dimanche 27 mai 2007
Le profiler ***
Le profiler
Max était un profiler du FBI et Sarah une étudiante en journalisme. Enfin en théorie. Sur Internet en tous cas. Et le fait que Max n’ai en réalité jamais terminé ses études secondaires et travaille à mi-temps dans un vidéo-club ne regardait à son avis pas Sarah. D’ailleurs, elle mentait sans doute elle aussi.
Il racontait pour l’heure à la jeune femme – qu’il n’avait jamais vu mais espérait très jolie – sa dernière enquête fictive, un mélange de plusieurs de ses films préférés et d’une bonne part de ses propres inventions. Il traquait un serial killer démoniaque qui kidnappait ses victimes, les pendait par les poignets avec du fil de fer, les rasait entièrement et leur coupait les mains une fois qu’il n’y avait presque plus de sang dedans et qu’elles étaient parfaitement blanches et pures. Maintenant il tentait soit de trouver une suite gore et originale soit d’expliquer cette histoire de mains blanches et pures. Malheureusement, l’alcool qu’il avait ingurgité depuis le début de la nuit nuisait fortement à sa concentration.
Au final, ce fut la sonnerie du réveil qui lui fournit une échappatoire. « Je dois partir travailler, écrivit-il à Sarah.
_ On se reconnecte ce soir ? répondit la jeune femme.
_ Je risque de travailler très tard. Je te recontacte plus tard. Et défense d’en parler à la presse !
_ Promis ! »
Avec un soupir de soulagement, Max éteignit l’ordinateur. Une longue, très longue journée l’attendait.
Lorsque Max se reconnecta le lendemain matin (le temps de travailler, de dormir, de regarder des films et de re-dormir), pas moins de douze e-mails de Sarah l’attendaient. Ce qui lui mit immédiatement du baume au cœur. Cette charmante jeune femme, sans aucun doute belle, intelligente et célibataire depuis bien trop longtemps à son goût, avait mordu à l’hameçon. Encore quelques histoires pour rendre son personnage de profiler encore plus crédible, et il n’aurait plus qu’à la rencontrer… Et là…
Il déchanta dès le premier mail. Il contenait le scan de la première page du journal du jour. En couverture se trouvait décrit "son" meurtre rituel.
Max eu tout juste le temps de courir aux toilettes pour vomir – mais finalement, face à la cuvette blanche, rien ne voulut sortir. Il resta agrippé là quelques instants, tremblant et agité de spasmes. Puis une idée lumineuse le réconforta : c’était sans aucun doute un faux article créé et envoyé par une cinglée ! Il sorti de chez lui à toute allure, en caleçon et débardeur crasseux, rentra tout aussi précipitamment en réalisant qu’il était à moitié nu et sans un sous, s’habilla, pris son argent et alla acheter l’édition du jour. En pantoufles.
Il s’écroula sur le trottoir, le journal dans les mains. L’article était réel. Le meurtre aussi. Il avait eu lieu dans la nuit, suivant point par point le rituel qu’il avait inventé de toutes pièces, dans le vieil entrepôt désaffecté qu’il avait connu par l’un de ses nombreux anciens boulot. Et qu’il croyait être le seul à connaître aujourd’hui.
Max n’aurait pas su dire comment il rentra chez lui. Il avait l’impression que le ciel lui était tombé sur la tête. Chez lui, l’écran de l’ordinateur clignotait : Sarah, bien sûr. Il cliqua.
« Je te jure que ce n’est pas moi qui ai tout raconté aux journalistes !
Max la cru d’autant plus qu’il y avait une photo. Quoi qu’elle ait raconté à qui ce que soit, ce n’avait pas pu donner ce cadavre. A moins qu’elle ai donné l’idée à quelqu’un ?
Il relu l’article. Il aurait fallu que quelqu’un lise ses messages par-dessus l’épaule de Sarah et fonce immédiatement kidnapper une fille pour que lui, Max, puisse être la cause de ce meurtre atroce. Et encore, il aurait fallut que ce dingue habite dans le coin et qu’il ai déjà du fil de fer chez lui.
_ Je te crois.
_ Il y a eu des fuites ?
_ Apparemment. Heureusement les journalistes n’ont pas tous les détails.
_ Ah bon ?
_ Non, le tueur laisse encore une autre marque sur ses victimes. Notre bureau a dû les empêcher d’avoir l’info.
_ Qu’est-ce qu’il manque ?
_ Je ne peux pas te le dire ! Et si on te pose des questions, tu as tout découvert dans la presse, vu ?
_ Compris !
Une fois de plus, Max se laissa emporter par son personnage, mélangeant allègrement réalité et fiction dans un jeu qui dépassait le simple but d’amener un jour Sarah (si elle était jolie) dans son lit. Il aimait faire ça, c’était sa drogue. Il laissa la future journaliste chercher différentes pistes, gardant les éléments intéressants pour quand il devrait lui donner une solution plausible tout en cassant ses théories, et agitait de temps en temps l’élément manquant comme un os devant le nez d’un chien. La technique marchait fort, Sarah ne se déconnecta pas une seule fois de la matinée et elle paraissait totalement captivée par l’enquête.
Lorsque Max quitta le cocon protecteur de son appartement, la réalité lui retomba dessus avec d’autant plus de force que le poids de la culpabilité s’y ajoutait. Non seulement quelque chose d’atroce s’était produit et sans doute à cause de lui, mais en plus au lieu de tenter de trouver une solution à ce mystère il continuait ce jeu malsain où il manipulait une jeune femme crédule voir carrément stupide. Cette invention avait forcément un lien avec le meurtre donc même s’il ne trouvait pas lequel, il devait y mettre fin.
Une fois derrière le comptoir de location de cassettes, la décision de Max était prise. Il tenterai de rencontrer Sarah et de coucher avec elle. Si ça ne marchait pas, il arrêterait toute cette histoire définitivement. Quand au véritable meurtre, il allait éviter d’y penser et surtout ne parler de rien à personne, il n’avait pas la moindre envie de faire un séjour derrière les barreaux.
Une fois chez lui, Max hésita longuement avant d’oser allumer l’ordinateur. Il faillit même écrire à Sarah sans lire le dernier e-mail qu’elle lui avait envoyé. Mais celui-ci était marqué URGENT !!!!!! avec six points d’exclamation. Max l’ouvrit.
Il contenait plusieurs profils possibles de l’assassin et deux proposition de pièges à lui tendre. « C’est absurde ! » s’emporta Max. Depuis quand est-ce que les profilers de la police écoutent les divagations d’étudiante en mal de publicité ? De toutes les tordues qui surfent sur le net, pourquoi avait-il fallut qu’il tombe sur celle qui ne rêvait que de se mêler de son enquête inexistante ?
Il réalisa alors qu’il y avait sans doute un véritable inspecteur chargé de mener cette enquête, et que les chances pour que son prénom soit Max, Maxime ou quelque chose d’approchant étaient à peu près aussi grandes que de gagner une Ford dans une tombola Toyota. Il était déjà en train d’imaginer une excuse au cas où Sarah s’en apercevrait (ce qui ne tarderait pas, surtout si elle étudiait réellement le journalisme entre deux longues séances d’Internet) quand il se rappela de sa ferme résolution de l’après-midi. Non, mieux valait régler cette histoire une bonne fois pour toutes. Plus de mensonges. En tous cas plus à Sarah. Elle n’était pas connectée mais il lui écrivit un e-mail lui donnant rendez-vous le lendemain pour lui donner le dernier élément manquant.
Il s’était fait beau et avait même mis du parfum, pour la première fois depuis si longtemps qu’il se demandait si le minuscule flacon retrouvé sur son étagère était bien du parfum, ou si celui-ci était périmé. Mais dans la puanteur des cigarettes et de la sueurs des danseurs elle ne s’en apercevrait sûrement pas. Il attendait, nerveux, en tentant de se remémorer tout ce qu’il avait bien pu lui raconter sur son métier de profiler pour être sûr de ne pas faire de gaffes le moment venu. C’est vrai qu’ils avaient surtout parlé de meurtres et de l’assassin fan de mains blanches. En fait elle avait même l’air d’en savoir beaucoup plus long que lui, surtout depuis qu’elle lui avait envoyé les articles de journaux. Bah, il jouerait les impénétrables professionnels et puis voilà. Il ferait dévier tous les sujets se rapportant de près ou de loin au meurtre. Il s’en sentait capable.
Ce n’est que trois heures plus tard que Max commença à admettre que Sarah lui avait posé un lapin, et au bout de trois autres heures qu’il renonça et rentra chez lui, rageur. Le lendemain, à tout hasard, il acheta le journal pour voir si on avait retrouvé l’assassin. C’était le cas, on l’avait arrêté au cour de sa deuxième tentative d’enlèvement.
L’assassin était une jeune femme du nom de Sarah Rickwod, 21 ans, étudiante en journalisme. Elle assurait être innocente et expliquait qu’un certain Max, profiler du FBI, pouvait prouver ses dires.
Max regarda attentivement la photo et eu un violent pincement au cœur de regret. Sarah était vraiment très, très jolie.
samedi 10 février 2007
La jalousie ***
La jalousie
Ce matin-là en se levant, Dick Chambers se sentait parfaitement bien, vraiment en pleine forme, et c’était devenu assez rare pour mériter d’être signalé. Il saisit le petit carnet à coté de son lit qui lui servait à noter ses rêves (oui, bon, ses cauchemars, mais ça lui faisait toujours du bien de les écrire, comme si ça pouvait les tenir à distance) et écrivit :
22 juillet 2005 : aucun rêve, et je pète le feu !!!
Dick n’était pas un partisan des points d’exclamations d’habitude : trois était le maximum qu’il s’était jamais autorisé. Et il se leva en sifflotant, tout content.
Sa fille de 5 ans, Nell, s’aperçue tout de suite qu’il allait mieux et pépia comme un oiseau toute la journée, jusqu’à ce qu’il l’amène à l’anniversaire d’un de ses amis en début d’après-midi. Il lui promit qu’ensuite, ils iraient tous les deux dîner au McDonald puis qu’ils se loueraient un dessin animé : la version d’une grande soirée pour une petite fille de cet âge. Par moment, il avait hâte qu’elle soit assez grande pour être initiée à la véritable gastronomie et au cinéma… A d’autres, il aurait voulu arrêter le temps et qu’elle ne grandisse jamais.
Il s’était arrangé à son travail pour avoir son samedi de libre, pour Nell, et maintenant qu’elle était occupée il ne savait plus trop quoi faire pour s’occuper. Oh, bien sûr, il pouvait rentrer chez lui et faire le ménage, la lessive, et autres joyeuses activités. Peut-être même faire les courses avant.
Et puis quoi encore ? Il était libre.
Il téléphona à son ami Tom, histoire de lui demander si jamais ça l’intéresserait de faire… heu, quelque chose, n’importe quoi. Ce qui fit bien rire Tom qui était avocat et qui travaillait, lui, le samedi. Le dimanche aussi d’ailleurs. En fait, la seule chose capable de mettre Tom en arrêt maladie serait sans doute un boulet de canon tiré à bout portant.
Cependant, même si Dick avait fort peu d’occasion de le montrer, il savait se montrer irrésistiblement entraînant quand le besoin ou l’envie s’en faisait sentir. Au final, Tom le pria d’aller l’attendre chez lui, et promit d’arriver bientôt. Parfait. Au pire, il y avait une piscine, un billard, un home cinéma et une vidéothèque bien garnie chez Tom, Dick n’aurait donc pas le temps de s’ennuyer.
Il entra avec la clé que Tom lui avait confié il y a longtemps (quand Jane menaçait de kidnapper Nell, bon sang, deux ans déjà ! Il avait bien cru que cet enfer durerait toujours, alors que le temps file à toute allure depuis que c’est fini !). Enfin, il fallait un bip-bip pour le portail, le code, une clé et une autre clé, avant de pouvoir enfin entrer dans le saint des saints, La Maison De Tom F. Guninger, qui valait au bas mot mille fois le prix du clapier dans lequel lui-même vivait. Et Tom n’y mettait quasiment jamais les pieds. Allez comprendre.
En poussant la porte, Dick fut traversé par un frisson. Sa belle humeur s’envola instantanément. Il resta pétrifié quelques secondes, puis l’idée (qu’elle pourrait en profiter non il ne faut jamais rester immobile) que ce n’était pas une bonne idée le fit se plaquer dos au mur, regardant dans tous les sens comme un animal traqué. Puis il se détendit : il n’y avait rien (heureusement, ce n’était qu’un pressentiment, pas une de ces attaques de paniques dont il avait eut tant de mal à se débarrasser). Il avait dû rêver tout éveillé, une fois de plus. Vivre avec Jane lui avait limé les nerfs, c’était normal, mais maintenant il était libre et elle était en prison. Difficile d’avouer à sa petite fille que sa propre mère était en prison pour torture physique et psychologique sur son père (ça portait un autre nom, au procès… comment déjà ? En tous cas ils n’avaient pas dit que sa femme le battait. Sans doute qu’un petit bout de femme qui bat son mari même après leur divorce, ça fait plus ridicule que dangereux). Mais Nell ne parlait jamais de sa mère. Elle se souvenait sans doute de certaines scènes.
Dick entra dans la maison et alla dans la cuisine. Il évita soigneusement le bar (l’alcool rendait tout bien pire encore, et il ne pouvait pas se permettre de sombrer dans l’alcoolisme, pas avec Nell) et mis la bouilloire sur le feu, histoire de se faire quelque chose de chaud. La chaleur l’apaisait toujours, tandis que la simple idée de son ex-femme le glaçait. Heureusement, il faisait une chaleur d’enfer au-dehors. Est-ce que Tom lui en voudrait si il arrêtait la climatisation ? Difficile à dire… Il s’inquiéterait sans doute. Inquiéter qui que ce soit était bien la dernière chose dont Dick avait envie ce jour-là. Il écuma les placards de l’immense cuisine et se trouva du thé vert. Parfait.
Il essaya de ne pas penser à Jane, mais c’était dur. Dieu qu’il l’avait aimée. Elle était la plus belle, la plus intelligente, la plus drôle, la plus sexy, la plus tout. Elle avait tout ce qui manquait à toutes les femmes du reste du monde. Dick se défendait assez bien à ce petit jeu-là lui aussi, et il se mit en devoir de faire une cour effrénée à la belle, à tel point qu’il lui demanda plus tard comment elle n’avait pas eut peur de lui. Sauf qu’il découvrit, plus tard encore, qu’elle n’avait peur de rien. Et qu’il lui en fallait toujours plus. Toujours de plus de compliments, toujours plus de cadeaux (elle gagnait plus que lui et les faisait vivre tous les deux, mais les cadeaux étaient des preuves), toujours plus d’attention. Il ne regardait jamais les autres femmes, mais elle commença à être jalouse de toutes celles qu’il connaissait, puis de toutes celles à qui il parlait, puis de toutes celles qui croisaient son regard… Et quand elle était jalouse, elle le lui faisait savoir en l’humiliant ou en le blessant. Certaines fois, il ne savait même pas quelle fille, quelle situation avait ainsi déclenché la colère. Il se faisait toujours avoir, y compris par le plus beau piège, le plus fort : il s’était mis à se demander ce qui ne tournait pas rond chez lui pour avoir peur de sa propre épouse, pour être si blessé par ses plaisanteries, pour croire qu’elle faisait exprès de lui planter sa fourchette dans la main ou de le faire tomber dans l’escalier. Dès qu’il montrait ses soupçons, Jane s’écroulait, la femme forte devenait une petite fille en larme qui suppliait pour avoir son pardon, et il se traitait de monstre de lui faire tant de mal.
Bref, c’était une machination aussi parfaitement imaginée qu’exécutée. Il mit leurs problèmes de couple sur le compte de la grossesse, et fit de son mieux pour arranger les choses. Même quand la seule idée de rentrer chez lui commença à lui faire horreur.
Plus tard, avec l’arrivée de Nell, les choses commencèrent à aller mieux. Dick était en adoration devant sa fille et passait tout son temps à prendre soin d’elle, ce qui lui évitait de se retrouver en tête-à-tête avec sa femme. Nell était bien la seule femme au monde dont Jane ne soit pas jalouse, la considérant comme une extension d’elle-même, comme sa création. Elle préféra bien vite son père à sa mère, et même ce choix passa très bien. Dick était heureux.
C’était plus tard que les choses avaient empirées.
Dick s’aperçu que depuis tout à l’heure, il faisait rageusement les cents pas dans la cuisine. Et qu’il avait oublié d’allumer le feu sous la bouilloire. Sûr qu’à ce rythme-là il pouvait toujours attendre. Il répara son oubli et alla dans le salon pour regarder des films. Sauf qu’il se perdit et finit par trouver, dans une petite pièce pleine de livres, une télévision. Elle ferait très bien l’affaire pour le moment : il avait besoin de se changer les idées de toute urgence.
Au lieu de ça, il tomba sur un reportage qui ramena immédiatement le souvenir de Jane : il y avait eut trois évasions de sa prison dans l’après-midi. Deux d’entre elles avait été recapturées, la troisième courrait toujours. Ils ne donnaient aucun nom. L’horreur envahie Dick aussi brusquement que si il avait plongé dans un bain glacé. Non, pas ça, pas elle, toutes les prisonnières du monde mais pas elle !
Elle qui le frappait avec le fer à repasser.
Elle qui lui plantait des aiguilles dans les doigts.
Elle qui lui brûlait le torse avec sa cigarette.
Elle qui avait ses yeux de folle, quand elle décidait qu’il l’avait trompée ou qu’il allait la tromper ou qu’il voulait la tromper ou qu’il pensait à une autre femme. Les yeux de folle prévenaient (oh, pas longtemps à l’avance, une ou deux secondes, pas assez pour fuir, juste assez pour avoir peur) qu’il allait y passer, qu’il allait avoir mal physiquement. Pour les petites tortures mentales (et il en avait mit, du temps, à admettre que c’était bien de la torture mentale), elle souriait juste avant. C’était un jeu qu’elle jouait avec tous ceux qui lui déplaisaient. Les coups étant bien évidemment réservés à son chez mari.
Pas de panique. Oui, évidemment, il y avait des évasions. Ce sont des choses qui arrivent. Les femmes qui s’évadent sont celles qui sont mal surveillées, celles qui ont commis des tout petits délits, pas celles qui battent leur mari…
Sauf que quand le mari fait un mètre quatre-vingt soit trente centimètres de plus qu’elles, personne ne les prend au sérieux, les femmes qui battent leur mari. Lui-même avait tellement honte qu’il n’en parlait à personne et refusait de s’avouer à quel point elle lui faisait peur et mal. Jane avait des amants, beaucoup (elle devait coucher avec tout ce qui portait un pantalon à moins de dix mètres d’elle). Mais quand il l’avait appris, ça ne lui avait rien fait. L’essentiel était de cacher qu’elle le battait. De cacher qu’elle était folle. De cacher que la mère de son enfant était une véritable psychopathe, qu’il l’avait épousée et qu’il se laissait faire sans rien dire parce qu’elle se lassait plus vite comme ça.
Personne ne savait. Personne ne pouvait comprendre.
Jane avait besoin que Dick l’aime pour vivre. Elle ne s’était pas rendu compte, elle si intelligente, que personne au monde ne pouvait aimer comme elle exigeait d’être aimée.
Sans Nell, peut-être qu’il serait resté avec Jane pour toujours (en tous cas, jusqu’à ce qu’il meurt). Mais sa femme avait commencé à le frapper devant sa fille. Comment pouvait-il laisser Nell grandir devant ce spectacle ?
Il avait demandé le divorce et la garde de Nell. C’est là qu’il avait rencontré Tom, qui s’était battu pour qu’il l’obtienne. Ce n’était pourtant pas facile. Jane l’avait traîné dans la boue et avait assuré que les cicatrices de Dick venait de jeux masochistes auxquels il s’adonnait ‘hors relation conjugale’. Finalement, ils l’avaient eut en frappant là où ça faisait mal : Dick avait avoué une liaison imaginaire. Sous le coup de la fureur, Jane faillit le tuer, ce qui convainquit définitivement juge et jurés et acquis pour toujours à Tom la gratitude de Dick. La fin du cauchemar.
Un cauchemar ne finit jamais, n’est-ce pas ?
Devant la télévision, Dick pleura. Il avait peur, si peur…
Elle était peut-être là.
Elle savait que c’était là que Dick s’était réfugié quand le tribunal lui avait interdit de s’approcher de sa fille et de son ex-mari, et qu’elle avait commencé à les harceler.
Elle ignorait leur nouvelle adresse puisqu’ils avait déménagé dès qu’elle avait été arrêtée. Arrêtée pour maltraitance sur son ex-mari, un grand gaillard qui l’avait sûrement cherché, personne ne devait se méfier d’elle en prison.
Elle avait sûrement réussis à avoir de son foutu parfum qu’elle ne quittait jamais, le plus chic évidemment, Chanel n°5. Le plus terrifiant parfum du monde.
Le sifflement de la bouilloire ramena Dick sur terre. Ses mains tremblaient, ses jambes aussi, et il avait plus que jamais besoin d’un truc chaud. Brûlant. Bouillant. Peut importe. Il se sentait glacé.
Personne n’aurait put entrer dans la super-baraque super-équipée de l’ami Tom, pas vrai ?
(sauf elle une fois elle a réussi à entrer et a presque réussi à le tuer)
Il devait arrêter sa parano. Il devait être fort. Parce que s’il devenait fou, qui prendrait soin de Nell ?
Il dû se guider au bruit pour retrouver la cuisine.
Mais si quelqu’un le guettait, ce quelqu’un n’aurait rien de plus facile pour l’avoir que d’attendre dans la cuisine. Quand ils entendent la bouilloire siffler, les gens se précipitent. Donc on attend près de la bouilloire, plaqué le long du mur. Une poêle à la main. Et dès que le type franchit la porte, BANG ! On lui fait voir trente-six chandelles. Et on rit. Parce qu’on sait que le type savait et avait peur et qu’il s’est fait avoir quand même. Et on lui explique à quel point il est merdique. Et méchant.
Bon Dieu, pensa Dick, je deviens complètement parano. Cette foutue bouilloire va exploser si ça continue, et moi je reste là terrorisé par mon propre cerveau !
Il était dans le couloir, devant la porte de la cuisine, et s’avança lentement. C’était tout ce dont il était capable. Il mit la main sur la poignée. Derrière la porte, la symphonie pour vapeur et embout siffleur atteignait son apogée.
Dick sentit alors le plus terrifiant parfum du monde.
Elle était là.
Il fit demi-tour. Pas pour fuir. Pour trouver une arme et se battre. Entre deux placards bourrés de documents, il y en avait un consacré au sport, où il trouva une batte de base-ball. Parfait.
Brusquement il se pétrifia. La bouilloire ne sifflait plus. Quelqu’un l’avait retiré du feu.
Il entendis des bruits de pas derrière lui. Et le parfum. L’odeur de Satan.
« Salut, Chéri, dit une voix douce et tendre dans son dos.
Avant qu’il ait eut le temps de se retourner, un coup lui écrasa le dos. Il lâcha la batte.
Elle tenait une poêle et lui souriait.
_ Et dire que tu as abandonné ta fille dans un moment pareil. Pour te planquer dans cette forteresse. Mais quel lâche.
Elle ponctuait chaque phrase par un coup de poêle. Repris par l’habitude, Dick se roula en boule, protègea sa tête avec ses bras, et attendit.
_ T’en as bien profité, hein ? Quand j’étais pas là ? Baise tous les soirs et le double les week-ends, hein ?
Elle frappait.
_ HEIN ?
C’est finit pensa Dick, elle va me tuer et me découper en morceaux et me planquer dans les murs et personne ne saura jamais et Nell OH MON DIEU NELL ELLE VA RETROUVER NELL !!!
Et puis quoi encore ?
Au moment où elle s’y attendait le moins, il lui attrapa les jambes et la fit tomber, puis lui sauta dessus pour l’immobiliser. Il était en sang et avait mal partout, néanmoins elle se laissa désarmer avec une facilité étonnante. Allait-elle réutiliser la technique qui marchait si bien au début de leur mariage, la transformation en petite fille repentante ? Le croyait-elle si naïf ?
En fait, pas vraiment. Pendant qu’il récupérait la poêle, elle avait glissé sa main libre sous sa ceinture et en avait sortit un énorme revolver. Comment une évadée de prison pouvait avoir une telle arme si vite ? Question secondaire qui pourtant pris toute la place pendant une précieuse seconde. Jane lui dit de la lâcher. Il la lâcha. Oh, comme elle souriait !
Folle. Complètement folle.
Et armée.
Il se mit à guetter l’instant, ce petit moment où ses yeux montreraient la folie de leur propriétaire. Et quand ça arriva, il savait qu’il avait quelques secondes pour se jeter sur elle.
Il se jeta.
Elle fit feu.
La douleur lui perça l’épaule droite, d’abord si faible qu’il pensa à une piqûre, puis intense, profonde, brûlante, invincible. Trop tard. Continuant sur sa lancée, il parvint à la faire tomber à nouveau. Sauf que cette fois, elle faisait tout sauf se laisser désarmer et parvins à le repousser d’un coup de pied d’une force étonnante. Terrifié, impuissant, Dick s’enfuit, courant aussi vite qu’il le pouvait vers la cuisine, à la recherche d’une arme et d’une cachette. Jane le suivit en riant. Elle prenait son temps, goûtant pleinement le plaisir de ce jeu du chat et de la souris.
« Mon chéri, chantonna-t-elle de sa voix si douce, mon adorable chéri, tu savais bien qu’il ne fallait pas me trahir ! »
La cuisine, enfin. Les couteaux. Un hachoir, encore mieux. Le placard, sous l’évier, quasiment vide. Immense. Il l’ouvre à la volée et fait claquer sa porte si fort qu’elle se rouvre légèrement dans un grincement.
Jane entre, l’arme directement pointée sur le placard, triomphante :
« Je te tiens ! »
Sauf que Dick ne s’est pas caché dans le placard : utilisant les ruses de son adversaire, il a tout simplement attendu près de la porte, plaqué contre le mur. Maintenant, il est en bonne position pour porter le coup fatal. Jane n’a même pas le temps de hurler avant de mourir.
Contemplant le corps à ses pieds, Dick se demande pourquoi il ne l’a pas tout simplement désarmée. C’était quand même la femme qu’il aimait. La mère de Nell. Mais le cauchemar n’aurait jamais eut de fin alors. Seule la mort pouvait les protéger de ce démon… Et encore.
Ce ne fut que lorsque Tom rentra et le pris par l’épaule que Dick réalisa qu’il était resté plusieurs heures à parler avec la morte, à vérifier qu’elle ne bougeait plus, qu’elle ne bougerait plus jamais. Parce que c’était courant dans ses cauchemars : il la tuait et elle ressuscitait, après quoi elle le tuait en se moquant de lui. Mais non. Pas cette fois. Cette fois, il avait commis un crime.
Tom lui conseilla de se rendre à la police et d’invoquer la légitime défense. Il se ferait soigner sa blessure là-bas. La main de Jane était encore crispée sur l’arme qui avait tiré, c’était un bon point. Tom lui promit qu’en plaidant la légitime défense, il pourrait s’en sortir.
Dick lui dit juste :
« S’il te plait, est-ce que tu pourrais aller chercher Nell pour moi ? »
Puis il s’écroula. La balle l’avait vidé de son sang. Définitivement.
FIN
mercredi 24 janvier 2007
La dernière chance *****
La dernière chance
Il est 7 heures 30 du matin, et je vais consulter une voyante. On est lundi. Il pleut, mais c’est un détail. Je me rends au cabinet de Mme Irma et ses consœurs : le nom est risible mais le cabinet est sérieux et surtout ouvert en permanence.
Je suis un homme qui n’aime pas attendre.
Et pourtant j’attends, planté comme un imbécile devant la porte, sonnant pour la troisième fois. Enfin j’entends une molle voix féminine me dire « Ouais, entrez ! ». Etant si élégamment invité, j’entre. L’intérieur ressemble à l’accueil d’un cabinet de médecin, en plus moderne peut-être. La femme qui m’a parlé est avachie sur le comptoir, mais elle se redresse dès qu’elle me voit. Toutes les mêmes : je suis jeune, beau et riche, et qu’on ne me raconte pas que c’est l’intérieur qui est important, c’est après l’extérieur qu’elles courent. Je n’aurais pas l’hypocrisie de m’en plaindre.
Elle minaude et me propose encore et encore un café, tout en me guidant jusqu’à une salle marquée La Grande Zorra. Ce nom est ridicule, bien sûr. Peu importe. Je me débarrasse de la secrétaire et j’entre.
Une voix jeune et légère m’arrête sur le seuil :
« Attention monsieur ! Enlevez vos chaussures avant de marcher sur les coussins. »
D’accord celle-là je ne m’y attendais pas. Il n’est pas désagréable d’être surpris, de temps à autre. Je me déchausse donc et me glisse dans la lumière tamisée de la minuscule salle, apparemment sensée rendre l’ambiance d’une roulotte gitane. Les murs sont recouverts de tissus, le sol de coussins brodés d’or. Toute la lumière est centrée sur une boule de cristal posée sur la table basse et sur la place réservée au client. Zorra elle-même est habillée en gitane traditionnelle, plus proche de ce que les gens s’imaginent que de ce qu’elles sont réellement. Le métier qu’elle fait compte beaucoup sur l’apparence. Moi je n’ai pas de temps à perdre avec de tels détails : c’est sur ses révélations et pas sur une quelconque mise en scène que je compte pour décider de sa compétence.
Elle me regarde droit dans les yeux et se tait, tentant sans doute de me mettre mal à l’aise. Artifice grossier qui nous fait perdre du temps à tous les deux. Au moment où je vais lui demander de commencer, elle me devance :
« Que désirez-vous savoir ?
_ J’ai de grandes difficultés en ce moment. J’ai besoin de savoir quelle est la meilleure décision à prendre.
_ Navré, monsieur, mais on ne force pas le destin. Si votre destin est d’échouer, vous échouerez, si votre destin est de réussir, vous le ferez.
_ Et bien regardez mon destin, alors ! »
Elle a compris que ça ne servait à rien de jouer la comédie avec moi. Elle se concentre enfin sur sa boule de cristal. Je ne cherche pas à voir une image dans ce gros caillou, je préfère guetter un indice qui indiquerait une tricherie quelconque. La voyance est un art sérieux dont le nom est hélas trop souvent usurpé par des charlatans.
On dirait bien qu’elle entre en transe. Evidemment, ça ne veut rien dire : tout le monde peut faire rouler ses yeux et trembler. N’empêche qu’elle retient ses mouvements au lieu de les amplifier. Et même elle réprime de plus en plus difficilement les oscillations et les tremblements d’une transe profonde. Pas de grands gestes autour du cristal, les deux mains placées en coupe sur les cotés restent imperturbables malgré les frissons qui traversent les bras. Je ne peux pas m’empêcher d’y croire, alors qu’elle ne m’a encore rien révélé…
Brusquement, Zorra jette la boule en hurlant comme si elle s’était brûlée. D’un bond je me remets debout, puis hésite, ne sachant pas comment l’aider. Rejetée en arrière, une main sur la poitrine, les yeux hagards, essoufflée, elle paraît complètement sous le choc mais j’ai peur de troubler la liaison avec les astres en la touchant. Petit à petit, elle a l’air de se calmer. Je me rassoie donc lentement, un peu gêné de ne pas avoir su quoi faire. Ça ne m’arrive pas souvent et j’en reste à chaque fois profondément humilié.
Elle s’est ressaisie, pose les mains bien à plat sur la table basse et enfin me regarde droit dans les yeux. Elle me dit très calmement :
« Monsieur, les nouvelles sont mauvaises.
_ Expliquez.
_ Oui, j’avais cru comprendre que vous vouliez des détails, des causes et des réponses. C’est pourquoi j’ai fouillé aussi loin que j’ai osé. Et j’ai été à un cheveu d’être trop téméraire, donc s’il vous manque des éléments, je vous conseille de vous adresser à une autre voyante. J’ai fait mon maximum.
Je lui fais un signe de tête pour montrer que j’apprécie autant ses efforts que sa manière de présenter son compte-rendu. Pas de comédie ni de mouvements de tragédienne, rien que les faits exposés efficacement. Elle poursuit :
_ Vous avez 34 ans, vous êtes né le 12 janvier 1972 à 10 heures et demie du matin. Vous êtes un homme riche. Vous possédez plusieurs millions d’euros sur plusieurs comptes. En Suisse, à Monaco, et dans une île dont je ne sais pas le nom. Mais cet argent est menacé. Vous l’avez gagné en faisant fructifier un énorme héritage. Puis vous avez vendu la compagnie de votre père et avez investi l’argent. Jusqu’à présent, tout se passait bien. Sauf que vous n’êtes pas bon en affaires. Enfin, vous êtes bon, vous avez été dans les meilleures écoles, mais vous n’êtes pas assez bon. Vous avez été malheureux en amour, et vous avez été mal conseillé par des amis aussi ignorants que vous. Sauf un, qui est prêt à vous trahir pour récupérer le pactole. Heu, excusez-moi, je voulais dire qu’il en veut à votre argent.
_ Qui ? »
Oui, définitivement, cette femme a le don. Chaque mot qu’elle a prononcé est vrai. Je savais que ma situation était difficile, mais jamais je n’aurais cru que je serais aussi choqué en l’entendant dans la bouche de quelqu’un d’autre. Et surtout, elle m’a prouvé que sa prédiction sera vraie : je n’ai parlé de ma décision à personne et j’ai appris l’existence du cabinet par les petites annonces. Personne n’a pu lui raconter ma vie pour combiner ce coup. Elle sait des choses qu’elle ne peut savoir que grâce à la divination. Elle dit la vérité.
« J’ignore son nom, comme j’ignore le vôtre, monsieur. Il n’est pas un flatteur comme les autres. Il vous défie et vous vainc parfois, pour que vos victoires vous soient plus précieuses. Mais même dans ces moments-là, il vous laisse gagner.
Eric. C’est lui, j’en suis sûr.
_ Qu’est-ce que je dois faire ?
_ Je suis désolée. Je vous ai déjà expliqué qu’il n’y avait rien à faire. J’ai vu que vous renvoyiez ce proche, sans doute à cause de la prédiction que je vous fais aujourd’hui. J’ai hésité du coup à vous le dire, mais ce qui est écrit dans le grand livre du Destin est toujours réalité un jour ou l’autre. Quand vous le renverrez, il se vengera en trahissant vos sociétés. Celle de voitures surtout. Il volera des plans. Pour les autres… Il a déjà fait beaucoup de changements en cachette… des choses redoutables que je n’arrive pas à comprendre. Je regrette, mais je n’y connais rien. Je vous ai vu rentrer en réunion en dirigeant, puis tout le monde partait et il ne vous restait plus rien. Plusieurs choses que vous pensiez éternelles s’écrouleront comme des châteaux de sable. Tout est déjà enclenché. C’est pour ça que vous êtes venu aujourd’hui. Mais il est trop tard.
_ Et si je ne le renvoie pas ? Et si je lui donne une société, est-ce qu’il renoncera ?
_ Pourquoi ? Il a mis au point un plan qui lui permet de tout avoir. Je doute qu’il se contente d’une société. Enfin c’est possible. Mais je vous ai vu ruiné et je l’ai vu vous trahir, donc j’imagine qu’il y a un lien de cause à effet… »
Pendant un instant, pendant mille ans, je n’entends plus rien, je suis coupé de tout. La dureté du premier coup ne s’efface pas, au contraire, elle n’a fait que s’accentuer tout au long de notre discussion. J’ai l’impression de me noyer dans une encre étouffante. Pourquoi ? Pourquoi moi ? Qu’est-ce que j’ai fait, qu’est-ce que je n’ai pas fait ?
Elle est restée immobile et silencieuse, le temps que je me ressaisisse. Elle doit avoir l’habitude des malheureux que le Destin s’amuse à torturer. On lui a appris comment se comporter dignement.
Et moi aussi, moi surtout, je dois me comporter dignement. Pas question de précipiter ma propre déchéance. Si je dois sombrer, ce sera fièrement, le menton levé, et sans jamais montrer ni douleur ni faiblesse ! Cette femme est la seule à m’avoir vu désarçonné (et si peu !) et je compte bien qu’elle le reste. Je me redresse et m’en vais. Je ne m’écroulerai pas ici. J’ai au moins réussi à rester immobile pendant mon moment d’absence. J’attendrai d’être seul pour pleurer sur mon sort. Sur mon Destin !
Au milieu de l’escalier, j’entends une femme m’appeler :
« Monsieur !
J’étais si absorbé dans mes pensées que je ne m’étais même pas rendu compte qu’une petite main lourdement baguée m’attrapait la manche. C’est la voyante. Evidemment, je bondis sur l’occasion :
_ Quoi ? Quoi ? Vous avez oublié quelque chose ?
_ Disons qu’il y a encore un truc qui pourrait vous intéresser. Vous m’offrez un café ? »
Nous marchons, très vite, jusqu’au premier café que nous croisons. Il faut que je garde mon calme et que je refuse d’y croire : c’est exactement ce genre de sentiment qu’utilisent les charlatans pour manipuler leurs victimes. Zorra est une véritable médium, mais elle n’en reste pas moins un être humain, et les êtres humains aiment l’argent. Un papillon fou volette dans mon cœur : c’est l’espoir. Il ne me sert à rien. Autant le faire disparaître.
Enfin nous entrons, nous nous asseyons, nous commandons – café et croissant pour elle, verre d’eau pour moi. Elle attend encore qu’on nous apporte notre commande. Si seulement je pouvais accélérer le temps ! Je pense que j’arrive assez bien à rester impassible, mais mes mains se tordent sous la table et je suis sûr qu’elle le remarque. Il me suffit de penser qu’elle cherche à améliorer ses effets pour me calmer vraiment. Je ne lui en veux pas d’essayer d’augmenter la valeur d’une information que sans doute elle compte me vendre. Mais je n’ai pas l’intention de me faire avoir. Vigilance et prudence sont nécessaires. Je demande :
« Alors ? Y a-t-il un moyen ?
_ Je pense. Mais c’est rigoureusement interdit. C’est pour ça que je ne pouvais pas en parler au cabinet.
_ Combien ?
Zorra émet un petit sifflement admiratif, suivi par un sourire amusé.
_ Et bien vous, vous savez parler aux femmes !
_ Je vous en prie. Vous n’avez pas idée de ce qui est en jeu !
_ Non, c’est vous qui n’avez pas idée de ce que coûte un loyer à Paris, et surtout de combien je gagne par consultation chez Mme Irma. Je sais tout de vous. Alors je vais vous expliquer, et ensuite on parlera affaires. OK ?
_ Bien.
_ Donc, comme je vous l’ai dit, le Destin est déjà écrit pour chacun de nous. Il est inéluctable. Mais il existe certaines personnes, très rares, qui échappent au destin. C’est comme si elles étaient invisibles pour lui, vous comprenez ? Elles vivent normalement et souvent ne se rendent compte de rien, mais leur avenir n’est pas tracé.
_ Oui, oui, je comprends !
Il faut que je me calme : je lui ai presque aboyé dessus. Mais ce n’est plus un simple papillon maintenant, c’est un immense oiseau qui anticipe déjà le plaisir d’avoir la solution, d’être sauvé !
_ Mais, bien que leur destin ne soit pas écrit, on ne peut pas l’infléchir à son gré. Ces gens sont plutôt utiles lors d’une bataille entre deux camps (bataille symbolique ou autre, peu importe), lorsque les deux utilisent la voyance.
_ Quelqu’un comme ça pourrait m’aider ?
_ Il faudrait trouver quelqu’un qui vous soit loyal et surtout soit très compétent en affaires… Hors, je vous l’ai dit, ces gens sont très rares. En fait, je n’en ai repéré qu’une jusqu’à présent, et je doute qu’elle connaisse quoi que ce soit au milieu des requins de la finance.
_ J’ai les moyens ! Je peux chercher…
_ Ce n’est pas la peine ! Parce que voyez-vous, le plus intéressant avec les gens qui échappent au destin, c’est qu’ils peuvent le modifier autour d’eux. Ils attirent la chance sur leurs proches et le malheur à leurs ennemis ! Simplement, c’est souvent trop insignifiant pour qu’ils s’en rendent compte. Par contre, épousez une fille comme ça, et là vous serez assez proche pour recevoir une avalanche de bénédictions… A vue de nez, largement de quoi redresser vos affaires vacillantes. Alors, heureux ?
_ Comment puis-je trouver une telle personne ?
_ Ah, c’est là qu’on aborde la partie intéressante ! Comme je vous l’ai dit, j’ai repéré une charmante créature qui pourrait vous intéresser. Mais je prends de gros risques en en parlant. Les invisibles sont tabous dans notre profession, et le secret de leur existence est bien gardé. Même si vous faisiez appel à quelqu’un d’autre, rien ne garanti qu’il saura de quoi vous parlez. Et surtout, si par malheur vous en parlez à qui que ce soit, ma patronne n’aura aucun mal à savoir qui a cafté et vous comme moi seront dans la merde jusqu’au cou ! Faut pas jouer avec la patience des gens qui traficotent avec la magie noire ! Donc il vaudrait mieux pour tout le monde que ce soit un coup de foudre, vu ?
_ Je saisis parfaitement.
_ Donc, j’aurais besoin de 10 000 €. En chèque ou en liquide.
Zorra pose ses doigts bien à plat sur la table, comme pour montrer son assurance. En fait, il est assez évident que la somme est énorme à ses yeux, et qu’elle est à moitié terrifiée par sa propre audace. Franchement, j’aurais payé jusqu’à 1 million pour une information pareille, et elle ne me demande que de l’argent de poche ! Je l’adore. Quand je serais hors de danger, je n’oublierai pas d’être généreux avec elle. Pour le moment, je sors un chéquier de ma poche, le remplis et le signe, ne laissant que l’ordre vierge : La Grande Zorra n’est sûrement pas son vrai nom.
Elle le prend avec un certain calme, et à voir son regard rapace ça lui demande une belle maîtrise de soi. Elle le range très soigneusement dans la poche de son jean (caché sous sa fausse jupe tzigane), puis m’offre un magnifique sourire avant de continuer :
_ Parfait ! Vous êtes un vrai gentleman ! Maintenant, si vous avez une carte…
_ Quelle carte faut-il ?
_ Elle habite à Paris, donc une carte de Paris sera très bien. Assez précise, quand même.
_ Vous ne connaissez pas son adresse ?
_ Ni son adresse, ni son nom ! Seulement sa date de naissance, certains de ses goûts, et son… ce n’est pas vraiment son aura, mais vous voyez, la trace que chaque être humain fait en existant. Elle est différente pour tout le monde. Enfin je la connais, et je sais la repérer. Je vais trouver où elle sera demain, et vous n’aurez plus qu’à être exact au rendez-vous.
_ Bien. Venez dans ma voiture, j’y ai des cartes. »
Nous partons sans attendre l’addition ni la monnaie, je laisse simplement un billet de 10 euros sur la table, et la voyante laisse la moitié de son café (elle a emporté le croissant survivant). J’ai choisi une voiture discrète pour venir ici, ce qui ne l’empêche pas d’avoir un nouveau sifflement admiratif : cette jeune personne, malgré ses dons, m’a l’air particulièrement pauvre.
Elle fait sa divination sur la banquette arrière, un plan de Paris sur les genoux, un pendule de cristal à la main. C’est long et difficile, mais enfin elle peut me donner un rendez-vous approximatif : quai St Bernard, devant le pont d’Austerlitz, entre 15 et 19 heures demain. L’invisible portera un sac brodé d’un trèfle à quatre feuilles.
Il ne me reste plus qu’à la trouver, l’aborder, la séduire, l’épouser, et me voilà sauvé !
***
« C’est de l’arnaque !
La jeune fille qui vient de lancer ce cri du cœur s’appelle Catherine. Elle regarde, médusée, le chèque de 10 000 euros (le plus gros chèque qu’elle ait jamais vu de sa vie, à l’état de veille) et a l’air de se trouver en face du pire moment de son existence.
De fait elle est littéralement déchirée. D’un coté, cet argent lui permettra tout bonnement de ne pas se retrouver à la rue. Et il ne manquera certainement pas à son ancien propriétaire. D’un autre coté, Lina l’a obtenu par une arnaque magistrale, une série d’inventions toutes plus abracadabrantesques les unes que les autres. La morale voudrait qu’elle déchire aussitôt ce maudit chèque, le bon sens qu’elle aille l’encaisser et paye son loyer et toutes les factures en retard. Même avec les réparations de la voiture, il leur restera au moins 2 000 euros en cas d’imprévu : quand une somme pareille peut vous sauver la vie et que toutes les banques vous laissent crever la bouche ouverte, ça ne se refuse pas.
Mais c’est de l’arnaque. Devant elle, Lina, sa colocataire et meilleure amie, continue à se justifier :
« Ce type s’en fout, il est plein aux as ! Le coup de chance c’est que je lisais sa vie de sale gosse pourri-gâté dans un magazine pile quand il est arrivé, je voulais juste m’en servir pour qu’il me file un gros pourboire, c’est tout ! Je te dis qu’il a des millions : le pire qui va lui arriver c’est de devoir bosser ! Et vu les écoles qu’il a fait il se trouvera sans problème un job où il va gagner mille fois plus que nous ! Et puis merde, ce n’est pas moi qui l’ai ruiné, ce mec. Et je ne l’ai pas obligé à donner son fric.
_ C’est de l’arnaque ! Tu lui as menti !
_ Mais il ne lui arrivera rien de mal à cause de moi, donc ce n’est pas mal ! J’ai juste… profité de la situation.
_ Et tu y as pensé comme ça, sur un coup de tête ?
_ Je me suis donnée à fond, explique Lina, et ce salaud ne m’a rien laissé, alors qu’il a vraiment marché ! Merde, j’allais quand même pas laisser passer une occasion pareille. Et puis je pensais qu’il allait négocier ! Et en plus si je disais un prix plus bas il aurait su que je me foutais de sa gueule ! Je te jure, je n’ai jamais eu un client aussi méfiant. Enfin, je n’ai pas eu trop de mal à le baiser, mais c’est vraiment parce que j’ai joué la voyante comme il se l’imaginait. Si j’avais joué les médiums généreuses qui donnent tout parce qu’elles le doivent à l’humanité, il n’y aurait pas cru parce que dans ce bas monde personne ne donne ce qu’il peut vendre. C’est sa propre paranoïa qui m’a obligée à parler argent. Attends, dès que j’ai dis que j’avais un renseignement, il m’a demandé combien c’était !
_ Tu as inventé toute cette histoire ridicule et c’est mal !
_ Je sais. Je m’en veux, qu’est-ce que tu crois ? Que je t’en parle pour le plaisir que tu me fasses un sermon ? Je me suis laissée emportée par mon personnage, et puis je n’aurai jamais cru que ça allait vraiment marcher, et puis voilà… Maintenant, je ne sais pas trop quoi faire. On en a besoin, de cet argent !
_ Et s’il te retrouve et qu’il porte plainte ? Il doit avoir une armée d’avocats à son service, il peut te foutre en taule en claquant des doigts !
_ Pas de danger, j’avais donné un faux nom à la mère Irma de toutes façons. Et je portais mon super déguisement de gitane, il ne sait même pas à quoi je ressemble.
Depuis le tout début, Catherine n’aime pas cette histoire de voyance. Déjà, que le cabinet recrute des femmes ‘‘douée pour la comédie’’ et pas des médiums prouve qu’ils ne sont pas sérieux. Contrairement à Lina, cartésienne convaincue, Catherine croit à l’astrologie et à la divination. En fait, la plupart du temps, c’est Lina qui tente de ramener Catherine sur terre et l’empêche de se laisser aveugler par son imagination dévorante. Sauf quand Lina joue un rôle : ça lui fait perdre toute limite (et une partie de son sens de la réalité).
Lina est une apprentie comédienne qui galère de petits boulots en petits boulots, et trouver un emploi qui utiliserait ses capacités l’avait enthousiasmée… enfin, l’avait assez tentée pour qu’elle tente ce rôle un peu spécial et pas très honnête. Elle avait besoin d’argent. Elles ont toujours besoin d’argent toutes les deux. Ayant mit la main sur une fortune pareille, c’est plus que généreux de la part de Lina de partager avec Catherine. Enfin, elles partagent tout et depuis longtemps, mais d’habitude c’est plutôt les galères, les rêves, les appartements, parfois les hommes. Jamais encore de l’argent.
Lina attend, les bras croisés sur la poitrine. Quand elle pense que Catherine a eu assez de temps pour digérer la nouvelle, elle demande :
_ Alors, qu’est-ce que je fais ? Je déchire le chèque ?
Catherine soupire. Elle est vaincue. De toutes façons, si Lina était revenue catastrophée par la tournure de son ‘‘rôle’’, c’est elle qui l’aurait convaincue de garder l’argent. Et elles le savent bien toutes les deux. Elles ont une conscience, une vraie, et décident comme deux adultes responsables de s’asseoir dessus un moment.
_ Non, bien sûr, répond-elle. Gardons-le. On en a besoin.
Elles s’échangent un sourire par-dessus la table de la cuisine, où trône toujours le fameux bout de papier. Pas de regrets.
Catherine allume une cigarette et regarde le plafond d’un air rêveur.
_ Tu l’as vraiment bien eu, dit-elle. Quand je pense que tous ces crétins te disent que tu n’as pas de talent !
_ En fait, c’est l’impro mon vrai truc. Dès que j’ai un scénario dans les pattes, il faut que je le modifie. Je fais finir comique de cabaret, tu vas voir… A moins que je ne devienne arnaqueuse professionnelle !
_ Pitié, jure-moi que tu ne recommenceras jamais un coup comme ça !
_ En fait, ça dépend de toi.
Catherine se redresse, une lueur suspicieuse dans l’œil :
_ Qu’est-ce que tu veux dire ?
_ Rien ne t’empêche de devenir son ‘‘invisible’’. En fait, je lui ai déjà décris ton sac…
_ Hein ?
_ Histoire de te faire offrir quelques restos 5 étoiles, il ne va pas te manger !
_ Mais c’est de la prostitution !
_ Non ! proteste Lina. Il te drague, après tu acceptes ou tu refuses, selon s’il te plait ou pas ! Et puis on ne sait jamais, si c’est le coup de foudre entre vous, ce serait un sacré bonus d’avoir un mec pété de thunes, tu ne crois pas ?
_ C’est ridicule. Il me draguera pour que j’arrange sa vie par magie. Toute ton histoire n’a rien à voir avec la réalité.
_ Parce que la divination, c’est la réalité ?
_ Parfaitement, assure Catherine, quand c’est fait avec sérieux par des gens qui ont le don !Il faudrait que je mente, et je suis nulle pour ça ! De toutes façons, ça ne me tente pas du tout.
_ Il est vraiment bien, tu sais.
_ Il y a pas deux secondes, c’était un con arrogant et paranoïaque !
_ Disons qu’il a une façon de parler aux employés qui donne une certaine envie de lui foutre un pain dans la gueule. Note qu’à peu près les trois quarts des clients de mes différents boulots me donnent cette envie. A part ça, il est bien.
_ Donc beau.
_ Très.
_ On a déjà décidé qu’on gardait l’argent. Si je participe à ça, c’est le moyen le plus sûr pour qu’on ait des ennuis gros comme une maison. On encaisse, on paye nos dettes, et on se remet à chercher du boulot pour nos études. Et puis voilà.
_ Comme tu voudras. Juste pour dire, le rendez-vous, c’est entre 15 et 19 heures demain, quai St Bernard, devant le pont d’Austerlitz. Avec ton sac à trèfle. Maintenant, fais ce que tu veux. Je passerai à la banque demain. »
Lina prend le chèque et le range très soigneusement. Le sujet est clos.
***
Je ne devrais pas faire ça. Lina a joué avec le feu et bien sûr elle s’en est sortie comme une championne. Moi, je sais que je ne peux que tout faire foirer. Je ne suis pas une comédienne !
Evidemment, j’aimerai ça, qu’un beau prince charmant cherche à me séduire à grand coup de cadeaux et de sorties ultra-chics. Mais là, le jeu est truqué, le rêve pue, alors à quoi bon entrer dans la danse et jouer les autruches ? C’est stupide.
En fait, j’y vais et je lui raconterai tout. Non, pas tout, bien sûr : sur le déclin ou pas, ce mec est un puissant, donc quelqu’un qu’il vaut mieux ne pas contrarier. Donc il faut que je le voie et que je lui explique que s’il veut garder ses boîtes, ses actions et tous ses machins-là, il ferait mieux de se bouger que d’épouser une fille qui échapperait au Destin. C’est vraiment n’importe quoi ! D’ailleurs, si Lina y avait connu quoi que ce soit, elle n’aurait jamais osé sortir une ânerie pareille. Quoique… Lina n’a vraiment pas peur de grand-chose.
Mais il ne faut pas que je lui dise que je suis au courant. Donc j’y vais, je lui dis que non, je ne veux pas être sa petite amie et encore moins sa femme, et puis voilà…
Evidemment, souffle mon petit diable à mon oreille, il serait encore plus simple de ne pas y aller du tout. Il m’attendra, et une fois que l’heure sera passée, il renoncera.
SAUF QUE : après il va tout faire pour retrouver Lina, et faux nom ou pas il y arrivera. Et elle sera dans la merde.
Ben voyons, ricane mon petit diable. Comme s’il n’avait de soucis plus urgents. Comme s’il avait vraiment marché à fond. Comme si je ne nous faisais pas courir des risques encore plus grands en entrant dans ce jeu de tordu. Et comme si, conclut suavement ce démon, je ne mourrai pas d’envie tout au fond de moi de jouer le jeu et de faire semblant de vivre un conte de fée…
Une nouvelle magnifique histoire de Catherine Desprain : Love Story à l’eau de rose ! Avec dans le rôle de la pauvre et magnifique jeune fille Catherine Desprain, dans celui de la gentille fée qui provoque le Destin Lina Anidjar, et dans celui du beau et riche prince qui tombe follement amoureux : heu… merde, comme il s’appelle déjà ?
Enfin bref, tout ça est bien parti pour faire une magnifique histoire et je sais de quoi je parle. Donc comment laisser tomber maintenant ?
Mon petit diable ricane encore. Je ne sais pas si c’est ma conscience, mon ange gardien ou mon ego. Pour moi c’est juste une petite voix que je traîne depuis toujours et qui ne me parle que pour être désagréable. Je l’ai donc appelée mon petit diable. Il se tait lorsque je suis contente de moi, autant dire que je l’entends souvent. Mais de là à l’écouter, il y a une marge que je franchis rarement.
Je suis à l’entrée du quai St Bernard. Les mains sur les genoux comme si je venais de courir un cent mètres, je respire à fond, très lentement. C’est mon heure de vérité.
J’y vais.
IL est là, devant une voiture de luxe sans doute si chère que si on l’égratigne il faut vendre un de ses reins pour rembourser les dommages. Il porte des lunettes noires de star. Une bande de minettes le lorgne déjà avec gourmandise. D’autres chuchotent entre elles en le montrant du doigt, elles doivent se demander qui c’est. Moi dès que je l’ai vu je détourne la tête et je me mets à regarder droit devant, histoire de ne pas paraître louche. Sauf que si je n’étais vraiment au courant de rien, une pseudo-star comme ça, je regarderai ! Donc je le regarde, l’air de rien, en passant. L’air de rien, tu parles ! Dix contre un que j’ai l’air aussi à l’aise qu’un poisson rouge dans un élevage de crabes. Mon fameux sac brodé d’un trèfle me brûle le dos, la courroie me brûle les doigts, mon estomac abrite une boule de glace, autant dire que je suis bien partie pour me choper un chaud et froid. Mais tout va bien.
Comment compte-t-il m’aborder, le Don Juan ? Est-ce qu’il va le faire, d’abord ? Si ça se trouve, il va m’attraper par le bras et me dire « Ça suffit la plaisanterie. Où est ta complice ? Vous croyiez vraiment que vous pouviez vous foutre de ma gueule comme ça ? ».
En fait, il utilise un vieux truc classique-mais-toujours-efficace : il me demande du feu. Avec son sourire le plus charmeur. Comme s’il m’avait choisie au hasard… Et comme je n’ai pas de feu, il commence à me baratiner, sur Paris, sur les bonnes boîtes où sortir, sur un peu tout et rien. Disons que si je n’avais pas été au courant, ça aurait été un moment magnifique : au milieu de toutes les passantes (plus jolies que moi), il m’a vu, et il m’a choisie. Certaines filles sont vertes de jalousie, d’autres ont juste l’air admiratives. Ce qui rajoute encore à l’intérêt de la scène.
Et puis c’est vrai qu’il… enfin, qu’il a du charme. Un peu vieux à mon goût (il doit avoir la trentaine, j’en ai 21), le visage un peu sévère, mais un sourire à faire fondre une tartine de beurre. Et de magnifiques yeux bruns. Et grand et musclé, en plus.
Pas que j’en ai quoi que ce soit à faire, bien sûr. Je suis là pour dire non. Parce qu’il serait mal de dire oui.
Il sait si bien présenter les choses que je me retrouve, allez savoir comment, dans sa voiture. Il m’accompagne jusqu’à mon cours. Et ce n’est qu’une fois ma ceinture bouclée que je réalise que depuis qu’il est là, je n’entends plus mon petit diable. Hourra !
Mon arrivée est plutôt triomphale, il faut l’admettre. Un copain bouche bée devant l’engin m’apprend que mon prétendant m’a baladée dans une nouvelle Jaguar XK coupée, et que ça coûte 100 000 € au bas mot. Pas mal…
Du coup je ne lui dis pas qu’il ne m’intéresse pas. Au contraire, je commence même à avoir de plus en plus de mal à trouver des bonnes raisons de refuser. Mon petit diable est revenu mais il doit être un peu sonné, je l’entends à peine. J’ai beau me dire que Merton (parce qu’il s’appelle Merton, Merton Slach… et même ce nom ridicule me paraît de plus en plus correct) ne m’aime pas, j’ai vraiment envie d’en profiter quand même ! Et puis qui sait, peut-être qu’à la fin…
Nan, là je me fais vraiment des idées. C’est dans les romans pour adolescentes comme j’évitais soigneusement d’en lire que les garçons populaires finissent par tomber amoureux de la fille ignorée-mais-si-gentille qu’ils séduisent à cause d’un pari. Allez, petit diable, qu’est-ce que tu fais ? Je m’enfonce, et ma conscience roupille !
Il serait peut-être temps que je grandisse et que j’utilise ma vraie conscience, pas un double d’emprunt. Résumons : le fait que je sois en train de faire quelque chose de mal (d’arnaquer un pauvre millionnaire sans défense) m’embête, mais on ne peut pas dire que ça suffise à me motiver d’arrêter. L’éventuel danger que mon attitude fait peser sur moi et Lina ne me fait plus peur : maintenant que j’ai rencontré Merton, je sais que ce n’est pas le genre à nous faire un procès et briser nos vies si jamais il savait la vérité. Surtout par peur du ridicule, je pense, mais bon ce n’est pas son genre. Donc la seule chose qui m’empêche vraiment d’apprécier d’être courtisée par le Prince Charmant version XXIème siècle, c’est de savoir qu’il ne m’aime pas. Et je garde encore l’espoir stupide que ça change quand il me connaîtra.
Il m’attend à la fin du cours. Je fais semblant d’être étonnée. Mon sourire, par contre, est vrai. En fait, je n’ai pas tellement à mentir, juste à ne pas penser à certaines choses… et j’y arrive étonnamment bien.
Il est galant, charmant, craquant. Autant en profiter, non ?
***
« Je n’en peux plus ! sanglote Catherine.
Une fois de plus, les deux jeunes filles discutent à la cuisine. Sauf que cette fois, le sujet est plus grave. L’idylle de Catherine et Merton est en train de leur coûter très cher.
Bien sûr, au début, tout était parfait. Catherine profitait pleinement de son rôle de princesse, et Lina des quelques (nombreux) cadeaux dont son amie était couverte. Elles avaient laissé de côté une bonne partie de leur conscience, et refusaient d’y penser trop souvent. En fait, pouvoir enfin respirer et apprécier la vie sans être tout le temps prises à la gorge leur suffisait pour justifier ce léger sacrifice. Sans oublier que Merton, gentil pigeon visant le mariage, se conduisait en gentleman et n’avait jamais rien exigé de plus de Catherine que d’accepter ses cadeaux.
Puis il avait fait sa demande, très romantiquement, un genou à terre et gants blancs à la main, sur une gondole vénitienne. Et là, elle avait trouvé que la supercherie avait assez duré et avait dit non. C’était drôle au début mais elle se voyait mal jouer cette comédie jusqu’à la fin de ses jours.
Par la suite, la cour de Merton s’était faite de plus en plus pesante… et il avait de plus en plus de mal à cacher la colère que lui inspirait Catherine, qui lui faisait l’affront de le refuser. C’est alors que Catherine avait rencontré un charmant garçon fauché et était tombée réellement amoureuse. Elle se mit à renvoyer tous les cadeaux coûteux pour vivre d’amour et d’eau fraîche.
C’est là que les ennuis avaient commencé. Catherine voulant faire de la bande dessinée, Merton avait fait le tour de tous les éditeurs pour qu’elle ne soit jamais publiée. Son petit ami avait été viré de son appartement pour une obscure raison (depuis, il avait emménagé chez les deux filles, mais pas moyen de trouver un travail sans être viré sans explications au bout d’une semaine). Une fois tout en place Merton lui avait mit le chantage en main : c’était le mariage ou l’enfer. Elle pourrait même reprendre l’autre comme amant, aucune importance tant qu’eux étaient mariés.
_ Je te demande pardon, dit Lina. C’est ma faute. Moi et mes idées stupides…
_ Même pas. C’est moi qui ai joué le jeu comme une conne.
_ Enfin, c’est notre faute à toutes les deux.
_ Oui.
Les deux amies se regardent et échangent un sourire las. Elles savent bien que les torts sont partagés et ont préféré s’accuser elles-mêmes que d’accuser l’autre : elles ne peuvent pas se permettre de se disputer maintenant.
_ Il faut tout arrêter, affirme Lina.
_ Evidemment, mais comment ?
_ Je vais y aller en grande Zorra, et lui dire que c’était du pipeau depuis le début. Je ne lui dirais pas que tu es au courant. Et voilà !
_ Non, c’est trop dangereux ! Tu veux qu’il s’acharne sur toi comme il l’a fait sur moi ? Pour le moment il ne sait pas que Zorra est ma colocataire mais s’il veut se venger de toi il le découvrira vite, et là…
Catherine gémit et enfonce sa tête dans ses mains en imaginant la suite. Elle sait comment Merton réagit quand les choses ne tournent pas comme il le voudrait, et surtout elle a appris à en avoir peur lorsqu’il pense avoir été humilié. Il ne supporte pas cette seule idée.
_ Non, reprend Catherine, je n’ai plus qu’à l’épouser. Il m’a promis qu’il me laisserait faire tout ce que je veux après.
_ Sauf que d’une, rien ne l’oblige à tenir sa promesse. Et de deux, ça n’améliorera pas ses affaires par magie et il se rendra compte qu’il y a un problème. Donc si tu cèdes, ça ne fait qu’aggraver le problème.
_ Bien sûr, Lina sait tout mieux que tout le monde, Lina est la plus courageuse, Lina n’abandonne jamais !
Lina se retient de répondre violemment, pour ne pas aggraver les choses. Et c’est dur. Au bout d’un moment, Catherine lui dit :
_ Excuses-moi.
Elle est en larmes.
_ Ou alors, continue Lina comme si de rien n’était, on peut essayer de gagner du temps jusqu’à ce que ses affaires aient fini de se casser la gueule. D’après les magazines que j’ai lus, ça ne devrait plus tarder, ils sont toute une meute après lui comme des requins affamés !
_ Une meute de requins !
_ Ouais, une meute féroce de requins sanguinaires ! Et une fois le gentil pigeon sur la paille, on est tranquille !
_ Oui, mais ça prendra combien de temps ?
_ Plus très longtemps. On en est au stade où tout peut se jouer du jour au lendemain.
_ Il veut sa réponse demain. Je lui dis quoi ?
_ Toi, rien. Moi, je lui dirai que le stress a été si fort que tu as fais une dépression nerveuse, et que tu te reposes à la campagne.
_ C’est pas un peu énorme comme truc ?
_ Crois-moi : plus c’est gros, mieux ça passe !
_ Là, je crois qu’on a la preuve sous les yeux… »
Ayant ainsi décidé de leur future conduite, les deux jeunes filles préparent encore quelques plans pour gagner encore plus de temps, puis vont enfin se coucher. Elles n’arrivent pas à dormir, et ce n’est pas première fois. Elles espèrent juste que la dernière fois est proche.
***
Je me réveille dans le noir avec un mal de crâne épouvantable. Comme si quelqu’un m’avait frappée. Et quand je veux lever la main pour me tâter la tête, impossible de faire un mouvement, je suis complètement paralysée !
Pas de panique. Je vais appeler Catherine au secours. Je vais…
Mais où je suis, merde !
Je suis attachée et bâillonnée ! Et encore bien sonnée, j’ai l’impression de flotter et d’avancer toute seule dans le noir…
Minute. Je sens des bords tout contre moi (un cercueil oh mon dieu je suis dans un cercueil) comme un coffre. Et j’entends un moteur. Je suis dans un coffre de voiture. Il faut que je me souvienne comment je suis arrivée là.
J’avais ma jupe… je jouais Zorra… et puis… Rhaaaaaaaaaaa, ça m’énerve !!!!! Je panique, j’ai peur, je veux ma maman, je VEUX SORTIR DE LA JE VEUX HURLER HURLER HURLER non non faut que je reste énervée, mieux vaut la colère que la peur et comme ça dès que je tiens l’enfant de salaud qui m’a foutu dans ce putain de coffre je le tue et je me tire et si ce salaud a encore une arme (un flingue) genre une matraque, je l’assomme avec !
Ne pas montrer que je suis réveillée. Ils ne m’ont pas tuée, je ne sais pas ce qu’ils vont me faire, mais…
Et comment je suis censée réfléchir avec ce foutu mal de tête !
Du calme. Du calme et de la colère. Personne d’autre que moi ne peut sauver ma jolie peau, maintenant.
Si je suis là c’est sûrement à cause de Merton. Si ça se trouve ils ne m’ont pas tuée pour ne pas laisser de trace et après (balle dans la tête) ils vont essayer de me…
J’ai envie de vomir. Sauf que si je le fais, ce foutu bâillon va me faire étouffer avec.
Si ils ne veulent pas me tuer et que je fais semblant d’être encore assommée, je peux utiliser l’effet de surprise et tenter de m’évader. Je peux le faire, je peux m’en sortir.
On s’arrête. Brusquement la lumière envahit (mon cercueil) le coffre. Je reste immobile et je sens une piqûre dans mon bras…
Je me réveille à nouveau, et ce n’est pas beaucoup plus agréable que la première fois. Beuark… Je suis submergée par du coton, je dois lutter sans arrêt pour ne pas replonger dedans. Je ne sens presque plus mon corps. Mes paupières pèsent des tonnes.
Je suis enfouie sous du tissu, qui pèse des tonnes aussi. Je ne peux pas me lever. Je peux… Je peux respirer. Oui, ça j’y arrive. Me servir de ma tête. Non. Mal aux yeux. Je dois être contente, là, non ? Contente pour…
Ah oui : je suis toujours vivante !
Cette idée me donne un coup de fouet. Le coton recule. J’émerge. Tout va bien, Lina contrôle la situation. C’est une grande fille. Elle a connu des lendemains de cuite bien pires. Parfaitement.
Je rampe jusqu’au bord du lit puis prends mon courage à deux mains et ramène les bras sous ma poitrine. Puis je pousse de toutes mes forces. Au bout du deuxième essai, j’arrive à m’asseoir. Beuh… Maintenant, non seulement mes yeux brûlent, mais en plus ma tête me fait mal. Une migraine qui me perce les tempes, plus la douleur sur le crâne… Je lève une main et elle finit par atterrir sur la zone douloureuse : oui, c’est bien une bosse, et une grosse. On a faillit me tuer.
Merton !
Il faut que je m’échappe avant que ce malade ne revienne !
Ma pauvre cervelle est complètement réveillée maintenant, mais hélas ce n’est pas le cas de mes jambes, où le coton a laissé la place à de milliers d’aiguilles en plomb. Saleté ! Je veux marcher ! Il faut que je me tire d’ici en vitesse !
Je pose mes pieds par terre, agrippe une colonne et tire de toutes mes forces. J’étais dans un lit à baldaquin. Un lit de princesse. Je suis… dans une chambre de princesse. Même la fenêtre. De la pierre. Epaisse. Je suis dans un château !
Bon, mon évasion est moins pressée : on ne m’a pas mise là pour me tuer. En plus, il y a sûrement quelqu’un qui m’attend derrière la porte, guettant le moment où je me réveillerai pour m’emmener voir Merton… ou pour me faire une autre petite piqûre.
Mes jambes tremblent, j’ai mal partout. Je veux qu’on vienne me sauver ! Au secours !
En m’accrochant comme une petite vieille, j’arrive à traverser la chambre jusqu’à la porte. Stupide. Soit il y a un garde, soit elle est fermée à clé.
Elle est fermée à clé.
Je vais à la fenêtre, encore plus laborieusement. Je l’ouvre, c’est un vitrail très beau. Derrière, il n’y a pas de barreaux, juste l’océan (ou la mer ?),vingt mètres plus bas. Plein de rochers. Une eau apparemment glacée. Génial.
Je laisse la fenêtre ouverte (ça peut servir de leurre) et je me cache derrière un des épais rideaux, ce qui a au moins le mérite de me protéger du méchant courant d’air. Je ne porte plus qu’une chemise de nuit, et si jamais je tiens le connard qui m’a déshabillée, je…
Du calme. D’abord et avant tout, rester calme.
J’ai peur.
Colère. J’ai besoin de colère.
Je reprends, le connard qui m’a déshabillée, l’enfoiré qui m’a frappée, le salopard qui m’a ligotée, plus leur chef à tous : Merton le méchant Pigeon !
Pigeon pigeon pigeon si je peux je lui dirais rien que pour voir sa sale gueule quand…
Non. S’évader. C’est le plus important.
J’ai hyper mal aux jambes. Et un peu aux bras. Et énormément à la tête !
Et si je m’en sortais en baratinant ? Je peux sûrement trouver quelque chose à… Non, pas dans cet état, je…
Et même si quelqu’un entre et croit que j’ai sauté par la fenêtre, qu’est-ce que je fais ?
Je profite de l’effet de surprise. Je pique une arme. Je…
Tant qu’il n’y a personne, je sors de derrière mon rideau et en boitant tout ce que je sais je vais me chercher quelque chose qui puisse me servir de massue. Au moins de matraque.
Une coupe médiévale bien lourde se fait adopter. Je la prends à deux mains comme une épée et je retourne derrière le rideau.
Je tremble comme une feuille et le vent n’y est pour rien. Je n’y arriverai jamais !
Il me faut un rôle. Allons Lina, concentre-toi ! Tu n’es plus Lina. Tu es une guerrière. Tu es une redoutable espionne, comme dans la BD de Catherine. Tu joues pour ta vie. Quoi qu’il arrive le camp adverse ne doit jamais entrer en possession de tes informations. Le sort du monde repose sur tes épaules. Lourd, ce… machin, cette coupe, là ? Que dalle. Tu es un agent surentraîné, et rien ne te résiste.
J’entends un bruit de clé. Puis la porte qui s’ouvre (il va me trouver). Un bruit de pas. Un seul. Un seul type, je veux dire. J’entends la voix de Merton. Il me croit encore sous les draps ! Il m’explique :
« Allons, mademoiselle Zorra, il est temps de vous lever. Pardonnez-moi cette invitation un peu cavalière mais il faut que vous m’aidiez. C’est très urgent. Si elle refuse encore de m’épouser d’ici demain, je suis fini, ruiné ! Vous comprenez ? »
Tu parles mon coco, je vais verser ma petite larme !
Il remarque alors la fenêtre ouverte (quel sens de l’observation !). Je l’entends qui grogne et qui se précipite. Depuis ma cachette, je peux le voir de profil pendant qu’il se penche. Ce salaud tient un revolver, un vrai revolver !
Il se penche beaucoup. Et la fenêtre est basse. Et moi, je ne fais jamais de prisonniers.
Je lâche mon arme et je lui attrape les jambes avant même qu’il l’ait entendue tomber (douleur non aucune douleur moi je suis surentraînée). Je le tiens !
Je soulève et il bascule par-dessus le rebord. L’ennemi croyait m’avoir, mais je suis plus forte que lui ! Je ne sens plus son poids, ses jambes me filent entre les bras, il hurle (il va mourir) et je me réveille. Je ne peux pas le tuer pour de vrai !
Je lui rattrape les pieds au dernier moment. AAAAAAAAaaaaaaaaaaaïe !
Ne pas oublier que le but, c’est de maîtriser la situation. Et vite, avant de lâcher. Je crie :
« Libérez-moi ou je vous tue !
Il ne répond pas et ne fait que hurler. Qu’il est lourd !
Enfin, il reprend un peu ses esprits (quand suffisamment de sang est monté au cerveau, je suppose) et me demande de le remonter. Il promet qu’il fera tout ce que je voudrais !
Ça tombe bien, c’est justement ce que je voulais entendre. Mais maintenant j’ai besoin d’un coup de main, il est trop lourd !
_ Qui est dans le château ?
_ Personne ! Nous sommes seuls, j’ai renvoyé les hommes pour être sûr d’être tranquille ! »
Et merde. Je vais le lâcher, je suis sûre que je vais le lâcher !
J’essaye de toutes mes forces mais je n’arrive même pas à le bouger. Je me sens si mal que j’ai peur de m’évanouir. Je ne peux rien faire.
Le temps passe… et passe encore…
Je n’en peux plus, je le lâche. Il hurle.
Il tombe.
Il meurt.
Et moi, secouée de tremblements, je vomis.
***
Un petit épilogue, pour conclure cette triste histoire :
Merton Slach, le millionnaire ruiné, mourut en effet dans la mer glacée de la Manche. Tout le monde conclu à un suicide, et bien sûr les hommes payés pour kidnapper Lina ne parlèrent jamais d’elle à la police.
Cette histoire n’a pas de morale, ni de gentils ni de méchants. Elle ne contient pas d’avertissement ni de jugement. Ce n’est… qu’une histoire.
Winona ***
Winona
Je m’appelle Winona Kraft. J’ai tué quelques millions de personnes. Et elles ne le savent pas encore.
Deux choses pourront changer le cours de ma vie : ce que je vais dire, et la façon dont je vais le dire. Pour le moment je suis dans un commissariat d’une ville paumée de l’état de New York, grâce à mes chers parents qui ont remué ciel et terre pour retrouver leur fifille adorée. C’était presque marrant de voir ma tronche sur quasiment tous les murs de quasiment toutes les villes du coin. Presque…
La vie d’une adolescente de 17 ans peut être simple lorsqu’elle habite dans une riche maison avec des parents qui l’aiment… sauf quand elle décide de se la compliquer.
« _ Alors ? me lance la commissaire, à deux (petits) doigts de l’énervement.
_ Alors.
J’ai bien cru que sur ce mot, elle allait me coller la claque que j’ai mérité depuis bien longtemps.
_ Tu es jeune, tu as la vie devant toi… tu ne vas quand même pas te la bousiller ? Racontes-moi ce que ces trucs foutaient dans ton sac. »
Et sa voix promet la clémence, ô ma gentille commissaire. Elle me demande presque d’avoir une bonne excuse pour m’expliquer. Elle a l’air coriace et elle a dû en voir des vertes et des pas mûres avant d’avoir ce poste. Voir quelque chose qui chamboule la totalité de ses croyances doit être plus dur pour elle que pour un bleu. En même temps, si elle avait bossé à New York City, ça ne l’aurait même pas étonnée.
Non, je n’ai pas d’excuse. Mais j’ai une histoire. Une excellente histoire même.
Il y a un an, je fêtais un anniversaire avec des amis dans le Nevada. On était aux abords du désert. Pourquoi se pourrir une soirée dans un désert ? Parce que c’était le seul endroit où on ne pensait pas à venir nous chercher, et c’est surtout un lieu assez loin pour faire mourir de peur mes chers parents, pendant au moins trois jours. Sans qu’ils puissent y faire quoi que ce soit.
Au bout d’une heure, on était tous raides. Je n’ose même pas imaginer tout ce qui a pu passer dans nos estomacs et dans nos poumons.
Toujours est-il que le lendemain nous avions un mort.
Remy, un de nos amis, s’était tué pendant la soirée d’une balle dans la tempe droite. Seulement deux choses n’étaient pas nettes : la première c’est qu’il n’avait aucune raison de se tuer et la seconde qu’il était gaucher. Le lendemain, on ne savait pas ce qu’on allait faire du corps. On a voté et la majorité d’entre nous a opté pour le planquer. En même temps, ce qui coulait dans nos veines était loin de n’être que du sang, ce qui ne favorise pas la réflexion.
A notre retour, il y avait un troisième truc louche. Après s’en être tirés avec une engueulade comme Dieu lui-même n’est pas capable de faire avec son foutu déluge, on s’est tous réunis dans le garage de Dan, celui qui fêtait ses 17 ans la veille. Parler pendant plusieurs heures sans arriver à rien, voilà le but de cette soirée. Les parents de Remy, celui qui avait été tué, étaient partis. Personne n’avait des nouvelles d’eux, pas même les voisins. Lorsque nous sommes allées les voir, ils nous ont répondu qu’il valait mieux s’occuper de nos affaires.
Quelques jours plus tard, Jen et Ed sont venus me voir chez moi me disant qu’on ne pouvait pas rester comme ça. Il fallait savoir ce qui était arrivé à Rémy. Jen décida d’en parler à la police. Trois jours plus tard elle avait disparue et ses parents aussi.
Pas mal, hein ? Tout à fait le genre d’histoire qu’une gentille petite commissaire de ville paumée adore. Je sais que si je la lui racontais, elle penserait tout de suite que je me fous de sa gueule, et peut-être que j’aurais droit à la baffe cette fois. Car, comme chacun le sait, il n’y a pas de morts mystérieuses, pas de gens qui disparaissent, rien de rien. Toutes ces histoires sont juste des rumeurs colportées par des ados qui s’ennuient et essayent la chimie en intraveineuse, histoire de remettre quelques étoiles sous leurs paupières. Du vent. Des chimères.
« Je peux savoir ce qui te fais marrer, petite ? » me demande la flic. Elle a voulu se la jouer inquiétante genre tu-vas-avoir-des-ennuis-plus-gros-que-toi, mais on voit bien qu’elle est mal à l’aise et beaucoup trop agressive. Ce qui me fait sourire, c’est de l’imaginer pendant que je raconterais cette magnifique histoire. Imaginer sa réaction de flic cynique qui croit avoir tout vu devant nos hypothèses. Nos inventions d’ados transportés dans un téléfilm.
Et quand je pense à sa tête si je racontais la suite, là j’ai du mal à ne pas me marrer, franchement.
Parce qu’il y a une suite. Ed et moi sommes retournés sur les lieux de l’anniversaire. Et on n’a vu rien de moins qu’une bande de mecs en costard, qui se baladait un peu partout (l’air coincé avec un balai dans le cul), et qui regardaient tout autour pour surveiller les extraterrestres imaginaires. Le MIB dans le désert, attention les aliens planquez-vous.
Lorsqu’on a vu tout ça on est repartis. On avait un peu la trouille…
Non, même pas. La trouille, c’est ce qu’on a ressentit en voyant le corps de Rémy, et quand tous ces gens ont disparus. Ce que Ed et moi on a ressenti en voyant les autres guignols (enfin, ce que moi j’ai ressenti, je n’en ai pas parlé à Ed, je ne pouvais pas lui parler de ça), c’est plutôt une claque dans la figure. J’ai réalisé, d’un coup, que ce n’était pas une histoire, ce n’était pas un film, ce n’était pas un putain de rêve. C’était vrai.
Quelque chose (quelqu’un !) avait tué mon ami. Et personne ne l’attraperait ni ne le punirait.
Si je tentais quelque chose, j’allais ‘disparaître’ moi aussi.
Personne ne m’aiderait.
Ça m’a fait mal.
Tout ce que sait la commissaire, c’est que je fais une fugue… et que j’avais des explosifs dans mon sac. Ça m’étonnerai qu’on me les rende un jour d’ailleurs. La vieille me regarde avec un air qui ressemble à celui d’une mère désolée par le comportement déplorable de son enfant. Ce regard me donne la gerbe, surtout quand elle me demande :
_ Pourquoi tu es allée à New York ?
_ Belle question… parce que j’avais un pote, Donnie, qui m’a proposé de m’héberger. Il avait récolté quelques petits objets sympas de son grand-père qui avait eu la malchance (ou la chance, tout dépend du point de vue) de faire la guerre et d’autres trucs…
_ Des explosifs ?
_ Entre autre.
_ C’est-à-dire ?
_ C'est-à-dire quelques petits objets sympas… Je suis venue sur New York sans rien espérer. Je l’ai revu, on a parlé. Il m’a proposé de participé à un de ses projets.
Je m’arrête en examinant la tête qu’elle tire. Elle se pose plein de questions, la gentille dame. Elle pense que je me fous de sa gueule, ça se voit. En même temps, elle n’arrive pas expliquer autrement qu’une mignonne petite fille comme moi transporte ce genre de quincaillerie. Même si l’histoire de New York cadre mal dans son tableau mental.
Et pourtant, je lui ai dit la vérité et rien que la vérité, je le jure, amen. Pas toute la vérité, mais quelle importance puisqu’elle ne me croit pas ?
Je continue.
_ Son projet est de se venger de quelques légères injustices qui prônent dans notre petit monde. Pour lui, le centre c’est New York.
_ Qu’est-ce qu’il veut faire exactement, ton copain ? Et pourquoi tu participes à ça ?
Houlà, mais c’est qu’elle mordrait, madame la commissaire ! En même temps, si je lui apprends des choses intéressantes, elle pourra mettre une jolie note sur son dossier. Quoi de plus important dans la vie ?
_ Pour la seconde question c’est simple. On m’a pris mes amis, je leur prends les leurs. Pour la première vous verrez bien dans quelque instant.
_ C'est-à-dire ?
_ Je ne sais pas, il est quelle heure ?
_ 17 heures 18
_ Attendez 19 heures…
Elle me pose quelques questions inutiles auxquelles je n’ai pas envie de répondre. Je fais la sourde oreille en regardant ce qui se passe autour de moi. Ce qui ne plait guère à mon interlocutrice. Devant moi ça tonne, ça menace, ça retient ses coups mais pas cette onde de violence qui pourrait impressionner la plupart des gens. Regard meurtrier et tout le tralala. Je suis presque flattée, tiens. Elle a peur. Ça m’amuse.
Avec les charges explosives qui viennent d’être dérobées, et les preuves qu’ils ont contre moi, ils peuvent me garder facilement pendant quelques jours. Quelques heures me suffisent. Finalement, j’ai été arrêtée avant le bouquet final, mais j’ai eut le temps de me rendre utile. Ce léger retard ne change rien au plan de Donnie, d’ailleurs Donnie l’a sans doute prévu. Je ne me fais aucun souci pour l’avenir.
C’est Donnie qui m’en a redonné un. Il m’a tout expliqué quand plus rien n’avait de sens. Je crois en lui. Il connaît mes ennemis. Il lutte contre eux depuis longtemps déjà. Mon histoire n’est que la confirmation de ses soupçons, le déclencheur qui l’a décidé à appliquer son plan.
Il sauvera ce petit bout de monde qui n’est pas encore souillé. Et moi avec lui.
19 heures… rien.
Et pourtant, là-bas…
Seule dans ma cellule avec une ivrogne endormie, je souris aux anges.
19 heures 05, la commissaire arrive comme une furie devant moi :
_ Mais c’est quoi ce bordel ? »
Ce bordel, c’est le centre de New York qui vient de sauter. Je la regarde avec un sourire provocateur. Elle aurait mieux fait de m’écouter et de prévenir quelqu’un, pour sa jolie note sur son beau dossier…
Enfin, pour le moment c’est le cadet de ses soucis. Elle est assommée par-derrière. Mon cœur bat à tout rompre : c’est Donnie.
Je ne sais pas ce qu’on va faire, ni où on va aller, mais je le suis. Maintenant et pour toujours. On va nettoyer ce monde ensembles.
Libres.
FIN
Ecrit avec Fanny Carole Visentin, d'après une histoire de Fanny