ferait pas mieux de partir maintenant. Cette discussion est une perte de temps. Mais il ne veut pas partir. Il veut pouvoir expliquer à Sanx ce qui se passe.

_ Je crois que je n’ai pas eu l’occasion de te le dire, mais je suis désolé, souffle l’adolescent.

_ Ce n’est pas ta faute.

_ Oh, je sais, on n’est pas responsable de ce que font ses parents, ils n’écoutent jamais rien. Je veux dire que je suis désolé pour vous. Que vous ayez eu à traverser tout ça. A porter ces deuils.

Sanx a l’air sincèrement désolé. Il ne connaissait pourtant pas les membres du laboratoire qui sont morts. Mais 1 peut sentir la tristesse de l’autre qui fait écho à sa propre douleur. A sa grande surprise, des larmes lui montent aux yeux.

Non, pas maintenant… se dit-il. Il se concentre pour refouler son chagrin. Plus tard. Il pensera à tout ça plus tard.

_ Ça va, dit-il un peu abruptement. Je n’ai pas envie d’y penser.

On ne les a même pas enterrés on est parti si vite ils ont dû pourrir et les animaux ils sont morts de faim ou ils se sont échappés et les ont mangés… Si les fantômes existent, nous sommes tous maudits.

_ Très bien, dit Sanx. Maintenant, dis-moi ce qui ne va pas. C’est quoi ton énorme problème ?

_ Mes frères et sœurs sont en danger. Enfin, surtout 3 et 5. 2 et 6 ont empêché l’Alliance de commettre un massacre et ils vont s’enfuir, il ne faut surtout pas qu’on les rattrape, mais s’ils ont le gouvernement aux trousses, ça va devenir encore plus difficile… enfin il faudrait les mettre à l’abri et ensuite brouiller les pistes… mais le pire c’est 3 et 5. Elles sont prisonnières dans le Ghetto ! Et je ne peux pas les sauver, je n’ai aucun pouvoir là-dedans ! Quoi, je sais assez bien me battre et je peux récupérer plus vite que les autres, mais ça ne suffira pas ! Mais je connais quelqu’un qui pourrait les aider. C’est notre ennemi, mais il tient à ce qu’on reste en vie. Je ne sais pas si je dois faire appel à lui.

_ Effectivement, quand tu parlais d’un énorme problème, tu n’exagérais pas. Ceci dit, je crois que je n’en sais pas assez pour comprendre ce qui se joue, là. Qui est votre ennemi, exactement ? Et qu’est-ce qu’il risque de faire ?

1 continue ses explications longtemps. Il raconte ce qu’il sait sur la nature des Techs, sur leur mission, sur le laboratoire, sur Mr Edmund, sur la SRAM, sur l’Alliance, sur les habitants du Ghetto. Ça l’aide à remettre les choses au clair, autant pour lui que pour Sanx. Finalement celui-ci lui dit :

_ Tu sais, pour ta sœur numéro 2 et ton petit frère, je peux m’en occuper. Avec vos pouvoirs et mes relations, on peut les faire disparaitre.

1 secoue la tête.

_ Je ne veux pas te mettre en danger, on va trouver…

_ Oh, je t’en prie, arrête. Elle est venue me sortir de prison. C’est la moindre des choses que je l’aide. Et pour le plus jeune, je te rappelle qu’un conditionnement culturel extrêmement contraignant nous oblige, nous pauvres humains, à sauver les enfants. Encore pire que pour les baleines.

_ Mais…

_ Mais quoi ? Ce n’est pas parce que je suis humain que j’ai pas le droit de jouer à sauver le monde aussi ! Bien sûr, moi je n’irai pas y sacrifier ma vie et mon âme. Je ne suis pas un héros comme vous. Ceci dit, ôte-moi d’un doute : qui a décidé que vous seriez des héros ?

_ Qui ? Heu… ben… ceux qui nous ont créés, je pense. On est né pour ça, pour être des héros, protéger et servir. Au départ, on devait juste être des humains améliorés, capable d’être plus solides que les soldats ordinaires.

_ Des genres d’humains OGM ?

_ Oui, un peu. Ensuite, ils ont découverts qu’on était capable de bien plus, et ils ont pu faire des projets plus ambitieux.

_ Et à quel moment on vous a demandé votre avis ?

_ Mais… enfin, on est nés pour ça, c’est normal de le faire !

_ Donc personne ne vous a demandé votre avis.

_ Je te dis qu’on leur doit…

_ Oui, oui, vous leur devez l’existence. Et alors ? Tous les enfants doivent la vie à leurs parents. Moi j’étais censé être un Samuel Théodore Larch et être un enfant docile, faire du sport au lycée, être raisonnablement populaire, aller à l’université et faire un métier de con dans une grande entreprise. C’est pour ça que mes parents m’ont mis au monde. Mais moi, j’ai préféré devenir Sanx. Et j’en avais le droit. Personne ne fait signer les bébés à la naissance pour leur faire dire « oui, je suis d’accord pour appartenir à mes parents et réaliser tous leurs projets ! ». Ta vie, c’est ta vie, tu es le seul à pouvoir décider de ce que tu vas en faire !

1 ne dit rien. Il est choqué et en même temps séduit par cette façon de voir. Il préfère se concentrer sur l’essentiel :

_ Je veux protéger mes frères et sœurs en priorité. Ensuite je veux délivrer nos créateurs. Après je verrais.

_ Ouais, c’est ça, tu verras… Quand on t’aura bien bourré le crâne sur ton devoir, quand tes chers professeurs auront pris tes frangins en otage, quand tu seras obligé tous les jours de choisir entre l’horreur et l’impensable, là tu verras ! Bon sang, prévoit à long terme ! Où est-ce que vous allez vivre ? De quoi ? Avec qui ? Et tes frères et sœurs, qui leur donnera le choix ? Qui va les aider et les guider ?

_ Mais… mais je ne sais pas ! Ça dépendra de qu’on peut faire, de…

_ Tu n’arriveras jamais à rien si tu t’y prends comme ça ! C’est à toi de savoir ce que tu veux, de savoir ce dont vous avez besoin tous les sept. Débarrasse-toi de tous les clichés qu’on t’a imprimé dans le crâne et invente ton propre monde idéal. Après, tu pourras toujours t’adapter au vrai monde pour parvenir à tes fins, mais au moins tu auras un but plus clair que « on va essayer de rester en vie ». Et ce sera ton but. Pas celui qu’on t’a imposé. Votre but, si vous le créez à plusieurs. Tu m’as dit qu’il y avait des prières pour sur le Réseau. C’est à vous de décider d’y répondre ou pas. C’est à vous de voir si le vœu de n’importe qui a autant d’importance que les ordres de vos parents. Mais il ne faut pas que tu improvise à chaque fois, sinon tu vas toujours être largué. Prend tes décisions toi-même.

1 reste un certain temps perdu dans ses pensées. Puis dit brusquement :

_ Mon but, ce serait que les mensonges deviennent réalité.

Comme Sanx ne réponds pas tout de suite, il poursuit :

_ On m’a dit que nous existions pour le bien de tous. Que nous étions une nouvelle humanité qui n’aurait pas les défauts de l’ancienne. Que nous allions sauver le monde. Que nous serions aimés et respectés. Que nous aurions notre place. Sans jalousie, sans mépris, sans peur. Que nous n’aurions pas besoin de nous cacher. Et bien c’est ça mon but. Je ne veux pas être une arme secrète. Aucun des Techs n’est une arme. Je veux pouvoir agir au grand jour et répondre en face à tous ceux qui me détesteraient. Et je veux que mes frères et sœurs aient le choix. Qu’ils prennent eux-mêmes la décision de me suivre ou pas. Et je veux les protéger du mal. Et tous ceux qui sont avec nous, tous les humains qui nous ont aidés, je veux les aider aussi.

_ Ça c’est du détail. Sinon, ça me parait très bien comme but. Surtout étant donné que vous contrôlez les médias et que vous êtes capable de contrôler une bonne partie des forces armés, vous avez largement les moyens de réaliser tes ambitions.

_ Mais toi, tu n’as pas peur ?

_ Peur ? De quoi ?

_ De… Je ne sais pas. Les humains ont peur de nous. De nos pouvoirs.

Sanx éclate de rire.

_ Je sais bien que l’enfer est pavé de bonnes intentions, mais j’ai bien moins peur des gentils petits idéalistes dans votre genre que de ce système pourri qui a la main sur les bombes T ! Et puis…

Il s’avance vers 1 avec un sourire tentateur et lui caresse doucement la joue.

_ Comment, poursuit-il, est-ce que je pourrais avoir peur de toi ?

Le Tech est presque paralysé par cette caresse, tandis que son cœur bat follement. L’idée que Sanx puisse avoir peur de lui est effectivement ridicule, c’est l’inverse qui se produit. Quoiqu’il ne pourrait pas dire que ce qu’il éprouve est de la peur – à par la peur de l’inconnu que cache les yeux de Sanx dans une mystérieuse promesse…

Sanx l’embrasse et il se laisse faire, sans plus penser à quoi que ce soit. C’est l’adolescent qui le replonge dans la réalité en s’écartant et en demandant :

_ Et pour la suite du plan ? Qu’est-ce que tu décides ?

1 redescend sur terre de son mieux. Se replonge à contre-cœur dans les problèmes de sa fratrie. Et décide d’utiliser Edmund pour sauver 3 et 5, c’est le moyen le plus sûr, mais il va faire parti de l’expédition lui-même et veillera à ce que ses sœurs s’évadent. Mr Edmund a beau connaitre les capacités des Techs au combat, il ne pourra pas assurer toutes les possibilités et il se fiera sans doute à la docilité que 1 a toujours affichée. Le jeune homme pense déjà à plusieurs moyens qui lui permettraient de prendre l’avantage. 6 pourra se réfugier avec 7 chez Breda Johns : personne n’ira chercher des Techs chez une nourrice travaillant pour le B.A.G.N. Quand à 2, soit elle accompagnera 1, soit elle restera avec Sanx à New York.

Sortir 3 et 5 du Ghetto sera la partie la plus délicate. Pour la suite, 1 a confiance en ses capacités. Il n’est pas peut-être pas capable de faire les bons choix au bon moment pour être certain que tout se passera comme il le désire. Mais il commence à comprendre que personne n’est capable de prévoir exactement ce qu’il faut faire pour que tout se passe selon ses désirs. Et que même si personne ne lui indique ce qu’il doit faire, il a largement les moyens de créer ses propres solutions.

Le message qu’il envoi à Mr Edmund est clair : pour être sûr que le mystérieux homme d’affaires ne lance pas l’opération sans lui, il ne lui communique aucune données sur l’endroit où sont 3 et 5, mais il fait une liste précise des hommes et des armes dont il aura besoin, ainsi que des dangers qu’ils risquent de rencontrer. 1 ne se donne pas la peine d’attendre une réponse pour fixer un rendez-vous le lendemain soir, sur la côte ouest.

« Et maintenant ? demande Sanx alors que le Tech se lève. Tu t’en vas ?

_ Je…

_ Tu as encore le temps de te reposer. Reste un peu. Ça ne t’a pas fatigué de revenir d’entre les morts ?

_ Heu…

_ Aller, reste.

1 ne peut pas dire non. Pas à Sanx. Pas s’il s’approche comme ça. Pas s’il promet que 1 a le temps. Pas s’il le regarde. Pas s’il sourit. Et surtout, 1 ne peux pas dire non à Sanx qui l’embrasse encore et l’entraîne sur son lit.

_ S’il te plait, murmure  l’adolescent, ne te prend pas la tête, d’accord ? Et ne tombe pas amoureux. »

1 ne peut pas lui répondre qu’il est trop tard pour ça.

2 et 6

Après leur victoire triomphale, les deux Techs ne sont pas ramenés dans leur petite chambre du B.A.G.N., non, ils sont invités à célébrer la puissance de l’Alliance dans le presque palais du président lui-même. Ce qui complique leurs plans : la sécurité tech a été doublée d’une impressionnante sécurité non-tech et ils auront du mal à s’échapper. 2 décide que le mieux est de se plier à ce caprice et d’attendre. Tous les dirigeants sont aussi épuisés que les deux Techs de la nuit blanche qu’ils viennent de passer et ils vont faire la fête, la surveillance des deux enfants sera donc confiée à des subalternes qui ne connaitront pas leurs caractéristiques et qu’il sera plus facile de tromper. Le moment où on voudra les raccompagner au B.A.G.N. sera le moment idéal pour agir.

Pour le moment, on les prépare en toute hâte pour assister au grand dîner improvisé, qui sert aussi à répéter une dernières fois aux fidèles du président la ligne de conduite qu’ils doivent adopter face aux médias. Une conférence de presse est prévue juste après le repas. Chacun prend les ‘médicaments’ nécessaires pour être en forme jusque là. Les invités ont tous mis leurs tenues les plus officielles pour être parfaits. Les Techs aussi. On passe à 6 un costume d’adulte à sa taille, ne lui épargnant que la cravate. 2 est quand à elle aux prises avec une robe de soirée. Sa première robe. Marcher ainsi vêtue lui fait une sensation bizarre, elle est trop serrée aux cuisses pour avoir toute sa liberté de mouvements et les volants largement évasés en bas la surprenne en frôlant ses jambes quand elle ne s’y attend pas. Pourtant le tissu lila est tech. Elle procède à quelques ajustements pour être plus à l’aise, sans parvenir à retrouver la sensation d’un vêtement familier. Mais au moins, un regard dans la glace le lui prouve, cette robe la rend très belle.

La jeune fille commence à jouer avec son reflet. Jamais encore elle n’avait eu l’occasion de se préoccuper de son apparence, acceptant son visage tel qu’elle le voyait dans les yeux de ses frères et sœurs, sans chercher plus loin. Pourtant, au cours de sa brève carrière de garde du corps présidentiel, elle a vu de nombreuses femmes dont les tenues superbes ont suscité son admiration et parfois sa jalousie – et parfois une incompréhension totale devant les caprices de la mode. Mais elle s’était habituée à l’idée que ce n’était pas pour elle. Son rôle à elle n’était pas de plaire. A présent, elle se regarde dans le miroir d’une manière presque interrogatrice. Elle se demande si son apparence lui plait. Si elle plaira à d’autres. Et si elle avait été humaine, simplement humaine, aurait-elle plut ? Et à qui ?

La robe met en valeur sa féminité et 2 se demande si c’est pour ça qu’elle parait plus belle. Tout le monde au laboratoire était d’accord sur le fait qu’une femme Tech est plus précieuse qu’un homme Tech. Pourtant elle détestait cette façon de voir qui la réduisait à un utérus capable de produire des petits Techs à peu de frais. Elle détestait l’idée qu’on allait un jour l’inséminer artificiellement. Elle détestait l’idée que le donneur serait 1. Oui, ils n’avaient aucun lien de sang, oui ils étaient les seuls Techs assez âgés pour se reproduire, oui c’était nécessaire pour la création d’une nouvelle espèce… Mais ces raisons niaient tout simplement les liens affectifs qui la liaient à son frère et sa propre identité humaine, une humaine Tech certes, mais néanmoins une humaine, pas une pondeuse. A cause de ce rôle qu’on voulait lui faire jouer, 2 avait détesté le fait d’être une femme. A présent qu’elle est débarrassé de cette menace et libre, seule devant un miroir flatteur, elle commence à se faire à l’idée.

« Betsie ? demande une voix derrière elle.

La jeune femme se retourne. Eve Hindgam est là, épuisée comme elle ne l’a jamais vue. Elle a l’air plus vieille de dix ans.

_ Ça va ? demande 2 inquiète.

_ C’est plutôt à moi de te poser cette question. Mais pffou… je dois bien admettre que je suis vannée.

La RP s’écroule sur un fauteuil, puis fait signe à la modiste qui avait apporté la robe de 2 de s’en aller. Celle-ci obéit précipitamment, titubant de son mieux sur ses talons hauts, prenant à peine le temps de lancer un regard méprisant au tailleur fatiguée d’Hindgam, qui lui répond d’un doigt d’honneur impeccablement manucuré. La femme soupire avant de se pencher en avant et de dire :

_ Bestie, qu’est-ce qui s’est passé, cette nuit ?

2 regarde ses propres yeux dans la glace, veillant à ne laisser transparaitre aucune émotion. Elle n’est pas aussi douée pour mentir qu’Eve, mais elle va tenter d’apprendre très vite.

_ Le Conseil de Sécurité de l’Alliance a voté la destruction des Ghettos. 6 et moi nous avons programmé les bombes pour qu’elles touchent leurs cibles. C’est tout.

_ Et comment tu te sens, maintenant ?

_ Bien. J’ai fais mon devoir.

Avec un soupir, Hindgam se lève et viens à coté de 2. Elle sort une trousse à maquillage et répare avec art les dégâts de la nuit blanche. A ses cotés, la jeune fille l’observe avec admiration. Elle aurait aimé que Eve lui apprenne à faire ça. Elle aurait aimé qu’elles puissent être amies, véritablement amies, sans se ranger dans un camp ou dans l’autre.

La femme la regarde et lui sourit avec enthousiasme. Elle s’exclame, prenant 2 totalement au dépourvu :

_ Elle est belle, n’est-ce pas ?

_ De quoi ?

_ La robe. C’est moi qui l’ai commandé pour toi. Je voulais quelque chose qui soit innocent, pour ta première apparition en public, surtout après une mission pareille. J’ai failli te prendre une tenue qui évoque une petite fille, mais tu es déjà tellement mature, mentalement et physiquement, que j’ai préféré celle-ci. Tu vas faire craquer tout le monde à la conférence de presse.

_ Merci, dit 2 avec un certain malaise.

_ On ne dirait pas… murmure Eve en replaçant machinalement une bretelle de la robe.

Le tissu tech reprend de lui-même sa place initiale asymétrique. Eve regarde toujours la robe mais parait perdue dans ses pensées.

_ On ne dirait pas quoi ? demande la jeune fille de plus en plus mal à l’aise.

_ Qu’une aussi jolie fille a fait un tel bain de sang…

2 se concentre pour ne pas réagir et répète :

_ J’ai fait mon devoir.

Eve relève les yeux vers elle, plus présente que jamais. Elle ne sourit plus du tout mais ne parait pas en colère.

_ Betsie, je te connais, tout de même.

Elle avale sa salive, parait chercher ses mots, puis s’exclame :

_ Et puis zut ! Ce n’est même pas ton nom ! Tes parents t’appellent 2, n’est-ce pas ?

_ Heu… oui.

_ Et les autres Techs aussi.

_ Oui.

_ Est-ce que… est-ce que je peux t’appeler 2 aussi ? Pas en tant qu’assistante du président. En tant qu’amie ?

2 hésite. Les larmes lui montent aux yeux. Quelle amitié ? Il n’y a que mensonges…

Pourtant elle répond :

_ Oui.

_ 2, tu ne l’as pas fait, n’est-ce pas ?

_ Quoi ?

_ Lancer les bombes. 2, est-ce que tu l’as fait ?

_ Mais comment tu… Mais comment tu peux savoir ?

Eve rit – sans joie.

_ Je te l’ai dit, je te connais… J’ai bien vu ta réaction devant les HR, même après l’attentat. Et même si tu t’étais décidé à tuer, jamais tu n’aurais impliqué ton petit frère. Et jamais tu ne serais restée impassible après. Tu n’es pas une tueuse. Tes parents t’ont bien élevé. Et tu n’as pas eut le temps de perdre tes illusions. Pas comme nous ! Seigneur, j’ai passé ma journée à justifier médiatiquement un massacre ! Un massacre qui n’a même pas eu lieu !

_ S’il te plait… ne nous dénonce pas. On va s’en aller. On ne peut pas rester ici. C’est trop… Je t’en supplie, ne…

_ Vous partez… avant la conférence de presse ?

_ Oui.

_ Alors, je dois vous dire adieu, je suppose.

2 se jette dans les bras d’Eve et laisse couler ses larmes. Elle n’aurait jamais pensé que la RP du président, redoutable ange gardien de sa si précieuse image, pourrait ainsi lui donner sa bénédiction.

_ Oh, arrête, la gronde Hindgam, si je me mets à pleurer aussi je vais ruiner mon maquillage !

_ Merci… Merci… J’ai… Je vais…

_ Chut. Je ne veux rien savoir. Je ne suis au courant de rien. Ne t’imagine pas que je te laisse filer par bonté d’âme. Avec toute cette sale affaire dans les pattes, le président est mieux sans ses Techs désobéissants. Je vais tenter de rattraper ce qui peut l’être. J’aurais besoin de te recontacter, plus tard.

_ Bien sûr ! N’importe où dans le Réseau. Je mettrais des guetteurs.

_ Bien. C’est bon, maintenant, tu peux me lâcher. Tu trempe mes fringues, là. Allez. Debout. Tsss, si c’est pas malheureux. Regarde-toi. Il va falloir appelle la maquilleuse pour qu’elle arrange tes yeux. Et pour votre évasion, tu as besoin de quelque chose ?

_ Non, ça ira. Je sais comment faire.

_ Pas de risque de se prendre une balle perdue, hein ? Tu ne vas pas te mettre en danger inutilement ?

_ Tout ira bien. Je te le promets.

_ Bien. Et ton frère ?

_ Il vient avec moi, bien sûr.

_ Je veux dire, il est où ?

_ Dans la pièce à coté, ils l’habillent.

_ Comment ?

_ Un costume en tech, pourquoi ?

_ Les crétins ! C’est jean et tee-shirt, pour lui, il faut accentuer le coté gamin-comme-tout-le-monde ! Bon, j’y vais. Comme ça je lui dirais au revoir aussi. Je t’enverrai la maquilleuse. Tu en as besoin. Ne te met pas dans un état pareil, je t’en prie.

2 recommence à pleurer. Hindgam hésite sur ce qu’elle doit dire puis se penche vers elle et l’embrasse sur la joue.

_ Au revoir, 2. On se reverra, j’en suis sûre.

_ Au revoir, alors… »

Un dernier sourire et Eve quitte la pièce. 2 envoie machinalement son esprit dans le Réseau pour la suivre, puis contacte son petit frère pour lui dire qu’elle sait tout et qu’elle les laisse partir. 6 perçoit le chagrin de sa sœur et la console de son mieux. Quand Eve entre dans la pièce, il n’a pas très envie de parler à cette femme qui fait pleurer sa sœur, mais 2 reste dans le Réseau, attentive à leur conversation, et il fait un effort.

Le corps de 2 regarde encore la porte, mais par hasard, puisque toute son attention est concentrée sur ce qui se passe dans la pièce d’à coté. Elle ne se rend même pas compte que quelqu’un approche à pas de loup. Son attitude est aussi vivante que celle d’une statue. Elle ne cligne même pas les yeux. Elle ne réagit pas quand cette personne l’interpelle :

« Betsie ? Hého, Betsie ? Tu  m’entends ?

Un objet flou passe devant ses yeux. 2 réalise peu à peu que c’est bien à elle qu’on s’adresse et qu’elle est sensée répondre. Son esprit revient à son corps, s’attendant plus ou moins à voir la maquilleuse. Au lieu de ça elle reconnait Nora Milley.

_ Nora ? Qu’est-ce que vous faites là ? demande machinalement la jeune fille.

Elle se souvient qu’elle avait beaucoup de questions à lui poser, mais les évènements s’étaient enchaînés et elle l’avait chassée de ses pensées, concentrée sur l’urgence. Elle réapparait au plus mauvais moment, mais elle aussi doit avoir de nombreuses questions à lui poser sur le professeur Milley, suppose 2. En tous cas elle est nerveuse et regarde sans cesse autour d’elle. Elle n’a pas l’autorisation d’être dans cette partie du bâtiment.

_ Qu’est-ce qu’il y a ? répète patiemment 2.

_ Suis-moi.

_ Pourquoi ? demande instinctivement la Tech.

Elle aurait suivi sans réfléchir quelqu’un d’autre qui n’aurait pas été initié aux secrets des Techs, ça n’aurait été que plus facile pour elle s’évader. Mais pas Nora Milley. Même s’il est vraisemblable que travaillant avec les HR elle ne sache pas grand-chose des Techs, elle reste un être quasi mythique aux yeux de 2 et lui fait peur. Même si pour l’instant c’est elle qui semble être la plus effrayée des deux.

_ Parce que ! s’exclame-t-elle. Le président te réclame. Viens.

_ Il ne m’a pas appelée par le Réseau.

_ Bordel, tu vas… suis-moi je te dis !

Nora Milley a sorti de sa ceinture un revolver non-tech, chargé et puissamment mortel, qu’elle braque sur 2. La jeune femme écarte les yeux et lève les mains machinalement, cherchant à toute allure une solution. Nora n’a pas l’air de vouloir la tuer… ni de savoir ce qu’elle fait. Par le Réseau, 2  pourrait alerter la sécurité en un instant. Elle pourrait faire exploser le boitier d’identification tech que Nora porte à sa ceinture. Elle pourrait se battre contre elle et la désarmer. Elle pourrait l’étrangler grâce aux tissus techs présents dans la pièce. Mais 2 a conscience que tout ça, elle pourrait le faire à un étranger menaçant. Pas à Nora Milley. Impossible. Elle reste immobile et impuissante. Elle ne parvient qu’à poser une timide question :

_ Pourquoi ?

Nora l’ignore et lui demande :

_ Où est le petit ?

_ Quoi ?

_ Le gosse Tech !

_ Je t’interdis de toucher à mon frère ! »

Immédiatement 2 prévient 6 par le Réseau. Malgré son interdiction, l’enfant n’hésite pas une seconde avant de courir la rejoindre… ou plutôt de le tenter, attrapé au vol par Hindgam. Il la frappe de toutes ses forces pour se dégager et lui crie :

« Elle va faire du mal à 2 ! Elle a un revolver !

_ Hein ? dit Eve avant de réaliser qui lui parle. Qui ? Où ?

_ Nora Milley ! Elle est à coté !

_ Bon, toi tu ne bouge pas, j’appelle la sécurité.

_ 2 ne le fait pas ! gémit 6. Elle ne fait rien ! Elle ne fait plus rien !

La RP se demande si ça veut dire que Betsie est morte. Ça serait pire que tout.  Elle ne perd pas de temps à se poser la question et appuie sur l’appel d’urgence. Le message automatique lui répond favorablement, mais elle ne peut pas être certaine que son appel a bien été transmis. Si on a laissé entrer quelqu’un armé d’un revolver dans la même pièce que les précieux Techs, c’est que d’autres ont pris les commandes. Et qu’ils veulent les Techs.

Au même moment, un homme armé entre dans la pièce et braque son revolver sur Eve Hindgam, qui tient toujours 6 dans ses bras, le retenant à grand-peine au milieu de ses larmes et de ses coups de poings. Les deux modistes chargés d’habiller l’enfant s’enfuient sans qu’on ait besoin de le leur demander.

_ Donnez-moi ce gosse, dit l’homme.

Eve le reconnait brusquement, il s’agit d’un fonctionnaire lui aussi en charge des HR, à un échelon inférieur à Nora Milley. Elle retrouve assez vite son nom : Ned Jallow. Ce qui ne lui dit rien de plus sur l’homme ni sur ses intentions par rapport à 6. Depuis quand des bureaucrates font dans le révolutionnaire ? Et pourquoi ? Pour de l’argent ? C’est l’hypothèse la plus vraisemblable aux yeux d’Hindgam qui dit :

_ Si vous voulez une rançon, on peut s’en occuper tout de suite…

_ Ta gueule ! Donne-moi le gosse si tu ne veux pas que je tire d’abord !

Non, décidément, l’homme n’a pas l’air d’un révolutionnaire. Le bout de son arme bouge sans cesse et son regard est plus terrifié que terrifiant. Ce qui ne fait qu’effrayer davantage Eve. Il a l’air du genre à pouvoir tirer par accident. Réalisant qu’elle tient toujours 6 devant elle, elle le pose à terre et le met derrière, tout en le retenant d’une poigne de fer pour qu’il n’aille pas faire une bêtise. L’enfant n’a pas l’air conscient du danger qui pèse sur lui et ne pense qu’à retrouver 2. Pour Jallow, ce geste est un signe de résistance.

Pendant ce temps, 2 ne s’encombre plus de peur ou de respect à l’égard de Nora Milley. Celle-ci tient son arme beaucoup trop près de la Tech qui d’un geste vif lui attrape le poignet le tord jusqu’à ce qu’elle lâche le revolver. Après quoi, 2 s’apprête à lui envoyer son coude dans l’estomac pour la mettre au tapis. Mais elle avait négligé un point. Nora tenait son arme de la main gauche, laissant la droite dans sa poche. La droite n’était pas vide. Elle contenait un spray qu’elle envoie au visage de 2. Celle-ci recule sous l’effet de la douleur et s’écroule comme une masse deux pas plus loin.

6 voit la scène par le Réseau et hurle comme un damné. Sans hésiter Hindgam le repousse plus loin d’elle. Machinalement le bureaucrate suit des yeux l’enfant qu’il est venu chercher. C’est plus que suffisant pour quelqu’un ayant l’entraînement d’Eve, qui dégaine son propre revolver et tire. Elle ne tire pas pour tuer mais pour désarmer et fait mouche aussi facilement qu’à son ordinaire. Elle ignore l’homme hurlant de douleur et se retourne vers 6, prête à l’empêcher de s’enfuir à nouveau. Au lieu de quoi le petit garçon s’approche du revolver tombé à terre, le prend à deux mains et dit à Hindgam :

_ Vite ! On va aider 2 ! Elle est par terre !

_ Lâche ça, tu es trop petit. Tu ne viens pas avec moi, je te mets en sécurité et je vais m’occuper de ta sœur.

_ Non ! s’exclame l’enfant en braquant son arme sur Eve. On y va tout de suite ! TOUT DE SUITE !!!!!

Le canon bouge autant entre ses mains trop petites que lorsqu’il était tenu par Ned, mais lui n’a pas l’air d’avoir peur, il parait seulement très déterminé. Eve calcule rapidement ses chances.

_ Ok, mais tu lâches ça, je n’ai  pas envie de me prendre une balle dans le dos. Suis-moi. »

Trop tard. Le Réseau est fragmenté dans toute la maison présidentielle et 6 est incapable de retrouver la trace de sa sœur. 2 a été enlevée.

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Les Techs, chapitre 7, première version (suite)

4

4 parait définitivement installé chez Josh Mallone. Du moins jusqu’à ce que ses frères et sœurs n’aient besoin de lui ailleurs. Et Josh lui a même promis qu’il était prêt à héberger les six autres Techs si nécessaire – pour un certain temps et uniquement si aucun organe officiel ne vient lui demander des comptes, mais c’est déjà pas mal. C’est un véritable château qu’il a laissé à la garde de l’enfant, tandis que lui allait travailler. Epuisé d’avoir veillé trop longtemps, 4 se lève en début d’après-midi et découvre à sa grande stupeur qu’il est seul dans la maison.

Il cherche Josh par toutes les caméras et tous les systèmes de sécurité, sans succès. Il ne remarque pas le papier que l’acteur a laissé devant la salle de méditation. Il part à sa recherche lui-même, errant d’une pièce à l’autre dans l’espoir d’en trouver une non reliée au Réseau qui aurait pu lui échapper. En vain.

Il commence à paniquer.

D’abord les professeurs qui sont enlevés et les surveillants tués. Ensuite 3 et 5 qui sont retenues prisonnières par un psychopathe. Puis 1 qui disparait. Et pour finir, Josh lui-même qui l’abandonne !

4 est à deux doigts de pleurer – deux petits doigts – quand il réalise qu’il est seul dans la maison la plus extraordinaire qu’il puisse inventer. Il ne le réalise pas seul. Il pousse une porte et tombe en arrêt devant le satellite artificiel Echo III, le dernier-né et le plus beau de sa catégorie, capable d’enregistrer des milliards d’informations venant de l’espace, de mener des expériences, d’étudier la Terre et de se relier au Réseau mondial, faisant aussi bien de la télécommunication que de la télédétection.

4 ne perds pas de temps à s’étonner de voir un Echo III de treize mètres de long dans le manoir d’un acteur de série, il n’en veut même pas à Josh de lui avoir caché ce bijou, il n’a qu’une idée en tête : l’essayer. Il envoi son esprit dans tous les éléments tech disponibles de la machine. Il rêve d’investir ce nouveau corps de métal capable de naviguer dans l’espace et doté de sens qui lui permettraient de tout sentir et tout ressentir de ce voyage…

Bien sûr le satellite est cloué au sol tant qu’il ne sera pas greffé à une fusée, mais même à terre 4 le trouve grandiose. Il essaye tous les organes techs de son nouveau jouet infiniment plus performant que les machines tech du laboratoire. C’est en testant les capacités de connexion au Réseau que l’enfant s’aperçoit enfin de la supercherie : c’est un faux satellite qui est entreposé ici. Non, jamais la SRAM  et encore moins l’Alliance n’aurait autorisé la diffusion d’un de ses précieux satellites, même scientifique, à des intérêts privés. Le système leur permettant de se connecter à distance au Réseau, notamment, est un des secrets les mieux gardés de la SRAM. Pourtant, 4 a bien reconnu l’Echo III, il en est certain. Au laboratoire, les scientifiques encourageaient sa passion pour l’espace et débordaient largement du cadre de ses cours pour lui apprendre tout ce qui l’intéressait.

Même si l’essentiel manque, le faux Echo est doté d’appareils de pointe et de programmes sophistiqués qui permettent à l’enfant de s’imaginer tout ce qui se passerait, dans l’espace. Surtout s’il rencontrait des extraterrestres. Il cherche de quelles manières il pourrait communiquer avec eux, par les sons, les ondes, la lumière, les mathématiques…

Dans ce domaine, l’Echo III est normalement plutôt limité. Sauf que ce modèle transformé, s’il manque des programmes nécessaire pour être un véritable satellite et voler dans l’espace, a été blindé de moyens de communication. Pas étonnant que Josh l’ai acheté, conclut 4 qui revient à regret à son corps pour échapper à la migraine. Ce petit tour a ravivé son envie d’aller dans l’espace, dans un vaisseau tech. Il n’en a pas reparlé à 1 ni à 2, n’a pas formulé son vœu dans la pieuvre. Si 5 était là, ils pourraient faire des projets, elle aurait mille idées plus folles les unes que les autres pour y arriver… Mais 5 n’est pas là. 1 et 2 non plus. 4 est seul et tous les extraterrestres de l’univers n’y changeront rien. Sa joie retombe.

Il repousse la nécessité d’aller jusqu’à la pieuvre pour voir où en sont les autres. Sa présence n’est même pas nécessaire, il a laissé là-bas toutes les informations qu’il avait sur le Ghetto et la situation de ses sœurs. Et s’il y retournait et qu’il n’ait toujours aucune nouvelle de 1, là il ne pourrait plus tenir le coup, pas tout seul. L’enfant repart, il tourne en rond dans le manoir. La plupart des affaires de Josh tournant autour de sa passion pour les extraterrestres sont beaucoup moins sophistiqués que le faux satellite, et si 4 trouve certains de ces gadgets idiots, il est enthousiasmé par les autres. Mais ce qui aurait normalement été un véritable parc d’attraction pour lui parvient à peine à le distraire de son angoisse. Il joue avec un objet, le repose ailleurs, en prend un autre, hésite, tourne en rond, passe et repasse d’une pièce à l’autre, errant comme une âme en peine à un moment pour s’émerveiller l’instant suivant.

Il retourne même voir le faux Echo III. Il trouve quelque chose de familier dans l’idée de ce satellite-jouet géant. S’il avait été aussi riche et aussi libre que Josh Mallone, il aurait sans doute acheté à prix d’or quelque chose de semblable. Il essaye de lire dans la mémoire de l’engin, sans se rendre compte que de nombreux programmes sont en place pour écarter les intrus. Il ne veut pas être indiscret, juste se distraire un peu de son mal-être.

Il tombe sur une vraie mine d’or d’informations top secrètes achetées à prix d’or à des scientifiques de la NASA et de la SRAM prêt à lâcher quelques bribes de leur précieux savoir. Le tout a permit à l’acteur de vérifier certaines théories en vogue et même de créer la sienne. 4 trouve très amusant de voir comment des gens n’ayant jamais étudié la matière tech interprètent ses particularités.

Les extraterrestres ont envoyé sur Terre la matière tech sous forme d’un œuf parfaitement sphérique de trois centimètres de long, enfermé dans une capsule ovale symétrique composée d’un autre matériau qui n’a jamais pu être identifié. En effet, sitôt en contact avec une vie intelligente, la capsule s’est désagrégée sans laisser la moindre trace, ayant rempli sa mission.

4 a vu les vidéos historiques de la découverte de la matière tech. Pas la moindre trace de capsule ni d’œuf. Juste une incrustation, de trois centimètres de long il est vrai, dans un astéroïde. Oui, toute la tech du monde est issue de ces trois centimètres venues de l’espace. Ils n’étaient pas envoyés en grande pompe. Mais 4 croit dur comme fer que cet astéroïde a bien été lancé exprès sur la Terre par une intelligence extraterrestre. Il n’a pas évoqué cette théorie à Josh Mallone, pourtant : au laboratoire trop de monde se moquait de lui et même 5 prenait cette idée à la légère. Ça le réconforte de penser que Josh croit que les Techs sont le fruit du cadeau des ET et de l’intelligence humaine, même s’ils ne sont pas des extraterrestres eux-mêmes. Ce n’est pas rien.

La SRAM est un organisme créé pour garder ce secret et faire croire que ce sont des humains qui ont inventé la matière tech. Ce nom même, raccourci de « technologie nouvelle », est censé rappeler à tous l’ingéniosité des savants qui aujourd’hui sont engagés uniquement pour continuer à faire croire à cette immense farce, et sont payés des fortunes pour se taire. Il n’y a rien dans les locaux de la SRAM. La matière tech forme spontanément des objets utiles à l’homme qui devraient être offerts à tous, au lieu de quoi la SRAM les vend à prix d’or et garde précieusement l’œuf qui lui assure ce monopole. La matière tech est un cadeau magnifique offert à l’humanité par des extraterrestres bienveillants, qui nous a été volé par la SRAM criminelle !

4 est mort de rire en lisant ce fichier. Former spontanément ? Il connait assez bien la matière tech – et pour cause – pour savoir que rien, justement, n’est spontané dans ce bazar. Les êtres vivants non-techs sont capables de mutations spontanées. Pas les objets ni les vivants techs dont les cellules ne peuvent s’éloigner d’un millième de membrane de leur programme. Le travail des scientifiques de la SRAM est justement de programmer ces cellules pour former des objets utiles, pas forcément utiles à l’humanité, mais utiles à leurs clients. 4 est d’ailleurs d’accord avec 2, il est injuste que tout le monde n’ai pas accès au tech, et encore plus injuste que seuls ceux qui y ont accès soient considérés comme citoyens. L’enfant est très fier du sabotage de sa sœur et de son frère. Comme il aurait aimé être avec eux ! 5 aussi aurait adoré ça, mais il aurait fallu s’y mettre à plusieurs pour la retenir de dire aux dirigeants ce qu’elle pense de leur façon criminelle de régler les problèmes.

4 est épaté de voir qu’une preuve accompagne les affirmations bizarres anti-SRAM. C’est une vidéo tech qui a été volée dans un laboratoire de la SRAM. On voit une base tech neutre : une petite boule couverte de pointes. Entre les pointes sont encastrées un à un les composants du programme, de minces plaques aux formes géométriques régulières. Une fois le code achevé, la cellule-œuf devient une sphère parfaitement lisse, une jolie bille aux yeux de l’enfant qui ‘empruntait’ souvent ces œufs techs pour jouer avec 5. Jamais il n’aurait imaginé qu’un objet aussi familier, qu’il est capable de créer en moins d’une seconde quand on lui donne une base neutre, puisse être aux yeux d’un étranger entouré d’un tel mystère et susciter une telle fascination.

Tout ému, il assiste à la naissance de l’objet. En accélérant la vidéo, tout de même. Elle dure normalement dix heures et demi. Quelle que soit la taille de l’objet définitif et la matière qu’il doit adopter, ça dure dix heures et demi. Dix heures, vingt-sept minutes, six secondes et 18 centièmes, pour être précis. La cellule-œuf bourgeonne, se boursoufle, s’étire, rappelant à la fois une plante et une réaction chimique. Elle crée une plaque de métal longue et fuselée, d’un rouge carrosserie incrusté de veinules dorées à la mode, sans doute l’avant d’une voiture de luxe. Un de ses cotés porte de minuscules pointe. Elle doit être programmée pour s’emboîter avec encore un autre objet tech, d’une autre matière. En voyant ça, 4 a la nostalgie du laboratoire. C’était bien… C’était chez lui. Depuis, ni le 10 Johnson Street, ni l’épouvantable immeuble de Thune, ni le magnifique manoir de Josh Mallone n’ont composé un ‘chez lui’ acceptable. Il voudrait retourner au laboratoire. Mais il n’y a plus que des morts, là-bas.

Il continue à fouiller dans les fichiers.

Il est possible que les extraterrestres communiquent avec nous grâce aux vibrations de la matière tech ! On suppose que la fameuse aura des objets techs, celle qui leur permet de communiquer entre eux dès qu’ils sont assez proches – sans utiliser des ondes – est doublée d’une autre aura d’une immense envergure, qui n’établit pas de connexion avec tous les  objets techs. Cette deuxième aura, appelée aura bêta, ne peut se connecter qu’à l’esprit des extraterrestres qui ont créé la matière tech. Elle leur permettrait ainsi par télépathie de se relier à tous les objets techs de l’univers.

4 ne comprends pas pourquoi Josh ne lui a pas parlé de ça. C’est une idée géniale, même si elle n’est basée sur aucun fait vérifié. On ignore encore à sa connaissance pourquoi les objets techs suivent une lente et infime vibration, tous au même rythme. Ça pourrait bien être cette fameuse aura bêta ! Mais si c’est le cas, les extraterrestres en ont oublié le mode d’emploi : depuis qu’il est né, bien que télépathe avec ses frères et sœurs, 4 n’a jamais reçu le moindre message venant de l’espace.

A moins que la présence perçue par 7 en soit un. Ce serait possible. Depuis toujours, 5  est la plus habile en manipulation tech mais 7 est la plus sensible. Elle a toujours su des choses sans que les autres ne comprennent comment elle s’y prenait. Et la présence a bien parlé d’un pont vers les étoiles, non ?

4 retire son esprit du satellite et retourne dans la salle de méditation : il a vraiment poussé ses forces tech au maximum. Il réfléchit. Quand 7 lui a appris ce que la présence lui avait dit, il avait bien d’autres soucis en tête et n’y avait pas vraiment fait attention. Il a trop l’habitude des cauchemars et des prémonitions de 7 pour les remarquer. Mais maintenant qu’il y repense, ça pourrait coller. Ça pourrait même très bien coller. Il est certain qu’il y a quelque chose, dans le Réseau, qui existe, une intelligence différente de celle des Techs, peut-être une intelligence artificielle, peut-être un programme manipulé par quelqu’un, peut-être un esprit extraterrestre ! Toutes les pistes sont intéressantes mais 4 déjà choisi celle dans laquelle il croit. Quand les problèmes urgents seront réglés, il faut absolument que les Techs traquent cette présence et découvrent ce qu’il en est au juste. 4 se voit déjà suivant 5 dans les méandres du Réseau. Car évidemment, d’ici là, 5 sera délivrée, 3 aussi, et c’est 5 qui organisera la chasse et qui fabriquera les pièges, ce sera 5 et son instinct guerrier qui guideront les autres dans ce combat de pensée. Ils trouveront les extraterrestres et 4 racontera fièrement ses exploits à Josh Mallone qui sera son ami pour toujours et leur permettra à tous de rester vivre chez lui.

4 est encore en train de développer les détails de cet avenir radieux lorsque l’acteur rentre enfin.

3 et 5

Les deux sœurs réunies s’enlacent. Pas une embrassade de joie ni de pardon, uniquement une étreinte brève et fonctionnelle, nécessaire pour que chacune sache ce que l’autre sait et qu’elles mettent au point un plan. 5 sait bien que 3 ne lui a toujours pas pardonné d’avoir dit du mal du laboratoire, et 3 sait que 5 ne s’excusera pas. Pour le moment, elles se concentrent sur leur évasion.

On peut y arriver grâce à Mok, explique 3. Tant qu’il portera mon blouson, tu peux le manipuler par télékinésie. Il faudra lui faire croire qu’on peut faire ça à distance pour qu’il ait assez peur et qu’il soit obligé de nous aider.

Mais on a entendu tout le monde dire que dehors c’est presque la guerre, on risque de se prendre une balle.

On a été entraînée à ça, Mok volera des armes, on se battra.

5 n’est pas d’accord. Elle qui est toujours prête à se battre voit bien dans les pensées de sa sœur qu’elle a une vision toute théorique des combats. 3 ne se rend pas compte de ce que ça veut dire de traverser la ville sous le feu, ni de ce que ça veut dire de tuer. Pourtant, elle s’est battue au cours de l’attaque du laboratoire. Mais elle voulait sauver les professeurs et n’avait absolument pas tenu compte du danger. Comme il ne lui est rien arrivé, elle est prête à recommencer les mêmes erreurs.

5 ne se demande pas si sa propre vision du danger est plus juste, pour elle c’est une certitude. Elle a toujours été fascinée par les batailles et les armes à feu. Et elle a déjà tué.

Il lui parait évident que leurs quelques années d’entraînement et leurs armes ne feront pas le poids face à tous les membres du Ghetto lancés par Thune à leur poursuite. Et même si l’alarme n’est pas donnée, la zone près des portes est sous le contrôle des combattants de Thune et des capuchons noirs. 5 rappelle à sa sœur les images où ces enfants ont prouvé leur redoutable efficacité. Aucun entrainement ne peut dépasser les conditions de vie terribles du Ghetto.

Il faudra déstabiliser Thunes, continue 3, pour qu’il ait autre chose à faire que de nous envoyer ses combattants.

Non ! Si on provoque une guerre, on va se retrouver en plein dedans ! Il faut qu’on ruse pour arriver aux portes. On pourrait porter une capuche noire. Mok dit qu’il y en a dans les gardiens de la porte. Il faut lui demander son avis, il connait le Ghetto mieux que nous, il peut avoir de bonnes idées.

Non. Il faut qu’il ait peur de nous et qu’il croie qu’on sait mieux que lui ce qui va se passer.

Peu à peu, voguant de la pensée de l’une à la pensée de l’autre, le plan se met en place. 5 aimerai demander à sa sœur ce qu’elle pense des enfants du Ghetto et de leur enfermement, et de leur rôle à eux, les Techs. Elle se sent perdue, prisonnière d’émotions contradictoires et d’ordres absurdes. Née pour protéger et servir, elle n’a jamais défendu cette devise comme un étendard de son identité Tech, mais elle ne l’a jamais mise en doute. En temps normal, c’est 3 qui devrait insister pour qu’ils obéissent aux professeurs et sauvent les habitants du Ghetto de gré ou de force, et 5 lutterait pour qu’elles prennent très égoïstement leurs jambes à leur cou et sauvent leur peau. A présent, 5 n’ose pas poser la question à sa sœur car elle a peur de la réponse. Etant donné ce que 3 a dit précédemment, elle n’a sans doute aucune envie de sauver qui que ce soit ici, trop heurtée par la violence et la culture de clan du Ghetto. Et 5 aurait beaucoup de mal à accepter que sa sœur pense comme ça. Tout ce qu’elle peut faire pour l’instant, c’est esquiver le problème.

Oui, mieux vaut se concentrer sur le plan. 5 a peur et envie le sang-froid de 3. La petite fille est prête à tout lorsqu’elle est dans le feu de l’action, mais l’attente fait lentement monter son angoisse sans qu’elle ne parvienne à savoir ce qu’elle redoute exactement. Tandis que 3 calcule froidement leurs chances et n’hésitera pas à se lancer le moment venu. En refusant d’admettre que la mort existe et qu’elle les menace réellement, elle peut maintenir la peur à distance et rester concentrée et efficace.

Il ne leur reste plus qu’à attendre que Mok soit à nouveau leur gardien et que Thune soit appelé ailleurs par ses nombreuses obligations. Il tarde à partir, guettant la guérison miraculeuse de 5 d’un œil méfiant. Au bout de quelques minutes, il écarte 3 de sa sœur avec une apparente douceur, mais la petite fille ne pourrait pas se dégager de sa poigne sans se casser l’épaule.

« Et maintenant, dit-il d’une voix douce, ça va mieux ?

_ Heu, improvise 5, oui, mais ça va recommencer. Il faut qu’on reste plus longtemps.

_ Combien ?

3 calcule rapidement le délai le plus avantageux pour elles tout en étant crédible pour Thune. Heureusement elle est encore assez près de 5 pour qu’elles puissent communiquer par télépathie.

_ Une journée ensemble pour ne pas être malade pendant une journée, dit 5. Avec elle ou avec mon frère, mais comme il n’est pas là, il faut que ce soit avec elle. C’est de ça que j’étais malade quand on est entré ici.

Thune la regarde droit dans les yeux et parait lire directement dans son âme, une vision où ses mensonges seraient soulignés en rouge. 5 avait déjà eu droit à son terrifiant regard d’assassin, mais ce n’était encore qu’une ébauche vaguement menaçante en comparaison de maintenant. Elle a l’impression que les mots de l’aveu se bousculent dans sa bouche pour savoir lequel sera le premier à sortir. Thune sait déjà et si elle persiste à mentir… ce n’est même pas de la peur, le regard éveille directement son instinct de survie.

C’est son orgueil qui la sauve. Hors de question de craquer devant 3. Cette sœur qui a pris les choses en main et empiète sur son domaine de compétence. Il est temps de lui rappeler qui est la dure à cuire de la famille.

Son orgueil lui fait donc serrer les mâchoires jusqu’à se faire mal, pour être bien sûre de ne pas lâcher le mot de trop, de ne pas trahir leur plan. Sans baisser les yeux. Thune voit bien qu’elle lui cache quelque chose mais elle reste muette.

Qu’à cela ne tienne… il en a fait parler de plus coriaces.

Il lâche 3, lance un ordre trop rapide pour que les deux sœurs le comprennent et se retourne vers elles avec un grand sourire. Un enfa