Canalblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Ecriveuse en herbe
Publicité
12 avril 2008

Jeux de sorcières *****

Jeux de sorcières

Je m’appelle Matthieu. J’ai quinze ans. Je viens de déménager avec mes parents dans une ville loin de chez moi, loin de tous mes amis, de tous mes ennemis et de toutes mes vagues connaissances, et pas plus tard que dans une heure je vais rentrer – en cours d’année, bien sûr, sinon ça serait trop facile – dans mon nouveau lycée. Je suis à la bourre et je cherche comment m’habiller.

Certains pourraient dire que je n’avais qu’à m’en soucier la veille, ce qui était impossible : j’ai téléphoné à mon meilleur ami Matt (oui, il s’appelle vraiment Matt, et moi Matthieu, et on nous a déjà fait toutes les remarques possibles à ce sujet) jusqu’à ce que je m’écroule de sommeil. Avec tact et humour, comme il sait si bien le faire, il a réussi à me convaincre de ne pas fuguer pour rentrer en stop, de ne pas me pendre, de ne pas faire du chantage à mes parents et de ne pas me faire dispenser de cours en faisant semblant d’être schizophrène.

Et à ceux qui pourraient me dire que les fringues que je porterai n’ont aucune importance, je répondrais que si, oh si, elles en ont !

C’est d’ailleurs le seul point positif de ce déménagement : je vais repartir à zéro. J’ai un lourd passé dans ma ville natale et même si la plupart des gens qui m’entourent n’ont pas la moindre idée de ce que je suis et de ce que je sais faire, ils savent qu’il y a quelque chose d’éminemment pas net chez moi. Les rumeurs me collent aux basques comme un entêtant parfum de poubelle : pas de quoi vomir mais juste assez désagréable pour être incommodant. Et juste assez fort pour que je ne parvienne pas à m’y habituer. Jamais. Donc, pour ce nouveau départ dans cette nouvelle ville petite et moche, je veux paraitre parfaitement normal. Hors être normal, je l’ai appris non seulement en testant l’anormalité mais aussi au cours de mes nombreuses observations, être normal est un art.

Mon apparence sera la première chose qu’ils verront chez moi. Je ne dois pas être différent d’eux. Mais je ne dois pas non plus paraitre neutre. Des teintes ternes et unies montrent un désir de ne surtout pas attirer l’attention, donc qu’on a quelque chose à cacher. Un type normal de mon âge a un certain style auquel il reste fidèle, tout en lui apportant une discrète touche d’originalité. Sans être voyant. Ni ridicule – d’accord, être ridicule serait le meilleur moyen d’éliminer même les pires soupçons à mon égard, mais c’est une épreuve que je ne tiens pas à m’infliger sans raison valable.

Donc un jean, des baskets, un tee-shirt. Je pourrais mettre une chemise rose. J’en ai une. Rose saumon. Je l’ai achetée parce que justement, la dernière chose qu’on soupçonnerait chez un gars portant une chemise rose, c’est bien de faire de la sorcellerie. Mais quand même, sorcellerie ou pas, je déteste cette couleur douceâtre. Hors de question évidemment de porter du noir – et pourquoi pas m’habiller gothique et porter des bijoux cabalistiques tant que j’y suis ? Idem pour mes tee-shirts portant arcanes et symboles celtiques. Rien s’approchant de près ou de loin à du mystique. Finalement je me décide pour celui portant imprimé l’image smiley à trois yeux. Un peu original et décalé sans affirmer pour autant l’existence des mutants ou des ET, il ne laisse pas soupçonner que je puisse être le genre de type à s’intéresser de près ou de loin au paranormal : il est parfait.

Faudra quand même que je demande à mes parents de me racheter des fringues.

Une fois prêt, je me coiffe en hérissant ma tignasse marronâtre – on ne voit presque plus les traces de ma coloration noire, ce qui est très bien – et en cachant soigneusement ma mèche blanche. Je la coupe à ras mais il faut toujours dissimuler le trou. Heureusement à ce niveau-là j’ai de quoi faire. Je me regarde dans le miroir. J’ai un peu grandi depuis la dernière fois que j’ai inspecté aussi sévèrement mon reflet. Mes épaules se sont élargies. Je ne suis pas très costaud mais pas un gringalet non plus. Je suis presque intrigué par mon image. Je scrute mes longues jambes, mon ventre plat, mes bras bronzés, comme si je me rencontrais pour la première fois. Ce n’est qu’en croisant mon regard dans le miroir que je réalise que j’utilise encore la sorcellerie : mes prunelles ne montrent aucune âme, j’ai bloqué mes propres souvenirs pour mieux deviner comment mes nouveaux camarades vont me trouver. Je me reprends. J’ai décidé de laisser tomber la magie et tout ce qui s’y rapporte pour vivre comme quelqu’un de normal. Ça fait plus d’un an que je ne suis plus du tout normal. Faire semblant, au moins quelques temps, devrait me permettre de me reposer. Oui, je me sens presque en vacances. Mes pouvoirs m’ont apporté beaucoup de joie, de puissance, de gloire, de victoires. Mais aussi beaucoup de terreur et de souffrances. Alors maintenant stop. Repos. On verra plus tard.

Mon père m’appelle et je cours le rejoindre, oubliant mon cartable qu’il me renvoie chercher en pestant que je nous mets en retard. Lui-même m’a appelé en retard, mais je ne le contredis pas. J’ai perdu l’habitude de préparer mes affaires. J’ai perdu pas mal d’habitudes. Ça ne me fera pas de mal de les reprendre. J’imagine. Je laisse mon père fulminer contre la circulation et contre moi. Il est persuadé que je fais exprès d’arriver en retard le premier jour pour protester contre le déménagement. Après les scènes dont j’ai gratifié mes parents, c’est normal qu’il se méfie. Et qu’il tienne à m’accompagner lui-même jusqu’au bureau du CPE. Je me laisse faire. Inutile de provoquer une dispute ici. Je ne peux pas m’empêcher de penser à mes amis, à Matt surtout. Il me manque déjà. C’est surtout pour lui que je ne voulais pas déménager. Oui, j’en ai vu des dures là où j’étais, mais jamais il ne m’a abandonné et perdre son soutien me donne l’impression d’être orphelin.

Le CPE est une CPE, Mme Tarmont. Je lui dis que je suis enchanté. Je suis poli et aussi sympathique qu’un élève peut l’être avec la chef des pions, même si elle-même n’est pas particulièrement chaleureuse à mon égard. Mon père est rassuré et il m’abandonne. Mme Tarmont me donne mon emploi du temps et m’emmène jusqu’à ma classe. Comme je suis en retard, nous interrompons le cours. Comme je suis nouveau, personne ne me fait de reproche. Bien aimable de leur part.

J’oublie vite le nom de mon prof de math. Ce salaud me demande de me présenter devant toute la classe. C’est le moment de faire une impression très très normale et peut-être même positive. Heureusement je me défends assez bien à ce jeu-là et je n’ai pas peur de parler en public.

« Salut tout le monde ! Alors heu je m’appelle Matthieu, je viens de Mayeur, je sais pas si vous connaissez, c’est un petit bled dans le sud. Mes parents ont déménagé ici, donc me voilà. Fin !

Je me prépare à aller m’asseoir à une place libre quand le sadique qui me sert de prof dit :

_ Est-ce que quelqu’un a des questions à poser à Matthieu ?

Vu qu’on va me cuisiner aux petits oignons dès l’intercours et que ça va continuer à la récré, sa question est débile. Mais il y en a quand même une qui lève la main. Jolie fille, d’ailleurs. Décolleté très intéressant.

_ T’as eu des problèmes dans ton ancien lycée ?

Alors là ça me la coupe net. Comment elle sait ? Instinctivement je tends mon esprit vers le sien mais je me retiens juste à temps. Non, pas de magie, certainement pas. J’ai pas envie de faire flipper tout le monde. Plutôt l’humour. Le meilleur moyen de se fondre dans la masse.

_ Ça, je peux répondre qu’en présence de mon avocat !

Une gentille petite vanne avec le sourire qu’il faut, en coin, histoire de bien montrer que je ne me prends pas au sérieux. Je ne m’attendais pas à la tempête de rires qu’elle déclenche. Est-ce que je peux montrer que je ne comprends pas ce qu’ils ont tous ? Oui, je crois que je peux. Je suis quand même passablement largué. Je rajoute donc :

_ Heu, vous êtes bon public ou c’est moi qui suis très ridicule ?

Ils n’en rient que plus fort, mais quelques uns prennent la peine de me dire que si, si, ils sont bon public, et que je suis cool. Même la jolie fille qui prend pour la police rit. Le prof, agacé, m’envoie m’asseoir. Je m’installe sans faire très attention près d’une fille plus discrète qui s’est plaqué le poing sur la bouche pour cacher son sourire. Je lui lance un ‘salut’ chaleureux et sympathique. Je sais que je suis chaleureux et sympathique, j’ai parlé à des tas de gens avant elle, je sais quel effet je leur fait. Pourtant elle rit encore plus fort. Génial. Le cours n’arrive pas à reprendre correctement et tout le monde commence à discuter avec moi sans prêter attention au prof qui s’acharne sur la fille qui m’a interrogé. La fille en question vient également me parler à l’intercours :

_ Je suis désolée pour tout à l’heure, je voulais pas dire que t’es du genre pas net ou quoi, c’est juste que je me demandais pourquoi t’arrives comme ça à la fin de l’année.

_ Laisse-moi deviner : tu es du genre franche et directe, comme fille, non ?

Elle rit encore. Je vais avoir un succès fou dans ce lycée.

_ Je m’appelle Stéphanie, dit-elle.

On m’a présenté pas mal de monde aujourd’hui mais par égard pour son soutien-gorge je fais un effort de mémoire. Non, j’exagère. Elle est vraiment sympa. Et très jolie. J’aurais de quoi raconter à Matt ce soir. Ça va lui faire plaisir. Pas qu’il puisse comprendre mon intérêt  – depuis trois mois il file le parfait amour avec un étudiant de cinq ans plus vieux que lui et complètement immature – mais au moins il saura que je ne me laisse pas abattre.

La suite de cette journée de cours est merveilleusement normale. Non, elle est épouvantablement normale et l’ennui me martèle déjà de tout son poids. Ils sont gentils, pourtant, ces gens. Ils sont cools. Ils ont mon âge. Pourquoi j’ai l’impression que ce sont des gamins ? Pire, des gamins qui feraient semblant d’être adultes. Réponse : parce que moi je n’en suis plus un. Je ris avec eux – tout au long de la journée j’ai un succès digne de Gad Elmaleh, ce qui est parfaitement illégitime – et j’apprends à les connaitre, ou au moins à les différencier les uns des autres. Stéphanie est marrante dans le genre maladroite, Cyril est un fanfaron, Gaël est complexé par ses boutons, Charly aime la force, Evelynne s’habille comme une pouffe et Mina comme une nonne, Cécile ne parle pas beaucoup, Gregory se prend pour une racaille, Chloé a plein de tics. Ce ne sont que des apparences, des petits bouts d’eux-mêmes qu’ils offrent au monde en espérant bien que le monde ne va pas s’en saisir pour les dévorer. Je ne sais rien de ce qu’ils sont vraiment tout comme ils ne savent rien de ce que je suis vraiment, nous jouons ensemble à être un groupe, si je me servais de magie le jeu serai truqué et sans saveur.

Pourtant je m’ennuie. J’aime la petite partie de moi qui reste extérieure à nous, qui les observe et qui m’observe froidement, ce troisième degré que je laisse ouvert au nom de ma survie, pour vérifier que je me fonds correctement dans la masse. Je n’aime plus être humain, seulement humain, bêtement humain, et je dois me repasser en revue les excellentes raisons pour lesquelles j’arrête la sorcellerie.

Si je m’autorisai à lire dans leurs esprits, le jeu serait truqué, mais pas si fade que ça : je saurais exactement qui ils sont, ce qui les rend précieux, je saurais de quoi parler et comment être sûr de toujours passer de bons moments. Mais c’est une dérive dangereuse, je le sais. D’abord, c’est juste pour jouer. Ensuite, c’est juste pour voir jusqu’où on peut aller. Et à la fin…

Cette fois-ci pas de Matt pour me sauver de moi-même. Donc je me tiens tranquille.

Et puis ce n’est pas si épouvantable que ça d’être normal. Je passe même quelques moments très agréables. C’est peu mais c’est mieux que rien.

Quand je rentre chez moi j’esquive les questions de mes parents et je vais prendre une douche, si longue et si glacée que je pourrais me noyer dedans. J’arrive à ne plus penser. Quand mes parents me tirent de là j’ai gagné une heure. Il faut que je trouve un moyen de gagner une autre heure. Meubler mon temps jusqu’à la fin de l’année est une tâche herculéenne, mais si je m’y prends méthodiquement, heure par heure, alors peut-être que je vais survivre sans devenir fou.

Alors, encore une heure, qu’est-ce que je vais bien pouvoir trouver…

Je ne dois pas appeler Matt tout de suite, c’est mon joker quand je pèterai les plombs, ma récompense pour avoir été sage et pour ne pas avoir changé les cervelles à trente bornes à la ronde en fromage blanc. Quoique que ça n’aurait sans doute pas changé grand-chose. En fait, je n’arrive plus à réaliser si les gens qui m’entourent sont eux-mêmes normaux. Je les trouve si lents, si ternes… est-ce parce que tous les ados du coin le sont ou parce que ma vision a changé ? Il faut que je me montre plus indulgent. Je vais m’habituer. Je dois être patient.

Pfff… au moins si j’avais un numéro de téléphone je pourrais essayer de faire une sortie avec quelqu’un. N’importe qui, pour faire n’importe quoi. Tout plutôt que de rester à tourner en rond et à empêcher mon esprit de jouer les filles de l’air.

Le combiné du téléphone saute tout seul dans ma main. Je le raccroche par pur entêtement. J’appellerai Matt le plus tard possible, c’est mon défi. En attendant, je vais regarder la télé. Ça aussi, ça fait longtemps. Au moins avec les personnages en deux dimensions je ne suis pas tenté de jouer.

Je m’ennuie.

Je refuse de me laisser vaincre si facilement.

Si j’étais encore à Mayeur, à cette heure-ci, je serais en train de faire une divination sous les arbres histoire de voir ce que demain me réserve.

Ou alors en train de convaincre des ‘amis’ que je ne peux pas lancer la malédiction qu’ils m’ont supplié d’accomplir.

Ou pire encore, en train de leur céder.

C’est ça le problème, quand on est effrayant. On dit que le pouvoir corrompt, mais je ne suis pas d’accord. Pour moi le début de la fin c’est quand on fait peur aux gens. Quand ils n’osent plus émettre le moindre avis contraire de crainte de subir votre colère. Ils ne sont plus des gens, ils ne sont plus que des marionnettes soumises, ils ont peur et sont fascinés. J’avais des fidèles. Des ‘initiés’ qui savaient de quoi j’étais capable. Même ceux qui avaient découvert mes pouvoirs en même temps que moi me traitaient comme un dieu. Ou plutôt comme un démon.

J’ai fait le mal pour les aider. C’est tellement plus facile que de faire le bien. Supprimer la cause du problème au lieu de trouver une solution. Ils m’ont trouvé effrayants et m’ont suivis, ils m’ont suppliés de recommencer, pour telle chose, et pour telle autre, ils m’ont envahi, et plus je leur montrai mon pouvoir, plus ils avaient peur, et plus ils avaient peur, moins ils étaient des gens à mes yeux. Ils disaient ce que je disais. Ils faisaient ce que je faisais. Ils se sentaient forts devant les autres. Ils se faisaient tout petits devant moi. Peu à peu ils n’ont plus eut de pensées propres. Plus d’âmes. Plus de souhaits à me faire réaliser. Rien qu’une peur et une obéissance méprisable. Je les ai méprisés. Ce n’était que des jouets.

Quand j’ai demandé à l’un d’eux de sauter par la fenêtre, il l’a fait. Il se serait écrasé si je ne l’avais pas rattrapé par le col au dernier moment. Personne n’avait fait un geste pour retenir ce crétin. Quand je leur ai demandé pourquoi, ils m’ont répondu que c’était parce que si j’avais décidé que quelqu’un doit mourir, c’est impossible de le sauver.

Bon, ils avaient tort, mais pas à 100 % : si je veux tuer quelqu’un, c’est difficile de le sauver. Pas impossible. Mais pas facile.  N’empêche, leur manque de foi envers mes valeurs a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase et je n’avais plus jamais voulu revoir mes initiés. A Mayeur ils continuaient à me rôder autour. Ici c’est différent. Ici c’est bien. Ici je suis seul.

Je m’ennuie à mourir.

Le temps passe et à ma grande fierté je me normalise de plus en plus. Je n’en suis plus à compter les heures, maintenant. J’appréhende mon sort par journées entières. Je sors beaucoup, je parle beaucoup avec tout le monde, je fréquente des tas de cercles d’amis différents, je connais un peu tout le monde au lycée, je participe à toutes les activités à ma portée. Je fais beaucoup de bruit, je brasse beaucoup d’air, tout en veillant à ne pas prendre la vedette et à bien mettre en avant les qualités de chacun. Les autres n’ont pas l’air de se rendre compte de quoi que ce soit et mes parents sont ravis : j’ai tellement besoin de compagnie que je me mets à leur parler, à leur parler vraiment, à discuter des heures de tout et de rien. Je m’occupe la tête et je repousse la tentation. L’ennui s’éloigne. Les coups de fils quotidiens que je fais à Matt ne sont plus des bouées de sauvetages pour ma santé mentale. Rien dans ma nouvelle vie n’est aussi fort que dans mon ancienne, ni les joies ni les peines, mais l’un dans l’autre ça ne va pas si mal. Des vacances. Un temps de pause.

Je suis ici depuis deux mois.

Je me suis accordé quelques vacances dans mes vacances. Pas moyen d’obtenir de mes parents la permission de rentrer à Mayeur toutes les semaines (et je n’utilise pas la magie sur eux, quel que soit l’endroit, le moment, les raisons, jamais) mais j’ai pu me faire quelques virées par là de temps en temps. Je limite encore mes sortilèges à Mayeur mais je m’interdis beaucoup moins de choses. C’est fou le nombre de détails que je n’appréciais même plus et qui pourtant me facilitaient tellement la vie. Lorsque je laisse libre cours à mes manipulations, je n’ai même pas besoin d’y penser pour être sûr que les voitures me laisseront passer quand je veux traverser la route, que les contrôleurs vont oublier de me demander mon billet, que je peux aller voir ce que je veux au cinéma, etc... Des petits riens ridicules qui me manquent pourtant cruellement.

Rien ne m’empêche de faire de la sorcellerie dans ma nouvelle ville, ce genre de petits tours qui sont faciles à faire et agréables, je ne suis pas obligé de faire dans le ‘tout ou rien’. Mais c’est justement ce genre de chose, cette chance insolente qui pleuvait en permanence sur ma tête, qui m’a fait repérer. Je suis plus fort que mes ennemis – jusqu’à présent du moins – mais je préfèrerais encore ne pas en avoir du tout. Etre en permanence sur ses gardes est épuisant. En retournant à Mayeur je les ai retrouvés aussi, ces vieux brigands rôdant à la lisière de mes pouvoirs, guettant la moindre faille dans ma magie. Ils laissent Matt et mes amis tranquilles et je leur laisse la vie sauve : le deal est honnête à mon avis. Mais autant éviter d’avoir à conclure ce genre de pacte une deuxième fois. Ils ne m’ont pas suivi quand j’ai déménagé, je préfère en profiter. Si ça avait été le cas, je serais devenu fou.

Je suis donc d’une sagesse exemplaire et par moment des pans entiers de mon passé me font l’effet d’être des mauvais rêves. J’apprécie même sincèrement la plupart de mes camarades. C’est toujours mieux que la solitude, avec ou sans télé. Ce n’est pas de leur faute s’ils ne sont pas aussi fascinants que la magie. J’ai appris à les connaitre vraiment, sans tricher, j’ai même eu quelques chouettes surprises. Le charme des humains est imparfait mais il n’en est que plus touchant.

Ce soir ça va même très bien : je me prépare pour une soirée déguisée. Oui, les déguisements ça m’amuse beaucoup, ça entre en relation avec mon type d’humour. C’est d’ailleurs moi qui ai soufflé l’idée à Cyril chez qui ça va se passer. Je me déguise en sorcière. Il y a pas de mal à en rajouter une couche dans l’auto-dérision. J’ai un nez crochu, de fausses verrues, un maquillage verdâtre, une perruque en meule de foin et une horrible robe rapiécée. Non seulement c’est marrant, mais en plus mon image sociale sera définitivement celle d’un type absolument inoffensif.

Mon père est un peu choqué par mon choix, je le vois à son regard en coin et à sa manière bourrue de parler d’autre chose en évitant soigneusement tout commentaire sur mon déguisement. C’est bon signe. Une fois qu’il m’a amené chez Cyril il n’insiste pour entrer et parler à un adulte qui nous chaperonnerait, ce qui m’arrange bien : pas d’adultes ce soir. Par contre on a de l’alcool.

La soirée se déroule comme beaucoup d’autres avant elle : ça va. Jusqu’à ce que Stéphanie propose d’invoquer des fantômes. Et ça c’est vraiment une idée stupide. Je tente de dissuader les autres – pas question bien sûr de dire qu’appeler l’au-delà me faire peur, mais je propose d’autres jeux, quelques défis bien imbibés qui plaisent toujours. J’arrive à convaincre la majorité des invités. Mais pas Stéphanie, qui ne renonce pas à son idée, ni cinq autres qui l’accompagnent : Cécile, Mina, Grégory, plus deux autres que je ne connaissais pas avant, Aïcha et Sacha. Ils descendent à la cave.

Ça me rend nerveux de les imaginer là en bas, seuls dans les ténèbres, à appeler les morts. J’ai beau me dire qu’ils ont autant de chance d’y arriver qu’une bouilloire en chocolat de servir le thé, j’ai peur pour eux. Et je me sens coupable. Moi je sais ce qui peut leur arriver. Je suis donc responsable puisque je n’ai pas su les retenir. Fais chier.

Le pire, c’est que ce ne sont même pas les morts que je redoute : à part quelques cas rarissimes d’esprits vengeurs, les morts qui reprennent contact avec les vivants sont des gens de bonne compagnie qui viennent dans un but précis, et seules les personnes avec qui ils étaient liés peuvent les invoquer. Le problème, ce sont les esprits. De sales parasites qui n’ont jamais été humains et qui adorent s’attaquer aux âmes sans défense, qui dévorent l’énergie vitale des vivants comme une friandise et absorbent toutes les protections naturelles contre le malheur, d’immondes ombres qui se collent parfois à leur victime pour la rendre folle, ou qui jouent à la poupée avec son corps.

Je déteste ces foutues bestioles.

Et ces crétins qui les appellent comme des souris appelant un chat, histoire de rigoler ! J’ai l’impression d’entendre d’ici les invocations. Ce ne sont pourtant que des adolescents qui répètent des formules bidon en essayant de se coller la frousse les uns aux autres. Ça me donne le frisson quand même. Je n’arrive pas à me concentrer. Les autres me croient bourré et se moquent de moi. Je les laisse rire et vais à la cuisine me chercher de l’eau. Je meurs d’envie d’aller espionner en bas, pour voir si tout va bien. Et puis zut, qu’est-ce qui m’empêche d’y aller discrètement, sans participer à leur mise en scène ridicule, juste pour me rassurer ?

J’approche de la cave quand j’entends les hurlements. Mon premier réflexe est de me foutre une baffe mentale : comment j’ai pu être assez stupide pour les laisser faire ça ? Heureusement mon deuxième réflexe quasi-immédiat est plus productif : j’ouvre la porte et je me précipite en bas.

Stéphanie est possédée. Ses cheveux sont hérissés sur toute leur longueur, ses yeux sont révulsés, elle est debout sur la pointe des pieds sans paraitre déséquilibrée, ses bras sont rejetés en arrière : c’est du sérieux. L’esprit qui la squatte s’amuse bien à la manipuler comme une marionnette, la pousse d’un coté, de l’autre, sans lui bouger les jambes, sous les cris de terreur de ses victimes. Un long rire grave s’échappe de sa gorge lorsque Grégory tente d’attraper Stéphanie par la taille et se retrouve aussi violemment repoussé que par une décharge électrique. Il reste sur le carreau. Les autres courent vers la porte, à part Cécile qui défie l’apparition en criant « Arrête ! Arrête ! ».

Un spectre pareil ne s’affronte pas à mains nues. J’attrape Cécile par la main et je la tire derrière moi tandis que je fuis. Les escaliers devraient retenir l’esprit un moment, il n’a que la lévitation pour faire monter le corps de Stéphanie et ça va lui prendre du temps. Cécile se tortille sous ma main mais je ne la lâche pas, même si je lui fais mal : elle pourrait se faire blesser sérieusement en essayant de sauver sa copine. En haut, ceux qui ont vu tentent de convaincre ceux qui n’ont pas vu et qui veulent descendre dans la cave. Je lâche Cécile, c’est devenu inutile : impossible de les faire tous fuir le temps que je règle le problème. Je me concentre sur l’urgent : trouver un bâton de rouge à lèvres.

Ce n’est pas facile de tracer un sceau magique sur de la peau humaine avec un stylo ou un instrument classique. On est censé peindre les symboles avec du sang – le sang de vierge sacrifiée à la pleine lune, c’est même encore mieux. Mais plusieurs expériences m’ont appris que l’essentiel, face à une créature immatérielle, c’est que ce soit rouge. Le rouge à lèvre est ce qu’il y a de plus pratique et j’en trouve sans mal dans la salle de bain. Je trace un cercle sur ma paume, à l’intérieur je mets une demi-croix et deux signes de déliaison, je jure en réalisant que je les ai tracés dans le bon sens, j’essuie les traces rouges sur ma jupe et je recommence en écrivant les signes à l’envers. Puis  je retourne affronter l’esprit.

Je pousse délicatement ceux qui fuient et ceux qui tentent aussi de délivrer Stéphanie. Quand je dis délicatement, je veux dire que, directement dans leur tête, nait l’impulsion que ce serait une super bonne idée de s’écarter de mon chemin. Les gens contredisent rarement les pensées qu’ils trouvent sous leur propre crâne, en général ils les adoptent même s’ils n’en comprennent pas la logique – les cervelles humaines sont de toutes façons pleines d’idées illogiques dont les racines sont inconscientes, ils ont l’habitude.

Le corps de Stéphanie a atteins la première marche. Je suis au-dessus d’elle dans l’escalier, ce qui rend ma cible plus facile à atteindre. Sans prêter la moindre attention à la bave verte qui commence à lui dégouliner sur le menton, je plaque ma paume sur son front : le sceau marque sa peau avant que l’esprit ne parvienne à me repousser. C’est totalement inutile, mais je crie en même temps :

« Sors de là et viens te battre, saloperie ! »

L’esprit n’a pas le choix : il sort du corps de Stéphanie. Il pourrait ensuite partir, au lieu de quoi il m’obéit gentiment et viens se battre. Je sens sa présence s’étendre comme une ombre maléfique. Je lui balance ma colère en pleine gueule, de toute la force animale de mon corps de vivant, ma colère devant le danger qu’il a fait subir à mon amie et ma haine radicale envers tous ceux de son espèce. Ça lui fait le même effet qu’un lance-flamme sur un bonhomme en papier crépon. Il disparait dans un hurlement suraigüe. Bien fait pour sa gueule.

Stéphanie s’effondre dans mes bras. Ça pourrait être une scène très romantique si je n’avais pas un faux nez plein de verrues qui glisse. Du coup je n’ai aucun mal à faire celui qui est arrivé par accident pile au moment où l’étrange phénomène s’arrêtait. J’essuie discrètement les traces de rouge à lèvre de son front et je fais l’innocent. Grégory se réveille. Ceux qui s’étaient pris un coup commencent à aller mieux. Tout rentre dans l’ordre. La soirée est terminée. Tout le monde parle pour comprendre ce qui s’est passé mais au moins personne ne parle d’avertir qui que ce soit ressemblant à une autorité. Avec un peu de chance les gens vont se convaincre eux-mêmes qu’il ne s’est rien passé. Ça serait un peu gros, mais ce n’est pas impossible. J’hésite à intervenir si ce n’est pas le cas : quelques rumeurs seraient-elles plus ou moins dangereuses que de lancer des sortilèges d’oubli ?

J’y réfléchis en attendant que mon père vienne me chercher. Je regarde sans les voir les autres qui s’agitent. Je fais de gros efforts pour me mêler un minimum à leurs conversations, hors de question d’attirer encore davantage l’attention sur moi, mais je suis assez silencieux pour qu’ils me croient sous le choc. En fait je cherche le détail qui cloche. Il y a un truc qui ne va pas.

Brusquement je tilte : il a fallu un médium puissant pour attirer l’esprit ce soir. Si j’avais côtoyé un médium de ce type, même sans utiliser la magie, je l’aurai senti. Donc il – ou elle – a caché ses pouvoirs, ce qui veut dire qu’il savait qu’il en avait. Il y a une autre sorcière ici. Moi j’ignore qui c’est, mais après mon joli petit sauvetage, l’autre sait que moi je ne suis pas net.

Donc non, il ne faut surtout pas que j’utilise des sortilèges. Je vais rentrer chez moi ce soir, demain je me comporterai comme d’habitude, à part que je parlerai de ‘ce qui est arrivé à Stéphanie’ en faisant semblant de mal cacher ma peur. J’attendrai et je verrai venir. Peut-être que l’autre ne connait rien au monde de la sorcellerie – comme l’indique son dérapage de ce soir – et qu’il va me laisser tranquille, terrorisé par son propre geste. Peut-être qu’il va se faire connaitre et qu’on va devenir amis – bon, cette idée-là est ridicule, les magiciens ne peuvent pas se supporter entre eux. Peut-être qu’il va m’espionner pour découvrir qui exactement je suis, ce que je sais et quels sont mes pouvoirs. Peut-être qu’il va m’attaquer et tenter de me vaincre.

Jusqu’à présent, je n’ai rencontré qu’une autre sorcière. Elle est plus puissante que moi. Je le sais parce que ma première réaction a été de l’attaquer. Je voulais voir où j’en étais, ce que je valais, c’était quasiment un réflexe. Elle m’a mis au tapis avec une facilité humiliante. Evidemment, Yamba était une vieille roublarde et je n’étais qu’un petit débutant arrogant. Elle m’a quand même appris beaucoup de choses. Entre autres : les sorcières trichent toujours.

Je vais attendre que ma mystérieuse inconnue fasse le premier pas. Ce qui ne veut pas dire que je vais attendre gentiment qu’elle tente de me lancer une malédiction. Une fois dans ma chambre j’installe quelques pièges autour de mon lit. Je servirai d’appât dans l’innocence apparente de mon sommeil. Si elle est puissante, elle pourra déjouer les pièges. Mais si elle était puissante, elle n’aurait pas laissé Stéphanie se faire attraper par l’esprit. A moins qu’elle ne soit très puissante, qu’elle m’ait repéré et que Stéphanie lui ai servi d’appât pour confirmer ses soupçons.

Je mets longtemps à m’endormir.

A mon réveil le souvenir des évènements de la veille m’assaille et je me dresse sur mon lit avant même d’avoir réalisé que j’ai peur. Un peu peur. Mais tout va bien. J’inspecte mes pièges en me disant que je sombre dans la paranoïa. Sauf que l’un d’entre eux a marché. On m’a jeté un sortilège pendant la nuit et je l’ai chopé !

Mes pièges peuvent difficilement être repérés puisqu’il s’agit de magie passive : un simple nœud de ficelles et d’élastiques à qui j’ai infligé une vibration qui réagirait à la magie. Un piège pour chaque type de sort que je connais. C’est celui des malédictions qui a réagit. Mon ennemie commence directement par l’attaque, on peut dire qu’elle fait fort et surtout qu’elle est bien orgueilleuse : sans même connaitre mon niveau, alors que j’ai réussi à chasser le spectre qu’elle n’a pas pu maitriser, elle lance la sauce et espère m’avoir. Ridicule. J’examine attentivement la malédiction en question. En plus c’est du lourd qu’elle a tenté de m’envoyer dans les dents, un sortilège épouvantable garantissant tous les malheurs possibles et impossibles sur moi et ma descendance, d’atroces problèmes de santé, et une longue errance sous forme de spectre si jamais je craque et me suicide.

Sauf que même sans mon piège je n’aurais pas eu grand-chose, peut-être un gros rhume, et encore. Ce sort est lancé n’importe comment, à croire qu’un amateur a attrapé un grimoire et a réalisé les incantations en partant du principe que tant qu’on dit les bons mots au-dessus du bon pentacle, ça marche. Une grave erreur. Donc non seulement mon ennemie me sous-estime et se surestime, mais en plus elle n’est pas capable de se rendre compte de l’effet de ses propres sortilèges. Qu’est-ce qui lui a servit de cobaye avant moi et Stéphanie, un crapaud ? Moi j’ai appris à lancer des sortilèges avec ma magie intérieure et je me suis entraîné sur des gens, un paquet de gens, pas tous volontaires d’ailleurs – mais je ne lançais pas de malédictions sur des innocents, c’est pas mon genre – je n’ai appris à utiliser les formules et les symboles qu’ensuite. Ça me permet d’augmenter les effets et de mieux contrôler l’impact de ma magie, ce n’est pas de la magie en elle-même. Si cette apprentie sorcière confond les deux, c’est tout bénéfice pour moi.

Je pourrais tracer un charme protecteur pour moi, mais je n’ai pas envie. Je préfère faire l’innocent, pour qu’elle ne se méfie pas et attende de voir les effets de sa malédiction. Je vais donner une apparence un peu maladive à mon aura et elle sera contente. Elle aura gagné et me laissera tranquille.

Oui, j’aimerai bien me battre, j’en ai envie depuis que j’ai deviné la présence d’une autre, une ennemie, une rivale, je ne peux pas m’empêcher de dresser des plans pour la vaincre, mais un combat de sorcière, c’est loin d’être discret. J’ai décidé de me faire tout petit et de repartir dans une nouvelle vie de normalité. Il est donc plus sage pour moi de ne pas réagir à l’attaque.

Puis je la bat quand je veux, l’autre, ça me console.

Je vais voir Stéphanie, officiellement pour prendre de ses nouvelles, officieusement pour lui glisser discrètement dans la poche un papier carré plié en quatre, sur lequel j’ai écrit neuf lettres soigneusement choisies. Ce n’est qu’une petite protection au cas où l’esprit aurait envie de revenir la voir. Je pensais qu’après les évènements incompréhensibles qui lui sont arrivés hier soir elle aurait beaucoup de visites et que je pourrais facilement me fondre dans la masse. Mais elle est seule et me dit qu’elle n’a reçu que deux coups de fils depuis la veille, deux copains qui avaient entendus parler de la soirée mais qui n’y avaient pas assistés. Tout le monde doit être pendu au téléphone en ce moment à essayer de comprendre ce qui a pu se passer, mais aucun n’ose aborder le sujet avec la principale intéressée. J’aurais dû m’en douter. Ah, les gens…

Moi je n’hésite pas à mettre les pieds dans le plat et à lui demander qu’est-ce qu’il s’est passé, qu’est-ce qu’elle a pensé, qu’est-ce qu’elle a ressenti : c’est évident qu’elle est terrifiée et plus elle en parlera, plus elle arrivera à mettre une logique dans ce qu’elle a vécu, plus elle sera rassurée. Je lui raconte ma version (très épurée) des faits puis nous reprenons l’enchaînement depuis le début, méthodiquement. Elle va mieux. Evidemment, se souvenir qu’il y a eu un ‘truc’ qui est entré dans son corps, les sensations de chaud et de froid, le coté visqueux, l’impuissance totale, c’est horriblement flippant. Se dire qu’on a été possédée par un fantôme, un vrai fantôme, que l’invocation a réussi, c’est déjà nettement plus valorisant. J’arrive assez bien à lui suggérer que c’est elle qui a finit par repousser l’esprit dans les limbes – heureusement le moment de mon intervention est assez flou dans sa mémoire – et elle est au final assez fière d’elle. Bien.

Elle m’a accueilli dans sa chambre et j’arrive sans mal à glisser mon papier sous sa taie d’oreiller, ça la protégera au moment où elle est le plus vulnérable, dans son sommeil. Je m’en vais avant qu’elle ne s’imagine que je lui tourne autour. Quoique je ne dirais pas non, mais là ce n’est vraiment pas le moment…

Les jours se succèdent sans intervention de l’autre sorcière. Je devrai être content. Même pas. Toute cette attente, cette tension me mettent sur les nerfs, et devoir jouer la comédie pour paraitre toujours aussi ‘moi-même’ me donne envie de mordre. J’hésite même à entraîner ma rivale jusqu’à Mayeur pour pouvoir lui montrer ce que je sais faire.

Je la sens, à présent que je suis attentif, je sens son pouvoir autour de moi, sa présence maladroitement dissimulée. Elle fait partie de ma classe, du petit groupe qui était avec Stéphanie quand l’esprit est arrivé. Et c’est une fille, pas de doute. Plus je repense à ce sortilège, plus je sûr d’y voir une signature féminine. Enfin, le type de magie ne veut rien dire, j’en suis la preuve : c’est avec la magie féminine que je suis le plus à l’aise. La magie dynamique, quoi. Le coté mathématique, logique, chimique, alchimique, c’est vraiment pas mon truc. Faire apparaitre des choses à partir de rien uniquement avec les mots précis ou des ingrédients bizarres me parait génial et épouvantablement difficile. Au final, ça demande une énergie folle pour pas grand-chose. Ma magie à moi, la magie de sorcière, utilise un minimum d’effort pour un maximum de résultats : je mets à profit le mouvement qui existe déjà et je le détourne. Les pensées c’est ce qu’il y a de plus facile, mais ça marche très bien avec tout ce qui est vivant. J’aurai beaucoup plus de mal à faire léviter une pierre qu’à transformer une graine en arbre en quelques minutes, par exemple. En théorie ce type de magie est plus difficile pour les hommes, je dois être une exception.

La sorcière inconnue se sert de cette magie dynamique pour m’attaquer mais elle ne se rend même pas compte de ce qu’elle fait et en voulant lancer sa magie naturelle, elle se met à elle-même des bâtons dans les roues : au lieu de frapper une cible qui permettrait de dévier ma chance et mes diverses énergies vitales, son sortilège a suivi le chemin trop rigide tracé par l’incantation et m’a complètement raté.

Peut-être même qu’elle a tenté de me lancer un autre sort et qu’elle s’est complètement plantée.

Ou peut-être qu’elle va se mettre à décimer tout ceux de ma classe. Ou les profs. J’essaye d’être vigilant sans utiliser de magie, ce qui m’épuise. Mais quand je m’en plains à Matt, il rigole :

« Tu parles, tu es ravi d’avoir enfin de quoi t’occuper !

_ Hein ? Nan mais attend délire pas, j’ai été agressé quand même !

_ Mais depuis tu ne me parles que de ça, l’autre sorcière, l’autre sorcière, elle a pas fait ça, elle a pas fait ci, peut-être qu’elle va faire ça…

_ Je ne veux pas qu’elle fasse du mal à qui que ce soit.

_ Je sais bien. Mais si elle en faisait, tu serais bien obligé d’intervenir. Et tu n’attends que ça, pas vrai ?

Vrai. Je réponds par un grognement pour ne pas avoir à l’admettre à haute voix, mais oui, c’est vrai. Je suis sage, mature et raisonnable en me privant de magie. Et je meurs de plus en plus d’envie de tout jeter aux orties et de me relancer à corps perdu dans la sorcellerie. Avec le recul, ce n’est plus si horrible d’avoir des ennemis de toutes parts, de se méfier sans arrêt sans pouvoir profiter de la vie, d’être blessé dans son âme autant que dans son corps lorsqu’on commet une erreur, d’avoir un poids permanent sur les épaules. Au moins, à la grande époque, je ne m’ennuyais jamais. Et j’ai connu des aventures passionnantes et merveilleuses. J’ai rendu d’immenses services à certaines personnes – détriment d’autres – et j’ai fait disparaitre un grand nombre de difficultés de la mienne. Ma vie d’avant me manque cruellement. Plus de la même manière qu’au début, quand je ne savais comment occuper mes heures d’activités normales, mais d’une manière plus insidieuse, plus profonde aussi, comme si mes propres veines me répétaient à chaque battement de mon cœur : « Tu es fait pour ça. Tu es fait de ça. Telle est ta nature. »

Je n’ai jamais su si Matt sait aussi bien lire en moi parce qu’il est très intelligent et empathique ou parce qu’à force de me fréquenter il a reçu trop d’ondes télépathiques, en tous cas il sait que l’intervention de la sorcière inconnue me permettrait de résoudre ce dilemme entre moi et moi : je me ferai plaisir mais je n’aurais pas à me reprocher les conséquences négatives puisque ce ne serais pas de ma faute. Je soupire et je dis :

_ De toute façon mon alibi me laisse tomber avant de m’avoir fait craquer. Plus rien depuis dix jours ! Elle a forcément abandonné.

_ Peut-être qu’en voyant qu’elle n’a pas réussi à te maudire elle a réalisé que tu es plus fort qu’elle.

_ Bof… la modestie n’est pas dans notre nature, autant que je sache… plus on est sûr de soi plus on est puissant. Et puis j’ai fait croire qu’il y avait eu des effets. Je ne suis pas si nul que ça !

_ J’avoue que j’aurai du mal à évaluer ton talent de menteur de l’aura…

_ Alors je te le dis : je ne suis pas si nul que ça !

_ Peut-être qu’elle n’est pas assez méchante pour te vouloir vraiment du mal, tout simplement.

_ Mouais. Bof. Pas drôle. »

Matt rit de ma déception. Il ignore beaucoup de choses sur mes combats de l’ombre, tout simplement parce qu’il y a trop de choses que je ne peux pas mettre en mots et partager avec quelqu’un qui n’a aucun pouvoir magique. Je lui en ai raconté un maximum pourtant, autant pour partager avec lui que pour bénéficier de son esprit logique qui voit parfois des rapports qui m’échappent. Mais j’ai volontairement évité de lui parler de ma propre soif de victoire. Dans le civil je suis un type plutôt conciliant et assez cool, pas du genre à me prendre la tête ni à dominer les autres. Mais dans un combat de magie je suis différent. Ma propre puissance me monte à la tête et m’enivre jusqu’à ce que je ne vois plus qu’elle et que je sois prêt à tout pour la pousser au maximum. Après, quand je reprends mes esprits… disons que ce n’est pas glorieux. Heureusement jusqu’à présent je n’ai pas fait de victimes humaines. Mais quand même. Je déteste me retrouver dans la peau de cet étranger qui est prêt à tout pour vaincre, tout en sachant qu’une fois que j’y serais j’adorerai ça et que je prendrai un pied comme aucune drogue humaine ne peut en procurer. Enfin j’imagine. Je n’ai encore jamais testé la drogue.

On discute encore un moment puis je dois le lâcher et le laisser retrouver sa vie à lui. J’hésite à appeler un ou deux copains et tenter d’improviser une soirée comme je le faisais au juste après mon arrivée. L’idée d’être cool avec eux m’épuise d’avance, même si je suis sûr qu’aucun d’entre eux n’est ma sorcière. Je renonce. Je me sens mal depuis quelques temps, j’avais l’impression de progresser mais ça ne marche pas… comme une greffe sur une plante qui tente de faire plein de nouvelles cellules mais qui finalement se fait rejeter quand même par son nouveau corps. Je ne suis pas à ma place chez les normaux mais je ne suis pas prêt à retourner chez les sorcières ; je reste dans une position inconfortable qui me tiraille des deux cotés à la fois.

Si l’autre sorcière bougeait je pourrais pencher une bonne fois pour toutes d’un seul coté et ça ne serait pas plus mal.

Je commençais à me faire à l’idée qu’elle avait laissé tomber notre début de duel. Ça faisait trois semaines depuis la possession de Stéphanie et la malédiction ratée. Et puis, cet après-midi, j’ai failli tomber dans son piège. Un beau piège en théorie, qui lui a sans doute demandé beaucoup de travail et qui a été camouflé avec une grande intelligence, mais niveau magie, c’est du travail d’amateur.

L’idée est pourtant belle : les symboles magiques sont cachés dans les tags qui décorent les deux murs face-à-face encadrant l’entrée du lycée. Impossible de les voir au milieu de tout ce fouillis de dessins, d’insultes et de signatures. En fait c’est le pouvoir magique lui-même de ce sort qui m’a sauvé : attentif comme toujours à mes camarades suspects, j’étais en train de guetter toute interférence magique, et il n’était pas suffisamment dissimulé. J’ai quand même dû méchamment piler pour ne pas me retrouver coincé entre les deux bornes du piège. Pour cacher mon embarrassant blocage je fais semblant de tomber, ce qui me laisse le temps d’examiner la chose et d’établir un moyen de défense. Enfin j’espère.

C’est un piège à mon nom qui ne peut réagir qu’à ma présence. Il est bien plus simple que la malédiction, mais il est tout de même composé de deux actions : paralyser et faire souffrir. Charmant. Je laisse mon esprit se promener le long des lignes de force qui courent d’un signe à l’autre, histoire de bien voir ce qu’elles me réservent. Il y a beaucoup d’énergie là-dedans qui tend le piège comme un gros ressort, mais rien ne défend cette réserve d’énergie. Je n’ai qu’à briser une ligne de force, et le tout s’écroule. Après quoi je me relève et entre tranquillement dans le bâtiment.

Je mène de 3 à 0, petite sorcière à la manque.

Remporter cette manche me redonne confiance en moi et me fait apprécier davantage le jeu. Mais quel genre de cinglé je suis pour aimer être dans une situation de danger ? Tant qu’à faire, autant révéler ma nature et attendre que les innombrables périls qui guettent une sorcière me tombent sur le râble.

Quoique… au moins, seul face à une débutante, je suis assez en danger pour me tenir sur mes gardes et m’en sortir sans mal (pour mon plus grand plaisir), mais pas assez en danger pour risquer réellement ma peau, mon âme ou ma santé mentale. L’idéal, donc. Attendre le prochain coup ne me pèse presque plus et l’ennui a pratiquement disparu de mes journées. Je revis. C'est-à-dire que je m’amuse.

Le soir même, on traine un peu dans les rues en attendant que le couvre-feu des uns et des autres ne nous oblige à rentrer. J’ai réussi à me faire inviter à manger chez Cyril – mes parents ne sont pas là ce soir et je refuse de rester seul dans le silence de la maison, la tentation se fait bien trop forte dans ces moments-là. Cyril, justement, se dispute plus ou moins avec Stéphanie à propos des personnages d’une série que je fais semblant d’avoir regardé. Je trouve que parler des émissions de télé en en devinant le contenu d’après les réactions de mes interlocuteurs est un jeu très intéressant. Je suis assez doué pour ça. Comme d’habitude, Cécile ne dit rien et Mina joue les arbitres. Je sens la présence de la sorcière. Elle se cache moins bien qu’à l’ordinaire. Elle sait que son sort n’a pas marché et elle prend enfin la peine de chercher pourquoi je lui résiste si bien. Je sens sa force qui tâtonne autour de mon esprit.

Exprès pour la narguer, je suis plus cool encore de d’habitude, plus drôle, plus enthousiaste, et tout le monde m’adore. Elle me cherche et ne me trouve pas. C’est aussi facile que d’esquiver un ballon avec une plume.

Elle arrête de me chercher. Pour la provoquer un peu plus, je lance la conversation sur les phénomènes paranormaux, un sujet sur lequel je suis d’habitude réservé voir réticent. Pour voir si son visage la trahi aussi. Je n’aime pas cette inégalité entre nous : elle sait qui je suis et frappe dissimulée. Mais d’une certaine manière ça équilibre le jeu.

« Il parait qu’il y a un type qui arrive à lire les sentiments des gens rien qu’en regardant leurs auras.

_ N’importe quoi, dit Cyril, les auras c’est du bidon.

_ N’importe quoi ! s’exclame Mina. Les auras c’est vrai, on est tout le temps entourés par notre aura, c’est notre énergie vitale.

_ Ouais c’est ça, ricane le sceptique en lui donnant une tape, et là je te touche l’aura, ah mince ton énergie vitale est tombée !

_ Crétin, siffle Mina.

_ L’aura c’est de l’énergie, dis-je pour recadrer un peu le sujet, comme les piles Duracelle sauf que ça dure encore plus longtemps.

Ils rient tous. J’ai testé les vannes les plus pourries depuis que je suis arrivé ici et visiblement il n’y a que dans ma classe qu’elles rencontrent un tel succès. Encore un truc bizarre dont j’ai refusé de chercher l’explication : peut-être qu’inconsciemment j’ai fait en sorte qu’ils soient bon public pour être plus à l’aise, peut-être que l’autre sorcière a un sens de l’humour nullissime et que c’est le seul moyen qu’elle a trouvé pour qu’on rit de ses blagues, peut-être qu’un des radiateurs de la classe provoque une fuite d’un gaz ayant des effets étranges sur le cerveau. Faire une divination là-dessus me parait être une perte de temps.

Mina reprend vite son sérieux et explique avec beaucoup de convictions comment fonctionnent les auras. Son discours est loin des idées prêt-à-porter qu’on retrouve dans les magazines d’ado, elle en sait long. Ce qui n’est pas une preuve : Mina en sait long sur n’importe quoi du moment que ça n’attire pas – ou juste superficiellement – les jeunes filles de son âge. Cyril tourne en ridicule chacune de ses explications et exceptionnellement je n’interviens pas pour la défendre. Elle s’énerve. Plutôt susceptible comme fille. Agressive.

Stéphanie calme le jeu en faisant l’innocente :

_ Mais en fait les auras on peut s’en servir pour faire de la magie, non ?

Je sens le regard de faucon de Cécile braqué sur moi quand je réponds :

_ Non, ce n’est pas pareil.

_ Mais il faut de l’énergie pour faire de la magie.

_ Oui, bien sûr. Mais si tu utilise ton aura, tu t’épuise pour pas grand-chose. C’est bien plus efficace de prendre l’énergie là où elle se trouve.

_ Quoi, s’exclame Stéphanie en écarquillant de grands yeux effrayés, dans les auras des autres gens ?

_ Mais c’est des conneries, se moque Cyril, tu vois bien qu’il se fout de ta gueule.

Sans lui prêter attention je continue :

_ Non, il n’y a que les méchantes sorcières qui font ça. Les sorcières trichent toujours. C’est à ça qu’on les reconnait.

Je sens un frémissement de colère agiter l’atmosphère autour de moi. Tout le monde est énervé et commence à se disputer, même, ô surprise, Cécile qui me lance :

_ Tu ne devrais pas parler de ce que tu ne connais pas. C’est débile.

_ Ben quoi ? lui dis-je malicieusement. S’il y a quelqu’un qui n’est pas d’accord, qu’il me change en crapaud !

_ Ne te moque pas de la magie ! Si tu savais…

_ Si je savais quoi ? Ce qui est arrivé à Stéphanie le soir où elle a été assez idiote pour invoquer les fantômes sans un bon médium pour la protéger ?

Du coin de l’œil je vois que Stéphanie est choquée. Aucune importance. C’est avec Cécile que je croise le fer pour l’instant.

_ Parce que toi, dis-je d’un ton suave, peut-être bien que tu le sais, non ? Peut-être bien que tu es une petite sorcière ?

_ Hein ? Que… non ! Non, pas du tout, non ! »

Les autres rient et à leur tour la traite de sorcière. Pas méchamment. Ce n’est qu’une blague. Sauf que nous sommes deux sorcières ici à savoir que ce n’est pas du tout une blague et la tension qui nous entoure rend les mots plus puissants et plus cruels qu’à l’ordinaire. Cécile devient bientôt toute rouge et s’en va en prenant à peine le temps de lancer un « Je me casse, vous êtes vraiment trop cons ! » pour sauver les apparences. Elle part la tête haute mais sa voix s’est brisée sur le dernier mot. Devinant qu’elle est au bord des larmes, Stéphanie lui court après pour s’excuser, sans recevoir un seul regard. Mina nous quitte peu après. Cyril et moi restons seuls. J’engage la discussion sur un concert qu’il projette d’aller voir et il ne fait aucune allusion à l’incident qui vient d’avoir lieu. C’était bien mon but. Je dois réfléchir et analyser tout ce que j’ai vu et pas vu, et je préfère qu’il ne pollue pas ma perception des faits en y ajoutant la sienne. Plus tard, si je n’arrive à rien, je lui demanderai ce qu’il en pense.

Le lendemain matin, à quatre heures du matin pour être exact, je me réveille parcouru d’un horrible fourmillement électrique sur tout le corps. Ma première pensée : « Elle a attaqué. ». Ma respiration est sifflante, mes perceptions sont plus aigües que d’habitude. Un prisme est passé sur mon être et décale les différents éléments de mes pensées. Qu’est-ce qu’elle cherche à faire, me rendre confus pour ensuite passer à l’attaque proprement dite ?

J’ai déjà passé des journées entières dans cet état de distorsion, tout simplement parce que ça m’amusait. Certes, je n’avais pas des sensations corporelles aussi désagréables, mais ça ressemblait. Je cherchais à comprendre ce que ressentent les gens qui prennent du LSD. Je crois bien avoir échoué mais l’expérience était très intéressante, jusqu’à ce que mes parents commencent à paniquer. Bref. Le retour à la normal devrait être un jeu d’enfant pour moi.

Je me concentre, me recentre, me rassemble, me redéfini. Voooilà. Pas plus compliqué que ça.

Plutôt content de moi-même, je me recouche. Je ne cherche pas d’où vient le sort. Je ne me protège pas des autres qui pourraient arriver. Cette attitude insouciante est une grosse claque méprisante lancée à la face de ma rivale. 4 à 0, sorciérette de pacotille, retourne donc astiquer ton balai et ton chaudron. Viens te battre en face à face, viens me défier, viens me libérer de mon propre entêtement et laisse-moi le plaisir de t’affronter parce que tu m’y auras contraint… Quand je te vaincrais j’aurai l’innocence de celui qui n’a fait que se défendre.

Les sorcières trichent toujours, j’espère qu’au moins tu as appris par cœur cette leçon.

Les sorcières trichent toujours, mais ça ne veut pas dire qu’elles n’ont aucun scrupule, aucune morale, aucune… dignité. Là, là, ma sorcière ennemie m’a beaucoup déçue.

Le matin, après avoir reçu son sortilège de confusion, j’ai bien dormi et je me suis levé comme tous les jours. J’ai attrapé de quoi déjeuner et je me suis planté devant la télé, officiellement pour regarder les petites images, officieusement pour regarder l’oranger qui pousse dans un pot juste à coté de l’engin : les plantes me distraient, elles au moins sont vivantes. Au bout de quelques secondes, j’ai réalisé que toutes les scènes de l’émission étaient brouillées. Que l’oranger se recroquevillait d’horreur. Et que mes parents n’étaient toujours pas descendus déjeuner. Un doute atroce m’a saisi. Cette salope n’aurait tout de même pas osé lancer un charme à la maison entière ?

J’ai couru jusqu’à leur chambre plus vite que je n’ai jamais couru de ma vie et je suis resté figé sur le pas de la porte. Ils étaient là, bien vivants, en pleine forme, mais complètement shootés. J’ai poussé un soupir de soulagement et je les ai laissé tenter de retrouver la sortie du placard en pouffant de rire comme des gosses. Je suis sorti de la maison pour repérer d’où partait le sortilège. Je n’ai pas eu à chercher bien loin. C’était là, sous ma main, quand j’ai saisi la porte d’entrée pour la refermer derrière moi. C’était poilu. Poisseux. Refusant de croire à l’horreur sur laquelle j’avais posé les doigts, j’ai retiré ma main et me suis retourné lentement.

Elle a cloué un chat noir sur ma porte.

Les symboles sont tracés dans son sang. Le sortilège tire sa force de l’âme prisonnière de l’animal. Pauvre bête. Je ne suis pas un fanatique des chats, comme toutes les créatures qui ont de la personnalité je les juge au cas par cas, mais il n’avait rien à voir dans notre guéguerre. Disons que si ça avait été un crapaud, ça m’aurait moins touché. Ou même une chouette. Je n’aime pas beaucoup l’état d’esprit des chouettes, trop sauvages, trop rapaces. Alors que cette petite boule de poils fracassée par l’orgueil humain… C’est triste.

Bon, je ne vais quand même pas pleurer toutes les larmes de mon corps sur la mort d’un chat, même noir. J’ai déjà vu pas mal de trucs moches dans ma vie et cet animal n’entre même pas dans mon top dix. Je vais chercher un sac poubelle, un marteau fendu pour enlever les clous, une brosse et de l’eau savonneuse. Toucher le chat mort à mains nues ne me répugne pas, au contraire : en ne me fiant qu’à mes yeux j’aurai la conviction qu’il souffre encore, tandis que mes mains et mon sixième sens savent que ce corps n’est plus qu’un amas de cellules qui vont bientôt faire la joie des asticots. Car je ne le jetterai pas à la poubelle. Je peine pour arracher les clous. Dire que ce n’est qu’une faible jeune fille qui les a plantés… elle devait être dans une sacrée rogne. Folle de rage. L’orgueil est le point faible de toutes les sorcières, moi y compris.

Une fois les clous arrachés et le chat dans le sac, j’efface les symboles. Je frotte jusqu’à ce que mon bras crie grâce, après quoi je continue, un mouvement lent et répétitif durant lequel ma tête se vide. Je m’absorbe dans ma tâche. C’est important. Le plastique me sert à transporter la dépouille jusqu’au jardin où je creuse à la main, sous un arbre, une petite tombe improvisée. Je libère le chat du sac et je le laisse directement dans la terre, histoire qu’il trouve vite sa nouvelle place dans le grand cycle de la vie. Après quoi, je montre le chemin. Son âme n’étant plus rattachée à ma maison par les symboles, elle restait à mes cotés : je lui indique la sortie avec toute la délicatesse que nécessite ce genre de transaction. De son vivant c’était sans doute un chat sympathique aimant se fourrer dans les jambes des gens pour avoir des caresses. A présent qu’il est parti, je retourne chez moi. Le sortilège est complètement dissipé.

Je reste néanmoins déçu de cette attaque minable. C’est avec ce genre d’état d’esprit que les sorcières se font détester depuis des siècles : ne pas aimer perdre c’est une chose, être prêt à s’en prendre à des innocents (même sans le chat, le sortilège touchait aussi mes parents) c’en est une autre bien différentes et nettement plus détestable.

Je gagne toujours mais tout le plaisir que j’avais à cette idée s’évanouit. Je note dans un coin de ma tête de ne jamais tomber aussi bas, tout en sachant très bien que si un jour je dois affronter un adversaire coriace, je pourrais très bien agir comme mon ennemie. On ne peut pas dire que cette idée m’enchante.

Le temps s’écoule à nouveau. J’étale mon énergie et ma bonne santé avec arrogance, surtout dans ma classe. Je rends sciemment l’autre sorcière furieuse. Elle a failli me mettre en colère, me faire franchir la limite. Elle n’a obtenu que mon mépris. Et je m’arrange pour qu’elle le sente bien. Je frime, je souris, intérieurement j’enrage, mais je mets autant de soin à le cacher qu’elle met de soin à fabriquer ses sortilèges. Sauf que moi ça marche.

Je raconte toute l’histoire à Matt, très fier de moi. En retour je n’obtiens que du silence. Puis :

« Et ça va s’arrêter où, tout ça ?

_ Je peux tenir longtemps !

_ Mais les autres ? Tu disais que tu ne voulais pas d’un combat de sorcières à cause des victimes innocentes. Mais c’est trop tard, tu y es en plein, dans le combat de sorcières, même si toi tu ne ripostes pas. Des innocents ont été touchés.

_ Ça va, il y a pas eu de mort… heu, pas de mort d’humain, quoi.

_ Au moins, si tu fouillais dans sa tête, tu saurais jusqu’où elle risque d’aller, si elle est dangereuse ou pas. Elle a déjà failli tuer Stéphanie. On ne sait pas sur qui elle s’entraîne quand elle ne s’en prend pas à toi.

_ Hé ho je m’appelle pas Superman moi, si les gens ont des problèmes de sorcière qu’ils sortent les torches et les fagots tous seuls comme des grands, c’est pas mon problème.

_ Marrant ça, j’aurais plutôt cru que tu sauterais sur l’occasion de sauver la veuve et l’orphelin des attaques de l’ignoble sorcière.

_ …

_ En fait, c’est la première fois que tu rencontre une méchante sorcière, non ? Tu t’es battu contre des tas de… gens, et de presque gens, mais jamais…

_ Peut-être qu’elle n’est pas méchante. Juste… hargneuse et mal lunée.

_ Tu devrais vérifier. C’est important.

_ Je ne sais même pas qui c’est.

_ Tu n’aurais aucun mal à le savoir.

C’est vrai, ça, pourquoi j’hésite ? Pour me donner bonne conscience ? Ou parce que je ne supporte pas l’idée qu’une sorcière soit vraiment une… beurk. Eh non, je ne supporte pas ça. Une autre sorcière, c’est automatiquement une rivale, notre petit combat est tout naturel. Mais si elle est vraiment, vraiment mauvaise… alors ce serait à moi de la tuer. Parce qu’une méchante sorcière c’est pire qu’un méchant inquisiteur, qu’un méchant initié, qu’un méchant vampire, qu’un méchant troll. Avec eux au moins on sait à quoi s’en tenir. Il y a des moyens de les arrêter. Tandis qu’avec une sorcière, tous les moyens que je pourrais utiliser sont ses moyens à elle et tôt ou tard elle trouvera comment s’en sortir et me faire la peau. Il faudrait que je la tue tout de suite, pour sauver les autres.

Donc non, je me répète inlassablement qu’elle ne peut pas être une mauvaise sorcière, malgré la nature plutôt abominable des sortilèges qu’elle a tenté de m’envoyer dans les dents, elle est jeune et inexpérimentée, elle est tentée par l’ombre mais n’est pas encore tombé dedans, elle ne réalise pas ce qu’elle fait.

J’explique de mieux tout ça à Matt, qui persiste à penser que jouer les autruches ne changera rien au problème. Il m’énerve vraiment quand il est aussi logique.

Je dors, je rêve et je sais que je rêve. Il est très important que je ne me réveille pas. Mon rêve est plutôt étrange, je suis dans une série télé, une histoire de sorcière. Comment j’ai réussi à me retrouver là alors que je n’ai jamais vu cette série ? Ma seule certitude, c’est qu’il ne faut pas que je me réveille.

Hé hé hé stop là il y a un truc qui ne va pas. Une certitude ? Dans un rêve ?

Ça peut arriver, bien sûr, les rêves sont même pleins de ces saloperies de certitudes qui sortent de nulle part, mais pour moi une certitude c’est la marque d’une manipulation mentale. D’un tour de sorcière.

Je perds encore quelques précieuses minutes à chercher comment me réveiller sans me réveiller, avant de me décider à prendre le problème à bras le corps, à bousiller cette certitude qui m’handicape et à me réveiller.

Je suis debout, devant mon bureau. Les mains rassemblant mes papiers personnels. Les tiroirs et la penderie béants montrent qu’on les a déjà fouillés.

Cette salope s’est servie de mon propre corps pour m’espionner.

Je ne sens plus aucune présence en moi, elle s’est tirée dès qu’elle senti que je me réveillais, me combattre lui aura au moins appris la prudence. Elle ne peut donc pas sentir ma rage.

Elle voulait me défier ? Me mettre en colère ? M’obliger à mettre toutes mes forces dans la bataille ? J’espère qu’elle le voulait. Parce que ça sera sa dernière satisfaction en ce bas monde. Je vais l’exploser.

Comprenez-moi, aussi. Je m’en fiche qu’elle ait fouillé dans mes affaires. Mais dans ma tête ! C’est pourtant pas compliqué, c’est une règle de pudeur si élémentaire qu’on n’a même pas besoin de la développer : ON NE RENTRE PAS DANS LA TETE DES AUTRES.

Oui, moi je le fais. Et je déteste d’autant plus qu’on me le fasse. Et aucun de mes cobayes ne s’est jamais rendu compte de rien, sauf ceux à qui je faisais mal, mais c’était de la légitime défense. Même les vampires ne mettent pas leur sale nez fouinard dans ma tête. C’était vraiment, mais vraiment, vraiment pas une bonne idée qu’elle a eu là, la frangine.

Le miroir me renvoi le sourire le plus cruel que je lui ai jamais adressé. Mate donc ça et tremble en attendant que je t’attrape, sorcière de pacotille. Et non, elle ne voit rien du tout, elle s’est définitivement cassé. A mon tour de me mettre en chasse. Moi je ne la raterai pas.

Pour la retrouver et savoir comment l’affronter, je fais une divination. Je connais plein de moyens de faire une divination, dont certains sont très spectaculaires, mais celui qui est le plus efficace entre mes mains, celui avec lequel je me sens le plus à l’aise, ce sont les feuilles de thé. Je n’ai jamais vraiment compris pourquoi. L’image d’une petite vieille s’impose invariablement à mon esprit quand je fais ça. Mais l’essentiel, c’est que ça marche.

Mes herbes sont cachés là où ma rivale ne risquait pas de les trouver : dans les placards de la cuisine, boîtes inutilisées entre les boîtes inutilisées, l’air aussi peu magiques que moi. D’ailleurs mes herbes n’ont rien de magiques, ce ne sont que des plantes séchées que j’ai achetées pour m’entraîner à faire des potions. On a déménagé avant que je les utilise – dommage, j’avais plein de cobayes sur qui les tester. Et là, au fond, la seule boîte déjà ouverte : le thé. Un truc tout simple. Je prends une pincée de feuilles sèches et effritées, je la pose dans une tasse, je fais bouillir de l’eau, je verse, j’attends. Pas besoin d’outils particuliers. Pas de cérémonial. Juste éviter, pendant qu’on boit, de penser à la question qu’on cherche à élucider. L’idéal est même de discuter de tout et de rien. Bizarre, je sais, mais c’est comme ça.

Je pense, je pense… je pense à Evelynne et Nadia. En plus d’avoir toutes les deux des noms datant de Mathusalem, elles se ressemblent beaucoup, à première vue. Toutes les deux ont le visage si tartiné de fond de teint, rouge à lèvre et fard à tout ce qu’on veut qu’on ne peut apercevoir d’authentique qu’un petit bout d’œil, entre deux rangées de cils plombés de mascara. Par contre le reste de leur corps est plutôt mis en valeur, voir carrément étalé comme des produits sur un marché. Des poupées masquées. Mais elles sont si différentes derrière leurs masques. Evelynne est la pire langue de vipère que j’ai jamais rencontrée, son grand plaisir est de manipuler les gens en général et les mecs en particulier, et si elle était moins stupide elle serait sans doute dangereuse. Nadia, quand à elle, est une gamine effrayée qui cache sa figure par peur d’être rejetée – elle-même se trouve laide – et qui espère bien trouver l’Amour qui est censé la sauver et la protéger, sans oublier de lui apporter le bonheur.

Et ma sorcière rivale, sous quel masque se cache-t-elle ?

Oui, tout l’art délicat de ces divinations est là : garder le fil de ses pensées mais poser la question adéquate exactement au moment où la tasse est finie. Jouer avec son propre esprit est difficile mais efficace. Je n’ai plus qu’à regarder les lignes, les creux et les bosses de la masse verdâtre qui gît au fond de ma tasse. Même pas besoin d’interpréter : tout ce que je veux savoir est écrit en toutes lettres.

J’aime la mise en scène. C’est tout vêtu de noir, pour la première fois depuis que je suis ici, que je vais chez Stéphanie. Je ne sonne pas, j’entre directement dans son appartement, ma longue cape grise battant mes jambes – j’ai un vrai faible pour les capes. J’entre dans sa chambre. Je reste debout dans un angle de la pièce, veillant sur son sommeil comme un croque-mitaine amoureux. Puis je lance un long, un lugubre grincement, qui peu à peu la réveille.

Elle lève la tête, encore toute ensommeillée. Jette un coup d’œil à son réveil. Gémit. Et replonge la tête dans l’oreiller. Je dis alors, de ma voix la plus sinistre, rauque et menaçante :

_ Lève-toi, Stéphanie.

Elle sursaute et enfin regarde dans ma direction. J’apparais peu à peu, émergeant de l’obscurité comme un monstre sortant de sous le lit d’un enfant. Elle se pétrifie. Je continue :

_ On m’a beaucoup maudit, Stéphanie.

Elle remonte la couverture sur elle dans un geste dérisoire.

_ Maintenant j’en ai assez.

Elle claque des dents.

_ Je viens me venger, Stéphanie.

D’un bond je suis sur elle, tenant ses poignets trop fermement pour qu’elle parvienne à se défendre. Elle crie mais ne tente pas de se débattre. Je lui demande :

_ Pourquoi ? Pourquoi tout ça ?

_ Non… non, pitié, c’est pas moi, je te jure que c’est pas moi !

Je suis au-dessus d’elle, la maigre lumière et les ombres jouent sur mon visage de la manière la plus monstrueuse et effrayante que je sois capable d’obtenir. Elle a fermé les yeux, trop terrorisée pour regarder la mort en face. Je me penche à son oreille et murmure :

_ Je sais bien que ce n’est pas toi…

Elle rouvre les yeux, complètement stupéfaite. Je ricane un brin – juste ce qu’il faut pour ne pas perdre ma stature menaçante – et lui dit :

_ Tu vas dire à ta maîtresse que si elle veut se battre, on va se battre. Un duel. Pas un simple défi. Un combat à mort. A la demi-lune. Au-dessus de la ville. Tu as compris ?

Voyant enfin un moyen de m’échapper, Stéphanie acquiesce. Par acquis de conscience je rajoute encore une petite dose de terreur en lui prenant la gorge et en reprenant ma voix bien rauque et bien flippante :

_ Tu vois ce qui arrive quand on se mêle des affaires des sorciers. Arrête ça. Oublie notre existence. Je ne serais pas toujours là pour te sauver. »

Après quoi je l’endors, ou plutôt je la fait tomber dans un lourd sommeil sans rêves, aussi brutalement que si elle était assommée – mais sans la douleur, tout de même. Stéphanie est la  servante de l’autre sorcière, sans doute à cause de la même fascination qui poussait mes initiés à mourir sur mon ordre. Elle allait même beaucoup moins loin qu’eux dans la dévotion. J’espère que mon intervention lui fera passer le goût de ces jeux dangereux.

Pour qu’elle soit sûre de n’avoir pas rêvé, je grave mon défi dans le plâtre du mur avec ses ciseaux. Le jour va bientôt se lever, je m’enfuis. Je reste chez moi toute la journée pour me préparer. La demi-lune, c’est ce soir.

Publicité
Commentaires
Ecriveuse en herbe
  • Envoi d'histoires, textes, nouvelles, scénario de BD et tentative de roman que j'ai écrit. Plus elles sont bien, plus il y a d'étoiles après le titre. Bonne lecture ! (textes protégés donc demandez avant de les utiliser merci)
  • Accueil du blog
  • Créer un blog avec CanalBlog
Publicité
Archives
Publicité
Publicité
Publicité