Ecriveuse en herbe

jeudi 9 octobre 2008

Je ne fuis pas, je rajoute juste une ligne à ma liste de blogs

En tant qu'internaute ayant trois blogs, deux adresses courriel et une participation occasionnelle à trois blogs collectifs (plus quelques forums parci parlà, mais là j'ai plus de mal à suivre), on peut dire que je ne m'étais pas encore assez éparpillée. Après tout, l'essentiel, ce n'est pas ce qu'on raconte, mais bien de le raconter à plein d'endroits différents. J'ai donc créé un nouveau blog, qui reprendra des histoires que j'ai déjà mises ici, mais je l'espère d'une façon plus claire et plus lisible. Mais je continuerai à poster ici. Et là-bas. Et sur le Marathon, l'Episodier, et peut-être Fanes de Carottes si j'ai le temps.

Et les Techs ? Oh, ça avance...

http://ecriveuse.over-blog.com

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mercredi 17 septembre 2008

Alister la Magnifique *****

Alister la Magnifique

Venez et voyez. Prenez les ailes du conte et mettez-les sur votre dos. Survolez d’un trait les sombres terres brulées du Meijj, ignorez les sourdes clameurs et râles d’agonie de la guerre, bouchez-vous le nez en traversant les miasmes de la maladie sur Enyack, avancez hardiment au-delà des rocs glacés du Dourlan. Et vous verrez en contrebas, tel un précieux joyau niché dans l’écrin des forêts, Alister la Magnifique, la Ville Blanche, le rêve des hommes, le paradis sur terre gravé dans le marbre et l’eau pure de ses mille fontaines. Construite par les Anciens, peuplée par les Elfes, les Sages et les Héros, elle n’a connu que paix et prospérité depuis des milliers d’années. De puissants magiciens veillent à sa sécurité et chaque nuit son sommeil paisible n’est troublé que par les chants et les musiques de danses, les rires et les serments amoureux murmurés d’une voix envoûtante.

Au pied d’Alister la Magnifique, cité des rêves, de minces colonnes de fumée s’élèvent parmi les arbres. La forêt qui est parvenue à s’agripper aux flancs des terribles montagnes est pourtant une forêt féroce qui joue pleinement son rôle de gardienne de la tranquillité des lieux. Elle offre peu de nourriture, peu de gibier, beaucoup de prédateurs, un bois perpétuellement humide, des arbres gigantesques, des buissons aux épines acérées, des tapis d’aiguilles dissimulant des fossés, des torrents puissants comme des canons. Pour ceux qui campent aux alentours de la cité, cette forêt n’offre pourtant rien de bien redoutable comparé à ce qu’ils ont fuit. Ils survivent de leur mieux, affaiblis par les épreuves, unis dans la volonté farouche de ne pas laisser la faim et le froid les abattre alors qu’ils ont tenu face à l’horreur. De temps en temps, sans même s’en rendre compte, ils lèvent les yeux vers les hautes tours de la ville et sourient. Enfin ils touchent au but.

Dans l’un des campements, Hérioch dort dans sa cabane. Ou plutôt il somnole, roulé en boule sous ses fourrures pour avoir moins froid, sous les quelques planches qu’il a ajusté pour se protéger de la pluie. C’est l’un des plus anciens habitants du camp. Les autres ne savent pas trop ce qu’il fait là. Il sait parler des merveilles d’Alister avec plus de justesse que n’importe qui d’autre, mais lui ne lève plus les yeux vers les tours blanches pour sourire avec émerveillement. Bientôt, l’hiver sera là et la forêt passera d’inhospitalière à invivable. Peut-être qu’il arrivera à survivre – il est jeune, il est fort et il a déjà vaincu bien des difficultés. Mais les autres ? Peu de vieillards sont venus jusqu’ici, aux portes de la cité des rêves. Mais les adultes ont emmené leurs enfants avec eux. Beaucoup sont déjà morts sur la longue route qui menait jusqu’à la liberté, et ceux qui restent pourraient mourir stupidement de passer l’hiver dans une cabane, tout ça parce qu’Alister leur ferme ses portes. Difficile d’aimer la cité magnifique quand sa beauté ne renvoie plus qu’une suprême indifférence. Héricoch sait qu’il n’a pas le choix, il ne peut qu’attendre, aucune terre ne peut les accueillir aux alentours. C’est pour ça qu’il sort de moins en moins de ses fourrures, ces derniers temps. Il sait qu’il devrait se battre. Pourtant, inexplicablement, la force lui manque.

Par contre la force ne manque pas à Céréja. Il faut dire qu’elle est ici depuis moins longtemps. La rage qui l’habitait quand elle a fait ses bagages pour fuir la guerre, celle qui l’a poussée à continuer malgré tous les obstacles, qui lui a fait traverser l’épidémie et les montagnes, cette rage n’a pas eu le temps de s’user dans la morne répétition des journées d’attente. Elle se débat, elle organise le camp, la chasse, la garde des enfants, elle s’agite beaucoup, elle a moins de tâches à accomplir que de temps à tuer et elle lutte de son mieux pour ne jamais rester en repos. Tout pour ne pas penser, pour se retenir de faire la seule chose qu’elle meure d’envie de faire : prendre un pic, un marteau, une pierre, ses poings, et aller frapper de toutes ses forces les hauts murs d’Alister la fière jusqu’à ce qu’ils veuillent enfin s’ouvrir et les laisser passer. Toutes les merveilles qui l’attendent derrière ces murs l’appellent chaque jour : là-bas on trouve la paix, là-bas on trouve la santé, là-bas on trouve la sécurité, la nourriture en abondance, des maisons chaudes en hiver et fraîches en été, un espace à soi, un petit bout de rêve où on peut vivre et rendre les armes, rester simplement heureux sans craindre que les monstres ne viennent vous dévorer dans votre sommeil.

Ou dévorer votre mari. Vos enfants. Vos parents. Vos amis. Adresser la parole à quelqu’un et savoir qu’il sera toujours debout le lendemain, n’est-ce pas le paradis ?

Un paradis qui refuse d’accueillir les réfugiés.

Alors Céréja serre les dents et défait ce qu’elle a fait la veille pour mieux s’occuper à nouveau. Elle sait qu’elle ne doit pas détruire les murs d’Alister, qu’elle doit attendre, comme eux tous. Mais c’est dur.

Elle a beau être attentive, ce n’est pas elle qui la première lance l’appel :

« Des nouveaux ! Il y a des nouveaux !

C’est Nyki, la petite crapahuteuse, qui a repéré la troupe depuis son perchoir habituel. Immédiatement elle saute à terre et, accompagnée de tous les gamins trouvés sur son chemin, elle court vers les nouveaux venus. Céréja tente de lui dire de laisser les adultes faire les présentations et qu’on ne sait même pas si ces nouveaux arrivants sont hostiles ou non. En vain, bien sûr : Nyki considère que seuls ses parents auraient le droit de lui faire la moindre remarque sur son comportement. Elle est orpheline, elle fait donc ce qui lui passe par la tête, et entraine les autres avec elle.

Au moins il n’y a pas de véritable risque que les nouveaux arrivants leur soient hostiles : les habitants d’Alister sont les ennemis mortels du tyran de Meijj, et la milice des esclaves d’Enyack ne mettrait pas les pieds dans ces montagnes même si sa vie en dépendait. Aucun des ennemis des réfugiés ne se risquerait aussi près de la cité. C’est bien pour ça qu’ils l’ont choisie comme abri. Dommage que la ville ne soit pas du même avis.

Des nouveaux arrivants amènent toujours avec eux l’espoir d’avoir des nouvelles des siens et peut-être même de les voir arriver dans le nouveau groupe. Mais cette fois-ci l’espoir meurt vite. Ces nouveaux-là – une trentaine de personnes – ne viennent ni de Meijj ni d’Enyack. Leurs visages, leurs coiffures, les tatouages des hommes et les quelques vêtements apparaissant au milieu des fourrures grossièrement tannées sont inconnus des habitants des campements. Chacun se fige. Visiblement, les nouveaux avaient eux aussi espéré trouver les leurs au pied d’Alister, pas des étrangers.

Céréja s’avance et montre ses mains vides en signe de paix. L’homme en tête du convoi en fait autant et lui dit quelques mots dans une langue qu’elle ne comprend pas. Elle hoche pourtant la tête et leur fait signe d’avancer, tout en ordonnant aux enfants d’aller chercher de la nourriture. Elle charge Nyki d’aller trouver Hérioch. Il connait de nombreuses langues étrangères et surtout il y a plus de chances qu’il accepte de sortir de sa cabane si c’est la petite fille qui le lui demande.

Hérioch sort péniblement de son demi-sommeil. Il n’est même pas surpris de reconnaitre des leyons, les membres de clans nomades vivant normalement dans les plaines à l’ouest des montagnes. Il y a bien longtemps qu’il n’a plus parlé à un leyon mais l’habitude revient vite. Il ne s’embarrasse pas des habituelles cérémonies et le chef des leyons ne fait pas plus de manières. Ils sont tous à bout de force et tout juste en vue de leur but. Ils se sentent solidaires malgré leurs différences.

Le chef des leyons s’appelle Lexus. Il explique à Hérioch qui traduit de son mieux que les leyons qu’il voit là sont les survivants d’un grand exode dû à la famine. Il n’y a plus rien à manger dans les plaines, tous les animaux ont fuit et les hommes ont dû se résoudre à en faire autant. Certains sont partis au sud, d’autres ont voulu atteindre la mythique Alister pour trouver une vie meilleure et définitivement à l’abri des caprices de la nature. A ce moment, Hérioch entend le début d’un gémissement venir du manteau de Lexus. Avec un sourire gêné, celui-ci sort de son abri un bébé qui commence à pleurer.

« C’est juste pour le maintenir au chaud, commence-t-il à se justifier. Parce qu’on n’avait pas assez de femmes pour tous les porter.

Connaissant la susceptibilité des leyons sur le rôle des hommes, Hérioch n’insiste pas. Il trouve pour sa part tout à fait naturel que tout le monde prenne en charge les enfants survivants. En fait, c’est pour eux et uniquement pour eux qu’il accepte de sortir de ses fourrures et d’aller chasser. Tout ce qu’il a vu, tout ce qu’il fait, tout ce qu’il a vécu restera à jamais gravé en lui et il ne sait pas s’il sera capable d’une vie normale un jour. Mais les enfants, si. C’est pour eux qu’il faut ouvrir les portes d’Alister la Magnifique. Pour eux uniquement.

Lexus allaite l’enfant à l’aide d’une gourde. Hérioch se demande si elle contient du lait et par quel miracle le nomade a pu s’en procurer ici. Il lui dit sans oser le regarder :

_ Il y a ici plusieurs femmes qui allaitent, elles peuvent s’occuper de lui.

_ Bien. Il s’appelle Barthéo.

_ Ton fils ?

_ Non.

_ Ah. Et ta famille ?

_ A moitié au sud, à moitié morte.

En formulant les choses ainsi, en affirmant haut et fort que ceux qui sont partis vers le sud sont vivants, Lexus parle surtout aux survivants de son clan. Eux aussi ont dû être nombreux à perdre des proches. D’après ses tatouages, Lexus n’a pas le rang nécessaire pour être un chef de clan, c’est le hasard seul qui l’a mis dans cette position, mais il veille bien sur les siens. Peut-être est-il en train de fonder son propre clan.

Mais non. Quelques humains sont déjà installés à Alister, serviteurs des Elfes et des Sages, et ils ne peuvent vivre en clan. Le travail est rude et les lois le sont plus encore envers les quémandeurs qui ne possèdent rien d’autre que la force de leurs bras. Cela, Hérioch en parle rarement aux autres. Inutile de les démoraliser plus qu’ils ne le sont déjà dans ces conditions difficiles.

Il décrit brièvement aux leyons ce qui leur est arrivé et s’étend à peine plus longuement sur la vie du camp. Tout ce qui intéresse les nouveaux venus, bien sûr, c’est Alister. Normal. Ils sont venus de si loin pour elle. Mais les nouvelles d’Alister sont mauvaises. La cité des rêves a toujours rechigné à ouvrir ses portes à de simples humains. Elle ne veut que des gens capables de lui apporter quelque chose. Et que peut lui apporter une bande de crève-la-faim issue du peuple de leurs pires ennemis ?

Pour le moment, Alister se contente de les ignorer. Toutes les tentatives de passage de force – confie Hérioch en baissant instinctivement la voix – ont échoué à cause des sortilèges redoutables tressés sur les murs et même dans le ciel de la ville. Ceux qui ont essayé sont morts dans d’atroces souffrances, sans un regard de la cité blanche, sans une excuse. Uniquement ce sévère rappel : « C’est à Alister de choisir qui franchira ses portes. »

Un silence morne suit cette histoire. C’est Lexus qui le rompt en demandant d’une voix un peu trop forte :

_ Et comment choisit-elle ceux qui entrent ?

_ Elle préfère ceux qui possèdent l’art de la magie, ou un autre talent extraordinaire. Pour les autres, elle prend ceux qui peuvent la servir, des gens jeunes et solides, dociles, capables de vite s’adapter et de comprendre la langue pour obéir aux ordres.

_ La langue des Elfes ? Tout le monde la connait un peu…

_ Un peu, c’est suffisant. Ils n’attendent pas de nous qu’on fasse de beaux discours subtils. Parfois, on peut venir avec sa famille. Mais ce n’est jamais garanti. La chance joue beaucoup. Si tu dis la bonne chose au bon moment, tu peux entrer alors que d’autres patientent depuis des mois. Toutes les semaines un recruteur sort de la ville pour nous voir. C’est notre seul contact avec eux. Si on peut appeler ça un contact…

_ Et les autres humains ? Ceux déjà en ville ?

_ On communique comme on peut. Ils peuvent rarement sortir. Alister n’aime pas les humains oisifs – sauf quand il s’agit de Héros ou de n’importe qui d’autre déjà couvert d’or et de gloire. Il y a des meijj-ans à l’intérieur, quelques enyackiens, et même des doriens, mais aucun leyon, à ce que je sache.

_ Et les autres espèces ?

_ Pas de gobelins en ville – ceux qui s’y risqueraient seraient pendus haut et court. Quelques nains dans les meilleures armureries de la ville, ils vivent en groupes fermés car bien sûr les Elfes ne sont jamais ravis de les avoir sous les yeux, même s’ils se damneraient pour une de leurs épées, surtout avec la guerre à leur frontière. Pas d’orcs ni aucune créature de la nuit. Pas de trolls ni de loups, évidemment, à part dans les cages des montreurs d’animaux.

Un sourire émerveillé parcourt la foule. Oui, dans les cages, c’est assurément la meilleure place pour ces monstres. Les cages ou les bûchers, à voir. En tous cas, loin des enfants qu’ils croquent comme des friandises. Alister la Magnifique est à l’abri du Mal. Hérioch conclu :

_ On ignore s’il y a des Changeurs parmi leurs magiciens, aucun humain n’a le droit de les approcher. Mais s’ils y sont, ils sont inoffensifs pour nous. »

Puis il décrit de son mieux l’organisation de la ville. Sa création se perd dans la nuit des temps mais les Elfes se considèrent comme ses habitants légitimes et ils forment le gros de ses habitants. Ils ont admis parmi eux certains humains, les Sages et les Héros, qu’ils traitent plus ou moins comme leurs égaux. Toutes les autres espèces – humains ordinaires compris – servent de domestiques et accomplissent les quelques tâches qui ne sont pas réalisées par magie. Les réfugiés étaient le plus souvent des paysans avant de fuir, c’est pourquoi obéir et travailler dur ne leur fait pas peur. Ils nourrissent les guerres et les ambitions de leurs seigneurs depuis des générations après tout.

Ce programme est plus difficile à imaginer pour un leyon. Ces nomades sont fiers et ont longtemps été de farouches guerriers. Beaucoup ont cherchés à s’engager comme mercenaires dans les guerres voisines ou sont devenus des bandits, mais ça ne se dit pas devant les autres leyons quand on est prudent : le poids de la honte les rend souvent agressifs. Hérioch est sans doute le seul ici à réaliser l’écart entre leur culture et celle si policée d’Alister et il décide de ne pas insister là-dessus. Inutile de les inquiéter pour ce qu’ils ne peuvent pas changer. A présent qu’il a beaucoup parlé, il n’a qu’une envie, retourner sous ses fourrures et laisser le froid et l’humidité l’endormir à jamais. Une envie qu’il n’évoque jamais avec personne mais qui se lit dans ses yeux. Hérioch est jeune et encore fort mais tous ceux qui le croisent savent qu’il ne veut plus vraiment vivre. Au milieu de tous ces deuils, son regard éteint ressemble à un sacrilège. Lexus le remarque mais ne dit rien.

Le temps passe et chacun s’installe de son mieux. Les Leyons bâtissent leur propre campement à proximité de ceux des autres réfugiés, mais suffisamment à l’écart pour que les deux groupes vivent chacun à leur rythme. Chacun apprend quelques bribes de la langue des autres. Hérioch, de plus en plus sollicité, parait moins éteint, au grand plaisir de Céréja. L’espoir, qui plane toujours malgré l’insoutenable attente, souffle sur eux tous plus fort que jamais.

Jusqu’à ce que passe le recruteur…

La toute première fois que les leyons l’aperçoivent, ils croient à l’arrivée d’un prince ou d’un Héros en voyant cet homme vêtu d’argent sur son magnifique cheval. Il s’avance jusqu’au milieu du campement avant d’enlever la capuche qui dissimule son visage et la masse de longs cheveux noirs qui l’encadrent. Le recruteur est un Elfe des Hauts-Plateaux, il est grand et mince, sans avoir la délicatesse de cristal des Elfes nés à Alister – les Elfes aussi subissent une ségrégation importante selon leurs origines. Sortir dans la forêt boueuse pour trier les futurs habitants de la ville est à l’évidence une corvée pour le cavalier qui ne prend pas la peine de descendre de son cheval. Il lance à la ronde :

« De nouvelles demandes ?

Céréja prend spontanément la parole au nom de tous :

_ Oui seigneur, vingt-huit leyons sont arrivés pendant la semaine.

Tous les Elfes d’Alister ne sont pas des seigneurs, mais ils sont si richement vêtus que les humains ont tendance à les appeler spontanément ainsi. Le recruteur grimace. Le tri va lui prendre plus de temps que prévu.

_ Bien, voyons cela.

Il daigne enfin mettre pied à terre et demande un porte-parole de ces nouveaux venus. Lexus s’avance, met un genou à terre et demande solennellement :

_ Seigneur, nous demandons l’asile à Alister la Magnifique car nous sommes sans ressources.

_ Motif ?

Surpris, Lexus jette un coup d’œil à Hérioch pour vérifier qu’il n’a pas fait une erreur dans sa demande. Le meijj-an lui fait signe de répondre. Lexus hésite, cherchant la meilleure façon de formuler leurs malheurs dans cette langue qu’il ne maitrise pas parfaitement. Impatiemment le recruteur insiste :

_ Quel motif ? Pourquoi êtes-vous sans ressources ?

_ La famine sévit chez nous.

_ Pourquoi ?

Comment répondre à cette question ? La famine prend les plaines selon les caprices des dieux. Certes, Lexus a vu la sécheresse et la torture qu’elle a infligée aux plantes, mais il ne peut pas expliquer pourquoi cette sécheresse a eu lieu, il suppose donc que ce n’est pas la réponse qu’attend le recruteur.

_ Je ne sais pas… les dieux savent…

_ Pas de réserves ?

_ Pardon ?

_ Vous n’avez pas fait de réserves ? Des réserves de nourriture.

_ Si, mais elles ont vite été épuisées…

_ Agriculture mal gérée ?

_ Quelle agriculture ?

_ La vôtre.

_ Mais… non, nous ne sommes pas paysans, nous sommes nomades, nous vivons de nos troupeaux et du commerce.

Le recruteur lance un petit cri d’énervement et agite le bras comme pour chasser une mouche.

_ Bien sûr ! Vous ne vous occupez de rien, pas d’agriculture, pas de réserves, et après vous venez pleurer dans nos villes que vous manquez de tout ! C’est déjà beau de la part d’Alister d’accueillir des humains qui s’enfuient au lieu de se battre contre ceux qui les tyrannise. On ne va pas en plus s’occuper de tous les mendiants des plaines. Dégagez ! Votre place n’est pas ici.

Il se retourne vers les autres réfugiés médusés et continue sans prêter attention à Lexus toujours agenouillé :

_ Je prends deux hommes de plus.

Il prend un papier dans sa poche et regarde d’un air dégouté la liste de noms. De mystérieuses annotations suivent chacun d’eux.

_ Réjoy, Karma, Dilent, Hamar, avancez ! Vous voulez toujours entrer à Alister ?

Les quatre désignés approuvent chaleureusement. Ils savent que deux d’entre eux seront choisis et ils veulent se faire valoir sans savoir exactement comment se démarquer des autres. Le recruteur leur pose une série de questions d’un ton las. Il les a toutes déjà posées mais ces quatre candidats-là sont arrivés à égalité et il faut bien qu’il fasse un choix. Au bout de quelques minutes de ce cérémonial, ils sont interrompus par Lexus qui attrape la lourde cape de l’Elfe et supplie :

_ Prenez au moins le bébé ! Il n’est responsable de rien ! Il va mourir s’il reste ici ! Pitié, seigneur, pitié !

Il tend Barthéo. Depuis son arrivé, Lexus l’a confié à différentes femmes, mais il a toujours fini par le reprendre sous différents prétextes. Il refuse tout simplement d’admettre qu’il s’y est attaché comme à son propre fils. Sa détresse fait peine à voir et spontanément Hamar, l’un des candidats, propose :

_ Je peux le prendre comme mon fils, si vous me laissez entrer, seigneur.

_ Qu’est-ce que c’est que ces trafics d’enfants ? s’emporte l’elfe. Vous êtes prêts à tous les mensonges ! La famille est un principe sacré ! Toi, si tu tiens tellement à ton enfant, retourne chez toi et travaille pour le nourrir ! Et toi… Hamar, je te raye de la liste ! Je prends…

Le recruteur hésite une fraction de seconde, cherchant à faire un choix juste entre ces trois humains qu’il serait incapable de différencier sans ses précieuses notes, puis se décide brutalement :

_ Je prends Karma et Dilent. Suivez-moi. »

Dans un silence médusé, il remonte à cheval et pique vers la ville, tandis que les deux élus attrapent à la hâte leur maigre baluchon et le suivent en courant.

Hamar se retourne vers Lexus et s’écrie :

« Tu es content de toi, hein ?

Le leyon ne répond pas. Il tente d’admettre ce qui vient de se passer. Si Alister leur ferme ses portes définitivement, que vont-ils devenir ? Et il en porte la responsabilité. C’est lui qui a répondu aux questions du recruteur, lui qui n’a pas su le convaincre. Un rictus lui fait montrer les dents à l’idée qu’un Elfe, une créature dont aucun ancêtre n’a jamais tenu une charrue, se soit permit de lui reprocher de ne pas avoir d’agriculture. Se méprenant sur la grimace, Hamar furieux lui décroche un solide coup de poing en hurlant :

_ C’est ta faute ! J’avais une chance ! J’avais une vraie chance et tu as tout gâché ! Vous avez tout gâché !

Hamar crie en langue meijj-an et Lexus ne comprend pas, mais c’est inutile. Protégeant le bébé d’un bras, il immobilise Hamar de l’autre et le met à genoux avec une facilité déconcertante. Lui n’a jamais fait la guerre, mais il connait bien les bagarres à mains nues et il est plus fort. Il n’est pas resté des mois dans ce camp à ne rien faire de ses muscles.

Céréja intervient rapidement pour séparer les combattants et chacun retourne dans son coin. Plus question d’entraide. Ils sont concurrents. L’humeur générale est plus morose que jamais et la neige qui menace depuis des jours parait plus proche, l’humidité et le froid plus vifs. La forêt est prête à les engloutir tous. Ce soir-là, une bonne partie de la réserve de bois est utilisée pour des flambées trop grandes destinées à chasser les ombres de l’avenir et de leurs cœurs.

Les relations entre les deux groupes sont de plus en plus tendues. Les premiers arrivés ne comprennent pas pourquoi les leyons s’obstinent à rester alors que le recruteur leur a clairement dit qu’ils étaient refusés. Ils étaient prêts à partager leurs parts de vivres et de bois avec des compagnons d’infortune, pas avec des mendiants condamnés à rester au pied de la cité des rêves. Eux qui étaient paysans et n’ont jamais connu la famine se mettent à mépriser le mode de vie nomade et à les rendre responsables de leurs propres malheurs.

De leur coté, les leyons refusent de partir parce qu’ils ne savent pas où aller. Le monde est dévasté. Revenir sur leurs pas est impossible : ils ont eu bien trop de mal à franchir la frontière, férocement gardée par les immenses montagnes et par les troupes Elfes qui veillent sur la tranquillité d’Alister. Beaucoup trop des leurs sont morts, tués par le froid, la faim, les précipices, les archers zélés ou les passeurs cupides. Continuer plus loin signifie rejoindre ce que les autres ont fuit : guerre et maladie. Ils n’ont pas de solution. Et eux, les guerriers nomades, se mettent à mépriser ces paysans qui ont fuit en abandonnant leurs terres au lieu de se battre contre le tyran. Ils n’ont jamais affronté d’orc ni de troll dressé, ils ne savent rien de la terreur qui envahit même l’homme le plus courageux devant ces gueules capables de lui arracher la moitié du corps d’un coup de dents négligent.

Le recruteur est revenu, une fois, mais il n’a ramené personne avec lui. Et aucun réfugié, pas même Céréja, n’a osé lui rappeler que la neige allait bientôt tomber. Elle aussi a peur d’être rejetée. Comme Hérioch… Elle ne sait pas – personne ne sait – pourquoi Hérioch a été rayé des listes du recruteur, mais il est évident qu’il n’entrera jamais dans la cité des rêves. Comme les leyons. La rumeur court, dans les autres campements, que les leyons restent parce qu’ils veulent franchir les sortilèges. Une rumeur aussi folle que toutes les autres rumeurs qui peuvent circuler entre des personnes qui vivent ensemble en permanence et qui ont trop de temps pour parler, basée sur une vérité incontestable : puisqu’on ne connait rien des Leyons, il est possible qu’ils possèdent une magie capable d’entrer à Alister et peut-être s’apprêtent-ils à l’utiliser en ce moment même. Une rumeur qui suffit à rendre détestables des relations déjà difficiles.

Une rumeur qui obsède Céréja pourtant si terre-à-terre. Elle vient d’atteindre le point de non-retour, celui où on est prêt à tout, absolument tout, pour atteindre son but, tout simplement parce qu’il est inimaginable d’avoir autant souffert en vain. Il y a deux mois qu’elle attend qu’on l’autorise à entrer à Alister et rien ne dit que cette autorisation arrivera un jour. Elle ne parvient plus à repousser la panique qui envahit son cœur. Elle ne sait plus si ses inquiétudes sont légitimes ou non. Elle a laissé trop de pensées lui envahir la tête et ne sait plus, dans ce sac de nœud, ce qui est réellement elle et ce qui n’est qu’une réaction à l’atroce attente, elle ne saurait même pas dire pourquoi, ce matin-là, elle cherche Hérioch comme si sa vie en dépendait, pourquoi elle ressent ce sentiment d’urgence et pourquoi elle est prête à hurler de frustration en découvrant sa cabane vide.

Elle part sur sa piste avec la détermination d’un tueur de sangr. Elle n’a aucun mal à le découvrir, un peu à l’écart du camp, en train de distraire les enfants de leur corvée d’eau quotidienne. Il raconte des histoires. Céréja reste un moment à l’observer sans se faire voir. Il est calme, mais ça ne veut rien dire, Hérioch est toujours calme. Il est un peu plus souriant, un peu plus présent qu’à l’ordinaire, sans doute parce que Nyki l’écoute. Nyki est une petite peste et pourtant elle a toujours été sa préférée. Il dit que c’est la seule à savoir vivre la tête haute et qu’elle fera la fierté des humains une fois à Alister. Des propos qui donnent toujours à Céréja un profond sentiment d’injustice – c’est elle qui se donne tant de mal pour que tout le monde arrive à vivre le mieux possible dans le campement, c’est elle plus que n’importe qui qui mérite de vivre à Alister la tête haute.

Tandis que les pensées de Céréja s’égarent sur des pistes mille fois suivies, l’histoire d’Hérioch se termine et les petits s’éparpillent, pressés d’apporter leur cuve d’eau à leur foyer et de pouvoir aller jouer. La jeune femme décide de se ressaisir et s’avance d’un pas décidé. Elle interpelle Hérioch avant qu’il n’ait pu filer comme à son habitude :

« Tu as entendu la rumeur !

_ Laquelle ?

_ Sur les leyons ! On dit qu’ils peuvent passer. C’est vrai ?

_ Si tu le dis, c’est sûrement vrai qu’une rumeur coure…

_ Est-ce qu’ils le peuvent ? Toi qui connais leur magie, est-ce qu’ils le peuvent ?

_ Pourquoi tu n’irais pas leur poser la question ?

_ A ces… non, certainement pas ! Ils s’apprêtent à nous poignarder dans le dos !

_ Qu’est-ce que tu en sais ? Ils sont peut-être simplement perdus, comme nous tous. Tu as changé, Céréja, tu as beaucoup changé en peu de temps. C’est toi-même qui les as accueillis à bras ouverts. Tu l’as déjà oublié ?

_ C’était différent, je ne pensais pas…

_ Tout a changé quand le recruteur est passé. Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il sait d’eux ? Je vais te dire, il en sait encore moins sur eux qu’il ne sait sur nous, c'est-à-dire qu’il ne sait rien et qu’il ne veut pas savoir. Regardes-toi, Céréja ! Regarde ce que cette maudite cité a fait de toi ! Et tu veux toujours y entrer ? Mais pourquoi donc, Céréja, pourquoi ?

_ Parce que j’y serai protégée du Mal, et mes enfants après moi, et c’est tout ce qui compte.

_ Ah oui, le Mal… Les hauts murs d’Alister protègent du Mal qui détruit les vies, le Mal qui envahit les villages la nuit pour dévorer les enfants, le Mal qui réduit les peuples en esclavage, le Mal des maladies ou de la faim… Mais à l’intérieur, on y rencontre le mal aussi, une forme masquée qui parait plus tolérable, qui se croit digne, qui se croit légitime, car le caprice du nanti qui décide de la vie ou de la mort des plus faibles est aussi une forme de mal.

_ Tant pis. Ça ne peut pas être pire que d’affronter ce maudit hiver.

La détermination de Céréja n’est plus une flamme brûlante comme celle qu’elle montrait lorsqu’elle les encourageait tous à poursuivre leur chemin vers Alister la Magnifique. Mais, contrairement à Hérioch, cette détermination n’est pas morte. Elle est juste devenue plus concentrée. Plus inébranlable. Moins humaine. Céréja voulait atteindre Alister pour vivre, à présent elle est prête à mourir pour l’atteindre. Plus rien n’a de sens. Hérioch le voit et se lève en soupirant. Il se conduit comme un vieillard depuis quelques temps. En partant, il jette négligemment par-dessus son épaule :

_ Viens ce soir à ma cabane. J’aurais des choses à te dire.

_ Pourquoi pas maint…

_ Parce qu’il faut que je voie quelque chose. A ce soir. »

Le soir venu, Céréja s’éclipse discrètement du feu principal pour rejoindre Hérioch. En général, celui-ci ne gaspille pas de bois avec sa flambée personnelle, mais ce soir il a fait une exception pour ses invités. Nyki est déjà là, écoutant paisiblement la mélodie que lui joue Hérioch sur sa flûte en roseau. Céréja a apporté un cadeau : un peu de pain offert par Alister la Magnifique. La ville blanche ne leur donne pas de toit ni de travail, mais de la nourriture et quelques couvertures. Comme le fait remarquer Hérioch avec un sourire mauvais, on ne veut pas les aider à vivre mais on veille à ce qu’ils ne meurent pas trop vite. Le genre de remarques qui attireraient les foudres du recruteur, bien sûr : ces quelques aides sont des preuves de générosité de la cité. Pour sa part Céréja ne sait pas trop quoi penser de ce geste maladroit. Mais un pain reste un pain. La preuve, Nyki a déjà englouti sa part et louche sans vergogne sur celle d’Hérioch, qui la tourne et la retourne entre ses mains, la regardant comme s’il ne parvenait pas à se souvenir ce qu’on est censé faire avec du pain.

Une grande silhouette sombre s’inscrit dans la faible lumière des flammes. Céréja se relève, le cœur battant, cherchant machinalement une arme. Hérioch lui fait signe que tout va bien. En leyon il invite Lexus à s’approcher et à s’asseoir avec eux. Il lui offre sa part de pain. Lexus évite de regarder les autres et s’assoit un peu en retrait.

« Bien, commence brusquement Hérioch, je n’ai pas envie de perdre mon temps à tout traduire, alors on va parler en alistérien histoire de tous se comprendre, d’accord ?

Céréja frissonne en entendant son ami imiter si facilement l’accent mélodieux d’Alister. Elle n’avait jamais remarqué qu’il avait une belle voix. Sans doute parce qu’il ne chante jamais et qu’elle n’a jamais le temps d’écouter ses histoires. Elle lui en veut encore pour l’irruption de Lexus mais ne dit rien. Le leyon ne dit rien non plus. Seule Nyki hoche distraitement la tête.

_ Parfait, continue Hérioch. J’ai à vous parler. Vous transmettrez ensuite chacun à votre groupe… ou pas… enfin vous ferez bien comme vous voulez. Lexus, la rumeur court chez nous que vous pouvez entrer à Alister comme vous voulez, grâce à une magie quelconque.

_ Quoi ? Si on possédait une magie aussi puissante, il y a longtemps qu’on aurait sauvé notre peau !

_ Il me semblait aussi. Donc, tu es rassurée, Céréja ?

L’intéressée ne desserre pas les mâchoires. Elle est persuadée qu’Hérioch se moque d’elle et se demande si écouter ces deux marginaux ne va pas compromettre ses chances d’entrer. Nyki baille et donne un coup de coude vigoureux dans les cotes d’Hérioch.

_ Pardon, dit-il comme si c’était sa faute. J’y viens. C’est juste que ce n’est pas facile. Je… Je sais comment franchir le mur de sortilèges.

Céréja et Lexus le fixe sans parvenir à croire ce qu’ils viennent d’entendre. Et finalement les deux rivaux ont exactement la même réaction : ils attrapent le jeune homme et crient, chacun dans sa langue :

_ Pourquoi tu ne l’as pas encore fait ! Tu attends qu’on meure tous de froid au pied du mur ?

Hérioch tente de les calmer tandis que Nyki les observe tous, étrangement immobile et sérieuse. Elle finit par intervenir dans un alistérien maladroit :

_ C’est très dur de passer. Il faut payer un grand prix.

Lexus, le premier, lâche Hérioch et demande :

_ Quel prix ?

Céréja l’imite avec un temps de retard :

_ Quel prix ?

_ La mort, bien sûr ! ricane le jeune homme. Cette ville maudite aime tant se nourrir de notre sang que c’est le seul moyen de la corrompre !

_ Mais…

_ S’il vous plait, tous les deux, laissez-moi raconter…

Et Hérioch raconte une histoire. Son histoire. La belle histoire du temps où il était heureux et plein de vie, le talentueux apprenti d’un très talentueux troubadour, une histoire datant du temps où le monde n’était pas plongé dans le chaos et où les forces du Mal n’avaient pas vaincu tant de fois. Du temps où il voyageait sans cesse et où il était venu à Alister la Magnifique, où il avait mangé à la table des Elfes et des Héros tandis que son maître les charmait de sa musique.

Revenu dans ces lieux poussé par la misère, il avait frappé à leur porte en suppliant qu’on le laisse passer, et en mémoire de son maître il avait été admis dans la Ville Blanche. En entendant cela, Céréja et Lexus se demandent s’il n’est pas vraiment devenu fou. Ses yeux perdus dans les flammes et sa voix monocorde leur donne le frisson mais les convainc de sa sincérité. Hérioch revit ses souvenirs, des souvenirs si incroyables qu’ils paraissent inventés, et pourtant les deux autres ne disent rien et l’écoutent, surveillés par Nyki qui connait cette histoire depuis longtemps. L’émerveillement et la gratitude d’Hérioch, tout d’abord, reconnaissant du fait même de vivre dans la cité des rêves. Puis son inquiétude pour les siens. Ses questions qui dérangeaient. Les portes qui se refermaient. Et le choc lorsqu’il avait enfin réalisé que les habitants d’Alister ne voulaient pas entendre parler des réfugiés. Ils ne voulaient pas entendre parler de guerre ou de maladie, de mort, de souffrance. Leur peuple avait gagné la guerre, ils vivaient en paix, riches et heureux, ils ne voyaient aucune raison d’offrir tout cela à des créatures qui n’étaient même pas de leur espèce. Ils n’avaient pas non plus envie d’entendre parler des quelques humains déjà admis dans la cité. Certains étaient parfois touchés de pitié envers ces malheureux campant au pied des murs et acceptaient d’en laisser entrer un ou deux, ne comprenant pas que cette générosité soit perçue comme cruelle envers tous ceux qui attendaient sans savoir s’ils pouvaient en espérer autant. Ils pensaient que ceux qui restaient n’avaient qu’à repartir. Après tout, Alister n’était pas et n’avait jamais été leur pays.

Hérioch était devenu furieux devant cette injustice : eux qui avaient tout, ça ne leur couterait rien d’accueillir ceux qui n’avaient plus rien, et pourtant ils méprisaient leurs souffrances et les rendaient responsables de leurs malheurs. Sa fureur n’avait pas plu. Après tout, lui aussi n’était qu’un humain, un étranger accueilli par égard envers son maître, un parasite qui n’apportait rien de bon à Alister. Il avait été jeté dehors. Et il y était resté, essayant de son mieux d’aider les réfugiés toujours plus nombreux, mais surtout parce qu’il ne savait pas où aller. Il avait tenté malgré tout d’y croire, il admettait que cette ville protégée des monstres était un sanctuaire à atteindre à tout prix pour les enfants, pour qu’ils aient un avenir. Mais il ne croyait plus que la cité des rêves était peuplée de gens bons et sages à qui il était naturel de s’inféoder. Il savait que le mal avait aussi fait son chemin parmi les murs blancs, sournoisement, se cachant sous la Magie et la Sagesse dont se vantaient les habitants d’Alister.

Et il connaissait la faille de cette magie.

_ Mais le prix à payer est immense, rappelle Hérioch.

_ Immense comment ? murmure Céréja.

_ Si nous forçons l’entrée par magie, ça nous coûtera sans doute autant de vies que si nous tentons de survivre à l’hiver. C’est pour ça qu’il faut que tout le monde soit d’accord. On tente notre chance, tous ensembles, sans savoir qui va réussir à passer. Ou on attend. Ou on retourne d’où on vient.

_ Comment as-tu appris un tel sortilège ? demande Lexus.

_ J’étais un humain ignorant au milieu des grands magiciens. Ils discutaient entre eux sans se douter que je pouvais comprendre quoi que ce soit à leur charabia. Je n’ai d’ailleurs pas compris grand-chose, mais c’était suffisant. Alors, qu’est-ce que vous décidez ? On reste ici à attendre bien gentiment qu’Alister la snob nous prenne en pitié ou on tente le tout pour le tout, quitte à passer notre vie cachés dans les entrailles de la ville, dans le meilleur des cas ?

_ Moi, dit Nyki, je dis qu’on tente le coup.

Evidemment, pense Céréja, c’est la petite qui l’a convaincu de leur parler de cette solution. Hérioch n’a plus envie de tenter quoi que ce soit, que ce soit dans la direction d’Alister ou dans celle des plaines, il ne veut plus rien. Elle si. Nyki est encore assez naïve pour prendre un risque et croire tout de même qu’elle va forcément réussir, puisque c’est elle.

A son âge, Céréja devrait être plus mature, et pourtant elle est en train de tenir exactement le même raisonnement. Elle est allée trop loin pour ne pas réussir à passer. Elle mérite de passer. Les dieux ne peuvent pas être si cruels – même si il est évident qu’ils ne se soucient pas beaucoup de petits humains ordinaires dont la destinée n’est écrite dans aucun livre de prophétie. Céréja approuve :

_ Oui, on se lance. Moi je me lance. J’en parlerai aux autres. Je suis sûre qu’ils nous suivront.

_ Et les petits ? demande Lexus. Est-ce qu’ils ont plus de chances de passer ? Il n’y a pas un moyen de les protéger ?

_ Non, répond sombrement Hérioch. Je le regrette.

Le leyon réfléchit encore, les yeux perdus dans les braises du foyer que personne n’a pensé à ranimer, puis il se décide brusquement :

_ Si nous restons ici, rien ne nous dit que ceux qui survivront à l’hiver pourront entrer. Nous te suivrons.

_ Parfait. » soupire Hérioch.

Le jeune homme parait plus épuisé que jamais à la fin de cette conversation, comme si le simple fait d’évoquer la magie l’avait privé de son énergie. Ses invités s’éclipsent rapidement. Ils doivent se préparer pour le passage.

Ils sont tous là, dans la clairière, pour entrer à Alister la Magnifique, par la force de la magie puisque c’est la dernière solution qu’il leur reste. Si c’est bien une solution. Tout le monde a peur. Tout le monde doute. Et pourtant tout le monde est venu. Hier, il a neigé et Alister n’a toujours pas ouvert ses portes. Ils refusent de mourir ainsi au pied de la Ville Blanche, pas avant d’avoir tout tenté.

Sur les centaines de réfugiés, la rumeur a fait des ravages et nombreux sont ceux qui pensent qu’Hérioch les manipule dans un but obscur. Les traces de coup qu’il porte encore viennent d’autres réfugiés qui eux pensent qu’il connait des moyens qui garantissent de survivre au sortilège périlleux qu’il veut lancer. Mais Hérioch était passé par les cages du tyran et ce n’étaient pas quelques coups qui allaient lui faire peur. Il n’avait rien dit et ses agresseurs avaient fini par s’enfuir, redoutant de tuer leur seule porte de sortie. A présent ils craignent qu’il ne refuse de lancer le sort sur ceux qui l’ont frappé et se sont perdus dans la foule pour être plus difficiles à repérer. Pourtant leur victime ne leur en veut pas. Il n’est plus en état d’être en colère ou triste, il n’a pas peur, il est anesthésié par le poids de son acte et avance dans ce monde comme un rêve – un atroce et absurde cauchemar. Il monte sur un rocher et examine le groupe hétéroclite qui attend en tremblant de froid qu’il vienne les sauver. Il sourit amèrement. Les sauver ? Les assassiner, plutôt… Et il n’est pas horrifié par son propre geste. Il ne ressent rien.

Tout ça pour Alister. Cette ville maudite aura réussi à lui prendre même son âme.

Il se lance avant de reconnaitre dans la foule un visage familier qui briserait le cocon d’indifférence qu’il a tissé autour de lui. Il prononce les mots nécessaires d’une voix claire et veille à ne pas marquer la moindre hésitation. Chacun retient son souffle. L’invocation ne dure pas et très vite on n’entend plus que le souffle du vent se glissant entre les arbres. Les humains attendent une dernière fois et sentent chacune des secondes s’égrener. Enfin les murailles tressées de sorts de la cité des rêves frémissent. L’un après l’autre, les humains disparaissent, devenus souffles de vent se glissant à travers les mailles des sortilèges. Hérioch ne sait plus qui est qui. Tant mieux, lorsqu’il sent les âmes touchant le grillage magique disparaitre. La mort frappe, fauchant des dizaines de vies d’un même mouvement, ricanant sans doute des efforts du faux magicien pour les guider et les faire passer. Quelques uns franchissent l’obstacle. C’est tout ce qui compte. Quelques uns passent et atteignent enfin leur but…

Hérioch se laisse tomber au sol. C’est fini. Il a fait ce qu’il a pu. Il ne saura jamais qui a réussi à passer et il préfère ça. Que les morts restent anonymes et dorment en paix. Lui aussi veut dormir.

On vient pourtant le chercher, les gardes alertés par les magiciens sont chargés de trouver la source de cette attaque-surprise. Cet humain vêtu de lambeaux de fourrure, recroquevillé dans la neige, ils ne l’ont emmené que pour l’interroger, pensant tenir un simple témoin. Et pourtant, pas de doutes pour le Haut-Magistrat qui enquête sur l’incident : c’est bien de lui qu’est partie la magie, lui qui a désincarné tous les humains réfugiés pour les envoyer griller sur les défenses d’Alister.

« Mais pourquoi ? demande-t-il pour la énième fois à Hérioch. Pourquoi as-tu fait ça à ton propre peuple ?

_ Ils étaient d’accord, répète pour la énième fois Hérioch. Ils pensaient que le risque en valait la peine.

Il refuse d’en dire plus. Si cet Elfe est incapable de comprendre des mots si simples, tant pis pour lui. Dès le printemps, d’autres réfugiés humains arriveront. Seront-ils mieux accueillis ? Il préfère ne pas se poser la question. Au moins, dans sa cellule, il est au chaud et au sec, on le nourrit et on le soigne, et surtout, surtout, il est persuadé d’avoir entendu le rire de Nyki dans la rue. Il a fait tout ce qu’il a pu. A d’autres de reprendre le flambeau.

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dimanche 31 août 2008

Entre Bois et Béton ****

Histoire avec Matthieu, précédant "Jeux de sorcières" et "Cavalcade"

Ecrite dans le cadre du troisième marathon deslyres : http://marathondeslyres.over-blog.com/categorie-10477841.html

Entre bois et béton

J’aimerai vous raconter une histoire. J’imagine que vous ne la croirez pas. Peu importe. Pour moi l’essentiel est de la transmettre. Ensuite, mes chers lecteurs, vous pourrez en faire ce que vous voudrez.

Cette histoire m’est arrivée il y a cinq ans (et là je sais que je tue le suspense en avouant qu’à la fin je suis toujours vivant), dans ma minuscule ville natale, Mayeur. J’avais un peu plus de quatorze ans, j’étais en fin de troisième, et je savais déjà que j’étais spécial, même si j’ignorais à l’époque à quel point. Je l’avais découvert en rejoignant un groupe de fans de l’occulte, des marginaux dont l’occupation principale consistaient à s’habiller tout en noir et à faire des expériences de télépathie et de tournage de tables. Bien sûr ça ne marchait jamais, et on ne peut pas dire qu’ils avaient la cote au collège.

Pourquoi je suis allé voir ces loosers ? Principalement, par envie de changer d’air. De tenter quelque chose d’autre. Et surtout, quelque chose que Matt ne faisait pas. Matt était mon meilleur ami depuis le CE2, on aimait les mêmes activités, on était dans la même classe, on avait les mêmes amis, et  je l’adorais. Mais quoi qu’on fasse, il était meilleur que moi, plus intelligent, plus rapide, plus drôle, plus compréhensif, plus beau. Même son prénom est  plus classe que le mien. Car moi je m’appelle Matthieu.

Vous avez déjà essayé d’être le second rôle permanent de votre propre vie ? Croyez-moi : ça use.

Donc, par curiosité, pour changer d’air, pour être un jour le centre d’attention, somme toute c’est par hasard que je suis allé au Club de l’Occulte. J’aurai aussi bien pu me mettre au tir à l’arc ou à faire des jeux de rôle sur Internet. Quoique… comme dit la sorcière dans Holic : « Le hasard n’est pas de ce monde, tout n’est que fatalité » (quoique je ne suis pas sûr que ce soit bien traduit). Peut-être que c’est la magie qui m’a attiré vers eux et personne d’autre. Quoi qu’il en soit, nous avons découvert tous ensemble – et je pense que j’ai été plus surpris qu’eux encore – que d’une, la magie existe. Et de deux, que j’étais doué pour ça. Très doué, même. Un véritable génie, de mon point de vue et de celui de mes camarades qui ne se lassaient pas de m’admirer et de me flatter pour que j’accomplisse, dans leur intérêt ou simplement pour le fun, mes petits tours. Moi qui voulais être le centre d’attention, j’étais ravi. J’étais fier, j’étais grand, j’étais invincible, un super-héros, un demi-dieu, un Magicien.

Enfin c’est l’impression que j’en avais. Aujourd’hui, bien sûr, je ne peux que ricaner en pensant au petit con que j’étais et à ses tours de passe-passe, qui croyait être le seul véritable sorcier du monde.

Ma spécialité, c’était la télépathie. Je ne lisais pas vraiment dans les pensées, pas comme si c’était un livre avec de phrases et des mots clairement énoncées, c’était davantage comme de l’empathie extrêmement poussée. Une fois que je ressentais l’esprit de l’autre, je pouvais le modifier. Au début, sur mes copains prêts à me servir de cobayes (j’ai honte aujourd’hui de penser à tout ce que j’ai pu faire subir à ces pauvres gamins… mais ils étaient volontaires), j’ai essayé d’inscrire les pensées et les idées de mon choix en appuyant comme un bourrin. Tout ce qu’ils recevaient, c’était une migraine carabinée. Puis j’ai compris qu’il y a, dans un esprit humain, tout ce qu’on veut pour manipuler les gens. Il suffit de trouver le bon point d’appui et de faire basculer le tout. L’amour devient haine, le dégout devient l’intérêt, l’ennui devient la passion : les émotions les plus opposées sont souvent placées côte à côte dans l’esprit, et une fois qu’on fait basculer les émotions, les pensées suivent pour tenter de les justifier. J’ai appris à faire remonter à la surface des idées et des images datant de l’enfance, des principes négligés, n’importe quoi qui fait parti de la personne mais qu’elle met généralement de coté. Je ne pouvais pas changer sa structure, mais j’arrivais quand même à des résultats intéressants et, comme je l’ai déjà dit, je me prenais pour le roi du monde.

Bien, maintenant que je me suis longuement présenté et que j’ai bien expliqué à quel point j’étais spécial, nous pouvons enfin commencer l’histoire proprement dite.

Ce soir-là – on était en mars ou en avril, un truc comme ça – j’étais très occupé à tourner en rond dans le salon et à rendre ma mère à moitié folle. J’étais électrisé, un état qui m’arrivait de plus en plus souvent quand j’avais forcé sur mes pouvoirs : je me retrouvais incapable de faire une activité et incapable de me reposer, bouger m’épuisait et rester immobile me donnait l’impression d’être piqué par des aiguilles, j’attrapais un livre pour le jeter ailleurs, je déchirais les pages des magazines, j’allumais la télé et zappais à toute allure tout en pestant, je m’asseyais n’importe où pour me lever aussitôt, bref j’agitais beaucoup d’air en vain. Ma mère a fini par me mettre dehors avec pour mission de faire une grande balade histoire de me calmer. J’ai bien sûr hurlé à l’abus de pouvoir et à la tentative d’infanticide, mais au fond je crois que je n’étais pas si mécontent de changer de décor. Quand j’étais dans cet état, j’étais incapable de penser normalement, tout se bousculait, et mieux valait filer avant qu’elle ne me force à faire mes devoirs – qui se seraient terminés par un grand hurlement avec jet de cahier par la fenêtre.

Nous habitions en appartement, dans un immeuble assez classe pour posséder un petit espace de verdure à ses pieds, mais pas d’arbres. Hors, j’avais toujours eu un bon feeling avec les plantes en général et les arbres en particuliers, et je me suis mis en tête ce jour là qu’ils arriveraient à me calmer. Et puisque que j’étais censé faire un tour, autant donner un but à mes pas. J’ai marché, désespérément entouré de béton, un peu au hasard, allant d’un coté et revenant de l’autre, mon sens de l’orientation aussi déboussolé que le reste de mon pauvre cerveau, jusqu’à ce que je me retrouve dans les bois. Rien de moins magique à première vue.

Un petit bout de forêt en friche qui paraissait déplacé ici, entouré par la zone industrielle, la voie rapide et une poignée d’immeuble. Un terrain sans doute déjà découpé en lotissements prêts à être vendus. En attendant les abords des arbres servaient de décharge sauvage – et plus si affinité, à voir le nombre de canettes de bière vides et de capotes usagées qui trainaient. C’était aussi l’endroit où les gosses du voisinage pouvaient faire des bêtises de gosses en attendant de s’intéresser aux bières et aux capotes. Assez dégoûtant.

Mais tout ce qui m’importait, c’est qu’enfin, émergeant avec une magnifique indifférence des détritus jetés à leurs pieds, il y avait des arbres.

Mon histoire d’amitié avec les arbres remonte à très loin, j’ai toujours trouvé ces bestioles-là sympathiques. Sans les connaitre d’un point de vue de jardinier – il y a sans doute des milliers de gens capables de les classer, de nommer leur espèce, de les étudier. Mais moi qui ne connais pas leurs noms, je saurais pourtant les désigner avec plus d’exactitude que n’importe qui d’autre. Je les sens, je les ressens, je perçois leurs caractères d’une manière étrangement proche du goût, plus que leurs caractères, d’ailleurs, leurs luttes, leurs tourments, leurs victoires, je sais les rayons de soleil volés par leurs voisins, je sais le lent travail nourricier des racines, je sais la sève envoyée pour faire bourgeonner la branche moribonde. Le bien et le mal sont inconnus de ces créatures qui se contentent de vivre pour ne pas mourir. Nous les humains pensons que notre agitation est très importante, oubliant que la vie n’est qu’un accident chimique à répétition. Les arbres ne pensent pas, ils sont, ce que toute la philosophie humaine nous présente comme la panacée de la sagesse.

Evidemment, je ne me faisais pas ce genre de réflexions à l’époque. J’étais content de les voir, point. Je me suis avancé avec précaution au milieu des détritus – avec autant de précautions que j’étais capable d’en prendre dans mon état fébrile, autant dire que je me suis méchamment écorché à tout ce qui dépassait à portée de mes jambes – et j’en ai enlacé un. Il s’en fichait un peu que je sois là, mais je ne le gênais pas. Il m’a accueilli sans mal. Il respirait par les feuilles et j’avais envie de respirer comme lui, autrement. J’ai regardé ses branches entremêlées comme des synapses, fines et cassantes, portant un casque de feuilles que le soleil rendait si claires par transparence. J’ai arrêté de trembler. J’étais bien.

Au bout d’un moment, je me suis imaginé ce que mes copains diraient en me voyant rouler un patin à un arbre, j’ai explosé de rire et je l’ai lâché. Il était aussi indifférent à mon absence qu’à ma présence. J’aurai pu, j’aurai dû rentrer chez moi. Au lieu de ça, j’ai préféré marcher un peu dans le bois. Il n’y avait pas de chemin et je me suis faufilé de mon mieux entre les ordures et les buissons. Pourquoi j’ai eu envie d’aller là, ce soir-là ? Maintenant, c’est facile d’imaginer qu’on m’a attiré par magie. Mais en fait je n’en sais rien. Plus j’avais du mal à me frayer un chemin, plus je persistais. Très vite j’ai quitté la décharge. Je suis allé là où personne ne va jamais, hors des sentiers, hors des jolis parcs, dans un bout de terrain sauvage et hostile si je le regardais d’un point de vue humain, mais exubérant de vie si je laissais parler mes autres sens. Je trouvais tout magnifique. J’ai avancé longtemps, ça devenait de plus en plus facile. J’ai franchi une petite mare glauque en équilibre sur une planche. J’ai grimpé sur un tronc effondré dont l’écorce moisie s’est détachée sous mes mains. J’ai vu les luttes féroces des arbres pour la lumière et l’eau et j’ai trouvé ça passionnant. Et à force d’errer, j’ai trouvé ce que j’étais venu chercher.

Il faisait au moins douze mètres de haut. Son tronc était gris et recouvert de mousse blanche, ses branches énormes se déployaient à partir des deux tiers de sa hauteur, ses feuilles étaient trop dispersées pour former un écran capteur de lumière. Il n’en avait pas besoin. Il dominait toute la forêt. Je me suis approché et j’ai plaqué mes mains sur son écorce craquelée. Il était puissant et son énergie était extraordinaire. Sa sève circulait avec la force d’un torrent. Un sacré bestiau.

Mais lui, contrairement à celui que j’avais vampirisé tout à l’heure, réagissait à ma présence.

J’ai mis d’ailleurs un moment à m’en apercevoir. Je m’étais assis à ses pieds, plongeant mes doigts dans la terre entre ses racines, quand j’ai eu envie d’essayer la télépathie avec lui. Histoire de voir ce que ça donnait. Je n’aurais jamais pensé qu’il ait réellement un esprit.

Et pourtant si. Un esprit à l’image de son âme et de son corps : colossal et puissant. Pas particulièrement bienveillant ni hostile – pas en suivant mes critères habituels – mais il était conscient de ma présence et y réagissait. Il voulait savoir qui j’étais et ce que je venais faire ici, de quoi j’étais capable et à quoi je pouvais lui servir. Je n’ai pas eu à répondre. Moi, le lecteur d’âmes, j’ai été lu à mon tour par cette intelligence si différente, étudié, analysé, jugé selon des critères qui m’échappaient totalement. Au final, l’Arbre-Gardien m’a plutôt trouvé à son goût. Il m’a dit que je pourrais lui être utile. Il m’a invité à visiter son royaume. Celui dont il est à la fois le portail et la clé, le cœur des arbres et les esprits des bois, qui sont d’habitudes interdits aux humains. J’étais monté à son sommet et je voyais une immense forêt s’étendre aux alentours, effaçant les pauvres constructions humaines et le vacarme de leurs voitures, je voyais un contenu plus grand qu’un contenant, des milliers de secrets fascinants m’étaient offerts en cet instant…

Un cerveau humain – même doué, ce que j’étais, et je le dis sans me vanter – ne peut pas intégrer autant de choses en si peu de temps, surtout des informations inscrites par un esprit dont le fonctionnement était si étranger au sien. Je me suis souvenu de certaines choses, mais j’ai été incapable de me rappeler comment je me suis retrouvé chez moi, pieds nus, boueux, écorché partout, alors qu’il faisait nuit noire. Mes parents étaient furieux et angoissés, je leur ai raconté une histoire de racket et de fuite dans la décharge sauvage, et ils ont décidé de porter plainte. Je n’ai même pas essayé de les dissuader. J’étais épuisé et j’avais déjà beaucoup de choses auxquelles penser.

Avec les autres membres du club, on avait essayé de trouver des explications plus ou moins logiques et assez paranormales pour expliquer mes dons. Mais ce que nos théories pouvaient expliquer de la télépathie n’avait rien à voir avec ce monde caché que j’avais découvert, ni avec l’Arbre-Gardien. Je pensais aux contes de différentes cultures qui comportent souvent des esprits de ce type. Et si tout ça était vrai ? La seule explication qu’il me restait, c’était l’explication impossible : la Magie, pas les pouvoirs psychiques ni les spectres avec tous leur cortège de minables petites règles, mais la Magie des romans fantastiques, capable d’absolument tout pour celui qui peut l’utiliser. Cette idée me plaisait beaucoup. Mes possibilités, qui me paraissaient déjà énormes, s’agrandissaient encore. Je me suis endormi dans cette idée radieuse.

Le lendemain, ça a été dur de se lever pour aller au collège, d’autant plus que pour une fois mes parents m’avaient autorisé à sécher. Mais je voulais parler de tout ça aux autres.

A peine arrivé, Matt est venu me voir :

« Salut ! Comment tu vas ?

Il y avait un certain temps qu’il ne me faisait plus de remarques sur mes cernes de zombi, mon épuisement ou ma surexcitation, et tout ce qui trahissait plus ou moins mon secret. Il savait que je ne lui répondrais pas. Mais tous les jours il venait scrupuleusement me poser la question, avec un regard qui indiquait que si aujourd’hui je voulais lui en parler il était prêt à m’écouter, et tous les jours la honte me serrait la gorge et je me jurais de bientôt tout lui révéler. Le pire, c’était que Matt était sans doute la personne au monde en qui j’avais le plus confiance. Mais une jalousie absurde me faisait taire sur toutes mes activités occultes. J’avais la certitude que si jamais il savait que j’avais des pouvoirs, s’il essayait les mêmes expériences que moi, il se montrerait plus doué dans ce domaine-là aussi.

J’ai répondu que tout allait bien – malgré les griffures qui me zébraient le visage – et il a fait semblant de me croire.

Le mensonge tenait une énorme place dans ma vie et prenait beaucoup de mon temps. Matt essayait pourtant de partager quelques instants avec moi sans me harceler de questions et j’appréciais ces moments de paix, loin de mes préoccupations habituelles. Malgré tous mes faux bonds et mes mensonges flagrants, je le considérais comme mon meilleur ami et j’étais heureux qu’il ne m’ait pas laissé tomber.

Notre club de l’occulte était composé de cinq membres sans me compter, dont deux faisaient partie de ma classe. Ces idiots n’ont rien trouvé de mieux que d’arriver en retard et ils étaient trop loin de moi pour que je puisse leur parler avant l’intercours. J’ai failli leur envoyer un message par la pensée mais tout ce que je voulais dire était trop complexe et trop extraordinaire – même pour nous – pour que je sois sûr de le transmettre correctement. Quand à envoyer un papier, c’était risible : Eddy et Alexia ne brillaient pas par leur intelligence et en lisant un truc du genre ‘j’ai trouvé un autre monde au sommet d’un arbre’, ils allaient penser que j’étais définitivement devenu cinglé.

A coté de moi, Matt faisait semblant de se concentrer sur le cours, mais il savait que je voulais leur parler, qu’avec eux je ne ferais pas semblant que tout était normal, et il a finit par me demander l’air de rien :

_ Vous allez encore sécher ?

_ Faut juste que je leur parle. Ça sera pas long.

_ Ça ne doit jamais être long. Et après…

_ Je veux juste leur parler. Je te jure.

_ Je sais que c’est ce que tu veux. Mais après, souvent, tu te retrouve obligé d’aller faire va savoir quoi va savoir où. C’est con que ce soit même pas ce que tu veux au départ.

_ Ecoute, je peux pas t’expliquer, mais….

_ Oui, oui, je sais. Un jour. Tu as promis.

_ Ouais. J’ai promis. Mais là…

_ T’as pas le temps.

Il connaissait mon laïus par cœur et sa patience m’exaspérait. Je me sentais déjà suffisamment coupable comme ça. A mon tour j’ai fais semblant de me concentrer sur le cours. Histoire-géo, la prof a fait circuler des cartes à colorier. Bien sûr je n’avais pas mon livre ni mon cahier, j’aurais été incapable le matin même de dire quels cours j’allais devoir affronter. Matt m’a prêté son livre, une feuille et des crayons de couleur sans que je lui demande, mais j’ai continué à l’ignorer. J’ai réfléchit à la manière dont j’allais présenter les choses aux autres. Ça n’allait pas être facile de leur faire comprendre ce que j’avais vécu. Tout en me perdant dans mes souvenirs, je me suis mis à gribouiller sur la carte. Je me souvenais du Royaume de l’Arbre-Gardien et ça me faisait sourire tout seul. Je ne regardais même plus ma main, dessinant aussi machinalement que si j’avais été au téléphone. Je ne me suis même pas aperçu des coups de coude de Matt et j’ai poussé un véritable cri quand la prof m’a brusquement fait redescendre sur terre en criant :

_ C’est quoi ça ?

Ce qu’elle brandissait, c’était ma malheureuse carte que j’avais recouverte de stylo bille noir. J’étais stupéfait en regardant mon œuvre. C’était une carte aussi, à sa manière. La carte du Royaume. Par réflexe j’ai tendu la main pour la récupérer, ce qui n’est jamais une bonne idée quand on se fait engueuler et qu’on écoutait même pas les reproches. La plupart des profs savaient qu’avec moi, ils pouvaient y aller fort, les remarques me glissaient dessus sans m’atteindre plus de trois secondes (dans le meilleur des cas). A l’époque, j’avais tout simplement trop de choses en tête. J’ai grimacé en voyant mon dessin partir à la poubelle après avoir été furieusement roulé en boule par la prof. Je n’ai rien dit, déjà heureux d’échapper à la colle. Elle m’a donné une autre carte vierge et j’ai été à peu près correct jusqu’à la fin de l’heure, après quoi je n’ai eu qu’un signe à faire à Eddy et Alexia pour qu’ils sachent qu’ils devaient m’attendre et qu’on avait du boulot. Matt m’a dit :

_ Je te prendrais le prochain cours. Vas-y.

_ Merci. »

J’étais sincèrement reconnaissant en lui disant ça. Il tentait de sauver mes résultats scolaires et ce qu’il me restait de vie sociale, il arrivait même à rassurer mes parents. D’un certain coté, c’est grâce à lui que je pouvais faire autant de choses sans avoir à en subir les conséquences.

Eddy et Alexia attendaient comme toujours que tombe ma Sainte Parole. Au départ, eux et les autres (Simon, Isabelle et Romain) me faisaient croire qu’ils comprenaient parfaitement mes dons et savaient pourquoi je les avais. Ça n’avait pas tenu longtemps. Leur adoration par contre est une attitude qui a longuement marqué nos rapports – leur adoration et leur peur. A l’époque, j’aimais ça, ce petit frisson de pouvoir. Une autre chose qu’il m’était impossible d’avouer à Matt.

« J’ai besoin de vous pour tracer une carte et trouver à quoi elle correspond.

Au début je voulais leur expliquer exactement ce que je cherchais, mais je ne le savais pas moi-même et je pensais qu’ils seraient beaucoup plus motivés s’ils avaient le temps de s’imaginer tout et n’importe quoi. Le temps que je parvienne au bout de ma tâche et que je revienne à moi, les autres nous avaient rejoins et échangeaient leurs hypothèses sur ce que je pouvais bien être en train de faire. Ce qui était justement la question que je voulais leur poser. Je leur ai juste demandé :

_ Alors ? Vous en pensez quoi ?

_ Ça  vient d’où ? m’a demandé Simon. D’un mort ?

_ Non. S’il vous plait, regardez bien avant de dire, je ne veux pas que vous soyez influencés.

_ C’est une spirale, a fait remarquer Alexia.

En effet, le chemin qui se tortillait entre les obstacles traçait bien une spirale, ce qui ne nous avançait pas. J’ai tout de même approuvé. Alexia avait fait parti des cobayes sur lesquels j’avais testé la télépathie, et je savais que sous son air de gamine tuberculeuse se cachait une personnalité qu’on n’aurait pas envie de croiser la nuit dans une ruelle déserte. Je ne savais jamais trop comment réagir avec elle. Dans l’ensemble je me contentais d’éviter de la contrarier.

_ On dirait un chemin, a dit Simon en désignant une tache du doigt, un chemin dont chaque tournant est marqué par une espèce particulière d’arbre. Ils ont l’air tordus, mais grâce à ça on voit leurs caractéristiques.

Simon a intégré le club par que c’était un paria plus doué pour le français que pour les relations humaines. Je l’aimais bien – ce que je ne lui ai jamais dis pour ne pas qu’il me colle. Eddy a commencé à se moquer de lui et partir dans un de ses délires concernant les cercles de l’enfer dont il connaissait tous les supplices, qu’il nous ressortait avec un sourire pervers. Je lui ai coupé la parole pour expliquer que Simon avait sans doute raison puisqu’il s’agissait de la carte d’un pays, un Royaume caché dont j’ignorais le nom. Leurs regards admiratifs m’ont dissuadé d’avouer que je le connaissais grâce à un arbre. De toute façon ils s’en fichaient. Tout ce qui les intéressait, c’était d’y aller et qu’est-ce qu’ils pourraient y trouver.

_ Eh, du calme les gosses ! Pour le moment, personne n’y va. Vous allez faire des photocopies et ce soir tout le monde va chercher où ça peut bien être. On y va prudemment, ok ?

_ Mais tu connais l’entrée ? m’a demandé Isabelle.

_ Oui. Mais on ira quand on sera bien préparés. »

Mon autorité a suffit à les convaincre – même si Isabelle pensait que j’inventais en partie pour me rendre encore plus intéressant, elle n’osait plus en parler devant les autres de peur de se faire lyncher.

La vérité, c’est que j’avais besoin d’eux pour savoir où j’allais, et que je n’avais pas la moindre intention de les y emmener.

Et le soir même, tandis que je tournais dans mon lit, la tentation d’y retourner se faisait de plus en plus grande. J’avais toute la nuit devant moi. Et l’Arbre-Gardien avait parut plutôt bienveillant. Autant dire que je ne risquais rien. Plus je me repassais les évènements, plus j’étais persuadé que ce n’était que le début d’une aventure formidable dont j’allais être le héros, une de ces aventures de fictions qui ne peuvent se terminer qu’une fois que le Bien a triomphé du Mal et que le héros a délivré la princesse. Et que me donner toutes les indications pour trouver ce fameux Royaume revenait à me confier une mission à accomplir.

Aujourd’hui, j’ai appris à ne plus me mentir à moi-même et à voir les choses telles qu’elles s’offrent à moi et pas telles que j’aimerais qu’elles soient. A l’époque, j’arrivais très bien à m’auto-persuader quand je voulais transgresser un interdit. Et la magie m’appelait. En m’ouvrant à elle, en l’utilisant, j’avais laissé un passage à la magie des arbres. Ils me tenaient. J’aurais inventé n’importe quoi pour céder à leur chant. C’est ainsi que j’ai appris quel effet faisaient mes propres sorts de persuasion. On est certain d’avoir le choix et de prendre nous-mêmes une décision absolument évidente. Et en fait non.

Je me suis levé sans faire de bruit, j’ai enfilé une paire de chaussures et je suis parti dans la nuit.

J’avais gardé la carte originale que j’avais dessinée le matin même, mais je n’en avais vraiment pas besoin. Une fois dépassé la décharge, j’ai reconnu tout de suite le premier repère. Un arbre parmi les arbres qui n’avait rien de spécial et pourtant j’étais absolument certain que c’était lui. Je l’ai laissé sur ma droite et j’ai continué. J’ai longé un moment la voie rapide sans remettre une seule fois mon instinct en question, je savais que le deuxième repère était proche. Celui-ci était un arbre en fleur magnifique. J’ai commencé à m’enfoncer dans les bois. L’un après l’autre, les repères défilaient, l’un dont le tronc et les branches ondulées ressemblaient à des algues statufiées, l’autre vertigineux et resserré sur lui-même comme un gratte-ciel des bois, un arbre séparé à la base en deux troncs qui s’enlaçaient et s’entremêlaient, un arbre qui pour éviter les autres avait poussé en forme de coude de parapluie, un arbre creux…

Et je tournais le long de la spirale, sachant que c’était le seul chemin qui me permettrait d’entrer dans le Royaume – si je ne l’avais pas rêvé. Les royaumes magiques ne se cachent pas entre la voie rapide et Super U, tout le monde sait ça. Et pourtant…

Lorsque j’ai atteint le centre, j’ai su que j’y étais, dans cet autre monde, qui n’était même pas un monde complet, juste un ailleurs qui ne dépendait pas de l’espace, le premier des innombrables recoins de notre monde que j’ai découvert. Un arbre immense dont les longues branches descendaient en coupole jusqu’à terre se tenait devant moi. Sans hésiter j’ai écarté les feuilles comme si c’était un rideau et je suis entré.

Il faisait sombre sous l’immense tente formée par cet arbre. Ses branches descendaient à la verticale mais s’arrêtaient au-dessus de ma tête en stalactites menaçantes. Au fond le tronc noueux fourmillait de créatures que je n’arrivais pas à distinguer. Jusqu’à ce que d’énormes lucioles se mettent à éclairer la scène et que mes derniers espoirs de m’être monté la tête pour rien ne s’envolent.

Ils étaient des milliers, tous ceux que le folklore et les légendes appellent le petit peuple, sortant de terre ou perchés sur les branches, des minuscules farfadets grimpés sur des oiseaux ou des renards, d’horribles bestioles griffues qui avaient l’air de croquer trois enfants à chaque petit déjeuner, des chats perchés sur deux pattes et tentant d’attraper les petites fées aux ailes de libellules, des petits hommes à tête d’oiseau ou de scarabée, des femmes-plantes ou des plantes-femmes, des animaux au regard trop intelligent…

Ils me guettaient, installés autour du trône parmi leurs trésors.

Sur le moment, fasciné par leur existence, je n’ai pas prêté attention à ces trésors, ce n’est que plus tard en revoyant toute la scène que j’ai compris que quelque chose clochait. C’était beau, c’était clinquant, ça brillait… mais l’or et les pierres précieuses se mélangeaient au verre et au plastique, la peinture dorée s’écaillait sur des morceaux de porcelaines, les papiers d’emballage étaient entortillés sur des cailloux, les écrans de vieilles consoles de jeu clignotaient. Tout cela n’était que du tape à l’œil qui aurait dû choquer au milieu des fleurs et des feuilles qui décoraient les quelques espaces laissés libres.

Je n’avais rien remarqué, d’une part parce que mon attention était largement attirée ailleurs, d’autre part parce que tout le petit univers qui s’était réfugié sous cet arbre me paraissait sur le coup parfaitement naturel. J’étais plus curieux que surpris et très vite j’ai répondu aux saluts et aux révérences avec beaucoup de politesse. Je les trouvais étranges et fabuleusement intéressants, et je n’avais pas peur. Plus tard, j’ai compris que cet effet était voulu, que ces créatures jouaient avec mes émotions et manipulaient mes désirs aussi facilement que je le faisais avec les autres humains. Mais c’était ma toute première rencontre avec des créatures magiques, je découvrais à peine la réalité de toutes les légendes de mon monde si gris, il ne m’est tout simplement pas venu à l’idée qu’ils en savaient tous beaucoup plus long que moi sur la magie. Comme je l’ai dit, je me prenais pour le roi du monde. Cette rencontre a été la première vraie claque à remettre sérieusement mes prétentions en cause. Cette rencontre et surtout le pacte qui en a découlé.

Au centre se trouvait le tronc de l’arbre et le trône, ou plutôt le tronc utilisé comme trône. Il était tordu et noueux, il plongeait dans la terre en formant milles bosses qui cascadaient dans le plus grand désordre et rejaillissaient en racines torturées aux endroits les plus inattendus. Son creux principal servait de siège majestueux à une Reine. La Reine. J’ai réussi à ne pas mettre de majuscule au trône, mais la Reine ne peut s’en passer, tout comme elle ne peut se passer de son titre que pourtant personne ne lui donnait. Je ne sais pas à quoi elle ressemblait réellement – d’ailleurs toutes les créatures qui m’entouraient avaient sans doute modifié leur apparence par magie – mais je l’ai vue grande, noble, et d’une beauté surpassant tous les visages humains que j’avais jamais vus. Les personnes très belles sont entourées d’un charme, d’une grâce qui forme une aura de sublime autour d’elles. La Reine paraissait composée uniquement de millier de ces auras. Je ne parvenais pas à distinguer la forme de son visage ni celle de son corps. Je n’avais que la certitude de sa beauté absolue gravée en moi.

Les autres m’avaient laissé un chemin libre jusqu’à elle et des centaines de papillons s’accrochaient à mes vêtements pour me tirer plus vite en avant. Une fois devant le trône je me suis incliné respectueusement. Pas plus. Leurs sorts pouvaient me désorienter, mais pas transformer ma personnalité, et je ne suis pas le genre de gars à mettre un genou à terre.

La voix de la Reine était semblable à son apparence : impossible de distinguer son timbre, mais elle était sublime. Elle me demanda :

« Matthieu, humain et mortel, es-tu un grand sorcier ?

Je n’ai jamais été modeste que par prudence, et je lui répondis en toute sincérité :

_ Oui Majesté.

_ J’ai une tâche à te confier. Mon peuple a besoin de toi. Acceptes-tu de nous aider ?

J’ai honte aujourd’hui de penser à ma naïve confiance en moi lorsque j’ai répondu sans hésiter :

_ Bien sûr ! Je ferais tout ce que vous voudrez !

_ Tout ?

_ Si j’en suis capable, je veux vous aider. Qu’est-ce qui vous arrive ?

_ Mon enfant a été volée. Elle est dans ton monde de mortels, ce monde gris et puant, barricadé de béton, protégé par le fer et les métaux assassins.

_ Quoi ? Qui vous a fait ça ?

_ Nous l’avions confiée à des humains et à présent ils refusent de nous la rendre.

En entendant ces mots, ma première réaction a été la jalousie : d’autres humains avaient été admis à entrer dans ce Royaume caché, des gens qui avaient si bien gagné la confiance du petit peuple que la Reine leur avait confié sa fille. Mais ils avaient été indignes de cette confiance, ce qui me donnait l’occasion rêvée de faire mes preuves et de gagner l’amitié de la Reine, qui me paraissait très précieuse. Je n’avais pas réalisé qu’ils étaient prêts à faire confiance à n’importe qui puisqu’ils n’hésitaient pas à faire appel à moi, un adolescent ignorant leur existence à peine cinq minutes plus tôt. L’expérience m’a appris depuis qu’au regard des normes humaines, le petit peuple est essentiellement composé de créatures parfaitement irresponsables. D’une certaine manière, c’est ce qui fait leur charme.

_ Vous voulez que je retrouve votre fille ? Vous ne pouvez pas sortir d’ici ?

_ Rends-moi ma fille, ramènes-la moi, c’est notre princesse.

_ Vous savez où elle est ?

_ Retrouve-la !

_ Comment ? Il faut que je sache où chercher ! Comment s’appellent les gens qui vous l’ont volée ? Où ils habitent ?

_ J’ai besoin d’avoir confiance en toi, Matthieu le sorcier mortel. Partage notre repas.

_ Mais…

Mais la logique humaine n’est pas la logique du peuple des bois et au lieu de me fournir ne serait-ce que les bases pour commencer ma quête – ou plutôt mon enquête – ils ont apporté des plats à l’odeur délicieuse. La Reine en  a pris une bouchée et n’a plus rien dit tant que je n’en ai pas fait autant. J’ai supposé que c’était le protocole normal et j’ai mangé. Elle m’a fait jurer de revenir avant un mois et je n’ai pas cherché à comprendre, la bouche encore pleine, j’ai juré. Puis on lui a apporté un gobelet d’or dans lequel elle a but une gorgée, après quoi elle m’a fait boire à mon tour un vin sucré jusqu’à en être écœurant. Elle m’a fait jurer de ne revenir qu’accompagné de sa fille et à nouveau j’ai juré. Trop vite. Ce n’est qu’après que j’ai compris que je m’étais engagé à réussir avant un mois… J’ai tenté de protester :

_ Mais si je ne l’ai pas encore retrouvée, il faudra me laisser plus de temps, je ne peux pas réussir l’impossible !

_ Tu es un sorcier, oui ou non ?

Je me suis dit que j’aurai mieux fait de ne pas fanfaronner, et j’ai bien été obligé d’admettre que oui, j’en étais un, alors que je ne savais même pas ce que ça impliquait.

_ Alors tu y arriveras. Carillon t’aidera. Va, maintenant.

_ Mais…

_ Va ! Cours ! Ne gâche pas une seule de tes précieuses secondes ! »

Et tous ses sujets qui avaient paru si ravis de me voir se mirent à me chasser. Je me retrouvais jeté hors du feuillage protecteur de l’arbre avant de comprendre ce qui m’arrivait. J’étais furieux en réalisant que l’Arbre-Gardien m’avait bien eu : il m’avait jeté tout droit dans les bras de la Reine, sûrement très satisfait de trouver un mortel un peu magique assez stupide pour se laisser manipuler comme un débutant.

Certes, j’étais un débutant, je ne croyais même pas aux fées avant d’en avoir rencontrées, mais il est toujours désagréable de découvrir ses propres faiblesses.

Je me suis retourné et j’ai à nouveau soulevé le feuillage de l’arbre. N’ayant pas fait la spirale auparavant, c’était bien sûr inutile. La circonférence ombrée par les branches me parut ridiculement petite. Je reconnus le tronc torturé bien qu’il soit lui aussi plus petit. Quelques éclats de verre et morceaux de plastiques au sol avaient remplacés les trésors. Un renard montait la garde de cette normalité apparente. Je savais qu’ils étaient tous là, à me guetter. Le sort était devenu inutile pour que je croie à leur réalité. J’ai lâché d’un geste sec les fines branches que je tenais et je suis reparti.

Une petite voix venue du sol me lança alors :

_ Ne m’oublie pas !

Elle provenait d’un petit bonhomme, haut comme mon avant-bras, laid comme un gnome et tout aussi terreux, hirsute et insolent, qui souriait si largement qu’on voyait toutes les dents qui lui manquaient. Celles qui restaient étaient très pointues. Je me suis mentalement repassé tous mes souvenirs récents en arrière et j’ai fini par conclure avec une certaine incrédulité :

_ C’est toi, Carillon ?

_ Et ouais ! Donne ton bras que je m’y accroche !

Appeler un lutin – ou quelle que soit sa race – d’un nom comme Carillon fait tout de suite penser aux histoires pour enfants, Peter Pan et la fée Clochette, un truc comme ça. Ce nom ne lui allait donc pas du tout. Il parlait avec un accent vulgaire et agressif à peine contrebalancé par son large sourire édenté. Je n’en avais pas très envie, mais j’avais besoin de toute l’aide possible pour retrouver cette petite Lys et c’était visiblement la seule que j’aurai, je lui ai donc tendu mon bras. Il a grimpé dessus – et j’ai senti ses minuscules ongles piquants comme des griffes de chat – et s’est installé sur mon épaule avec un soupir de satisfaction.

_ Ah ! On est rudement bien là-haut ! En route, gamin !

_ Comment tu as fait pour sortir du Royaume ?

_ Je peux sortir tant que je veux, qu’est-ce que tu crois ?

_ Alors pourquoi tu n’es pas allé sauver l’enfant de la Reine tout seul ? Pourquoi vous avez besoin de moi ?

_ Beaucoup de mort, là-bas… la ville est une saleté de terre stérile puante et bourrée d’humains. Pas moyen d’en tirer quelque chose. Mais toi tu es de là-bas, ta magie fonctionnera.

_ Est-ce que je suis le seul à pouvoir te voir ?

_ Tout le monde me verra ! Je suis Carillon, le serviteur masqué, et tous les regards se portent vers moi !

Je me suis dit qu’au moins, c’était un bon moyen de savoir si j’étais cinglé ou non : la réaction des autres m’indiquerait si j’étais en train de parler à un petit homme ou à une hallucination. Mais ça n’allait pas m’aider à avancer dans mon enquête.

_ Il vaudrait mieux que tu te planques ! lui ai-je répondu.

_ Ils n’y verront que du feu, fais-moi confiance !

_ Comment tu vas t’y prendre si ta magie ne marche pas ?

_ Ma magie marche très bien !

_ Mais tu viens de dire que…

_ Je viens de dire de me faire confiance !

_ En ville, tu peux utiliser la magie, ou pas ?

_ Je peux ce que je veux, et mes pouvoirs aussi !

Ainsi commença le premier de nos dialogues de sourds, qui était loin d’être le dernier. J’ignore si nos incompréhensions venaient de sa manipulation du langage, d’une façon de penser différente ou tout simplement d’une irrésistible envie de me prendre la tête, mais il était capable de me faire tourner en bourrique jusqu’à me faire rire jaune ou pleurer du noir, jusqu’à ce que je perde le contrôle de moi-même et que je lui hurle dessus, ou jusqu’à ce qu’il se lasse de chicaner chaque mot et change enfin de sujet.

Dix minutes plus tard, alors que je cherchais mon chemin dans le noir en pestant entre mes dents, il s’est décidé à me reparler de Lys, l’enfant volée. Il m’a assuré qu’elle était aussi belle que sa mère et aussi puissante que son père, et au bout d’encore un long moment de louanges, j’arrivai à tirer de lui quelques informations utiles. Pour commencer, cette Lys n’était pas une prisonnière, comme je l’avais cru d’abord. Elle avait été échangée contre un authentique bébé humain et avait pris son apparence, après quoi elle avait été élevée par les humains qui avaient ‘oublié’ de la rendre au petit peuple. Pas moyen d’obtenir de Carillon qu’il m’explique ce qu’ils avaient fait du bébé humain ni si ses parents adoptifs étaient au courant qu’ils élevaient une princesse des bois. Il ne comprenait pas l’intérêt de ces questions et me le fit savoir.

Quand à savoir par quel moyen j’étais censé la retrouver… J’ai remis la question à plus tard. Pour commencer, je devais rentrer chez moi à trois heures du matin sans réveiller mes parents puis planquer un lutin dans ma chambre, avant de me lever à six heures et demi pour aller au collège. Mais cette dernière étape était trop éprouvante pour être imaginée, je me concentrai sur le présent.

Carillon regarda mon immeuble d’un air de propriétaire très satisfait avant de me dire que j’étais sans doute très puissant pour vivre dans un tel château. J’ai d’abord cru qu’il plaisantait, avant de me rappeler qu’il ignorait sans doute beaucoup de choses de notre mode de vie. Nous sommes montés dans l’ascenseur et je lui ai demandé de ne surtout pas se faire voir si jamais mes parents étaient debout.

_ Ne crains rien, a-t-il ricané, Carillon va se masquer ! Admire mon talent !

Il a sauté de son épaule et s’est mit à quatre pattes. Après quoi je l’ai vu gonfler.

J’ai depuis vu de nombreux sorts d’illusions qui tous mentent au regard instantanément – l’apparence se modifie trop vite pour que l’œil puisse suivre le changement. Ce n’était pas le cas de Carillon. Ses membres s’allongèrent, sa chair se boursoufla, s’étira, se creusa, ses vêtements tombèrent comme une mue de serpent et sa peau se colora. Sur le moment, j’ai cru qu’il allait grandir jusqu’à remplir toute la cabine de l’ascenseur et que j’allais mourir étouffé ici avant d’avoir fêté mon quinzième anniversaire. Une mort effroyablement stupide.

Mais il s’arrêta, ayant atteint à peu près ma taille, doté d’une apparence plutôt humaine, pour un public indulgent. Il était toujours aussi édenté et toujours aussi crasseux, son nez lui aurait permit de jouer Cyrano sans trucage et il était large comme une armoire à glace. A part ça, il était grand, ses oreilles n’étaient pas pointues, ses bras, jambes, bouche et autres caractéristiques se trouvaient aux bons endroits, il ressemblait donc à n’importe quel adolescent peu gâté par la nature. Avec un certain malaise, je m’aperçu qu’il avait pris exactement les mêmes yeux que moi, quoique je suis certain de n’avoir jamais eu un regard aussi moqueur.

Avec mon orgueil habituel, j’ai décidé de masquer ma peur et je lui ai fait signe de sortir d’un signe de tête – la cabine était arrivée à mon étage. Nous nous sommes glissés dans le noir le plus silencieusement possible et nous étions presque arrivés quand Carillon s’est mis à claironner :

_ Venez à moi, braves gens ! Saluez le sieur Carillon, ami de Matthieu, en visite en votre belle contrée !

En y repensant, je me dis que Carillon n’a jamais reçu une éducation humaine, il n’a peut-être même jamais été adolescent, et n’a donc jamais eu à affronter deux parents furieux à trois heures du matin. Il était donc tout à fait injuste de ma part d’être aussi en colère contre cet imbécile, mais le fait est là : je l’aurai volontiers massacré.

Au moins, mes parents l’ont vu, il a même serré la main de mon père, j’étais donc sûr que ce drôle de petit gnome – de grand gnome à présent – était parfaitement réel. Trouver une raison à sa présence chez nous au milieu de la nuit n’a pas été si difficile : je lui ai inventé une mère alcoolique, un père en prison et un beau-père aux mœurs louches et à la main lourde. Bref, un véritable roman pathétique qui justifiait bien un sauvetage d’urgence de ce ‘copain’ qu’ils n’avaient encore jamais rencontré, que j’ai baptisé Marc. Il a réussi à ne pas me contredire sur le nom, mais son grand sourire et son air satisfait et moqueur affirmait haut et fort que j’étais en train de monter un bateau monumental. Mes parents s’en doutaient bien, mais au cas où ils acceptèrent d’accueillir Carillon pour la nuit, à la condition qu’ils parleraient à sa mère dès le lendemain. Etant donné que j’avais inventé la mère en question, ça me faisait un problème de plus sur les bras, ce dont je n’avais pas besoin.

Et pourtant, lorsque je m’endormi au petit matin, je repensais une dernière fois à tout ce que j’avais vu, aux créatures du Royaume, à la Reine et son enfant Lys, et même à Carillon le lutin masqué, et je souhaitai de toutes mes forces : « Pourvu que ce ne soit pas un rêve ».

Ce n’était pas un rêve et le lendemain je ne savais pas si je devais en être heureux ou effrayé – j’étais sans doute un peu des deux. Le temps m’était compté et j’avais une sacrée responsabilité sur les bras, sans oublier un aide aussi à l’aise dans mon monde qu’un hippopotame tentant de faire de la danse classique. Mais l’essentiel était là : d’autres mondes existaient, des créatures magiques existaient, la Reine existait, et la Magie avec un grand M existait. Et ça c’était absolument génial.

Je me suis levé, j’ai prêté des vêtements à Carillon – qui avait l’air prêt à exploser mon tee-shirt, mais c’était déjà mieux que la veste terreuse qu’il portait avant – j’ai renoncé à tenter de le laver et nous sommes partis au collège, prenant juste le temps de promettre à ma mère qu’on téléphonerait à la mère de ‘Marc’ le soir même. Première étape réussie. Ouf.

Ensuite, deuxième étape : appeler les membres du club de l’occulte et leur demander une réunion d’urgence. J’avais besoin de toute l’aide disponible.

On se réunissait toujours dans la cave de l’un des voisins d’Alexia, un endroit abandonné, glauque et humide, qui convenait parfaitement à nos cérémonies ‘occultes’ et auquel on accédait par un soupirail cassé. En attendant les autres, Carillon attaqua l’une après l’autre les canettes de Coca qu’on gardait dans une glacière, quand à moi je me posai sur le vieux matelas et dormis. J’avais l’impression d’avoir des années de sommeil en retard.

Ils arrivèrent les uns après les autres, à part Alexia elle-même qui n’avait pas de portable, et restèrent assez surpris de rencontrer Carillon. Je leur ai dit que c’était un ami. J’aurai pu leur expliquer que c’était un gnome – ou un farfadet ? Une fée ? Un korrigan ? – mais je ne l’ai pas fait. Je les aimais bien, d’une certaine manière, mes complices qui étaient les seuls à connaitre mes pouvoirs, mais c’était le hasard qui nous avait réuni et je n’avais pas entièrement confiance en eux. Eddy, par exemple, pouvait très bien avoir envie de disséquer Carillon pour voir à quoi ressemble l’intérieur d’un lutin. Et même s’il me tapait sur les nerfs, je n’aurai pas aimé laisser ce pauvre gnome se faire couper en petits morceaux à mettre sous un microscope.

J’ai attaqué tout de suite :

« Vous avez trouvé des informations sur la carte ?

Ils n’en avaient pas. Simon avait trouvé plusieurs légendes où le héros était ainsi guidé par différents arbres, mais aucun ne correspondait à ceux que j’avais dessinés suite aux indications de l’Arbre-Gardien, et d’ailleurs tous ces arbres imposaient des énigmes ou des épreuves. Il avait également trouvé de nombreuses symboliques de la spirale, mais aucune en lien avec des arbres ou un Royaume caché, à moins de tenir compte d’hypothèses liées aux Mayas et aux extraterrestres – que j’ai rejetées à priori. Les autres, une fois de plus, n’avaient fait qu’une rapide tentative de recherche sur Internet avant de laisser tomber. J’ai fait signe à Carillon de la boucler – son rire de plus en plus moqueur me mettait les nerfs à vif – et je leur ai dit :

_ Quoi, vous vous en fichez ? Vous ne voulais voulez pas aller dans un Royaume magique ? Un vrai ? Ou alors vous n’avez pas confiance en moi ? Vous ne me croyez pas ?

Je m’attendais plus ou moins à ce qu’ils approuvent et réclament des preuves, pourtant ils étaient tous pendus à mes lèvres et m’ont juré qu’ils avaient confiance en moi. J’ai donc continué :

_ Avant d’y aller, il faut qu’on trouve des renseignements sur ses habitants. Cherchez tout ce que vous pourrez trouver sur des elfes, des fées, des trucs comme ça. Et sur les sortilèges qu’ils peuvent utiliser et comment les contrer, c’est très important. Ah, et sinon, j’aurai besoin de savoir comment on peut retrouver une personne dont on ne connait que le nom.

J’avais bien séparé mes deux demandes car je savais qu’à leurs yeux, c’était deux domaines distincts. Ils m’avaient plusieurs fois aidé à développer mes propres pouvoirs dans le domaine de la prescience et de la télépathie. Par contre, les fées n’étaient vraiment pas notre tasse de thé. Les extraterrestres nous auraient bien mieux convenus.

Pour l’instant, je voulais juste les pousser à m’obéir sans poser trop de questions.

Ça a plutôt bien marché. L’idée du Royaume les emballait de plus en plus – même s’ils se voyaient davantage affronter des dragons et des orcs, enfin des bestioles bien plus fun que de simples fées – et ils me ressortirent tout ce qu’ils savaient sur les créatures fantastiques et les démons. Des idées tirées de livres ou de films de fiction, dans l’ensemble, donc sans aucune application réelle. Seul Simon, qui avait dévoré des centaines de contes et de légendes de différentes civilisations, me paraissait être une source à peu près fiable quand il me signala :

« Si on y va, il faudra faire attention au temps. Il ne s’écoule pas de la même manière dans le monde réel et dans le monde magique. Une heure là-bas peut durer une année ici, et si tu reste trop longtemps, à ton retour les années te rattrapent et tu tombes en poussière. C’est pour ça qu’il ne faut pas manger la nourriture des fées.

_ Comment ça ?

_ Tu vois, pendant que tu es là-bas, le temps sur Terre…

_ Non, explique-moi cette histoire de bouffe, là.

_ C’est connu, on retrouve ça dans les contes de plusieurs cultures différentes : si tu manges ou que tu bois avec les créatures magiques, tu es prisonnier de leur Royaume et tu ne peux plus repartir, sinon tu tombes en poussière.

Connu ? Et bien moi, non, je ne le savais pas. Et l’idée de tomber en poussière – même si ça avait l’air d’être une mort rapide – me faisait froid dans le dos. J’ai insisté :

_ Mais si tu repars tout de suite du Royaume ?

_ Normalement, ce n’est pas possible. Sauf si tu as une mission.

_ Ok. Et si j’ai une mission et que je ne l’accomplis pas ?

_ Il y a des messagers qui viennent te punir. C’est souvent des corbeaux, mais des fois ça peut être des chats qui parlent, des grenouilles, tout un tas d’animaux maudits, qui t’apportent le malheur, jusqu’à ce que tu te suicides, en général.

Ce qui ne faisait que renforcer ma conviction : j’étais dans une sacrée merde. Simon continua sans s’apercevoir de mon trouble :

_ Donc quand on y sera, il faudra faire super gaffe à ne rien accepter. Surtout que leur magie peut donner aux plats l’apparence de ce qu’on préfère au monde. Je crois que c’est ton propre esprit qui imagine quelque chose de génial. C’est comme leur apparence. Tu vois ce que tu es prêt à voir. Enfin, c’est ce que j’ai lu. C’est pour ça que les paysans du Moyen-âge voyaient des petits bonhommes avec des vestes et des bonnets, tu vois ?

C’était une hypothèse intéressante, étant donné que j’utilisais exactement la même technique quand je voulais convaincre quelqu’un – lorsqu’on laisse les gens utiliser leur imagination, ils arrivent toujours à se raconter à eux-mêmes de meilleurs mensonges que ceux qu’on aurait pu inventer à leur place. Mais elle n’expliquait pas Carillon le masqué, que j’avais vu se transformer matériellement. J’étais convaincu que ce n’était pas une illusion qu’il m’avait fourrée sous le crâne, mais une autre sorte de magie, quelque chose qui agissait sur son vrai corps. Parce que si je lui avais inventé une apparence humaine, elle aurait été beaucoup plus crédible.

Et à cet instant, j’ai failli prendre Simon à part et tout lui raconter. C’était devenu trop énorme, même pour moi, il fallait que ça sorte. Et c’est justement cet instant qu’a choisi Romain pour brandir l’épée qu’il avait volé à son grand frère – une épée décorative qui n’était pas tranchante, mais elle était tout de même en métal et pouvait faire pas mal de dégâts – en criant qu’on allait tous les exploser. Absorbé par ma discussion avec Simon, je ne m’étais pas aperçu que les autres avaient dévié jusqu’à chercher la meilleure manière de trucider un elfe, encouragés par Carillon qui riait plus fort que jamais. Et Simon, le petit souffre-douleur qui ne disait jamais rien de méchant, déclara très sérieusement qu’il valait mieux en ramener quelques uns vivants pour les étudier, et qu’on pourrait sans doute les garder en cage.

Bref, j’ai gardé mon secret et j’ai fini par réussir à les mettre dehors, leur répétant pour la centième fois environ de chercher des informations sérieuses et de chercher aussi le sortilège pour retrouver quelqu’un, qui était d’une importance vitale. Je leur martelai leurs consignes en utilisant la télépathie, histoire de les impressionner. Puis il ne resta plus que Carillon et moi pour commencer le boulot avec nos faibles moyens.

Avec mes faibles moyens. Je ne connaissais pas l’étendue de ceux de Carillon. J’étais plutôt gêné de devoir lui demander ce que je devais faire, mais je n’avais pas la moindre idée de par où commencer et j’ai bien dû ravaler mon orgueil :

« Carillon, comment je peux retrouver cette Lys ?

_ Tu ne sais pas, Matthieu le Grand Sorcier Mortel ?

Il appuyait sur chaque majuscule avec une ironie qui me faisait l’effet d’une claque, comme si je m’étais paré d’un titre que je ne méritai pas et que tout le monde le savait et se moquait de moi dans mon dos… Ce n’était pas entièrement faux d’ailleurs. Moi qui étais si fier de mes dons, je me retrouvais humilié et furieux rien qu’en l’entendant me parler. Mais je me suis retenu de l’envoyer balader. J’avais une mission.

_ Non, Carillon, je ne sais pas. J’ai besoin de toute l’aide que tu peux me donner.

_ Tu ne connais pas la magie des arbres ?

_ Non.

_ Ni la magie du sang ? La magie de la Lune ? La magie de l’illusion ?

_ Heu… ma magie me sert à entrer dans la tête des gens et à faire levier dans leurs pensées.

_ Magie de sorcière !

Ça m’a vexé – à l’époque je ne connaissais que les méchantes sorcières des contes de fées, et le féminin me paraissait également insultant. Aujourd’hui, je me fiche de la manière dont on peut nommer mes pouvoirs, l’essentiel c’est que mes ennemis les sous-estiment.

J’ai dit à Carillon sans parvenir à cacher entièrement ma hargne :

_ Si tu n’es pas capable de la retrouver, apprend-moi ces fichues magies pour que je le fasse moi-même, mais arrête de trainer !

_ Lys est fille des forêts et née de magie.

_ Ok, et comment je peux utiliser ça ?

_ Un plat d’eau pure et deux rayons de Lune, trois gouttes de sang et quatre pétales de fleurs, ainsi cherche-t-on par les yeux des oiseaux !

J’ai dû le regarder d’un air très bête, puisqu’il a une fois de plus explosé de rire. Je pouvais déjà m’estimer heureux qu’il ne parle pas en rimes ni en énigmes. En me repassant la phrase dans la tête, je parvins à la remettre dans le bon ordre, même si j’avais l’impression qu’il me manquait toujours quelque chose. Je lui ai demandé des détails sur l’eau – comment sait-on si elle est bien pure ? – sur les rayons de Lune – comment peut-on en avoir seulement deux ? – sur le sang – le sang de qui ou de quoi ? – sur les pétales – quelle fleur ? – et enfin comment ce sortilège très primaire pouvait bien chercher la bonne personne ?

Je n’eu que très peu de réponses. Les questions que je posais étaient des questions logiques dans un monde comme le mien, je voyais les potions comme des espèces de recettes de cuisine où la nature des ingrédients est plus importante que ce qu’ils symbolisent. En réalité, pour lancer un sort de ce type, seuls certains aspects des ingrédients sont importants. Le plat rempli d’eau est une fenêtre, il peut très bien être remplacé par un bol, un miroir ou un écran d’ordinateur, l’essentiel est qu’il soit plat et montre des images. Les rayons de Lune servent d’énergie, le sang de point de départ, les fleurs de point d’arrivée, et les nombres n’ont aucune importance puisqu’ils indiquent juste l’ordre dans lequel effectuer ces étapes. Ces objets ne sont même pas indispensables à la magie, ils donnent un coup de main au magicien pour que son esprit ne parte pas n’importe où. Tout cela, je l’ai découvert bien plus tard. A ce moment là, je m’inquiétais beaucoup de détails inutiles et je croyais au pouvoir des choses sans âme.

Et vous croyez que Carillon m’aurait expliqué que c’était inutile ? Bien sûr que non. Il trouvait beaucoup plus pertinent de me raconter à nouveau à quel point la Reine aimait sa petite Lys et combien étaient cruels les humains qui l’ont enlevée. J’ai tenté de lui faire comprendre que le temps jouait contre nous – contre moi en tous cas – et qu’il me fallait rapidement quelque chose d’utile et d’utilisable. En vain.

En attendant l’heure de tenter ce drôle de sort ‘pour voir par les yeux des oiseaux’, je suis revenu à mes bonnes vieilles méthodes de farfouillage dans les esprits, sauf que bien sûr il aurait fallu un sacré coup de chance pour que je tombe pile dans la tête des kidnappeurs de Lys. Je ne savais même pas s’ils étaient au courant qu’ils élevaient une petite fille-fée. Et s’ils ne l’étaient pas, à quoi peut-on reconnaitre un enfant pas tout à fait humain ? Est-ce que je devais chercher dans un hôpital une gamine aux cheveux verts et aux oreilles pointues ? Ou est-ce qu’il valait mieux aller dans un asile pour gosse – je ne savais même pas si ça existait – pour trouver une fille qui parle aux arbres ? Etait-elle capable de magie ? Savait-elle qui elle était ? J’étais certain que Carillon me répondrait si je trouvais la bonne question à lui poser et que je la formulais de la bonne manière. Je ne trouvais pas ce jour-là.

Je suis resté un long moment à errer d’esprit en esprit tandis que mon corps restait dans la cave. A l’époque j’avais une portée d’environ huit cent mètres. Avec la route qui passait à coté, c’était bien suffisant pour toucher pas mal de monde, mais j’ai failli être emporté plusieurs fois. L’impatience et la frustration me rendaient imprudent. Je cherchais absolument n’importe quoi pouvant avoir un rapport avec une petite fille spéciale ou carrément avec le Royaume. C’était un plan de merde et je me détestais d’être incapable d’en trouver un autre.

Au bout de plusieurs heures, ayant tiré sur la corde au maximum, j’ai laissé tomber. Pour ce jour-là. J’aurai pu rentrer chez moi ou aller au collège suivre ce qu’il restait de cours. Je n’aurai pas su dire quelle perspective me terrifiait le plus : mentir à Matt encore une fois ou affronter mes parents alors que je n’avais aucune fausse mère de ‘Marc’ à leur présenter. Ce n’est qu’à ce moment-là que j’ai pensé à demander à Carillon :

« Tu peux changer ta voix ?

_ Je me masque et me démasque entièrement et comme je veux.

_ Est-ce que tu pourrais téléphoner à ma mère avec une voix de femme et lui dire ce que je te dirais ?

_ Je pourrai, ouais, pas de problèmes, ma p’tite Sorcière !

_ Ok, alors on va faire ça… ce soir, on va appeler d’une cabine, et essayer de la convaincre de te garder à la maison un moment… Et si ça ne prend pas, tu pourras toujours dormir dans la cave.

_ Quand on a besoin d’entregent, les promesses ça marchent mieux que les menaces !

_ Besoin de quoi ?

_ D’alliance avec plus puissant que soi, de services rendus dans l’espoir d’en recevoir en retour. Très important quand on est ambitieux.

Je le regardai avec une grande fatigue. Pourquoi fallait-il que la seule fois où il soit à peu près clair, ce soit pour m’expliquer un mot dont je me fichais éperdument ? D’ailleurs, je ne considérais pas son aide comme du piston : nous avions le même but, il ne me rendait pas personnellement un service. Je n’aurais pas hésité à m’en servir, si ça avait été le cas ; comme beaucoup de gens je suppose, je trouve cette pratique malhonnête sauf quand elle est en ma faveur.

_ Je pensais que tu aimerais la cave, ai-je tenté pour me rattraper. Tu es un esprit de la terre, non ? Tu es quoi, en fait ?

Carillon a une fois de plus éclaté de rire et m’a répondu dans une langue que j’aurais été incapable de répéter même après une opération des cordes vocales. D’accord. J’étais bien avancé.

_ Mais dans ma langue, les autres humains, ils vous appellent comment ?

_ Qui se soucie des noms que donnent les humains ? Seuls les magiciens les plus puissants peuvent nous attacher avec ces petits noms ridicules et tu es loin d’en être un, Matthieu la Sorcière !

J’ai décidé à ce moment-là, puisqu’il se moquait du nom que je pourrais lui donner, de ne pas me soucier de mon coté qu’il me traite de sorcière. Et de le considérer comme un gnome. Je le trouvais largement assez laid pour ça.

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Entre Bois et Béton (suite) ****

Je m’étais jeté tête baissée dans le piège de la Reine, mais que dire du piège dans lequel je suis tombé ensuite ? Un piège d’autant plus impardonnable – d’autant plus crétin, en fait – que je me le suis tendu à moi-même.

J’avais une mission. J’avais un délai. J’avais un véritable lutin pour m’apprendre des sorts. J’avais une équipe de chercheurs enthousiastes dont l’un était même quasiment efficace. Et j’ai trouvé le moyen de m’engluer dans un cauchemar immonde, une toile d’araignée créée par mon propre stress, qui m’empêchait de réfléchir et donc de trouver la bonne solution. Ce temps qui m’était si précieux, je le gaspillais avec affolement. Je m’étais coincé de manière à le gaspiller.

Déjà, j’avais si bien su entourlouper mes parents que j’avais Carillon en permanence collé à mes basques. L’histoire que j’avais bricolée était pourtant cousue de fil blanc. Mais lorsque ce gnome m’avait dit qu’il pourrait imiter une autre voix humaine, il ne m’avait pas prévenu qu’il était capable de prendre une voix à fendre le cœur et faire pleurer dans les chaumières, une voix frêle de femme épuisée et effrayée qui retient courageusement ses larmes. Pour une fois Carillon avait deviné exactement ce que j’avais en tête. Ce qui m’a bien sûr fait poser la question : et s’il était toujours capable de comprendre ce que je veux mais qu’il ne le fasse pas ? Et dans ce cas, quel serait son but ? M’obliger à me surpasser ? M’égarer ? Me rendre dingue ?

Quoi qu’il en soit, cet après-midi là, il a été absolument parfait. On a appelé ma mère au travail, mais sur son téléphone personnel :

« Allô ? a-t-elle répond sèchement.

Elle n’aime pas qu’on la dérange. Mais Carillon l’a adoucie – et alarmée – en prenant cette voix de femme en détresse :

_ Bonjour, je suis la mère de Marc. Il est venu chez vous cette nuit…

_ Ah, oui, bien sûr, enchantée ! Mon fils m’a dit que vous aviez quelques… soucis, pour…

_ Je vous remercie d’avoir pris soin de lui. J’ai tellement besoin d’aide !

_ Oh, j’aimerai beaucoup faire quelque chose pour vous, mais vous pensez vraiment que…

_ Je ne peux plus… J’en ai encore trois autres, des petits… Mais j’ai si peur de ne pas pouvoir m’en occuper… Je suis… malade, vous comprenez… Et mon ami… je n’arrive pas à le quitter… je n’en ai pas la force…

_ Je suis vraiment désolée.

Je sentais bien le malaise de ma mère et je savais qu’elle était sincère en disant ça. C’est quelqu’un de gentil. Même si je savais bien qu’en même temps, égoïstement, elle aurait préféré ne pas être mêlée à cette histoire et ignorer que des choses pareilles peuvent arriver. Surtout à des gamins. Elle avait du mal à compatir aux malheurs de Marc – laid, moqueur, insolent et vaguement inquiétant – mais des petits enfants inconnus maltraités, ça lui brisait le cœur à tous les coups. C’est pour ça que j’avais rajouté des petits frères et sœurs dans le scénario.

Carillon a continué dans le pathos :

_ Je vais les confier à ma sœur. Mais trois jeunes enfants, ça fait déjà beaucoup. Elle ne peut pas prendre Marc. Je vais devoir le garder à la maison. Mais quand je me dispute avec… il me défend, vous comprenez, et alors…

_ Ecoutez, nous avons de la place et nous pouvons le garder quelques jours, le temps que les choses se tassent. Après tout, c’est un ami de Matthieu, et c’est lui qui l’a invité. »

C’est ainsi que mes parents ont adoptés un gnome. Et que le piège s’est resserré un peu plus sur moi. Carillon mangeait à notre table, dormait dans ma chambre, me surveillait quand je me brossais les dents… Avec lui, impossible d’oublier mon devoir et de me reposer ne serait-ce qu’un quart d’heure, un pauvre malheureux quart d’heure de pause. Il ne me laissait tranquille que lorsqu’il devait passer pour un adolescent normal – quoique très très perturbé – et je savourais les repas et toutes les activités communes comme des moments précieux où je pouvais laisser aller mon esprit épuisé. Je ne pouvais pas envouter mes propres parents sans en ressentir les effets moi-même et j’étais bien content d’avoir cette excuse à donner à Carillon, de plus en plus tyrannique.

Car toutes les nuits, sur ses indications, je tentais des sortilèges dans ma chambre, tous plus farfelus les uns que les autres, qui soit ne donnaient rien, soit avaient des résultats très surprenants et parfaitement inutiles. Ainsi j’illuminais pendant une bonne heure tous les lys des environs – mais bien sûr pas la moindre petite fille. Des dizaines d’oiseaux sont venus les uns après les autres me faire des rapports sans doute très intéressants mais dans une langue que je ne suis jamais parvenue à déchiffrer – et que Carillon n’a jamais réussi à me traduire. Tous les espaces un peu terreux de mon quartier se sont recouverts d’herbe et de pousses d’arbres. Une gamine de mon immeuble, qui n’avait rien à voir avec Lys ni avec les elfes, descendit en transe jusqu’à mon appartement et resta assise par terre dans ma chambre jusqu’à ce que le soleil se lève, dans un silence qui m’a fait croire que je l’avais rendu folle par accident. Au final, j’avais assez de résultats pour savoir que j’arrivais à faire de la magie, sans comprendre comment ni pourquoi je n’obtenais pas ce que je désirais, et je persévérais chaque nuit.

Quand à la journée, j’avais réussi à convaincre ma CPE d’accepter  de me dispenser pour un mois. J’avais signé le billet de maladie de ma main mais un bon coup d’hypnose suffit à le rendre crédible. Les membres du club se relayaient pour me tenir au courant de leurs avancées. Ils avaient adoptés Carillon et s’étaient mis dans la tête qu’il était schizophrène et donc un médium puissant. Ils croyaient que ses paroles mystérieuses étaient des codes qui nous ouvriraient la porte du Royaume et passer des heures à tenter de les déchiffrer, même si je leur répétais que ça n’avait aucune importance. Aucun d’entre eux n’aurai accepté que j’abandonne, et aucun ne se faisait le moindre souci pour moi, alors que je passais mes jours à somnoler sur le matelas ou à taxer des ingrédients bizarres – j’ai cherché en vain un serpent corail et des crânes d’ébène – dans les magasins du coin. J’étais leur chef mais ils n’écoutaient mes ordres que lorsqu’ils cadraient avec ce qu’ils attendaient de moi.

J’ai tenu dix jours ainsi. Je ne savais plus si j’étais fou ou magicien. La fatigue me grillait les neurones tout en développant mes pouvoirs. Je me concentrais pendant des heures sur des détails insignifiants ou sur des pistes qui ne menaient nulle part, laissant l’essentiel m’échapper, sentant au fond de moi que la solution était toute proche mais incapable de l’attraper. Toujours aucune trace de Lys. Toujours aucun moyen de la retrouver. Et l’échéance s’approchait.

Ce qui a changé, ce matin du onzième jour, ça n’a pas été un éclair de génie subite ni la mort de mon dernier neurone, ça a été l’arrivé du sauveur, celui qui sait toujours tout mieux que tout le monde et qui ne laisse jamais un ami dans la détresse. Vous l’avez reconnu si vous êtes attentifs à mon histoire : c’était Matt, bien sûr. Et si vous avez senti une légère amertume dans ma façon de le présenter, ce n’est qu’un peu de jalousie en comparant son sauvetage à point nommé à mes erreurs ridicules et mon agitation stérile.

Je l’ai entendu arriver dans la cave aux cris de protestation d’Eddy et d’Isabelle. Tous les membres du club à part moi détestaient Matt, il le savait et en temps normal le respectait. Mais je l’inquiétais suffisamment pour qu’il ait décidé de forcer l’entrée. J’étais en train de lire des photocopies d’un vieux livre de légendes, ce qui était très laborieux lorsque j’avais abusé de la télépathie, c'est-à-dire tout le temps ; j’ai mis un moment avant de réaliser ce qui se passait, pourquoi les insultes fusaient, et surtout pourquoi j’entendais mon nom si souvent dans leur dispute. Il les accusait plus ou moins de vouloir me tuer, eux répondaient qu’il ne pouvait pas comprendre et qu’il fallait me laisser faire mon travail. Lorsque je les ai rejoins, Eddy a tenté de m’empêcher d’avancer et j’étais assez désorienté pour le laisser faire. Je regardais Matt par-dessus les autres sans savoir quoi faire. J’avais l’impression de regarder la scène sans être réellement présent, je me souvenais que tous ces gens étaient importants pour moi mais je ne savais plus trop pourquoi. Je ne comprenais pas pourquoi Matt me regardais avec peur. Ce n’est que plus tard que j’ai compris qu’il n’avait pas peur de moi, mais pour moi. Je ne devais pas être beau à voir.

Il savait parfaitement ce qu’il venait faire ici et mon allure de camé ne l’a pas déstabilisé longtemps, au contraire. Il a repoussé les filles avec délicatesse et les garçons plus brutalement, il m’a pris par le bras et m’a dit :

« Viens. On s’en va. 

J’ai laissé passer un certain temps avant de réaliser ce qu’il me disait et de répondre :

_ Je peux pas. J’ai du boulot.

_ Tu pourras le faire chez moi.

_ Il faut qu’il vienne avec moi. Marc.

_ Il ne peut pas t’attendre ici ?

_ Non, non, surtout pas ! J’ai besoin de lui !

_ Ok. Marc vient avec nous. J’ai parlé à tes parents et à ma mère, tu viens dormir chez moi.

_ Que dalle ! a crié Alexia. T’as pas intérêt à toucher à Matthieu !

_ Matthieu, a continué Matt, s’il te plait viens avec moi. Je ne sais pas ce que tu es en train de faire mais ça te déglingue. Je t’oblige pas à me raconter si t’as pas envie mais je vais t’aider. Dis-moi juste quoi faire. Reste pas comme ça. On dirait que tu es en train de crever.

J’étais en train de crever et je le savais. J’ai dit oui et je l’ai suivi. Les autres me regardaient comme si je les abandonnais. J’ai baissé les yeux. Alexia m’a attrapé par l’épaule – elle serrait si fort que ses ongles ont traversé mon tee-shirt – et m’a grondé à l’oreille :

_ T’as intérêt à revenir.

_ Je continue à chercher. Je vais juste…

Je n’ai pas réussi à finir. Je ne savais pas ce que j’allais faire. Je faisais confiance à Matt, point. Et je ne leur faisais pas confiance à eux. Ils étaient en adoration devant mes pouvoirs, cette fabuleuse magie dans laquelle ils avaient cru si longtemps avant de la voir de leurs yeux. Ils se moquaient bien qu’elle me fasse du mal tant que je continuais à la maîtriser pour eux.

Nous sommes partis avec un Carillon inhabituellement silencieux. Durant tout le trajet jusqu’à chez Matt j’ai esquivé ses questions en tentant vaguement de le rassurer. Non, je ne me droguais pas, je n’étais pas entré dans un gang, je ne faisais – presque – rien d’illégal, je n’avais pas été violé ni tabassé, je n’étais – presque – pas fou… Brusquement je lui ai parlé de Lys. Je lui ai expliqué que je cherchais une gamine qui avait été enlevée à sa mère, une enfant dont je ne savais rien à part qu’elle était sans doute bizarre. « Bizarre comme toi ? » m’a demandé Matt très sérieusement. J’ai réfléchi sans trouver davantage de réponse qu’auparavant, puis j’ai fini par dire « Sans doute plus. ». Je sentais la solution plus proche que jamais et une fois de plus je n’ai pas réussi à l’attraper. Trop de fatigue.

Ça faisait longtemps que je n’avais pas été chez Matt et ça m’a bizarrement ému de voir que rien n’avait changé. Tout était calme et lumineux, avec un air de jazz oublié sur la chaine par la mère de Matt quand elle était partie travailler. Elle faisait souvent ça. Je n’aimais pas particulièrement ce genre de musique mais elle m’était si familière que j’en aurai pleuré. Je me sentais enfin en sécurité.

« Ma mère rentrera tard, m’informe Matt, on est tranquille.

_ Elle sait que tu es pas au bahut ?

_ Elle sait. Je lui ai dit que j’avais la trouille que tu sois embringué dans une secte et qu’il fallait vraiment que je te parle.

La mère de Matt lui laissait beaucoup de liberté et lui faisait confiance – avec raison. Et je le connaissais assez pour savoir qu’il n’avait pas vraiment menti. C’était sans doute une hypothèse vraisemblable à ses yeux. J’ai tenté de me justifier :

_ C’est pas une secte.

_ C’était plus simple de dire comme ça. C’est quoi en vrai ?

_ C’est…

J’ai hésité. Je devais bien admettre que j’avais besoin d’aide – et que j’en trouverai difficilement une meilleure que la sienne. Pourtant je rechignais encore. Je me raccrochais à mes secrets comme si c’étaient des trésors. J’ai levé la main et je lui ai dit :

_ J’ai besoin de dormir. Je suis crevé. Tu peux me réveiller dans une heure ? Je te raconterai tout après.

J’ai bien vu qu’il était déçu – et toujours un peu inquiet – mais il a dit :

_ Une heure, pas de problème. Ça suffira ?

_ Il faut. J’ai du boulot. Et j’ai pas de temps. C’est ça qui me tue, j’ai pas le temps… Faut absolument que tu me réveilles dans une heure. Reste avec Car… avec Marc, fait pas gaffe à ce qu’il dit, mais surveille-le, faut pas qu’il se barre... »

Il a hoché la tête et m’a laissé me poser sur son lit. Je me suis endormi immédiatement.

Je me suis réveillé de moi-même, l’esprit plus clair que je ne l’avais jamais été depuis cette fameuse nuit. Je commençais même à croire que j’allais finir par y arriver. C’est avec le sourire que je me suis levé et que j’ai regardé l’heure à ma montre. J’étais dans les temps. A part que, dans le petit carré réservé à la date, le chiffre ne correspondait plus.

Matt m’avait laissé dormir plus de 24 heures.

Une fureur volcanique m’a envahi. Je ne me rendais pas compte qu’il avait voulu bien faire – et qu’il avait bien fait, c’était la chose dont j’avais le plus besoin pour me remettre les idées en place. Tout ce qui comptait, c’est qu’il ne m’avait pas écouté. Il avait joué à monsieur je-sais-tout-mieux-que-tout-le-monde une fois de trop. Il m’avait volé un jour de mon précieux délai.

J’ai ouvert toutes les portes en criant « Matt ! Putain t’es où !

Il était dans la cuisine, avec Carillon. Il avait même réussi à laver Carillon et à lui trouver des vêtements à sa taille. Je l’ai détesté encore davantage. J’ai hurlé :

_ Matt ! Tu m’as laissé dormir un jour entier, bordel !

_ Tu en avais besoin.

Il se justifiait avec calme, partant du principe que je le comprendrais comme toujours. Et bien non, ce jour-là, je n’ai pas compris. J’ai continué à hurler :

_ Tu comprends rien ! Tu peux rien comprendre ! T’écoute pas ce que je te dis ! Tu dis que tu veux comprendre et t’écoutes pas ! Putain, je t’avais dis que j’avais pas le temps ! PAS LE TEMPS ! PAS ! LE ! TEMPS !

_ Il m’a dit que tu avais encore dix-neuf jours, a dit Matt en me désignant Carillon. Tu vas y arriver. Il dit que tu vas trouver facilement si tu cherche la fille entre deux mondes. Entre chien et loup, entre bois et béton, entre lune et soleil, je pense que pour toi ça a un sens, mais t’as le temps…

Je suis resté bloqué quelques secondes, sous le choc de la révélation. C’était ça cette saloperie de solution que je cherchais partout en vain, enfin je savais comment réussir et échapper à la Reine ! Mais plus que le soulagement, c’était la rage que je ressentais. Une vieille rage froide qui remplaçait ma colère brûlante.

C’est Matt qui avait trouvé, Matt qui avait su poser la bonne question à Carillon. Une fois de plus. Une fois de trop. Il ne savait même pas de quoi il parlait. Et il avait raison.

Je lui ai dit d’un ton calme :

_ Tu ne sais rien. Tu crois que j’ai besoin de toi, mais c’est faux. Je me débrouille cent fois mieux quand tu ne te mêle pas de ma vie. J’en ai marre de toi. J’en ai marre que tu prennes sans arrêt ma place. Fous-moi la paix.

J’avais sans doute l’air sérieux, l’air d’avoir longuement réfléchi à ce que je disais, pour que Matt soit aussi choqué. Il a baissé la tête et n’a rien dit. Peut-être qu’il a marmonné un « désolé ». Peut-être que je l’ai imaginé.

J’ai pris Carillon par l’épaule et nous sommes partis.

Le gnome n’avait pas du tout l’air de regretter de m’avoir fait tourner en bourrique pendant si longtemps et aujourd’hui encore je ne sais pas s’il s’est rendu compte que je galérais autant. Il était juste ravi de prendre un peu l’air. J’avais décidé de marcher pour mettre mes idées en place. Je ne cherchais pas particulièrement des arbres, pourtant mes pas m’ont conduit droit au plus grand parc de Mayeur. L’endroit idéal.

Tandis que Carillon courait après les pigeons et grimpait dans les arbres, j’ai revu les derniers points qui me manquaient. Jusqu’à présent, je m’étais concentré sur les ‘kidnappeurs’ ou sur des adultes qui auraient pu remarquer des particularités chez cette Lys. Alors que c’était elle la plus remarquable et de loin la plus facile à repérer : à moitié humaine et à moitié elfe. Peu importait – d’après les légendes que j’avais péniblement réussi à récolter – qu’elle soit née parmi les fées ou qui étaient ses parents, les lois de l’hérédité selon la magie sont différentes de celles de la génétique. Elle était à cheval entre les deux mondes et son esprit devait être à cheval entre celui d’un humain et celui d’une fée. Elle devait être attirée par les arbres. Et où est-ce qu’on emmène une petite fille qui aime les arbres quand on habite Mayeur ? Dans ce parc là, toujours. Je n’avais qu’à guetter sa venue – et si ce n’était pas pour aujourd’hui, ça serait pour le lendemain dimanche, ou un après-midi après l’école, bientôt dans tous les cas. Je savais que je la reconnaitrai immédiatement. Et à présent que j’avais une véritable piste, Satan en personne ne m’aurait pas fait décoller de mon banc.

Je n’ai pas eu si longtemps à attendre, quelques heures qui ont filé comme le vent, dans le double soulagement d’être prêt de réussir et d’avoir enfin dormi autant que j’avais besoin. Et elle est arrivée.

Lys avait sept ans, cette première fois que je l’ai vu, et même si elle n’était pas aussi belle que sa mère, il était difficile de ne pas voir en elle une Princesse-fée. Certains me diraient que toutes les petites filles ressemblent à ça, mais Lys était plus aérienne, plus irréelle ; elle paraissait avoir été dessinée en deux coups de pinceau dans le paysage et il était presque étonnant de lui voir une ombre et de voir l’empreinte de ses pas sur le sol. Elle irradiait la beauté et le charme, pourtant si on y réfléchissait, il était difficile de dire en quoi étaient si magnifiques ses yeux trop grands et son visage en triangle. Elle portait une jupe rose avec des fraises et ses parents lui avaient fait une queue de cheval, comme à n’importe quelle petite fille humaine. Sa mère adoptive la tenait par la main et elle suivait en trainant les pieds. Son père adoptif marchait à leur coté en parlant avec animation. Ils l’appelaient Elise.

Aucun des trois ne m’a prêté attention jusqu’à ce que je vérifie ce que je savais déjà et que j’entre dans l’esprit de Lys. Il était tel que je m’y attendais : hybride et brillant. Ce que je n’avais pas prévu, c’est qu’elle aurait conscience que j’étais là. Elle n’était pas assez forte pour me repousser. D’une certaine façon c’était encore pire. Elle était absolument sans défense… J’avais fait un certain nombre de choses dont je n’étais pas fier, avec la télépathie, mais jamais je n’avais eu aussi honte. Je suis revenu à moi aussitôt et j’ai vu qu’elle s’était retournée et m’adressait un regard furieux. Et effrayé.

Ses parents adoptifs ne s’étaient aperçus de rien mais la femme avait posé la main sur sa tête – il n’est pas rare que les gens réagissent inconsciemment à la magie. Elle ne leur a rien dit. J’ai hésité puis je les ai suivis. C’était ma mission, une mission de sauvetage : je devais ramener Lys parmi les siens. Bien sûr, elle s’était attachée à ceux qu’elle prenait pour ses parents. C’était naturel. Mais pendant ce temps la Reine se languissait de sa fille… et elle était faite pour être Princesse de ce Royaume caché, je n’avais pas besoin de voir dans son esprit pour en être sûr. Les arbres agitaient leurs feuilles et les fleurs se penchaient à son passage ; même les fontaines étaient irisées par le vent dès qu’elle s’approchait ; le soleil lui traçait une ombre trop frêle ; les pigeons ne la quittaient pas des yeux. Elle était des leurs, appartenant au petit peuple, au monde de la magie, à la valse sauvage et puissante des bois et des animaux. Elle n’éprouvait aucun intérêt pour les jouets de plastiques que sa mère humaine tentait de lui offrir.

Je voyais tout ça car je les avais suivis. Je ne savais plus où était Carillon et j’ai sursauté en l’entendant me dire tout bas :

« Nous avons retrouvé la princesse Lys.

J’ai tourné la tête vers lui. Sous l’effet de la joie – ou de l’excitation, car sa voix m’avait parue bien plus grave et concentrée que joyeuse – il avait du mal à maintenir son sort de masque en place et il ressemblait plus que jamais à un affreux gnome, grimaçant un sourire qui faisait ressortir ses quelques dents si pointues. Il avait perdu vingt bons centimètres, aussi, et ses yeux ne ressemblaient plus du tout aux miens. J’en étais assez soulagé. Je m’étais pourtant trouvé un autre sujet d’inquiétude. Je n’aimais pas du tout la manière dont il regardait Lys. Une manière qui indiquait que les kidnappeurs seraient plutôt dans nos rangs que du coté de ses parents humains…

Je lui ai répondu assez sèchement :

_ On ne va pas la récupérer comme ça devant tout le monde. On ira la voir quand elle sera seule.

Il a retroussé les lèvres, ressemblant comme jamais à un animal sauvage, et ce n’était pas rassurant. Mais c’était pourtant bien un sourire et il m’a obéit.

Nous les avons espionné longtemps, tous les trois, et je crois que Lys sentait nos regards. Je la voyais devenir de plus en plus nerveuse et mal à l’aise, se mettant à pleurer pour un rien, jusqu’à ce que ses parents décident de la ramener. La ramener en voiture…

Je n’osais plus entrer dans l’esprit de Lys mais je n’avais pas les mêmes scrupules avec sa mère, même si l’enfant sentait ce que j’étais en train de faire et n’aimait pas ça. J’ai simplement poussé la femme à vouloir rentrer en bus avec Lys, pendant que le mari ramènerait la voiture. Je voulais les suivre. J’aurai pu lire leur adresse directement dans sa tête, mais... je ne voulais pas partir déjà. Lys n’aimait pas ma présence ni celle de Carillon, je n’osais donc pas trop l’approcher, mais je ne parvenais pas à me résoudre à la quitter des yeux. Pour moi qui avais un début de magie dans les veines, elle était aussi fascinante et attirante qu’une flamme pour un papillon de nuit.

Nous les avons suivies toutes les deux jusqu’à leur maison. Une petite maison sans âme mais pourvue d’un jardin au fond duquel un vieil arbre abritait une cabane. Nous nous y sommes glissés. Carillon flairait chaque fibre de l’arbre et je sentais qu’il lui parlait, mais l’arbre gardait précieusement les souvenirs de Lys qu’il abritait. Il la défendait contre nous, les intrus. Je me sentais de plus en plus mal à l’aise.

Je ne savais pas pourquoi j’attendais la nuit tombée pour agir. Aujourd’hui, je sais reconnaitre la subtile mais si importante différence dans le flux de magie entre le jour et la nuit. Tant que le jour règne, la foi des humains est forte : foi en la science, en la réalité matérielle, en la sécurité qu’apportent les murs de leurs maisons. Mais la nuit, la foi faiblie et l’imagination l’emporte. Les hommes commencent à se demander quels monstres rôdent dans les ombres et ils ont peur, et cette peur entraine une certaine forme de magie.            

Foi et imagination humaines sont deux forces puissantes. L’amour que cet homme et cette femme portaient à Lys la protégeait relativement bien durant le jour, lorsqu’ils se faisaient confiance pour la protéger. Mais la nuit, ce même amour ouvrait une brèche béante lorsqu’ils craignaient le pire pour leur enfant chéri…

J’ignorais tout cela. Je sentais juste une résistance, un malaise profond qui me tenait à l’écart. Lorsque ce malaise a diminué, j’ai décidé d’entrer. Carillon avait reprit son apparence de gnome et il voulait me suivre, je le lui ai interdit. Il n’avait aucune intention de m’écouter, comme à son habitude, et d’une bourrade je l’ai envoyé rouler au fond de la cabane. Il est resté sonné un moment. Je l’ai laissé là.

Je suis entré par la porte, tout simplement, qui n’était pas fermée à clé. Et lorsque j’ai croisé la mère adoptive de Lys avec une pile de linge dans les bras, je lui ai fait un grand sourire et je lui ai mis dans la tête que j’avais une excellente raison d’être là. Elle aurait été incapable de dire exactement quelle était cette raison, mais elle m’a laissé passer sans problème. Je suis monté jusqu’à la chambre de Lys et je suis entré sans frapper, en ayant l’impression de commettre un sacrilège.

Elle jouait avec ses poupées. Enfin, elle tenait ses poupées et les regardait. J’ai tenté de lui dire bonjour. Elle est restée parfaitement immobile. Je me suis avancé jusqu’à elle et je me suis assis à ses cotés en lui disant :

_ Elise, il faut que je te parle. Tu ne me connais pas mais…

_ Tu n’existes pas. Va-t-en. Tu es une ha-llu-ci-na-tion.

Au soin méticuleux qu’elle a utilisé pour prononcer ce mot, j’ai compris que c’était la réponse qu’on lui avait souvent donné lorsqu’elle demandait pourquoi elle voyait et entendait ce que personne d’autre ne voyait ni n’entendait. Et que ses poupées si humaines – si normales – lui servaient de talismans contre ces choses. J’aurais voulu lui demander ce qu’elle avait vu auparavant, mais ce n’était pas le bon moment. Je lui ai répondu :

_ Je ne suis pas une hallucination. Si ta maman entre dans la chambre, elle me verra. Je suis là pour t’aider.

Elle a continué à agiter ses poupées sans but. Depuis le début elle refusait obstinément de me regarder. Je lui ai dit doucement :

_ Je sais que tes poupées te protègent un peu contre les choses que tu vois, mais ça ne suffit pas. Tu as de la magie en toi. Tu es à moitié magique. Si tu vois des choses qui te font peur, tu peux leur ordonner de te laisser tranquille. Elles le feront. Tu es leur Princesse.

Je lui donnais ces conseils très innocemment, ignorant à l’époque le nombre de créatures dangereuses qui rôdaient dans les ombres de la Magie et qui ne prêtaient pas du tout allégeance à la Reine ni à sa fille. Mon assurance et ma façon de parler si raisonnable ont intéressé Lys qui a enfin levé la tête et m’a chuchoté d’une voix pathétique :

_ Mais ils me font peur !

Par réflexe – j’avais moi-même à peine quitté l’enfance et les petits ce n’était pas trop mon truc – je l’ai prise dans mes bras et je lui ai promis que tout irai bien, qu’elle ne devait pas s’en faire, que je la protégerai du mal et que j’allais l’emmener chez sa vraie mère, là où elle n’aurait que des amis. J’étais sincère. Il était évident pour moi qu’elle n’avait pas sa place dans cette maison en carton où on soignait ses hallucinations avec des poupées en plastique. Je lui ai promis qu’elle vivrait parmi les arbres et les fées et que tout irai bien. J’ai à peine entendu ce sifflement :

_ Princccccccessssssssse…

C’était la minuscule voix d’un minuscule gnome, un Carillon avide qui s’était glissé à ma suite pour enfin toucher la merveilleuse enfant. Lys, quand à elle, l’a très bien entendu. Elle n’a pas crié. Elle a juste fermé les yeux et a pressé les poings dessus. Je n’ai pas perdu de temps à lui expliquer que Carillon ne lui voulait aucun mal, qu’il était juste en adoration. J’avais promis de la protéger et je l’ai fait. Avec mes propres armes.

Lorsque je débutais dans la magie et que je venais de découvrir que j’étais capable de fouiller dans les esprits, je me suis amusé à le faire à tort et à travers, forcément. Jusqu’à ce que je m’aperçoive de l’existence de certains souvenirs murés et que je ne trouve rien de mieux à faire que de les ouvrir. Hors, lorsqu’un humain enferme ses propres souvenirs, ça s’appelle un traumatisme. Et quand on les ouvre, ça vous explose méchamment à la gueule.

Ces souvenirs n’étaient pas les miens et j’avais pu les désamorcer avec le temps, mais sur le moment ils m’avaient laissé sur le carreau. Puis j’ai découvert que je pouvais les envoyer sur quelqu’un d’autre, c’était même l’arme mentale la plus puissante de mon répertoire. Cette nuit-là j’ai tout balancé sur Carillon, sans me demander une seconde quel effet ça pouvait bien avoir sur un gnome. Il faut dire qu’après tout ce qu’il m’avait laissé subir, je n’avais aucun remord à envoyer paître Carillon.

Ça a eu pour effet immédiat de le faire déguerpir avec un cri de douleur, et pour deuxième effet de m’assurer l’admiration et la confiance aveugle de Lys. Et comment est-ce que j’aurai pu lui avouer que ce petit Gollum était mon complice, et qu’une fois de retour dans son Royaume il serait son serviteur ? J’étais son héros et la confiance de cette Princesse-fée était enivrante. Je voulais la protéger de tout et de tous, du monde de béton sinistre des humains et du monde de bois trompeur des elfes. Mais j’étais lié par un sort puissant. Je ne voyais aucune bonne solution.

A présent que j’avais protégé Lys, c’est Elise qui me parlait : la petite fille se montrait plus humaine que jamais et me présentait avec animation sa chambre, ses poupées, ses peluches. J’étais son ami et elle voulait que je les connaisse. Elle m’a parlé aussi des murmures des arbres et des animaux qu’elle apprivoisait. De son école et de ses copines. De ses parents dont elle connaissait les pensées à l’avance. De sa collection de DVD Walt Disney. De sa vie, de ses deux vies, Elise l’humaine et Lys la fée, alternant dans une ronde que je devais briser, choisissant pour elle une fois pour toutes à quel monde elle devait appartenir. Sachant que l’un de ces choix me tuerait – ou me garderai prisonnier pour l’éternité dans le Royaume.

J’avais encore du temps et j’ai remis ma décision à plus tard. Plus que jamais j’avais besoin de l’aide et des conseils de Matt, ce que je refusais de m’avouer.

Je suis ainsi resté seul pendant des jours et des jours, à veiller sur Elise-Lys et à guetter le retour de Carillon du coin de l’œil, sans parvenir à prendre une décision. Jusqu’à ce matin où j’ai croisé un regard dans la glace, un regard qui avait mes yeux mais qui n’était pas le mien. Carillon s’était remis du choc que je lui avais infligé. Il m’avait retrouvé. Et il était très, très en colère.

L’apparence de gnome que je lui avais connu au début était elle aussi un masque. Ce jour-là il est venu à moi à visage découvert, à part mes yeux qu’il avait pris un malin plaisir à emprunter, et il était effrayant malgré son absence de forme définie. Il n’avait pas de corps, il avait pourtant une apparence et de la force. Il m’a immobilisé sans aucun mal et s’est mis à me caresser la tête de sa main sans doigts – je sentais sa présence dans mes cheveux, plus chaude et électrisante que celle d’un fantôme, sans la moindre chair et pourtant capable de me broyer. Il m’a dit en ricanant :

« Matthieu, Puissante Sorcière Mortelle, on s’amuse bien ?

Je n’ai pas fait le malin, mais j’ai répondu aussi calmement que j’ai pu :

_ Désolé pour la dernière fois, mais c’était nécessaire. Maintenant elle a confiance en moi. Elle me suivra.

J’ai senti une hésitation dans la poigne immatérielle qui me ligotait. La main a enroulé une mèche de mes cheveux autour de son doigt. Il a reprit :

_ Mais tu n’oublie pas ta mission, n’est-ce pas ? Il ne faut pas décevoir la Reine. Pauvre Majesté si belle qui se languit de son enfant. Elle pleure. Tu n’entends pas ses larmes toutes les nuits ? La Princesse les entend. Elle sait qu’elle brise le cœur de sa mère. Il faut qu’elle revienne. Elle nous appartient !

_ Je sais. Je l’amènerais.

_ Bien. N’oublie pas. Ne nous oublie pas. »

Alors qu’il commençait à partir, négligemment, il a tiré sur ma mèche de cheveux. Et j’ai senti sa magie arracher un lambeau de mon âme. J’ai hurlé. Le temps, mon précieux temps de vie, avait été amputé. Je ne savais pas de combien. Je savais juste que la vieillesse – moi qui n’avais fait que grandir et ne l’avais encore jamais connue – était entrée en moi. Juste un peu. Une infime partie de ce qui aurait pu m’arriver. Juste assez pour comprendre qu’échapper aux fées et être rattrapé par le temps est une mort absolument atroce.

Lorsque je suis revenu à la conscience, j’ai vu que ma mèche était devenue d’un blanc de neige. Et j’ai su que mes maigres pouvoirs ne pouvaient pas rivaliser avec ceux de Carillon. Il avait visiblement besoin de moi pour trouver Lys et l’emmener jusqu’au Royaume, et il avait tous les moyens nécessaires pour me forcer à le faire.

J’ai attendu encore un peu que la nuit tombe et que je trouve une idée de génie. La nuit est tombée trop vite à mon goût. J’ai attendu encore que les parents d’Elise s’endorment, après quoi je l’ai appelée et elle m’a rejoins. Elle m’a sauté dans les bras, toute contente, sans se demander pourquoi je l’avais réveillée. Elle n’emportait rien. Je préférais ne pas lui dire où nous allions et je l’ai laissée venir comme ça, en baskets roses et en manteau sur son pyjama, sans un seul souvenir avec elle du monde où elle avait passé les sept premières années de sa vie. Je lui ai donné la main et elle m’a suivi. Nous avons marché longtemps jusqu’au bois sans nom où se trouvait l’entrée du Royaume. Elle ne s’est pas plainte une seule fois. C’était une gentille petite fille courageuse.

Elle m’a seulement dit :

« C’est des gentils ou des méchants ?

_ Qui ? Là où on va ?

_ Nan. Les gens derrière.

_ Je ne sais pas. Tu entends quoi ?

_ Un truc avec des griffes. Et un autre avec un cœur, un cœur qui bat très fort.

_ Un cœur… d’humain ?

_ Je crois. Lui il me fait pas peur. Mais l’autre un peu quand même.

_ Ne dis pas que tu entends le cœur, d’accord ? On va appeler l’autre. C’est Carillon. Il va nous guider jusqu’à ce qu’on arrive.

_ C’est un gentil ou un méchant ?

_ Ça, c’est pas si facile à dire…

Carillon nous a rejoins dès que nous avons atteints les premiers arbres de la décharge. Il est venu sous son apparence de petit gnome, couvert de fleurs fraîches et de feuilles retenues par des pinces en plastique doré. Je suppose qu’il s’était mis en beauté pour sa Princesse. Il l’a saluée d’une révérence. Je ne l’avais jamais vu aussi sérieux – sauf bien sûr la fois où il m’a arraché un morceau de mon espérance de vie. Il parlait à Lys avec respect et flatterie, sans s’apercevoir qu’il l’effrayait. Moi, tout ce que je guettais, c’était l’autre suiveur. Si Lys l’avait remarqué, c’est qu’il était important. Pourquoi ? Quel humain aurait pu venir se mêler des affaires des fées ? Il y avait encore tant de choses que j’ignorais sur les humains qui connaissaient le petit peuple – je ne savais même pas si Lys avait été kidnappée, perdue ou donnée.

J’ai demandé à Lys de grimper sur mon dos. Je n’étais pas très grand ni très costaud mais elle était si légère que j’avais l’impression de porter un sac à dos – et pas un sac de cours. Et les plantes la vénéraient, elles nous ouvraient un passage aussi vite qu’elles le pouvaient, pas une ronce ne m’a griffé en chemin. A chaque intersection, j’ai veillé à laisser quelque chose par terre pour indiquer la route à notre suiveur humain, tout en tentant de distraire le plus possible Carillon. J’étais assez désespéré pour me raccrocher à tous les espoirs.

Nous avons enfin atteint le pays des fées. La cour était plus magnifique que jamais et la Reine plus sublime encore que dans mes souvenirs. Sa beauté a bien failli faire taire mes doutes : comment Lys pourrait-elle être plus heureuse qu’avec une mère pareille ? J’ai machinalement caressé mes cheveux blancs – ils étaient aussi léger qu’une toile d’araignée et j’ai frissonné. Belle et inhumaine, incompréhensible à mes yeux, je ne devais surtout pas l’oublier. Je ne voulais pas lâcher Lys et pourtant il le fallait pour respecter le pacte et enfin me libérer. Ma liberté contre celle d’une enfant. Non, je n’en suis pas fier. Mais j’ai posé Lys par terre et j’ai reculé. Elle était si petite et pourtant si grande au milieu des autres, si perdue, si inhumaine, si fragile…

Brusquement toutes les créatures se sont mises à s’affoler et à crier : « Un intrus ! Un intrus ! ». Notre suiveur était entré après nous, tenant à la main l’une des cartes que j’avais dessinée, je ne comprenais pas comment il l’avait obtenue, je ne savais pas depuis combien de temps il me guettait pour m’empêcher de faire une telle horreur, mais il était là, le véritable héros sans peur et sans reproches, le héros qui savait se battre et qui avait emmené avec une batte de base-ball qu’il a fracassée sur la tête du premier croque-mitaine qui a tenté de l’arrêter. Matt était là, juste à temps pour me sauver la mise et me voler la vedette, et cette fois-là j’étais à des kilomètres de lui en vouloir. J’ai crié : « Prend Lys et emmène-la ! ». Elle était déjà presque arrivée dans les bras de sa mère mais en entendant ma voix elle a fait demi-tour et a couru vers Matt. Il s’est débarrassé d’une chimère à tête de sanglier et corps de chien pour la prendre dans ses bras. Il s’est mis à courir vers la sortie, mais les branchages marquant la frontière du Royaume paraissaient si loin… J’ai senti le pouvoir de la Reine et j’ai su que Matt et Elise pouvaient s’en sortir sains et saufs si jamais ils passaient, que c’est ce qu’elle redoutait. Alors j’ai contré son pouvoir, ses illusions, ses promesses, ses émotions truquées, de toutes mes forces et de tout mon talent. Ça a duré deux secondes, trois tout au plus, avant qu’elle ne me batte, mais l’effet de surprise a suffit et c’est l’esprit libéré que Matt a pu atteindre la frontière et s’enfuir avec Lys.

Quand à moi, j’étais au milieu du petit peuple dans ses illusions les plus effrayantes et la sortie me paraissait bien lointaine.

« Ramène-la ! m’a dit la Reine.

_ J’ai respecté ma promesse. Je ne suis plus lié par un sort ni par ma parole. Vous n’avez pas le droit de me garder prisonnier !

_ Oh si, petit mortel, et je te garantis que lorsque la faim et la soif te tortureront, tu mangeras et boira parmi nous et restera à jamais notre esclave…

_ Et Lys ? Vous ne pourriez pas accepter qu’elle ne vienne que de temps en temps ? C’est avec vous à jamais ou chez moi à jamais ? Il n’y a pas de demi-mesure ?

Elle n’a pas compris. Elle a lancé tous ses sorts de charme et n’a rien répondu. La demi-mesure, le compromis, ce n’est pas tellement dans les capacités des fées. Alors j’ai cherché en moi les plus abominables souvenirs que j’ai jamais rencontrés, les plus atroces tortures jamais inventées par l’homme, et notre race est douée dans ce domaine, et je les ai lancées de toutes mes forces. Ça ne lui a arraché qu’une grimace.

Les créatures étaient toutes dissimulées sous des illusions mais la force de celles qui me tenaient était bien réelle. Je me souvenais de l’atroce douleur que Carillon m’avait infligé et c’est là que j’ai commencé à paniquer. J’ai oublié Lys et Matt. Je ne pensais plus qu’à sauver ma peau. Leurs mains – leurs pattes – me serraient avec la force de l’acier sans la moindre chair. J’avais beau me débattre et hurler, ils m’ont plaqué au sol facilement. Tandis que la Reine me maudissait à haute voix, j’ai tenté de reprendre mes esprits et de trouver une solution. Comment Matt les avait repoussés ? Il avait une batte de base-ball. En métal. Pas du fer, pourtant c’est radical contre les fées, m’assurait mon cerveau confus, mais ça avait marché. Pas la magie. Ils étaient trop forts en magie. Ils étaient faits de magie. Je sentais confusément que quelque chose de familier m’enveloppait. J’ai tenté encore une fois de me battre, quelques pitoyables coups de poings donnés dans le vide, jusqu’à ce que je ne puisse plus du tout bouger.

_ Alors, sorcière ? a demandé Carillon plus grimaçant que jamais. Tu es prêt à vivre parmi nous ?

J’étais prisonnier de l’arbre-trône, emmailloté par le bois jusqu’à la poitrine. Je ne pouvais plus bouger les bras ni les jambes et je pouvais à peine respirer. Confusément, j’attendais le retour de Matt. C’est bien comme ça que ça se passe dans les films : le héros sans peur et sans reproche sauve la fille ou l’enfant innocent – ici c’était les deux – et revient sauver le second rôle à la dernière seconde. Sauf que même en se battant de son mieux, il n’allait certainement pas réussir à m’arracher à cette écorce. Et il devait veiller sur la petite. Il fallait que je m’en sorte seul. J’ai dit :

_ Qu’est-ce que vous me voulez ? Qu’est-ce que je peux vous apporter ? Je vous ai ramené la princesse et vous l’avez laissé partir, c’est votre problème. Laissez-moi partir aussi. Mon monde est de l’autre coté.

_ Matthieu le sorcier, a dit la Reine d’une voix si douce, n’es-tu pas bien en notre compagnie ?

J’étais prisonnier, mais ce sont des choses dont le petit peuple a toujours du mal à admettre l’importance. L’écorce de l’arbre a continué à envahir mon corps. Comment voulait-elle que je réponde dans ces conditions ?

En fait, elle se fichait bien de ce que je devenais. Elle s’est mise à pleurer la perte de sa fille. J’entendais ses sanglots de plus en plus étouffés au fur et à mesure que je m’enfonçais dans le bois. Je sentais l’intelligence zélée de l’arbre-trône veiller à garder intacte ma magie, sans doute pour l’offrir à sa maîtresse. Un arbre se conduisant aussi servilement qu’un chien. J’ai mentalement poussé un cri de rage. Non, je ne méritais pas de finir comme ça, pas question ! J’ai appelé l’Arbre-Gardien, à l’écoute de tous les arbres, de toutes mes forces. Je l’ai maudit avec tout ce qu’il me restait d’énergie : il m’avait piégé, il m’avait trahi, il m’avait fait miroiter sa magie pour m’utiliser comme un pion et je le haïssais pour cela.

Il m’a entendu et il est venu.

Sa colossale sagesse m’a envahie. Pendant un instant je n’ai plus senti mon corps ni mon âme en train d’être avalés, j’étais seul avec lui, aussi léger que dans un rêve. Il ne m’en voulait pas d’avoir laissé partir Lys. Il n’était pas au service de la Reine, comme je l’avais cru, ils étaient simplement deux créatures très anciennes et très magiques prenant soin de leurs royaumes respectifs. Nous, les humains, nous l’inquiétons avec notre béton. Il pensait que la fillette, en passant du temps au-dehors, serait revenue avec de précieuses connaissances sur la manière de nous contrer. C’est pour ça qu’il s’était débrouillé pour qu’elle s’échappe ‘accidentellement’ du Royaume et qu’elle soit recueillie par des humains.

Il était intelligent mais restait un arbre, réfléchissant en saisons et en espace, cherchant l’équilibre nécessaire à toutes les vies sans comprendre l’intérêt de couper des arbres pour construire sur des terrains moins chers. J’ignore si Lys aurait pu l’aider là-dessus ; moi je lui ai promis de faire tout ce qui était en mon pouvoir. Si, bien sûr, il daignait me sauver la vie. Il m’a examiné une nouvelle fois, pauvre petit magicien débutant vaincu parce qu’il s’est attaqué à plus fort que lui, et il a dû se dire que je pouvais encore servir. Il a ordonné à l’arbre-trône de me lâcher.

C’était si brutal que je me suis retrouvé sur l’herbe sans comprendre ce qui m’arrivait. Je n’ai réagit qu’en entendant les cris surpris autour de moi. J’ai filé sans demandé mon reste. L’arbre-trône a rapproché la frontière de ses branchages au maximum et j’ai déboulé comme un fou devant Matt qui avait laissé Lys près de la route et s’apprêtait à revenir à ma rescousse. Sans hésiter je lui ai fait signe de me suivre et nous avons couru dans le noir jusqu’à retrouver la fillette et la bonne puanteur du bitume. Là nous nous sommes écroulés sur le sol, hors d’haleine.

Au bout d’un moment, Matt m’a dit :

« C’était quoi, ça ?

_ Je ne sais pas exactement…

Et là mon ami a explosé :

_ Putain, je viens d’arracher une gamine à des centaines de machins qui sont pas sensés exister, ça fait dix jours que je me planque pour essayer de comprendre ce que tu fabriques, j’ai marché des heures dans un foutu bois au milieu de la nuit, tu m’as engueulé sans jamais un putain de ‘désolé’ ni un putain de ‘merci’, j’ai quand même le droit de savoir ! »

Lys nous regardait, très intéressée, et après tout c’était son histoire à elle aussi, alors j’ai dit à Matt que j’étais désolé, je l’ai remercié d’être venu, et je lui ai raconté tout ce que j’avais vécu depuis que j’étais au club de l’occulte. Puis nous avons parlé du choix que nous avions fait pour Lys entre ses deux mamans, ses deux mondes. Je crois qu’il n’était pas si mauvais. Hors du Royaume, j’allais pouvoir l’aider et la protéger, Matt aussi, et elle n’allait pas devoir être séparée de ceux qui l’avaient élevée. Evidemment, j’avais aussi une dette envers l’Arbre-Gardien. Mais je n’avais pas de mission ni de date limite, je devais juste faire de mon mieux. De vraies vacances. Sans que je lui demande rien, Matt m’a promis qu’il m’aiderai dans cette tâche également, et je l’ai remercié une nouvelle fois. Je commençais à remiser mon orgueil et accepter avec gratitude tout ce qu’il pouvait m’apporter.

Nous avons ramené Lys chez elle. Ses parents ne se sont aperçus de rien. Peut-être, le lendemain, ont-ils trouvé leur fille chérie fatiguée mais plus assurée et plus gaie. Ils n’ont sans doute pas remarqué que c’est à partir de cette date qu’elle a cessé d’avoir ses fameuses hallucinations. Non qu’elle n’ait plus de contacts avec le petit peuple, mais je lui ai appris à se défendre et, comme je l’espérais, l’Arbre-Gardien l’a définitivement pris sous sa protection. Elle va souvent le voir et apprendre à ses cotés. Moi aussi, mais plus rarement. Je lui fais le compte-rendu du boulot que j’ai accompli en son nom et il m’offre quelques perles de sa sagesse que je tente de comprendre. En magie, je progresse infiniment moins vite que ma propre élève, mais j’imagine que c’est normal de la part d’une enfant-fée. Ça ne m’empêche pas d’être très fier d’elle, comme si j’y étais pour quelque chose. Aujourd’hui elle n’a plus peur de sa deuxième mère ni de ses serviteurs. Matt non plus – mais lui n’a pas peur de grand-chose de toutes façons.

Moi… oui, quand même, parfois, souvent, je les crains encore. Sans l’avouer aux autres. J’ai trop d’orgueil pour ça.

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mercredi 18 juin 2008

Sourire ***

Sourire

Son nom est Nina Ichka. Un prénom doux, un nom de famille qui se crache. Personne ne l’appelle jamais par son prénom.
Ce qui lui convient très bien. Nina Ichka est une femme qui déteste l’humanité toute entière. Elle déteste les enfants parce qu’ils font du bruit et les vieux parce qu’ils n’en font pas. Elle déteste les amoureux parce qu’ils sont naïfs et les businessmen parce qu’ils sont cyniques. Elle déteste les hommes, elles déteste les femmes, elle déteste les chasseurs, elle déteste les végétariens, elle déteste les croyants, elle déteste les athées, elle déteste les chômeurs, elle déteste les travailleurs, elle déteste les gens qui ont les yeux bleus, ceux qui ont la peau noire, ceux qui ont un grand nez, ceux qui ont des petites épaules, ceux qui parlent, ceux qui respirent…
Nina Ichka a presque quarante ans aujourd’hui et parait bien plus âgée : jamais de sa vie elle n’a teint ses cheveux ni n’a pris soin de sa peau, et des mèches blanches parsèment sa chevelure brune coupée court, encadrant mal un visage sévère et ridé. Uniquement des rides de colère. Le visage de bois de Nina Ichka parait s’être figé il y a bien longtemps en un masque de fureur. Sans doute la colère de voir, autour d’elle, autant d’êtres humains s’ébattre en toute liberté. Elle est bloquée dans son indignation.
Mais si son visage est celui d’une vieille femme, son corps parait jeune et sain comme celui d’une championne olympique. Elle était grande et mince par sa nature, et a peu à peu ajouté des muscles à ses os longilignes, principalement en s'entraînant à la boxe. Personne n’osait lui faire face sur ce terrain, ce qui ne l’a pas empêchée, par provocations et manipulation, de défoncer le visage de nombreux adversaires. Elle est forte et aucuns travaux ne lui font peur. Heureusement pour elle, puisqu’elle vit seule, dans une maison loin de tout et surtout de tout le monde, sans téléphone, ni télévision, ni internet, et sans que le facteur n’ose mettre une roue de sa camionnette sur son chemin.
Nina Ichka vit en partie de sa propre production, et complète – pour ce qu’elle ne peut pas fabriquer elle-même ni faire pousser dans son jardin – en racketant ses voisins et tous les touristes sur lesquels elle peut mettre la main. Une fois qu’elle a trouvé ce dont elle a besoin, elle se sert, et si quelqu’un proteste, elle le tabasse. Personne ne porte plainte. Car ce n’est pas seulement la folie de Nina Ichka qui effraie. Ce sont surtout ses yeux. Deux vrilles de haine et de mépris lancés à la face du monde. Un regard impossible à soutenir. Un atroce scanner qui voit jusqu’au fond de l’âme de sa victime et lui affirme que oui, sans aucun doute, il vaut moins qu’un cloporte. Et qu’il sera tout à fait aussi facile à écraser.
Il ne fait donc aucun doute, dans le coin, que Nina Ichka est une sorcière et que porter plainte contre elle reviendrait à apporter le malheur sur toute sa famille pour des générations. Sans compter, plus prosaïquement, que le vol d’un bidon d’essence ou d’une hache neuve ne la conduirai pas en prison bien longtemps. Et qu’à son retour, si ce n’est pas sa magie qu’elle déclenche sur le délateur, ce sera la furie de ses poings. Des poings qui, dit-on, traversent l’écorce des arbres.
Et en plus, ajoutent les rumeurs, elle mange les petits enfants égarés.
(à ce stade-là, la narratrice ne peut confirmer ou infirmer, parce qu’elle a préféré ne pas vérifier.)
(en tous cas, Nina Ichka a un grand four.)
(taille 4 ans au moins)

Il faut donc le désespoir et la terreur la plus folle pour oser mettre un pied sur le terrain de Nina Ichka…
Désespoir et terreur folle, c’est bien ce qui a l’air d’arriver à ces quatre jeunes gens (Brenda, Joanna, Luc et Kévin) qui déboulent ce matin sur le chemin de Nina Ichka. Leur voiture fait un énorme dérapage incontrôlé dans la boue, devant la maison, et termine sa course brutalement arrêtée par un arbre. Alertée par le bruit, Nina Ichka attrape rapidement son fusil – toujours chargé – et sort voir. En l’apercevant sur le pas de la porte, la première fille, Joanna, se met aussitôt à hurler comme une possédée :
« A L’AIDE !!!!!!!!!!!!!!!! JE VOUS EN SUPPLIE, MADAME, AIDEZ-NOUS !»
Nina Ichka a souvent entendu appeler à l’aide quand elle apparaît, surtout quand elle apparaît avec son fusil, une imposante arme militaire qu’elle utilise pour chasser certaines grosses bêtes. Mais c’est bien la première fois qu’on la supplie de sauver qui que ce soit. L’espace d’un moment, elle se demande si ce sont des touristes qui s’imaginent poursuivis par un sanglier – avec les citadins, maudits soient-ils, tout est possible – mais très vite elle reconnaît les occupants de la voiture. Elle déteste tous ses voisins mais a une bonne mémoire. Il n’y a pas si longtemps, ceux-là étaient encore des gamins qui se lançaient comme défi d’oser approcher le plus près possible de la maison de Nina Ichka – ou peut-être pire, avec les campagnards, maudits soient-ils, tout est possible. Elle braque son arme vers eux et dit calmement :
_ Tirez-vous ou je vous tue.
Si Nina Ichka ne tire pas sur-le-champ, c’est bien pour éviter les ennuis avec la maréchaussée, et pour ne pas avoir à s’embêter des corps. La réaction des intrus la surprend. Ils sortent de la voiture. Oh, en pleurant et en suppliant, preuve qu’ils ne sont pas fous ni totalement dénués d’instinct de survie, mais ils sortent, alors qu’elle vient précisément de leur ordonner le contraire. Du moins, trois d’entre eux sortent. Le quatrième, Kévin, reste assis dans la voiture, respirant par des râles atroces. Les autres pleurnichent des histoires de monstres et morts qui tuent, d’abominables morts-vivants errant dans les rues à la recherche de cervelles à sucer et de morsures transmettant la maladie.
Nina Ichka est, pour sa part, une mauvaise vivante, et quelle que soit la chose encore plus terrifiante qu’elle – ce qu’elle demande à voir – qui a poussé ces gamins à venir l’emmerder, ils n’ont qu’à y retourner, ou sinon elle pourrait bien perdre patience et perdre son temps à enterrer quatre corps quelque part dans les bois. Tant pis pour les flics, elle fera l’effort de ne pas laisser d’indices derrière elle, ce ne serait pas la première fois.
Elle vise la voiture et tire.
Les filles hurlent, le garçon reste figé sur place et vide sa vessie. L’autre garçon, celui qui paraissait mal en point, se prend la balle en pleine poitrine, qui explose. Nina Ichka n’avait jamais testé cette arme sur un humain et elle trouve l’effet assez réussi. On sent que ça a été prévu pour.
Maintenant, elle doit se débarrasser des autres gêneurs avant qu’ils ne s’enfuient…
Mais avant qu’elle ait le temps de tirer à nouveau, Kévin, contre toute attente et malgré la garantie accompagnant l’excellent fusil, se redresse. Il a même l’air d’aller beaucoup mieux. On peut voir ses poumons bouger sous les cotes éclatées. Mais pas son cœur. Il perd du sang à gros bouillons. Ça n’a pas l’air de le déranger. Il peine un peu pour ouvrir sa portière, mais finit par sortir de la voiture.

Nina Ichka est assez surprise pour baisser légèrement son fusil. Ok, finalement, peut-être que les jeunes n’étaient pas des drogués cinglés ayant forcé sur les hallucinogènes et/ou les psychotropes. Elle marmonne pour elle-même :
_ Des morts qui tuent, hein ?
Les filles pleurent et s’écartent de la trajectoire de ce qui reste de Kévin, ce qui n’est pas difficile, étant donnée la lenteur avec laquelle il titube. Mais Luc reste pétrifié sur place. Arrivé à sa portée, Kévin bondit vers lui d’une façon étrangement plus souple et rapide – Nina Ichka note pour elle-même de se méfier de leur lenteur – et lui mord sauvagement la nuque.
_ Oh nooooooooooooooon ! gémit Brenda. Non, non, non, il est contaminé aussi, il va mourir, non, non, pitié, non…
_ Hé, Barbie ! lance Nina Ichka d’une voix méprisante. Comment ça se tue définitivement, ces machins ?
_ Je je je ne sais pas, je ne sais pas, ils se relèvent toujours, il…
_ Il faut exploser la cervelle, dit Joanna. Dans les films. En vrai, je ne sais pas.
Kévin est toujours très occupé avec Luc, qui ne hurle plus mais parait contempler le pire des cauchemars – alors que le pire des cauchemars est juste derrière lui. Un horrible bruit de succion s’élève distinctement dans le silence de la campagne. A la grande horreur de Joanna et de Brenda, Nina Ichka pose son fusil et rentre chez elle en claquant la porte. Les deux filles se précipitent pour tambouriner à la porte quand celle-ci se rouvre. Nina Ichka porte négligemment sur l’épaule une masse de bûcheron, pesant 4 kilos, qu’elle utilise ordinairement pour planter des piquets de ses bras puissants. Elle ignore les filles et s’avance vers les zombies.
La masse ne vaut rien comme arme : la force de son impact provient de son poids et ce même poids la rend trop lente à déplacer. En théorie.
En pratique, Nina Ichka lève la masse si vite qu’elle laisse une traînée noire dans l’air avant d’éclater d’un même geste les crânes de Kévin et de Luc, qui sont brutalement détachés de leurs colonnes vertébrales respectives et s’envolent. Les deux corps s’écroulent. Nina Ichka les enjambe, écrasant au passage ce qu’il reste d’une main, et va jusqu’aux têtes. La première a été arrêtée par un arbre. Le crâne a été fendu, la dure-mère aussi, et des morceaux de cervelle ont été projetés un peu partout. Pour plus de sécurité, Nina Ichka lève haut sa masse, le manche droit, et écrase ce qui reste dans un bruit atrocement mou. Puis elle part à la recherche de l’autre tête.
Une tâche difficile, même pour une chasseuse expérimentée comme Nina Ichka, car de hautes fougères, ronces et orties s’élèvent entre les arbres. Soudain elle sent que quelque chose lui agrippe la botte. C’est bien la tête de Luc, insuffisamment cabossée par le premier coup, qui tente de la mordre et qui a planté les dents profondément dans le cuir épais. Pas moyen de lui faire lâcher.
Nina Ichka choisi alors un arbre et donne un grand coup de pied dedans, fracassant la tête contre l’écorce.
Lorsqu’elle ressort des bois, elle voit les deux jeunes filles, terrorisées, agrippées l’une à l’autre et tremblant de tous leurs membres. Elles gémissent en la voyant revenir vers elles, la masse et la botte tachées de sang et autres résidus humains. Nina Ichka sent certains muscles inhabituels de son visage se contracter. Cet exercice lui a bien plus. Et, pour la première fois depuis des années, elle sourit.
Pour la première fois de leur vie, Brenda et Joanna voient Nina Ichka sourire.
Et elles hurlent de toute la force de leurs poumons.

Retrouvez la suite tous les samedis soirs sur http://episodierdeslyres.over-blog.com/categorie-10456570.html

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lundi 2 juin 2008

J'avais envie de causer...

Ca faisait un mois que je n'avais plus posté de texte sur ce blog. Mais où est donc passée Luma ? devraient se demander mes fans au désespoir. Et pourtant que dalle. Même pas un petit mail pour vérifier si je suis bien morte. Bande d'ingrats.
Enfin bref, si je ne poste plus de petits textes, c'est que ce mois de mai a entièrement été consacré aux Techs, la preuve un nouveau magnifique et passionnant septième chapitre s'offre dès à présent à vos yeux ébahis (plus une petite participation à une histoire collective dont j'espère vous reparler un jour, c'est à dire si le projet abouti, voir le site deslyres si vous êtes curieux ou que vous avez beaucoup trop de temps libre).
C'est qu'il y a maintenant un an (au mois près) que j'ai commencé ce roman ! Et j'ai envie de le finir assez vite, quand même. D'après mes calculs, je devrais finir de raconter tout ce que je veux raconter dans deux chapitres, toujours d'environ 30 pages. Au pire il m'en faudra trois. En tous cas, je vais tenter de terminer le premier jet pour septembre. Date à partir de laquelle je commencerai à le retravailler. J'espère donc que tous ceux qui l'ont lu accepterons de m'aider dans cette deuxième étape délicate : j'aurais besoin de vos avis, de vos commentaires et de critiques précises, avec des arguments et des explications pour que je comprenne bien pourquoi c'est pas aussi clair sur le papier que dans ma tête. Merci à tous ceux qui voudront bien m'aider ! (même un petit peu, c'est déjà ça !)
Et pour ceux qui ne sont pas très branchés SF ou qui n'ont pas le temps ou que plein d'excellentes raisons empêchent de jouer les critiques littéraires du web, vous pouvez toujours mettre "oh bravo c'est très bien". Ca fait toujours très plaisir et vous n'êtes même pas obligés de lire le texte. Oui je sais je prends tous les compliments alors qu'il faut argumenter pour les critiques, c'est parce que ma tête est trop petite pour mon chapeau, je tente d'augmenter le volume.

Au fait : merci à mes lecteurs passés, présents et futur, je vous adore (même si je ne peux pas le jurer pour les futurs lecteurs, vu que je ne les connais pas encore, mais j'anticipe avec optimisme) ^^

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Les Techs, chapitre 7, première version

Chapitre 7

Tracer un autre chemin

1

Le silence règne dans l’appartement. Leyman fume nerveusement dans la cuisine. 1 est couché sur le canapé. Sanx veille sur lui. Il ne peut rien faire mais ne l’abandonne pas. Il guette la respiration du Tech. Peu à peu elle se fait moins sifflante, moins difficile. 1 n’est plus aussi pâle. Sanx observe et ne dit rien, ne voulant pas perturber le processus, laissant 1 ressusciter sous ses yeux.

Le Tech se reconstruit grâce aux capacités de régénération propres à la matière tech. Une régénération différente de celle qu’on peut observer partout ailleurs dans la nature. Aucun scientifique n’est capable de dire d’où les cellules techs tirent l’énergie et les matériaux pour se reconstruire. Elles ne transforment pas ce qu’elles ont à leur disposition. Elles se recréent à partir de rien tant que le codage leur indiquant à quoi elles doivent ressembler est intact. Les scientifiques ont apprit à obtenir tout ce qu’ils voulaient de la matière tech en modifiant ce codage, mais sont toujours dans l’incapacité d’expliquer de quelle manière celle-ci peut bien se recréer elle-même. La SRAM a répandu la rumeur qu’elle a percé ce secret, mais c’est faux. Les Techs eux-mêmes ne savent pas comment c’est possible. Mais ils savent que ça marche. Lentement – car le corps humain est une structure très complexe – les cellules techs manquantes de 1 renaissent, suivant les instructions de sauvegarde stockées dans son cerveau. La blessure se referme. Le sang perdu est remplacé. Les muscles se contractent juste assez pour que les os brisés se retrouvent assemblés, après quoi ils sont ressoudés.

Une fois le processus convenablement mené à son terme, 1 émerge de l’inconscience. Il ignore également pourquoi son corps ne peut pas s’auto-soigner quand il n’est pas évanouit. Pour l’instant, il s’en moque. En ouvrant les yeux il voit Sanx. Dans la lumière tamisée ses yeux maquillés forment de petites constellations de paillettes. Ce sont ces étoiles que 1 remarque en premier. Il trouve ça beau. Il se demande où il est. Sa chair neuve lui fait mal, mais ce n’est rien comparé aux océans de souffrance qu’il endurait. Avant. Quand ?

Combien de temps a-t-il été évanoui ? Combien de temps a-t-il laissé ses frères et sœurs seuls ? Et surtout qu’est-ce qui a bien pu leur arriver d’horrible pendant son absence ? Cette pensée est intolérable. Il se remet sur ses pieds d’un bond, ce qui fait sursauter Sanx. Le jeune homme se reprend pourtant vite et lui dit avec un sourire en coin :

« Content de te voir debout.

_ Heu… oui, je… je suis désolé… je voulais… je ne voulais pas…

_ Salut.

_ Hein ?

_ Je te salue. C’est une formule classique. Une manière de dire bonjour. Comme on n’a pas eu le temps avant…

_ Ah. Oui. Salut. Je… je suis content de te voir.

_ Comment tu te sens ?

_ Ça va. Je suis presque guéri. J’ai dormi combien de temps ?

_ Six heures.

1 poussa un soupir de soulagement. Six heures, c’est rapide étant donné l’étendue de ses blessures, étonnamment rapide même, mais il n’a aucune envie de perdre du temps à s’interroger sur ce mystère. Pour le moment, il doit…

Il doit empêcher le type armé qui le suivait de s’en prendre à Sanx.

Mais non. Si rien n’est arrivé en six heures, c’est que soit il a réussi à semer ses suiveurs, soit ils n’ont pas l’intention d’attaquer et se contentent de surveiller les lieux. Il utilise le système de sécurité pour faire un rapide tour d’inspection. Rien de suspect à première vue. Malgré tout il se sent obligé de prévenir l’adolescent :

_ Je suis désolé, je vais encore t’attirer des ennuis… Je n’aurais pas dû venir. Je… je voulais juste te revoir, mais il y a des gens qui me suivent. Je pense que je les ai semés, mais je n’en suis pas sûr.

_ De toute façon, ils me connaissent.

_ Ils savent où tu habites ?

_ Ils ont les moyens de le savoir, j’imagine. Je ne suis pas quelqu’un de spécialement discret. On a du temps devant nous ?

_ Oui. L’immeuble est blindé de matériaux techs, il faudrait une armée pour entrer si je m’y oppose.

_ Très bien.

A ce moment Leyman entre et écarquille les yeux en voyant 1 debout. 1 se sent absurdement embarrassé en le voyant. Il ne s’était même pas posé la question de savoir si Sanx était seul. Le Tech suppose que Leyman est l’ami auprès duquel Sanx s’est réfugié. Il se dit qu’il devrait être reconnaissant envers ce type d’avoir pris soin de Sanx alors que lui-même ne lui attirait que des ennuis. Mais il ne peut pas s’empêcher d’être jaloux et le salue d’un signe de tête très sec, tout le fixant du regard. Jusqu’à ce que Sanx resitue les choses :

_ Will, je te présente Leyman. Il est étudiant en médecine et il t’a rafistolé cette nuit. Leyman, voici Will, un ami très cher dont j’aimerai beaucoup que tu oublie le visage. Surtout si on te le demande avec une carte officielle sous le nez.

L’étudiant se demande dans quelle galère il a accepté de mettre les pieds, ça se voit sur son visage, mais 1 ne se rend compte de rien. Ce type qui lui a sauvé la vie – ou au moins a réduit le temps nécessaire pour guérir, ce qui vaut presque autant – n’est pas un ami de Sanx. Lui si. Un ami très cher, même. Il l’a dit. 1 trouve la bouffée de bonheur qui l’envahie tout aussi absurde que la jalousie de tout à l’heure, mais ô combien plus agréable. Il se laisse sans broncher examiner par Leyman avant que Sanx n’entraine celui-ci à l’écart pour lui parler.

_ Toi repose-toi, ordonne-t-il à 1, on décidera de ce qu’on va faire plus tard.

Le Tech s’allonge docilement sur le canapé encore imbibé de son sang. Il lance son esprit dans le Réseau.

Dans la pieuvre il ne trouve personne, pas même 4 qui est couché depuis longtemps, ni 7 qui est éveillée mais fuit le contact du Réseau. 2 et 6 s’apprêtent à s’évader et se concentrent pour mener à bien leur tâche. Et 3 et 5 sont prisonnières du Ghetto.

1 est debout avant même de réaliser qu’il commence à partir. Il ne sait pas comment parvenir à sauver ses sœurs de cet horrible piège dépourvu du moindre matériau tech à sa disposition, mais il doit y aller !

Et il doit aussi aider 2 et 6. Sa sœur a réussi un coup magistral en sabotant les bombes T et en empêchant une extermination des habitants des Ghettos. Maintenant elle s’apprête à fuir l’Alliance toute entière et n’a pas le moindre plan de repli. D’accord, étant donné l’urgence de la situation, elle a fait au mieux, mais maintenant ils se retrouvent avec un énorme problème sur les bras.

Quelqu’un pourrait aider les Techs dans ces deux épineux problèmes. Mr Edmund. Lui aurait les moyens d’envoyer un escadron de militaires surentraînés dans le Ghetto pour chercher 3 et 5. Et il pourrait protéger 2 et 6 des foudres des gouvernements officiels. Il pourrait les faire disparaitre dans les méandres du labyrinthe sur lequel il règne…

Et c’est bien ça le problème. Comment rester libre en se livrant à ce manipulateur ? Comment s’en sortir sans lui ? Comment lui échapper s’ils cèdent ? Quel est son but ? Le professeur Milley a bien dit à 1 de ne pas se fier à lui, mais s’il doit choisir entre la liberté et la vie de ses frères et sœurs… Le Tech frissonne. Il ne sait pas, il n’aurait jamais dû avoir à faire un choix pareil, il n’a pas été préparé à ça et voudrait plus que tout que ce choix atroce ne soit qu’un mauvais rêve.

Sanx revient. Leyman n’est plus avec lui.

_ Il est parti ? demande machinalement Will.

_ Oui. Je pense que j’ai réussi à le convaincre de ne rien dire. En fait, il n’a aucune envie de se mêler à des histoires de Techs et de gouvernement. Ça va toi ? Comment tu te sens ?

_ Physiquement, ça va. Mais sinon, non, ce n’est pas terrible. J’ai un problème. En fait, j’ai des tonnes de problèmes, mais celui-ci c’est énorme, je ne sais pas du tout quoi faire.

_ Raconte-moi.

_ Je ne sais pas si…

_ Tu n’as pas confiance en moi ? demande gentiment Sanx.

1 le regarde à la dérobée, il ne se fait pas suffisamment confiance pour le regarder dans les yeux. Il ne veut pas montrer son émotion. Il marmonne :

_ Si, bien sûr que je te fais confiance. C’est juste que c’est dangereux.

_ Mais qu’est-ce qui est le plus dangereux, savoir de qui je dois me méfier ou savoir des choses pour lesquelles on peut me tuer ?

_ On pourrait te tuer parce que tu en sais trop ? demande 1 catastrophé, qui n’avait pas réalisé qu’il était lui-même un secret à protéger par tous les moyens aux yeux de ses poursuivants.

_ Pourquoi pas ? répond Sanx en haussant les épaules. C’est comme ça que ça se passe dans les films. Les gros méchants arrivent et flinguent tous ceux qui pourraient en savoir trop long, à part le héros qui leur échappe et revient tous les buter. J’imagine que tu ne regardes pas souvent des films d’action ?

_ Non. Presque jamais. J’en ai vu, quelques fois, en cours de sociologie…

_ En cours ? Beurk. Ta vie a vraiment dû être triste.

_ Heu… je ne sais pas. Je n’ai rien connu d’autre. Mais on était bien, enfin, on n’était pas malheureux, avant que…

_ Avant que mon père et ses crétins de copains ne débarquent.

_ Oui.

_ Est-ce qu’ils ont…

Pour la première fois depuis que 1 le connait, Sanx parait hésiter, puis poursuit maladroitement :

_ Ta petite sœur m’a dit qu’ils avaient… tué des gens. Des amis à vous.

_ Oui. Des gens qui travaillaient avec nous. Et qui nous élevaient.

Un ange passe. 1 se demande s’il ne ferait pas mieux de partir maintenant. Cette discussion est une perte de temps. Mais il ne veut pas partir. Il veut pouvoir expliquer à Sanx ce qui se passe.

_ Je crois que je n’ai pas eu l’occasion de te le dire, mais je suis désolé, souffle l’adolescent.

_ Ce n’est pas ta faute.

_ Oh, je sais, on n’est pas responsable de ce que font ses parents, ils n’écoutent jamais rien. Je veux dire que je suis désolé pour vous. Que vous ayez eu à traverser tout ça. A porter ces deuils.

Sanx a l’air sincèrement désolé. Il ne connaissait pourtant pas les membres du laboratoire qui sont morts. Mais 1 peut sentir la tristesse de l’autre qui fait écho à sa propre douleur. A sa grande surprise, des larmes lui montent aux yeux.

Non, pas maintenant… se dit-il. Il se concentre pour refouler son chagrin. Plus tard. Il pensera à tout ça plus tard.

_ Ça va, dit-il un peu abruptement. Je n’ai pas envie d’y penser.

On ne les a même pas enterrés on est parti si vite ils ont dû pourrir et les animaux ils sont morts de faim ou ils se sont échappés et les ont mangés… Si les fantômes existent, nous sommes tous maudits.

_ Très bien, dit Sanx. Maintenant, dis-moi ce qui ne va pas. C’est quoi ton énorme problème ?

_ Mes frères et sœurs sont en danger. Enfin, surtout 3 et 5. 2 et 6 ont empêché l’Alliance de commettre un massacre et ils vont s’enfuir, il ne faut surtout pas qu’on les rattrape, mais s’ils ont le gouvernement aux trousses, ça va devenir encore plus difficile… enfin il faudrait les mettre à l’abri et ensuite brouiller les pistes… mais le pire c’est 3 et 5. Elles sont prisonnières dans le Ghetto ! Et je ne peux pas les sauver, je n’ai aucun pouvoir là-dedans ! Quoi, je sais assez bien me battre et je peux récupérer plus vite que les autres, mais ça ne suffira pas ! Mais je connais quelqu’un qui pourrait les aider. C’est notre ennemi, mais il tient à ce qu’on reste en vie. Je ne sais pas si je dois faire appel à lui.

_ Effectivement, quand tu parlais d’un énorme problème, tu n’exagérais pas. Ceci dit, je crois que je n’en sais pas assez pour comprendre ce qui se joue, là. Qui est votre ennemi, exactement ? Et qu’est-ce qu’il risque de faire ?

1 continue ses explications longtemps. Il raconte ce qu’il sait sur la nature des Techs, sur leur mission, sur le laboratoire, sur Mr Edmund, sur la SRAM, sur l’Alliance, sur les habitants du Ghetto. Ça l’aide à remettre les choses au clair, autant pour lui que pour Sanx. Finalement celui-ci lui dit :

_ Tu sais, pour ta sœur numéro 2 et ton petit frère, je peux m’en occuper. Avec vos pouvoirs et mes relations, on peut les faire disparaitre.

1 secoue la tête.

_ Je ne veux pas te mettre en danger, on va trouver…

_ Oh, je t’en prie, arrête. Elle est venue me sortir de prison. C’est la moindre des choses que je l’aide. Et pour le plus jeune, je te rappelle qu’un conditionnement culturel extrêmement contraignant nous oblige, nous pauvres humains, à sauver les enfants. Encore pire que pour les baleines.

_ Mais…

_ Mais quoi ? Ce n’est pas parce que je suis humain que j’ai pas le droit de jouer à sauver le monde aussi ! Bien sûr, moi je n’irai pas y sacrifier ma vie et mon âme. Je ne suis pas un héros comme vous. Ceci dit, ôte-moi d’un doute : qui a décidé que vous seriez des héros ?

_ Qui ? Heu… ben… ceux qui nous ont créés, je pense. On est né pour ça, pour être des héros, protéger et servir. Au départ, on devait juste être des humains améliorés, capable d’être plus solides que les soldats ordinaires.

_ Des genres d’humains OGM ?

_ Oui, un peu. Ensuite, ils ont découverts qu’on était capable de bien plus, et ils ont pu faire des projets plus ambitieux.

_ Et à quel moment on vous a demandé votre avis ?

_ Mais… enfin, on est nés pour ça, c’est normal de le faire !

_ Donc personne ne vous a demandé votre avis.

_ Je te dis qu’on leur doit…

_ Oui, oui, vous leur devez l’existence. Et alors ? Tous les enfants doivent la vie à leurs parents. Moi j’étais censé être un Samuel Théodore Larch et être un enfant docile, faire du sport au lycée, être raisonnablement populaire, aller à l’université et faire un métier de con dans une grande entreprise. C’est pour ça que mes parents m’ont mis au monde. Mais moi, j’ai préféré devenir Sanx. Et j’en avais le droit. Personne ne fait signer les bébés à la naissance pour leur faire dire « oui, je suis d’accord pour appartenir à mes parents et réaliser tous leurs projets ! ». Ta vie, c’est ta vie, tu es le seul à pouvoir décider de ce que tu vas en faire !

1 ne dit rien. Il est choqué et en même temps séduit par cette façon de voir. Il préfère se concentrer sur l’essentiel :

_ Je veux protéger mes frères et sœurs en priorité. Ensuite je veux délivrer nos créateurs. Après je verrais.

_ Ouais, c’est ça, tu verras… Quand on t’aura bien bourré le crâne sur ton devoir, quand tes chers professeurs auront pris tes frangins en otage, quand tu seras obligé tous les jours de choisir entre l’horreur et l’impensable, là tu verras ! Bon sang, prévoit à long terme ! Où est-ce que vous allez vivre ? De quoi ? Avec qui ? Et tes frères et sœurs, qui leur donnera le choix ? Qui va les aider et les guider ?

_ Mais… mais je ne sais pas ! Ça dépendra de qu’on peut faire, de…

_ Tu n’arriveras jamais à rien si tu t’y prends comme ça ! C’est à toi de savoir ce que tu veux, de savoir ce dont vous avez besoin tous les sept. Débarrasse-toi de tous les clichés qu’on t’a imprimé dans le crâne et invente ton propre monde idéal. Après, tu pourras toujours t’adapter au vrai monde pour parvenir à tes fins, mais au moins tu auras un but plus clair que « on va essayer de rester en vie ». Et ce sera ton but. Pas celui qu’on t’a imposé. Votre but, si vous le créez à plusieurs. Tu m’as dit qu’il y avait des prières pour sur le Réseau. C’est à vous de décider d’y répondre ou pas. C’est à vous de voir si le vœu de n’importe qui a autant d’importance que les ordres de vos parents. Mais il ne faut pas que tu improvise à chaque fois, sinon tu vas toujours être largué. Prend tes décisions toi-même.

1 reste un certain temps perdu dans ses pensées. Puis dit brusquement :

_ Mon but, ce serait que les mensonges deviennent réalité.

Comme Sanx ne réponds pas tout de suite, il poursuit :

_ On m’a dit que nous existions pour le bien de tous. Que nous étions une nouvelle humanité qui n’aurait pas les défauts de l’ancienne. Que nous allions sauver le monde. Que nous serions aimés et respectés. Que nous aurions notre place. Sans jalousie, sans mépris, sans peur. Que nous n’aurions pas besoin de nous cacher. Et bien c’est ça mon but. Je ne veux pas être une arme secrète. Aucun des Techs n’est une arme. Je veux pouvoir agir au grand jour et répondre en face à tous ceux qui me détesteraient. Et je veux que mes frères et sœurs aient le choix. Qu’ils prennent eux-mêmes la décision de me suivre ou pas. Et je veux les protéger du mal. Et tous ceux qui sont avec nous, tous les humains qui nous ont aidés, je veux les aider aussi.

_ Ça c’est du détail. Sinon, ça me parait très bien comme but. Surtout étant donné que vous contrôlez les médias et que vous êtes capable de contrôler une bonne partie des forces armés, vous avez largement les moyens de réaliser tes ambitions.

_ Mais toi, tu n’as pas peur ?

_ Peur ? De quoi ?

_ De… Je ne sais pas. Les humains ont peur de nous. De nos pouvoirs.

Sanx éclate de rire.

_ Je sais bien que l’enfer est pavé de bonnes intentions, mais j’ai bien moins peur des gentils petits idéalistes dans votre genre que de ce système pourri qui a la main sur les bombes T ! Et puis…

Il s’avance vers 1 avec un sourire tentateur et lui caresse doucement la joue.

_ Comment, poursuit-il, est-ce que je pourrais avoir peur de toi ?

Le Tech est presque paralysé par cette caresse, tandis que son cœur bat follement. L’idée que Sanx puisse avoir peur de lui est effectivement ridicule, c’est l’inverse qui se produit. Quoiqu’il ne pourrait pas dire que ce qu’il éprouve est de la peur – à par la peur de l’inconnu que cache les yeux de Sanx dans une mystérieuse promesse…

Sanx l’embrasse et il se laisse faire, sans plus penser à quoi que ce soit. C’est l’adolescent qui le replonge dans la réalité en s’écartant et en demandant :

_ Et pour la suite du plan ? Qu’est-ce que tu décides ?

1 redescend sur terre de son mieux. Se replonge à contre-cœur dans les problèmes de sa fratrie. Et décide d’utiliser Edmund pour sauver 3 et 5, c’est le moyen le plus sûr, mais il va faire parti de l’expédition lui-même et veillera à ce que ses sœurs s’évadent. Mr Edmund a beau connaitre les capacités des Techs au combat, il ne pourra pas assurer toutes les possibilités et il se fiera sans doute à la docilité que 1 a toujours affichée. Le jeune homme pense déjà à plusieurs moyens qui lui permettraient de prendre l’avantage. 6 pourra se réfugier avec 7 chez Breda Johns : personne n’ira chercher des Techs chez une nourrice travaillant pour le B.A.G.N. Quand à 2, soit elle accompagnera 1, soit elle restera avec Sanx à New York.

Sortir 3 et 5 du Ghetto sera la partie la plus délicate. Pour la suite, 1 a confiance en ses capacités. Il n’est pas peut-être pas capable de faire les bons choix au bon moment pour être certain que tout se passera comme il le désire. Mais il commence à comprendre que personne n’est capable de prévoir exactement ce qu’il faut faire pour que tout se passe selon ses désirs. Et que même si personne ne lui indique ce qu’il doit faire, il a largement les moyens de créer ses propres solutions.

Le message qu’il envoi à Mr Edmund est clair : pour être sûr que le mystérieux homme d’affaires ne lance pas l’opération sans lui, il ne lui communique aucune données sur l’endroit où sont 3 et 5, mais il fait une liste précise des hommes et des armes dont il aura besoin, ainsi que des dangers qu’ils risquent de rencontrer. 1 ne se donne pas la peine d’attendre une réponse pour fixer un rendez-vous le lendemain soir, sur la côte ouest.

« Et maintenant ? demande Sanx alors que le Tech se lève. Tu t’en vas ?

_ Je…

_ Tu as encore le temps de te reposer. Reste un peu. Ça ne t’a pas fatigué de revenir d’entre les morts ?

_ Heu…

_ Aller, reste.

1 ne peut pas dire non. Pas à Sanx. Pas s’il s’approche comme ça. Pas s’il promet que 1 a le temps. Pas s’il le regarde. Pas s’il sourit. Et surtout, 1 ne peux pas dire non à Sanx qui l’embrasse encore et l’entraîne sur son lit.

_ S’il te plait, murmure  l’adolescent, ne te prend pas la tête, d’accord ? Et ne tombe pas amoureux. »

1 ne peut pas lui répondre qu’il est trop tard pour ça.

2 et 6

Après leur victoire triomphale, les deux Techs ne sont pas ramenés dans leur petite chambre du B.A.G.N., non, ils sont invités à célébrer la puissance de l’Alliance dans le presque palais du président lui-même. Ce qui complique leurs plans : la sécurité tech a été doublée d’une impressionnante sécurité non-tech et ils auront du mal à s’échapper. 2 décide que le mieux est de se plier à ce caprice et d’attendre. Tous les dirigeants sont aussi épuisés que les deux Techs de la nuit blanche qu’ils viennent de passer et ils vont faire la fête, la surveillance des deux enfants sera donc confiée à des subalternes qui ne connaitront pas leurs caractéristiques et qu’il sera plus facile de tromper. Le moment où on voudra les raccompagner au B.A.G.N. sera le moment idéal pour agir.

Pour le moment, on les prépare en toute hâte pour assister au grand dîner improvisé, qui sert aussi à répéter une dernières fois aux fidèles du président la ligne de conduite qu’ils doivent adopter face aux médias. Une conférence de presse est prévue juste après le repas. Chacun prend les ‘médicaments’ nécessaires pour être en forme jusque là. Les invités ont tous mis leurs tenues les plus officielles pour être parfaits. Les Techs aussi. On passe à 6 un costume d’adulte à sa taille, ne lui épargnant que la cravate. 2 est quand à elle aux prises avec une robe de soirée. Sa première robe. Marcher ainsi vêtue lui fait une sensation bizarre, elle est trop serrée aux cuisses pour avoir toute sa liberté de mouvements et les volants largement évasés en bas la surprenne en frôlant ses jambes quand elle ne s’y attend pas. Pourtant le tissu lila est tech. Elle procède à quelques ajustements pour être plus à l’aise, sans parvenir à retrouver la sensation d’un vêtement familier. Mais au moins, un regard dans la glace le lui prouve, cette robe la rend très belle.

La jeune fille commence à jouer avec son reflet. Jamais encore elle n’avait eu l’occasion de se préoccuper de son apparence, acceptant son visage tel qu’elle le voyait dans les yeux de ses frères et sœurs, sans chercher plus loin. Pourtant, au cours de sa brève carrière de garde du corps présidentiel, elle a vu de nombreuses femmes dont les tenues superbes ont suscité son admiration et parfois sa jalousie – et parfois une incompréhension totale devant les caprices de la mode. Mais elle s’était habituée à l’idée que ce n’était pas pour elle. Son rôle à elle n’était pas de plaire. A présent, elle se regarde dans le miroir d’une manière presque interrogatrice. Elle se demande si son apparence lui plait. Si elle plaira à d’autres. Et si elle avait été humaine, simplement humaine, aurait-elle plut ? Et à qui ?

La robe met en valeur sa féminité et 2 se demande si c’est pour ça qu’elle parait plus belle. Tout le monde au laboratoire était d’accord sur le fait qu’une femme Tech est plus précieuse qu’un homme Tech. Pourtant elle détestait cette façon de voir qui la réduisait à un utérus capable de produire des petits Techs à peu de frais. Elle détestait l’idée qu’on allait un jour l’inséminer artificiellement. Elle détestait l’idée que le donneur serait 1. Oui, ils n’avaient aucun lien de sang, oui ils étaient les seuls Techs assez âgés pour se reproduire, oui c’était nécessaire pour la création d’une nouvelle espèce… Mais ces raisons niaient tout simplement les liens affectifs qui la liaient à son frère et sa propre identité humaine, une humaine Tech certes, mais néanmoins une humaine, pas une pondeuse. A cause de ce rôle qu’on voulait lui faire jouer, 2 avait détesté le fait d’être une femme. A présent qu’elle est débarrassé de cette menace et libre, seule devant un miroir flatteur, elle commence à se faire à l’idée.

« Betsie ? demande une voix derrière elle.

La jeune femme se retourne. Eve Hindgam est là, épuisée comme elle ne l’a jamais vue. Elle a l’air plus vieille de dix ans.

_ Ça va ? demande 2 inquiète.

_ C’est plutôt à moi de te poser cette question. Mais pffou… je dois bien admettre que je suis vannée.

La RP s’écroule sur un fauteuil, puis fait signe à la modiste qui avait apporté la robe de 2 de s’en aller. Celle-ci obéit précipitamment, titubant de son mieux sur ses talons hauts, prenant à peine le temps de lancer un regard méprisant au tailleur fatiguée d’Hindgam, qui lui répond d’un doigt d’honneur impeccablement manucuré. La femme soupire avant de se pencher en avant et de dire :

_ Bestie, qu’est-ce qui s’est passé, cette nuit ?

2 regarde ses propres yeux dans la glace, veillant à ne laisser transparaitre aucune émotion. Elle n’est pas aussi douée pour mentir qu’Eve, mais elle va tenter d’apprendre très vite.

_ Le Conseil de Sécurité de l’Alliance a voté la destruction des Ghettos. 6 et moi nous avons programmé les bombes pour qu’elles touchent leurs cibles. C’est tout.

_ Et comment tu te sens, maintenant ?

_ Bien. J’ai fais mon devoir.

Avec un soupir, Hindgam se lève et viens à coté de 2. Elle sort une trousse à maquillage et répare avec art les dégâts de la nuit blanche. A ses cotés, la jeune fille l’observe avec admiration. Elle aurait aimé que Eve lui apprenne à faire ça. Elle aurait aimé qu’elles puissent être amies, véritablement amies, sans se ranger dans un camp ou dans l’autre.

La femme la regarde et lui sourit avec enthousiasme. Elle s’exclame, prenant 2 totalement au dépourvu :

_ Elle est belle, n’est-ce pas ?

_ De quoi ?

_ La robe. C’est moi qui l’ai commandé pour toi. Je voulais quelque chose qui soit innocent, pour ta première apparition en public, surtout après une mission pareille. J’ai failli te prendre une tenue qui évoque une petite fille, mais tu es déjà tellement mature, mentalement et physiquement, que j’ai préféré celle-ci. Tu vas faire craquer tout le monde à la conférence de presse.

_ Merci, dit 2 avec un certain malaise.

_ On ne dirait pas… murmure Eve en replaçant machinalement une bretelle de la robe.

Le tissu tech reprend de lui-même sa place initiale asymétrique. Eve regarde toujours la robe mais parait perdue dans ses pensées.

_ On ne dirait pas quoi ? demande la jeune fille de plus en plus mal à l’aise.

_ Qu’une aussi jolie fille a fait un tel bain de sang…

2 se concentre pour ne pas réagir et répète :

_ J’ai fait mon devoir.

Eve relève les yeux vers elle, plus présente que jamais. Elle ne sourit plus du tout mais ne parait pas en colère.

_ Betsie, je te connais, tout de même.

Elle avale sa salive, parait chercher ses mots, puis s’exclame :

_ Et puis zut ! Ce n’est même pas ton nom ! Tes parents t’appellent 2, n’est-ce pas ?

_ Heu… oui.

_ Et les autres Techs aussi.

_ Oui.

_ Est-ce que… est-ce que je peux t’appeler 2 aussi ? Pas en tant qu’assistante du président. En tant qu’amie ?

2 hésite. Les larmes lui montent aux yeux. Quelle amitié ? Il n’y a que mensonges…

Pourtant elle répond :

_ Oui.

_ 2, tu ne l’as pas fait, n’est-ce pas ?

_ Quoi ?

_ Lancer les bombes. 2, est-ce que tu l’as fait ?

_ Mais comment tu… Mais comment tu peux savoir ?

Eve rit – sans joie.

_ Je te l’ai dit, je te connais… J’ai bien vu ta réaction devant les HR, même après l’attentat. Et même si tu t’étais décidé à tuer, jamais tu n’aurais impliqué ton petit frère. Et jamais tu ne serais restée impassible après. Tu n’es pas une tueuse. Tes parents t’ont bien élevé. Et tu n’as pas eut le temps de perdre tes illusions. Pas comme nous ! Seigneur, j’ai passé ma journée à justifier médiatiquement un massacre ! Un massacre qui n’a même pas eu lieu !

_ S’il te plait… ne nous dénonce pas. On va s’en aller. On ne peut pas rester ici. C’est trop… Je t’en supplie, ne…

_ Vous partez… avant la conférence de presse ?

_ Oui.

_ Alors, je dois vous dire adieu, je suppose.

2 se jette dans les bras d’Eve et laisse couler ses larmes. Elle n’aurait jamais pensé que la RP du président, redoutable ange gardien de sa si précieuse image, pourrait ainsi lui donner sa bénédiction.

_ Oh, arrête, la gronde Hindgam, si je me mets à pleurer aussi je vais ruiner mon maquillage !

_ Merci… Merci… J’ai… Je vais…

_ Chut. Je ne veux rien savoir. Je ne suis au courant de rien. Ne t’imagine pas que je te laisse filer par bonté d’âme. Avec toute cette sale affaire dans les pattes, le président est mieux sans ses Techs désobéissants. Je vais tenter de rattraper ce qui peut l’être. J’aurais besoin de te recontacter, plus tard.

_ Bien sûr ! N’importe où dans le Réseau. Je mettrais des guetteurs.

_ Bien. C’est bon, maintenant, tu peux me lâcher. Tu trempe mes fringues, là. Allez. Debout. Tsss, si c’est pas malheureux. Regarde-toi. Il va falloir appelle la maquilleuse pour qu’elle arrange tes yeux. Et pour votre évasion, tu as besoin de quelque chose ?

_ Non, ça ira. Je sais comment faire.

_ Pas de risque de se prendre une balle perdue, hein ? Tu ne vas pas te mettre en danger inutilement ?

_ Tout ira bien. Je te le promets.

_ Bien. Et ton frère ?

_ Il vient avec moi, bien sûr.

_ Je veux dire, il est où ?

_ Dans la pièce à coté, ils l’habillent.

_ Comment ?

_ Un costume en tech, pourquoi ?

_ Les crétins ! C’est jean et tee-shirt, pour lui, il faut accentuer le coté gamin-comme-tout-le-monde ! Bon, j’y vais. Comme ça je lui dirais au revoir aussi. Je t’enverrai la maquilleuse. Tu en as besoin. Ne te met pas dans un état pareil, je t’en prie.

2 recommence à pleurer. Hindgam hésite sur ce qu’elle doit dire puis se penche vers elle et l’embrasse sur la joue.

_ Au revoir, 2. On se reverra, j’en suis sûre.

_ Au revoir, alors… »

Un dernier sourire et Eve quitte la pièce. 2 envoie machinalement son esprit dans le Réseau pour la suivre, puis contacte son petit frère pour lui dire qu’elle sait tout et qu’elle les laisse partir. 6 perçoit le chagrin de sa sœur et la console de son mieux. Quand Eve entre dans la pièce, il n’a pas très envie de parler à cette femme qui fait pleurer sa sœur, mais 2 reste dans le Réseau, attentive à leur conversation, et il fait un effort.

Le corps de 2 regarde encore la porte, mais par hasard, puisque toute son attention est concentrée sur ce qui se passe dans la pièce d’à coté. Elle ne se rend même pas compte que quelqu’un approche à pas de loup. Son attitude est aussi vivante que celle d’une statue. Elle ne cligne même pas les yeux. Elle ne réagit pas quand cette personne l’interpelle :

« Betsie ? Hého, Betsie ? Tu  m’entends ?

Un objet flou passe devant ses yeux. 2 réalise peu à peu que c’est bien à elle qu’on s’adresse et qu’elle est sensée répondre. Son esprit revient à son corps, s’attendant plus ou moins à voir la maquilleuse. Au lieu de ça elle reconnait Nora Milley.

_ Nora ? Qu’est-ce que vous faites là ? demande machinalement la jeune fille.

Elle se souvient qu’elle avait beaucoup de questions à lui poser, mais les évènements s’étaient enchaînés et elle l’avait chassée de ses pensées, concentrée sur l’urgence. Elle réapparait au plus mauvais moment, mais elle aussi doit avoir de nombreuses questions à lui poser sur le professeur Milley, suppose 2. En tous cas elle est nerveuse et regarde sans cesse autour d’elle. Elle n’a pas l’autorisation d’être dans cette partie du bâtiment.

_ Qu’est-ce qu’il y a ? répète patiemment 2.

_ Suis-moi.

_ Pourquoi ? demande instinctivement la Tech.

Elle aurait suivi sans réfléchir quelqu’un d’autre qui n’aurait pas été initié aux secrets des Techs, ça n’aurait été que plus facile pour elle s’évader. Mais pas Nora Milley. Même s’il est vraisemblable que travaillant avec les HR elle ne sache pas grand-chose des Techs, elle reste un être quasi mythique aux yeux de 2 et lui fait peur. Même si pour l’instant c’est elle qui semble être la plus effrayée des deux.

_ Parce que ! s’exclame-t-elle. Le président te réclame. Viens.

_ Il ne m’a pas appelée par le Réseau.

_ Bordel, tu vas… suis-moi je te dis !

Nora Milley a sorti de sa ceinture un revolver non-tech, chargé et puissamment mortel, qu’elle braque sur 2. La jeune femme écarte les yeux et lève les mains machinalement, cherchant à toute allure une solution. Nora n’a pas l’air de vouloir la tuer… ni de savoir ce qu’elle fait. Par le Réseau, 2  pourrait alerter la sécurité en un instant. Elle pourrait faire exploser le boitier d’identification tech que Nora porte à sa ceinture. Elle pourrait se battre contre elle et la désarmer. Elle pourrait l’étrangler grâce aux tissus techs présents dans la pièce. Mais 2 a conscience que tout ça, elle pourrait le faire à un étranger menaçant. Pas à Nora Milley. Impossible. Elle reste immobile et impuissante. Elle ne parvient qu’à poser une timide question :

_ Pourquoi ?

Nora l’ignore et lui demande :

_ Où est le petit ?

_ Quoi ?

_ Le gosse Tech !

_ Je t’interdis de toucher à mon frère ! »

Immédiatement 2 prévient 6 par le Réseau. Malgré son interdiction, l’enfant n’hésite pas une seconde avant de courir la rejoindre… ou plutôt de le tenter, attrapé au vol par Hindgam. Il la frappe de toutes ses forces pour se dégager et lui crie :

« Elle va faire du mal à 2 ! Elle a un revolver !

_ Hein ? dit Eve avant de réaliser qui lui parle. Qui ? Où ?

_ Nora Milley ! Elle est à coté !

_ Bon, toi tu ne bouge pas, j’appelle la sécurité.

_ 2 ne le fait pas ! gémit 6. Elle ne fait rien ! Elle ne fait plus rien !

La RP se demande si ça veut dire que Betsie est morte. Ça serait pire que tout.  Elle ne perd pas de temps à se poser la question et appuie sur l’appel d’urgence. Le message automatique lui répond favorablement, mais elle ne peut pas être certaine que son appel a bien été transmis. Si on a laissé entrer quelqu’un armé d’un revolver dans la même pièce que les précieux Techs, c’est que d’autres ont pris les commandes. Et qu’ils veulent les Techs.

Au même moment, un homme armé entre dans la pièce et braque son revolver sur Eve Hindgam, qui tient toujours 6 dans ses bras, le retenant à grand-peine au milieu de ses larmes et de ses coups de poings. Les deux modistes chargés d’habiller l’enfant s’enfuient sans qu’on ait besoin de le leur demander.

_ Donnez-moi ce gosse, dit l’homme.

Eve le reconnait brusquement, il s’agit d’un fonctionnaire lui aussi en charge des HR, à un échelon inférieur à Nora Milley. Elle retrouve assez vite son nom : Ned Jallow. Ce qui ne lui dit rien de plus sur l’homme ni sur ses intentions par rapport à 6. Depuis quand des bureaucrates font dans le révolutionnaire ? Et pourquoi ? Pour de l’argent ? C’est l’hypothèse la plus vraisemblable aux yeux d’Hindgam qui dit :

_ Si vous voulez une rançon, on peut s’en occuper tout de suite…

_ Ta gueule ! Donne-moi le gosse si tu ne veux pas que je tire d’abord !

Non, décidément, l’homme n’a pas l’air d’un révolutionnaire. Le bout de son arme bouge sans cesse et son regard est plus terrifié que terrifiant. Ce qui ne fait qu’effrayer davantage Eve. Il a l’air du genre à pouvoir tirer par accident. Réalisant qu’elle tient toujours 6 devant elle, elle le pose à terre et le met derrière, tout en le retenant d’une poigne de fer pour qu’il n’aille pas faire une bêtise. L’enfant n’a pas l’air conscient du danger qui pèse sur lui et ne pense qu’à retrouver 2. Pour Jallow, ce geste est un signe de résistance.

Pendant ce temps, 2 ne s’encombre plus de peur ou de respect à l’égard de Nora Milley. Celle-ci tient son arme beaucoup trop près de la Tech qui d’un geste vif lui attrape le poignet le tord jusqu’à ce qu’elle lâche le revolver. Après quoi, 2 s’apprête à lui envoyer son coude dans l’estomac pour la mettre au tapis. Mais elle avait négligé un point. Nora tenait son arme de la main gauche, laissant la droite dans sa poche. La droite n’était pas vide. Elle contenait un spray qu’elle envoie au visage de 2. Celle-ci recule sous l’effet de la douleur et s’écroule comme une masse deux pas plus loin.

6 voit la scène par le Réseau et hurle comme un damné. Sans hésiter Hindgam le repousse plus loin d’elle. Machinalement le bureaucrate suit des yeux l’enfant qu’il est venu chercher. C’est plus que suffisant pour quelqu’un ayant l’entraînement d’Eve, qui dégaine son propre revolver et tire. Elle ne tire pas pour tuer mais pour désarmer et fait mouche aussi facilement qu’à son ordinaire. Elle ignore l’homme hurlant de douleur et se retourne vers 6, prête à l’empêcher de s’enfuir à nouveau. Au lieu de quoi le petit garçon s’approche du revolver tombé à terre, le prend à deux mains et dit à Hindgam :

_ Vite ! On va aider 2 ! Elle est par terre !

_ Lâche ça, tu es trop petit. Tu ne viens pas avec moi, je te mets en sécurité et je vais m’occuper de ta sœur.

_ Non ! s’exclame l’enfant en braquant son arme sur Eve. On y va tout de suite ! TOUT DE SUITE !!!!!

Le canon bouge autant entre ses mains trop petites que lorsqu’il était tenu par Ned, mais lui n’a pas l’air d’avoir peur, il parait seulement très déterminé. Eve calcule rapidement ses chances.

_ Ok, mais tu lâches ça, je n’ai  pas envie de me prendre une balle dans le dos. Suis-moi. »

Trop tard. Le Réseau est fragmenté dans toute la maison présidentielle et 6 est incapable de retrouver la trace de sa sœur. 2 a été enlevée.

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Les Techs, chapitre 7, première version (suite)

4

4 parait définitivement installé chez Josh Mallone. Du moins jusqu’à ce que ses frères et sœurs n’aient besoin de lui ailleurs. Et Josh lui a même promis qu’il était prêt à héberger les six autres Techs si nécessaire – pour un certain temps et uniquement si aucun organe officiel ne vient lui demander des comptes, mais c’est déjà pas mal. C’est un véritable château qu’il a laissé à la garde de l’enfant, tandis que lui allait travailler. Epuisé d’avoir veillé trop longtemps, 4 se lève en début d’après-midi et découvre à sa grande stupeur qu’il est seul dans la maison.

Il cherche Josh par toutes les caméras et tous les systèmes de sécurité, sans succès. Il ne remarque pas le papier que l’acteur a laissé devant la salle de méditation. Il part à sa recherche lui-même, errant d’une pièce à l’autre dans l’espoir d’en trouver une non reliée au Réseau qui aurait pu lui échapper. En vain.

Il commence à paniquer.

D’abord les professeurs qui sont enlevés et les surveillants tués. Ensuite 3 et 5 qui sont retenues prisonnières par un psychopathe. Puis 1 qui disparait. Et pour finir, Josh lui-même qui l’abandonne !

4 est à deux doigts de pleurer – deux petits doigts – quand il réalise qu’il est seul dans la maison la plus extraordinaire qu’il puisse inventer. Il ne le réalise pas seul. Il pousse une porte et tombe en arrêt devant le satellite artificiel Echo III, le dernier-né et le plus beau de sa catégorie, capable d’enregistrer des milliards d’informations venant de l’espace, de mener des expériences, d’étudier la Terre et de se relier au Réseau mondial, faisant aussi bien de la télécommunication que de la télédétection.

4 ne perds pas de temps à s’étonner de voir un Echo III de treize mètres de long dans le manoir d’un acteur de série, il n’en veut même pas à Josh de lui avoir caché ce bijou, il n’a qu’une idée en tête : l’essayer. Il envoi son esprit dans tous les éléments tech disponibles de la machine. Il rêve d’investir ce nouveau corps de métal capable de naviguer dans l’espace et doté de sens qui lui permettraient de tout sentir et tout ressentir de ce voyage…

Bien sûr le satellite est cloué au sol tant qu’il ne sera pas greffé à une fusée, mais même à terre 4 le trouve grandiose. Il essaye tous les organes techs de son nouveau jouet infiniment plus performant que les machines tech du laboratoire. C’est en testant les capacités de connexion au Réseau que l’enfant s’aperçoit enfin de la supercherie : c’est un faux satellite qui est entreposé ici. Non, jamais la SRAM  et encore moins l’Alliance n’aurait autorisé la diffusion d’un de ses précieux satellites, même scientifique, à des intérêts privés. Le système leur permettant de se connecter à distance au Réseau, notamment, est un des secrets les mieux gardés de la SRAM. Pourtant, 4 a bien reconnu l’Echo III, il en est certain. Au laboratoire, les scientifiques encourageaient sa passion pour l’espace et débordaient largement du cadre de ses cours pour lui apprendre tout ce qui l’intéressait.

Même si l’essentiel manque, le faux Echo est doté d’appareils de pointe et de programmes sophistiqués qui permettent à l’enfant de s’imaginer tout ce qui se passerait, dans l’espace. Surtout s’il rencontrait des extraterrestres. Il cherche de quelles manières il pourrait communiquer avec eux, par les sons, les ondes, la lumière, les mathématiques…

Dans ce domaine, l’Echo III est normalement plutôt limité. Sauf que ce modèle transformé, s’il manque des programmes nécessaire pour être un véritable satellite et voler dans l’espace, a été blindé de moyens de communication. Pas étonnant que Josh l’ai acheté, conclut 4 qui revient à regret à son corps pour échapper à la migraine. Ce petit tour a ravivé son envie d’aller dans l’espace, dans un vaisseau tech. Il n’en a pas reparlé à 1 ni à 2, n’a pas formulé son vœu dans la pieuvre. Si 5 était là, ils pourraient faire des projets, elle aurait mille idées plus folles les unes que les autres pour y arriver… Mais 5 n’est pas là. 1 et 2 non plus. 4 est seul et tous les extraterrestres de l’univers n’y changeront rien. Sa joie retombe.

Il repousse la nécessité d’aller jusqu’à la pieuvre pour voir où en sont les autres. Sa présence n’est même pas nécessaire, il a laissé là-bas toutes les informations qu’il avait sur le Ghetto et la situation de ses sœurs. Et s’il y retournait et qu’il n’ait toujours aucune nouvelle de 1, là il ne pourrait plus tenir le coup, pas tout seul. L’enfant repart, il tourne en rond dans le manoir. La plupart des affaires de Josh tournant autour de sa passion pour les extraterrestres sont beaucoup moins sophistiqués que le faux satellite, et si 4 trouve certains de ces gadgets idiots, il est enthousiasmé par les autres. Mais ce qui aurait normalement été un véritable parc d’attraction pour lui parvient à peine à le distraire de son angoisse. Il joue avec un objet, le repose ailleurs, en prend un autre, hésite, tourne en rond, passe et repasse d’une pièce à l’autre, errant comme une âme en peine à un moment pour s’émerveiller l’instant suivant.

Il retourne même voir le faux Echo III. Il trouve quelque chose de familier dans l’idée de ce satellite-jouet géant. S’il avait été aussi riche et aussi libre que Josh Mallone, il aurait sans doute acheté à prix d’or quelque chose de semblable. Il essaye de lire dans la mémoire de l’engin, sans se rendre compte que de nombreux programmes sont en place pour écarter les intrus. Il ne veut pas être indiscret, juste se distraire un peu de son mal-être.

Il tombe sur une vraie mine d’or d’informations top secrètes achetées à prix d’or à des scientifiques de la NASA et de la SRAM prêt à lâcher quelques bribes de leur précieux savoir. Le tout a permit à l’acteur de vérifier certaines théories en vogue et même de créer la sienne. 4 trouve très amusant de voir comment des gens n’ayant jamais étudié la matière tech interprètent ses particularités.

Les extraterrestres ont envoyé sur Terre la matière tech sous forme d’un œuf parfaitement sphérique de trois centimètres de long, enfermé dans une capsule ovale symétrique composée d’un autre matériau qui n’a jamais pu être identifié. En effet, sitôt en contact avec une vie intelligente, la capsule s’est désagrégée sans laisser la moindre trace, ayant rempli sa mission.

4 a vu les vidéos historiques de la découverte de la matière tech. Pas la moindre trace de capsule ni d’œuf. Juste une incrustation, de trois centimètres de long il est vrai, dans un astéroïde. Oui, toute la tech du monde est issue de ces trois centimètres venues de l’espace. Ils n’étaient pas envoyés en grande pompe. Mais 4 croit dur comme fer que cet astéroïde a bien été lancé exprès sur la Terre par une intelligence extraterrestre. Il n’a pas évoqué cette théorie à Josh Mallone, pourtant : au laboratoire trop de monde se moquait de lui et même 5 prenait cette idée à la légère. Ça le réconforte de penser que Josh croit que les Techs sont le fruit du cadeau des ET et de l’intelligence humaine, même s’ils ne sont pas des extraterrestres eux-mêmes. Ce n’est pas rien.

La SRAM est un organisme créé pour garder ce secret et faire croire que ce sont des humains qui ont inventé la matière tech. Ce nom même, raccourci de « technologie nouvelle », est censé rappeler à tous l’ingéniosité des savants qui aujourd’hui sont engagés uniquement pour continuer à faire croire à cette immense farce, et sont payés des fortunes pour se taire. Il n’y a rien dans les locaux de la SRAM. La matière tech forme spontanément des objets utiles à l’homme qui devraient être offerts à tous, au lieu de quoi la SRAM les vend à prix d’or et garde précieusement l’œuf qui lui assure ce monopole. La matière tech est un cadeau magnifique offert à l’humanité par des extraterrestres bienveillants, qui nous a été volé par la SRAM criminelle !

4 est mort de rire en lisant ce fichier. Former spontanément ? Il connait assez bien la matière tech – et pour cause – pour savoir que rien, justement, n’est spontané dans ce bazar. Les êtres vivants non-techs sont capables de mutations spontanées. Pas les objets ni les vivants techs dont les cellules ne peuvent s’éloigner d’un millième de membrane de leur programme. Le travail des scientifiques de la SRAM est justement de programmer ces cellules pour former des objets utiles, pas forcément utiles à l’humanité, mais utiles à leurs clients. 4 est d’ailleurs d’accord avec 2, il est injuste que tout le monde n’ai pas accès au tech, et encore plus injuste que seuls ceux qui y ont accès soient considérés comme citoyens. L’enfant est très fier du sabotage de sa sœur et de son frère. Comme il aurait aimé être avec eux ! 5 aussi aurait adoré ça, mais il aurait fallu s’y mettre à plusieurs pour la retenir de dire aux dirigeants ce qu’elle pense de leur façon criminelle de régler les problèmes.

4 est épaté de voir qu’une preuve accompagne les affirmations bizarres anti-SRAM. C’est une vidéo tech qui a été volée dans un laboratoire de la SRAM. On voit une base tech neutre : une petite boule couverte de pointes. Entre les pointes sont encastrées un à un les composants du programme, de minces plaques aux formes géométriques régulières. Une fois le code achevé, la cellule-œuf devient une sphère parfaitement lisse, une jolie bille aux yeux de l’enfant qui ‘empruntait’ souvent ces œufs techs pour jouer avec 5. Jamais il n’aurait imaginé qu’un objet aussi familier, qu’il est capable de créer en moins d’une seconde quand on lui donne une base neutre, puisse être aux yeux d’un étranger entouré d’un tel mystère et susciter une telle fascination.

Tout ému, il assiste à la naissance de l’objet. En accélérant la vidéo, tout de même. Elle dure normalement dix heures et demi. Quelle que soit la taille de l’objet définitif et la matière qu’il doit adopter, ça dure dix heures et demi. Dix heures, vingt-sept minutes, six secondes et 18 centièmes, pour être précis. La cellule-œuf bourgeonne, se boursoufle, s’étire, rappelant à la fois une plante et une réaction chimique. Elle crée une plaque de métal longue et fuselée, d’un rouge carrosserie incrusté de veinules dorées à la mode, sans doute l’avant d’une voiture de luxe. Un de ses cotés porte de minuscules pointe. Elle doit être programmée pour s’emboîter avec encore un autre objet tech, d’une autre matière. En voyant ça, 4 a la nostalgie du laboratoire. C’était bien… C’était chez lui. Depuis, ni le 10 Johnson Street, ni l’épouvantable immeuble de Thune, ni le magnifique manoir de Josh Mallone n’ont composé un ‘chez lui’ acceptable. Il voudrait retourner au laboratoire. Mais il n’y a plus que des morts, là-bas.

Il continue à fouiller dans les fichiers.

Il est possible que les extraterrestres communiquent avec nous grâce aux vibrations de la matière tech ! On suppose que la fameuse aura des objets techs, celle qui leur permet de communiquer entre eux dès qu’ils sont assez proches – sans utiliser des ondes – est doublée d’une autre aura d’une immense envergure, qui n’établit pas de connexion avec tous les  objets techs. Cette deuxième aura, appelée aura bêta, ne peut se connecter qu’à l’esprit des extraterrestres qui ont créé la matière tech. Elle leur permettrait ainsi par télépathie de se relier à tous les objets techs de l’univers.

4 ne comprends pas pourquoi Josh ne lui a pas parlé de ça. C’est une idée géniale, même si elle n’est basée sur aucun fait vérifié. On ignore encore à sa connaissance pourquoi les objets techs suivent une lente et infime vibration, tous au même rythme. Ça pourrait bien être cette fameuse aura bêta ! Mais si c’est le cas, les extraterrestres en ont oublié le mode d’emploi : depuis qu’il est né, bien que télépathe avec ses frères et sœurs, 4 n’a jamais reçu le moindre message venant de l’espace.

A moins que la présence perçue par 7 en soit un. Ce serait possible. Depuis toujours, 5  est la plus habile en manipulation tech mais 7 est la plus sensible. Elle a toujours su des choses sans que les autres ne comprennent comment elle s’y prenait. Et la présence a bien parlé d’un pont vers les étoiles, non ?

4 retire son esprit du satellite et retourne dans la salle de méditation : il a vraiment poussé ses forces tech au maximum. Il réfléchit. Quand 7 lui a appris ce que la présence lui avait dit, il avait bien d’autres soucis en tête et n’y avait pas vraiment fait attention. Il a trop l’habitude des cauchemars et des prémonitions de 7 pour les remarquer. Mais maintenant qu’il y repense, ça pourrait coller. Ça pourrait même très bien coller. Il est certain qu’il y a quelque chose, dans le Réseau, qui existe, une intelligence différente de celle des Techs, peut-être une intelligence artificielle, peut-être un programme manipulé par quelqu’un, peut-être un esprit extraterrestre ! Toutes les pistes sont intéressantes mais 4 déjà choisi celle dans laquelle il croit. Quand les problèmes urgents seront réglés, il faut absolument que les Techs traquent cette présence et découvrent ce qu’il en est au juste. 4 se voit déjà suivant 5 dans les méandres du Réseau. Car évidemment, d’ici là, 5 sera délivrée, 3 aussi, et c’est 5 qui organisera la chasse et qui fabriquera les pièges, ce sera 5 et son instinct guerrier qui guideront les autres dans ce combat de pensée. Ils trouveront les extraterrestres et 4 racontera fièrement ses exploits à Josh Mallone qui sera son ami pour toujours et leur permettra à tous de rester vivre chez lui.

4 est encore en train de développer les détails de cet avenir radieux lorsque l’acteur rentre enfin.

3 et 5

Les deux sœurs réunies s’enlacent. Pas une embrassade de joie ni de pardon, uniquement une étreinte brève et fonctionnelle, nécessaire pour que chacune sache ce que l’autre sait et qu’elles mettent au point un plan. 5 sait bien que 3 ne lui a toujours pas pardonné d’avoir dit du mal du laboratoire, et 3 sait que 5 ne s’excusera pas. Pour le moment, elles se concentrent sur leur évasion.

On peut y arriver grâce à Mok, explique 3. Tant qu’il portera mon blouson, tu peux le manipuler par télékinésie. Il faudra lui faire croire qu’on peut faire ça à distance pour qu’il ait assez peur et qu’il soit obligé de nous aider.

Mais on a entendu tout le monde dire que dehors c’est presque la guerre, on risque de se prendre une balle.

On a été entraînée à ça, Mok volera des armes, on se battra.

5 n’est pas d’accord. Elle qui est toujours prête à se battre voit bien dans les pensées de sa sœur qu’elle a une vision toute théorique des combats. 3 ne se rend pas compte de ce que ça veut dire de traverser la ville sous le feu, ni de ce que ça veut dire de tuer. Pourtant, elle s’est battue au cours de l’attaque du laboratoire. Mais elle voulait sauver les professeurs et n’avait absolument pas tenu compte du danger. Comme il ne lui est rien arrivé, elle est prête à recommencer les mêmes erreurs.

5 ne se demande pas si sa propre vision du danger est plus juste, pour elle c’est une certitude. Elle a toujours été fascinée par les batailles et les armes à feu. Et elle a déjà tué.

Il lui parait évident que leurs quelques années d’entraînement et leurs armes ne feront pas le poids face à tous les membres du Ghetto lancés par Thune à leur poursuite. Et même si l’alarme n’est pas donnée, la zone près des portes est sous le contrôle des combattants de Thune et des capuchons noirs. 5 rappelle à sa sœur les images où ces enfants ont prouvé leur redoutable efficacité. Aucun entrainement ne peut dépasser les conditions de vie terribles du Ghetto.

Il faudra déstabiliser Thunes, continue 3, pour qu’il ait autre chose à faire que de nous envoyer ses combattants.

Non ! Si on provoque une guerre, on va se retrouver en plein dedans ! Il faut qu’on ruse pour arriver aux portes. On pourrait porter une capuche noire. Mok dit qu’il y en a dans les gardiens de la porte. Il faut lui demander son avis, il connait le Ghetto mieux que nous, il peut avoir de bonnes idées.

Non. Il faut qu’il ait peur de nous et qu’il croie qu’on sait mieux que lui ce qui va se passer.

Peu à peu, voguant de la pensée de l’une à la pensée de l’autre, le plan se met en place. 5 aimerai demander à sa sœur ce qu’elle pense des enfants du Ghetto et de leur enfermement, et de leur rôle à eux, les Techs. Elle se sent perdue, prisonnière d’émotions contradictoires et d’ordres absurdes. Née pour protéger et servir, elle n’a jamais défendu cette devise comme un étendard de son identité Tech, mais elle ne l’a jamais mise en doute. En temps normal, c’est 3 qui devrait insister pour qu’ils obéissent aux professeurs et sauvent les habitants du Ghetto de gré ou de force, et 5 lutterait pour qu’elles prennent très égoïstement leurs jambes à leur cou et sauvent leur peau. A présent, 5 n’ose pas poser la question à sa sœur car elle a peur de la réponse. Etant donné ce que 3 a dit précédemment, elle n’a sans doute aucune envie de sauver qui que ce soit ici, trop heurtée par la violence et la culture de clan du Ghetto. Et 5 aurait beaucoup de mal à accepter que sa sœur pense comme ça. Tout ce qu’elle peut faire pour l’instant, c’est esquiver le problème.

Oui, mieux vaut se concentrer sur le plan. 5 a peur et envie le sang-froid de 3. La petite fille est prête à tout lorsqu’elle est dans le feu de l’action, mais l’attente fait lentement monter son angoisse sans qu’elle ne parvienne à savoir ce qu’elle redoute exactement. Tandis que 3 calcule froidement leurs chances et n’hésitera pas à se lancer le moment venu. En refusant d’admettre que la mort existe et qu’elle les menace réellement, elle peut maintenir la peur à distance et rester concentrée et efficace.

Il ne leur reste plus qu’à attendre que Mok soit à nouveau leur gardien et que Thune soit appelé ailleurs par ses nombreuses obligations. Il tarde à partir, guettant la guérison miraculeuse de 5 d’un œil méfiant. Au bout de quelques minutes, il écarte 3 de sa sœur avec une apparente douceur, mais la petite fille ne pourrait pas se dégager de sa poigne sans se casser l’épaule.

« Et maintenant, dit-il d’une voix douce, ça va mieux ?

_ Heu, improvise 5, oui, mais ça va recommencer. Il faut qu’on reste plus longtemps.

_ Combien ?

3 calcule rapidement le délai le plus avantageux pour elles tout en étant crédible pour Thune. Heureusement elle est encore assez près de 5 pour qu’elles puissent communiquer par télépathie.

_ Une journée ensemble pour ne pas être malade pendant une journée, dit 5. Avec elle ou avec mon frère, mais comme il n’est pas là, il faut que ce soit avec elle. C’est de ça que j’étais malade quand on est entré ici.

Thune la regarde droit dans les yeux et parait lire directement dans son âme, une vision où ses mensonges seraient soulignés en rouge. 5 avait déjà eu droit à son terrifiant regard d’assassin, mais ce n’était encore qu’une ébauche vaguement menaçante en comparaison de maintenant. Elle a l’impression que les mots de l’aveu se bousculent dans sa bouche pour savoir lequel sera le premier à sortir. Thune sait déjà et si elle persiste à mentir… ce n’est même pas de la peur, le regard éveille directement son instinct de survie.

C’est son orgueil qui la sauve. Hors de question de craquer devant 3. Cette sœur qui a pris les choses en main et empiète sur son domaine de compétence. Il est temps de lui rappeler qui est la dure à cuire de la famille.

Son orgueil lui fait donc serrer les mâchoires jusqu’à se faire mal, pour être bien sûre de ne pas lâcher le mot de trop, de ne pas trahir leur plan. Sans baisser les yeux. Thune voit bien qu’elle lui cache quelque chose mais elle reste muette.

Qu’à cela ne tienne… il en a fait parler de plus coriaces.

Il lâche 3, lance un ordre trop rapide pour que les deux sœurs le comprennent et se retourne vers elles avec un grand sourire. Un enfant quitte aussitôt la pièce. Thune s’assoit sur une chaise. 3 et 5 s’installent sur le lit de 5 et se tiennent la main. Il n’y a que six combattants dans la pièce avec eux et elles s’y sont assez habituées pour ne pas y prêter attention. La situation ne parait pas menaçante en elle-même.

Pourtant elles sentent le danger grandir.

5 tente d’apprivoiser Thune en disant :

_ On est contente d’être venues chez toi, tu sais. On aime bien être des Princesses-Esprits.

_ C’est bien… dit Thune en souriant toujours plus grand.

Son sourire fait frissonner les filles. L’enfant qui était parti revient avec une paire de pinces coupantes et rouillées. Thune joue avec, les fait claquer plusieurs fois, veille à ce que le regard des Techs soit fixé sur ces pinces. Il l’est.

_ Nora, donne ta main.

3 avale sa salive. A part ça, rien dans son attitude ne montre qu’elle a peur. Seule 5 sait qu’elle a peur, elle qui sent le cœur de sa sœur accélérer. Et encore, ça pourrait être pire. Si 4 était à sa place, il serait tombé dans les pommes. 3 tend sa main à Thune très calmement. Il met la pince autour de l’un de ses doigts.

_ Vous me cachez quoi vous les deux ? murmure Thune qui sourit toujours.

3 il va le faire il va te couper un doigt dis-lui dis quelque chose il va te faire mal oh 3 pourquoi tu réponds pas dis quelque chose dis quelque chose… panique 5.

Non, dit 3 sans perdre son sang-froid, il ne faut pas qu’il sache qu’on a quelque chose à cacher.

Mais il sait déjà !

Thune resserre la pince. Un peu. Le sang commence à couler. 3 le regarde droit dans les yeux.

_ Vous me cachez quoi ? demande Thune une deuxième fois.

3 ne répond toujours rien.

Et 5 a une idée.

_ On voulait rester avec des adultes, avoue-t-elle précipitamment, pour arriver à s’enfuir.

Coup d’œil surpris de 3, 5 l’ignore, développant son mensonge en faisant semblant d’avouer à contrecœur. Ce n’est pas difficile. Elle a réellement peur.

A quoi tu joues ? demande 3.

Je fais comme dans le conte, quand le lapin veut que l’autre le jette dans les ronces pour se sauver et qu’il lui dit « fais-moi n’importe quoi, mais pas les ronces ! ». S’il croit qu’on ne veut surtout pas être gardé par des enfants, il va laisser les enfants nous garder, et Mok va arriver et on va pouvoir l’utiliser ! Maintenant, engueule-moi ! Il faut qu’il croit que tu ne veux pas que j’avoue notre plan, comme ça il ne saura pas que c’est un faux plan !

Ok. 3 approuve sobrement, mais elle est admirative. Elle qui s’était déjà résignée à perdre un doigt pour ne pas laisser Thune ruiner leurs plans d’évasion… la ruse est une bien meilleure solution.

_ Ne dis rien ! dit-elle sèchement à 5.

_ Mais il va te couper le doigt ! pleurniche sa sœur.

_ On s’en fiche ! Tais-toi !

N’en fait pas trop quand même, dit 5 assez inquiète. La pression de la pince s’est encore accentuée depuis tout à l’heure et la chair est bien entaillée. Et 3 n’est vraiment pas une bonne actrice : les mots y sont, mais pas l’intonation. La petite décide d’attirer un peu l’attention sur elle en pleurant bruyamment.

Thune enlève la pince du doigt de 3 et prend tendrement dans ses bras 5 en lui disant :

_ Oh, ma jolie Princesse, il faut pas être triste… C’est à cause de ta sœur qui est méchante. Tu sais pourquoi elle est méchante ?

Parce qu’elle s’est fait entailler le doigt jusqu’à l’os et que ça la met de mauvaise humeur, se dit cyniquement 5, ressentant envers Thune une haine telle qu’elle n’en avait jamais connu. Elle a pourtant détesté de tout son être les soldats qui ont attaqué le laboratoire. Mais eux ne l’ont pas pris sur leurs genoux, et elle n’était pas obligée de coopérer gentiment. Incapable de répondre à Thune sans l’insulter, elle se met à trembler violemment et ne dit rien. Thune continue comme si de rien n’était :

_ C’est parce qu’elle me dit des mensonges qu’elle est méchante. Je sais les mensonges. Je les vois dans ses yeux. Je la punis parce que je l’aime et que je veux qu’elle soit une bonne fille. Et toi, tu es une bonne fille ?

_ Ou… oui…

_ Pourtant tu as dit des mensonges, ma Vicky, et ça c’est pas bien. Aucun de mes enfants ne dit des mensonges !

_ Pardon !

_ Alors je vais vous punir toutes les deux. Vilaines petites filles.

La voix de Thune est toujours aussi horriblement douce et gentille tandis que de la main gauche il joue avec la pince. 5 aimerait le griffer jusqu’au sang pour effacer cette immonde mascarade. Mais elle ne peut que crier :

_ Je vais tout te dire ! Tout ! Laisse-la tranquille !

Thune fait claquer une dernière fois la pince avec un sourire cruel. Puis dit :

_ Je t’écoute. »

Et il écoute, très attentivement, le plan improvisé de 5, basé sur une invention commode : les Techs seraient capable de manipuler mentalement les adultes. La ruse ne marche pas aussi bien que les deux petites filles l’auraient voulu, Thune se demande pourquoi elles n’ont jamais utilisé ce don, et ce que Mok vient faire là-dedans. Mais elles persistent, 5 expliquant avec empressement, 3 confirmant du bout des dents. Elles disent que si jamais Thune n’avait pas été en permanence entouré d’enfants, elles auraient facilement pu en venir à bout. Mais que maintenant elles sont ses prisonnières. Que ceux qui les ont envoyés n’ont pas prévu la présence des combattants. Bref, que Thune s’est montré plus habile que les membres du Gouvernement honnis. Finalement, le chef les croit, tout à sa fierté d’être prêt à vaincre ses ennemis avec leurs propres armes. L’anticipation de sa vengeance lui procure un tel plaisir qu’il néglige même d’être paranoïaque. Après tout, ce ne sont que deux petites filles, et venant de l’extérieur qui plus est, incapables de se servir d’une arme. Il les laisse seules toutes les deux. Avec les enfants combattants comme gardiens.

Timidement, 5 tente par son contact tech de voir dans quel état est le doigt de sa sœur. Ce n’est pas brillant, il lui faudra bien deux ou trois heures avant qu’elle puisse s’en servir à nouveau. Au moins la petite Tech ne risque aucune infection. 3 ne se plains pas de la douleur, elle déchire froidement un morceau de son tee-shirt pour l’enrouler autour de la blessure et faciliter la cicatrisation. 5 hésite à lui proposer son aide et finalement n’interviens que pour nouer la bande de tissu qui rapidement s’imbibe de sang. Elle se concentre pour fixer le sang tech en une carapace coagulée qui empêchera 3 d’en perdre trop. Mais elle ne peut rien contre la douleur – à moins de rendre certains nerfs totalement insensibles, mais c’est un processus qu’elle ne sait pas inverser. Dans le Réseau, elle voit l’esprit de sa sœur comme étant entièrement entouré d’une muraille. Elle pourrait forcer le passage ou solliciter humblement un contact. Elle préfère ne rien faire. Elle et 3 se sont tout dit, tout ce qui est nécessaire pour mener à bien leur plan, si 3 n’a plus envie de parler, alors 5 ne va pas la forcer.

Même si ce silence la blesse.

Même si elle se sent seule et vulnérable.

Même si 4 lui manque atrocement.

Ses mots reviennent à l’esprit de 5. C’était il y a quelques années, tout juste après la naissance de 7, 4 avait dit « On a de la chance ! On est nés au hasard et on s’entend tous bien, comme une vraie famille ! »

Sur le moment, 5 avait été tout à fait d’accord avec lui. Elle avait quatre ans. Elle ne s’était pas aperçu que 3 se tenait à l’écart d’eux et qu’elle préférait la compagnie des humains à celle de ses frères et sœurs. 3 faisait son devoir et était gentille avec 5, l’aidait et lui apprenait ce qu’elle avait besoin de savoir. Mais l’avait-elle aimé un jour ? Ce n’est que maintenant que 5 se pose cette question.

Si 4 était là, elle pourrait lui demander de la poser pour elle. Mais il n’est pas là. Il doit être en sécurité et 5 en est heureuse pour lui, mais il n’est pas là. 5 ne regrette pas une seconde que ce soit lui qui soit parti, jamais elle n’aurait supporté qu’on lui fasse du mal ou qu’on tente de lui en faire. Mais il lui manque. Sa gentillesse, son humour, ses tentatives de maintenir la paix entre les deux sœurs…

De son coté, 4 a toujours admiré le courage de 5. A présent, la fillette estime que la moindre des choses pour lui faire honneur est de montrer à nouveau du courage.

Elle passe un bras résolu autour des épaules de sa sœur et lui promet à voix haute :

« Je te protégerai et on va s’en sortir toutes les deux.

Surprise, 3 redresse la tête et regarde 5. Elle connait cet air résolu. Mais c’est elle la grande sœur, c’est à elle de veiller sur la plus jeune. Elle répond juste :

_ Oui, on va s’en sortir. Mais c’est moi qui te protégerai.

Silence. 5 retire lentement son bras.

_ On n’a plus qu’à attendre. » rappelle 3.

Attendre en silence… 5 ne sait pas de quoi parler avec 3. Qu’est-ce qu’elle aime, qu’est-ce qui l’intéresse, cette inconnue qui est sa sœur ? Les professeurs, bien sûr. Mais c’est un sujet qu’elles ne peuvent aborder que par voie tech, et 3 n’aime pas parler de cette manière sans nécessité. A part ça… non, 5 ne trouve aucune idée.

L’attente promet d’être longue.

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Les Techs, chapitre 7, première version (suite de la suite)

7

La petite fille a terminé sa nuit sur les genoux de Breda Johns. La nourrice n’a pas dormi. Elle a réfléchit à tout ce que 7 lui a dit. Plus tard, lorsque l’enfant s’est levée, elle n’a pas parlé de ses aveux, ni des Techs, ni du B.A.G.N. Elle a joué avec elle, lui a beaucoup parlé de tout et de rien, a veillé à ce qu’elle pense à autre chose. Elle l’a rassurée. Puis s’est préparée à partir.

« Où tu vas ? lui demande 7 avec un soupçon de tremblement dans la voix.

_ Je vais voir des gens, mon chaton. Reste là avec les autres. N’essaye pas de te connecter au Réseau. Si ton frère veut te parler, il t’appellera.

_ Je veux pas rester toute seule ! commence à pleurer l’enfant.

_ Tu ne seras pas toute seule, il y a Charly, et Cally, et Jonathan. Tu ne veux pas jouer avec Jonathan ? C’est la première fois que tu jouerais avec un enfant plus petit que toi, non ?

Oui, 7 est bien obligée de l’admettre. Et cet argument est insuffisant pour lui faire lâcher le manteau fatigué de Breda. En l’absence de son frère, c’est à cette femme qu’elle s’est accrochée de toutes ses forces, elle ne peut pas supporter d’en être séparée, et ce n’est la présence des trois autres enfants qui pourra l’apaiser. Elle leur a à peine prêté attention auparavant, ce ne sont pour elle que des inconnus.

Breda la décroche en douceur et se met à sa hauteur pour lui parler :

_ Juliette, je te confie la maison. Surveille-les jusqu’à ce que je rentre. Ça ne va pas durer longtemps, et si à mon retour tout est en bordel, ça va barder pour toi !

Un adulte qui menace – même un adulte osant dire un gros mot devant une petite fille – c’est un adulte qui a le contrôle de la situation. 7 croit donc Breda Johns et est prête à attendre jusqu’à son retour. En plus, la nourrice lui a confié une importante responsabilité, et pour la petite fille surprotégée c’est un évènement de taille. Comment va-t-elle réussir à mener à bien sa tâche ? Non, pas sa tâche : sa mission !

Charly s’est écroulé une fois de plus devant l’écran de la télévision, regardant les aventures d’une patate dans une cuisine pleine de dangers. Il ne réagit absolument pas à ce qu’il regarde, même lorsque les rires préenregistrés signalent un passage comique. Cally tient Jonathan par la main et demande timidement à Juliette :

_ Tu… tu… tu veux jouer avec nous ?

Jouer, oui, 7 aimerai bien. Elle ne veut plus penser au pont. La présence l’a trahie, elle en est sûre, et son rêve est détruit. Elle qui avait trouvé sa place, son rêve bien à elle, on le lui a repris violemment. 1 avait raison. La créature hantant le Réseau est une chose mauvaise et dangereuse. Et puisqu’elle a à présent la mission de s’occuper de la maison, elle emboîte le pas à Cally et à Jonathan.

Breda Johns espère réellement que son absence ne durera pas trop longtemps. Elle n’aime pas laisser ses protégés sans surveillance – même si elle préfère encore leur faire confiance pour veiller les uns sur les autres que de les confier à quelqu’un qui ne connaitrait pas leurs particularités et qui les heurterai en croyant bien faire. Si jamais elle a pris la mauvaise décision, elle sait que Charly pourra se débrouiller seul. Mais les autres ? Cally sera séparée de Jonathan et se repliera sur elle-même jusqu’à se laisser mourir. Jonathan ira dans un foyer public jusqu’à ce qu’il soit kidnappé, comme beaucoup d’enfants dans ces endroits corrompus, ou qu’on remarque sa particularité et qu’il soit ballotté d’institution en institution. Et même Charly, qui serait capable de mener une vie normale, finirait sans doute avec une balle dans la tête – ce gosse a le chic pour repérer les pires ennuis et foncer en plein dedans. Non, à moins d’un miracle, ses trois pupilles ont besoin d’elle.

Et 7 ? Breda ne peut pas la considérer comme sa protégée. 7 ne lui a été confié que momentanément. Elle a sa propre famille qui peut prendre soin d’elle.

Tandis que seule Breda peut prendre soin de Cally, Charly et Jonathan. Ils comptent sur elle. Elle ne peut pas prendre le risque qu’on les menace. Et elle a suffisamment travaillé avec les agents du B.A.G.N. pour savoir que la traque de Mr Edmund n’est pas une menace qu’on peut prendre à la légère.

Pourtant…

Pourtant elle ne peut pas la laisser seule face à ses peurs.

Elle va voir certains agents du B.A.G.N. qui lui doivent un service : parents dont elle a parfois gardé les enfants ou anciens gamins qui lui ont été confiés longtemps avant de devenir agents du B.A.G.N. eux-mêmes. Des relations en qui elle peut avoir entièrement confiance. Des rencontres en face à face, loin des caméras et des systèmes de surveillance. Elle ne leur raconte pas tout ce qu’elle sait, elle se contente de demander gentiment s’ils ne peuvent pas la renseigner sur tel ou tel domaine. Et ils obéissent sans discuter. Personne ne veut contrarier Mme Johns.

Breda n’a pas eu trop de mal à convaincre 7 de ne pas être un pont. Maintenant elle doit la délivrer de ses cauchemars, donc trouver la cause de l’horrible présence et aider les Techs à s’en débarrasser. Pour cela, il lui faut les archives les plus top secrètes du B.A.G.N. à propos des Techs. Oui, c’est dangereux, alors que les autres comptent sur elle. Mais elle refuse de ne rien tenter tant qu’il reste une chance d’aider 7. On la lui a confiée pour qu’elle en prenne soin.

Elle attend les résultats dans un parc où les agents du B.A.G.N. viennent souvent prendre une pause en douce, lorsque le travail de bureau menace de les rendre fou et qu’ils ont besoin de voir un peu de verdure pour se rappeler que tout un monde existe au-delà de l’écran de leur ordinateur. Une tradition au départ imposée par le ministère, en raison du fort nombre de problèmes mentaux rencontrés par les agents, qui avait été supprimée par le ministère suivant pour des raisons économiques. L’habitude était restée. Aujourd’hui, personne ne s’étonne de voir sous les arbres autant de personnes vêtues de costumes ou de tailleurs stricts et portant des lunettes noires, et c’est devenu le parc le plus sûr de la ville. Personne n’oserait braquer quelqu’un sous le nez du B.A.G.N.

Les sources que Breda a aux archives ne l’ont pas vraiment avancée, le secrétaire d’Andrew Burther lui a juste appris que son patron était complètement à coté de la plaque et s’était fait rafler la confiance de 2 par Eve Hindgam, deux agents travaillant à la sécurité du palais présidentiel lui ont expliqué en détails les mesures anti-tech qui ont été prises. Jusque là, rien qui lui permette d’en savoir assez long pour aider 7, et pas grand-chose que la fillette ne lui ait pas déjà appris.

Une autre source devrait arriver. Un agent qui infiltre la SRAM. Breda a hésité avant de l’appeler, mais elle n’a pas le choix : c’est la seule personne qu’elle connait qui pourra lui expliquer en détail comment combattre la chose qui hante 7. Normalement, soumise au secret absolu de la SRAM, l’agent Debbie B. peut à peine faire des rapports au B.A.G.N., sa mission d’infiltration est très dangereuse car elle n’a aucun contact et aucune aide venant de son bureau. Elle dévoile ses découvertes par un canal très protégé et elles sont généralement mises de coté et analysées longuement, de peur que l’agent double n’ai été retourné par la SRAM. En théorie, les services de l’Alliance n’ont rien à voir avec la gestion d’une entreprise privée et toute opération de ce type est farouchement niée. Mais le savoir tech est un pouvoir trop gros pour être laissé entre les mains d’une entreprise privée. Selon le B.A.G.N.

Pourtant toute la prudence de l’agent B. s’envole lorsque Mme Johns lui demande de l’aide. Mme Johns – et ça aucun dossier du B.A.G.N. ne le mentionne – a rattrapé la fille de Debbie en pleine rue, armée d’un revolver et d’un passe, bien décidée à dégommer toute la bureaucratie et tous ceux qui tenteraient de l’en empêcher. Cette jeune fille avait de bonnes raisons d’agir ainsi. Et à 16 ans on est toujours un peu impulsive. Mais tout ce que l’agent B. avait retenu, c’est qu’elle allait commettre plusieurs crimes et gâcher sa vie – ou mourir dans l’opération. Mme Johns l’en avait empêchée et l’avait convaincue de trouver un autre moyen de se venger. Elle a sauvé son enfant. Aujourd’hui, Debbie B. est prête à tout risquer pour régler cette dette.

La femme portant la blouse bicolore de la SRAM se remarque dans ce parc où les costumes sont gris ou noirs. Elle passe devant Breda sans montrer qu’elle la reconnait et entre dans les toilettes du parc. La nourrice lui emboîte le pas quelques minutes plus tard.

« On a très peu de temps, dit l’agent B, je suis sans doute suivie. De quoi vous avez besoin ?

_ Vous connaissez les enfants Techs ?

_ Mal, c’est le dossier le plus sécurisé de la boîte, je n’avais aucune idée de leur existence avant qu’ils ne soient dévoilés au public.

_ Ils peuvent projeter leur esprit dans le Réseau et se faire obéir des objets techs. Mais il y a un problème. Un truc, un esprit dans le Réseau, qui persécute la plus jeune. Vous auriez une idée de ce que c’est ?

_ Si le quart de ce qu’on suppose sur ces gosses est vrai, ça ne peut pas être un programme ni un piratage informatique. Ça vient peut-être des propriétés des produits techs. Tout ce qu’on sort des labos a l’air… d’avoir une âme, vous comprenez ?

_ Non.

_ On ne comprend pas ce qu’on fait, là-dedans, et les questions sont très mal vues. On sait comment obtenir n’importe quelle forme en n’importe quelle matière, mais on ne sait pas pourquoi ça marche. C’est flippant. La moitié du code qu’on installe sert à cacher que les objets techs réagissent les uns aux autres, parce qu’on peut annuler cette réaction mais pas la prévoir, on ne sait pas du tout ce qu’ils peuvent faire, ça ne dépend pas de la matière. On dirait que tout est contrôlé par quelque chose d’intelligent. Mais on n’a jamais pu le localiser. Il y a une rumeur comme quoi les objets techs ont deux auras, la deuxième serait immense mais serait activable à volonté par ce quelque chose d’intelligent.

_ Et cette… chose, il n’y a pas un moyen de l’arrêter ?

_ On ne sait même pas si elle existe. Et non, tous les objets techs, dans toutes les conditions, y réagissent. On ne maitrise rien.

_ Bon. D’autres idées ?

_ Rien pour l’instant. Je vais me renseigner. Soyez prudente, Mme Johns. Vous jouez avec le feu. J’espère que vous n’avez pas de Tech chez vous ?

_ Chez moi ? Je sais bien que je collectionne les gosses bizarres, mais quand même… »

Breda Johns termine sur un sourire enjoué. L’agent B. sort des toilettes. Elle attend quelques minutes avant de sortir à son tour. Tout ça sent assez mauvais, inutile de le nier, mais au moins la situation n’est pas désespérée : il y a bel et bien quelque chose. Il ne lui reste plus qu’à trouver quoi, et comment en protéger 7. Elle a beaucoup avancé en un seul jour.

A présent elle se dépêche de rentrer chez elle. Elle a fixé une heure limite avec Charly. Elle ne doit pas trop tarder.

Mais Breda Johns a été imprudente. Elle a été formée au B.A.G.N. et connait peu le système de la SRAM. Notamment le fait qu’il y a toujours trois surveillants pour chaque scientifique. Et qu’aucun geste ne peut leur échapper.

Celui-là ignore si Jenna Connovan – la couverture de l’agent B. – a parlé à Breda Johns. Il sait juste qu’il y a un risque pour qu’elle l’ait fait, puisqu’elle a eu la possibilité de le faire. Il suit Breda dans le métro. Elle se tient prudemment éloignée du bord, mais l’homme est fort et la prend par le bras trop violemment pour qu’elle puisse résister. La foule indifférente les ignore malgré les hurlements de la femme. Il jette Breda Johns sous la rame du métro. L’engin ne peut pas ralentir à temps pour l’épargner.

L’homme payé par la SRAM est un mercenaire qui n’a pas besoin de réfléchir. Il a fait son travail. Plus tard l’équipe qualifiée cherchera l’identité de celle qu’il vient de tuer et ses éventuels complices. Il ne faut jamais se mêler des affaires de la SRAM. L’homme s’éloigne sans que quiconque tente de l’arrêter.

Charly est resté toute la journée immobile devant la télévision, laissant les programmes se succéder dans une indifférence totale. Cally sait que ça veut dire qu’il est inquiet et n’ose pas s’approcher de lui. Elle pense que le malheur peut être contagieux.

Lorsque l’heure limite est atteinte sans que Breda Johns ne soit rentrée, il se lève et reste quelques secondes les yeux perdus dans le vague. Ça fait quatre ans qu’il vit ici. Il lui en coûte d’abandonner tout espoir aussi brusquement. Mais c’est ce qu’elle lui a ordonné de faire.

Il dit à Cally de rassembler toutes ses affaires, ainsi que celles de Jonathan et de Juliette. Ils doivent partir. Immédiatement. L’adolescente lui obéit tout en portant Jonathan dans ses bras, faisant rapidement les sacs d’une seule main. Peu nombreux, les sacs. Ils ne seront que deux pour les porter. Et ils n’ont pas besoin d’emmener grand-chose.

Pendant ce temps, Charly ouvre les différentes cachettes de Breda Johns et en tire le nécessaire qu’elle garde en cas de coup dur. Des faux papiers à leurs noms – ainsi que pour la plupart des enfants qu’elle a hébergés et qui sont aujourd’hui partis. Des médicaments. De l’argent – en liquide et sur des cartes de crédits donnant sur différents comptes. Et des armes. Charly hésite un moment, il ne s’est jamais servi d’une arme. Cally, par contre, sait y faire. C’est justement pour ça qu’elle est ici. Peut-il prendre le risque de lui en donner  une ?

D’un autre coté, si qui que ce soit s’approche trop près de Jonathan, Cally essayera de le tuer. Autant qu’elle porte un couteau, ça lui évitera la tentation de voler un revolver et peut-être que ça la rassurera. Pour lui Charly prend un petit tazzer qu’il devrait arriver à cacher sans mal et qui envoi des décharges électriques paralysantes même à travers le tissu tech. Cadeau des parents reconnaissants du B.A.G.N., sans doute.

Cally l’attend près de la porte. Juliette et Jonathan ne comprennent pas réellement ce qui se passe mais ils suivent le mouvement. Une fois tous les autres sortis, Charly ferme la porte très soigneusement et cache la clé là où Breda pourrait la trouver. Au cas où…

« Où on va Charly ? demande Cally d’une toute petite voix.

_ Chez des amis. Juliette, tu sais comment appeler le type qui t’a amenée ici ?

_ Oui.

_ Il va falloir qu’on l’appelle et qu’il vienne te chercher. Demain.

_ Pourquoi demain ? demande 7. Pourquoi on part ? Où est madame Johns ? Elle a dit qu’on devait l’attendre et garder la maison !

_ Non, on ne va pas l’attendre et on ne va prévenir personne. On va chez mes amis. Il n’y aura pas de problème chez eux. »

7 n’a plus que deux solutions : les suivre ou s’enfuir et tenter seule de retrouver ses frères et sœurs. Pour les appeler, il faudrait qu’elle utilise le Réseau. Où rôde la présence. Impossible à tenter seule. Elle les suit.

Charly s’avance beaucoup en disant qu’il n’y aura pas de problèmes chez ses amis. Au contraire, les problèmes sont la spécialité des gens chez qui ils vont se réfugier : des rebelles tentant de défendre les droits des HR, par le piratage et parfois même le terrorisme.

Il y a plusieurs mois que Charly travaille pour eux. Seuls les enfants nés au milieu des objets techs sont capables de pirater les programmes informatiques techs, l’ancienne génération est incapable de s’en servir sans l’assistance de la SRAM. En règle générale, Charly ne sait même pas ce qu’il est en train de faire, on lui désigne une cible et il se charge du reste. Personne ne connait son nom ni son adresse, ils le désignent sous le code de Fuse. C’est lui qui les a trouvés.

Breda Johns l’avait su – et Charly se demande aujourd’hui encore comment elle a fait. Elle ne lui a posé aucune question. A l’époque il ne parlait pas du tout. Elle lui a juste dit que les gens à qui il rendait service si gentiment aidaient les HR, des hors-la-loi qu’il était illégal de soutenir, tout comme les gens que ses parents traquaient avant d’aller eux-mêmes en prison. C’est à cette occasion qu’il lui avait parlé pour la première fois. Il avait dit : « Rien à foutre. »

Ensuite, il avait tenté de lui faire croire qu’il avait arrêté. Etait-elle dupe ? Difficile à dire. Il est difficile aussi de savoir si elle soutien ou non les HR. Apparemment, tout ce qui l’intéresse est de protéger ses enfants, coûte que coûte. Et aujourd’hui elle a trop demandé à la chance.

Elle savait sans doute que Charly avait une porte de sortie. Ce n’est pas son genre de laisser des gosses sans ressources. Vraiment pas son genre.

6

6 est pelotonné dans un coin, le pouce dans la bouche, les yeux dans le vague, encore sous le choc. Eve ne sait pas comment réagir. Elle s’attendait à ce qu’il pleure, qu’il hurle, en un mot qu’il se comporte comme un enfant malheureux. Pour le moment, elle s’active pour lancer les recherches, mais seul le hasard l’a mise au cœur des évènements, ce n’est pas son travail et on le lui fait bien sentir. Peu à peu mise à l’écart, elle finit par s’assoir à coté de Steven. Elle lui pose machinalement une main sur l’épaule. A sa grande surprise, il parle :

« Ils vont la tuer ?

Pas besoin de lui demander de qui il parle. Hindgam se demande quelques instants si elle doit ignorer la question ou lui dire que tout va s’arranger. Mais elle le connait suffisamment pour savoir qu’il n’est pas assez naïf pour y croire. Pour l’instant, il est essentiel de ne pas perdre sa confiance.

_ Je pense que non, sinon ils l’auraient tuée tout de suite. Ils veulent quelque chose. Et ils ont besoin qu’elle aille bien pour ça.

_ Et après ? On va aller la sauver ?

_ Il y a plein de gens qui sont en train d’aller la sauver.

_ Je veux venir !

Il n’y a plus aucune trace d’apathie chez 6 qui s’est redressé, flamboyant de colère.

_ Je veux venir avec vous ! Je veux tous les tuer !

_ Non, tu ne viens pas avec eux et tu ne vas tuer personne. Bon sang ! C’est comme ça qu’on t’a éduqué ?

_ Je m’en fous !

Enfin, les premières larmes apparaissent dans les yeux de 6. Il les essuie d’un poing rageur, mais d’autres suivent. Et il finit par sangloter dans les bras d’Hindgam. Qui lui murmure :

_ Ne t’en fait pas. On va tout faire pour retrouver 2. Il n’y a pas que les lourdauds du B.A.G.N. J’ai lancé l’alerte. J’ai d’autre alliés, très redoutables. Ils sont en chasse. Ils la trouveront.

6 reprend son souffle et marmonne :

_ 1 veut savoir si ils sont assez forts pour battre Edmund.

_ Dis-lui que ce n’est pas Mr Edmund qui a enlevé 2.

_ Qui c’est alors ?

_ On a plusieurs pistes.

_ Il dit que ce n’est pas juste. Qu’on a besoin de tout savoir. C’est notre sœur !

_ Et il va la sauver ?

_ Oui ! Et je vais partir avec lui !

_ Si 1 ressemble rien qu’un peu à 2, je sais qu’il ne t’a certainement pas demandé de venir. Il ne va pas t’exposer au danger. On protège les plus petits, hein ?

_ S’il te plait. Dit-lui.

6 ne supplie pas. Il montre juste son désespoir. Son regard repart dans le vague. Il a mal et voudrait arrêter tout ça. Juste un moment, un tout petit moment, mettre ‘pause’ dans ce cauchemar… Hindgam finit par répondre :

_ Dit à ton frère qu’on soupçonne Nora Milley d’avoir des liens avec les HR. C’est elle et son collègue Ned Jallow qui ont enlevé 2. On ne sait pas qui les a aidés en piratant le système de sécurité tech, et s’il le découvre, ce serait gentil de nous avertir. Il faut qu’on collabore sur ce coup-là, pour sauver 2.

_ Il demande avec qui il doit collaborer et qui sont vos amis et où il peut les trouver.

Eve jette un regard fatigué autour d’elle. Puis se retourne vers l’enfant et lui – leur ? – fait un clin d’œil.

_ On va parler de tout ça dans un endroit plus tranquille.

Elle se lève et signale à son assistant :

_ Je vais mettre le petit Tech en sécurité. Si on a encore besoin de moi, tu m’appelles.

Elle sait bien que personne n’aura besoin d’elle, tout le monde est trop content qu’elle débarrasse le plancher. Et personne ne se donne la peine d’appeler Andrew Burther ou qui que ce soit qu’on pourrait estimer plus compétent qu’elle pour s’occuper du Tech. Elle leur enlève même un souci.

Elle prend 6 dans ses bras et, au bout d’une heure de passage de barrage et autres contrôles, elle fini par atteindre sa voiture et sortir. Bien sûr, elle n’a aucune autorisation pour faire quitter la maison présidentielle au dernier Tech qu’il reste à l’Alliance, surtout sans avertir personne qu’elle l’emmène. Mais le talent de 6 l’aide tricher aux points de contrôles et nul ne pense à remettre en cause son autorité. Ce qu’elle fait peut être considéré comme un véritable enlèvement et un crime de haute trahison. Ou comme une aide qu’elle apporte à une amie : veiller sur son frère alors qu’elle ne peut pas le faire elle-même. Ou encore… comme l’occasion de prendre l’avantage.

Elle emmène 6 chez elle. Dans la voiture, l’enfant lui dit :

_ 1 n’est plus là. Mais il va revenir. Il y a quelque chose dehors qui lui parle.

_ Dehors, tu veux dire là où est son corps ?

_ Oui.

_ Oh. Cool. Tant qu’on n’est que tous les deux, je vais te poser une question très importante. Est-ce que tu serais d’accord pour rester avec moi ?

_ Je veux retourner avec les autres Techs !

_ Oui, oui, je sais. Mais le grand est en train d’aller aider 2, et je ne crois pas que les autres puissent s’occuper de toi, si ? Ils sont où ?

_ J’ai pas le droit de le dire.

_ Tu peux aller avec eux ?

_ Je peux me débrouiller tout seul.

_ Tu ne préfère pas rester avec moi ? Je m’occuperai bien de toi, tu sais. Je ne dirai pas à l’Alliance où tu es. 2 voulait que vous vous évadiez. Tu serais évadé.

_ Et toi ? demande l’enfant avec colère. T’y gagne quoi ?

_ Hé bé… dis-moi, c’est courant les gosses de six ans qui réfléchissent aussi vite que toi ? Ou ton frangin est revenu en douce ?

6 hausse les épaules. Les compliments, il s’en moque.

_ J’y gagne, continue lentement Hindgam, j’y gagne… J’y gagne parce que d’autres y perdent… Tu sais, le Président et le Vice-président vous comptaient comme un instrument de pouvoir très puissant. L’armée et la SRAM voulait vous récupérer pour la même raison. Et si tu viens avec moi, tu n’aide aucun de mes ennemis et ils perdent beaucoup d’argent, de temps et d’énergie, qu’ils avaient investis pour toi.

6 ne répond rien et regarde par la fenêtre, apparemment concentré sur les feux des voitures qui slaloment dans les rues. Eve se demande si elle n’a pas surestimé ce gosse. Puis il répond :

_ Pourquoi tu dis que le président c’est ton ennemi ? Je croyais que c’était ton patron.

Hindgam sourit pour elle-même. Non, elle ne s’est pas trompée.

_ Justement… mais après c’est de la politique, c’est compliqué.

_ Je demanderai à 1.

_ On en discutera tous les trois quand il sera revenu, alors. Pour le moment je veux avoir ta réponse à toi.

_ Il y a le Réseau chez toi ?

_ Oui.

_ Alors je veux bien. En attendant que les autres reviennent me chercher et qu’on rentre au laboratoire avec les professeurs.

6 sourit en pensant au laboratoire et à un monde où tout serait rentré dans l’ordre. Généreusement il ajoute :

_ Et tu pourras venir nous voir là-bas.

_ C’est gentil.

Le reste du trajet se déroule en silence. Steven ne pose aucune question sur ce qui va lui arriver ensuite et Eve en est soulagé : ça lui évite de mentir. A peine sorti de la voiture, 6 plaque sa main contre une publicité tech pour mieux se connecter à son frère revenu.

_ Il dit que…

_ Chut ! On en parlera dans la maison.

Eve Hindgam est certaine qu’on ne peut pas l’espionner dans sa maison. Elle a été spécialement prévue pour la protéger de ce genre de risques. Elle entre et fais signe à 6 de la suivre jusqu’au salon et de s’assoir sur le canapé. Non-tech, le canapé. Aucun des objets de la pièce n’est tech, y compris les vêtements pourtant coûteux d’Hindgam. Mais le fil du Réseau est incrusté dans le mur de la pièce et 6 peut le toucher rien qu’en tendant le bras, ce qu’il fait immédiatement. Eve s’assoit avec grâce devant lui, s’allume une cigarette et dit en souriant :

_ Alors, comment on fait ? Je vous parle à tous les deux en même temps ou le grand prend la place du petit comme la dernière fois ?

_ Parlez, dit 6 avec le ton froid et l’expression méfiante de 1, on vous écoute tous les trois.

_ Trois ?

_ 4 nous a rejoins.

_ Bonjour 4.

L’enfant agite rapidement une main embarrassée, sans que Eve se sache s’il s’agit d’un salut de la part de ce – ou cette – 4ème Tech ou si 6 tente de remettre son esprit en ordre. Ça ne doit pas être facile pour lui de se faire habiter par deux personnes à la fois. Mais pour le moment, elle doit se concentrer sur l’aîné.

_ Je pense qu’il est temps de poser les masques et de vous proposer de s’allier.

_ Quels masques ?

_ En réalité, je ne travaille pas pour l’Alliance. Enfin, pas l’Alliance telle que vous la connaissez.

_ Vous êtes une espionne ?

Ce ton-là, tout excité par l’idée de se retrouver devant une authentique espionne sans paraitre effrayé par l’idée d’un complot, ce n’est pas la façon de parler de 6 ni de 1. Les yeux écarquillés et les gestes des mains non plus. Hindgam suppose donc qu’il s’agit de 4. Tout en se répétant que l’identité réelle de son interlocuteur n’a aucune importance puisqu’ils écoutent tous les trois.

_ Oui, en quelque sorte. L’Alliance ne peut utiliser que des organes officiels pour se défendre, des organes qui dépendent de la loi. Nous, nous ne dépondons pas de la loi. Nous luttons contre la toute-puissance de la SRAM.

_ Qui êtes-vous ?

C’est sans doute 1 qui parle. Il a l’air angoissé et une fois de plus se retient tout juste de ronger les ongles de 6.

_  Nous sommes simplement des gens qui tentons de nous défendre. 2 a prouvé qu’elle trouvait injuste le monopole de la SRAM et les fortunes qu’elle extorque aux gens simplement pour qu’ils aient le droit de vivre. Nous voulons lui demander, et vous demander à tous, de nous aider à lutter contre ces injustices.

_ Pourquoi vous la laissiez partir si vous la vouliez ?

_ Je préfère l’avoir comme alliée que comme prisonnière. C’est pareil pour tous les Techs. Vous seriez des alliés précieux.

_ Et les HR ?

_ Ce sont des terroristes. C’est malheureux, parce qu’ils ne sont pas responsable de ce qu’on leur a fait. Mais les relâcher serait trop dangereux.

_ Pas forcément. J’ai fabriqué un ordinateur tech pour des HR – même si je ne savais pas ce que ça voulait dire pour eux, je voulais juste du travail. Ils n’ont assassiné personne, que je sache.

_ Bien sûr, mais la situation est différente dans les Ghettos…

_ C’est l’horreur dans les Ghettos !

Retour des yeux écarquillés et des trop grands gestes : 4. Eve note qu’elle doit signaler que ce Tech a sans doute été en contact avec des gens d’un Ghetto. Mais lequel ? Enfin, ce n’est pas à elle de s’occuper de ça. Son job, c’est le contact. Et pour ça elle ne doit pas négliger leur volonté naïve de sauver le monde entier.

_ Je sais. La SRAM a pesé sur l’Alliance pour créer les Ghettos. Et pour de nombreuses autres décisions, disons… malheureuses. Elle a rendu le monde dépendant d’un besoin qu’elle a créé et qu’elle est la seule à pouvoir satisfaire.

Silence en face : 6 parait complètement éteint, signe d’une discussion très intense entre les trois esprits qui s’agitent sous son crâne. Elle ne sait pas qui parle pour déclarer :

_ Nous on peut vous dire comment ça marche la matière tech et les ordinateurs et le Réseau.

_ Vous savez quoi, au juste ?

_ On en sait autant que tous les scientifiques qui travaillaient dans le laboratoire. Ils ne savaient pas qu’on pouvait prendre des fichiers dans les ordinateurs techs et les mettre dans notre mémoire. Ils s’en sont aperçus quand on l’a fait, et personne ne peut les effacer maintenant. On sait fabriquer toutes les matières techs, même les vivantes.

_ Excellent ! Bon sang, pourquoi vous ne l’avez pas dit ?

_ Parce qu’on croyait que c’était évident pour tout le monde. Désolé.

_ Heu, non, c’est pas grave, c’est même très bien… Bon, ça va déjà faire perdre un avantage décisif à la SRAM. Et pour vos pouvoirs particuliers ? Se déplacer dans le Réseau, le piratage informatique et la maîtrise des armes techs ? Est-ce que ce vous acceptez de nous aider ?

A nouveau un silence : les Techs sont en pleine négociation. Puis disent :

_ Nous acceptons tant que nos missions sont bénéfiques. Et nous voulons voir exactement quel est le problème que nous allons résoudre et les conséquences de nos actes. Nous n’agirons pas en aveugle.

_ C’est d’accord.

_ Et les petits ne participeront pas à tout ça. Il leur fait une maison et un foyer stable.

_ On s’en occupe.

_ Bon. Parfait. Maintenant, je veux savoir pour qui vous travailler. Le nom de votre groupe. Vous avez forcément un nom !

_ C’est 1 qui me parle, non ?

_ Nous voulons tous savoir.

_ Donc c’est 1…

_ Alors ?

_ Alors tu connais déjà la personne pour qui je travaille. C’est quelqu’un qui a multiplié les tentatives de te convaincre de sa bonne foi. J’espère qu’à présent tu vas nous faire confiance.

_ Qui ?

_ Mr Edmund. »

3 et 5

Il y a peu de lumière dans la petite pièce lépreuse. Celle-ci est moins décrépite que celle qu’on a donnée à 3, mais il n’y a aucune fenêtre. Impossible de savoir où se trouve l’extérieur. Les deux fillettes pourraient aussi bien être dans une cave que dans un appartement censé dominer le paysage. Quoiqu’aucun des immeubles du Ghetto n’est assez grand pour permettre de voir au-delà des murailles. Histoire de ne pas donner des idées aux prisonniers…

Les deux enfants attendent en silence, chacune ruminant dans son coin, guettant le moment où Mok viendra. Et s’il ne vient pas… Et s’il ne porte plus le blouson tech… et si leur plan ne marche pas… et si elles sont blessées… et si elles sont tuées…

Et pourtant il faut qu’elles essaient.

Au bout de ce qui leur parait durer des heures, Mok remplace le gardien précédent. Il a un grand sourire charmeur et parait ravi de retrouver ses Princesses-Esprit qui vont le rendre riche. 5 lui répond par un grand sourire également. Elle et 3 sont ravies de retrouver leur billet pour la sortie.

Prête ? demande 5 à 3.

Vas-y ! répond 3 – car plus grande ou pas, il est évident pour les deux sœurs que c’est 5 qui va s’occuper de la partie ‘manipulation tech’ de leur plan.

5 se concentre et tire brusquement sur les deux manches du blouson, le transformant en camisole de force. Mok, stupéfait, en est encore à tenter de dégager ses bras quand 3 s’avance et lui prend son revolver. Après réflexion, elle le fouille rapidement et enlève un couteau de la jambe de son pantalon, une lame de rasoir de sa ceinture, deux chargeurs de ses poches et un tournevis effilé qui tenait en place une partie de la masse de ses cheveux. 5 siffle d’admiration à la vue de ce butin et confisque immédiatement le couteau et le revolver.

Ça va ? demande 3. Ne tire pas trop sur tes forces !

Aucun problème, je gère.

5 ne ressent aucune fatigue : elle a modifié le tissu pour que les manches s’agrippent aux flancs de la veste et Mok a beau gesticuler comme un damné, il ne peut pas s’en dépêtrer. Elle braque sa propre arme sur lui, tenant le couteau dans l’autre main, et dit :

« Ne crie pas.

Haletant, Mok finit par se calmer.

_ On va vous buter, dit-il en leur lançant un regard noir.

_ Si on meurt, tu meurs avec nous.

5 resserre le col du blouson jusqu’à ce que Mok commence à être étranglé. Elle le laisse suffoquer quelques secondes avant de laisser à nouveau l’air passer. Penché en avant, il prend de grandes goulées d’air le plus silencieusement possible. Puis il se redresse et leur dit avec un petit sourire narquois :

_ Si j’y passe avec vous et j’y passe avec Thune, je préfère crever avec Thune.

_ Mais il ne va pas nous tuer, dit froidement 3. Sans nous, pas d’évasion.

_ Il va vous foutre au trou…

_ Mok, dit 5, est-ce que tu préfère mourir ou nous aider ? Parce que si on te tue, on n’a qu’à utiliser nos pouvoirs pour faire pareil avec le suivant, et le suivant encore, et à la fin on arrivera bien à en trouver un qui va dire oui.

Mok ne dit rien. 3 déclare brusquement :

_ Victoria, donne-moi le couteau. Si tu lui tire dans la tête, ça va faire trop de bruit.

_ T’as le tournevis.

_ Si je lui plante dans la tempe, ça va durer des heures…

_ Oui, mais si tu l’égorges, il y aura du sang partout !

Hé, demande 5 qui commence à se poser des questions, on plaisante, hein ? On le tue pas pour de vrai !

En face, aucune réponse. Et le sang-froid avec lequel 3 joue son rôle – elle qui est si mauvaise menteuse – commence à donner le frisson à sa sœur. Finalement, la plus grande Tech consent à laisser 5 entrer en contact avec elle : bien sûr qu’on ne le tue pas. Même si j’aimerai bien, ce serait quelque chose de mal et c’est interdit.

De son coté, Mok ignore ce que signifient les mots ‘tempe’ et ‘égorges’, mais il a saisit le sens général. Il n’est pas le plus fanatique des combattants de Thunes et a jusqu’ici monté en grade en étant intelligent et capable de saisir les opportunités qui se présentent à lui. Il décide de collaborer.

_ C’est bon. Je vous suis. Mais ça va pas marcher votre truc, vous allez vous faire marave.

5 le libère, tout en le tenant en joue, tandis que 3 dit :

_ On a besoin que tu nous ramène deux capuchons noirs et des armes, de préférence des pistolets mitrailleurs et des fusils.

_ Trop gros pour vous.

_ Il y a des gosses plus petits que nous ici ! proteste 5 vexée.

_ Il faut que ça fasse beaucoup de dégâts, pas besoin d’être précis, ajoute 3.

_ Et si jamais tu nous double, rajoute 5, tu vas crever étranglé. Tout ce que tu vas faire, je le saurai. Et je pourrais serrer…

_ Ramène-nous aussi nos vêtements, dit 3.

_ Et reprend tes armes, dit 5. Elles ne te servent plus à rien contre nous.

Mok ramasse ses armes, défie les Techs une dernière fois du regard puis tourne les talons. Il frappe à la porte et crie « message pour Thunes ! » pour qu’on lui ouvre et qu’on le remplace. Personne ne remet en cause ce qu’il dit et personne ne l’accompagne pour vérifier qu’il va bien voir Thune. Et personne ne regarde ce qu’il y a dans le paquet qu’il ramène plus tard, soi-disant sur ordre de Thune. Aucun combattant n’est censé défier leur chef à tous.  Aussi Mok n’a aucun mal à ramener dans la cellule deux capuches noires, deux armes à feu et tous les vêtements techs sur lesquels il a pu remettre la main.

_ J’ai pas tout, se défend-il, les gars se sont servis.

_ On fera avec, dit 3 qui examine les armes.

Elle reconnait un antique MP5 trafiqué, mais l’autre a subit tellement de modifications que les deux sœurs ne l’ont pas en mémoire. Mais ça fera sans doute l’affaire. De son coté, 5 s’est emparée des vêtements et trie leurs composant par la pensée. A partir de tissu tech, elle peut créer une cellule-souche permettant de produire n’importe quel matériau tech, mais pour ça il faudrait qu’elle ait les bons codes chimiques pour la compléter et le temps nécessaire. Hors elle n’a ni l’un ni l’autre. Mais il suffit d’une cellule-souche pour créer une bombe T. Une toute petite, mais ce sera largement suffisant. A présent, elle hésite : doit-elle changer tous leurs vêtements en bombe T ou garder du tissu tech qui obéirait à ses pensées ? Elle préfère les bombes T. Dans la cohue qui régnera dehors, elles seront plus efficaces pour s’ouvrir un passage.

5 se concentre. Elle retrouve la cellule-souche de chaque pièce tech. Elle l’isole. Le reste du vêtement se recroqueville sur lui-même comme une feuille morte et tombe en poussière qui disparait. Une disparition qui passionnait les scientifiques du laboratoire, qui lui avait fait faire ce tour des centaines de fois. Facile.

Transformer la cellule-souche en bombe T, par contre, 5 ne l’a jamais fait elle-même, elle ne connait que la théorie. Mais elle est la meilleure dans ce domaine. L’idée, c’est d’inverser la cellule…

Là, ça lui demande bien plus d’efforts que prévu. Elle signale à 3 de s’occuper du blouson de Mok pendant qu’elle se concentre. La cellule résiste. C’est contre les lois physiques étranges qui régissent la matière tech. J’en ai besoin ! explose 5, furieuse et désespérée. La pensée et les violentes émotions associées heurtent la cellule et la font réagir. La bombe T se forme sans plus de difficulté.

5 ne prête pas particulièrement attention à ce caprice, elle a l’habitude que certains matériaux techs réagissent à certaines pensées qui n’ont apparemment rien à voir avec eux. Elle applique la même formule aux autres cellules-souches : ça marche. Les deux sœurs ont à présent six bombes T à leur disposition.

_ C’est par où la sortie ? demande 5 à Mok. En tout droit, sans les murs ni rien.

_ Là, répond Mok en désignant une direction du doigt.

La disparition des vêtements, sans que 5 ne les touche, l’a davantage ébranlé que sa capacité à manipuler le tissu tech à distance. Les deux filles l’ont cette fois laissé libre de ses mouvements et elles lui ont aussi laissé son tournevis et sa lame de rasoir, des moyens de défense dérisoires mais qui montrent bien qu’elles font tout à fait confiance à leur sortilège. Le garçon ne voit pas comment se sortir de ce piège.

5 lance sa bombe T dans la direction indiquée. Elle se déploie sur un mètre, se colle en cercle parfait sur le mur et en partie sur le plafond, et commence à se resserrer. Puis elle revient à l’état de bille, engloutissant le mur et le plafond. Des cris retentissent – des cris d’enfants, mais pas des cris d’horreur. Les combattants ne se laissent pas effrayer par si peu et sans l’interdiction sacré de Thunes, ils auraient déjà criblé de balle les occupants de la petite pièce. Leurs cris sont des appels. Ils préviennent les autres de se pousser. Il n’y a pas assez de place pour que tout le monde se batte autour du trou.

3 arrose de balles l’ouverture. Aucun combattant n’avait commis l’erreur de laisser sa tête à proximité mais elle blesse deux enfants trop impatients de se jeter dans la bataille.

Ça va pas, dit 5, on ne leur fait pas peur !

On va arranger ça. On sacrifie une bombe.

Sacrifier n’est peut-être pas un bon mot puisque la première bombe a effacé une partie en hauteur du mur. La deuxième permet un passage plus facile. Et cette fois les combattants ont bien vu ce qui se passait. Ils savent que c’est anormal. La bombe a touché le canon d’un fusil que l’un d’eux avait laissé dépasser par l’ouverture et elle a coupé le tube de métal selon une courbe parfaite. Oui, maintenant, les combattants commencent à avoir peur. Et quand 5 leur hurle de reculer s’ils ne veulent pas qu’elle leur lance la bombe sur eux, ils reculent. Un peu. Gardant leurs armes braqués sur les deux Techs et Mok qui se glissent par le trou et traversent la pièce. Déchirés entre l’ordre de Thune de ne pas faire du mal à celles qui vont leur ouvrir les Portes, l’interdiction absolue de les laisser s’enfuir et la peur d’être englouti par l’une des billes que les deux sœurs brandissent. La tension fait trembler les armes si redoutablement sûres en temps ordinaire. Il suffirait que l’un d’eux perde son sang-froid pour qu’il ne reste que de la bouillie de Tech – et de combattants. Beaucoup d’autres enfants sont entrés en entendant les cris et se gênent les uns les autres avec beaucoup d’exclamations et de jurons hauts en couleur. Ils ne voient pas ce qui se passe devant. Devant, les enfants sont silencieux. Menaçants. Hésitants. Mok  répète entre ses dents « Déconnez pas, déconnez pas… » mais il parait le dire davantage pour lui-même que pour les autres. Le mur en face est distant de dix mètres.

Les dix plus longs mètres de leur vie.

Dos à dos, 3 et 5 s’avancent, menaçant les plus proches avec les bombes T, et les plus lointains avec leurs pistolets mitrailleurs. Quelqu’un, quelque part, est parti chercher Thunes pour savoir ce qu’il faut faire. Que va faire Thunes ? Aura-t-il le message à temps ?

Brusquement 5 s’écrit :

_ JE SUIS LA PRINCESSE-ESPRIT, CHOISIE PAR LES ESPRITS ! ET CA C’EST MON POUVOIR !

Elle lance une nouvelle bombe sur le mur qui est effacé comme par magie. Et s’avance sans peur en criant :

_ DEGAGEZ ! JE PASSE !

Les combattants ne s’interposent pas. Les trois enfants disparaissent par le trou. Au-delà, un couloir sombre et désaffecté, plus loin encore, l’air libre.

Ils se mettent à courir.

Plusieurs combattants les poursuivent tandis que les autres murmurent, extasiés : « la princesse-esprit, la princesse-esprit, les esprits les ont envoyés… ». Puis un enfant s’écrit : « Elles vont ouvrir les portes ! ». Tous ceux qui restaient se mettent à courir à leur tour. Courir après les Techs ou courir prévenir les autres : un miracle se prépare ! Un vrai, un grand, un magnifique miracle ! La plus jeune Princesse-Esprit a déjà fait de la magie sous leurs yeux !

Pendant ce temps, la plus jeune Princesse-Esprit comme la plus âgée ne pensent qu’à leur survie. Elles avaient pensé disparaitre assez vite pour enfiler leurs capuches noires et disparaitre dans la masse des fidèles. Mais les combattants sont trop rapides et si la chasse les excite trop, ils vont tuer. Ils ont été dressés pour ça.

Mok aussi, qui a vite fait de choisir son camp. Dans cette histoire, il est un élément hautement sacrifiable aux yeux de Thunes. Pas à ses propres yeux. Il leur fait emprunter une impasse surmontée de hautes tourelles de déchets empilés, et demande à 3 son arme. Elle la lui cède en lui marmonnant qu’elle le surveille. Il tire sur les entassements qui s’écroulent, empêchant les combattants de les poursuivre jusqu’à ce qu’ils aient réussis à contourner l’obstacle.

Le garçon rend le MP5 à 3 avec un petit sourire satisfait et demande :

_ Et maintenant, on va où, patronne ?

_ Aux portes.

_ Suivez le guide. Mais je viens avec vous dehors !

_ Promis, dit 5. Ben quoi ? demande-t-elle à sa sœur en voyant son air étonné. Ce n’est plus le moment de discuter et 3 abandonne la discussion télépathique avec un haussement d’épaule. Les deux sœurs enfilent leurs capuches noires. Elles suivent Mok qui parvient sans mal à les guider par des chemins sûrs… jusqu’à ce qu’ils se retrouvent coincés, à cinq cent mètres des portes, séparés de la sortie par une véritable boucherie.

Une bataille à l’arme blanches et autres objets contondants. Les gens se massacrent à tour de bras et des gouttes de sang contaminé par la dixe volent dans les airs. Les combattants de Thunes, féroces gardiens des portes, portent des masques ou des tissus sur le visage et restent à leur place. Ils attendent que les autres aient fini de se battre pour achever les survivants et nettoyer le champ de bataille. Ils guettent tous ceux qui franchissent la limite et ne tirent que sur eux. Ils savent très bien que ce combat pourrait être un leurre chargé de les distraire, de les fatiguer ou simplement de leur faire épuiser leurs munitions. Ce ne serait pas la première fois qu’on leur fait ce genre de coup. Ils ont dû affronter de véritables batailles rangées plus tôt. Ils n’ont pas quitté leurs places. Rien ne leur fera quitter leurs places. A part Thune.

C’est du moins ce qu’explique Mok, fier de ses camarades. Pour la forme, il propose aux filles de se rendre, au cas où elles prendraient peur : il serait au moins récompensé de les avoir ramenées dans le doux bercail de Thunes. Mais elles n’ont pas peur. Presque pas.

_ On va y aller et se mettre avec les autres capuches noires, dit 5 qui espère contre toute attente qu’un meilleur plan va lui apparaitre brusquement.

_ Ça marchera pas, dit Mok. Ils se sentent. Vous êtes pas comme nous. Ils vont tirer. Et les autres vont vous buter.

_ On verra, dit calmement 3. Tu nous suis.

Elles s’avancent. 5 hésite à tirer sur le blouson de Mok pour le forcer à les suivre, mais il se met en marche de lui-même. Elles menacent les gens de leurs armes. Des gens qui sont bien au-delà de la peur. Une femme au visage à moitié dévoré par la maladie se jette sur elles, toutes dents dehors. 5 braque son arme vers elle, elle veut tirer, il faut qu’elle tire, pour se défendre, pour sauver 3, pour se sauver…

Le visage du soldat mort lui passe devant les yeux…

La femme explose.

Ebahie, 5 regarde sa main, son doigt qui ne touche pas la gâchette. C’est 3 qui lui fait lever les yeux. Postés tout autour, les combattants de Thunes sont là et font le ménage violemment. Thune a été prévenu et il a organisé ses forces. Pas besoin de courir après les fuyardes puisqu’il savait où elles allaient. A présent, ses enfants vont récupérer en douceur leurs Princesses-Esprits. Thune lui-même s’avance leur parler avec sa voix douce et ses yeux fous. Elles sont arrêtées. Tout près. Si près…

5 fait tomber sa capuche. Elle lâche son arme. Elle demande à l’un des soldats qui s’approche :

_ Et toi, tu crois en moi ?

Le soldat, qui est une soldate, hoche frénétiquement la tête.

_ Alors, pourquoi tu m’arrêtes ?

_ Thunes a…

_ Thunes ne peut pas ouvrir les portes. Il a besoin de nous. C’est nous qui avons la magie ! C’est nous les envoyées des esprits !

Le nombre d’enfants dans la place grossit de seconde en seconde. Tous les combattants de Thunes sont là. Tous les fidèles du Prophète. Tous ceux qui croient aux Princesses-Esprits. Tous ceux qui ne veulent pas qu’on leur fasse du mal. On leur a appris à croire en elles. A présent, certains placent davantage leur loyauté en Thunes qu’en ces petites filles. Mais d’autres, beaucoup d’autres, préfèrent croire à la magie.

5 voit les sourires et les yeux émerveillés, elle entend les murmures. Elle tente sa chance et ordonne :

_ Laissez-nous passer !

Les combattants prêts à obéir à Thune sont peu à peu poussés par les autres. Un chemin s’ouvre jusqu’aux portes. Mok pousse un juron, incapable de reconnaitre ses compagnons d’armes, égorgeurs ne croyant à rien et n’ayant confiance en personne. Mais si, ils croyaient, ces enfants privés de tout. Ils croyaient même avec une force infinie. Ils croyaient juste à l’impossible

5 et 3 arrivent devant les portes. 5 les caresse.

On reviendra tous les chercher. On viendra les sauver. Ils comptent sur nous. 5 envoie cette pensée à 3, sans force, sans heurt, juste une évidence. Si sa sœur n’est pas d’accord, 5 reviendra seule. Mais elle le fera. Sa détermination transparait. Et 3 l’approuve. Oui. Elles leurs doivent la vie.

_ ON REVIENDRA VOUS CHERCHER ! s’écrit 5. Ce n’est que là que les enfants comprennent que leurs Princesses-Esprits partent sans eux. Mais il est trop tard. Les deux sœurs entrouvrent les portes et se glissent entre les deux battants, suivies immédiatement par Mok. Puis elles les referment. Sans un bruit. Elles disparaissent de leur vie comme si elles n’avaient été qu’un rêve.

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jeudi 8 mai 2008

Les Techs, chapitre 6, première version

Chapitre 6

Contre-attaque

4

Les lourdes portes se referment derrière 4 dans un claquement sinistre. Le voilà seul. Il n’est plus coupé du Réseau mais il a laissé ses deux sœurs derrière lui, il a abandonné 5, sa complice de toujours. Il reste quelques instants le dos appuyé contre le porte sans parvenir à réaliser ce qu’il a fait, ce qu’il vient de faire…

Pourvu oh pourvu que tout aille bien.

Au bout d’un moment il tente de se convaincre de partir. Il doit bouger. Si 3 ou 5 étaient ici il y a belle lurette qu’elles auraient commencé à agir. Mais elles ne sont pas là. Il n’y a que lui. Et lui doute d’être capable de sauver qui que ce soit.

Il se plonge dans Réseau à la recherche de ses frères et sœurs. A peine plongé dans le courant d’or il se blinde, mais sa protection est insuffisante contre la tempête qui se déchaine en ce moment dans le Réseau. Il attrape de justesse un fil rouge, augmente son blindage et suit le fil à tâtons jusqu’à l’abri de la pieuvre. Elle tient bien le coup, une fois de plus le talent de 5 l’épate. A l’intérieur il retrouve 6 et 7.

Où sont 1 et 2 ? demande-t-il anxieusement. Il faut aller sauver 3 et 5 !

1 est avec Mr Edmund pour chercher les professeurs, lui signale 7 en lui envoyant le peu qu’elle sait sur ce mystérieux ravisseur.

2 est en train de parler avec des gens importants et d’espionner des fichiers en même temps, et moi ils m’ont renvoyé dans ma chambre, dit 6 en envoyant lui aussi les dernières informations recueillie.

4 s’écroule au sol. Tout ça fait trop pour lui, beaucoup trop. Et en plus il est l’ainé. Enfin, l’ainé des Techs disponibles. C’est à lui de savoir ce qu’il faut faire et de s’occuper des plus petits qui attendent son verdict.

Et 3 et 5 ? demandent les deux plus petits. 4 leur fait un rapide résumé de la situation. Ils sont moins inquiets que lui : 7 a une confiance absolue dans les capacités de ses sœurs et 6 pense que les plus grands vont les tirer d’affaire avant qu’elles n’aient de problèmes. Peu à peut l’ainé se calme. Il a été terrifié, aucun doute, et d’une certaine manière il l’est encore, mais il commence à prendre un peu de recul. A présent qu’il peut voir la situation par des yeux extérieurs, il réalise qu’il a encore du temps. Ses sœurs vont être ultra-protégées par Thune pendant au moins une semaine. Ça laisse le temps à 1 et 2 de trouver une solution. L’essentiel est que les filles obéissent bien gentiment à Thune, et malgré la haine de 3 et l’insubordination naturelle de 5, elles devraient comprendre où est leur intérêt…

Peu à peu le naturel optimiste du garçon reprend le dessus. Les battements affolés de son cœur se calment. Jusqu’à ce qu’on l’interpelle :

« Hé, le gosse ! Sors tout de suite d’ici, tu es dans une zone interdite !

4 met quelques secondes à réaliser que l’avertissement vient du monde matériel. Il ouvre les yeux. Il est toujours adossé à la porte et deux hommes armés le menacent. Encore une fois. L’enfant leur adresse un regard aussi épuisé que désespéré. Là, c’est vraiment trop pour lui. Qu’ils fassent ce qu’ils veulent. Il abandonne.

Les deux vigiles, qui avaient cru qu’il cherchait à toucher la porte interdite pour frimer devant ses copains, abaissent leurs armes et lui demande d’une voix plus douce :

_ Qu’est-ce que tu fais ici ? Tu es perdu ?

4 n’arrive pas à répondre. Une énorme boule s’est formée dans sa gorge et c’est à peine s’il peut respirer.

_ Où sont tes parents ?

Le petit garçon ne peut plus se retenir et se met à pleurer. Il ne sait même pas pourquoi. Il lui semblait pourtant que ça allait mieux. Les grands vont s’occuper de tout. 1 va retrouver les professeurs. Et lui-même est sorti du Ghetto. Pourtant il pleure, il pleure comme il n’avait encore jamais pleuré de sa vie, comme s’il tentait de se noyer dans ses propres larmes, comme si le chagrin qui s’est brutalement abattu sur ses épaules était le malheur du monde entier.

Ce n’est que la tension accumulée qui se décharge, mais il ne comprend pas pourquoi il se sent aussi mal, aussi misérable, et la peur s’ajoute : 4 se dit qu’il continuera de pleurer jusqu’à en mourir.

Il sent à peine que les vigiles l’entraînent. Il marche si lentement que l’un d’eux finit par le prendre dans ses bras et le porter jusqu’au poste de garde. Une fois arrivé 4 sent une petite voix résonner dans sa tête : c’est 6, qui a bravé le terrible courant du Réseau pour retrouver sa trace. Dès qu’il le sent 4 retrouve ses réflexes de grand frère et tisse un maillage protecteur autour de l’esprit de 6. Le petit l’a suivit parce qu’il était inquiet, et pour inquiéter l’imperturbable 6, il faut vraiment que son frère ait été dans un sale état. 4 tente d’expliquer que c’est la vue des fusils qui l’a perturbé. 6 ne fait pas attention aux idées qu’il transmet maladroitement et lui envoie des sentiments apaisants, tout son amour et sa confiance. 6 est trop petit encore pour parvenir à détacher la tristesse et la peur de son frère mais sa présence lui rappelle que c’est possible. 4 se met au travail. Il s’est laissé submerger, à présent il utilise les techniques qu’on lui a apprit pour reprendre le dessus. Tristesse et peur sont toujours présentes mais il peut les voir d’un peu plus loin sans se laisser étouffer par elles. Enfin, en se laissant un peu moins étouffer par elles.

C’est bon, dit-il à 6, je vais mieux. Retourne dans ton corps, le courant devrait empirer. Dit à 7 de faire pareil et vérifie qu’elle a une bonne protection. On se retrouve plus tard.

6 pompe un peu d’énergie tech à son frère pour renforcer son blindage et retourne à la pieuvre. 4 est fatigué mais fier de lui : il a su agir en ainé, il s’est occupé des plus petits. Le monde matériel a bien moins d’importance que ce rôle-là.

Dans le monde matériel, justement, il entend un des vigiles dire aux autres d’une voix affolée :

_ Putain regardez ça, il est sorti par les portes !

Immédiatement 4 entre dans le système des caméras de surveillance et efface sa sortie. Il ne sait pas comment trafiquer les images pour donner l’impression qu’il est venu par l’extérieur, il sabote donc tout ce qu’il peut pour que les données soient inutilisables. Les vigiles jurent en tentant de retrouver la scène. Le Tech retient son souffle. Jusqu’à ce que l’un d’entre eux déclare :

_ Laisse tomber, t’as dû rêver. Ou alors c’est le bug qui donne cette impression. Appelle un réparateur SRAM.

L’autre acquiesce. Ces employés dépendent de la ville, pas du B.A.G.N. ni de l’armée, et ils ne prennent pas leur rôle très au sérieux : il est impossible de sortir du Ghetto et leur tâche consiste à empêcher les opposants anti-ségrégation de s’approcher de trop près, point. Ils surveillent et appellent à l’aide les unités spéciales dès qu’il y a un problème. De l’avis général, ce poste est considéré comme une bonne planque.

A présent que 4 va mieux, les adultes hésitent à le signaler. Retrouver ses parents demanderait de fouiller dans les fichiers et de faire des rapports, c’est beaucoup pour un gosse qui a eu une grosse peur en voyant des armes et qui peut très bien rentrer tout seul maintenant. Une vigile vérifie qu’il sait bien où aller et comment rentrer, 4 n’a aucun mal à broder un mensonge convainquant, après quoi on le laisse partir.

L’enfant aimerait retourner au 10 Johnson Street, mais à présent que les membres de la petite communauté savent qu’ils sont des Techs, c’est trop risqué. Il décide donc de rendre une petite visite à Josh Mallone, l’acteur aimant les extraterrestres, en espérant qu’il soit mieux disposé.

3 et 5

3 est prisonnière dans une pièce aux murs lépreux empestant le rat et la moisissure. C’est pourtant une chambre très demandée parmi les combattants de Thune : elle a une fenêtre, et si le temps est beau on peut même voir le soleil entre midi et midi et demi. Pour le moment, tout ce que peut faire la jeune fille, c’est attendre. Les gardes se succèdent pour la surveiller, à chaque fois un dans la pièce et un derrière la porte, et changent toutes les heures. Thune sait qu’il vaut mieux confier à ses enfants une série de tâches courtes pour les maintenir occupés et concentrés. A présent que la sortie est en vue, il a augmenté le niveau de discipline pour éviter que ses troupes surexcitées ne sombrent dans l’anarchie.

L’enfant qui doit veiller à l’intérieur de la chambre est Mok. C’est la deuxième fois qu’il garde 3 et quelque chose dit à la jeune fille que ce n’est pas la dernière. Contrairement à d’autres combattants qui sont plutôt hostiles, Mok cache mal sa curiosité à l’égard du monde extérieur en général et de 3 en particulier. Il n’est pas loin de croire que tous les gens vivant hors du Ghetto sont des Techs. Il n’arrive d’ailleurs pas à comprendre ce que sont les matériaux techs, les Techs et encore moins le Réseau. 3 préfère limiter au maximum ses explications : elle préfère en savoir plus long que les autres, et si jamais elle doit immobiliser un gardien pour s’enfuir, ce ne sera pas dur de transformer le blouson tech que Mok porte fièrement en véritable camisole de force.

C’est l’heure où le timide rayon de soleil vient faire sa visite quotidienne. 3 s’est installée pour le recevoir dans le dos. Mok le regarde avec fascination.

« Tu ne vas jamais au soleil dehors ? demande 3 qui a du mal à comprendre ce manège.

_ Et si frangine, je suis un caïd, dehors j’y vais quand je veux !

_ Alors pourquoi tu le regardes comme si tu ne l’avais jamais vu ?

_ Ici il y a pas de tireurs, c’est cool.

3 hésite quelques instants, puis se lève et lui montre la place libre en disant :

_ Assied-toi là si tu veux.

_ Pourquoi ?

_ Moi, j’ai l’habitude du soleil, et sans tireurs.

Les tireurs ne sont venus que la nuit, pense-t-elle, mais elle n’en dit rien. Mok frime :

_ Nous on va prendre la ville et tu vas voir, on va tout avoir pour nous ! On a pas besoin de cadeaux.

_ Mais si vous y allez tous, tous les gens qui ici se tirent dessus vont continuer à se tirer dessus, non ?

_ Mais non ! Il y a aura plein de place, et de bouffe, et… des tas de trucs trop cool !

_ Non.

_ Si ! Thune l’a dit ! Et même toi t’as dit qu’il y avait plein de bouffe pour tout le monde !

_ Oui. Mais les gens continuent à se tirer dessus. Pourquoi tu crois qu’on est entré dans le Ghetto tous les trois ? On était en train de s’enfuir à cause des gens qui voulaient nous tuer.

_ Je te dis que non ! Connasse de menteuse ! s’écrit Mok en frappant 3.

La fille parvient à ne pas tomber sous l’impact et recule sagement. Elle préfère ne pas répliquer. D’abord parce que Mok porte un couteau et un revolver et qu’elle ne doute pas qu’il sache s’en servir – et sans hésitations inutiles. Ensuite parce que le garçon pleure. Presque pas, juste deux gouttes qui se forment au coin des yeux et qu’il efface d’un poing rageur, tout en la défiant du regard de dire quoi que ce soit. 3 fait bien attention à ne pas dire quoi que ce soit. Elle sait ce que ça fait de se prendre une réalité désagréable en pleine face. Elle se dit que l’enfant ne la croira pas tant qu’il n’aura pas vu de ses propres yeux la guerre du Ghetto mettre toute la ville à feu et à sang. Peut-être qu’à ce moment-là, en voyant toutes ces merveilles détruites avant même qu’il ait le temps de les découvrir, il comprendra que Thune ne se bat pas pour la liberté mais pour la vengeance. Et peut-être que même alors il continuera à suivre son chef aveuglément. Pourquoi pas ? Après tout, les gens de l’extérieur sont tous ses geôliers, ses ennemis, il serait normal qu’il ne leur accorde aucun crédit.

3 surveille Mok froidement. Lorsqu’il lui semble que le garçon s’est calmé, elle lui demande :

_ Est-ce que tu pourrais me rendre un service ?

_ Genre quoi ?

_ J’ai besoin de parler à ma sœur, ou de lui faire passer un message. Tu vas être de garde avec elle aussi, non ?

_ Elle est avec Thune. J’irais les protéger tous les deux tout à l’heure.

Le cœur de la jeune fille se serre en imaginant 5 avec le dangereux chef de gang, mais une fois de plus elle ne montre pas ce qu’elle ressent et continue :

_ Quand tu y seras, j’aurais besoin que tu lui donnes un message de ma part, sans que Thune ne le sache.

Mok éclate de rire.

_ Et puis quoi encore ? se moque-t-il.

_ Ce n’est pas dangereux, je veux juste qu’elle sache que je vais bien. Ce n’est pas contre Thune. On ne fait rien de mal.

_ Laisse tomber.

_ Qu’est-ce que tu voudrais en échange ?

_ T’as quoi ?

Bonne question. On a dépouillé 3 de tous ses précieux vêtements techs. Elle n’a rien sur elle qui soit monnayable. Il ne lui reste donc plus que le bluff :

_ Je peux te donner de l’argent quand on sera dehors. Beaucoup.

_ J’y crois pas.

_ Je t’ai expliqué pour les distributeurs de billets, non ? Il suffit d’avoir un code. Demande à Thune si tu ne me crois pas. Moi je te donne un code, toi tu donnes un papier à ma sœur. C’est pas compliqué.

_ Un papier ? D’où je sors un papier ?

_ Un bout de tissu, n’importe quoi sur lequel je peux écrire ! Du bois, du carton, quelque chose ! Ou un objet tech. Ça ça serait parfait.

_ Je vais réfléchir. » conclu Mok avant de parler d’autres choses. Ses yeux brillants de convoitise permettent à 3 tous les espoirs.

Pendant ce temps 5 court pour rester à la hauteur de Thune. Apparemment cet homme ne se repose jamais et il n’est jamais fatigué. Peut-être est-ce la joie de voir enfin le but de sa vie s’accomplir. Peut-être est-ce la prise régulière de ses petites pilules bleues. Quoiqu’il en soit, 5 commence à fatiguer derrière lui mais refuse obstinément de l’avouer. Chaque combattant de Thune se donne du mal pour se faire bien voir de leur chef et 5 est fermement décidée à se montrer aussi forte qu’eux, si ce n’est plus. Après tout elle est une Tech : elle est sensée être plus forte qu’eux de manière innée. Les autres enfants ont bien repéré son manège qui s’ajoute à son rang spécial d’élue des Esprits, et ils sont tous fous de jalousie. Thune est suprêmement indifférent à la tension qui monte, il est sûr de son emprise sur ses combattants et donc que sa précieuse Vicky ne risque rien.

Pour le moment, c’est le Prophète qui lui pose problème. L’homme a eu une nouvelle vision, ce qui est toujours bon pour les affaires. Mais elle contredit complètement les déclarations de Thune sur les Techs, et ça c’est mauvais. D’habitude l’esprit vif de Thune parvient à interpréter tous les flous des visions dans le sens qui l’arrange, mais cette fois-ci le Prophète a vu nettement les mauvais Esprits qui manipulent les Techs comme des marionnettes.

« Décris-moi exactement ces mauvais Esprits, demande une nouvelle fois Thune.

_ Ils étaient faits de noirceur, de charbon et de cendre ! Braises et souffre animaient leurs âmes en leur cœur reliés aux astres les plus funestes ! Par le sang de Mars coulant de leurs bras griffus…

_ Attend. Ils étaient noirs ?

_ Ils étaient noirs et ne l’étaient pas, car ils étaient et n’étaient pas…

_ Donc tu n’es pas sûr. Tu n’as pas bien vu.

_ J’ai fait plus que VOIR, s’énerve le Prophète, j’ai SU, le Soleil lui-même a gravé la certitude dans mon cœur !

_ La quoi ?

_ La certitude. Le savoir. Je sais, je suis certain, ils étaient le MAL !

_ Tous les trois ? Même Vicky ?

_ Oui !

_ Tu as su la certitude sur Vicky absolument ?

Tandis que Thune cherche à tâtons la faille du raisonnement au milieu des mots obscurs du Prophète, 5 trépigne à ses cotés. La religion des Esprits-Soleils lui a offert des solutions inespérées à ses problèmes de choix et une place privilégiée de sauveuse. A présent elle perd tout cela, elle est rejetée une fois de plus à cause de sa nature. Elle n’a jamais demandée à être une Tech et trouve injuste qu’on la punisse pour ça. Finalement elle explose :

_ C’est n’importe quoi ! C’est toi qui a dit que les Esprits étaient justes !

_ Vicky. » dit doucement Thune en la ramenant en arrière d’une poigne de fer. « Ferme-la.

_ Mais… mais c’est lui qui…

_ Prophète, ça ne va pas. Ce que tu dis ne va pas avec ce que tu as dit avant. Où est la vérité ?

_ Ma dernière vision dit que…

_ Peut-être que les mauvais Esprits t’ont embrouillés, Prophète. Il faut demander à la Mère. Comme ça on saura. Les enfants, préparez la cérémonie !

_ Ouais ! » s’exclame 5. Elle pointe sur le Prophète un index vengeur et s’exclame : « Et tu vas voir qu’on n’est pas des méchants, nous !

_ C’est réglé. » conclut Thune, et il ne viendrai à l’esprit de personne de remettre en cause sa parole. Lorsque Thune dit qu’une chose est réglée, il ne reste plus qu’à mettre de coté ses ressentiments et ses revendications et obéir. Le Prophète, bien que furieux de voir mettre ses visions en doute, ne prend même pas le risque de foudroyer Thune du regard. Il s’apprête à chercher son matériel pour la cérémonie quand son chef le retient par le bras et lui murmure à l’oreille : « Et je ne veux plus que tu parles de tes visions avant que je les connais moi.

_ Mais… proteste le Prophète, tu veux me censurer ?

_ Je vais te faire bien pire que ça si tu continue à semer le chaos. Les Esprits sont très compliqués à comprendre, mon ami. Il ne faut pas embrouiller la tête des enfants. Tu as compris ? »

Les enfants sont trop loin pour entendre ce que les deux adultes se disent mais ils voient bien que la discussion n’a d’amicale que les visages des protagonistes, et que c’est un véritable affrontement qui se joue sous leurs yeux. Leurs regards inquiets vont de l’un à l’autre. Finalement le Prophète hoche la tête et Thune le lâche en lui donnant une tape amicale sur l’épaule. Tous les combattants sont soulagés.

5 a une bien meilleure ouïe que les enfants normaux. Elle a tout entendu. Et elle est loin d’être soulagée.

1

Le Tech ouvre les yeux. La femme lui dit :

« A présent suivez-moi.

_ Où ?

_ Comme convenu.

_ Il n’y avait rien de convenu. On devait juste parler.

_ Vous parlerez là-bas.

_ On vient de me confier une mission, dit 1 en se levant. Et je la mènerai à bien.

Une fois debout il domine l’envoyée d’Edmund qui recule d’un pas et rapproche ses mains de sa ceinture – à présent 1 est sûr qu’elle est armée. Elle dit :

_ Je dois vous emmenez et ça serait bien mieux pour tout le monde ici que vous me suiviez sans faire d’histoires.

_ Téléphonez encore à je sais pas qui et dites-lui que je suis prêt à aller chercher les autres Techs. Nous viendrons tous. Ce sont les ordres qu’on vient de me transmettre.

La femme hésite. Elle ignore sans doute beaucoup de choses à propos des Techs, peut-être même leur nombre ou le fait qu’ils soient dispersés, en tout cas elle ne prend pas de risques et téléphone à nouveau. Elle est de plus en plus nerveuse : l’entrevue dans un lieu public était censée durer le moins possible et plus le temps passe plus le danger augmente.

Le téléphone toujours collé à l’oreille elle dit :

_ On vous demande de les prévenir par le Réseau et de venir immédiatement.

_ Dites-leur que c’est impossible. Ils ne se fieront pas à un simple message laissé dans le Réseau, n’importe qui aurait pu l’envoyer.

C’est un gros mensonge qui passe très bien : quelques minutes plus tard, l’agent d’Edmund raccroche, lui signale d’un signe de tête qu’il a quartier libre et dit :

_ Vous avez trois jours pour les rassembler et nous recontacter. On s’occupe des numéros 2 et 6. Si vous avez besoin d’aide, prévenez nous, nous avons tous intérêt à collaborer.

_ Pourquoi j’aurais besoin d’aide ?

_ Vous verrez. Au revoir. »

Mr Edmund a prévu d’aider 1 parce qu’il sait très bien que 3, 4 et 5 sont entrés dans le Ghetto. Il ignore encore que 4 en est sorti. Les membres de l’équipe chargés de retrouver les jeunes Techs a bien travaillé pour retrouver leur trace, mais dans le chaos des émeutes ils ont été incapables d’empêcher 5 d’atteindre l’estrade. Ils n’auraient d’ailleurs jamais imaginés qu’elle ferait une chose pareille. Plus tard ils sont parvenus à retrouver leur trace jusqu’à leur entrée dans le Ghetto, mais il était trop tard. Mr Edmund, furieux, a décidé que le temps de jouer était terminé. Plus question de surveillance à distance, chaque Tech allait gentiment revenir au bercail de gré ou de force. C’est uniquement à cause de cette délicate histoire de Ghetto qu’il laisse 1 aller sur place. Des gens le suivent encore et il semble bien obéir aux professeurs.

Du moins c’est que Mr Edmund explique patiemment à Mrs Tsrak, la directrice de la SRAM. Une raison officielle de ne pas lui remettre le Tech comme convenu. La femme n’est pas dupe mais ne dis rien. Elle enrage encore de voir Edmund lui damner le pion sur ces enfants qu’elle considère comme sa légitime propriété et ne croit pas un seul instant que son allié peu fiable soit vraiment incapable de les lui ramener.

Ses propres services de renseignement sont parvenus néanmoins à suffisamment infiltrer les équipes de Mr Edmund pour savoir où sont 3, 4 et 5. Envoyer des gens dans le Ghetto n’est pas tellement difficile pour elle. Trouver les bons enfants sans qu’ils soient blessés est nettement plus délicat. Elle a cependant décidé de faire passer la vitesse avant la préparation : en même temps qu’elle fait semblant d’accepter de laisser 1 retrouver son frère et ses sœurs, elle lance l’ordre de mission. Quels que soient les risques, elle veut arriver la première. Les Techs sont incontrolables et en savent beaucoup trop long, ils sont une menace pour son empire. S’il le faut, elle n’hésitera pas à les éliminer.

2 et 6

L’attentat a été perpétré par des HR. Il visait le président de l’Alliance.

Le fait que cet attentat ai raté est à peine abordé dans la vague de panique qui secoue tous les organes officiels et officieux de l’Alliance. L’impensable s’est produit et le chaos règne : chaque groupe ne fait soudainement plus confiance aux autres. Il y a eu piratage informatique par le Réseau, donc trahison. Chacun veut savoir qui l’a commise. Et le faire payer.

Le président lui-même prône le calme et une enquête approfondie pour trouver les responsables dans ses propres rangs : il sait que l’efficacité de tout le système est à deux doigts d’être compromise par la cavalcade générale. Mais envers les auteurs de l’attentat, il est bien décidé à ne pas faire le moindre quartier. Brisant le tabou qui empêche les organes officiels d’évoquer les HR dans les médias, il lance un grand discours improvisé où il appelle tous les citoyens – n’étant citoyens que les personnes possédant au moins un ordinateur tech -  à l’élimination pure et simple des non-citoyens. Plus tard ses attachés de presse transforment son émotion brute et ses paroles simples en une brillante démonstration comme quoi les HR vivent en parasites de la société et ne savent rien faire d’autre que de détruire. Il suffit de jouer sur certains mots-clés pour en faire les boucs émissaires de bien des malheurs de l’Alliance. La situation s’envenime rapidement, des amalgames se forment, certains accusent les HR d’avoir créé les Techs et sont persuadés que ce sont eux qui ont tenté de tuer le président.

2 et 6 sont invités à se joindre à une réunion du Conseil de Sécurité de l’Alliance, ou plutôt à être présent et à se taire. Ils sont présentés comme l’arme imparable qui permettra à l’Alliance de vaincre l’ennemi sournois. Les antiterroristes sont là aussi et triomphent : ils réclament une solution radicale depuis des années. La jeune fille a manœuvré le plus vite possible pour assister au Conseil et faire venir 6 : elle a compris que le plan qui va être proposé ici ne va pas lui plaire et veut pouvoir prendre des mesures immédiatement. Même si elle doute de pouvoir faire quoi que ce soit. Ce sont les dirigeants de tous les pays de l’Alliance qui siègent ici. Eux seuls ont le droit de vote, mais ils sont accompagnés d’une multitude de conseillers issus des plus grands organes gouvernementaux et des représentants de la SRAM. Ceux-ci, étrangement, sont les plus méfiants à l’égard des Techs.

La séance commence par un exposé précis concernant l’attentat. Il a causé bien moins de dégâts que celui que 2 a vu dans le métro, constate la Tech, il est pourtant présenté comme la pire attaque qui ait jamais été perpétrée contre l’Alliance. Andrew Burther, qui accompagne les deux Techs en tant que responsable, prend le temps de leur expliquer que la portée de l’attaque est très grande à cause de ses répercussions symboliques. On peut le voir comme ça. On peut aussi se dire que les gens ayant les moyens de se défendre fortement ont tendance à les utiliser quand ils sont attaqués eux, et à être raisonnables quand il s’agit de leurs voisins.

C’est le président Miller lui-même qui explique son projet :

« Il faut montrer que nous sommes un gouvernement fort et frapper un grand coup ! Les Ghettos HR sont des nids à terroristes qui ne peuvent être d’aucune utilité à l’Alliance ! Nous allons détruire ces rats ! »

Il s’emballe de plus en plus au fur et à mesure de son discours, négligeant les conseils qui pleuvent dans son oreillette. Finalement un regard à son vice-président l’arrête net : il sent que l’homme est prêt à intervenir et il ne tolérerait pas de se voir rabrouer devant le Conseil par un second trop ambitieux. Il reprend son calme et assène la déclaration qui le fera entrer dans l’Histoire :

« Nous allons lancer la bombe T sur chaque Ghetto de l’Alliance. C’est le seul moyen d’en finir. »

Le choc ébranle toute la salle puis très vite deux courants se démarquent et s’opposent : ceux qui approuvent et ceux qui refusent. Ceux qui approuvent sont de loin les plus nombreux. Leurs agents de communication assurent que si le plan est exécuté rapidement l’opinion publique devrait les suivre. C’est l’avantage de la bombe T : elle est propre.

La plupart des armes techs utilisent les mêmes propriétés que les armes traditionnelles, à l’exception de leurs matériaux. Mais pas les bombes techs. Celles-ci déploient de la matière tech à l’état brut sur une grande surface. Souple, impossible à détruire ni à entailler, cette matière enveloppe comme une peau chaque objet avec lequel elle est entrée en contact. Puis elle se resserre jusqu’au millième de la taille initiale de l’objet, le broyant inexorablement. Ces bombes constituent une impossibilité physique totale et bien des scientifiques donneraient leurs deux reins pour pouvoir les étudier – tandis que d’autres scientifiques réfutent purement et simplement leur existence. Ce sont des armes terrifiantes qui sont entrées dans l’imaginaire collectif sous le nom des ‘nettoyeuses’. C’est une explosion à l’envers qui effacerait tout ce qui a été construit par l’homme au lieu de le détruire, qui nierait l’existence de la cible. Après la bombe, il n’y a plus qu’à ramasser les balles de matière tech pour faire place nette. Comme si la cible n’avait jamais existée.

Les partisans de la bombe T argumentent également que le problème des Ghettos devient ingérable : au stade de haine absolue qu’ont contractés les habitants, les libérer reviendrait à condamner à mort d’honnêtes citoyens et au chaos la plupart des grandes villes, donc le système tout entier. Tandis que les garder enfermés signifie rester en permanence sous la menace de ces nids de terroristes.

Les opposants de la bombe T n’ont qu’un argument : l’humanité. Ils refusent de tuer gratuitement. L’un d’entre eux parle même de génocide.

Pour le président John Miller, il est évident qu’il ne s’agit que d’un combat contre un ennemi acharné. Il refuse de négliger leur meilleure chance de vaincre. Il lance le vote. La majorité l’emporte. La décision est prise.

« Nous lancerons la bombe T, déclare Miller.

_ Monsieur le Président, intervient un représentant des cellules antiterroristes, les piratages informatiques rendent cette opération très délicate, il faut l’effectuer le plus tôt possible !

_ De plus, ajoute un représentant de la SRAM, l’opinion publique sera de moins en moins favorable à cette solution, il faut profiter du courant favorable.

John Miller lève les deux mains dans un geste d’apaisement.

_ L’opération sera lancée dès demain. Et j’ai avec moi la meilleure des garanties contre les infiltrations et les piratages : les enfants Techs eux-mêmes s’occuperont du lancement de la bombe. Ainsi le calibrage sera parfait.

Une fois de plus le brouhaha envahie la si sérieuse salle du Conseil. Ce sera la première démonstration réelle de la puissance Tech et le président n’y va pas de main morte. 2 a traduit les négociations au fur et à mesure pour que 6 arrive à comprendre. Il lui a déjà dit que 3 et 5 sont dans un des Ghettos. Il se serre contre sa sœur. Il n’a pas peur. Il est persuadé qu’elle a une solution.

La jeune fille s’avance sur l’estrade sans qu’on cherche à l’en empêcher. Andrew Burther, interloqué, ne peut pas la rappeler à l’ordre sans donner une image d’incompétence et reste en arrière avec 6 qu’il tient fermement. 2 s’arrête devant le président Miller et se met au garde-à-vous. Elle déclare d’une voix forte :

_ Monsieur, nous acceptons de mener à bien cette opération. »

7

Sur la feuille s’entrecroisent des milliers de traits, de toutes les couleurs, aussi droits que s’ils avaient été tirés à la règle. Difficile de dire ce que ça représente. Quand Breda Johns, la nourrice de 7, lui demande ce qu’elle a dessiné, la petite fille répond simplement :

« Un pont.

_ C’est un pont que tu as déjà vu ?

_ Pas avec mes yeux. On va le construire.

_ Avec le jeune homme qui t’as déposée ici ?

_ Oui.

_ C’est bien. Vous aller le fabriquer avec quoi ?

_ Avec… je peux pas le dire.

_ D’accord. Peut-être que plus tard tu pourras m’expliquer.

_ Tu veux que je te montre ?

_ Oui, ça me ferait plaisir !

En entendant ça, Juliette va chercher les autres feuilles sur lesquelles elle dessine depuis des heures. Toutes reprennent ces traits droits de différentes couleurs, plus ou moins appuyés. A aucun moment la petite fille n’a hésité : un trait, un coup de crayon, sans réfléchir, sans s’y prendre à deux fois, sans corriger. A présent elle assemble les différentes feuilles. Breda a déjà vu des choses bien plus étranges sortir de l’esprit des enfants. Mais elle n’a jamais été aussi effrayée.

Chaque trait arrivant au bord d’une feuille est dans la parfaite continuité du trait de l’autre feuille. A présent qu’ils sont tous assemblés, l’œil parvient à distinguer un motif, un tourbillon abstrait qui fait écho dans le cœur de la femme, qui évoque une puissance démesurée et inhumaine.

_ C’est le bout du bas du pont, précise 7 fièrement.

_ Hé bé… tu as encore du travail pour tout dessiner !

_ C’est pas obligé que je dessine, précise la fillette. Mais c’est mieux. J’ai plus peur quand je dessine le pont. Je sais qu’on va y arriver. On sera tous ensembles.

_ Avec qui ?

_ Ben, avec les autres ! »

L’enfant se remet au travail. Breda l’observe encore un long moment. Juliette n’a jamais besoin de poser la nouvelle feuille à coté de celle qu’elle vient de terminer pour que les deux se joignent parfaitement. La nourrice se dit que la petite fille est sans doute une surdouée et que son travail est l’expression d’une équation mathématique. Elle sait que ça arrive. Elle a déjà été confrontée à des cas assez proches.

Mais jamais aucun ne lui a laissé une telle sensation de malaise.

4

Devant la luxueuse villa de l’acteur, 4 hésite. Il se sent un peu coupable d’avoir menti à Josh et se demande si celui-ci lui en voudra. Et, surtout, il a peur que Josh ne soit du même avis qu’une grande partie des citoyens de l’Alliance et le rejette. Bien sûr, lui utilise bien plus d’éléments techs que les habitants du 10 Johnson  Street, il y a donc plus de chances qu’il apprécie l’idée des Techs humains. Mais tout de même. 4 a peur et reste devant le portail un long moment.

Lorsqu’il réalise que différents systèmes d’alarmes tech se sont déclenchés, il ouvre la grille et fonce vers la maison pour avoir au moins une chance de s’expliquer avec Josh. Il ouvre la porte par la pensée et tombe nez-à-nez avec une femme portant un tablier qui hurle en le voyant. L’enfant crie à son tour puis lui passe sous le bras pour se glisser à l’intérieur. Il se connecte au système tech de la maison pour retrouver Josh Mallone. Ce n’est qu’à cet instant qu’il se dit que peut-être l’acteur n’est pas chez lui. Mais ce n’est pas le cas.

Il entre en trombe dans la chambre de Mallone alors qu’il est occupé à essayer un nouveau costume. La femme au tablier et un garde du corps courent à sa suite. Le garde du corps a sorti son revolver. Par réflexe, 4 se cache derrière l’acteur qui arrête les deux autres d’un geste de la main.

« C’est bon, c’est bon, insiste-t-il, je le connais.

_ Mais il est entré sans… et l’alarme a… mais c’est… bredouille la femme.

_ Je vous assure que c’est bon. Filez. Et éteignez-moi cette alarme !

_ Bien monsieur. » dit le garde du corps en entrainant l’autre.

Josh Mallone se retourne vers 4 qui lève vers de lui de grands yeux suppliants. Il est à nouveau au bord des larmes. Il a eut peur. Mais Josh lui adresse son plus grand sourire et le prend dans ses bras en disant :

« Tu es revenu ! Je n’arrive pas à le croire !

Par réflexe autant que par besoin 4 s’accroche à l’adulte de toutes ses forces. C’est encore mieux que l’accueil dont il rêvait. Josh se détache de l’enfant et le regarde, complètement émerveillé.

_ J’ai vu les informations, dit-il. C’est Victoria qui a lancé ce message, non ? Vicky. Un truc complètement fou, ça a saturé tout le Réseau.

_ Ou… oui, c’est elle. On lui a donné de l’énergie. C’est à cause des gens…

_ Et où sont Vicky et Nora ? Quel que soit leur vrai nom, d’ailleurs.

_ Elles sont dans le Ghetto ! C’est pour qu’il faut que je les sauve ! Mais je sais pas comment ! Il y a pas de Réseau là-bas ! Je peux rien faire ! J’ai peur ! Il y a Thune ! Et moi je suis parti tout seul ! Et…

_ Wow wow doucement mon grand, doucement… explique-moi tout ça depuis le début. Je vais t’aider. Bon sang, je serais ravi de t’aider ! Je suis tellement fier que tu sois revenu me voir moi !

_ Tu as été gentil. Et tu avais raison… les gens, les gens dehors, ils sont… ils sont…

Le petit garçon n’arrive pas à terminer sa phrase. Il voudrait dire que les gens sont dangereux, égoïstes, qu’ils n’offrent leur amitié que pour mieux trahir ensuite, qu’ils se haïssent les uns les autres et se torturent sans raison apparentes. C’est une réalité trop dure à admettre. Il conclut maladroitement :

_ … ils sont pas gentils.

_ Mon pauvre petit gars… ne t’inquiète pas, je vais t’aider. Mais il va falloir que tu m’explique pas mal de choses, parce que la télé ne dit que des bêtises et que j’ai l’impression que la dernière fois vous m’avez raconté pas mal de cracks.

_ Je suis désolé. C’était pour pas que tu sois triste. On arrivait pas à rester dans ta maison, il y a trop d’objets techs, au bout d’un moment ça nous rend un peu malade.

_ Il suffit de demander, on va s’installer dans une pièce sans objets techs, ma salle de méditation, aller viens.

_ Je peux avoir à manger aussi ?

_ Bien sûr, tout ce que tu veux.

L’homme et l’enfant s’apprêtent à sortir de la chambre de l’acteur quand le secrétaire de Josh frappe poliment à la porte restée ouverte :

_ Monsieur, dit-il, la police est là et demande le motif de l’alarme.

_ Bon sang, c’est vrai qu’elle est directement branchée sur le commissariat… bon, je vais leur expliquer que c’est rien. Marvel, amenez ce gosse dans ma salle de méditation et donnez tout ce qu’il veut à manger.

_ Il faut pas leur dire ! crie 4. Il faut dire à personne que je suis là !

_ Fais-moi confiance, répond Josh. Marvel, vous donnerez ensuite congé à tout le personnel, vous y compris, pour une durée indéterminée. Je vous rappellerai quand j’aurais besoin de vous. Bien sûr vous continuerez tous à toucher votre salaire.

_ Bien Monsieur. Je vous en pris, jeune homme, suivez-moi. »

Lorsque Josh Mallone le rejoint, 4 a eut le temps de remettre ses idées en place et il est prêt à expliquer vraiment ce qui se passe à son ami. Mais avant il précise bien :

« Il faut que tu me jure que tu vas garder le secret. Il y a des tas de gens qui… il faut pas… il faut surtout pas qu’ils nous retrouvent. Ce sont des menteurs. Il y en a qui travaillent avec la police et même avec les chefs de l’Alliance, les services secrets, tout ça quoi ! Il y en a qui veulent nous tuer ! Et les autres ils veulent nous enfermer alors c’est pas mieux.

_ Je te jure de garder le secret. Croix de bois, croix de fer, si je mens je vais en enfer.

4 regarde l’adulte avec des yeux ronds. Son éducation a été plutôt pauvre en formules rituelles et la plupart de celles qu’il utilisait avec 5 et les autres Techs étaient inventées sur le moment. Il finit par conclure que Josh doit être sincère. Surtout quand l’adulte ajoute :

_ Je te promets de te défendre quoi qu’il arrive. »

4 commence alors à lui raconter qui sont les Techs et ce qui leur est arrivé. Josh, qui gardait l’espoir que ces étranges enfants soient malgré tout des extraterrestres, est plutôt déçu mais comme l’excellent acteur qu’il est il ne le montre pas. L’histoire commence à ressembler à un mauvais film de science-fiction. A la fin, Mallone résume :

_ Donc, vous n’êtes pas des extra-terrestres.

_ Non. Mais on est pas des humains normaux. C’est presque pareil, non ?

_ Pas vraiment…

_ Chuis désolé, dit 4 en regardant ses mains.

L’enfant est sincère. Il sait ce que c’est d’avoir un rêve et il aurait vraiment aimé être celui que Josh attendait. L’acteur est touché par son désarroi et lui dit gentiment :

_ Mais non, ne t’en fais pas, ce n’est pas de ta faute… J’ai promis de t’aider et je t’aiderais. Fais-moi confiance. Enfin, je ne peux pas faire grand-chose, mais déjà considère cette maison comme la tienne. Et même si je n’ai pas le droit d’aller dans le Ghetto, j’ai de l’argent, et ça ça peut ouvrir un sacré paquet de portes. On va attendre que ton grand frère et ta grande sœur aient un plan, d’accord ?

_ D’accord.

_ Allons-y. D’ailleurs, tu préfères que je t’appelles Neil ou 5 ?

_ Moi c’est 4, le quatrième Techs, 5 c’est ma petite sœur qui est dans le Ghetto.

_ Désolé, je débarque dans votre histoire et je me mélange un peu les pinceaux.

_ C’est pas grave.

_ Je vais dire Neil alors.

_ Oui, c’est bien.»

4 regarde Josh avec adoration. Au moment où il désespérait, voilà qu’enfin la chance tourne en sa faveur. Josh Mallone incarne un sauveur à la perfection.

L’enfant ne se demande pas si l’apparence correspond à la réalité. Il est heureux.

1

1 avance au hasard dans les rues. Il s’en est plutôt bien sorti, à la réflexion. Maintenant, il n’a plus qu’à se connecter au Réseau et veiller à distance sur tout son petit monde, en attendant de rejoindre Sanx. Cette idée le terrifie autant qu’elle le fascine. Il aimerait demander à 2 plus de détails sur Sanx, sur ce qu’il lui a dit au moment de l’évasion, sur la façon dont il a réagit. Bien sûr ce n’est pas le moment. Elle a besoin de son aide, certainement pas de se concentrer sur ces questions superficielles.

Et même si elle avait le temps, il n’oserait pas lui demander. Il lui a caché l’importance que Sanx avait pour lui aussi longtemps qu’il l’a pu et elle en a été profondément blessée, il le sait et pourtant il ne parvient pas à changer d’attitude, il n’est pas prêt à faire savoir à sa sœur de ce qu’il ressent. Il n’est pas prêt à admettre lui-même qu’il le ressent.

Il lui faut environ une heure pour se décider. Il va commencer par voir si 2 a besoin d’aide ou d’énergie. Ensuite il cherchera où ont bien pu passer 3, 4 et 5, et trouver un moyen de se lancer à leur recherche s’ils n’ont pas réapparus. Enfin il ira voir comment vont 6 et 7. Il ne se fait pas vraiment de soucis pour eux, à part qu’ils doivent se sentir un peu seuls. Quand à 3, 4 et 5, il ne vient pas à l’esprit qu’ils puissent être réellement en danger : personne ne ferait de mal à des enfants tant qu’ils évitent de faire savoir qu’ils sont des Techs. Il ne réalise pas que dans le domaine de la discrétion 5 est définitivement grillée. Des années passées à ressentir ses frères et sœurs ont profondément ancré en lui la certitude qu’il le saurait s’il leur était arrivé un problème grave. Une certitude qui n’est pas tellement basée sur la réalité.

Debout sur le trottoir il ferme les yeux et plaque la main sur un panneau publicitaire tech plutôt bien relié au Réseau. Il prépare son esprit à affronter le courant quand il réalise que certaines voix, dans le monde extérieur, pourraient bien s’adresser à lui. Elles sont fortes. Et tendues. Ce qui est d’autant plus surprenant, se dit 1 en ouvrant les yeux, que les trois adolescents qui lui parlent se donnent l’air sûr d’eux et tranquilles. Mais on sent la tension dans leurs voix. Si on ajoute au tableau leurs petits sourires un peu cruels et leurs regards froids et méfiants, c’est… inquiétant.

1 tente de se repasser les répliques qu’il a manqué. Ils parlaient d’espace, non ? De territoire, peut-être ? Difficile à dire, il était complètement concentré sur autre chose. Il demande donc le plus poliment possible :

« Excusez-moi, je n’ai pas bien entendu, vous pouvez répéter ?

Celui qui était le plus près de lui recule en écartant les bras comme un coq monté sur ses ergots. Il clame à l’adresse de ses amis :

_ Non mais vous avez vu ça ? Vous avez vu comment il me cherche le nègre ?

Les deux autres approuvent, oui, 1 est sans aucun doute en train de chercher leur copain. Une fois sûr du soutient de ses troupes, le premier pousse le Tech en disant :

_ Tu veux que je t’explique comment ça marche ici ?

1 est plus grand et beaucoup plus fort que son adversaire et il ne bronche pas sous la bourrade. Il aimerait vraiment que l’autre lui explique comment ça marche (quelle que soit la chose désignée par ce ‘ça’) parce qu’il est vraiment largué, mais l’attitude des trois adolescents le pousse à ne pas poser la question. Ils se sont rapprochés. 1 remarque alors que l’un d’eux tient une batte de base-ball à la main.

Il décide de s’éloigner et de se connecter plus loin mais le premier adolescent l’attrape par son blouson et le retient en disant :

_ T’en vas pas comme ça petit pédé, on a pas finit tous les deux.

_ Ouais, renchérit un autre, file-nous ton fric si tu veux pas qu’on repeigne le trottoir avec ta tronche.

_ A moins qu’on te refasse le portrait quand même, intervient calmement le troisième. Elle me revient vraiment, vraiment pas, ta tronche. T’as eu tort de trainer loin de ton quartier, mec.

Le troisième a sortit un couteau de sa poche et menace le Tech. Il est sérieux. Les deux premiers jouent les caïds et se donnent l’air le plus impressionnant possible, le premier en tirant sur les vêtements de 1, le deuxième en agitant sa batte. Mais pas le troisième. Il n’aurait pas peur de passer à l’attaque. Et quand 1 commet l’erreur d’oser le regarder dans les yeux, il passe à l’attaque.

Un coup bas visant le ventre, le genre de coup qui n’est pas mortel mais qui fait horriblement mal. L’agresseur est rapide comme un serpent. Malheureusement pour lui, le Tech est plus rapide encore et lui attrape le poignet juste à temps. 1 tente de forcer l’adolescent au couteau à lâcher son arme tandis que de l’autre main il repousse violemment celui qui tenait ses vêtements. Celui-ci tombe à la renverse alors que l’autre se dégage et lui lance un coup de pied que 1 n’arrive pas à esquiver à temps. La douleur éclate dans son genou.

Autour d’eux, les passants continuent à passer, parfaitement indifférents à la bagarre. 1 ne comprend pas pourquoi il est invisible à leurs yeux. Il tente d’appeler à l’aide. Il ne sait même pas si les mots sont sortis de sa bouche. Les passants défilent dans toute leur distante froideur.

Sauf l’un d’eux qui intervient d’une voix vigoureuse :

« Police ! Tirez-vous d’ici !

1 entend le sifflement de la batte de base-ball derrière sa tête et esquive juste à temps pour ne pas se faire fracasser le crâne. La batte frappe son épaule dans un craquement sinistre. Cette fois il ne perd pas son temps à chercher à comprendre ce qui se passe, il se retourne et met ses cours de combat en pratique : d’un coup de pied il désarme son adversaire, de son bras valide il l’assomme d’un coup sur la nuque. Puis il se retourne pour faire face aux deux autres… qui se sont enfuis devant l’homme qui a dit police. 1 s’apprête à le remercier quand il remarque plusieurs détails. Cet homme n’est pas vêtu en policier. Ce n’est pas une plaque, mais une arme qu’il range à présent à sa ceinture. Cette arme est en métal classique et parait très sophistiquée. Et l’homme ne porte pas le moindre élément tech sur lui…

1 comprend que son sauveur est l’un des agents d’Edmund ou de la SRAM, quelqu’un sans doute chargé de s’occuper de lui. S’occuper de lui comment ? Il refuse d’attendre pour le découvrir. Il s’enfuit.

L’homme qui s’efforçait d’avoir l’air le moins redoutable possible comprend qu’il a été découvert. Il hésite à se lancer à la poursuite du Tech mais renonce. Il y a assez de monde sur le coup pour qu’il soit sûr que son équipe ne perde pas 1 d’une semelle ; il se demande juste comment il va pouvoir expliquer à ses chefs qu’il s’est laissé démasquer si facilement.

1 court sans se demander si l’homme qu’il a vu est à ses trousses, il sait que s’il y en a un il doit y en avoir d’autres. Il doit les semer. Et à New York, il a bien assez de moyens à sa portée pour y parvenir.

Il pirate le programme tech d’un taxi automatique à qui il fait croire qu’il part vers le sud. Il en prend un autre sur lequel il efface son image et impose celle d’une vieille femme. Ça ne suffira pas mais ça lui laisse le temps de souffler. Son genou lui fait très mal après sa course folle mais c’est surtout la douleur de son épaule qui est atroce. Il ne peut même effleurer le dossier de son siège sans la sentir le transpercer comme un poignard. Ou plutôt un sabre. Il se sent déchiré en deux.

Il a appris à se concentrer même dans les pires situations et réalise qu’il serait grand temps qu’il mette ses cours en pratique. Ses suiveurs ne lui voulaient pas de mal puisque personne ne l’a agressé. Ils se contentaient de le surveiller. Il faut donc qu’il leur fausse compagnie avant qu’ils ne se rendent compte qu’il a menti.

1 déploie son esprit dans le courant du Réseau…

Il ne se déploie pas entièrement, bien sûr. Le Tech veille à bien laisser intact la partie de son esprit qui est réellement lui. Depuis l’attentat contre le président les informations du Réseau s’agitent trop violemment pour prendre le moindre risque. Mais il lance de longs fils chacun chargé d’une instruction bien précise. Ces fils trouvent leur cible et s’y accrochent. A présent 1 est le marionnettiste d’un gigantesque pantin : le système automobile de la ville est son jouet.

Manipuler toutes les voitures serait trop complexe. Mais toutes les voitures disposent d’un système tech relié à des programmes chargés de régler la circulation. D’une pensée 1 dessine le flux de circulation et les machines se chargent gentiment de transformer ses rêves en réalité. Il dresse un barrage de voiture entre lui et ses poursuivants. Un seul n’est pas suffisant. Il trace méthodiquement un véritable labyrinthe qui rend impossible toute filature. Dans un tunnel, il change de taxi pour éviter d’être repéré par un hélicoptère ou un satellite. Puis il change la configuration du labyrinthe. Il est heureux à présent d’en connaitre par cœur, la douleur rend sa concentration de plus en plus difficile. Mais il doit faire tout ça. S’il se contentait de tracer un chemin, les hommes d’Edmund n’auraient aucun mal à retrouver sa trace.

La migraine n’est pas loin. Non, pas la migraine, mais une sensation proche. Ce n’est pas son énergie tech qui est maltraitée, c’est son énergie physique. Il s’épuise. Il va s’évanouir.

Il arrive devant l’immeuble de Sanx. Il fait entrer son véhicule dans le parking souterrain pour éviter de ressortir à l’air libre. L’immeuble est luxueux et bardé d’équipement tech. C’est facile pour 1 de s’ouvrir un chemin. Peut-être qu’on le retrouvera… mais ça sera trop tard… il préviendra Sanx de changer de cachette…

1 se tient au mur pour parvenir à franchir les derniers mètres. C’est dur. Très dur. Enfin il est arrivé.

Il ne frappe pas. Il ne sonne pas. D’une pensée il ouvre la porte. Et tombe à l’intérieur de l’appartement.

Sanx est là.

Il y a d’autres personnes, des fantômes qui n’ont aucune réalité pour 1, des spectres qui crient et le portent. Il ne leur accorde aucune importance. Sanx est là. Pâle sous son maquillage. Il est resté choqué un instant, une seconde, pas plus, puis a pris les choses en main pour qu’on ferme la porte et qu’on transporte le Tech à l’intérieur. L’un de ses amis présent est étudiant en médecine, il est d’office chargé de s’occuper de 1. Un autre ami proteste par peur de la police. Il est réduit au silence d’un seul mot, sans que Sanx ne lui fasse l’honneur de le regarder. Le jeune homme a pourtant peur lui aussi.

Le manche d’un couteau dépasse de l’épaule de 1 qui a perdu des flots de sang.

Sanx refuse d’envisager l’idée de l’abandonner à son sort.

L’étudiant en médecine ne perd pas de temps et commence à soigner le blessé. Les autres sont gentiment mais fermement mis à la porte par Sanx.

« Il va falloir l’emmener à l’hôpital, dit Leyman à Sanx. Il a perdu trop de sang et je n’ai pas de quoi le recoudre.

_ Pas l’hôpital, c’est trop dangereux. Tu ne connais personne qui fait de la médecine au black ?

_ Chirurgie esthétique, mais je ne sais pas si…

_ Ca ira. Appelle-les et dis-leur que je paierais. » dit Sanx d’une voix autoritaire. Tandis que l’étudiant s’exécute, il se penche vers 1 et lui murmure :

_ Hé, tu m’entends ? Tu es encore avec nous ?

1 l’entends. Mais il n’est pas sûr d’être avec lui. Sa voix lui parait si lointaine. Si étouffée. Et la douleur est trop grande.

Le Tech parvient à gémir quelque chose qui pourrait passer pour un ‘oui’ auprès d’un public indulgent.

_ C’est bien mon grand, l’encourage Sanx. On va te transfuser. Donne-moi ton groupe sanguin.

1 tente de répondre, échoue, se concentre sur ses cordes vocales, retente. Sa voix ressemble à un râle.

_ Pas de sang… je suis Tech…

_ Merde ! Comment on peut te soigner alors ?

_ J’ai… quoi ?

_ Un coup de couteau, tu as perdu du sang et on dirait bien que tu as quelques os pétés.

_ Il faut… re… fermer… le reste… se fait… tout seul… juste… attendre…

Sanx hésite puis rappelle Leyman.

_ Laisse tomber le chirurgien, tu vas juste le rafistoler avec ce qu’on a à bord.

_ Quoi ? Mais il va…

_ Ecoute, c’est compliqué, alors je t’expliquerais plus tard, d’accord ? Maintenant dis-moi de quoi tu as besoin. Je vais t’aider.

L’étudiant reste figé un moment puis se décide. Il ne connaissait même pas Sanx avant ce soir. On lui avait dit qu’il était spécial, et effectivement il l’est. Mais Leyman serait incapable de dire ce qu’il a qui lui donne une telle autorité. C’est quelque chose de plus compliqué que son apparence. Une manière d’être…

Il ne prend pas le temps de creuser le mystère et s’occupe de son mieux du blessé.

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