dimanche 31 août 2008

Entre Bois et Béton (suite) ****

Je m’étais jeté tête baissée dans le piège de la Reine, mais que dire du piège dans lequel je suis tombé ensuite ? Un piège d’autant plus impardonnable – d’autant plus crétin, en fait – que je me le suis tendu à moi-même.

J’avais une mission. J’avais un délai. J’avais un véritable lutin pour m’apprendre des sorts. J’avais une équipe de chercheurs enthousiastes dont l’un était même quasiment efficace. Et j’ai trouvé le moyen de m’engluer dans un cauchemar immonde, une toile d’araignée créée par mon propre stress, qui m’empêchait de réfléchir et donc de trouver la bonne solution. Ce temps qui m’était si précieux, je le gaspillais avec affolement. Je m’étais coincé de manière à le gaspiller.

Déjà, j’avais si bien su entourlouper mes parents que j’avais Carillon en permanence collé à mes basques. L’histoire que j’avais bricolée était pourtant cousue de fil blanc. Mais lorsque ce gnome m’avait dit qu’il pourrait imiter une autre voix humaine, il ne m’avait pas prévenu qu’il était capable de prendre une voix à fendre le cœur et faire pleurer dans les chaumières, une voix frêle de femme épuisée et effrayée qui retient courageusement ses larmes. Pour une fois Carillon avait deviné exactement ce que j’avais en tête. Ce qui m’a bien sûr fait poser la question : et s’il était toujours capable de comprendre ce que je veux mais qu’il ne le fasse pas ? Et dans ce cas, quel serait son but ? M’obliger à me surpasser ? M’égarer ? Me rendre dingue ?

Quoi qu’il en soit, cet après-midi là, il a été absolument parfait. On a appelé ma mère au travail, mais sur son téléphone personnel :

« Allô ? a-t-elle répond sèchement.

Elle n’aime pas qu’on la dérange. Mais Carillon l’a adoucie – et alarmée – en prenant cette voix de femme en détresse :

_ Bonjour, je suis la mère de Marc. Il est venu chez vous cette nuit…

_ Ah, oui, bien sûr, enchantée ! Mon fils m’a dit que vous aviez quelques… soucis, pour…

_ Je vous remercie d’avoir pris soin de lui. J’ai tellement besoin d’aide !

_ Oh, j’aimerai beaucoup faire quelque chose pour vous, mais vous pensez vraiment que…

_ Je ne peux plus… J’en ai encore trois autres, des petits… Mais j’ai si peur de ne pas pouvoir m’en occuper… Je suis… malade, vous comprenez… Et mon ami… je n’arrive pas à le quitter… je n’en ai pas la force…

_ Je suis vraiment désolée.

Je sentais bien le malaise de ma mère et je savais qu’elle était sincère en disant ça. C’est quelqu’un de gentil. Même si je savais bien qu’en même temps, égoïstement, elle aurait préféré ne pas être mêlée à cette histoire et ignorer que des choses pareilles peuvent arriver. Surtout à des gamins. Elle avait du mal à compatir aux malheurs de Marc – laid, moqueur, insolent et vaguement inquiétant – mais des petits enfants inconnus maltraités, ça lui brisait le cœur à tous les coups. C’est pour ça que j’avais rajouté des petits frères et sœurs dans le scénario.

Carillon a continué dans le pathos :

_ Je vais les confier à ma sœur. Mais trois jeunes enfants, ça fait déjà beaucoup. Elle ne peut pas prendre Marc. Je vais devoir le garder à la maison. Mais quand je me dispute avec… il me défend, vous comprenez, et alors…

_ Ecoutez, nous avons de la place et nous pouvons le garder quelques jours, le temps que les choses se tassent. Après tout, c’est un ami de Matthieu, et c’est lui qui l’a invité. »

C’est ainsi que mes parents ont adoptés un gnome. Et que le piège s’est resserré un peu plus sur moi. Carillon mangeait à notre table, dormait dans ma chambre, me surveillait quand je me brossais les dents… Avec lui, impossible d’oublier mon devoir et de me reposer ne serait-ce qu’un quart d’heure, un pauvre malheureux quart d’heure de pause. Il ne me laissait tranquille que lorsqu’il devait passer pour un adolescent normal – quoique très très perturbé – et je savourais les repas et toutes les activités communes comme des moments précieux où je pouvais laisser aller mon esprit épuisé. Je ne pouvais pas envouter mes propres parents sans en ressentir les effets moi-même et j’étais bien content d’avoir cette excuse à donner à Carillon, de plus en plus tyrannique.

Car toutes les nuits, sur ses indications, je tentais des sortilèges dans ma chambre, tous plus farfelus les uns que les autres, qui soit ne donnaient rien, soit avaient des résultats très surprenants et parfaitement inutiles. Ainsi j’illuminais pendant une bonne heure tous les lys des environs – mais bien sûr pas la moindre petite fille. Des dizaines d’oiseaux sont venus les uns après les autres me faire des rapports sans doute très intéressants mais dans une langue que je ne suis jamais parvenue à déchiffrer – et que Carillon n’a jamais réussi à me traduire. Tous les espaces un peu terreux de mon quartier se sont recouverts d’herbe et de pousses d’arbres. Une gamine de mon immeuble, qui n’avait rien à voir avec Lys ni avec les elfes, descendit en transe jusqu’à mon appartement et resta assise par terre dans ma chambre jusqu’à ce que le soleil se lève, dans un silence qui m’a fait croire que je l’avais rendu folle par accident. Au final, j’avais assez de résultats pour savoir que j’arrivais à faire de la magie, sans comprendre comment ni pourquoi je n’obtenais pas ce que je désirais, et je persévérais chaque nuit.

Quand à la journée, j’avais réussi à convaincre ma CPE d’accepter  de me dispenser pour un mois. J’avais signé le billet de maladie de ma main mais un bon coup d’hypnose suffit à le rendre crédible. Les membres du club se relayaient pour me tenir au courant de leurs avancées. Ils avaient adoptés Carillon et s’étaient mis dans la tête qu’il était schizophrène et donc un médium puissant. Ils croyaient que ses paroles mystérieuses étaient des codes qui nous ouvriraient la porte du Royaume et passer des heures à tenter de les déchiffrer, même si je leur répétais que ça n’avait aucune importance. Aucun d’entre eux n’aurai accepté que j’abandonne, et aucun ne se faisait le moindre souci pour moi, alors que je passais mes jours à somnoler sur le matelas ou à taxer des ingrédients bizarres – j’ai cherché en vain un serpent corail et des crânes d’ébène – dans les magasins du coin. J’étais leur chef mais ils n’écoutaient mes ordres que lorsqu’ils cadraient avec ce qu’ils attendaient de moi.

J’ai tenu dix jours ainsi. Je ne savais plus si j’étais fou ou magicien. La fatigue me grillait les neurones tout en développant mes pouvoirs. Je me concentrais pendant des heures sur des détails insignifiants ou sur des pistes qui ne menaient nulle part, laissant l’essentiel m’échapper, sentant au fond de moi que la solution était toute proche mais incapable de l’attraper. Toujours aucune trace de Lys. Toujours aucun moyen de la retrouver. Et l’échéance s’approchait.

Ce qui a changé, ce matin du onzième jour, ça n’a pas été un éclair de génie subite ni la mort de mon dernier neurone, ça a été l’arrivé du sauveur, celui qui sait toujours tout mieux que tout le monde et qui ne laisse jamais un ami dans la détresse. Vous l’avez reconnu si vous êtes attentifs à mon histoire : c’était Matt, bien sûr. Et si vous avez senti une légère amertume dans ma façon de le présenter, ce n’est qu’un peu de jalousie en comparant son sauvetage à point nommé à mes erreurs ridicules et mon agitation stérile.

Je l’ai entendu arriver dans la cave aux cris de protestation d’Eddy et d’Isabelle. Tous les membres du club à part moi détestaient Matt, il le savait et en temps normal le respectait. Mais je l’inquiétais suffisamment pour qu’il ait décidé de forcer l’entrée. J’étais en train de lire des photocopies d’un vieux livre de légendes, ce qui était très laborieux lorsque j’avais abusé de la télépathie, c'est-à-dire tout le temps ; j’ai mis un moment avant de réaliser ce qui se passait, pourquoi les insultes fusaient, et surtout pourquoi j’entendais mon nom si souvent dans leur dispute. Il les accusait plus ou moins de vouloir me tuer, eux répondaient qu’il ne pouvait pas comprendre et qu’il fallait me laisser faire mon travail. Lorsque je les ai rejoins, Eddy a tenté de m’empêcher d’avancer et j’étais assez désorienté pour le laisser faire. Je regardais Matt par-dessus les autres sans savoir quoi faire. J’avais l’impression de regarder la scène sans être réellement présent, je me souvenais que tous ces gens étaient importants pour moi mais je ne savais plus trop pourquoi. Je ne comprenais pas pourquoi Matt me regardais avec peur. Ce n’est que plus tard que j’ai compris qu’il n’avait pas peur de moi, mais pour moi. Je ne devais pas être beau à voir.

Il savait parfaitement ce qu’il venait faire ici et mon allure de camé ne l’a pas déstabilisé longtemps, au contraire. Il a repoussé les filles avec délicatesse et les garçons plus brutalement, il m’a pris par le bras et m’a dit :

« Viens. On s’en va. 

J’ai laissé passer un certain temps avant de réaliser ce qu’il me disait et de répondre :

_ Je peux pas. J’ai du boulot.

_ Tu pourras le faire chez moi.

_ Il faut qu’il vienne avec moi. Marc.

_ Il ne peut pas t’attendre ici ?

_ Non, non, surtout pas ! J’ai besoin de lui !

_ Ok. Marc vient avec nous. J’ai parlé à tes parents et à ma mère, tu viens dormir chez moi.

_ Que dalle ! a crié Alexia. T’as pas intérêt à toucher à Matthieu !

_ Matthieu, a continué Matt, s’il te plait viens avec moi. Je ne sais pas ce que tu es en train de faire mais ça te déglingue. Je t’oblige pas à me raconter si t’as pas envie mais je vais t’aider. Dis-moi juste quoi faire. Reste pas comme ça. On dirait que tu es en train de crever.

J’étais en train de crever et je le savais. J’ai dit oui et je l’ai suivi. Les autres me regardaient comme si je les abandonnais. J’ai baissé les yeux. Alexia m’a attrapé par l’épaule – elle serrait si fort que ses ongles ont traversé mon tee-shirt – et m’a grondé à l’oreille :

_ T’as intérêt à revenir.

_ Je continue à chercher. Je vais juste…

Je n’ai pas réussi à finir. Je ne savais pas ce que j’allais faire. Je faisais confiance à Matt, point. Et je ne leur faisais pas confiance à eux. Ils étaient en adoration devant mes pouvoirs, cette fabuleuse magie dans laquelle ils avaient cru si longtemps avant de la voir de leurs yeux. Ils se moquaient bien qu’elle me fasse du mal tant que je continuais à la maîtriser pour eux.

Nous sommes partis avec un Carillon inhabituellement silencieux. Durant tout le trajet jusqu’à chez Matt j’ai esquivé ses questions en tentant vaguement de le rassurer. Non, je ne me droguais pas, je n’étais pas entré dans un gang, je ne faisais – presque – rien d’illégal, je n’avais pas été violé ni tabassé, je n’étais – presque – pas fou… Brusquement je lui ai parlé de Lys. Je lui ai expliqué que je cherchais une gamine qui avait été enlevée à sa mère, une enfant dont je ne savais rien à part qu’elle était sans doute bizarre. « Bizarre comme toi ? » m’a demandé Matt très sérieusement. J’ai réfléchi sans trouver davantage de réponse qu’auparavant, puis j’ai fini par dire « Sans doute plus. ». Je sentais la solution plus proche que jamais et une fois de plus je n’ai pas réussi à l’attraper. Trop de fatigue.

Ça faisait longtemps que je n’avais pas été chez Matt et ça m’a bizarrement ému de voir que rien n’avait changé. Tout était calme et lumineux, avec un air de jazz oublié sur la chaine par la mère de Matt quand elle était partie travailler. Elle faisait souvent ça. Je n’aimais pas particulièrement ce genre de musique mais elle m’était si familière que j’en aurai pleuré. Je me sentais enfin en sécurité.

« Ma mère rentrera tard, m’informe Matt, on est tranquille.

_ Elle sait que tu es pas au bahut ?

_ Elle sait. Je lui ai dit que j’avais la trouille que tu sois embringué dans une secte et qu’il fallait vraiment que je te parle.

La mère de Matt lui laissait beaucoup de liberté et lui faisait confiance – avec raison. Et je le connaissais assez pour savoir qu’il n’avait pas vraiment menti. C’était sans doute une hypothèse vraisemblable à ses yeux. J’ai tenté de me justifier :

_ C’est pas une secte.

_ C’était plus simple de dire comme ça. C’est quoi en vrai ?

_ C’est…

J’ai hésité. Je devais bien admettre que j’avais besoin d’aide – et que j’en trouverai difficilement une meilleure que la sienne. Pourtant je rechignais encore. Je me raccrochais à mes secrets comme si c’étaient des trésors. J’ai levé la main et je lui ai dit :

_ J’ai besoin de dormir. Je suis crevé. Tu peux me réveiller dans une heure ? Je te raconterai tout après.

J’ai bien vu qu’il était déçu – et toujours un peu inquiet – mais il a dit :

_ Une heure, pas de problème. Ça suffira ?

_ Il faut. J’ai du boulot. Et j’ai pas de temps. C’est ça qui me tue, j’ai pas le temps… Faut absolument que tu me réveilles dans une heure. Reste avec Car… avec Marc, fait pas gaffe à ce qu’il dit, mais surveille-le, faut pas qu’il se barre... »

Il a hoché la tête et m’a laissé me poser sur son lit. Je me suis endormi immédiatement.

Je me suis réveillé de moi-même, l’esprit plus clair que je ne l’avais jamais été depuis cette fameuse nuit. Je commençais même à croire que j’allais finir par y arriver. C’est avec le sourire que je me suis levé et que j’ai regardé l’heure à ma montre. J’étais dans les temps. A part que, dans le petit carré réservé à la date, le chiffre ne correspondait plus.

Matt m’avait laissé dormir plus de 24 heures.

Une fureur volcanique m’a envahi. Je ne me rendais pas compte qu’il avait voulu bien faire – et qu’il avait bien fait, c’était la chose dont j’avais le plus besoin pour me remettre les idées en place. Tout ce qui comptait, c’est qu’il ne m’avait pas écouté. Il avait joué à monsieur je-sais-tout-mieux-que-tout-le-monde une fois de trop. Il m’avait volé un jour de mon précieux délai.

J’ai ouvert toutes les portes en criant « Matt ! Putain t’es où !

Il était dans la cuisine, avec Carillon. Il avait même réussi à laver Carillon et à lui trouver des vêtements à sa taille. Je l’ai détesté encore davantage. J’ai hurlé :

_ Matt ! Tu m’as laissé dormir un jour entier, bordel !

_ Tu en avais besoin.

Il se justifiait avec calme, partant du principe que je le comprendrais comme toujours. Et bien non, ce jour-là, je n’ai pas compris. J’ai continué à hurler :

_ Tu comprends rien ! Tu peux rien comprendre ! T’écoute pas ce que je te dis ! Tu dis que tu veux comprendre et t’écoutes pas ! Putain, je t’avais dis que j’avais pas le temps ! PAS LE TEMPS ! PAS ! LE ! TEMPS !

_ Il m’a dit que tu avais encore dix-neuf jours, a dit Matt en me désignant Carillon. Tu vas y arriver. Il dit que tu vas trouver facilement si tu cherche la fille entre deux mondes. Entre chien et loup, entre bois et béton, entre lune et soleil, je pense que pour toi ça a un sens, mais t’as le temps…

Je suis resté bloqué quelques secondes, sous le choc de la révélation. C’était ça cette saloperie de solution que je cherchais partout en vain, enfin je savais comment réussir et échapper à la Reine ! Mais plus que le soulagement, c’était la rage que je ressentais. Une vieille rage froide qui remplaçait ma colère brûlante.

C’est Matt qui avait trouvé, Matt qui avait su poser la bonne question à Carillon. Une fois de plus. Une fois de trop. Il ne savait même pas de quoi il parlait. Et il avait raison.

Je lui ai dit d’un ton calme :

_ Tu ne sais rien. Tu crois que j’ai besoin de toi, mais c’est faux. Je me débrouille cent fois mieux quand tu ne te mêle pas de ma vie. J’en ai marre de toi. J’en ai marre que tu prennes sans arrêt ma place. Fous-moi la paix.

J’avais sans doute l’air sérieux, l’air d’avoir longuement réfléchi à ce que je disais, pour que Matt soit aussi choqué. Il a baissé la tête et n’a rien dit. Peut-être qu’il a marmonné un « désolé ». Peut-être que je l’ai imaginé.

J’ai pris Carillon par l’épaule et nous sommes partis.

Le gnome n’avait pas du tout l’air de regretter de m’avoir fait tourner en bourrique pendant si longtemps et aujourd’hui encore je ne sais pas s’il s’est rendu compte que je galérais autant. Il était juste ravi de prendre un peu l’air. J’avais décidé de marcher pour mettre mes idées en place. Je ne cherchais pas particulièrement des arbres, pourtant mes pas m’ont conduit droit au plus grand parc de Mayeur. L’endroit idéal.

Tandis que Carillon courait après les pigeons et grimpait dans les arbres, j’ai revu les derniers points qui me manquaient. Jusqu’à présent, je m’étais concentré sur les ‘kidnappeurs’ ou sur des adultes qui auraient pu remarquer des particularités chez cette Lys. Alors que c’était elle la plus remarquable et de loin la plus facile à repérer : à moitié humaine et à moitié elfe. Peu importait – d’après les légendes que j’avais péniblement réussi à récolter – qu’elle soit née parmi les fées ou qui étaient ses parents, les lois de l’hérédité selon la magie sont différentes de celles de la génétique. Elle était à cheval entre les deux mondes et son esprit devait être à cheval entre celui d’un humain et celui d’une fée. Elle devait être attirée par les arbres. Et où est-ce qu’on emmène une petite fille qui aime les arbres quand on habite Mayeur ? Dans ce parc là, toujours. Je n’avais qu’à guetter sa venue – et si ce n’était pas pour aujourd’hui, ça serait pour le lendemain dimanche, ou un après-midi après l’école, bientôt dans tous les cas. Je savais que je la reconnaitrai immédiatement. Et à présent que j’avais une véritable piste, Satan en personne ne m’aurait pas fait décoller de mon banc.

Je n’ai pas eu si longtemps à attendre, quelques heures qui ont filé comme le vent, dans le double soulagement d’être prêt de réussir et d’avoir enfin dormi autant que j’avais besoin. Et elle est arrivée.

Lys avait sept ans, cette première fois que je l’ai vu, et même si elle n’était pas aussi belle que sa mère, il était difficile de ne pas voir en elle une Princesse-fée. Certains me diraient que toutes les petites filles ressemblent à ça, mais Lys était plus aérienne, plus irréelle ; elle paraissait avoir été dessinée en deux coups de pinceau dans le paysage et il était presque étonnant de lui voir une ombre et de voir l’empreinte de ses pas sur le sol. Elle irradiait la beauté et le charme, pourtant si on y réfléchissait, il était difficile de dire en quoi étaient si magnifiques ses yeux trop grands et son visage en triangle. Elle portait une jupe rose avec des fraises et ses parents lui avaient fait une queue de cheval, comme à n’importe quelle petite fille humaine. Sa mère adoptive la tenait par la main et elle suivait en trainant les pieds. Son père adoptif marchait à leur coté en parlant avec animation. Ils l’appelaient Elise.

Aucun des trois ne m’a prêté attention jusqu’à ce que je vérifie ce que je savais déjà et que j’entre dans l’esprit de Lys. Il était tel que je m’y attendais : hybride et brillant. Ce que je n’avais pas prévu, c’est qu’elle aurait conscience que j’étais là. Elle n’était pas assez forte pour me repousser. D’une certaine façon c’était encore pire. Elle était absolument sans défense… J’avais fait un certain nombre de choses dont je n’étais pas fier, avec la télépathie, mais jamais je n’avais eu aussi honte. Je suis revenu à moi aussitôt et j’ai vu qu’elle s’était retournée et m’adressait un regard furieux. Et effrayé.

Ses parents adoptifs ne s’étaient aperçus de rien mais la femme avait posé la main sur sa tête – il n’est pas rare que les gens réagissent inconsciemment à la magie. Elle ne leur a rien dit. J’ai hésité puis je les ai suivis. C’était ma mission, une mission de sauvetage : je devais ramener Lys parmi les siens. Bien sûr, elle s’était attachée à ceux qu’elle prenait pour ses parents. C’était naturel. Mais pendant ce temps la Reine se languissait de sa fille… et elle était faite pour être Princesse de ce Royaume caché, je n’avais pas besoin de voir dans son esprit pour en être sûr. Les arbres agitaient leurs feuilles et les fleurs se penchaient à son passage ; même les fontaines étaient irisées par le vent dès qu’elle s’approchait ; le soleil lui traçait une ombre trop frêle ; les pigeons ne la quittaient pas des yeux. Elle était des leurs, appartenant au petit peuple, au monde de la magie, à la valse sauvage et puissante des bois et des animaux. Elle n’éprouvait aucun intérêt pour les jouets de plastiques que sa mère humaine tentait de lui offrir.

Je voyais tout ça car je les avais suivis. Je ne savais plus où était Carillon et j’ai sursauté en l’entendant me dire tout bas :

« Nous avons retrouvé la princesse Lys.

J’ai tourné la tête vers lui. Sous l’effet de la joie – ou de l’excitation, car sa voix m’avait parue bien plus grave et concentrée que joyeuse – il avait du mal à maintenir son sort de masque en place et il ressemblait plus que jamais à un affreux gnome, grimaçant un sourire qui faisait ressortir ses quelques dents si pointues. Il avait perdu vingt bons centimètres, aussi, et ses yeux ne ressemblaient plus du tout aux miens. J’en étais assez soulagé. Je m’étais pourtant trouvé un autre sujet d’inquiétude. Je n’aimais pas du tout la manière dont il regardait Lys. Une manière qui indiquait que les kidnappeurs seraient plutôt dans nos rangs que du coté de ses parents humains…

Je lui ai répondu assez sèchement :

_ On ne va pas la récupérer comme ça devant tout le monde. On ira la voir quand elle sera seule.

Il a retroussé les lèvres, ressemblant comme jamais à un animal sauvage, et ce n’était pas rassurant. Mais c’était pourtant bien un sourire et il m’a obéit.

Nous les avons espionné longtemps, tous les trois, et je crois que Lys sentait nos regards. Je la voyais devenir de plus en plus nerveuse et mal à l’aise, se mettant à pleurer pour un rien, jusqu’à ce que ses parents décident de la ramener. La ramener en voiture…

Je n’osais plus entrer dans l’esprit de Lys mais je n’avais pas les mêmes scrupules avec sa mère, même si l’enfant sentait ce que j’étais en train de faire et n’aimait pas ça. J’ai simplement poussé la femme à vouloir rentrer en bus avec Lys, pendant que le mari ramènerait la voiture. Je voulais les suivre. J’aurai pu lire leur adresse directement dans sa tête, mais... je ne voulais pas partir déjà. Lys n’aimait pas ma présence ni celle de Carillon, je n’osais donc pas trop l’approcher, mais je ne parvenais pas à me résoudre à la quitter des yeux. Pour moi qui avais un début de magie dans les veines, elle était aussi fascinante et attirante qu’une flamme pour un papillon de nuit.

Nous les avons suivies toutes les deux jusqu’à leur maison. Une petite maison sans âme mais pourvue d’un jardin au fond duquel un vieil arbre abritait une cabane. Nous nous y sommes glissés. Carillon flairait chaque fibre de l’arbre et je sentais qu’il lui parlait, mais l’arbre gardait précieusement les souvenirs de Lys qu’il abritait. Il la défendait contre nous, les intrus. Je me sentais de plus en plus mal à l’aise.

Je ne savais pas pourquoi j’attendais la nuit tombée pour agir. Aujourd’hui, je sais reconnaitre la subtile mais si importante différence dans le flux de magie entre le jour et la nuit. Tant que le jour règne, la foi des humains est forte : foi en la science, en la réalité matérielle, en la sécurité qu’apportent les murs de leurs maisons. Mais la nuit, la foi faiblie et l’imagination l’emporte. Les hommes commencent à se demander quels monstres rôdent dans les ombres et ils ont peur, et cette peur entraine une certaine forme de magie.            

Foi et imagination humaines sont deux forces puissantes. L’amour que cet homme et cette femme portaient à Lys la protégeait relativement bien durant le jour, lorsqu’ils se faisaient confiance pour la protéger. Mais la nuit, ce même amour ouvrait une brèche béante lorsqu’ils craignaient le pire pour leur enfant chéri…

J’ignorais tout cela. Je sentais juste une résistance, un malaise profond qui me tenait à l’écart. Lorsque ce malaise a diminué, j’ai décidé d’entrer. Carillon avait reprit son apparence de gnome et il voulait me suivre, je le lui ai interdit. Il n’avait aucune intention de m’écouter, comme à son habitude, et d’une bourrade je l’ai envoyé rouler au fond de la cabane. Il est resté sonné un moment. Je l’ai laissé là.

Je suis entré par la porte, tout simplement, qui n’était pas fermée à clé. Et lorsque j’ai croisé la mère adoptive de Lys avec une pile de linge dans les bras, je lui ai fait un grand sourire et je lui ai mis dans la tête que j’avais une excellente raison d’être là. Elle aurait été incapable de dire exactement quelle était cette raison, mais elle m’a laissé passer sans problème. Je suis monté jusqu’à la chambre de Lys et je suis entré sans frapper, en ayant l’impression de commettre un sacrilège.

Elle jouait avec ses poupées. Enfin, elle tenait ses poupées et les regardait. J’ai tenté de lui dire bonjour. Elle est restée parfaitement immobile. Je me suis avancé jusqu’à elle et je me suis assis à ses cotés en lui disant :

_ Elise, il faut que je te parle. Tu ne me connais pas mais…

_ Tu n’existes pas. Va-t-en. Tu es une ha-llu-ci-na-tion.

Au soin méticuleux qu’elle a utilisé pour prononcer ce mot, j’ai compris que c’était la réponse qu’on lui avait souvent donné lorsqu’elle demandait pourquoi elle voyait et entendait ce que personne d’autre ne voyait ni n’entendait. Et que ses poupées si humaines – si normales – lui servaient de talismans contre ces choses. J’aurais voulu lui demander ce qu’elle avait vu auparavant, mais ce n’était pas le bon moment. Je lui ai répondu :

_ Je ne suis pas une hallucination. Si ta maman entre dans la chambre, elle me verra. Je suis là pour t’aider.

Elle a continué à agiter ses poupées sans but. Depuis le début elle refusait obstinément de me regarder. Je lui ai dit doucement :

_ Je sais que tes poupées te protègent un peu contre les choses que tu vois, mais ça ne suffit pas. Tu as de la magie en toi. Tu es à moitié magique. Si tu vois des choses qui te font peur, tu peux leur ordonner de te laisser tranquille. Elles le feront. Tu es leur Princesse.

Je lui donnais ces conseils très innocemment, ignorant à l’époque le nombre de créatures dangereuses qui rôdaient dans les ombres de la Magie et qui ne prêtaient pas du tout allégeance à la Reine ni à sa fille. Mon assurance et ma façon de parler si raisonnable ont intéressé Lys qui a enfin levé la tête et m’a chuchoté d’une voix pathétique :

_ Mais ils me font peur !

Par réflexe – j’avais moi-même à peine quitté l’enfance et les petits ce n’était pas trop mon truc – je l’ai prise dans mes bras et je lui ai promis que tout irai bien, qu’elle ne devait pas s’en faire, que je la protégerai du mal et que j’allais l’emmener chez sa vraie mère, là où elle n’aurait que des amis. J’étais sincère. Il était évident pour moi qu’elle n’avait pas sa place dans cette maison en carton où on soignait ses hallucinations avec des poupées en plastique. Je lui ai promis qu’elle vivrait parmi les arbres et les fées et que tout irai bien. J’ai à peine entendu ce sifflement :

_ Princccccccessssssssse…

C’était la minuscule voix d’un minuscule gnome, un Carillon avide qui s’était glissé à ma suite pour enfin toucher la merveilleuse enfant. Lys, quand à elle, l’a très bien entendu. Elle n’a pas crié. Elle a juste fermé les yeux et a pressé les poings dessus. Je n’ai pas perdu de temps à lui expliquer que Carillon ne lui voulait aucun mal, qu’il était juste en adoration. J’avais promis de la protéger et je l’ai fait. Avec mes propres armes.

Lorsque je débutais dans la magie et que je venais de découvrir que j’étais capable de fouiller dans les esprits, je me suis amusé à le faire à tort et à travers, forcément. Jusqu’à ce que je m’aperçoive de l’existence de certains souvenirs murés et que je ne trouve rien de mieux à faire que de les ouvrir. Hors, lorsqu’un humain enferme ses propres souvenirs, ça s’appelle un traumatisme. Et quand on les ouvre, ça vous explose méchamment à la gueule.

Ces souvenirs n’étaient pas les miens et j’avais pu les désamorcer avec le temps, mais sur le moment ils m’avaient laissé sur le carreau. Puis j’ai découvert que je pouvais les envoyer sur quelqu’un d’autre, c’était même l’arme mentale la plus puissante de mon répertoire. Cette nuit-là j’ai tout balancé sur Carillon, sans me demander une seconde quel effet ça pouvait bien avoir sur un gnome. Il faut dire qu’après tout ce qu’il m’avait laissé subir, je n’avais aucun remord à envoyer paître Carillon.

Ça a eu pour effet immédiat de le faire déguerpir avec un cri de douleur, et pour deuxième effet de m’assurer l’admiration et la confiance aveugle de Lys. Et comment est-ce que j’aurai pu lui avouer que ce petit Gollum était mon complice, et qu’une fois de retour dans son Royaume il serait son serviteur ? J’étais son héros et la confiance de cette Princesse-fée était enivrante. Je voulais la protéger de tout et de tous, du monde de béton sinistre des humains et du monde de bois trompeur des elfes. Mais j’étais lié par un sort puissant. Je ne voyais aucune bonne solution.

A présent que j’avais protégé Lys, c’est Elise qui me parlait : la petite fille se montrait plus humaine que jamais et me présentait avec animation sa chambre, ses poupées, ses peluches. J’étais son ami et elle voulait que je les connaisse. Elle m’a parlé aussi des murmures des arbres et des animaux qu’elle apprivoisait. De son école et de ses copines. De ses parents dont elle connaissait les pensées à l’avance. De sa collection de DVD Walt Disney. De sa vie, de ses deux vies, Elise l’humaine et Lys la fée, alternant dans une ronde que je devais briser, choisissant pour elle une fois pour toutes à quel monde elle devait appartenir. Sachant que l’un de ces choix me tuerait – ou me garderai prisonnier pour l’éternité dans le Royaume.

J’avais encore du temps et j’ai remis ma décision à plus tard. Plus que jamais j’avais besoin de l’aide et des conseils de Matt, ce que je refusais de m’avouer.

Je suis ainsi resté seul pendant des jours et des jours, à veiller sur Elise-Lys et à guetter le retour de Carillon du coin de l’œil, sans parvenir à prendre une décision. Jusqu’à ce matin où j’ai croisé un regard dans la glace, un regard qui avait mes yeux mais qui n’était pas le mien. Carillon s’était remis du choc que je lui avais infligé. Il m’avait retrouvé. Et il était très, très en colère.

L’apparence de gnome que je lui avais connu au début était elle aussi un masque. Ce jour-là il est venu à moi à visage découvert, à part mes yeux qu’il avait pris un malin plaisir à emprunter, et il était effrayant malgré son absence de forme définie. Il n’avait pas de corps, il avait pourtant une apparence et de la force. Il m’a immobilisé sans aucun mal et s’est mis à me caresser la tête de sa main sans doigts – je sentais sa présence dans mes cheveux, plus chaude et électrisante que celle d’un fantôme, sans la moindre chair et pourtant capable de me broyer. Il m’a dit en ricanant :

« Matthieu, Puissante Sorcière Mortelle, on s’amuse bien ?

Je n’ai pas fait le malin, mais j’ai répondu aussi calmement que j’ai pu :

_ Désolé pour la dernière fois, mais c’était nécessaire. Maintenant elle a confiance en moi. Elle me suivra.

J’ai senti une hésitation dans la poigne immatérielle qui me ligotait. La main a enroulé une mèche de mes cheveux autour de son doigt. Il a reprit :

_ Mais tu n’oublie pas ta mission, n’est-ce pas ? Il ne faut pas décevoir la Reine. Pauvre Majesté si belle qui se languit de son enfant. Elle pleure. Tu n’entends pas ses larmes toutes les nuits ? La Princesse les entend. Elle sait qu’elle brise le cœur de sa mère. Il faut qu’elle revienne. Elle nous appartient !

_ Je sais. Je l’amènerais.

_ Bien. N’oublie pas. Ne nous oublie pas. »

Alors qu’il commençait à partir, négligemment, il a tiré sur ma mèche de cheveux. Et j’ai senti sa magie arracher un lambeau de mon âme. J’ai hurlé. Le temps, mon précieux temps de vie, avait été amputé. Je ne savais pas de combien. Je savais juste que la vieillesse – moi qui n’avais fait que grandir et ne l’avais encore jamais connue – était entrée en moi. Juste un peu. Une infime partie de ce qui aurait pu m’arriver. Juste assez pour comprendre qu’échapper aux fées et être rattrapé par le temps est une mort absolument atroce.

Lorsque je suis revenu à la conscience, j’ai vu que ma mèche était devenue d’un blanc de neige. Et j’ai su que mes maigres pouvoirs ne pouvaient pas rivaliser avec ceux de Carillon. Il avait visiblement besoin de moi pour trouver Lys et l’emmener jusqu’au Royaume, et il avait tous les moyens nécessaires pour me forcer à le faire.

J’ai attendu encore un peu que la nuit tombe et que je trouve une idée de génie. La nuit est tombée trop vite à mon goût. J’ai attendu encore que les parents d’Elise s’endorment, après quoi je l’ai appelée et elle m’a rejoins. Elle m’a sauté dans les bras, toute contente, sans se demander pourquoi je l’avais réveillée. Elle n’emportait rien. Je préférais ne pas lui dire où nous allions et je l’ai laissée venir comme ça, en baskets roses et en manteau sur son pyjama, sans un seul souvenir avec elle du monde où elle avait passé les sept premières années de sa vie. Je lui ai donné la main et elle m’a suivi. Nous avons marché longtemps jusqu’au bois sans nom où se trouvait l’entrée du Royaume. Elle ne s’est pas plainte une seule fois. C’était une gentille petite fille courageuse.

Elle m’a seulement dit :

« C’est des gentils ou des méchants ?

_ Qui ? Là où on va ?

_ Nan. Les gens derrière.

_ Je ne sais pas. Tu entends quoi ?

_ Un truc avec des griffes. Et un autre avec un cœur, un cœur qui bat très fort.

_ Un cœur… d’humain ?

_ Je crois. Lui il me fait pas peur. Mais l’autre un peu quand même.

_ Ne dis pas que tu entends le cœur, d’accord ? On va appeler l’autre. C’est Carillon. Il va nous guider jusqu’à ce qu’on arrive.

_ C’est un gentil ou un méchant ?

_ Ça, c’est pas si facile à dire…

Carillon nous a rejoins dès que nous avons atteints les premiers arbres de la décharge. Il est venu sous son apparence de petit gnome, couvert de fleurs fraîches et de feuilles retenues par des pinces en plastique doré. Je suppose qu’il s’était mis en beauté pour sa Princesse. Il l’a saluée d’une révérence. Je ne l’avais jamais vu aussi sérieux – sauf bien sûr la fois où il m’a arraché un morceau de mon espérance de vie. Il parlait à Lys avec respect et flatterie, sans s’apercevoir qu’il l’effrayait. Moi, tout ce que je guettais, c’était l’autre suiveur. Si Lys l’avait remarqué, c’est qu’il était important. Pourquoi ? Quel humain aurait pu venir se mêler des affaires des fées ? Il y avait encore tant de choses que j’ignorais sur les humains qui connaissaient le petit peuple – je ne savais même pas si Lys avait été kidnappée, perdue ou donnée.

J’ai demandé à Lys de grimper sur mon dos. Je n’étais pas très grand ni très costaud mais elle était si légère que j’avais l’impression de porter un sac à dos – et pas un sac de cours. Et les plantes la vénéraient, elles nous ouvraient un passage aussi vite qu’elles le pouvaient, pas une ronce ne m’a griffé en chemin. A chaque intersection, j’ai veillé à laisser quelque chose par terre pour indiquer la route à notre suiveur humain, tout en tentant de distraire le plus possible Carillon. J’étais assez désespéré pour me raccrocher à tous les espoirs.

Nous avons enfin atteint le pays des fées. La cour était plus magnifique que jamais et la Reine plus sublime encore que dans mes souvenirs. Sa beauté a bien failli faire taire mes doutes : comment Lys pourrait-elle être plus heureuse qu’avec une mère pareille ? J’ai machinalement caressé mes cheveux blancs – ils étaient aussi léger qu’une toile d’araignée et j’ai frissonné. Belle et inhumaine, incompréhensible à mes yeux, je ne devais surtout pas l’oublier. Je ne voulais pas lâcher Lys et pourtant il le fallait pour respecter le pacte et enfin me libérer. Ma liberté contre celle d’une enfant. Non, je n’en suis pas fier. Mais j’ai posé Lys par terre et j’ai reculé. Elle était si petite et pourtant si grande au milieu des autres, si perdue, si inhumaine, si fragile…

Brusquement toutes les créatures se sont mises à s’affoler et à crier : « Un intrus ! Un intrus ! ». Notre suiveur était entré après nous, tenant à la main l’une des cartes que j’avais dessinée, je ne comprenais pas comment il l’avait obtenue, je ne savais pas depuis combien de temps il me guettait pour m’empêcher de faire une telle horreur, mais il était là, le véritable héros sans peur et sans reproches, le héros qui savait se battre et qui avait emmené avec une batte de base-ball qu’il a fracassée sur la tête du premier croque-mitaine qui a tenté de l’arrêter. Matt était là, juste à temps pour me sauver la mise et me voler la vedette, et cette fois-là j’étais à des kilomètres de lui en vouloir. J’ai crié : « Prend Lys et emmène-la ! ». Elle était déjà presque arrivée dans les bras de sa mère mais en entendant ma voix elle a fait demi-tour et a couru vers Matt. Il s’est débarrassé d’une chimère à tête de sanglier et corps de chien pour la prendre dans ses bras. Il s’est mis à courir vers la sortie, mais les branchages marquant la frontière du Royaume paraissaient si loin… J’ai senti le pouvoir de la Reine et j’ai su que Matt et Elise pouvaient s’en sortir sains et saufs si jamais ils passaient, que c’est ce qu’elle redoutait. Alors j’ai contré son pouvoir, ses illusions, ses promesses, ses émotions truquées, de toutes mes forces et de tout mon talent. Ça a duré deux secondes, trois tout au plus, avant qu’elle ne me batte, mais l’effet de surprise a suffit et c’est l’esprit libéré que Matt a pu atteindre la frontière et s’enfuir avec Lys.

Quand à moi, j’étais au milieu du petit peuple dans ses illusions les plus effrayantes et la sortie me paraissait bien lointaine.

« Ramène-la ! m’a dit la Reine.

_ J’ai respecté ma promesse. Je ne suis plus lié par un sort ni par ma parole. Vous n’avez pas le droit de me garder prisonnier !

_ Oh si, petit mortel, et je te garantis que lorsque la faim et la soif te tortureront, tu mangeras et boira parmi nous et restera à jamais notre esclave…

_ Et Lys ? Vous ne pourriez pas accepter qu’elle ne vienne que de temps en temps ? C’est avec vous à jamais ou chez moi à jamais ? Il n’y a pas de demi-mesure ?

Elle n’a pas compris. Elle a lancé tous ses sorts de charme et n’a rien répondu. La demi-mesure, le compromis, ce n’est pas tellement dans les capacités des fées. Alors j’ai cherché en moi les plus abominables souvenirs que j’ai jamais rencontrés, les plus atroces tortures jamais inventées par l’homme, et notre race est douée dans ce domaine, et je les ai lancées de toutes mes forces. Ça ne lui a arraché qu’une grimace.

Les créatures étaient toutes dissimulées sous des illusions mais la force de celles qui me tenaient était bien réelle. Je me souvenais de l’atroce douleur que Carillon m’avait infligé et c’est là que j’ai commencé à paniquer. J’ai oublié Lys et Matt. Je ne pensais plus qu’à sauver ma peau. Leurs mains – leurs pattes – me serraient avec la force de l’acier sans la moindre chair. J’avais beau me débattre et hurler, ils m’ont plaqué au sol facilement. Tandis que la Reine me maudissait à haute voix, j’ai tenté de reprendre mes esprits et de trouver une solution. Comment Matt les avait repoussés ? Il avait une batte de base-ball. En métal. Pas du fer, pourtant c’est radical contre les fées, m’assurait mon cerveau confus, mais ça avait marché. Pas la magie. Ils étaient trop forts en magie. Ils étaient faits de magie. Je sentais confusément que quelque chose de familier m’enveloppait. J’ai tenté encore une fois de me battre, quelques pitoyables coups de poings donnés dans le vide, jusqu’à ce que je ne puisse plus du tout bouger.

_ Alors, sorcière ? a demandé Carillon plus grimaçant que jamais. Tu es prêt à vivre parmi nous ?

J’étais prisonnier de l’arbre-trône, emmailloté par le bois jusqu’à la poitrine. Je ne pouvais plus bouger les bras ni les jambes et je pouvais à peine respirer. Confusément, j’attendais le retour de Matt. C’est bien comme ça que ça se passe dans les films : le héros sans peur et sans reproche sauve la fille ou l’enfant innocent – ici c’était les deux – et revient sauver le second rôle à la dernière seconde. Sauf que même en se battant de son mieux, il n’allait certainement pas réussir à m’arracher à cette écorce. Et il devait veiller sur la petite. Il fallait que je m’en sorte seul. J’ai dit :

_ Qu’est-ce que vous me voulez ? Qu’est-ce que je peux vous apporter ? Je vous ai ramené la princesse et vous l’avez laissé partir, c’est votre problème. Laissez-moi partir aussi. Mon monde est de l’autre coté.

_ Matthieu le sorcier, a dit la Reine d’une voix si douce, n’es-tu pas bien en notre compagnie ?

J’étais prisonnier, mais ce sont des choses dont le petit peuple a toujours du mal à admettre l’importance. L’écorce de l’arbre a continué à envahir mon corps. Comment voulait-elle que je réponde dans ces conditions ?

En fait, elle se fichait bien de ce que je devenais. Elle s’est mise à pleurer la perte de sa fille. J’entendais ses sanglots de plus en plus étouffés au fur et à mesure que je m’enfonçais dans le bois. Je sentais l’intelligence zélée de l’arbre-trône veiller à garder intacte ma magie, sans doute pour l’offrir à sa maîtresse. Un arbre se conduisant aussi servilement qu’un chien. J’ai mentalement poussé un cri de rage. Non, je ne méritais pas de finir comme ça, pas question ! J’ai appelé l’Arbre-Gardien, à l’écoute de tous les arbres, de toutes mes forces. Je l’ai maudit avec tout ce qu’il me restait d’énergie : il m’avait piégé, il m’avait trahi, il m’avait fait miroiter sa magie pour m’utiliser comme un pion et je le haïssais pour cela.

Il m’a entendu et il est venu.

Sa colossale sagesse m’a envahie. Pendant un instant je n’ai plus senti mon corps ni mon âme en train d’être avalés, j’étais seul avec lui, aussi léger que dans un rêve. Il ne m’en voulait pas d’avoir laissé partir Lys. Il n’était pas au service de la Reine, comme je l’avais cru, ils étaient simplement deux créatures très anciennes et très magiques prenant soin de leurs royaumes respectifs. Nous, les humains, nous l’inquiétons avec notre béton. Il pensait que la fillette, en passant du temps au-dehors, serait revenue avec de précieuses connaissances sur la manière de nous contrer. C’est pour ça qu’il s’était débrouillé pour qu’elle s’échappe ‘accidentellement’ du Royaume et qu’elle soit recueillie par des humains.

Il était intelligent mais restait un arbre, réfléchissant en saisons et en espace, cherchant l’équilibre nécessaire à toutes les vies sans comprendre l’intérêt de couper des arbres pour construire sur des terrains moins chers. J’ignore si Lys aurait pu l’aider là-dessus ; moi je lui ai promis de faire tout ce qui était en mon pouvoir. Si, bien sûr, il daignait me sauver la vie. Il m’a examiné une nouvelle fois, pauvre petit magicien débutant vaincu parce qu’il s’est attaqué à plus fort que lui, et il a dû se dire que je pouvais encore servir. Il a ordonné à l’arbre-trône de me lâcher.

C’était si brutal que je me suis retrouvé sur l’herbe sans comprendre ce qui m’arrivait. Je n’ai réagit qu’en entendant les cris surpris autour de moi. J’ai filé sans demandé mon reste. L’arbre-trône a rapproché la frontière de ses branchages au maximum et j’ai déboulé comme un fou devant Matt qui avait laissé Lys près de la route et s’apprêtait à revenir à ma rescousse. Sans hésiter je lui ai fait signe de me suivre et nous avons couru dans le noir jusqu’à retrouver la fillette et la bonne puanteur du bitume. Là nous nous sommes écroulés sur le sol, hors d’haleine.

Au bout d’un moment, Matt m’a dit :

« C’était quoi, ça ?

_ Je ne sais pas exactement…

Et là mon ami a explosé :

_ Putain, je viens d’arracher une gamine à des centaines de machins qui sont pas sensés exister, ça fait dix jours que je me planque pour essayer de comprendre ce que tu fabriques, j’ai marché des heures dans un foutu bois au milieu de la nuit, tu m’as engueulé sans jamais un putain de ‘désolé’ ni un putain de ‘merci’, j’ai quand même le droit de savoir ! »

Lys nous regardait, très intéressée, et après tout c’était son histoire à elle aussi, alors j’ai dit à Matt que j’étais désolé, je l’ai remercié d’être venu, et je lui ai raconté tout ce que j’avais vécu depuis que j’étais au club de l’occulte. Puis nous avons parlé du choix que nous avions fait pour Lys entre ses deux mamans, ses deux mondes. Je crois qu’il n’était pas si mauvais. Hors du Royaume, j’allais pouvoir l’aider et la protéger, Matt aussi, et elle n’allait pas devoir être séparée de ceux qui l’avaient élevée. Evidemment, j’avais aussi une dette envers l’Arbre-Gardien. Mais je n’avais pas de mission ni de date limite, je devais juste faire de mon mieux. De vraies vacances. Sans que je lui demande rien, Matt m’a promis qu’il m’aiderai dans cette tâche également, et je l’ai remercié une nouvelle fois. Je commençais à remiser mon orgueil et accepter avec gratitude tout ce qu’il pouvait m’apporter.

Nous avons ramené Lys chez elle. Ses parents ne se sont aperçus de rien. Peut-être, le lendemain, ont-ils trouvé leur fille chérie fatiguée mais plus assurée et plus gaie. Ils n’ont sans doute pas remarqué que c’est à partir de cette date qu’elle a cessé d’avoir ses fameuses hallucinations. Non qu’elle n’ait plus de contacts avec le petit peuple, mais je lui ai appris à se défendre et, comme je l’espérais, l’Arbre-Gardien l’a définitivement pris sous sa protection. Elle va souvent le voir et apprendre à ses cotés. Moi aussi, mais plus rarement. Je lui fais le compte-rendu du boulot que j’ai accompli en son nom et il m’offre quelques perles de sa sagesse que je tente de comprendre. En magie, je progresse infiniment moins vite que ma propre élève, mais j’imagine que c’est normal de la part d’une enfant-fée. Ça ne m’empêche pas d’être très fier d’elle, comme si j’y étais pour quelque chose. Aujourd’hui elle n’a plus peur de sa deuxième mère ni de ses serviteurs. Matt non plus – mais lui n’a pas peur de grand-chose de toutes façons.

Moi… oui, quand même, parfois, souvent, je les crains encore. Sans l’avouer aux autres. J’ai trop d’orgueil pour ça.

Posté par Luma à 15:29 - - Commentaires [1] - Permalien [#]


Commentaires sur Entre Bois et Béton (suite) ****

    La petite histoire du texte

    Ecrit en juillet 2008 pour le troisième marathon de deslyres, sur le thème "entre chien et loup". Je voulais dès le départ raconter une histoire avec Matthieu, mais je pensais au début à quelque chose de beaucoup plus près du thème, avec des loups magiques n'apparaissant que la nuit et que le petit sorcier aurait délivré de leurs tourments... Finalement, une gamine moitié humaine moitié fée m'a parut bien coller avec le thème, du coup j'ai utilisé cette histoire, en partant sur les arbres sans trop savoir ce que j'allais faire ensuite. Ca a été difficile de respecter les consignes de place (les 24 pages du marathon) et comme j'étais un peu frustrée, je l'ai réécrit en rajoutant quelques passages. Voilà, j'espère que le résultat est bien lisible et complet !

    Posté par Luma, dimanche 31 août 2008 à 15:39 | | Répondre
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