Ecriveuse en herbe

Envoi d'histoires, textes, nouvelles, scénario de BD et tentative de roman que j'ai écrit. Plus elles sont bien, plus il y a d'étoiles après le titre. Bonne lecture ! (textes protégés donc demandez avant de les utiliser merci)

lundi 2 juin 2008

Les Techs, chapitre 7, première version

Chapitre 7

Tracer un autre chemin

1

Le silence règne dans l’appartement. Leyman fume nerveusement dans la cuisine. 1 est couché sur le canapé. Sanx veille sur lui. Il ne peut rien faire mais ne l’abandonne pas. Il guette la respiration du Tech. Peu à peu elle se fait moins sifflante, moins difficile. 1 n’est plus aussi pâle. Sanx observe et ne dit rien, ne voulant pas perturber le processus, laissant 1 ressusciter sous ses yeux.

Le Tech se reconstruit grâce aux capacités de régénération propres à la matière tech. Une régénération différente de celle qu’on peut observer partout ailleurs dans la nature. Aucun scientifique n’est capable de dire d’où les cellules techs tirent l’énergie et les matériaux pour se reconstruire. Elles ne transforment pas ce qu’elles ont à leur disposition. Elles se recréent à partir de rien tant que le codage leur indiquant à quoi elles doivent ressembler est intact. Les scientifiques ont apprit à obtenir tout ce qu’ils voulaient de la matière tech en modifiant ce codage, mais sont toujours dans l’incapacité d’expliquer de quelle manière celle-ci peut bien se recréer elle-même. La SRAM a répandu la rumeur qu’elle a percé ce secret, mais c’est faux. Les Techs eux-mêmes ne savent pas comment c’est possible. Mais ils savent que ça marche. Lentement – car le corps humain est une structure très complexe – les cellules techs manquantes de 1 renaissent, suivant les instructions de sauvegarde stockées dans son cerveau. La blessure se referme. Le sang perdu est remplacé. Les muscles se contractent juste assez pour que les os brisés se retrouvent assemblés, après quoi ils sont ressoudés.

Une fois le processus convenablement mené à son terme, 1 émerge de l’inconscience. Il ignore également pourquoi son corps ne peut pas s’auto-soigner quand il n’est pas évanouit. Pour l’instant, il s’en moque. En ouvrant les yeux il voit Sanx. Dans la lumière tamisée ses yeux maquillés forment de petites constellations de paillettes. Ce sont ces étoiles que 1 remarque en premier. Il trouve ça beau. Il se demande où il est. Sa chair neuve lui fait mal, mais ce n’est rien comparé aux océans de souffrance qu’il endurait. Avant. Quand ?

Combien de temps a-t-il été évanoui ? Combien de temps a-t-il laissé ses frères et sœurs seuls ? Et surtout qu’est-ce qui a bien pu leur arriver d’horrible pendant son absence ? Cette pensée est intolérable. Il se remet sur ses pieds d’un bond, ce qui fait sursauter Sanx. Le jeune homme se reprend pourtant vite et lui dit avec un sourire en coin :

« Content de te voir debout.

_ Heu… oui, je… je suis désolé… je voulais… je ne voulais pas…

_ Salut.

_ Hein ?

_ Je te salue. C’est une formule classique. Une manière de dire bonjour. Comme on n’a pas eu le temps avant…

_ Ah. Oui. Salut. Je… je suis content de te voir.

_ Comment tu te sens ?

_ Ça va. Je suis presque guéri. J’ai dormi combien de temps ?

_ Six heures.

1 poussa un soupir de soulagement. Six heures, c’est rapide étant donné l’étendue de ses blessures, étonnamment rapide même, mais il n’a aucune envie de perdre du temps à s’interroger sur ce mystère. Pour le moment, il doit…

Il doit empêcher le type armé qui le suivait de s’en prendre à Sanx.

Mais non. Si rien n’est arrivé en six heures, c’est que soit il a réussi à semer ses suiveurs, soit ils n’ont pas l’intention d’attaquer et se contentent de surveiller les lieux. Il utilise le système de sécurité pour faire un rapide tour d’inspection. Rien de suspect à première vue. Malgré tout il se sent obligé de prévenir l’adolescent :

_ Je suis désolé, je vais encore t’attirer des ennuis… Je n’aurais pas dû venir. Je… je voulais juste te revoir, mais il y a des gens qui me suivent. Je pense que je les ai semés, mais je n’en suis pas sûr.

_ De toute façon, ils me connaissent.

_ Ils savent où tu habites ?

_ Ils ont les moyens de le savoir, j’imagine. Je ne suis pas quelqu’un de spécialement discret. On a du temps devant nous ?

_ Oui. L’immeuble est blindé de matériaux techs, il faudrait une armée pour entrer si je m’y oppose.

_ Très bien.

A ce moment Leyman entre et écarquille les yeux en voyant 1 debout. 1 se sent absurdement embarrassé en le voyant. Il ne s’était même pas posé la question de savoir si Sanx était seul. Le Tech suppose que Leyman est l’ami auprès duquel Sanx s’est réfugié. Il se dit qu’il devrait être reconnaissant envers ce type d’avoir pris soin de Sanx alors que lui-même ne lui attirait que des ennuis. Mais il ne peut pas s’empêcher d’être jaloux et le salue d’un signe de tête très sec, tout le fixant du regard. Jusqu’à ce que Sanx resitue les choses :

_ Will, je te présente Leyman. Il est étudiant en médecine et il t’a rafistolé cette nuit. Leyman, voici Will, un ami très cher dont j’aimerai beaucoup que tu oublie le visage. Surtout si on te le demande avec une carte officielle sous le nez.

L’étudiant se demande dans quelle galère il a accepté de mettre les pieds, ça se voit sur son visage, mais 1 ne se rend compte de rien. Ce type qui lui a sauvé la vie – ou au moins a réduit le temps nécessaire pour guérir, ce qui vaut presque autant – n’est pas un ami de Sanx. Lui si. Un ami très cher, même. Il l’a dit. 1 trouve la bouffée de bonheur qui l’envahie tout aussi absurde que la jalousie de tout à l’heure, mais ô combien plus agréable. Il se laisse sans broncher examiner par Leyman avant que Sanx n’entraine celui-ci à l’écart pour lui parler.

_ Toi repose-toi, ordonne-t-il à 1, on décidera de ce qu’on va faire plus tard.

Le Tech s’allonge docilement sur le canapé encore imbibé de son sang. Il lance son esprit dans le Réseau.

Dans la pieuvre il ne trouve personne, pas même 4 qui est couché depuis longtemps, ni 7 qui est éveillée mais fuit le contact du Réseau. 2 et 6 s’apprêtent à s’évader et se concentrent pour mener à bien leur tâche. Et 3 et 5 sont prisonnières du Ghetto.

1 est debout avant même de réaliser qu’il commence à partir. Il ne sait pas comment parvenir à sauver ses sœurs de cet horrible piège dépourvu du moindre matériau tech à sa disposition, mais il doit y aller !

Et il doit aussi aider 2 et 6. Sa sœur a réussi un coup magistral en sabotant les bombes T et en empêchant une extermination des habitants des Ghettos. Maintenant elle s’apprête à fuir l’Alliance toute entière et n’a pas le moindre plan de repli. D’accord, étant donné l’urgence de la situation, elle a fait au mieux, mais maintenant ils se retrouvent avec un énorme problème sur les bras.

Quelqu’un pourrait aider les Techs dans ces deux épineux problèmes. Mr Edmund. Lui aurait les moyens d’envoyer un escadron de militaires surentraînés dans le Ghetto pour chercher 3 et 5. Et il pourrait protéger 2 et 6 des foudres des gouvernements officiels. Il pourrait les faire disparaitre dans les méandres du labyrinthe sur lequel il règne…

Et c’est bien ça le problème. Comment rester libre en se livrant à ce manipulateur ? Comment s’en sortir sans lui ? Comment lui échapper s’ils cèdent ? Quel est son but ? Le professeur Milley a bien dit à 1 de ne pas se fier à lui, mais s’il doit choisir entre la liberté et la vie de ses frères et sœurs… Le Tech frissonne. Il ne sait pas, il n’aurait jamais dû avoir à faire un choix pareil, il n’a pas été préparé à ça et voudrait plus que tout que ce choix atroce ne soit qu’un mauvais rêve.

Sanx revient. Leyman n’est plus avec lui.

_ Il est parti ? demande machinalement Will.

_ Oui. Je pense que j’ai réussi à le convaincre de ne rien dire. En fait, il n’a aucune envie de se mêler à des histoires de Techs et de gouvernement. Ça va toi ? Comment tu te sens ?

_ Physiquement, ça va. Mais sinon, non, ce n’est pas terrible. J’ai un problème. En fait, j’ai des tonnes de problèmes, mais celui-ci c’est énorme, je ne sais pas du tout quoi faire.

_ Raconte-moi.

_ Je ne sais pas si…

_ Tu n’as pas confiance en moi ? demande gentiment Sanx.

1 le regarde à la dérobée, il ne se fait pas suffisamment confiance pour le regarder dans les yeux. Il ne veut pas montrer son émotion. Il marmonne :

_ Si, bien sûr que je te fais confiance. C’est juste que c’est dangereux.

_ Mais qu’est-ce qui est le plus dangereux, savoir de qui je dois me méfier ou savoir des choses pour lesquelles on peut me tuer ?

_ On pourrait te tuer parce que tu en sais trop ? demande 1 catastrophé, qui n’avait pas réalisé qu’il était lui-même un secret à protéger par tous les moyens aux yeux de ses poursuivants.

_ Pourquoi pas ? répond Sanx en haussant les épaules. C’est comme ça que ça se passe dans les films. Les gros méchants arrivent et flinguent tous ceux qui pourraient en savoir trop long, à part le héros qui leur échappe et revient tous les buter. J’imagine que tu ne regardes pas souvent des films d’action ?

_ Non. Presque jamais. J’en ai vu, quelques fois, en cours de sociologie…

_ En cours ? Beurk. Ta vie a vraiment dû être triste.

_ Heu… je ne sais pas. Je n’ai rien connu d’autre. Mais on était bien, enfin, on n’était pas malheureux, avant que…

_ Avant que mon père et ses crétins de copains ne débarquent.

_ Oui.

_ Est-ce qu’ils ont…

Pour la première fois depuis que 1 le connait, Sanx parait hésiter, puis poursuit maladroitement :

_ Ta petite sœur m’a dit qu’ils avaient… tué des gens. Des amis à vous.

_ Oui. Des gens qui travaillaient avec nous. Et qui nous élevaient.

Un ange passe. 1 se demande s’il ne ferait pas mieux de partir maintenant. Cette discussion est une perte de temps. Mais il ne veut pas partir. Il veut pouvoir expliquer à Sanx ce qui se passe.

_ Je crois que je n’ai pas eu l’occasion de te le dire, mais je suis désolé, souffle l’adolescent.

_ Ce n’est pas ta faute.

_ Oh, je sais, on n’est pas responsable de ce que font ses parents, ils n’écoutent jamais rien. Je veux dire que je suis désolé pour vous. Que vous ayez eu à traverser tout ça. A porter ces deuils.

Sanx a l’air sincèrement désolé. Il ne connaissait pourtant pas les membres du laboratoire qui sont morts. Mais 1 peut sentir la tristesse de l’autre qui fait écho à sa propre douleur. A sa grande surprise, des larmes lui montent aux yeux.

Non, pas maintenant… se dit-il. Il se concentre pour refouler son chagrin. Plus tard. Il pensera à tout ça plus tard.

_ Ça va, dit-il un peu abruptement. Je n’ai pas envie d’y penser.

On ne les a même pas enterrés on est parti si vite ils ont dû pourrir et les animaux ils sont morts de faim ou ils se sont échappés et les ont mangés… Si les fantômes existent, nous sommes tous maudits.

_ Très bien, dit Sanx. Maintenant, dis-moi ce qui ne va pas. C’est quoi ton énorme problème ?

_ Mes frères et sœurs sont en danger. Enfin, surtout 3 et 5. 2 et 6 ont empêché l’Alliance de commettre un massacre et ils vont s’enfuir, il ne faut surtout pas qu’on les rattrape, mais s’ils ont le gouvernement aux trousses, ça va devenir encore plus difficile… enfin il faudrait les mettre à l’abri et ensuite brouiller les pistes… mais le pire c’est 3 et 5. Elles sont prisonnières dans le Ghetto ! Et je ne peux pas les sauver, je n’ai aucun pouvoir là-dedans ! Quoi, je sais assez bien me battre et je peux récupérer plus vite que les autres, mais ça ne suffira pas ! Mais je connais quelqu’un qui pourrait les aider. C’est notre ennemi, mais il tient à ce qu’on reste en vie. Je ne sais pas si je dois faire appel à lui.

_ Effectivement, quand tu parlais d’un énorme problème, tu n’exagérais pas. Ceci dit, je crois que je n’en sais pas assez pour comprendre ce qui se joue, là. Qui est votre ennemi, exactement ? Et qu’est-ce qu’il risque de faire ?

1 continue ses explications longtemps. Il raconte ce qu’il sait sur la nature des Techs, sur leur mission, sur le laboratoire, sur Mr Edmund, sur la SRAM, sur l’Alliance, sur les habitants du Ghetto. Ça l’aide à remettre les choses au clair, autant pour lui que pour Sanx. Finalement celui-ci lui dit :

_ Tu sais, pour ta sœur numéro 2 et ton petit frère, je peux m’en occuper. Avec vos pouvoirs et mes relations, on peut les faire disparaitre.

1 secoue la tête.

_ Je ne veux pas te mettre en danger, on va trouver…

_ Oh, je t’en prie, arrête. Elle est venue me sortir de prison. C’est la moindre des choses que je l’aide. Et pour le plus jeune, je te rappelle qu’un conditionnement culturel extrêmement contraignant nous oblige, nous pauvres humains, à sauver les enfants. Encore pire que pour les baleines.

_ Mais…

_ Mais quoi ? Ce n’est pas parce que je suis humain que j’ai pas le droit de jouer à sauver le monde aussi ! Bien sûr, moi je n’irai pas y sacrifier ma vie et mon âme. Je ne suis pas un héros comme vous. Ceci dit, ôte-moi d’un doute : qui a décidé que vous seriez des héros ?

_ Qui ? Heu… ben… ceux qui nous ont créés, je pense. On est né pour ça, pour être des héros, protéger et servir. Au départ, on devait juste être des humains améliorés, capable d’être plus solides que les soldats ordinaires.

_ Des genres d’humains OGM ?

_ Oui, un peu. Ensuite, ils ont découverts qu’on était capable de bien plus, et ils ont pu faire des projets plus ambitieux.

_ Et à quel moment on vous a demandé votre avis ?

_ Mais… enfin, on est nés pour ça, c’est normal de le faire !

_ Donc personne ne vous a demandé votre avis.

_ Je te dis qu’on leur doit…

_ Oui, oui, vous leur devez l’existence. Et alors ? Tous les enfants doivent la vie à leurs parents. Moi j’étais censé être un Samuel Théodore Larch et être un enfant docile, faire du sport au lycée, être raisonnablement populaire, aller à l’université et faire un métier de con dans une grande entreprise. C’est pour ça que mes parents m’ont mis au monde. Mais moi, j’ai préféré devenir Sanx. Et j’en avais le droit. Personne ne fait signer les bébés à la naissance pour leur faire dire « oui, je suis d’accord pour appartenir à mes parents et réaliser tous leurs projets ! ». Ta vie, c’est ta vie, tu es le seul à pouvoir décider de ce que tu vas en faire !

1 ne dit rien. Il est choqué et en même temps séduit par cette façon de voir. Il préfère se concentrer sur l’essentiel :

_ Je veux protéger mes frères et sœurs en priorité. Ensuite je veux délivrer nos créateurs. Après je verrais.

_ Ouais, c’est ça, tu verras… Quand on t’aura bien bourré le crâne sur ton devoir, quand tes chers professeurs auront pris tes frangins en otage, quand tu seras obligé tous les jours de choisir entre l’horreur et l’impensable, là tu verras ! Bon sang, prévoit à long terme ! Où est-ce que vous allez vivre ? De quoi ? Avec qui ? Et tes frères et sœurs, qui leur donnera le choix ? Qui va les aider et les guider ?

_ Mais… mais je ne sais pas ! Ça dépendra de qu’on peut faire, de…

_ Tu n’arriveras jamais à rien si tu t’y prends comme ça ! C’est à toi de savoir ce que tu veux, de savoir ce dont vous avez besoin tous les sept. Débarrasse-toi de tous les clichés qu’on t’a imprimé dans le crâne et invente ton propre monde idéal. Après, tu pourras toujours t’adapter au vrai monde pour parvenir à tes fins, mais au moins tu auras un but plus clair que « on va essayer de rester en vie ». Et ce sera ton but. Pas celui qu’on t’a imposé. Votre but, si vous le créez à plusieurs. Tu m’as dit qu’il y avait des prières pour sur le Réseau. C’est à vous de décider d’y répondre ou pas. C’est à vous de voir si le vœu de n’importe qui a autant d’importance que les ordres de vos parents. Mais il ne faut pas que tu improvise à chaque fois, sinon tu vas toujours être largué. Prend tes décisions toi-même.

1 reste un certain temps perdu dans ses pensées. Puis dit brusquement :

_ Mon but, ce serait que les mensonges deviennent réalité.

Comme Sanx ne réponds pas tout de suite, il poursuit :

_ On m’a dit que nous existions pour le bien de tous. Que nous étions une nouvelle humanité qui n’aurait pas les défauts de l’ancienne. Que nous allions sauver le monde. Que nous serions aimés et respectés. Que nous aurions notre place. Sans jalousie, sans mépris, sans peur. Que nous n’aurions pas besoin de nous cacher. Et bien c’est ça mon but. Je ne veux pas être une arme secrète. Aucun des Techs n’est une arme. Je veux pouvoir agir au grand jour et répondre en face à tous ceux qui me détesteraient. Et je veux que mes frères et sœurs aient le choix. Qu’ils prennent eux-mêmes la décision de me suivre ou pas. Et je veux les protéger du mal. Et tous ceux qui sont avec nous, tous les humains qui nous ont aidés, je veux les aider aussi.

_ Ça c’est du détail. Sinon, ça me parait très bien comme but. Surtout étant donné que vous contrôlez les médias et que vous êtes capable de contrôler une bonne partie des forces armés, vous avez largement les moyens de réaliser tes ambitions.

_ Mais toi, tu n’as pas peur ?

_ Peur ? De quoi ?

_ De… Je ne sais pas. Les humains ont peur de nous. De nos pouvoirs.

Sanx éclate de rire.

_ Je sais bien que l’enfer est pavé de bonnes intentions, mais j’ai bien moins peur des gentils petits idéalistes dans votre genre que de ce système pourri qui a la main sur les bombes T ! Et puis…

Il s’avance vers 1 avec un sourire tentateur et lui caresse doucement la joue.

_ Comment, poursuit-il, est-ce que je pourrais avoir peur de toi ?

Le Tech est presque paralysé par cette caresse, tandis que son cœur bat follement. L’idée que Sanx puisse avoir peur de lui est effectivement ridicule, c’est l’inverse qui se produit. Quoiqu’il ne pourrait pas dire que ce qu’il éprouve est de la peur – à par la peur de l’inconnu que cache les yeux de Sanx dans une mystérieuse promesse…

Sanx l’embrasse et il se laisse faire, sans plus penser à quoi que ce soit. C’est l’adolescent qui le replonge dans la réalité en s’écartant et en demandant :

_ Et pour la suite du plan ? Qu’est-ce que tu décides ?

1 redescend sur terre de son mieux. Se replonge à contre-cœur dans les problèmes de sa fratrie. Et décide d’utiliser Edmund pour sauver 3 et 5, c’est le moyen le plus sûr, mais il va faire parti de l’expédition lui-même et veillera à ce que ses sœurs s’évadent. Mr Edmund a beau connaitre les capacités des Techs au combat, il ne pourra pas assurer toutes les possibilités et il se fiera sans doute à la docilité que 1 a toujours affichée. Le jeune homme pense déjà à plusieurs moyens qui lui permettraient de prendre l’avantage. 6 pourra se réfugier avec 7 chez Breda Johns : personne n’ira chercher des Techs chez une nourrice travaillant pour le B.A.G.N. Quand à 2, soit elle accompagnera 1, soit elle restera avec Sanx à New York.

Sortir 3 et 5 du Ghetto sera la partie la plus délicate. Pour la suite, 1 a confiance en ses capacités. Il n’est pas peut-être pas capable de faire les bons choix au bon moment pour être certain que tout se passera comme il le désire. Mais il commence à comprendre que personne n’est capable de prévoir exactement ce qu’il faut faire pour que tout se passe selon ses désirs. Et que même si personne ne lui indique ce qu’il doit faire, il a largement les moyens de créer ses propres solutions.

Le message qu’il envoi à Mr Edmund est clair : pour être sûr que le mystérieux homme d’affaires ne lance pas l’opération sans lui, il ne lui communique aucune données sur l’endroit où sont 3 et 5, mais il fait une liste précise des hommes et des armes dont il aura besoin, ainsi que des dangers qu’ils risquent de rencontrer. 1 ne se donne pas la peine d’attendre une réponse pour fixer un rendez-vous le lendemain soir, sur la côte ouest.

« Et maintenant ? demande Sanx alors que le Tech se lève. Tu t’en vas ?

_ Je…

_ Tu as encore le temps de te reposer. Reste un peu. Ça ne t’a pas fatigué de revenir d’entre les morts ?

_ Heu…

_ Aller, reste.

1 ne peut pas dire non. Pas à Sanx. Pas s’il s’approche comme ça. Pas s’il promet que 1 a le temps. Pas s’il le regarde. Pas s’il sourit. Et surtout, 1 ne peux pas dire non à Sanx qui l’embrasse encore et l’entraîne sur son lit.

_ S’il te plait, murmure  l’adolescent, ne te prend pas la tête, d’accord ? Et ne tombe pas amoureux. »

1 ne peut pas lui répondre qu’il est trop tard pour ça.

2 et 6

Après leur victoire triomphale, les deux Techs ne sont pas ramenés dans leur petite chambre du B.A.G.N., non, ils sont invités à célébrer la puissance de l’Alliance dans le presque palais du président lui-même. Ce qui complique leurs plans : la sécurité tech a été doublée d’une impressionnante sécurité non-tech et ils auront du mal à s’échapper. 2 décide que le mieux est de se plier à ce caprice et d’attendre. Tous les dirigeants sont aussi épuisés que les deux Techs de la nuit blanche qu’ils viennent de passer et ils vont faire la fête, la surveillance des deux enfants sera donc confiée à des subalternes qui ne connaitront pas leurs caractéristiques et qu’il sera plus facile de tromper. Le moment où on voudra les raccompagner au B.A.G.N. sera le moment idéal pour agir.

Pour le moment, on les prépare en toute hâte pour assister au grand dîner improvisé, qui sert aussi à répéter une dernières fois aux fidèles du président la ligne de conduite qu’ils doivent adopter face aux médias. Une conférence de presse est prévue juste après le repas. Chacun prend les ‘médicaments’ nécessaires pour être en forme jusque là. Les invités ont tous mis leurs tenues les plus officielles pour être parfaits. Les Techs aussi. On passe à 6 un costume d’adulte à sa taille, ne lui épargnant que la cravate. 2 est quand à elle aux prises avec une robe de soirée. Sa première robe. Marcher ainsi vêtue lui fait une sensation bizarre, elle est trop serrée aux cuisses pour avoir toute sa liberté de mouvements et les volants largement évasés en bas la surprenne en frôlant ses jambes quand elle ne s’y attend pas. Pourtant le tissu lila est tech. Elle procède à quelques ajustements pour être plus à l’aise, sans parvenir à retrouver la sensation d’un vêtement familier. Mais au moins, un regard dans la glace le lui prouve, cette robe la rend très belle.

La jeune fille commence à jouer avec son reflet. Jamais encore elle n’avait eu l’occasion de se préoccuper de son apparence, acceptant son visage tel qu’elle le voyait dans les yeux de ses frères et sœurs, sans chercher plus loin. Pourtant, au cours de sa brève carrière de garde du corps présidentiel, elle a vu de nombreuses femmes dont les tenues superbes ont suscité son admiration et parfois sa jalousie – et parfois une incompréhension totale devant les caprices de la mode. Mais elle s’était habituée à l’idée que ce n’était pas pour elle. Son rôle à elle n’était pas de plaire. A présent, elle se regarde dans le miroir d’une manière presque interrogatrice. Elle se demande si son apparence lui plait. Si elle plaira à d’autres. Et si elle avait été humaine, simplement humaine, aurait-elle plut ? Et à qui ?

La robe met en valeur sa féminité et 2 se demande si c’est pour ça qu’elle parait plus belle. Tout le monde au laboratoire était d’accord sur le fait qu’une femme Tech est plus précieuse qu’un homme Tech. Pourtant elle détestait cette façon de voir qui la réduisait à un utérus capable de produire des petits Techs à peu de frais. Elle détestait l’idée qu’on allait un jour l’inséminer artificiellement. Elle détestait l’idée que le donneur serait 1. Oui, ils n’avaient aucun lien de sang, oui ils étaient les seuls Techs assez âgés pour se reproduire, oui c’était nécessaire pour la création d’une nouvelle espèce… Mais ces raisons niaient tout simplement les liens affectifs qui la liaient à son frère et sa propre identité humaine, une humaine Tech certes, mais néanmoins une humaine, pas une pondeuse. A cause de ce rôle qu’on voulait lui faire jouer, 2 avait détesté le fait d’être une femme. A présent qu’elle est débarrassé de cette menace et libre, seule devant un miroir flatteur, elle commence à se faire à l’idée.

« Betsie ? demande une voix derrière elle.

La jeune femme se retourne. Eve Hindgam est là, épuisée comme elle ne l’a jamais vue. Elle a l’air plus vieille de dix ans.

_ Ça va ? demande 2 inquiète.

_ C’est plutôt à moi de te poser cette question. Mais pffou… je dois bien admettre que je suis vannée.

La RP s’écroule sur un fauteuil, puis fait signe à la modiste qui avait apporté la robe de 2 de s’en aller. Celle-ci obéit précipitamment, titubant de son mieux sur ses talons hauts, prenant à peine le temps de lancer un regard méprisant au tailleur fatiguée d’Hindgam, qui lui répond d’un doigt d’honneur impeccablement manucuré. La femme soupire avant de se pencher en avant et de dire :

_ Bestie, qu’est-ce qui s’est passé, cette nuit ?

2 regarde ses propres yeux dans la glace, veillant à ne laisser transparaitre aucune émotion. Elle n’est pas aussi douée pour mentir qu’Eve, mais elle va tenter d’apprendre très vite.

_ Le Conseil de Sécurité de l’Alliance a voté la destruction des Ghettos. 6 et moi nous avons programmé les bombes pour qu’elles touchent leurs cibles. C’est tout.

_ Et comment tu te sens, maintenant ?

_ Bien. J’ai fais mon devoir.

Avec un soupir, Hindgam se lève et viens à coté de 2. Elle sort une trousse à maquillage et répare avec art les dégâts de la nuit blanche. A ses cotés, la jeune fille l’observe avec admiration. Elle aurait aimé que Eve lui apprenne à faire ça. Elle aurait aimé qu’elles puissent être amies, véritablement amies, sans se ranger dans un camp ou dans l’autre.

La femme la regarde et lui sourit avec enthousiasme. Elle s’exclame, prenant 2 totalement au dépourvu :

_ Elle est belle, n’est-ce pas ?

_ De quoi ?

_ La robe. C’est moi qui l’ai commandé pour toi. Je voulais quelque chose qui soit innocent, pour ta première apparition en public, surtout après une mission pareille. J’ai failli te prendre une tenue qui évoque une petite fille, mais tu es déjà tellement mature, mentalement et physiquement, que j’ai préféré celle-ci. Tu vas faire craquer tout le monde à la conférence de presse.

_ Merci, dit 2 avec un certain malaise.

_ On ne dirait pas… murmure Eve en replaçant machinalement une bretelle de la robe.

Le tissu tech reprend de lui-même sa place initiale asymétrique. Eve regarde toujours la robe mais parait perdue dans ses pensées.

_ On ne dirait pas quoi ? demande la jeune fille de plus en plus mal à l’aise.

_ Qu’une aussi jolie fille a fait un tel bain de sang…

2 se concentre pour ne pas réagir et répète :

_ J’ai fait mon devoir.

Eve relève les yeux vers elle, plus présente que jamais. Elle ne sourit plus du tout mais ne parait pas en colère.

_ Betsie, je te connais, tout de même.

Elle avale sa salive, parait chercher ses mots, puis s’exclame :

_ Et puis zut ! Ce n’est même pas ton nom ! Tes parents t’appellent 2, n’est-ce pas ?

_ Heu… oui.

_ Et les autres Techs aussi.

_ Oui.

_ Est-ce que… est-ce que je peux t’appeler 2 aussi ? Pas en tant qu’assistante du président. En tant qu’amie ?

2 hésite. Les larmes lui montent aux yeux. Quelle amitié ? Il n’y a que mensonges…

Pourtant elle répond :

_ Oui.

_ 2, tu ne l’as pas fait, n’est-ce pas ?

_ Quoi ?

_ Lancer les bombes. 2, est-ce que tu l’as fait ?

_ Mais comment tu… Mais comment tu peux savoir ?

Eve rit – sans joie.

_ Je te l’ai dit, je te connais… J’ai bien vu ta réaction devant les HR, même après l’attentat. Et même si tu t’étais décidé à tuer, jamais tu n’aurais impliqué ton petit frère. Et jamais tu ne serais restée impassible après. Tu n’es pas une tueuse. Tes parents t’ont bien élevé. Et tu n’as pas eut le temps de perdre tes illusions. Pas comme nous ! Seigneur, j’ai passé ma journée à justifier médiatiquement un massacre ! Un massacre qui n’a même pas eu lieu !

_ S’il te plait… ne nous dénonce pas. On va s’en aller. On ne peut pas rester ici. C’est trop… Je t’en supplie, ne…

_ Vous partez… avant la conférence de presse ?

_ Oui.

_ Alors, je dois vous dire adieu, je suppose.

2 se jette dans les bras d’Eve et laisse couler ses larmes. Elle n’aurait jamais pensé que la RP du président, redoutable ange gardien de sa si précieuse image, pourrait ainsi lui donner sa bénédiction.

_ Oh, arrête, la gronde Hindgam, si je me mets à pleurer aussi je vais ruiner mon maquillage !

_ Merci… Merci… J’ai… Je vais…

_ Chut. Je ne veux rien savoir. Je ne suis au courant de rien. Ne t’imagine pas que je te laisse filer par bonté d’âme. Avec toute cette sale affaire dans les pattes, le président est mieux sans ses Techs désobéissants. Je vais tenter de rattraper ce qui peut l’être. J’aurais besoin de te recontacter, plus tard.

_ Bien sûr ! N’importe où dans le Réseau. Je mettrais des guetteurs.

_ Bien. C’est bon, maintenant, tu peux me lâcher. Tu trempe mes fringues, là. Allez. Debout. Tsss, si c’est pas malheureux. Regarde-toi. Il va falloir appelle la maquilleuse pour qu’elle arrange tes yeux. Et pour votre évasion, tu as besoin de quelque chose ?

_ Non, ça ira. Je sais comment faire.

_ Pas de risque de se prendre une balle perdue, hein ? Tu ne vas pas te mettre en danger inutilement ?

_ Tout ira bien. Je te le promets.

_ Bien. Et ton frère ?

_ Il vient avec moi, bien sûr.

_ Je veux dire, il est où ?

_ Dans la pièce à coté, ils l’habillent.

_ Comment ?

_ Un costume en tech, pourquoi ?

_ Les crétins ! C’est jean et tee-shirt, pour lui, il faut accentuer le coté gamin-comme-tout-le-monde ! Bon, j’y vais. Comme ça je lui dirais au revoir aussi. Je t’enverrai la maquilleuse. Tu en as besoin. Ne te met pas dans un état pareil, je t’en prie.

2 recommence à pleurer. Hindgam hésite sur ce qu’elle doit dire puis se penche vers elle et l’embrasse sur la joue.

_ Au revoir, 2. On se reverra, j’en suis sûre.

_ Au revoir, alors… »

Un dernier sourire et Eve quitte la pièce. 2 envoie machinalement son esprit dans le Réseau pour la suivre, puis contacte son petit frère pour lui dire qu’elle sait tout et qu’elle les laisse partir. 6 perçoit le chagrin de sa sœur et la console de son mieux. Quand Eve entre dans la pièce, il n’a pas très envie de parler à cette femme qui fait pleurer sa sœur, mais 2 reste dans le Réseau, attentive à leur conversation, et il fait un effort.

Le corps de 2 regarde encore la porte, mais par hasard, puisque toute son attention est concentrée sur ce qui se passe dans la pièce d’à coté. Elle ne se rend même pas compte que quelqu’un approche à pas de loup. Son attitude est aussi vivante que celle d’une statue. Elle ne cligne même pas les yeux. Elle ne réagit pas quand cette personne l’interpelle :

« Betsie ? Hého, Betsie ? Tu  m’entends ?

Un objet flou passe devant ses yeux. 2 réalise peu à peu que c’est bien à elle qu’on s’adresse et qu’elle est sensée répondre. Son esprit revient à son corps, s’attendant plus ou moins à voir la maquilleuse. Au lieu de ça elle reconnait Nora Milley.

_ Nora ? Qu’est-ce que vous faites là ? demande machinalement la jeune fille.

Elle se souvient qu’elle avait beaucoup de questions à lui poser, mais les évènements s’étaient enchaînés et elle l’avait chassée de ses pensées, concentrée sur l’urgence. Elle réapparait au plus mauvais moment, mais elle aussi doit avoir de nombreuses questions à lui poser sur le professeur Milley, suppose 2. En tous cas elle est nerveuse et regarde sans cesse autour d’elle. Elle n’a pas l’autorisation d’être dans cette partie du bâtiment.

_ Qu’est-ce qu’il y a ? répète patiemment 2.

_ Suis-moi.

_ Pourquoi ? demande instinctivement la Tech.

Elle aurait suivi sans réfléchir quelqu’un d’autre qui n’aurait pas été initié aux secrets des Techs, ça n’aurait été que plus facile pour elle s’évader. Mais pas Nora Milley. Même s’il est vraisemblable que travaillant avec les HR elle ne sache pas grand-chose des Techs, elle reste un être quasi mythique aux yeux de 2 et lui fait peur. Même si pour l’instant c’est elle qui semble être la plus effrayée des deux.

_ Parce que ! s’exclame-t-elle. Le président te réclame. Viens.

_ Il ne m’a pas appelée par le Réseau.

_ Bordel, tu vas… suis-moi je te dis !

Nora Milley a sorti de sa ceinture un revolver non-tech, chargé et puissamment mortel, qu’elle braque sur 2. La jeune femme écarte les yeux et lève les mains machinalement, cherchant à toute allure une solution. Nora n’a pas l’air de vouloir la tuer… ni de savoir ce qu’elle fait. Par le Réseau, 2  pourrait alerter la sécurité en un instant. Elle pourrait faire exploser le boitier d’identification tech que Nora porte à sa ceinture. Elle pourrait se battre contre elle et la désarmer. Elle pourrait l’étrangler grâce aux tissus techs présents dans la pièce. Mais 2 a conscience que tout ça, elle pourrait le faire à un étranger menaçant. Pas à Nora Milley. Impossible. Elle reste immobile et impuissante. Elle ne parvient qu’à poser une timide question :

_ Pourquoi ?

Nora l’ignore et lui demande :

_ Où est le petit ?

_ Quoi ?

_ Le gosse Tech !

_ Je t’interdis de toucher à mon frère ! »

Immédiatement 2 prévient 6 par le Réseau. Malgré son interdiction, l’enfant n’hésite pas une seconde avant de courir la rejoindre… ou plutôt de le tenter, attrapé au vol par Hindgam. Il la frappe de toutes ses forces pour se dégager et lui crie :

« Elle va faire du mal à 2 ! Elle a un revolver !

_ Hein ? dit Eve avant de réaliser qui lui parle. Qui ? Où ?

_ Nora Milley ! Elle est à coté !

_ Bon, toi tu ne bouge pas, j’appelle la sécurité.

_ 2 ne le fait pas ! gémit 6. Elle ne fait rien ! Elle ne fait plus rien !

La RP se demande si ça veut dire que Betsie est morte. Ça serait pire que tout.  Elle ne perd pas de temps à se poser la question et appuie sur l’appel d’urgence. Le message automatique lui répond favorablement, mais elle ne peut pas être certaine que son appel a bien été transmis. Si on a laissé entrer quelqu’un armé d’un revolver dans la même pièce que les précieux Techs, c’est que d’autres ont pris les commandes. Et qu’ils veulent les Techs.

Au même moment, un homme armé entre dans la pièce et braque son revolver sur Eve Hindgam, qui tient toujours 6 dans ses bras, le retenant à grand-peine au milieu de ses larmes et de ses coups de poings. Les deux modistes chargés d’habiller l’enfant s’enfuient sans qu’on ait besoin de le leur demander.

_ Donnez-moi ce gosse, dit l’homme.

Eve le reconnait brusquement, il s’agit d’un fonctionnaire lui aussi en charge des HR, à un échelon inférieur à Nora Milley. Elle retrouve assez vite son nom : Ned Jallow. Ce qui ne lui dit rien de plus sur l’homme ni sur ses intentions par rapport à 6. Depuis quand des bureaucrates font dans le révolutionnaire ? Et pourquoi ? Pour de l’argent ? C’est l’hypothèse la plus vraisemblable aux yeux d’Hindgam qui dit :

_ Si vous voulez une rançon, on peut s’en occuper tout de suite…

_ Ta gueule ! Donne-moi le gosse si tu ne veux pas que je tire d’abord !

Non, décidément, l’homme n’a pas l’air d’un révolutionnaire. Le bout de son arme bouge sans cesse et son regard est plus terrifié que terrifiant. Ce qui ne fait qu’effrayer davantage Eve. Il a l’air du genre à pouvoir tirer par accident. Réalisant qu’elle tient toujours 6 devant elle, elle le pose à terre et le met derrière, tout en le retenant d’une poigne de fer pour qu’il n’aille pas faire une bêtise. L’enfant n’a pas l’air conscient du danger qui pèse sur lui et ne pense qu’à retrouver 2. Pour Jallow, ce geste est un signe de résistance.

Pendant ce temps, 2 ne s’encombre plus de peur ou de respect à l’égard de Nora Milley. Celle-ci tient son arme beaucoup trop près de la Tech qui d’un geste vif lui attrape le poignet le tord jusqu’à ce qu’elle lâche le revolver. Après quoi, 2 s’apprête à lui envoyer son coude dans l’estomac pour la mettre au tapis. Mais elle avait négligé un point. Nora tenait son arme de la main gauche, laissant la droite dans sa poche. La droite n’était pas vide. Elle contenait un spray qu’elle envoie au visage de 2. Celle-ci recule sous l’effet de la douleur et s’écroule comme une masse deux pas plus loin.

6 voit la scène par le Réseau et hurle comme un damné. Sans hésiter Hindgam le repousse plus loin d’elle. Machinalement le bureaucrate suit des yeux l’enfant qu’il est venu chercher. C’est plus que suffisant pour quelqu’un ayant l’entraînement d’Eve, qui dégaine son propre revolver et tire. Elle ne tire pas pour tuer mais pour désarmer et fait mouche aussi facilement qu’à son ordinaire. Elle ignore l’homme hurlant de douleur et se retourne vers 6, prête à l’empêcher de s’enfuir à nouveau. Au lieu de quoi le petit garçon s’approche du revolver tombé à terre, le prend à deux mains et dit à Hindgam :

_ Vite ! On va aider 2 ! Elle est par terre !

_ Lâche ça, tu es trop petit. Tu ne viens pas avec moi, je te mets en sécurité et je vais m’occuper de ta sœur.

_ Non ! s’exclame l’enfant en braquant son arme sur Eve. On y va tout de suite ! TOUT DE SUITE !!!!!

Le canon bouge autant entre ses mains trop petites que lorsqu’il était tenu par Ned, mais lui n’a pas l’air d’avoir peur, il parait seulement très déterminé. Eve calcule rapidement ses chances.

_ Ok, mais tu lâches ça, je n’ai  pas envie de me prendre une balle dans le dos. Suis-moi. »

Trop tard. Le Réseau est fragmenté dans toute la maison présidentielle et 6 est incapable de retrouver la trace de sa sœur. 2 a été enlevée.

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Les Techs, chapitre 7, première version (suite)

4

4 parait définitivement installé chez Josh Mallone. Du moins jusqu’à ce que ses frères et sœurs n’aient besoin de lui ailleurs. Et Josh lui a même promis qu’il était prêt à héberger les six autres Techs si nécessaire – pour un certain temps et uniquement si aucun organe officiel ne vient lui demander des comptes, mais c’est déjà pas mal. C’est un véritable château qu’il a laissé à la garde de l’enfant, tandis que lui allait travailler. Epuisé d’avoir veillé trop longtemps, 4 se lève en début d’après-midi et découvre à sa grande stupeur qu’il est seul dans la maison.

Il cherche Josh par toutes les caméras et tous les systèmes de sécurité, sans succès. Il ne remarque pas le papier que l’acteur a laissé devant la salle de méditation. Il part à sa recherche lui-même, errant d’une pièce à l’autre dans l’espoir d’en trouver une non reliée au Réseau qui aurait pu lui échapper. En vain.

Il commence à paniquer.

D’abord les professeurs qui sont enlevés et les surveillants tués. Ensuite 3 et 5 qui sont retenues prisonnières par un psychopathe. Puis 1 qui disparait. Et pour finir, Josh lui-même qui l’abandonne !

4 est à deux doigts de pleurer – deux petits doigts – quand il réalise qu’il est seul dans la maison la plus extraordinaire qu’il puisse inventer. Il ne le réalise pas seul. Il pousse une porte et tombe en arrêt devant le satellite artificiel Echo III, le dernier-né et le plus beau de sa catégorie, capable d’enregistrer des milliards d’informations venant de l’espace, de mener des expériences, d’étudier la Terre et de se relier au Réseau mondial, faisant aussi bien de la télécommunication que de la télédétection.

4 ne perds pas de temps à s’étonner de voir un Echo III de treize mètres de long dans le manoir d’un acteur de série, il n’en veut même pas à Josh de lui avoir caché ce bijou, il n’a qu’une idée en tête : l’essayer. Il envoi son esprit dans tous les éléments tech disponibles de la machine. Il rêve d’investir ce nouveau corps de métal capable de naviguer dans l’espace et doté de sens qui lui permettraient de tout sentir et tout ressentir de ce voyage…

Bien sûr le satellite est cloué au sol tant qu’il ne sera pas greffé à une fusée, mais même à terre 4 le trouve grandiose. Il essaye tous les organes techs de son nouveau jouet infiniment plus performant que les machines tech du laboratoire. C’est en testant les capacités de connexion au Réseau que l’enfant s’aperçoit enfin de la supercherie : c’est un faux satellite qui est entreposé ici. Non, jamais la SRAM  et encore moins l’Alliance n’aurait autorisé la diffusion d’un de ses précieux satellites, même scientifique, à des intérêts privés. Le système leur permettant de se connecter à distance au Réseau, notamment, est un des secrets les mieux gardés de la SRAM. Pourtant, 4 a bien reconnu l’Echo III, il en est certain. Au laboratoire, les scientifiques encourageaient sa passion pour l’espace et débordaient largement du cadre de ses cours pour lui apprendre tout ce qui l’intéressait.

Même si l’essentiel manque, le faux Echo est doté d’appareils de pointe et de programmes sophistiqués qui permettent à l’enfant de s’imaginer tout ce qui se passerait, dans l’espace. Surtout s’il rencontrait des extraterrestres. Il cherche de quelles manières il pourrait communiquer avec eux, par les sons, les ondes, la lumière, les mathématiques…

Dans ce domaine, l’Echo III est normalement plutôt limité. Sauf que ce modèle transformé, s’il manque des programmes nécessaire pour être un véritable satellite et voler dans l’espace, a été blindé de moyens de communication. Pas étonnant que Josh l’ai acheté, conclut 4 qui revient à regret à son corps pour échapper à la migraine. Ce petit tour a ravivé son envie d’aller dans l’espace, dans un vaisseau tech. Il n’en a pas reparlé à 1 ni à 2, n’a pas formulé son vœu dans la pieuvre. Si 5 était là, ils pourraient faire des projets, elle aurait mille idées plus folles les unes que les autres pour y arriver… Mais 5 n’est pas là. 1 et 2 non plus. 4 est seul et tous les extraterrestres de l’univers n’y changeront rien. Sa joie retombe.

Il repousse la nécessité d’aller jusqu’à la pieuvre pour voir où en sont les autres. Sa présence n’est même pas nécessaire, il a laissé là-bas toutes les informations qu’il avait sur le Ghetto et la situation de ses sœurs. Et s’il y retournait et qu’il n’ait toujours aucune nouvelle de 1, là il ne pourrait plus tenir le coup, pas tout seul. L’enfant repart, il tourne en rond dans le manoir. La plupart des affaires de Josh tournant autour de sa passion pour les extraterrestres sont beaucoup moins sophistiqués que le faux satellite, et si 4 trouve certains de ces gadgets idiots, il est enthousiasmé par les autres. Mais ce qui aurait normalement été un véritable parc d’attraction pour lui parvient à peine à le distraire de son angoisse. Il joue avec un objet, le repose ailleurs, en prend un autre, hésite, tourne en rond, passe et repasse d’une pièce à l’autre, errant comme une âme en peine à un moment pour s’émerveiller l’instant suivant.

Il retourne même voir le faux Echo III. Il trouve quelque chose de familier dans l’idée de ce satellite-jouet géant. S’il avait été aussi riche et aussi libre que Josh Mallone, il aurait sans doute acheté à prix d’or quelque chose de semblable. Il essaye de lire dans la mémoire de l’engin, sans se rendre compte que de nombreux programmes sont en place pour écarter les intrus. Il ne veut pas être indiscret, juste se distraire un peu de son mal-être.

Il tombe sur une vraie mine d’or d’informations top secrètes achetées à prix d’or à des scientifiques de la NASA et de la SRAM prêt à lâcher quelques bribes de leur précieux savoir. Le tout a permit à l’acteur de vérifier certaines théories en vogue et même de créer la sienne. 4 trouve très amusant de voir comment des gens n’ayant jamais étudié la matière tech interprètent ses particularités.

Les extraterrestres ont envoyé sur Terre la matière tech sous forme d’un œuf parfaitement sphérique de trois centimètres de long, enfermé dans une capsule ovale symétrique composée d’un autre matériau qui n’a jamais pu être identifié. En effet, sitôt en contact avec une vie intelligente, la capsule s’est désagrégée sans laisser la moindre trace, ayant rempli sa mission.

4 a vu les vidéos historiques de la découverte de la matière tech. Pas la moindre trace de capsule ni d’œuf. Juste une incrustation, de trois centimètres de long il est vrai, dans un astéroïde. Oui, toute la tech du monde est issue de ces trois centimètres venues de l’espace. Ils n’étaient pas envoyés en grande pompe. Mais 4 croit dur comme fer que cet astéroïde a bien été lancé exprès sur la Terre par une intelligence extraterrestre. Il n’a pas évoqué cette théorie à Josh Mallone, pourtant : au laboratoire trop de monde se moquait de lui et même 5 prenait cette idée à la légère. Ça le réconforte de penser que Josh croit que les Techs sont le fruit du cadeau des ET et de l’intelligence humaine, même s’ils ne sont pas des extraterrestres eux-mêmes. Ce n’est pas rien.

La SRAM est un organisme créé pour garder ce secret et faire croire que ce sont des humains qui ont inventé la matière tech. Ce nom même, raccourci de « technologie nouvelle », est censé rappeler à tous l’ingéniosité des savants qui aujourd’hui sont engagés uniquement pour continuer à faire croire à cette immense farce, et sont payés des fortunes pour se taire. Il n’y a rien dans les locaux de la SRAM. La matière tech forme spontanément des objets utiles à l’homme qui devraient être offerts à tous, au lieu de quoi la SRAM les vend à prix d’or et garde précieusement l’œuf qui lui assure ce monopole. La matière tech est un cadeau magnifique offert à l’humanité par des extraterrestres bienveillants, qui nous a été volé par la SRAM criminelle !

4 est mort de rire en lisant ce fichier. Former spontanément ? Il connait assez bien la matière tech – et pour cause – pour savoir que rien, justement, n’est spontané dans ce bazar. Les êtres vivants non-techs sont capables de mutations spontanées. Pas les objets ni les vivants techs dont les cellules ne peuvent s’éloigner d’un millième de membrane de leur programme. Le travail des scientifiques de la SRAM est justement de programmer ces cellules pour former des objets utiles, pas forcément utiles à l’humanité, mais utiles à leurs clients. 4 est d’ailleurs d’accord avec 2, il est injuste que tout le monde n’ai pas accès au tech, et encore plus injuste que seuls ceux qui y ont accès soient considérés comme citoyens. L’enfant est très fier du sabotage de sa sœur et de son frère. Comme il aurait aimé être avec eux ! 5 aussi aurait adoré ça, mais il aurait fallu s’y mettre à plusieurs pour la retenir de dire aux dirigeants ce qu’elle pense de leur façon criminelle de régler les problèmes.

4 est épaté de voir qu’une preuve accompagne les affirmations bizarres anti-SRAM. C’est une vidéo tech qui a été volée dans un laboratoire de la SRAM. On voit une base tech neutre : une petite boule couverte de pointes. Entre les pointes sont encastrées un à un les composants du programme, de minces plaques aux formes géométriques régulières. Une fois le code achevé, la cellule-œuf devient une sphère parfaitement lisse, une jolie bille aux yeux de l’enfant qui ‘empruntait’ souvent ces œufs techs pour jouer avec 5. Jamais il n’aurait imaginé qu’un objet aussi familier, qu’il est capable de créer en moins d’une seconde quand on lui donne une base neutre, puisse être aux yeux d’un étranger entouré d’un tel mystère et susciter une telle fascination.

Tout ému, il assiste à la naissance de l’objet. En accélérant la vidéo, tout de même. Elle dure normalement dix heures et demi. Quelle que soit la taille de l’objet définitif et la matière qu’il doit adopter, ça dure dix heures et demi. Dix heures, vingt-sept minutes, six secondes et 18 centièmes, pour être précis. La cellule-œuf bourgeonne, se boursoufle, s’étire, rappelant à la fois une plante et une réaction chimique. Elle crée une plaque de métal longue et fuselée, d’un rouge carrosserie incrusté de veinules dorées à la mode, sans doute l’avant d’une voiture de luxe. Un de ses cotés porte de minuscules pointe. Elle doit être programmée pour s’emboîter avec encore un autre objet tech, d’une autre matière. En voyant ça, 4 a la nostalgie du laboratoire. C’était bien… C’était chez lui. Depuis, ni le 10 Johnson Street, ni l’épouvantable immeuble de Thune, ni le magnifique manoir de Josh Mallone n’ont composé un ‘chez lui’ acceptable. Il voudrait retourner au laboratoire. Mais il n’y a plus que des morts, là-bas.

Il continue à fouiller dans les fichiers.

Il est possible que les extraterrestres communiquent avec nous grâce aux vibrations de la matière tech ! On suppose que la fameuse aura des objets techs, celle qui leur permet de communiquer entre eux dès qu’ils sont assez proches – sans utiliser des ondes – est doublée d’une autre aura d’une immense envergure, qui n’établit pas de connexion avec tous les  objets techs. Cette deuxième aura, appelée aura bêta, ne peut se connecter qu’à l’esprit des extraterrestres qui ont créé la matière tech. Elle leur permettrait ainsi par télépathie de se relier à tous les objets techs de l’univers.

4 ne comprends pas pourquoi Josh ne lui a pas parlé de ça. C’est une idée géniale, même si elle n’est basée sur aucun fait vérifié. On ignore encore à sa connaissance pourquoi les objets techs suivent une lente et infime vibration, tous au même rythme. Ça pourrait bien être cette fameuse aura bêta ! Mais si c’est le cas, les extraterrestres en ont oublié le mode d’emploi : depuis qu’il est né, bien que télépathe avec ses frères et sœurs, 4 n’a jamais reçu le moindre message venant de l’espace.

A moins que la présence perçue par 7 en soit un. Ce serait possible. Depuis toujours, 5  est la plus habile en manipulation tech mais 7 est la plus sensible. Elle a toujours su des choses sans que les autres ne comprennent comment elle s’y prenait. Et la présence a bien parlé d’un pont vers les étoiles, non ?

4 retire son esprit du satellite et retourne dans la salle de méditation : il a vraiment poussé ses forces tech au maximum. Il réfléchit. Quand 7 lui a appris ce que la présence lui avait dit, il avait bien d’autres soucis en tête et n’y avait pas vraiment fait attention. Il a trop l’habitude des cauchemars et des prémonitions de 7 pour les remarquer. Mais maintenant qu’il y repense, ça pourrait coller. Ça pourrait même très bien coller. Il est certain qu’il y a quelque chose, dans le Réseau, qui existe, une intelligence différente de celle des Techs, peut-être une intelligence artificielle, peut-être un programme manipulé par quelqu’un, peut-être un esprit extraterrestre ! Toutes les pistes sont intéressantes mais 4 déjà choisi celle dans laquelle il croit. Quand les problèmes urgents seront réglés, il faut absolument que les Techs traquent cette présence et découvrent ce qu’il en est au juste. 4 se voit déjà suivant 5 dans les méandres du Réseau. Car évidemment, d’ici là, 5 sera délivrée, 3 aussi, et c’est 5 qui organisera la chasse et qui fabriquera les pièges, ce sera 5 et son instinct guerrier qui guideront les autres dans ce combat de pensée. Ils trouveront les extraterrestres et 4 racontera fièrement ses exploits à Josh Mallone qui sera son ami pour toujours et leur permettra à tous de rester vivre chez lui.

4 est encore en train de développer les détails de cet avenir radieux lorsque l’acteur rentre enfin.

3 et 5

Les deux sœurs réunies s’enlacent. Pas une embrassade de joie ni de pardon, uniquement une étreinte brève et fonctionnelle, nécessaire pour que chacune sache ce que l’autre sait et qu’elles mettent au point un plan. 5 sait bien que 3 ne lui a toujours pas pardonné d’avoir dit du mal du laboratoire, et 3 sait que 5 ne s’excusera pas. Pour le moment, elles se concentrent sur leur évasion.

On peut y arriver grâce à Mok, explique 3. Tant qu’il portera mon blouson, tu peux le manipuler par télékinésie. Il faudra lui faire croire qu’on peut faire ça à distance pour qu’il ait assez peur et qu’il soit obligé de nous aider.

Mais on a entendu tout le monde dire que dehors c’est presque la guerre, on risque de se prendre une balle.

On a été entraînée à ça, Mok volera des armes, on se battra.

5 n’est pas d’accord. Elle qui est toujours prête à se battre voit bien dans les pensées de sa sœur qu’elle a une vision toute théorique des combats. 3 ne se rend pas compte de ce que ça veut dire de traverser la ville sous le feu, ni de ce que ça veut dire de tuer. Pourtant, elle s’est battue au cours de l’attaque du laboratoire. Mais elle voulait sauver les professeurs et n’avait absolument pas tenu compte du danger. Comme il ne lui est rien arrivé, elle est prête à recommencer les mêmes erreurs.

5 ne se demande pas si sa propre vision du danger est plus juste, pour elle c’est une certitude. Elle a toujours été fascinée par les batailles et les armes à feu. Et elle a déjà tué.

Il lui parait évident que leurs quelques années d’entraînement et leurs armes ne feront pas le poids face à tous les membres du Ghetto lancés par Thune à leur poursuite. Et même si l’alarme n’est pas donnée, la zone près des portes est sous le contrôle des combattants de Thune et des capuchons noirs. 5 rappelle à sa sœur les images où ces enfants ont prouvé leur redoutable efficacité. Aucun entrainement ne peut dépasser les conditions de vie terribles du Ghetto.

Il faudra déstabiliser Thunes, continue 3, pour qu’il ait autre chose à faire que de nous envoyer ses combattants.

Non ! Si on provoque une guerre, on va se retrouver en plein dedans ! Il faut qu’on ruse pour arriver aux portes. On pourrait porter une capuche noire. Mok dit qu’il y en a dans les gardiens de la porte. Il faut lui demander son avis, il connait le Ghetto mieux que nous, il peut avoir de bonnes idées.

Non. Il faut qu’il ait peur de nous et qu’il croie qu’on sait mieux que lui ce qui va se passer.

Peu à peu, voguant de la pensée de l’une à la pensée de l’autre, le plan se met en place. 5 aimerai demander à sa sœur ce qu’elle pense des enfants du Ghetto et de leur enfermement, et de leur rôle à eux, les Techs. Elle se sent perdue, prisonnière d’émotions contradictoires et d’ordres absurdes. Née pour protéger et servir, elle n’a jamais défendu cette devise comme un étendard de son identité Tech, mais elle ne l’a jamais mise en doute. En temps normal, c’est 3 qui devrait insister pour qu’ils obéissent aux professeurs et sauvent les habitants du Ghetto de gré ou de force, et 5 lutterait pour qu’elles prennent très égoïstement leurs jambes à leur cou et sauvent leur peau. A présent, 5 n’ose pas poser la question à sa sœur car elle a peur de la réponse. Etant donné ce que 3 a dit précédemment, elle n’a sans doute aucune envie de sauver qui que ce soit ici, trop heurtée par la violence et la culture de clan du Ghetto. Et 5 aurait beaucoup de mal à accepter que sa sœur pense comme ça. Tout ce qu’elle peut faire pour l’instant, c’est esquiver le problème.

Oui, mieux vaut se concentrer sur le plan. 5 a peur et envie le sang-froid de 3. La petite fille est prête à tout lorsqu’elle est dans le feu de l’action, mais l’attente fait lentement monter son angoisse sans qu’elle ne parvienne à savoir ce qu’elle redoute exactement. Tandis que 3 calcule froidement leurs chances et n’hésitera pas à se lancer le moment venu. En refusant d’admettre que la mort existe et qu’elle les menace réellement, elle peut maintenir la peur à distance et rester concentrée et efficace.

Il ne leur reste plus qu’à attendre que Mok soit à nouveau leur gardien et que Thune soit appelé ailleurs par ses nombreuses obligations. Il tarde à partir, guettant la guérison miraculeuse de 5 d’un œil méfiant. Au bout de quelques minutes, il écarte 3 de sa sœur avec une apparente douceur, mais la petite fille ne pourrait pas se dégager de sa poigne sans se casser l’épaule.

« Et maintenant, dit-il d’une voix douce, ça va mieux ?

_ Heu, improvise 5, oui, mais ça va recommencer. Il faut qu’on reste plus longtemps.

_ Combien ?

3 calcule rapidement le délai le plus avantageux pour elles tout en étant crédible pour Thune. Heureusement elle est encore assez près de 5 pour qu’elles puissent communiquer par télépathie.

_ Une journée ensemble pour ne pas être malade pendant une journée, dit 5. Avec elle ou avec mon frère, mais comme il n’est pas là, il faut que ce soit avec elle. C’est de ça que j’étais malade quand on est entré ici.

Thune la regarde droit dans les yeux et parait lire directement dans son âme, une vision où ses mensonges seraient soulignés en rouge. 5 avait déjà eu droit à son terrifiant regard d’assassin, mais ce n’était encore qu’une ébauche vaguement menaçante en comparaison de maintenant. Elle a l’impression que les mots de l’aveu se bousculent dans sa bouche pour savoir lequel sera le premier à sortir. Thune sait déjà et si elle persiste à mentir… ce n’est même pas de la peur, le regard éveille directement son instinct de survie.

C’est son orgueil qui la sauve. Hors de question de craquer devant 3. Cette sœur qui a pris les choses en main et empiète sur son domaine de compétence. Il est temps de lui rappeler qui est la dure à cuire de la famille.

Son orgueil lui fait donc serrer les mâchoires jusqu’à se faire mal, pour être bien sûre de ne pas lâcher le mot de trop, de ne pas trahir leur plan. Sans baisser les yeux. Thune voit bien qu’elle lui cache quelque chose mais elle reste muette.

Qu’à cela ne tienne… il en a fait parler de plus coriaces.

Il lâche 3, lance un ordre trop rapide pour que les deux sœurs le comprennent et se retourne vers elles avec un grand sourire. Un enfant quitte aussitôt la pièce. Thune s’assoit sur une chaise. 3 et 5 s’installent sur le lit de 5 et se tiennent la main. Il n’y a que six combattants dans la pièce avec eux et elles s’y sont assez habituées pour ne pas y prêter attention. La situation ne parait pas menaçante en elle-même.

Pourtant elles sentent le danger grandir.

5 tente d’apprivoiser Thune en disant :

_ On est contente d’être venues chez toi, tu sais. On aime bien être des Princesses-Esprits.

_ C’est bien… dit Thune en souriant toujours plus grand.

Son sourire fait frissonner les filles. L’enfant qui était parti revient avec une paire de pinces coupantes et rouillées. Thune joue avec, les fait claquer plusieurs fois, veille à ce que le regard des Techs soit fixé sur ces pinces. Il l’est.

_ Nora, donne ta main.

3 avale sa salive. A part ça, rien dans son attitude ne montre qu’elle a peur. Seule 5 sait qu’elle a peur, elle qui sent le cœur de sa sœur accélérer. Et encore, ça pourrait être pire. Si 4 était à sa place, il serait tombé dans les pommes. 3 tend sa main à Thune très calmement. Il met la pince autour de l’un de ses doigts.

_ Vous me cachez quoi vous les deux ? murmure Thune qui sourit toujours.

3 il va le faire il va te couper un doigt dis-lui dis quelque chose il va te faire mal oh 3 pourquoi tu réponds pas dis quelque chose dis quelque chose… panique 5.

Non, dit 3 sans perdre son sang-froid, il ne faut pas qu’il sache qu’on a quelque chose à cacher.

Mais il sait déjà !

Thune resserre la pince. Un peu. Le sang commence à couler. 3 le regarde droit dans les yeux.

_ Vous me cachez quoi ? demande Thune une deuxième fois.

3 ne répond toujours rien.

Et 5 a une idée.

_ On voulait rester avec des adultes, avoue-t-elle précipitamment, pour arriver à s’enfuir.

Coup d’œil surpris de 3, 5 l’ignore, développant son mensonge en faisant semblant d’avouer à contrecœur. Ce n’est pas difficile. Elle a réellement peur.

A quoi tu joues ? demande 3.

Je fais comme dans le conte, quand le lapin veut que l’autre le jette dans les ronces pour se sauver et qu’il lui dit « fais-moi n’importe quoi, mais pas les ronces ! ». S’il croit qu’on ne veut surtout pas être gardé par des enfants, il va laisser les enfants nous garder, et Mok va arriver et on va pouvoir l’utiliser ! Maintenant, engueule-moi ! Il faut qu’il croit que tu ne veux pas que j’avoue notre plan, comme ça il ne saura pas que c’est un faux plan !

Ok. 3 approuve sobrement, mais elle est admirative. Elle qui s’était déjà résignée à perdre un doigt pour ne pas laisser Thune ruiner leurs plans d’évasion… la ruse est une bien meilleure solution.

_ Ne dis rien ! dit-elle sèchement à 5.

_ Mais il va te couper le doigt ! pleurniche sa sœur.

_ On s’en fiche ! Tais-toi !

N’en fait pas trop quand même, dit 5 assez inquiète. La pression de la pince s’est encore accentuée depuis tout à l’heure et la chair est bien entaillée. Et 3 n’est vraiment pas une bonne actrice : les mots y sont, mais pas l’intonation. La petite décide d’attirer un peu l’attention sur elle en pleurant bruyamment.

Thune enlève la pince du doigt de 3 et prend tendrement dans ses bras 5 en lui disant :

_ Oh, ma jolie Princesse, il faut pas être triste… C’est à cause de ta sœur qui est méchante. Tu sais pourquoi elle est méchante ?

Parce qu’elle s’est fait entailler le doigt jusqu’à l’os et que ça la met de mauvaise humeur, se dit cyniquement 5, ressentant envers Thune une haine telle qu’elle n’en avait jamais connu. Elle a pourtant détesté de tout son être les soldats qui ont attaqué le laboratoire. Mais eux ne l’ont pas pris sur leurs genoux, et elle n’était pas obligée de coopérer gentiment. Incapable de répondre à Thune sans l’insulter, elle se met à trembler violemment et ne dit rien. Thune continue comme si de rien n’était :

_ C’est parce qu’elle me dit des mensonges qu’elle est méchante. Je sais les mensonges. Je les vois dans ses yeux. Je la punis parce que je l’aime et que je veux qu’elle soit une bonne fille. Et toi, tu es une bonne fille ?

_ Ou… oui…

_ Pourtant tu as dit des mensonges, ma Vicky, et ça c’est pas bien. Aucun de mes enfants ne dit des mensonges !

_ Pardon !

_ Alors je vais vous punir toutes les deux. Vilaines petites filles.

La voix de Thune est toujours aussi horriblement douce et gentille tandis que de la main gauche il joue avec la pince. 5 aimerait le griffer jusqu’au sang pour effacer cette immonde mascarade. Mais elle ne peut que crier :

_ Je vais tout te dire ! Tout ! Laisse-la tranquille !

Thune fait claquer une dernière fois la pince avec un sourire cruel. Puis dit :

_ Je t’écoute. »

Et il écoute, très attentivement, le plan improvisé de 5, basé sur une invention commode : les Techs seraient capable de manipuler mentalement les adultes. La ruse ne marche pas aussi bien que les deux petites filles l’auraient voulu, Thune se demande pourquoi elles n’ont jamais utilisé ce don, et ce que Mok vient faire là-dedans. Mais elles persistent, 5 expliquant avec empressement, 3 confirmant du bout des dents. Elles disent que si jamais Thune n’avait pas été en permanence entouré d’enfants, elles auraient facilement pu en venir à bout. Mais que maintenant elles sont ses prisonnières. Que ceux qui les ont envoyés n’ont pas prévu la présence des combattants. Bref, que Thune s’est montré plus habile que les membres du Gouvernement honnis. Finalement, le chef les croit, tout à sa fierté d’être prêt à vaincre ses ennemis avec leurs propres armes. L’anticipation de sa vengeance lui procure un tel plaisir qu’il néglige même d’être paranoïaque. Après tout, ce ne sont que deux petites filles, et venant de l’extérieur qui plus est, incapables de se servir d’une arme. Il les laisse seules toutes les deux. Avec les enfants combattants comme gardiens.

Timidement, 5 tente par son contact tech de voir dans quel état est le doigt de sa sœur. Ce n’est pas brillant, il lui faudra bien deux ou trois heures avant qu’elle puisse s’en servir à nouveau. Au moins la petite Tech ne risque aucune infection. 3 ne se plains pas de la douleur, elle déchire froidement un morceau de son tee-shirt pour l’enrouler autour de la blessure et faciliter la cicatrisation. 5 hésite à lui proposer son aide et finalement n’interviens que pour nouer la bande de tissu qui rapidement s’imbibe de sang. Elle se concentre pour fixer le sang tech en une carapace coagulée qui empêchera 3 d’en perdre trop. Mais elle ne peut rien contre la douleur – à moins de rendre certains nerfs totalement insensibles, mais c’est un processus qu’elle ne sait pas inverser. Dans le Réseau, elle voit l’esprit de sa sœur comme étant entièrement entouré d’une muraille. Elle pourrait forcer le passage ou solliciter humblement un contact. Elle préfère ne rien faire. Elle et 3 se sont tout dit, tout ce qui est nécessaire pour mener à bien leur plan, si 3 n’a plus envie de parler, alors 5 ne va pas la forcer.

Même si ce silence la blesse.

Même si elle se sent seule et vulnérable.

Même si 4 lui manque atrocement.

Ses mots reviennent à l’esprit de 5. C’était il y a quelques années, tout juste après la naissance de 7, 4 avait dit « On a de la chance ! On est nés au hasard et on s’entend tous bien, comme une vraie famille ! »

Sur le moment, 5 avait été tout à fait d’accord avec lui. Elle avait quatre ans. Elle ne s’était pas aperçu que 3 se tenait à l’écart d’eux et qu’elle préférait la compagnie des humains à celle de ses frères et sœurs. 3 faisait son devoir et était gentille avec 5, l’aidait et lui apprenait ce qu’elle avait besoin de savoir. Mais l’avait-elle aimé un jour ? Ce n’est que maintenant que 5 se pose cette question.

Si 4 était là, elle pourrait lui demander de la poser pour elle. Mais il n’est pas là. Il doit être en sécurité et 5 en est heureuse pour lui, mais il n’est pas là. 5 ne regrette pas une seconde que ce soit lui qui soit parti, jamais elle n’aurait supporté qu’on lui fasse du mal ou qu’on tente de lui en faire. Mais il lui manque. Sa gentillesse, son humour, ses tentatives de maintenir la paix entre les deux sœurs…

De son coté, 4 a toujours admiré le courage de 5. A présent, la fillette estime que la moindre des choses pour lui faire honneur est de montrer à nouveau du courage.

Elle passe un bras résolu autour des épaules de sa sœur et lui promet à voix haute :

« Je te protégerai et on va s’en sortir toutes les deux.

Surprise, 3 redresse la tête et regarde 5. Elle connait cet air résolu. Mais c’est elle la grande sœur, c’est à elle de veiller sur la plus jeune. Elle répond juste :

_ Oui, on va s’en sortir. Mais c’est moi qui te protégerai.

Silence. 5 retire lentement son bras.

_ On n’a plus qu’à attendre. » rappelle 3.

Attendre en silence… 5 ne sait pas de quoi parler avec 3. Qu’est-ce qu’elle aime, qu’est-ce qui l’intéresse, cette inconnue qui est sa sœur ? Les professeurs, bien sûr. Mais c’est un sujet qu’elles ne peuvent aborder que par voie tech, et 3 n’aime pas parler de cette manière sans nécessité. A part ça… non, 5 ne trouve aucune idée.

L’attente promet d’être longue.

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Les Techs, chapitre 7, première version (suite de la suite)

7

La petite fille a terminé sa nuit sur les genoux de Breda Johns. La nourrice n’a pas dormi. Elle a réfléchit à tout ce que 7 lui a dit. Plus tard, lorsque l’enfant s’est levée, elle n’a pas parlé de ses aveux, ni des Techs, ni du B.A.G.N. Elle a joué avec elle, lui a beaucoup parlé de tout et de rien, a veillé à ce qu’elle pense à autre chose. Elle l’a rassurée. Puis s’est préparée à partir.

« Où tu vas ? lui demande 7 avec un soupçon de tremblement dans la voix.

_ Je vais voir des gens, mon chaton. Reste là avec les autres. N’essaye pas de te connecter au Réseau. Si ton frère veut te parler, il t’appellera.

_ Je veux pas rester toute seule ! commence à pleurer l’enfant.

_ Tu ne seras pas toute seule, il y a Charly, et Cally, et Jonathan. Tu ne veux pas jouer avec Jonathan ? C’est la première fois que tu jouerais avec un enfant plus petit que toi, non ?

Oui, 7 est bien obligée de l’admettre. Et cet argument est insuffisant pour lui faire lâcher le manteau fatigué de Breda. En l’absence de son frère, c’est à cette femme qu’elle s’est accrochée de toutes ses forces, elle ne peut pas supporter d’en être séparée, et ce n’est la présence des trois autres enfants qui pourra l’apaiser. Elle leur a à peine prêté attention auparavant, ce ne sont pour elle que des inconnus.

Breda la décroche en douceur et se met à sa hauteur pour lui parler :

_ Juliette, je te confie la maison. Surveille-les jusqu’à ce que je rentre. Ça ne va pas durer longtemps, et si à mon retour tout est en bordel, ça va barder pour toi !

Un adulte qui menace – même un adulte osant dire un gros mot devant une petite fille – c’est un adulte qui a le contrôle de la situation. 7 croit donc Breda Johns et est prête à attendre jusqu’à son retour. En plus, la nourrice lui a confié une importante responsabilité, et pour la petite fille surprotégée c’est un évènement de taille. Comment va-t-elle réussir à mener à bien sa tâche ? Non, pas sa tâche : sa mission !

Charly s’est écroulé une fois de plus devant l’écran de la télévision, regardant les aventures d’une patate dans une cuisine pleine de dangers. Il ne réagit absolument pas à ce qu’il regarde, même lorsque les rires préenregistrés signalent un passage comique. Cally tient Jonathan par la main et demande timidement à Juliette :

_ Tu… tu… tu veux jouer avec nous ?

Jouer, oui, 7 aimerai bien. Elle ne veut plus penser au pont. La présence l’a trahie, elle en est sûre, et son rêve est détruit. Elle qui avait trouvé sa place, son rêve bien à elle, on le lui a repris violemment. 1 avait raison. La créature hantant le Réseau est une chose mauvaise et dangereuse. Et puisqu’elle a à présent la mission de s’occuper de la maison, elle emboîte le pas à Cally et à Jonathan.

Breda Johns espère réellement que son absence ne durera pas trop longtemps. Elle n’aime pas laisser ses protégés sans surveillance – même si elle préfère encore leur faire confiance pour veiller les uns sur les autres que de les confier à quelqu’un qui ne connaitrait pas leurs particularités et qui les heurterai en croyant bien faire. Si jamais elle a pris la mauvaise décision, elle sait que Charly pourra se débrouiller seul. Mais les autres ? Cally sera séparée de Jonathan et se repliera sur elle-même jusqu’à se laisser mourir. Jonathan ira dans un foyer public jusqu’à ce qu’il soit kidnappé, comme beaucoup d’enfants dans ces endroits corrompus, ou qu’on remarque sa particularité et qu’il soit ballotté d’institution en institution. Et même Charly, qui serait capable de mener une vie normale, finirait sans doute avec une balle dans la tête – ce gosse a le chic pour repérer les pires ennuis et foncer en plein dedans. Non, à moins d’un miracle, ses trois pupilles ont besoin d’elle.

Et 7 ? Breda ne peut pas la considérer comme sa protégée. 7 ne lui a été confié que momentanément. Elle a sa propre famille qui peut prendre soin d’elle.

Tandis que seule Breda peut prendre soin de Cally, Charly et Jonathan. Ils comptent sur elle. Elle ne peut pas prendre le risque qu’on les menace. Et elle a suffisamment travaillé avec les agents du B.A.G.N. pour savoir que la traque de Mr Edmund n’est pas une menace qu’on peut prendre à la légère.

Pourtant…

Pourtant elle ne peut pas la laisser seule face à ses peurs.

Elle va voir certains agents du B.A.G.N. qui lui doivent un service : parents dont elle a parfois gardé les enfants ou anciens gamins qui lui ont été confiés longtemps avant de devenir agents du B.A.G.N. eux-mêmes. Des relations en qui elle peut avoir entièrement confiance. Des rencontres en face à face, loin des caméras et des systèmes de surveillance. Elle ne leur raconte pas tout ce qu’elle sait, elle se contente de demander gentiment s’ils ne peuvent pas la renseigner sur tel ou tel domaine. Et ils obéissent sans discuter. Personne ne veut contrarier Mme Johns.

Breda n’a pas eu trop de mal à convaincre 7 de ne pas être un pont. Maintenant elle doit la délivrer de ses cauchemars, donc trouver la cause de l’horrible présence et aider les Techs à s’en débarrasser. Pour cela, il lui faut les archives les plus top secrètes du B.A.G.N. à propos des Techs. Oui, c’est dangereux, alors que les autres comptent sur elle. Mais elle refuse de ne rien tenter tant qu’il reste une chance d’aider 7. On la lui a confiée pour qu’elle en prenne soin.

Elle attend les résultats dans un parc où les agents du B.A.G.N. viennent souvent prendre une pause en douce, lorsque le travail de bureau menace de les rendre fou et qu’ils ont besoin de voir un peu de verdure pour se rappeler que tout un monde existe au-delà de l’écran de leur ordinateur. Une tradition au départ imposée par le ministère, en raison du fort nombre de problèmes mentaux rencontrés par les agents, qui avait été supprimée par le ministère suivant pour des raisons économiques. L’habitude était restée. Aujourd’hui, personne ne s’étonne de voir sous les arbres autant de personnes vêtues de costumes ou de tailleurs stricts et portant des lunettes noires, et c’est devenu le parc le plus sûr de la ville. Personne n’oserait braquer quelqu’un sous le nez du B.A.G.N.

Les sources que Breda a aux archives ne l’ont pas vraiment avancée, le secrétaire d’Andrew Burther lui a juste appris que son patron était complètement à coté de la plaque et s’était fait rafler la confiance de 2 par Eve Hindgam, deux agents travaillant à la sécurité du palais présidentiel lui ont expliqué en détails les mesures anti-tech qui ont été prises. Jusque là, rien qui lui permette d’en savoir assez long pour aider 7, et pas grand-chose que la fillette ne lui ait pas déjà appris.

Une autre source devrait arriver. Un agent qui infiltre la SRAM. Breda a hésité avant de l’appeler, mais elle n’a pas le choix : c’est la seule personne qu’elle connait qui pourra lui expliquer en détail comment combattre la chose qui hante 7. Normalement, soumise au secret absolu de la SRAM, l’agent Debbie B. peut à peine faire des rapports au B.A.G.N., sa mission d’infiltration est très dangereuse car elle n’a aucun contact et aucune aide venant de son bureau. Elle dévoile ses découvertes par un canal très protégé et elles sont généralement mises de coté et analysées longuement, de peur que l’agent double n’ai été retourné par la SRAM. En théorie, les services de l’Alliance n’ont rien à voir avec la gestion d’une entreprise privée et toute opération de ce type est farouchement niée. Mais le savoir tech est un pouvoir trop gros pour être laissé entre les mains d’une entreprise privée. Selon le B.A.G.N.

Pourtant toute la prudence de l’agent B. s’envole lorsque Mme Johns lui demande de l’aide. Mme Johns – et ça aucun dossier du B.A.G.N. ne le mentionne – a rattrapé la fille de Debbie en pleine rue, armée d’un revolver et d’un passe, bien décidée à dégommer toute la bureaucratie et tous ceux qui tenteraient de l’en empêcher. Cette jeune fille avait de bonnes raisons d’agir ainsi. Et à 16 ans on est toujours un peu impulsive. Mais tout ce que l’agent B. avait retenu, c’est qu’elle allait commettre plusieurs crimes et gâcher sa vie – ou mourir dans l’opération. Mme Johns l’en avait empêchée et l’avait convaincue de trouver un autre moyen de se venger. Elle a sauvé son enfant. Aujourd’hui, Debbie B. est prête à tout risquer pour régler cette dette.

La femme portant la blouse bicolore de la SRAM se remarque dans ce parc où les costumes sont gris ou noirs. Elle passe devant Breda sans montrer qu’elle la reconnait et entre dans les toilettes du parc. La nourrice lui emboîte le pas quelques minutes plus tard.

« On a très peu de temps, dit l’agent B, je suis sans doute suivie. De quoi vous avez besoin ?

_ Vous connaissez les enfants Techs ?

_ Mal, c’est le dossier le plus sécurisé de la boîte, je n’avais aucune idée de leur existence avant qu’ils ne soient dévoilés au public.

_ Ils peuvent projeter leur esprit dans le Réseau et se faire obéir des objets techs. Mais il y a un problème. Un truc, un esprit dans le Réseau, qui persécute la plus jeune. Vous auriez une idée de ce que c’est ?

_ Si le quart de ce qu’on suppose sur ces gosses est vrai, ça ne peut pas être un programme ni un piratage informatique. Ça vient peut-être des propriétés des produits techs. Tout ce qu’on sort des labos a l’air… d’avoir une âme, vous comprenez ?

_ Non.

_ On ne comprend pas ce qu’on fait, là-dedans, et les questions sont très mal vues. On sait comment obtenir n’importe quelle forme en n’importe quelle matière, mais on ne sait pas pourquoi ça marche. C’est flippant. La moitié du code qu’on installe sert à cacher que les objets techs réagissent les uns aux autres, parce qu’on peut annuler cette réaction mais pas la prévoir, on ne sait pas du tout ce qu’ils peuvent faire, ça ne dépend pas de la matière. On dirait que tout est contrôlé par quelque chose d’intelligent. Mais on n’a jamais pu le localiser. Il y a une rumeur comme quoi les objets techs ont deux auras, la deuxième serait immense mais serait activable à volonté par ce quelque chose d’intelligent.

_ Et cette… chose, il n’y a pas un moyen de l’arrêter ?

_ On ne sait même pas si elle existe. Et non, tous les objets techs, dans toutes les conditions, y réagissent. On ne maitrise rien.

_ Bon. D’autres idées ?

_ Rien pour l’instant. Je vais me renseigner. Soyez prudente, Mme Johns. Vous jouez avec le feu. J’espère que vous n’avez pas de Tech chez vous ?

_ Chez moi ? Je sais bien que je collectionne les gosses bizarres, mais quand même… »

Breda Johns termine sur un sourire enjoué. L’agent B. sort des toilettes. Elle attend quelques minutes avant de sortir à son tour. Tout ça sent assez mauvais, inutile de le nier, mais au moins la situation n’est pas désespérée : il y a bel et bien quelque chose. Il ne lui reste plus qu’à trouver quoi, et comment en protéger 7. Elle a beaucoup avancé en un seul jour.

A présent elle se dépêche de rentrer chez elle. Elle a fixé une heure limite avec Charly. Elle ne doit pas trop tarder.

Mais Breda Johns a été imprudente. Elle a été formée au B.A.G.N. et connait peu le système de la SRAM. Notamment le fait qu’il y a toujours trois surveillants pour chaque scientifique. Et qu’aucun geste ne peut leur échapper.

Celui-là ignore si Jenna Connovan – la couverture de l’agent B. – a parlé à Breda Johns. Il sait juste qu’il y a un risque pour qu’elle l’ait fait, puisqu’elle a eu la possibilité de le faire. Il suit Breda dans le métro. Elle se tient prudemment éloignée du bord, mais l’homme est fort et la prend par le bras trop violemment pour qu’elle puisse résister. La foule indifférente les ignore malgré les hurlements de la femme. Il jette Breda Johns sous la rame du métro. L’engin ne peut pas ralentir à temps pour l’épargner.

L’homme payé par la SRAM est un mercenaire qui n’a pas besoin de réfléchir. Il a fait son travail. Plus tard l’équipe qualifiée cherchera l’identité de celle qu’il vient de tuer et ses éventuels complices. Il ne faut jamais se mêler des affaires de la SRAM. L’homme s’éloigne sans que quiconque tente de l’arrêter.

Charly est resté toute la journée immobile devant la télévision, laissant les programmes se succéder dans une indifférence totale. Cally sait que ça veut dire qu’il est inquiet et n’ose pas s’approcher de lui. Elle pense que le malheur peut être contagieux.

Lorsque l’heure limite est atteinte sans que Breda Johns ne soit rentrée, il se lève et reste quelques secondes les yeux perdus dans le vague. Ça fait quatre ans qu’il vit ici. Il lui en coûte d’abandonner tout espoir aussi brusquement. Mais c’est ce qu’elle lui a ordonné de faire.

Il dit à Cally de rassembler toutes ses affaires, ainsi que celles de Jonathan et de Juliette. Ils doivent partir. Immédiatement. L’adolescente lui obéit tout en portant Jonathan dans ses bras, faisant rapidement les sacs d’une seule main. Peu nombreux, les sacs. Ils ne seront que deux pour les porter. Et ils n’ont pas besoin d’emmener grand-chose.

Pendant ce temps, Charly ouvre les différentes cachettes de Breda Johns et en tire le nécessaire qu’elle garde en cas de coup dur. Des faux papiers à leurs noms – ainsi que pour la plupart des enfants qu’elle a hébergés et qui sont aujourd’hui partis. Des médicaments. De l’argent – en liquide et sur des cartes de crédits donnant sur différents comptes. Et des armes. Charly hésite un moment, il ne s’est jamais servi d’une arme. Cally, par contre, sait y faire. C’est justement pour ça qu’elle est ici. Peut-il prendre le risque de lui en donner  une ?

D’un autre coté, si qui que ce soit s’approche trop près de Jonathan, Cally essayera de le tuer. Autant qu’elle porte un couteau, ça lui évitera la tentation de voler un revolver et peut-être que ça la rassurera. Pour lui Charly prend un petit tazzer qu’il devrait arriver à cacher sans mal et qui envoi des décharges électriques paralysantes même à travers le tissu tech. Cadeau des parents reconnaissants du B.A.G.N., sans doute.

Cally l’attend près de la porte. Juliette et Jonathan ne comprennent pas réellement ce qui se passe mais ils suivent le mouvement. Une fois tous les autres sortis, Charly ferme la porte très soigneusement et cache la clé là où Breda pourrait la trouver. Au cas où…

« Où on va Charly ? demande Cally d’une toute petite voix.

_ Chez des amis. Juliette, tu sais comment appeler le type qui t’a amenée ici ?

_ Oui.

_ Il va falloir qu’on l’appelle et qu’il vienne te chercher. Demain.

_ Pourquoi demain ? demande 7. Pourquoi on part ? Où est madame Johns ? Elle a dit qu’on devait l’attendre et garder la maison !

_ Non, on ne va pas l’attendre et on ne va prévenir personne. On va chez mes amis. Il n’y aura pas de problème chez eux. »

7 n’a plus que deux solutions : les suivre ou s’enfuir et tenter seule de retrouver ses frères et sœurs. Pour les appeler, il faudrait qu’elle utilise le Réseau. Où rôde la présence. Impossible à tenter seule. Elle les suit.

Charly s’avance beaucoup en disant qu’il n’y aura pas de problèmes chez ses amis. Au contraire, les problèmes sont la spécialité des gens chez qui ils vont se réfugier : des rebelles tentant de défendre les droits des HR, par le piratage et parfois même le terrorisme.

Il y a plusieurs mois que Charly travaille pour eux. Seuls les enfants nés au milieu des objets techs sont capables de pirater les programmes informatiques techs, l’ancienne génération est incapable de s’en servir sans l’assistance de la SRAM. En règle générale, Charly ne sait même pas ce qu’il est en train de faire, on lui désigne une cible et il se charge du reste. Personne ne connait son nom ni son adresse, ils le désignent sous le code de Fuse. C’est lui qui les a trouvés.

Breda Johns l’avait su – et Charly se demande aujourd’hui encore comment elle a fait. Elle ne lui a posé aucune question. A l’époque il ne parlait pas du tout. Elle lui a juste dit que les gens à qui il rendait service si gentiment aidaient les HR, des hors-la-loi qu’il était illégal de soutenir, tout comme les gens que ses parents traquaient avant d’aller eux-mêmes en prison. C’est à cette occasion qu’il lui avait parlé pour la première fois. Il avait dit : « Rien à foutre. »

Ensuite, il avait tenté de lui faire croire qu’il avait arrêté. Etait-elle dupe ? Difficile à dire. Il est difficile aussi de savoir si elle soutien ou non les HR. Apparemment, tout ce qui l’intéresse est de protéger ses enfants, coûte que coûte. Et aujourd’hui elle a trop demandé à la chance.

Elle savait sans doute que Charly avait une porte de sortie. Ce n’est pas son genre de laisser des gosses sans ressources. Vraiment pas son genre.

6

6 est pelotonné dans un coin, le pouce dans la bouche, les yeux dans le vague, encore sous le choc. Eve ne sait pas comment réagir. Elle s’attendait à ce qu’il pleure, qu’il hurle, en un mot qu’il se comporte comme un enfant malheureux. Pour le moment, elle s’active pour lancer les recherches, mais seul le hasard l’a mise au cœur des évènements, ce n’est pas son travail et on le lui fait bien sentir. Peu à peu mise à l’écart, elle finit par s’assoir à coté de Steven. Elle lui pose machinalement une main sur l’épaule. A sa grande surprise, il parle :

« Ils vont la tuer ?

Pas besoin de lui demander de qui il parle. Hindgam se demande quelques instants si elle doit ignorer la question ou lui dire que tout va s’arranger. Mais elle le connait suffisamment pour savoir qu’il n’est pas assez naïf pour y croire. Pour l’instant, il est essentiel de ne pas perdre sa confiance.

_ Je pense que non, sinon ils l’auraient tuée tout de suite. Ils veulent quelque chose. Et ils ont besoin qu’elle aille bien pour ça.

_ Et après ? On va aller la sauver ?

_ Il y a plein de gens qui sont en train d’aller la sauver.

_ Je veux venir !

Il n’y a plus aucune trace d’apathie chez 6 qui s’est redressé, flamboyant de colère.

_ Je veux venir avec vous ! Je veux tous les tuer !

_ Non, tu ne viens pas avec eux et tu ne vas tuer personne. Bon sang ! C’est comme ça qu’on t’a éduqué ?

_ Je m’en fous !

Enfin, les premières larmes apparaissent dans les yeux de 6. Il les essuie d’un poing rageur, mais d’autres suivent. Et il finit par sangloter dans les bras d’Hindgam. Qui lui murmure :

_ Ne t’en fait pas. On va tout faire pour retrouver 2. Il n’y a pas que les lourdauds du B.A.G.N. J’ai lancé l’alerte. J’ai d’autre alliés, très redoutables. Ils sont en chasse. Ils la trouveront.

6 reprend son souffle et marmonne :

_ 1 veut savoir si ils sont assez forts pour battre Edmund.

_ Dis-lui que ce n’est pas Mr Edmund qui a enlevé 2.

_ Qui c’est alors ?

_ On a plusieurs pistes.

_ Il dit que ce n’est pas juste. Qu’on a besoin de tout savoir. C’est notre sœur !

_ Et il va la sauver ?

_ Oui ! Et je vais partir avec lui !

_ Si 1 ressemble rien qu’un peu à 2, je sais qu’il ne t’a certainement pas demandé de venir. Il ne va pas t’exposer au danger. On protège les plus petits, hein ?

_ S’il te plait. Dit-lui.

6 ne supplie pas. Il montre juste son désespoir. Son regard repart dans le vague. Il a mal et voudrait arrêter tout ça. Juste un moment, un tout petit moment, mettre ‘pause’ dans ce cauchemar… Hindgam finit par répondre :

_ Dit à ton frère qu’on soupçonne Nora Milley d’avoir des liens avec les HR. C’est elle et son collègue Ned Jallow qui ont enlevé 2. On ne sait pas qui les a aidés en piratant le système de sécurité tech, et s’il le découvre, ce serait gentil de nous avertir. Il faut qu’on collabore sur ce coup-là, pour sauver 2.

_ Il demande avec qui il doit collaborer et qui sont vos amis et où il peut les trouver.

Eve jette un regard fatigué autour d’elle. Puis se retourne vers l’enfant et lui – leur ? – fait un clin d’œil.

_ On va parler de tout ça dans un endroit plus tranquille.

Elle se lève et signale à son assistant :

_ Je vais mettre le petit Tech en sécurité. Si on a encore besoin de moi, tu m’appelles.

Elle sait bien que personne n’aura besoin d’elle, tout le monde est trop content qu’elle débarrasse le plancher. Et personne ne se donne la peine d’appeler Andrew Burther ou qui que ce soit qu’on pourrait estimer plus compétent qu’elle pour s’occuper du Tech. Elle leur enlève même un souci.

Elle prend 6 dans ses bras et, au bout d’une heure de passage de barrage et autres contrôles, elle fini par atteindre sa voiture et sortir. Bien sûr, elle n’a aucune autorisation pour faire quitter la maison présidentielle au dernier Tech qu’il reste à l’Alliance, surtout sans avertir personne qu’elle l’emmène. Mais le talent de 6 l’aide tricher aux points de contrôles et nul ne pense à remettre en cause son autorité. Ce qu’elle fait peut être considéré comme un véritable enlèvement et un crime de haute trahison. Ou comme une aide qu’elle apporte à une amie : veiller sur son frère alors qu’elle ne peut pas le faire elle-même. Ou encore… comme l’occasion de prendre l’avantage.

Elle emmène 6 chez elle. Dans la voiture, l’enfant lui dit :

_ 1 n’est plus là. Mais il va revenir. Il y a quelque chose dehors qui lui parle.

_ Dehors, tu veux dire là où est son corps ?

_ Oui.

_ Oh. Cool. Tant qu’on n’est que tous les deux, je vais te poser une question très importante. Est-ce que tu serais d’accord pour rester avec moi ?

_ Je veux retourner avec les autres Techs !

_ Oui, oui, je sais. Mais le grand est en train d’aller aider 2, et je ne crois pas que les autres puissent s’occuper de toi, si ? Ils sont où ?

_ J’ai pas le droit de le dire.

_ Tu peux aller avec eux ?

_ Je peux me débrouiller tout seul.

_ Tu ne préfère pas rester avec moi ? Je m’occuperai bien de toi, tu sais. Je ne dirai pas à l’Alliance où tu es. 2 voulait que vous vous évadiez. Tu serais évadé.

_ Et toi ? demande l’enfant avec colère. T’y gagne quoi ?

_ Hé bé… dis-moi, c’est courant les gosses de six ans qui réfléchissent aussi vite que toi ? Ou ton frangin est revenu en douce ?

6 hausse les épaules. Les compliments, il s’en moque.

_ J’y gagne, continue lentement Hindgam, j’y gagne… J’y gagne parce que d’autres y perdent… Tu sais, le Président et le Vice-président vous comptaient comme un instrument de pouvoir très puissant. L’armée et la SRAM voulait vous récupérer pour la même raison. Et si tu viens avec moi, tu n’aide aucun de mes ennemis et ils perdent beaucoup d’argent, de temps et d’énergie, qu’ils avaient investis pour toi.

6 ne répond rien et regarde par la fenêtre, apparemment concentré sur les feux des voitures qui slaloment dans les rues. Eve se demande si elle n’a pas surestimé ce gosse. Puis il répond :

_ Pourquoi tu dis que le président c’est ton ennemi ? Je croyais que c’était ton patron.

Hindgam sourit pour elle-même. Non, elle ne s’est pas trompée.

_ Justement… mais après c’est de la politique, c’est compliqué.

_ Je demanderai à 1.

_ On en discutera tous les trois quand il sera revenu, alors. Pour le moment je veux avoir ta réponse à toi.

_ Il y a le Réseau chez toi ?

_ Oui.

_ Alors je veux bien. En attendant que les autres reviennent me chercher et qu’on rentre au laboratoire avec les professeurs.

6 sourit en pensant au laboratoire et à un monde où tout serait rentré dans l’ordre. Généreusement il ajoute :

_ Et tu pourras venir nous voir là-bas.

_ C’est gentil.

Le reste du trajet se déroule en silence. Steven ne pose aucune question sur ce qui va lui arriver ensuite et Eve en est soulagé : ça lui évite de mentir. A peine sorti de la voiture, 6 plaque sa main contre une publicité tech pour mieux se connecter à son frère revenu.

_ Il dit que…

_ Chut ! On en parlera dans la maison.

Eve Hindgam est certaine qu’on ne peut pas l’espionner dans sa maison. Elle a été spécialement prévue pour la protéger de ce genre de risques. Elle entre et fais signe à 6 de la suivre jusqu’au salon et de s’assoir sur le canapé. Non-tech, le canapé. Aucun des objets de la pièce n’est tech, y compris les vêtements pourtant coûteux d’Hindgam. Mais le fil du Réseau est incrusté dans le mur de la pièce et 6 peut le toucher rien qu’en tendant le bras, ce qu’il fait immédiatement. Eve s’assoit avec grâce devant lui, s’allume une cigarette et dit en souriant :

_ Alors, comment on fait ? Je vous parle à tous les deux en même temps ou le grand prend la place du petit comme la dernière fois ?

_ Parlez, dit 6 avec le ton froid et l’expression méfiante de 1, on vous écoute tous les trois.

_ Trois ?

_ 4 nous a rejoins.

_ Bonjour 4.

L’enfant agite rapidement une main embarrassée, sans que Eve se sache s’il s’agit d’un salut de la part de ce – ou cette – 4ème Tech ou si 6 tente de remettre son esprit en ordre. Ça ne doit pas être facile pour lui de se faire habiter par deux personnes à la fois. Mais pour le moment, elle doit se concentrer sur l’aîné.

_ Je pense qu’il est temps de poser les masques et de vous proposer de s’allier.

_ Quels masques ?

_ En réalité, je ne travaille pas pour l’Alliance. Enfin, pas l’Alliance telle que vous la connaissez.

_ Vous êtes une espionne ?

Ce ton-là, tout excité par l’idée de se retrouver devant une authentique espionne sans paraitre effrayé par l’idée d’un complot, ce n’est pas la façon de parler de 6 ni de 1. Les yeux écarquillés et les gestes des mains non plus. Hindgam suppose donc qu’il s’agit de 4. Tout en se répétant que l’identité réelle de son interlocuteur n’a aucune importance puisqu’ils écoutent tous les trois.

_ Oui, en quelque sorte. L’Alliance ne peut utiliser que des organes officiels pour se défendre, des organes qui dépendent de la loi. Nous, nous ne dépondons pas de la loi. Nous luttons contre la toute-puissance de la SRAM.

_ Qui êtes-vous ?

C’est sans doute 1 qui parle. Il a l’air angoissé et une fois de plus se retient tout juste de ronger les ongles de 6.

_  Nous sommes simplement des gens qui tentons de nous défendre. 2 a prouvé qu’elle trouvait injuste le monopole de la SRAM et les fortunes qu’elle extorque aux gens simplement pour qu’ils aient le droit de vivre. Nous voulons lui demander, et vous demander à tous, de nous aider à lutter contre ces injustices.

_ Pourquoi vous la laissiez partir si vous la vouliez ?

_ Je préfère l’avoir comme alliée que comme prisonnière. C’est pareil pour tous les Techs. Vous seriez des alliés précieux.

_ Et les HR ?

_ Ce sont des terroristes. C’est malheureux, parce qu’ils ne sont pas responsable de ce qu’on leur a fait. Mais les relâcher serait trop dangereux.

_ Pas forcément. J’ai fabriqué un ordinateur tech pour des HR – même si je ne savais pas ce que ça voulait dire pour eux, je voulais juste du travail. Ils n’ont assassiné personne, que je sache.

_ Bien sûr, mais la situation est différente dans les Ghettos…

_ C’est l’horreur dans les Ghettos !

Retour des yeux écarquillés et des trop grands gestes : 4. Eve note qu’elle doit signaler que ce Tech a sans doute été en contact avec des gens d’un Ghetto. Mais lequel ? Enfin, ce n’est pas à elle de s’occuper de ça. Son job, c’est le contact. Et pour ça elle ne doit pas négliger leur volonté naïve de sauver le monde entier.

_ Je sais. La SRAM a pesé sur l’Alliance pour créer les Ghettos. Et pour de nombreuses autres décisions, disons… malheureuses. Elle a rendu le monde dépendant d’un besoin qu’elle a créé et qu’elle est la seule à pouvoir satisfaire.

Silence en face : 6 parait complètement éteint, signe d’une discussion très intense entre les trois esprits qui s’agitent sous son crâne. Elle ne sait pas qui parle pour déclarer :

_ Nous on peut vous dire comment ça marche la matière tech et les ordinateurs et le Réseau.

_ Vous savez quoi, au juste ?

_ On en sait autant que tous les scientifiques qui travaillaient dans le laboratoire. Ils ne savaient pas qu’on pouvait prendre des fichiers dans les ordinateurs techs et les mettre dans notre mémoire. Ils s’en sont aperçus quand on l’a fait, et personne ne peut les effacer maintenant. On sait fabriquer toutes les matières techs, même les vivantes.

_ Excellent ! Bon sang, pourquoi vous ne l’avez pas dit ?

_ Parce qu’on croyait que c’était évident pour tout le monde. Désolé.

_ Heu, non, c’est pas grave, c’est même très bien… Bon, ça va déjà faire perdre un avantage décisif à la SRAM. Et pour vos pouvoirs particuliers ? Se déplacer dans le Réseau, le piratage informatique et la maîtrise des armes techs ? Est-ce que ce vous acceptez de nous aider ?

A nouveau un silence : les Techs sont en pleine négociation. Puis disent :

_ Nous acceptons tant que nos missions sont bénéfiques. Et nous voulons voir exactement quel est le problème que nous allons résoudre et les conséquences de nos actes. Nous n’agirons pas en aveugle.

_ C’est d’accord.

_ Et les petits ne participeront pas à tout ça. Il leur fait une maison et un foyer stable.

_ On s’en occupe.

_ Bon. Parfait. Maintenant, je veux savoir pour qui vous travailler. Le nom de votre groupe. Vous avez forcément un nom !

_ C’est 1 qui me parle, non ?

_ Nous voulons tous savoir.

_ Donc c’est 1…

_ Alors ?

_ Alors tu connais déjà la personne pour qui je travaille. C’est quelqu’un qui a multiplié les tentatives de te convaincre de sa bonne foi. J’espère qu’à présent tu vas nous faire confiance.

_ Qui ?

_ Mr Edmund. »

3 et 5

Il y a peu de lumière dans la petite pièce lépreuse. Celle-ci est moins décrépite que celle qu’on a donnée à 3, mais il n’y a aucune fenêtre. Impossible de savoir où se trouve l’extérieur. Les deux fillettes pourraient aussi bien être dans une cave que dans un appartement censé dominer le paysage. Quoiqu’aucun des immeubles du Ghetto n’est assez grand pour permettre de voir au-delà des murailles. Histoire de ne pas donner des idées aux prisonniers…

Les deux enfants attendent en silence, chacune ruminant dans son coin, guettant le moment où Mok viendra. Et s’il ne vient pas… Et s’il ne porte plus le blouson tech… et si leur plan ne marche pas… et si elles sont blessées… et si elles sont tuées…

Et pourtant il faut qu’elles essaient.

Au bout de ce qui leur parait durer des heures, Mok remplace le gardien précédent. Il a un grand sourire charmeur et parait ravi de retrouver ses Princesses-Esprit qui vont le rendre riche. 5 lui répond par un grand sourire également. Elle et 3 sont ravies de retrouver leur billet pour la sortie.

Prête ? demande 5 à 3.

Vas-y ! répond 3 – car plus grande ou pas, il est évident pour les deux sœurs que c’est 5 qui va s’occuper de la partie ‘manipulation tech’ de leur plan.

5 se concentre et tire brusquement sur les deux manches du blouson, le transformant en camisole de force. Mok, stupéfait, en est encore à tenter de dégager ses bras quand 3 s’avance et lui prend son revolver. Après réflexion, elle le fouille rapidement et enlève un couteau de la jambe de son pantalon, une lame de rasoir de sa ceinture, deux chargeurs de ses poches et un tournevis effilé qui tenait en place une partie de la masse de ses cheveux. 5 siffle d’admiration à la vue de ce butin et confisque immédiatement le couteau et le revolver.

Ça va ? demande 3. Ne tire pas trop sur tes forces !

Aucun problème, je gère.

5 ne ressent aucune fatigue : elle a modifié le tissu pour que les manches s’agrippent aux flancs de la veste et Mok a beau gesticuler comme un damné, il ne peut pas s’en dépêtrer. Elle braque sa propre arme sur lui, tenant le couteau dans l’autre main, et dit :

« Ne crie pas.

Haletant, Mok finit par se calmer.

_ On va vous buter, dit-il en leur lançant un regard noir.

_ Si on meurt, tu meurs avec nous.

5 resserre le col du blouson jusqu’à ce que Mok commence à être étranglé. Elle le laisse suffoquer quelques secondes avant de laisser à nouveau l’air passer. Penché en avant, il prend de grandes goulées d’air le plus silencieusement possible. Puis il se redresse et leur dit avec un petit sourire narquois :

_ Si j’y passe avec vous et j’y passe avec Thune, je préfère crever avec Thune.

_ Mais il ne va pas nous tuer, dit froidement 3. Sans nous, pas d’évasion.

_ Il va vous foutre au trou…

_ Mok, dit 5, est-ce que tu préfère mourir ou nous aider ? Parce que si on te tue, on n’a qu’à utiliser nos pouvoirs pour faire pareil avec le suivant, et le suivant encore, et à la fin on arrivera bien à en trouver un qui va dire oui.

Mok ne dit rien. 3 déclare brusquement :

_ Victoria, donne-moi le couteau. Si tu lui tire dans la tête, ça va faire trop de bruit.

_ T’as le tournevis.

_ Si je lui plante dans la tempe, ça va durer des heures…

_ Oui, mais si tu l’égorges, il y aura du sang partout !

Hé, demande 5 qui commence à se poser des questions, on plaisante, hein ? On le tue pas pour de vrai !

En face, aucune réponse. Et le sang-froid avec lequel 3 joue son rôle – elle qui est si mauvaise menteuse – commence à donner le frisson à sa sœur. Finalement, la plus grande Tech consent à laisser 5 entrer en contact avec elle : bien sûr qu’on ne le tue pas. Même si j’aimerai bien, ce serait quelque chose de mal et c’est interdit.

De son coté, Mok ignore ce que signifient les mots ‘tempe’ et ‘égorges’, mais il a saisit le sens général. Il n’est pas le plus fanatique des combattants de Thunes et a jusqu’ici monté en grade en étant intelligent et capable de saisir les opportunités qui se présentent à lui. Il décide de collaborer.

_ C’est bon. Je vous suis. Mais ça va pas marcher votre truc, vous allez vous faire marave.

5 le libère, tout en le tenant en joue, tandis que 3 dit :

_ On a besoin que tu nous ramène deux capuchons noirs et des armes, de préférence des pistolets mitrailleurs et des fusils.

_ Trop gros pour vous.

_ Il y a des gosses plus petits que nous ici ! proteste 5 vexée.

_ Il faut que ça fasse beaucoup de dégâts, pas besoin d’être précis, ajoute 3.

_ Et si jamais tu nous double, rajoute 5, tu vas crever étranglé. Tout ce que tu vas faire, je le saurai. Et je pourrais serrer…

_ Ramène-nous aussi nos vêtements, dit 3.

_ Et reprend tes armes, dit 5. Elles ne te servent plus à rien contre nous.

Mok ramasse ses armes, défie les Techs une dernière fois du regard puis tourne les talons. Il frappe à la porte et crie « message pour Thunes ! » pour qu’on lui ouvre et qu’on le remplace. Personne ne remet en cause ce qu’il dit et personne ne l’accompagne pour vérifier qu’il va bien voir Thune. Et personne ne regarde ce qu’il y a dans le paquet qu’il ramène plus tard, soi-disant sur ordre de Thune. Aucun combattant n’est censé défier leur chef à tous.  Aussi Mok n’a aucun mal à ramener dans la cellule deux capuches noires, deux armes à feu et tous les vêtements techs sur lesquels il a pu remettre la main.

_ J’ai pas tout, se défend-il, les gars se sont servis.

_ On fera avec, dit 3 qui examine les armes.

Elle reconnait un antique MP5 trafiqué, mais l’autre a subit tellement de modifications que les deux sœurs ne l’ont pas en mémoire. Mais ça fera sans doute l’affaire. De son coté, 5 s’est emparée des vêtements et trie leurs composant par la pensée. A partir de tissu tech, elle peut créer une cellule-souche permettant de produire n’importe quel matériau tech, mais pour ça il faudrait qu’elle ait les bons codes chimiques pour la compléter et le temps nécessaire. Hors elle n’a ni l’un ni l’autre. Mais il suffit d’une cellule-souche pour créer une bombe T. Une toute petite, mais ce sera largement suffisant. A présent, elle hésite : doit-elle changer tous leurs vêtements en bombe T ou garder du tissu tech qui obéirait à ses pensées ? Elle préfère les bombes T. Dans la cohue qui régnera dehors, elles seront plus efficaces pour s’ouvrir un passage.

5 se concentre. Elle retrouve la cellule-souche de chaque pièce tech. Elle l’isole. Le reste du vêtement se recroqueville sur lui-même comme une feuille morte et tombe en poussière qui disparait. Une disparition qui passionnait les scientifiques du laboratoire, qui lui avait fait faire ce tour des centaines de fois. Facile.

Transformer la cellule-souche en bombe T, par contre, 5 ne l’a jamais fait elle-même, elle ne connait que la théorie. Mais elle est la meilleure dans ce domaine. L’idée, c’est d’inverser la cellule…

Là, ça lui demande bien plus d’efforts que prévu. Elle signale à 3 de s’occuper du blouson de Mok pendant qu’elle se concentre. La cellule résiste. C’est contre les lois physiques étranges qui régissent la matière tech. J’en ai besoin ! explose 5, furieuse et désespérée. La pensée et les violentes émotions associées heurtent la cellule et la font réagir. La bombe T se forme sans plus de difficulté.

5 ne prête pas particulièrement attention à ce caprice, elle a l’habitude que certains matériaux techs réagissent à certaines pensées qui n’ont apparemment rien à voir avec eux. Elle applique la même formule aux autres cellules-souches : ça marche. Les deux sœurs ont à présent six bombes T à leur disposition.

_ C’est par où la sortie ? demande 5 à Mok. En tout droit, sans les murs ni rien.

_ Là, répond Mok en désignant une direction du doigt.

La disparition des vêtements, sans que 5 ne les touche, l’a davantage ébranlé que sa capacité à manipuler le tissu tech à distance. Les deux filles l’ont cette fois laissé libre de ses mouvements et elles lui ont aussi laissé son tournevis et sa lame de rasoir, des moyens de défense dérisoires mais qui montrent bien qu’elles font tout à fait confiance à leur sortilège. Le garçon ne voit pas comment se sortir de ce piège.

5 lance sa bombe T dans la direction indiquée. Elle se déploie sur un mètre, se colle en cercle parfait sur le mur et en partie sur le plafond, et commence à se resserrer. Puis elle revient à l’état de bille, engloutissant le mur et le plafond. Des cris retentissent – des cris d’enfants, mais pas des cris d’horreur. Les combattants ne se laissent pas effrayer par si peu et sans l’interdiction sacré de Thunes, ils auraient déjà criblé de balle les occupants de la petite pièce. Leurs cris sont des appels. Ils préviennent les autres de se pousser. Il n’y a pas assez de place pour que tout le monde se batte autour du trou.

3 arrose de balles l’ouverture. Aucun combattant n’avait commis l’erreur de laisser sa tête à proximité mais elle blesse deux enfants trop impatients de se jeter dans la bataille.

Ça va pas, dit 5, on ne leur fait pas peur !

On va arranger ça. On sacrifie une bombe.

Sacrifier n’est peut-être pas un bon mot puisque la première bombe a effacé une partie en hauteur du mur. La deuxième permet un passage plus facile. Et cette fois les combattants ont bien vu ce qui se passait. Ils savent que c’est anormal. La bombe a touché le canon d’un fusil que l’un d’eux avait laissé dépasser par l’ouverture et elle a coupé le tube de métal selon une courbe parfaite. Oui, maintenant, les combattants commencent à avoir peur. Et quand 5 leur hurle de reculer s’ils ne veulent pas qu’elle leur lance la bombe sur eux, ils reculent. Un peu. Gardant leurs armes braqués sur les deux Techs et Mok qui se glissent par le trou et traversent la pièce. Déchirés entre l’ordre de Thune de ne pas faire du mal à celles qui vont leur ouvrir les Portes, l’interdiction absolue de les laisser s’enfuir et la peur d’être englouti par l’une des billes que les deux sœurs brandissent. La tension fait trembler les armes si redoutablement sûres en temps ordinaire. Il suffirait que l’un d’eux perde son sang-froid pour qu’il ne reste que de la bouillie de Tech – et de combattants. Beaucoup d’autres enfants sont entrés en entendant les cris et se gênent les uns les autres avec beaucoup d’exclamations et de jurons hauts en couleur. Ils ne voient pas ce qui se passe devant. Devant, les enfants sont silencieux. Menaçants. Hésitants. Mok  répète entre ses dents « Déconnez pas, déconnez pas… » mais il parait le dire davantage pour lui-même que pour les autres. Le mur en face est distant de dix mètres.

Les dix plus longs mètres de leur vie.

Dos à dos, 3 et 5 s’avancent, menaçant les plus proches avec les bombes T, et les plus lointains avec leurs pistolets mitrailleurs. Quelqu’un, quelque part, est parti chercher Thunes pour savoir ce qu’il faut faire. Que va faire Thunes ? Aura-t-il le message à temps ?

Brusquement 5 s’écrit :

_ JE SUIS LA PRINCESSE-ESPRIT, CHOISIE PAR LES ESPRITS ! ET CA C’EST MON POUVOIR !

Elle lance une nouvelle bombe sur le mur qui est effacé comme par magie. Et s’avance sans peur en criant :

_ DEGAGEZ ! JE PASSE !

Les combattants ne s’interposent pas. Les trois enfants disparaissent par le trou. Au-delà, un couloir sombre et désaffecté, plus loin encore, l’air libre.

Ils se mettent à courir.

Plusieurs combattants les poursuivent tandis que les autres murmurent, extasiés : « la princesse-esprit, la princesse-esprit, les esprits les ont envoyés… ». Puis un enfant s’écrit : « Elles vont ouvrir les portes ! ». Tous ceux qui restaient se mettent à courir à leur tour. Courir après les Techs ou courir prévenir les autres : un miracle se prépare ! Un vrai, un grand, un magnifique miracle ! La plus jeune Princesse-Esprit a déjà fait de la magie sous leurs yeux !

Pendant ce temps, la plus jeune Princesse-Esprit comme la plus âgée ne pensent qu’à leur survie. Elles avaient pensé disparaitre assez vite pour enfiler leurs capuches noires et disparaitre dans la masse des fidèles. Mais les combattants sont trop rapides et si la chasse les excite trop, ils vont tuer. Ils ont été dressés pour ça.

Mok aussi, qui a vite fait de choisir son camp. Dans cette histoire, il est un élément hautement sacrifiable aux yeux de Thunes. Pas à ses propres yeux. Il leur fait emprunter une impasse surmontée de hautes tourelles de déchets empilés, et demande à 3 son arme. Elle la lui cède en lui marmonnant qu’elle le surveille. Il tire sur les entassements qui s’écroulent, empêchant les combattants de les poursuivre jusqu’à ce qu’ils aient réussis à contourner l’obstacle.

Le garçon rend le MP5 à 3 avec un petit sourire satisfait et demande :

_ Et maintenant, on va où, patronne ?

_ Aux portes.

_ Suivez le guide. Mais je viens avec vous dehors !

_ Promis, dit 5. Ben quoi ? demande-t-elle à sa sœur en voyant son air étonné. Ce n’est plus le moment de discuter et 3 abandonne la discussion télépathique avec un haussement d’épaule. Les deux sœurs enfilent leurs capuches noires. Elles suivent Mok qui parvient sans mal à les guider par des chemins sûrs… jusqu’à ce qu’ils se retrouvent coincés, à cinq cent mètres des portes, séparés de la sortie par une véritable boucherie.

Une bataille à l’arme blanches et autres objets contondants. Les gens se massacrent à tour de bras et des gouttes de sang contaminé par la dixe volent dans les airs. Les combattants de Thunes, féroces gardiens des portes, portent des masques ou des tissus sur le visage et restent à leur place. Ils attendent que les autres aient fini de se battre pour achever les survivants et nettoyer le champ de bataille. Ils guettent tous ceux qui franchissent la limite et ne tirent que sur eux. Ils savent très bien que ce combat pourrait être un leurre chargé de les distraire, de les fatiguer ou simplement de leur faire épuiser leurs munitions. Ce ne serait pas la première fois qu’on leur fait ce genre de coup. Ils ont dû affronter de véritables batailles rangées plus tôt. Ils n’ont pas quitté leurs places. Rien ne leur fera quitter leurs places. A part Thune.

C’est du moins ce qu’explique Mok, fier de ses camarades. Pour la forme, il propose aux filles de se rendre, au cas où elles prendraient peur : il serait au moins récompensé de les avoir ramenées dans le doux bercail de Thunes. Mais elles n’ont pas peur. Presque pas.

_ On va y aller et se mettre avec les autres capuches noires, dit 5 qui espère contre toute attente qu’un meilleur plan va lui apparaitre brusquement.

_ Ça marchera pas, dit Mok. Ils se sentent. Vous êtes pas comme nous. Ils vont tirer. Et les autres vont vous buter.

_ On verra, dit calmement 3. Tu nous suis.

Elles s’avancent. 5 hésite à tirer sur le blouson de Mok pour le forcer à les suivre, mais il se met en marche de lui-même. Elles menacent les gens de leurs armes. Des gens qui sont bien au-delà de la peur. Une femme au visage à moitié dévoré par la maladie se jette sur elles, toutes dents dehors. 5 braque son arme vers elle, elle veut tirer, il faut qu’elle tire, pour se défendre, pour sauver 3, pour se sauver…

Le visage du soldat mort lui passe devant les yeux…

La femme explose.

Ebahie, 5 regarde sa main, son doigt qui ne touche pas la gâchette. C’est 3 qui lui fait lever les yeux. Postés tout autour, les combattants de Thunes sont là et font le ménage violemment. Thune a été prévenu et il a organisé ses forces. Pas besoin de courir après les fuyardes puisqu’il savait où elles allaient. A présent, ses enfants vont récupérer en douceur leurs Princesses-Esprits. Thune lui-même s’avance leur parler avec sa voix douce et ses yeux fous. Elles sont arrêtées. Tout près. Si près…

5 fait tomber sa capuche. Elle lâche son arme. Elle demande à l’un des soldats qui s’approche :

_ Et toi, tu crois en moi ?

Le soldat, qui est une soldate, hoche frénétiquement la tête.

_ Alors, pourquoi tu m’arrêtes ?

_ Thunes a…

_ Thunes ne peut pas ouvrir les portes. Il a besoin de nous. C’est nous qui avons la magie ! C’est nous les envoyées des esprits !

Le nombre d’enfants dans la place grossit de seconde en seconde. Tous les combattants de Thunes sont là. Tous les fidèles du Prophète. Tous ceux qui croient aux Princesses-Esprits. Tous ceux qui ne veulent pas qu’on leur fasse du mal. On leur a appris à croire en elles. A présent, certains placent davantage leur loyauté en Thunes qu’en ces petites filles. Mais d’autres, beaucoup d’autres, préfèrent croire à la magie.

5 voit les sourires et les yeux émerveillés, elle entend les murmures. Elle tente sa chance et ordonne :

_ Laissez-nous passer !

Les combattants prêts à obéir à Thune sont peu à peu poussés par les autres. Un chemin s’ouvre jusqu’aux portes. Mok pousse un juron, incapable de reconnaitre ses compagnons d’armes, égorgeurs ne croyant à rien et n’ayant confiance en personne. Mais si, ils croyaient, ces enfants privés de tout. Ils croyaient même avec une force infinie. Ils croyaient juste à l’impossible

5 et 3 arrivent devant les portes. 5 les caresse.

On reviendra tous les chercher. On viendra les sauver. Ils comptent sur nous. 5 envoie cette pensée à 3, sans force, sans heurt, juste une évidence. Si sa sœur n’est pas d’accord, 5 reviendra seule. Mais elle le fera. Sa détermination transparait. Et 3 l’approuve. Oui. Elles leurs doivent la vie.

_ ON REVIENDRA VOUS CHERCHER ! s’écrit 5. Ce n’est que là que les enfants comprennent que leurs Princesses-Esprits partent sans eux. Mais il est trop tard. Les deux sœurs entrouvrent les portes et se glissent entre les deux battants, suivies immédiatement par Mok. Puis elles les referment. Sans un bruit. Elles disparaissent de leur vie comme si elles n’avaient été qu’un rêve.

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jeudi 8 mai 2008

Les Techs, chapitre 6, première version

Chapitre 6

Contre-attaque

4

Les lourdes portes se referment derrière 4 dans un claquement sinistre. Le voilà seul. Il n’est plus coupé du Réseau mais il a laissé ses deux sœurs derrière lui, il a abandonné 5, sa complice de toujours. Il reste quelques instants le dos appuyé contre le porte sans parvenir à réaliser ce qu’il a fait, ce qu’il vient de faire…

Pourvu oh pourvu que tout aille bien.

Au bout d’un moment il tente de se convaincre de partir. Il doit bouger. Si 3 ou 5 étaient ici il y a belle lurette qu’elles auraient commencé à agir. Mais elles ne sont pas là. Il n’y a que lui. Et lui doute d’être capable de sauver qui que ce soit.

Il se plonge dans Réseau à la recherche de ses frères et sœurs. A peine plongé dans le courant d’or il se blinde, mais sa protection est insuffisante contre la tempête qui se déchaine en ce moment dans le Réseau. Il attrape de justesse un fil rouge, augmente son blindage et suit le fil à tâtons jusqu’à l’abri de la pieuvre. Elle tient bien le coup, une fois de plus le talent de 5 l’épate. A l’intérieur il retrouve 6 et 7.

Où sont 1 et 2 ? demande-t-il anxieusement. Il faut aller sauver 3 et 5 !

1 est avec Mr Edmund pour chercher les professeurs, lui signale 7 en lui envoyant le peu qu’elle sait sur ce mystérieux ravisseur.

2 est en train de parler avec des gens importants et d’espionner des fichiers en même temps, et moi ils m’ont renvoyé dans ma chambre, dit 6 en envoyant lui aussi les dernières informations recueillie.

4 s’écroule au sol. Tout ça fait trop pour lui, beaucoup trop. Et en plus il est l’ainé. Enfin, l’ainé des Techs disponibles. C’est à lui de savoir ce qu’il faut faire et de s’occuper des plus petits qui attendent son verdict.

Et 3 et 5 ? demandent les deux plus petits. 4 leur fait un rapide résumé de la situation. Ils sont moins inquiets que lui : 7 a une confiance absolue dans les capacités de ses sœurs et 6 pense que les plus grands vont les tirer d’affaire avant qu’elles n’aient de problèmes. Peu à peut l’ainé se calme. Il a été terrifié, aucun doute, et d’une certaine manière il l’est encore, mais il commence à prendre un peu de recul. A présent qu’il peut voir la situation par des yeux extérieurs, il réalise qu’il a encore du temps. Ses sœurs vont être ultra-protégées par Thune pendant au moins une semaine. Ça laisse le temps à 1 et 2 de trouver une solution. L’essentiel est que les filles obéissent bien gentiment à Thune, et malgré la haine de 3 et l’insubordination naturelle de 5, elles devraient comprendre où est leur intérêt…

Peu à peu le naturel optimiste du garçon reprend le dessus. Les battements affolés de son cœur se calment. Jusqu’à ce qu’on l’interpelle :

« Hé, le gosse ! Sors tout de suite d’ici, tu es dans une zone interdite !

4 met quelques secondes à réaliser que l’avertissement vient du monde matériel. Il ouvre les yeux. Il est toujours adossé à la porte et deux hommes armés le menacent. Encore une fois. L’enfant leur adresse un regard aussi épuisé que désespéré. Là, c’est vraiment trop pour lui. Qu’ils fassent ce qu’ils veulent. Il abandonne.

Les deux vigiles, qui avaient cru qu’il cherchait à toucher la porte interdite pour frimer devant ses copains, abaissent leurs armes et lui demande d’une voix plus douce :

_ Qu’est-ce que tu fais ici ? Tu es perdu ?

4 n’arrive pas à répondre. Une énorme boule s’est formée dans sa gorge et c’est à peine s’il peut respirer.

_ Où sont tes parents ?

Le petit garçon ne peut plus se retenir et se met à pleurer. Il ne sait même pas pourquoi. Il lui semblait pourtant que ça allait mieux. Les grands vont s’occuper de tout. 1 va retrouver les professeurs. Et lui-même est sorti du Ghetto. Pourtant il pleure, il pleure comme il n’avait encore jamais pleuré de sa vie, comme s’il tentait de se noyer dans ses propres larmes, comme si le chagrin qui s’est brutalement abattu sur ses épaules était le malheur du monde entier.

Ce n’est que la tension accumulée qui se décharge, mais il ne comprend pas pourquoi il se sent aussi mal, aussi misérable, et la peur s’ajoute : 4 se dit qu’il continuera de pleurer jusqu’à en mourir.

Il sent à peine que les vigiles l’entraînent. Il marche si lentement que l’un d’eux finit par le prendre dans ses bras et le porter jusqu’au poste de garde. Une fois arrivé 4 sent une petite voix résonner dans sa tête : c’est 6, qui a bravé le terrible courant du Réseau pour retrouver sa trace. Dès qu’il le sent 4 retrouve ses réflexes de grand frère et tisse un maillage protecteur autour de l’esprit de 6. Le petit l’a suivit parce qu’il était inquiet, et pour inquiéter l’imperturbable 6, il faut vraiment que son frère ait été dans un sale état. 4 tente d’expliquer que c’est la vue des fusils qui l’a perturbé. 6 ne fait pas attention aux idées qu’il transmet maladroitement et lui envoie des sentiments apaisants, tout son amour et sa confiance. 6 est trop petit encore pour parvenir à détacher la tristesse et la peur de son frère mais sa présence lui rappelle que c’est possible. 4 se met au travail. Il s’est laissé submerger, à présent il utilise les techniques qu’on lui a apprit pour reprendre le dessus. Tristesse et peur sont toujours présentes mais il peut les voir d’un peu plus loin sans se laisser étouffer par elles. Enfin, en se laissant un peu moins étouffer par elles.

C’est bon, dit-il à 6, je vais mieux. Retourne dans ton corps, le courant devrait empirer. Dit à 7 de faire pareil et vérifie qu’elle a une bonne protection. On se retrouve plus tard.

6 pompe un peu d’énergie tech à son frère pour renforcer son blindage et retourne à la pieuvre. 4 est fatigué mais fier de lui : il a su agir en ainé, il s’est occupé des plus petits. Le monde matériel a bien moins d’importance que ce rôle-là.

Dans le monde matériel, justement, il entend un des vigiles dire aux autres d’une voix affolée :

_ Putain regardez ça, il est sorti par les portes !

Immédiatement 4 entre dans le système des caméras de surveillance et efface sa sortie. Il ne sait pas comment trafiquer les images pour donner l’impression qu’il est venu par l’extérieur, il sabote donc tout ce qu’il peut pour que les données soient inutilisables. Les vigiles jurent en tentant de retrouver la scène. Le Tech retient son souffle. Jusqu’à ce que l’un d’entre eux déclare :

_ Laisse tomber, t’as dû rêver. Ou alors c’est le bug qui donne cette impression. Appelle un réparateur SRAM.

L’autre acquiesce. Ces employés dépendent de la ville, pas du B.A.G.N. ni de l’armée, et ils ne prennent pas leur rôle très au sérieux : il est impossible de sortir du Ghetto et leur tâche consiste à empêcher les opposants anti-ségrégation de s’approcher de trop près, point. Ils surveillent et appellent à l’aide les unités spéciales dès qu’il y a un problème. De l’avis général, ce poste est considéré comme une bonne planque.

A présent que 4 va mieux, les adultes hésitent à le signaler. Retrouver ses parents demanderait de fouiller dans les fichiers et de faire des rapports, c’est beaucoup pour un gosse qui a eu une grosse peur en voyant des armes et qui peut très bien rentrer tout seul maintenant. Une vigile vérifie qu’il sait bien où aller et comment rentrer, 4 n’a aucun mal à broder un mensonge convainquant, après quoi on le laisse partir.

L’enfant aimerait retourner au 10 Johnson Street, mais à présent que les membres de la petite communauté savent qu’ils sont des Techs, c’est trop risqué. Il décide donc de rendre une petite visite à Josh Mallone, l’acteur aimant les extraterrestres, en espérant qu’il soit mieux disposé.

3 et 5

3 est prisonnière dans une pièce aux murs lépreux empestant le rat et la moisissure. C’est pourtant une chambre très demandée parmi les combattants de Thune : elle a une fenêtre, et si le temps est beau on peut même voir le soleil entre midi et midi et demi. Pour le moment, tout ce que peut faire la jeune fille, c’est attendre. Les gardes se succèdent pour la surveiller, à chaque fois un dans la pièce et un derrière la porte, et changent toutes les heures. Thune sait qu’il vaut mieux confier à ses enfants une série de tâches courtes pour les maintenir occupés et concentrés. A présent que la sortie est en vue, il a augmenté le niveau de discipline pour éviter que ses troupes surexcitées ne sombrent dans l’anarchie.

L’enfant qui doit veiller à l’intérieur de la chambre est Mok. C’est la deuxième fois qu’il garde 3 et quelque chose dit à la jeune fille que ce n’est pas la dernière. Contrairement à d’autres combattants qui sont plutôt hostiles, Mok cache mal sa curiosité à l’égard du monde extérieur en général et de 3 en particulier. Il n’est pas loin de croire que tous les gens vivant hors du Ghetto sont des Techs. Il n’arrive d’ailleurs pas à comprendre ce que sont les matériaux techs, les Techs et encore moins le Réseau. 3 préfère limiter au maximum ses explications : elle préfère en savoir plus long que les autres, et si jamais elle doit immobiliser un gardien pour s’enfuir, ce ne sera pas dur de transformer le blouson tech que Mok porte fièrement en véritable camisole de force.

C’est l’heure où le timide rayon de soleil vient faire sa visite quotidienne. 3 s’est installée pour le recevoir dans le dos. Mok le regarde avec fascination.

« Tu ne vas jamais au soleil dehors ? demande 3 qui a du mal à comprendre ce manège.

_ Et si frangine, je suis un caïd, dehors j’y vais quand je veux !

_ Alors pourquoi tu le regardes comme si tu ne l’avais jamais vu ?

_ Ici il y a pas de tireurs, c’est cool.

3 hésite quelques instants, puis se lève et lui montre la place libre en disant :

_ Assied-toi là si tu veux.

_ Pourquoi ?

_ Moi, j’ai l’habitude du soleil, et sans tireurs.

Les tireurs ne sont venus que la nuit, pense-t-elle, mais elle n’en dit rien. Mok frime :

_ Nous on va prendre la ville et tu vas voir, on va tout avoir pour nous ! On a pas besoin de cadeaux.

_ Mais si vous y allez tous, tous les gens qui ici se tirent dessus vont continuer à se tirer dessus, non ?

_ Mais non ! Il y a aura plein de place, et de bouffe, et… des tas de trucs trop cool !

_ Non.

_ Si ! Thune l’a dit ! Et même toi t’as dit qu’il y avait plein de bouffe pour tout le monde !

_ Oui. Mais les gens continuent à se tirer dessus. Pourquoi tu crois qu’on est entré dans le Ghetto tous les trois ? On était en train de s’enfuir à cause des gens qui voulaient nous tuer.

_ Je te dis que non ! Connasse de menteuse ! s’écrit Mok en frappant 3.

La fille parvient à ne pas tomber sous l’impact et recule sagement. Elle préfère ne pas répliquer. D’abord parce que Mok porte un couteau et un revolver et qu’elle ne doute pas qu’il sache s’en servir – et sans hésitations inutiles. Ensuite parce que le garçon pleure. Presque pas, juste deux gouttes qui se forment au coin des yeux et qu’il efface d’un poing rageur, tout en la défiant du regard de dire quoi que ce soit. 3 fait bien attention à ne pas dire quoi que ce soit. Elle sait ce que ça fait de se prendre une réalité désagréable en pleine face. Elle se dit que l’enfant ne la croira pas tant qu’il n’aura pas vu de ses propres yeux la guerre du Ghetto mettre toute la ville à feu et à sang. Peut-être qu’à ce moment-là, en voyant toutes ces merveilles détruites avant même qu’il ait le temps de les découvrir, il comprendra que Thune ne se bat pas pour la liberté mais pour la vengeance. Et peut-être que même alors il continuera à suivre son chef aveuglément. Pourquoi pas ? Après tout, les gens de l’extérieur sont tous ses geôliers, ses ennemis, il serait normal qu’il ne leur accorde aucun crédit.

3 surveille Mok froidement. Lorsqu’il lui semble que le garçon s’est calmé, elle lui demande :

_ Est-ce que tu pourrais me rendre un service ?

_ Genre quoi ?

_ J’ai besoin de parler à ma sœur, ou de lui faire passer un message. Tu vas être de garde avec elle aussi, non ?

_ Elle est avec Thune. J’irais les protéger tous les deux tout à l’heure.

Le cœur de la jeune fille se serre en imaginant 5 avec le dangereux chef de gang, mais une fois de plus elle ne montre pas ce qu’elle ressent et continue :

_ Quand tu y seras, j’aurais besoin que tu lui donnes un message de ma part, sans que Thune ne le sache.

Mok éclate de rire.

_ Et puis quoi encore ? se moque-t-il.

_ Ce n’est pas dangereux, je veux juste qu’elle sache que je vais bien. Ce n’est pas contre Thune. On ne fait rien de mal.

_ Laisse tomber.

_ Qu’est-ce que tu voudrais en échange ?

_ T’as quoi ?

Bonne question. On a dépouillé 3 de tous ses précieux vêtements techs. Elle n’a rien sur elle qui soit monnayable. Il ne lui reste donc plus que le bluff :

_ Je peux te donner de l’argent quand on sera dehors. Beaucoup.

_ J’y crois pas.

_ Je t’ai expliqué pour les distributeurs de billets, non ? Il suffit d’avoir un code. Demande à Thune si tu ne me crois pas. Moi je te donne un code, toi tu donnes un papier à ma sœur. C’est pas compliqué.

_ Un papier ? D’où je sors un papier ?

_ Un bout de tissu, n’importe quoi sur lequel je peux écrire ! Du bois, du carton, quelque chose ! Ou un objet tech. Ça ça serait parfait.

_ Je vais réfléchir. » conclu Mok avant de parler d’autres choses. Ses yeux brillants de convoitise permettent à 3 tous les espoirs.

Pendant ce temps 5 court pour rester à la hauteur de Thune. Apparemment cet homme ne se repose jamais et il n’est jamais fatigué. Peut-être est-ce la joie de voir enfin le but de sa vie s’accomplir. Peut-être est-ce la prise régulière de ses petites pilules bleues. Quoiqu’il en soit, 5 commence à fatiguer derrière lui mais refuse obstinément de l’avouer. Chaque combattant de Thune se donne du mal pour se faire bien voir de leur chef et 5 est fermement décidée à se montrer aussi forte qu’eux, si ce n’est plus. Après tout elle est une Tech : elle est sensée être plus forte qu’eux de manière innée. Les autres enfants ont bien repéré son manège qui s’ajoute à son rang spécial d’élue des Esprits, et ils sont tous fous de jalousie. Thune est suprêmement indifférent à la tension qui monte, il est sûr de son emprise sur ses combattants et donc que sa précieuse Vicky ne risque rien.

Pour le moment, c’est le Prophète qui lui pose problème. L’homme a eu une nouvelle vision, ce qui est toujours bon pour les affaires. Mais elle contredit complètement les déclarations de Thune sur les Techs, et ça c’est mauvais. D’habitude l’esprit vif de Thune parvient à interpréter tous les flous des visions dans le sens qui l’arrange, mais cette fois-ci le Prophète a vu nettement les mauvais Esprits qui manipulent les Techs comme des marionnettes.

« Décris-moi exactement ces mauvais Esprits, demande une nouvelle fois Thune.

_ Ils étaient faits de noirceur, de charbon et de cendre ! Braises et souffre animaient leurs âmes en leur cœur reliés aux astres les plus funestes ! Par le sang de Mars coulant de leurs bras griffus…

_ Attend. Ils étaient noirs ?

_ Ils étaient noirs et ne l’étaient pas, car ils étaient et n’étaient pas…

_ Donc tu n’es pas sûr. Tu n’as pas bien vu.

_ J’ai fait plus que VOIR, s’énerve le Prophète, j’ai SU, le Soleil lui-même a gravé la certitude dans mon cœur !

_ La quoi ?

_ La certitude. Le savoir. Je sais, je suis certain, ils étaient le MAL !

_ Tous les trois ? Même Vicky ?

_ Oui !

_ Tu as su la certitude sur Vicky absolument ?

Tandis que Thune cherche à tâtons la faille du raisonnement au milieu des mots obscurs du Prophète, 5 trépigne à ses cotés. La religion des Esprits-Soleils lui a offert des solutions inespérées à ses problèmes de choix et une place privilégiée de sauveuse. A présent elle perd tout cela, elle est rejetée une fois de plus à cause de sa nature. Elle n’a jamais demandée à être une Tech et trouve injuste qu’on la punisse pour ça. Finalement elle explose :

_ C’est n’importe quoi ! C’est toi qui a dit que les Esprits étaient justes !

_ Vicky. » dit doucement Thune en la ramenant en arrière d’une poigne de fer. « Ferme-la.

_ Mais… mais c’est lui qui…

_ Prophète, ça ne va pas. Ce que tu dis ne va pas avec ce que tu as dit avant. Où est la vérité ?

_ Ma dernière vision dit que…

_ Peut-être que les mauvais Esprits t’ont embrouillés, Prophète. Il faut demander à la Mère. Comme ça on saura. Les enfants, préparez la cérémonie !

_ Ouais ! » s’exclame 5. Elle pointe sur le Prophète un index vengeur et s’exclame : « Et tu vas voir qu’on n’est pas des méchants, nous !

_ C’est réglé. » conclut Thune, et il ne viendrai à l’esprit de personne de remettre en cause sa parole. Lorsque Thune dit qu’une chose est réglée, il ne reste plus qu’à mettre de coté ses ressentiments et ses revendications et obéir. Le Prophète, bien que furieux de voir mettre ses visions en doute, ne prend même pas le risque de foudroyer Thune du regard. Il s’apprête à chercher son matériel pour la cérémonie quand son chef le retient par le bras et lui murmure à l’oreille : « Et je ne veux plus que tu parles de tes visions avant que je les connais moi.

_ Mais… proteste le Prophète, tu veux me censurer ?

_ Je vais te faire bien pire que ça si tu continue à semer le chaos. Les Esprits sont très compliqués à comprendre, mon ami. Il ne faut pas embrouiller la tête des enfants. Tu as compris ? »

Les enfants sont trop loin pour entendre ce que les deux adultes se disent mais ils voient bien que la discussion n’a d’amicale que les visages des protagonistes, et que c’est un véritable affrontement qui se joue sous leurs yeux. Leurs regards inquiets vont de l’un à l’autre. Finalement le Prophète hoche la tête et Thune le lâche en lui donnant une tape amicale sur l’épaule. Tous les combattants sont soulagés.

5 a une bien meilleure ouïe que les enfants normaux. Elle a tout entendu. Et elle est loin d’être soulagée.

1

Le Tech ouvre les yeux. La femme lui dit :

« A présent suivez-moi.

_ Où ?

_ Comme convenu.

_ Il n’y avait rien de convenu. On devait juste parler.

_ Vous parlerez là-bas.

_ On vient de me confier une mission, dit 1 en se levant. Et je la mènerai à bien.

Une fois debout il domine l’envoyée d’Edmund qui recule d’un pas et rapproche ses mains de sa ceinture – à présent 1 est sûr qu’elle est armée. Elle dit :

_ Je dois vous emmenez et ça serait bien mieux pour tout le monde ici que vous me suiviez sans faire d’histoires.

_ Téléphonez encore à je sais pas qui et dites-lui que je suis prêt à aller chercher les autres Techs. Nous viendrons tous. Ce sont les ordres qu’on vient de me transmettre.

La femme hésite. Elle ignore sans doute beaucoup de choses à propos des Techs, peut-être même leur nombre ou le fait qu’ils soient dispersés, en tout cas elle ne prend pas de risques et téléphone à nouveau. Elle est de plus en plus nerveuse : l’entrevue dans un lieu public était censée durer le moins possible et plus le temps passe plus le danger augmente.

Le téléphone toujours collé à l’oreille elle dit :

_ On vous demande de les prévenir par le Réseau et de venir immédiatement.

_ Dites-leur que c’est impossible. Ils ne se fieront pas à un simple message laissé dans le Réseau, n’importe qui aurait pu l’envoyer.

C’est un gros mensonge qui passe très bien : quelques minutes plus tard, l’agent d’Edmund raccroche, lui signale d’un signe de tête qu’il a quartier libre et dit :

_ Vous avez trois jours pour les rassembler et nous recontacter. On s’occupe des numéros 2 et 6. Si vous avez besoin d’aide, prévenez nous, nous avons tous intérêt à collaborer.

_ Pourquoi j’aurais besoin d’aide ?

_ Vous verrez. Au revoir. »

Mr Edmund a prévu d’aider 1 parce qu’il sait très bien que 3, 4 et 5 sont entrés dans le Ghetto. Il ignore encore que 4 en est sorti. Les membres de l’équipe chargés de retrouver les jeunes Techs a bien travaillé pour retrouver leur trace, mais dans le chaos des émeutes ils ont été incapables d’empêcher 5 d’atteindre l’estrade. Ils n’auraient d’ailleurs jamais imaginés qu’elle ferait une chose pareille. Plus tard ils sont parvenus à retrouver leur trace jusqu’à leur entrée dans le Ghetto, mais il était trop tard. Mr Edmund, furieux, a décidé que le temps de jouer était terminé. Plus question de surveillance à distance, chaque Tech allait gentiment revenir au bercail de gré ou de force. C’est uniquement à cause de cette délicate histoire de Ghetto qu’il laisse 1 aller sur place. Des gens le suivent encore et il semble bien obéir aux professeurs.

Du moins c’est que Mr Edmund explique patiemment à Mrs Tsrak, la directrice de la SRAM. Une raison officielle de ne pas lui remettre le Tech comme convenu. La femme n’est pas dupe mais ne dis rien. Elle enrage encore de voir Edmund lui damner le pion sur ces enfants qu’elle considère comme sa légitime propriété et ne croit pas un seul instant que son allié peu fiable soit vraiment incapable de les lui ramener.

Ses propres services de renseignement sont parvenus néanmoins à suffisamment infiltrer les équipes de Mr Edmund pour savoir où sont 3, 4 et 5. Envoyer des gens dans le Ghetto n’est pas tellement difficile pour elle. Trouver les bons enfants sans qu’ils soient blessés est nettement plus délicat. Elle a cependant décidé de faire passer la vitesse avant la préparation : en même temps qu’elle fait semblant d’accepter de laisser 1 retrouver son frère et ses sœurs, elle lance l’ordre de mission. Quels que soient les risques, elle veut arriver la première. Les Techs sont incontrolables et en savent beaucoup trop long, ils sont une menace pour son empire. S’il le faut, elle n’hésitera pas à les éliminer.

2 et 6

L’attentat a été perpétré par des HR. Il visait le président de l’Alliance.

Le fait que cet attentat ai raté est à peine abordé dans la vague de panique qui secoue tous les organes officiels et officieux de l’Alliance. L’impensable s’est produit et le chaos règne : chaque groupe ne fait soudainement plus confiance aux autres. Il y a eu piratage informatique par le Réseau, donc trahison. Chacun veut savoir qui l’a commise. Et le faire payer.

Le président lui-même prône le calme et une enquête approfondie pour trouver les responsables dans ses propres rangs : il sait que l’efficacité de tout le système est à deux doigts d’être compromise par la cavalcade générale. Mais envers les auteurs de l’attentat, il est bien décidé à ne pas faire le moindre quartier. Brisant le tabou qui empêche les organes officiels d’évoquer les HR dans les médias, il lance un grand discours improvisé où il appelle tous les citoyens – n’étant citoyens que les personnes possédant au moins un ordinateur tech -  à l’élimination pure et simple des non-citoyens. Plus tard ses attachés de presse transforment son émotion brute et ses paroles simples en une brillante démonstration comme quoi les HR vivent en parasites de la société et ne savent rien faire d’autre que de détruire. Il suffit de jouer sur certains mots-clés pour en faire les boucs émissaires de bien des malheurs de l’Alliance. La situation s’envenime rapidement, des amalgames se forment, certains accusent les HR d’avoir créé les Techs et sont persuadés que ce sont eux qui ont tenté de tuer le président.

2 et 6 sont invités à se joindre à une réunion du Conseil de Sécurité de l’Alliance, ou plutôt à être présent et à se taire. Ils sont présentés comme l’arme imparable qui permettra à l’Alliance de vaincre l’ennemi sournois. Les antiterroristes sont là aussi et triomphent : ils réclament une solution radicale depuis des années. La jeune fille a manœuvré le plus vite possible pour assister au Conseil et faire venir 6 : elle a compris que le plan qui va être proposé ici ne va pas lui plaire et veut pouvoir prendre des mesures immédiatement. Même si elle doute de pouvoir faire quoi que ce soit. Ce sont les dirigeants de tous les pays de l’Alliance qui siègent ici. Eux seuls ont le droit de vote, mais ils sont accompagnés d’une multitude de conseillers issus des plus grands organes gouvernementaux et des représentants de la SRAM. Ceux-ci, étrangement, sont les plus méfiants à l’égard des Techs.

La séance commence par un exposé précis concernant l’attentat. Il a causé bien moins de dégâts que celui que 2 a vu dans le métro, constate la Tech, il est pourtant présenté comme la pire attaque qui ait jamais été perpétrée contre l’Alliance. Andrew Burther, qui accompagne les deux Techs en tant que responsable, prend le temps de leur expliquer que la portée de l’attaque est très grande à cause de ses répercussions symboliques. On peut le voir comme ça. On peut aussi se dire que les gens ayant les moyens de se défendre fortement ont tendance à les utiliser quand ils sont attaqués eux, et à être raisonnables quand il s’agit de leurs voisins.

C’est le président Miller lui-même qui explique son projet :

« Il faut montrer que nous sommes un gouvernement fort et frapper un grand coup ! Les Ghettos HR sont des nids à terroristes qui ne peuvent être d’aucune utilité à l’Alliance ! Nous allons détruire ces rats ! »

Il s’emballe de plus en plus au fur et à mesure de son discours, négligeant les conseils qui pleuvent dans son oreillette. Finalement un regard à son vice-président l’arrête net : il sent que l’homme est prêt à intervenir et il ne tolérerait pas de se voir rabrouer devant le Conseil par un second trop ambitieux. Il reprend son calme et assène la déclaration qui le fera entrer dans l’Histoire :

« Nous allons lancer la bombe T sur chaque Ghetto de l’Alliance. C’est le seul moyen d’en finir. »

Le choc ébranle toute la salle puis très vite deux courants se démarquent et s’opposent : ceux qui approuvent et ceux qui refusent. Ceux qui approuvent sont de loin les plus nombreux. Leurs agents de communication assurent que si le plan est exécuté rapidement l’opinion publique devrait les suivre. C’est l’avantage de la bombe T : elle est propre.

La plupart des armes techs utilisent les mêmes propriétés que les armes traditionnelles, à l’exception de leurs matériaux. Mais pas les bombes techs. Celles-ci déploient de la matière tech à l’état brut sur une grande surface. Souple, impossible à détruire ni à entailler, cette matière enveloppe comme une peau chaque objet avec lequel elle est entrée en contact. Puis elle se resserre jusqu’au millième de la taille initiale de l’objet, le broyant inexorablement. Ces bombes constituent une impossibilité physique totale et bien des scientifiques donneraient leurs deux reins pour pouvoir les étudier – tandis que d’autres scientifiques réfutent purement et simplement leur existence. Ce sont des armes terrifiantes qui sont entrées dans l’imaginaire collectif sous le nom des ‘nettoyeuses’. C’est une explosion à l’envers qui effacerait tout ce qui a été construit par l’homme au lieu de le détruire, qui nierait l’existence de la cible. Après la bombe, il n’y a plus qu’à ramasser les balles de matière tech pour faire place nette. Comme si la cible n’avait jamais existée.

Les partisans de la bombe T argumentent également que le problème des Ghettos devient ingérable : au stade de haine absolue qu’ont contractés les habitants, les libérer reviendrait à condamner à mort d’honnêtes citoyens et au chaos la plupart des grandes villes, donc le système tout entier. Tandis que les garder enfermés signifie rester en permanence sous la menace de ces nids de terroristes.

Les opposants de la bombe T n’ont qu’un argument : l’humanité. Ils refusent de tuer gratuitement. L’un d’entre eux parle même de génocide.

Pour le président John Miller, il est évident qu’il ne s’agit que d’un combat contre un ennemi acharné. Il refuse de négliger leur meilleure chance de vaincre. Il lance le vote. La majorité l’emporte. La décision est prise.

« Nous lancerons la bombe T, déclare Miller.

_ Monsieur le Président, intervient un représentant des cellules antiterroristes, les piratages informatiques rendent cette opération très délicate, il faut l’effectuer le plus tôt possible !

_ De plus, ajoute un représentant de la SRAM, l’opinion publique sera de moins en moins favorable à cette solution, il faut profiter du courant favorable.

John Miller lève les deux mains dans un geste d’apaisement.

_ L’opération sera lancée dès demain. Et j’ai avec moi la meilleure des garanties contre les infiltrations et les piratages : les enfants Techs eux-mêmes s’occuperont du lancement de la bombe. Ainsi le calibrage sera parfait.

Une fois de plus le brouhaha envahie la si sérieuse salle du Conseil. Ce sera la première démonstration réelle de la puissance Tech et le président n’y va pas de main morte. 2 a traduit les négociations au fur et à mesure pour que 6 arrive à comprendre. Il lui a déjà dit que 3 et 5 sont dans un des Ghettos. Il se serre contre sa sœur. Il n’a pas peur. Il est persuadé qu’elle a une solution.

La jeune fille s’avance sur l’estrade sans qu’on cherche à l’en empêcher. Andrew Burther, interloqué, ne peut pas la rappeler à l’ordre sans donner une image d’incompétence et reste en arrière avec 6 qu’il tient fermement. 2 s’arrête devant le président Miller et se met au garde-à-vous. Elle déclare d’une voix forte :

_ Monsieur, nous acceptons de mener à bien cette opération. »

7

Sur la feuille s’entrecroisent des milliers de traits, de toutes les couleurs, aussi droits que s’ils avaient été tirés à la règle. Difficile de dire ce que ça représente. Quand Breda Johns, la nourrice de 7, lui demande ce qu’elle a dessiné, la petite fille répond simplement :

« Un pont.

_ C’est un pont que tu as déjà vu ?

_ Pas avec mes yeux. On va le construire.

_ Avec le jeune homme qui t’as déposée ici ?

_ Oui.

_ C’est bien. Vous aller le fabriquer avec quoi ?

_ Avec… je peux pas le dire.

_ D’accord. Peut-être que plus tard tu pourras m’expliquer.

_ Tu veux que je te montre ?

_ Oui, ça me ferait plaisir !

En entendant ça, Juliette va chercher les autres feuilles sur lesquelles elle dessine depuis des heures. Toutes reprennent ces traits droits de différentes couleurs, plus ou moins appuyés. A aucun moment la petite fille n’a hésité : un trait, un coup de crayon, sans réfléchir, sans s’y prendre à deux fois, sans corriger. A présent elle assemble les différentes feuilles. Breda a déjà vu des choses bien plus étranges sortir de l’esprit des enfants. Mais elle n’a jamais été aussi effrayée.

Chaque trait arrivant au bord d’une feuille est dans la parfaite continuité du trait de l’autre feuille. A présent qu’ils sont tous assemblés, l’œil parvient à distinguer un motif, un tourbillon abstrait qui fait écho dans le cœur de la femme, qui évoque une puissance démesurée et inhumaine.

_ C’est le bout du bas du pont, précise 7 fièrement.

_ Hé bé… tu as encore du travail pour tout dessiner !

_ C’est pas obligé que je dessine, précise la fillette. Mais c’est mieux. J’ai plus peur quand je dessine le pont. Je sais qu’on va y arriver. On sera tous ensembles.

_ Avec qui ?

_ Ben, avec les autres ! »

L’enfant se remet au travail. Breda l’observe encore un long moment. Juliette n’a jamais besoin de poser la nouvelle feuille à coté de celle qu’elle vient de terminer pour que les deux se joignent parfaitement. La nourrice se dit que la petite fille est sans doute une surdouée et que son travail est l’expression d’une équation mathématique. Elle sait que ça arrive. Elle a déjà été confrontée à des cas assez proches.

Mais jamais aucun ne lui a laissé une telle sensation de malaise.

4

Devant la luxueuse villa de l’acteur, 4 hésite. Il se sent un peu coupable d’avoir menti à Josh et se demande si celui-ci lui en voudra. Et, surtout, il a peur que Josh ne soit du même avis qu’une grande partie des citoyens de l’Alliance et le rejette. Bien sûr, lui utilise bien plus d’éléments techs que les habitants du 10 Johnson  Street, il y a donc plus de chances qu’il apprécie l’idée des Techs humains. Mais tout de même. 4 a peur et reste devant le portail un long moment.

Lorsqu’il réalise que différents systèmes d’alarmes tech se sont déclenchés, il ouvre la grille et fonce vers la maison pour avoir au moins une chance de s’expliquer avec Josh. Il ouvre la porte par la pensée et tombe nez-à-nez avec une femme portant un tablier qui hurle en le voyant. L’enfant crie à son tour puis lui passe sous le bras pour se glisser à l’intérieur. Il se connecte au système tech de la maison pour retrouver Josh Mallone. Ce n’est qu’à cet instant qu’il se dit que peut-être l’acteur n’est pas chez lui. Mais ce n’est pas le cas.

Il entre en trombe dans la chambre de Mallone alors qu’il est occupé à essayer un nouveau costume. La femme au tablier et un garde du corps courent à sa suite. Le garde du corps a sorti son revolver. Par réflexe, 4 se cache derrière l’acteur qui arrête les deux autres d’un geste de la main.

« C’est bon, c’est bon, insiste-t-il, je le connais.

_ Mais il est entré sans… et l’alarme a… mais c’est… bredouille la femme.

_ Je vous assure que c’est bon. Filez. Et éteignez-moi cette alarme !

_ Bien monsieur. » dit le garde du corps en entrainant l’autre.

Josh Mallone se retourne vers 4 qui lève vers de lui de grands yeux suppliants. Il est à nouveau au bord des larmes. Il a eut peur. Mais Josh lui adresse son plus grand sourire et le prend dans ses bras en disant :

« Tu es revenu ! Je n’arrive pas à le croire !

Par réflexe autant que par besoin 4 s’accroche à l’adulte de toutes ses forces. C’est encore mieux que l’accueil dont il rêvait. Josh se détache de l’enfant et le regarde, complètement émerveillé.

_ J’ai vu les informations, dit-il. C’est Victoria qui a lancé ce message, non ? Vicky. Un truc complètement fou, ça a saturé tout le Réseau.

_ Ou… oui, c’est elle. On lui a donné de l’énergie. C’est à cause des gens…

_ Et où sont Vicky et Nora ? Quel que soit leur vrai nom, d’ailleurs.

_ Elles sont dans le Ghetto ! C’est pour qu’il faut que je les sauve ! Mais je sais pas comment ! Il y a pas de Réseau là-bas ! Je peux rien faire ! J’ai peur ! Il y a Thune ! Et moi je suis parti tout seul ! Et…

_ Wow wow doucement mon grand, doucement… explique-moi tout ça depuis le début. Je vais t’aider. Bon sang, je serais ravi de t’aider ! Je suis tellement fier que tu sois revenu me voir moi !

_ Tu as été gentil. Et tu avais raison… les gens, les gens dehors, ils sont… ils sont…

Le petit garçon n’arrive pas à terminer sa phrase. Il voudrait dire que les gens sont dangereux, égoïstes, qu’ils n’offrent leur amitié que pour mieux trahir ensuite, qu’ils se haïssent les uns les autres et se torturent sans raison apparentes. C’est une réalité trop dure à admettre. Il conclut maladroitement :

_ … ils sont pas gentils.

_ Mon pauvre petit gars… ne t’inquiète pas, je vais t’aider. Mais il va falloir que tu m’explique pas mal de choses, parce que la télé ne dit que des bêtises et que j’ai l’impression que la dernière fois vous m’avez raconté pas mal de cracks.

_ Je suis désolé. C’était pour pas que tu sois triste. On arrivait pas à rester dans ta maison, il y a trop d’objets techs, au bout d’un moment ça nous rend un peu malade.

_ Il suffit de demander, on va s’installer dans une pièce sans objets techs, ma salle de méditation, aller viens.

_ Je peux avoir à manger aussi ?

_ Bien sûr, tout ce que tu veux.

L’homme et l’enfant s’apprêtent à sortir de la chambre de l’acteur quand le secrétaire de Josh frappe poliment à la porte restée ouverte :

_ Monsieur, dit-il, la police est là et demande le motif de l’alarme.

_ Bon sang, c’est vrai qu’elle est directement branchée sur le commissariat… bon, je vais leur expliquer que c’est rien. Marvel, amenez ce gosse dans ma salle de méditation et donnez tout ce qu’il veut à manger.

_ Il faut pas leur dire ! crie 4. Il faut dire à personne que je suis là !

_ Fais-moi confiance, répond Josh. Marvel, vous donnerez ensuite congé à tout le personnel, vous y compris, pour une durée indéterminée. Je vous rappellerai quand j’aurais besoin de vous. Bien sûr vous continuerez tous à toucher votre salaire.

_ Bien Monsieur. Je vous en pris, jeune homme, suivez-moi. »

Lorsque Josh Mallone le rejoint, 4 a eut le temps de remettre ses idées en place et il est prêt à expliquer vraiment ce qui se passe à son ami. Mais avant il précise bien :

« Il faut que tu me jure que tu vas garder le secret. Il y a des tas de gens qui… il faut pas… il faut surtout pas qu’ils nous retrouvent. Ce sont des menteurs. Il y en a qui travaillent avec la police et même avec les chefs de l’Alliance, les services secrets, tout ça quoi ! Il y en a qui veulent nous tuer ! Et les autres ils veulent nous enfermer alors c’est pas mieux.

_ Je te jure de garder le secret. Croix de bois, croix de fer, si je mens je vais en enfer.

4 regarde l’adulte avec des yeux ronds. Son éducation a été plutôt pauvre en formules rituelles et la plupart de celles qu’il utilisait avec 5 et les autres Techs étaient inventées sur le moment. Il finit par conclure que Josh doit être sincère. Surtout quand l’adulte ajoute :

_ Je te promets de te défendre quoi qu’il arrive. »

4 commence alors à lui raconter qui sont les Techs et ce qui leur est arrivé. Josh, qui gardait l’espoir que ces étranges enfants soient malgré tout des extraterrestres, est plutôt déçu mais comme l’excellent acteur qu’il est il ne le montre pas. L’histoire commence à ressembler à un mauvais film de science-fiction. A la fin, Mallone résume :

_ Donc, vous n’êtes pas des extra-terrestres.

_ Non. Mais on est pas des humains normaux. C’est presque pareil, non ?

_ Pas vraiment…

_ Chuis désolé, dit 4 en regardant ses mains.

L’enfant est sincère. Il sait ce que c’est d’avoir un rêve et il aurait vraiment aimé être celui que Josh attendait. L’acteur est touché par son désarroi et lui dit gentiment :

_ Mais non, ne t’en fais pas, ce n’est pas de ta faute… J’ai promis de t’aider et je t’aiderais. Fais-moi confiance. Enfin, je ne peux pas faire grand-chose, mais déjà considère cette maison comme la tienne. Et même si je n’ai pas le droit d’aller dans le Ghetto, j’ai de l’argent, et ça ça peut ouvrir un sacré paquet de portes. On va attendre que ton grand frère et ta grande sœur aient un plan, d’accord ?

_ D’accord.

_ Allons-y. D’ailleurs, tu préfères que je t’appelles Neil ou 5 ?

_ Moi c’est 4, le quatrième Techs, 5 c’est ma petite sœur qui est dans le Ghetto.

_ Désolé, je débarque dans votre histoire et je me mélange un peu les pinceaux.

_ C’est pas grave.

_ Je vais dire Neil alors.

_ Oui, c’est bien.»

4 regarde Josh avec adoration. Au moment où il désespérait, voilà qu’enfin la chance tourne en sa faveur. Josh Mallone incarne un sauveur à la perfection.

L’enfant ne se demande pas si l’apparence correspond à la réalité. Il est heureux.

1

1 avance au hasard dans les rues. Il s’en est plutôt bien sorti, à la réflexion. Maintenant, il n’a plus qu’à se connecter au Réseau et veiller à distance sur tout son petit monde, en attendant de rejoindre Sanx. Cette idée le terrifie autant qu’elle le fascine. Il aimerait demander à 2 plus de détails sur Sanx, sur ce qu’il lui a dit au moment de l’évasion, sur la façon dont il a réagit. Bien sûr ce n’est pas le moment. Elle a besoin de son aide, certainement pas de se concentrer sur ces questions superficielles.

Et même si elle avait le temps, il n’oserait pas lui demander. Il lui a caché l’importance que Sanx avait pour lui aussi longtemps qu’il l’a pu et elle en a été profondément blessée, il le sait et pourtant il ne parvient pas à changer d’attitude, il n’est pas prêt à faire savoir à sa sœur de ce qu’il ressent. Il n’est pas prêt à admettre lui-même qu’il le ressent.

Il lui faut environ une heure pour se décider. Il va commencer par voir si 2 a besoin d’aide ou d’énergie. Ensuite il cherchera où ont bien pu passer 3, 4 et 5, et trouver un moyen de se lancer à leur recherche s’ils n’ont pas réapparus. Enfin il ira voir comment vont 6 et 7. Il ne se fait pas vraiment de soucis pour eux, à part qu’ils doivent se sentir un peu seuls. Quand à 3, 4 et 5, il ne vient pas à l’esprit qu’ils puissent être réellement en danger : personne ne ferait de mal à des enfants tant qu’ils évitent de faire savoir qu’ils sont des Techs. Il ne réalise pas que dans le domaine de la discrétion 5 est définitivement grillée. Des années passées à ressentir ses frères et sœurs ont profondément ancré en lui la certitude qu’il le saurait s’il leur était arrivé un problème grave. Une certitude qui n’est pas tellement basée sur la réalité.

Debout sur le trottoir il ferme les yeux et plaque la main sur un panneau publicitaire tech plutôt bien relié au Réseau. Il prépare son esprit à affronter le courant quand il réalise que certaines voix, dans le monde extérieur, pourraient bien s’adresser à lui. Elles sont fortes. Et tendues. Ce qui est d’autant plus surprenant, se dit 1 en ouvrant les yeux, que les trois adolescents qui lui parlent se donnent l’air sûr d’eux et tranquilles. Mais on sent la tension dans leurs voix. Si on ajoute au tableau leurs petits sourires un peu cruels et leurs regards froids et méfiants, c’est… inquiétant.

1 tente de se repasser les répliques qu’il a manqué. Ils parlaient d’espace, non ? De territoire, peut-être ? Difficile à dire, il était complètement concentré sur autre chose. Il demande donc le plus poliment possible :

« Excusez-moi, je n’ai pas bien entendu, vous pouvez répéter ?

Celui qui était le plus près de lui recule en écartant les bras comme un coq monté sur ses ergots. Il clame à l’adresse de ses amis :

_ Non mais vous avez vu ça ? Vous avez vu comment il me cherche le nègre ?

Les deux autres approuvent, oui, 1 est sans aucun doute en train de chercher leur copain. Une fois sûr du soutient de ses troupes, le premier pousse le Tech en disant :

_ Tu veux que je t’explique comment ça marche ici ?

1 est plus grand et beaucoup plus fort que son adversaire et il ne bronche pas sous la bourrade. Il aimerait vraiment que l’autre lui explique comment ça marche (quelle que soit la chose désignée par ce ‘ça’) parce qu’il est vraiment largué, mais l’attitude des trois adolescents le pousse à ne pas poser la question. Ils se sont rapprochés. 1 remarque alors que l’un d’eux tient une batte de base-ball à la main.

Il décide de s’éloigner et de se connecter plus loin mais le premier adolescent l’attrape par son blouson et le retient en disant :

_ T’en vas pas comme ça petit pédé, on a pas finit tous les deux.

_ Ouais, renchérit un autre, file-nous ton fric si tu veux pas qu’on repeigne le trottoir avec ta tronche.

_ A moins qu’on te refasse le portrait quand même, intervient calmement le troisième. Elle me revient vraiment, vraiment pas, ta tronche. T’as eu tort de trainer loin de ton quartier, mec.

Le troisième a sortit un couteau de sa poche et menace le Tech. Il est sérieux. Les deux premiers jouent les caïds et se donnent l’air le plus impressionnant possible, le premier en tirant sur les vêtements de 1, le deuxième en agitant sa batte. Mais pas le troisième. Il n’aurait pas peur de passer à l’attaque. Et quand 1 commet l’erreur d’oser le regarder dans les yeux, il passe à l’attaque.

Un coup bas visant le ventre, le genre de coup qui n’est pas mortel mais qui fait horriblement mal. L’agresseur est rapide comme un serpent. Malheureusement pour lui, le Tech est plus rapide encore et lui attrape le poignet juste à temps. 1 tente de forcer l’adolescent au couteau à lâcher son arme tandis que de l’autre main il repousse violemment celui qui tenait ses vêtements. Celui-ci tombe à la renverse alors que l’autre se dégage et lui lance un coup de pied que 1 n’arrive pas à esquiver à temps. La douleur éclate dans son genou.

Autour d’eux, les passants continuent à passer, parfaitement indifférents à la bagarre. 1 ne comprend pas pourquoi il est invisible à leurs yeux. Il tente d’appeler à l’aide. Il ne sait même pas si les mots sont sortis de sa bouche. Les passants défilent dans toute leur distante froideur.

Sauf l’un d’eux qui intervient d’une voix vigoureuse :

« Police ! Tirez-vous d’ici !

1 entend le sifflement de la batte de base-ball derrière sa tête et esquive juste à temps pour ne pas se faire fracasser le crâne. La batte frappe son épaule dans un craquement sinistre. Cette fois il ne perd pas son temps à chercher à comprendre ce qui se passe, il se retourne et met ses cours de combat en pratique : d’un coup de pied il désarme son adversaire, de son bras valide il l’assomme d’un coup sur la nuque. Puis il se retourne pour faire face aux deux autres… qui se sont enfuis devant l’homme qui a dit police. 1 s’apprête à le remercier quand il remarque plusieurs détails. Cet homme n’est pas vêtu en policier. Ce n’est pas une plaque, mais une arme qu’il range à présent à sa ceinture. Cette arme est en métal classique et parait très sophistiquée. Et l’homme ne porte pas le moindre élément tech sur lui…

1 comprend que son sauveur est l’un des agents d’Edmund ou de la SRAM, quelqu’un sans doute chargé de s’occuper de lui. S’occuper de lui comment ? Il refuse d’attendre pour le découvrir. Il s’enfuit.

L’homme qui s’efforçait d’avoir l’air le moins redoutable possible comprend qu’il a été découvert. Il hésite à se lancer à la poursuite du Tech mais renonce. Il y a assez de monde sur le coup pour qu’il soit sûr que son équipe ne perde pas 1 d’une semelle ; il se demande juste comment il va pouvoir expliquer à ses chefs qu’il s’est laissé démasquer si facilement.

1 court sans se demander si l’homme qu’il a vu est à ses trousses, il sait que s’il y en a un il doit y en avoir d’autres. Il doit les semer. Et à New York, il a bien assez de moyens à sa portée pour y parvenir.

Il pirate le programme tech d’un taxi automatique à qui il fait croire qu’il part vers le sud. Il en prend un autre sur lequel il efface son image et impose celle d’une vieille femme. Ça ne suffira pas mais ça lui laisse le temps de souffler. Son genou lui fait très mal après sa course folle mais c’est surtout la douleur de son épaule qui est atroce. Il ne peut même effleurer le dossier de son siège sans la sentir le transpercer comme un poignard. Ou plutôt un sabre. Il se sent déchiré en deux.

Il a appris à se concentrer même dans les pires situations et réalise qu’il serait grand temps qu’il mette ses cours en pratique. Ses suiveurs ne lui voulaient pas de mal puisque personne ne l’a agressé. Ils se contentaient de le surveiller. Il faut donc qu’il leur fausse compagnie avant qu’ils ne se rendent compte qu’il a menti.

1 déploie son esprit dans le courant du Réseau…

Il ne se déploie pas entièrement, bien sûr. Le Tech veille à bien laisser intact la partie de son esprit qui est réellement lui. Depuis l’attentat contre le président les informations du Réseau s’agitent trop violemment pour prendre le moindre risque. Mais il lance de longs fils chacun chargé d’une instruction bien précise. Ces fils trouvent leur cible et s’y accrochent. A présent 1 est le marionnettiste d’un gigantesque pantin : le système automobile de la ville est son jouet.

Manipuler toutes les voitures serait trop complexe. Mais toutes les voitures disposent d’un système tech relié à des programmes chargés de régler la circulation. D’une pensée 1 dessine le flux de circulation et les machines se chargent gentiment de transformer ses rêves en réalité. Il dresse un barrage de voiture entre lui et ses poursuivants. Un seul n’est pas suffisant. Il trace méthodiquement un véritable labyrinthe qui rend impossible toute filature. Dans un tunnel, il change de taxi pour éviter d’être repéré par un hélicoptère ou un satellite. Puis il change la configuration du labyrinthe. Il est heureux à présent d’en connaitre par cœur, la douleur rend sa concentration de plus en plus difficile. Mais il doit faire tout ça. S’il se contentait de tracer un chemin, les hommes d’Edmund n’auraient aucun mal à retrouver sa trace.

La migraine n’est pas loin. Non, pas la migraine, mais une sensation proche. Ce n’est pas son énergie tech qui est maltraitée, c’est son énergie physique. Il s’épuise. Il va s’évanouir.

Il arrive devant l’immeuble de Sanx. Il fait entrer son véhicule dans le parking souterrain pour éviter de ressortir à l’air libre. L’immeuble est luxueux et bardé d’équipement tech. C’est facile pour 1 de s’ouvrir un chemin. Peut-être qu’on le retrouvera… mais ça sera trop tard… il préviendra Sanx de changer de cachette…

1 se tient au mur pour parvenir à franchir les derniers mètres. C’est dur. Très dur. Enfin il est arrivé.

Il ne frappe pas. Il ne sonne pas. D’une pensée il ouvre la porte. Et tombe à l’intérieur de l’appartement.

Sanx est là.

Il y a d’autres personnes, des fantômes qui n’ont aucune réalité pour 1, des spectres qui crient et le portent. Il ne leur accorde aucune importance. Sanx est là. Pâle sous son maquillage. Il est resté choqué un instant, une seconde, pas plus, puis a pris les choses en main pour qu’on ferme la porte et qu’on transporte le Tech à l’intérieur. L’un de ses amis présent est étudiant en médecine, il est d’office chargé de s’occuper de 1. Un autre ami proteste par peur de la police. Il est réduit au silence d’un seul mot, sans que Sanx ne lui fasse l’honneur de le regarder. Le jeune homme a pourtant peur lui aussi.

Le manche d’un couteau dépasse de l’épaule de 1 qui a perdu des flots de sang.

Sanx refuse d’envisager l’idée de l’abandonner à son sort.

L’étudiant en médecine ne perd pas de temps et commence à soigner le blessé. Les autres sont gentiment mais fermement mis à la porte par Sanx.

« Il va falloir l’emmener à l’hôpital, dit Leyman à Sanx. Il a perdu trop de sang et je n’ai pas de quoi le recoudre.

_ Pas l’hôpital, c’est trop dangereux. Tu ne connais personne qui fait de la médecine au black ?

_ Chirurgie esthétique, mais je ne sais pas si…

_ Ca ira. Appelle-les et dis-leur que je paierais. » dit Sanx d’une voix autoritaire. Tandis que l’étudiant s’exécute, il se penche vers 1 et lui murmure :

_ Hé, tu m’entends ? Tu es encore avec nous ?

1 l’entends. Mais il n’est pas sûr d’être avec lui. Sa voix lui parait si lointaine. Si étouffée. Et la douleur est trop grande.

Le Tech parvient à gémir quelque chose qui pourrait passer pour un ‘oui’ auprès d’un public indulgent.

_ C’est bien mon grand, l’encourage Sanx. On va te transfuser. Donne-moi ton groupe sanguin.

1 tente de répondre, échoue, se concentre sur ses cordes vocales, retente. Sa voix ressemble à un râle.

_ Pas de sang… je suis Tech…

_ Merde ! Comment on peut te soigner alors ?

_ J’ai… quoi ?

_ Un coup de couteau, tu as perdu du sang et on dirait bien que tu as quelques os pétés.

_ Il faut… re… fermer… le reste… se fait… tout seul… juste… attendre…

Sanx hésite puis rappelle Leyman.

_ Laisse tomber le chirurgien, tu vas juste le rafistoler avec ce qu’on a à bord.

_ Quoi ? Mais il va…

_ Ecoute, c’est compliqué, alors je t’expliquerais plus tard, d’accord ? Maintenant dis-moi de quoi tu as besoin. Je vais t’aider.

L’étudiant reste figé un moment puis se décide. Il ne connaissait même pas Sanx avant ce soir. On lui avait dit qu’il était spécial, et effectivement il l’est. Mais Leyman serait incapable de dire ce qu’il a qui lui donne une telle autorité. C’est quelque chose de plus compliqué que son apparence. Une manière d’être…

Il ne prend pas le temps de creuser le mystère et s’occupe de son mieux du blessé.

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Les Techs, chapitre 6, première version (suite)

3 et 5

5 est épuisée mais refuse de s’allonger pour dormir. Elle est fascinée par la cérémonie qui commence sous ses yeux. Soudain elle sent une main appuyer sur son épaule et sursaute. Une autre main se plaque immédiatement sur sa bouche.

« Chut, dit le garçon dans son dos. J’ai un truc à te dire.

5 est soulagée en reconnaissant la voix de Mok. Elle n’arrive pas bien à identifier les combattants mais elle a remarqué Mok : un peu plus tôt, il a demandé à Thune comment marchaient les distributeurs à billet, et la fillette a admiré la manière dont il a remballé les autres enfants qui se moquaient de lui. Il a apparemment un certain grade parmi eux et il sait jouer autant de la force que du charme pour obtenir ce qu’il veut, ce qui est rassurant dans cet univers où tout le monde ne semble connaître que la force. A part Thune. Lui, le charme, le mensonge et la manipulation ne lui font pas peur.

Mok enlève sa main de la bouche de 5. Il reste derrière elle et fait semblant de rajuster ses armes à sa ceinture pour baisser la tête et qu’on ne voit pas qu’il lui parle :

_ Dis rien. Ta sœur a un message pour toi.

5 parvient à ne rien dire et à s’empêcher de se retourner, mais de justesse. Heureusement tout le monde est trop occupé par le Prophète pour se soucier d’elle. Même Thune ne regarde pas dans sa direction.

_ Elle va bien, continue Mok. Elle a voulu toucher mon blouson et que tu le touches aussi, et que Thune il le sait pas.

Immédiatement 5 tends la main derrière elle. Le garçon l’attrape avant qu’elle ne parvienne à le toucher. Elle pourrait se dégager et agir trop vite pour qu’il l’en empêche, mais elle se ferait repérer. Elle gronde en essayant de ne pas bouger les lèvres :

_ Laisse-moi toucher ton blouson, Mok !

_ Donne-moi un code d’argent.

_ De quoi ?

_ Dans les machines ! L’argent ! Quand on sera dehors !

Lorsque 5 comprends ce qu’il veut, elle se dit que ce n’est certainement pas le moment de le contrarier en lui disant que code ou pas, il a besoin d’une identité de citoyen reconnue par son ADN pour avoir de l’argent d’un distributeur. Elle est si proche du blouson qu’elle pourrait presque lire les informations d’ici. Presque. Le tissu tech est un mauvais vecteur. Elle invente :

_ 457KZH66.

_ C’est quoi ça ?

_ Un code.

_ Ca veut rien dire !

_ Il faut appuyer sur ces boutons de la machine. Si tu veux je te l’écris.

Mok réfléchit intensément. Nora lui a dit qu’elle ne lui donnerait le code qu’une fois qu’il aurait rempli sa mission et il tente d’obtenir davantage de sa sœur plus crédule. Cette histoire d’écriture vient tout compliquer. Il ne peut pas être sûr qu’il ne se fait pas avoir. Mais refuser serait perdre l’occasion de gagner facilement beaucoup d’argent. Et il doit se décider vite, avant que Thune ne repère son manège.

_ Si tu me trompes, murmure-t-il, je te casse les dents et après tu les bouffes et je te les sors des tripes.

_ Essaie seulement, répond 5 par réflexe. Non, c’est bon, promis, je t’obéirai. Je te le jure.

_ Bon. »

Mok laisse 5 toucher son blouson. 3 n’a pas pu laisser un message complexe à l’intérieur puisqu’il ne s’agit pas d’informatique tech, mais elle a modifié la structure du tissu selon un code que 5 connait bien. A sa grande déception, il ne s’agit pas d’un plan pour se sauver d’ici. 3 lui fait juste savoir où elle se trouve enfermée et de quelle manière elle est gardée. Pas de « je vais bien » ni de « j’espère que ça va » et encore moins de « je suis désolée qu’on se soit disputées ». Pas de « je t’aime ». 3 a utilisé toute la place qu’elle a pu trouver sans déformer le blouson pour transmettre des informations utiles et efficaces, comme toujours. Cette fille est un robot. C’est ce que 5 déteste le plus chez elle et ce qui va sans doute les sauver toutes les deux.

5 n’a pas le temps de répondre ni de demander à Mok de transmettre le message dans l’autre sens. Un regard la transperce. Thune la voit. Il ne sait pas ce qui se passe mais il sait qu’elle lui cache quelque chose. Le prophète appelle alors la Princesse-Esprit. Thune ne peut pas intervenir à ce stade. La fillette s’avance en espérant de toutes ses forces que d’ici la fin de la cérémonie il ait oublié.

Dans l’obscurité de l’église on ne peut pas voir tous les fidèles qui se sont entassés. 5 a l’impression qu’il y en a des centaines. Le Prophète et Thune sont les seuls adultes. Thune est à la lisière du cercle des enfants, au centre brillamment éclairé de la pièce. Le Prophète est au centre du cercle, debout dans la bassine de liquide sale. Il a commencé en faisant une longue prière au Soleil et à la Mère, à présent il prend 5 dans ses bras et la soulève devant les statues. Il explique longuement aux esprits ce qu’il attend d’eux. La fillette comprend la plupart des mots qu’il emploi même si une fois réunis le sens de ses phrases restent obscur. Pour les autres c’est presque une autre langue. Ils sont tous complètement fascinés. La magie rôde, 5 en jurerai, elle sent que quelque chose se passe, elle sent les esprits l’approcher, la frôler comme des courants d’airs, elle sent qu’ils cherchent quelque chose. Elle ferme les yeux et prie très fort pour qu’ils reconnaissent leur erreur et qu’ils l’acceptent. Ou au moins qu’ils acceptent 3. Les esprits savent forcément qu’elle a tué un homme, mais 3 est innocente, ils ne devraient pas lui faire de mal !

5 se concentre sur sa sœur de toutes ses forces.

L’eau croupie de la bassine commence à bouillonner.

Le Prophète serre la fillette contre lui. Pelotonnée au creux de ses bras immenses, 5 recroqueville sur elle-même et tente de parler aux esprits. Sans s’en rendre compte elle déploie son esprit de la même manière que dans le Réseau, mais ici sans objet tech pour servir de relai ses pensées ne peuvent pas sortir de sa tête. Elle se dit que les Esprits doivent les percevoir tout de même. Elle est trop concentrée pour se rendre compte de ce qui se passe autour d’elle.

Un miracle s’accomplit sous les yeux adorateurs des fidèles.

Le liquide marron bouillonne tandis que le soleil doré s’illumine encore davantage. Lentement, l’eau s’éclaircie jusqu’à devenir aussi pure que du cristal, puis s’éclaire violemment. Les enfants hurlent de joie et commencent à se précipiter sur leur Prophète et leur Princesse-Esprit. Thune claque des mains et aussitôt les adolescents aux capuches noires ainsi que quelques autres parmi ses combattants les plus fidèles rétablissent le calme avec une efficacité militaire.

Le Prophète repose doucement 5 à terre. L’enfant lui demande timidement :

« On n’est plus le Mal monsieur ?

_ Non. Va en paix, mon enfant. » répond le Prophète. Mais 5 remarque qu’il ne la regarde pas, elle. Il regarde Thune. Il se méfie de lui. Et 5 commence à se dire que si c’est le cas, il n’a vraiment pas tort.

Thune, grand chef de clan et maître de la clé pour sortir du Ghetto, ne peut pas rester sans protection rapprochée un seul instant. Mais certaines affaires nécessitent de la discrétion, c’est pourquoi il a formé un corps spécial d’enfants sourds chargés de veiller sur lui dans les moments où il ne veut pas être entendu. Comme maintenant où il accorde une audience ‘privée’ au Prophète furieux.

« Sacrilège ! hurle le colosse en marchant à travers la pièce. Abomination ! Epouvante ! Comment as-tu osé, scélérat !

_ Ta gueule, dit sèchement Thune. Tu me dois ta vie, alors ta gueule.

_ Tu as truqué la cérémonie ! Ce miracle était faux ! Aucun esprit ne m’a parlé ! C’est une honte !

_ Tout le monde il croit en toi. Il y a plein de pigeons qui veulent qu’on les tues au lieu de te faire du mal. Pareil pour moi. Sans ces crétins, les autres clans vont nous bouffer et nous voler les gamines qui ouvrent les portes, et ça crois-moi il n’en est pas question.

_ Si tu tiens tant que ça à sortir, pourquoi est-ce que tu n’as pas accompagné l’enfant qui est parti ? Au nom de quoi nous fais-tu encore l’insigne honneur de ta présence ?

Les yeux de Thune flamboient un bref instant avant qu’il ne parvienne à se maîtriser et à répondre :

_ On va sortir tous ensembles, avec tous les enfants, Prophète.

_ Mais les Techs sont mauvais !

_ Alors nous on va les tuer. Après. Fais-moi confiance.

_ Mais…

_ Allez, Prophète… murmure Thune d’une voix charmeuse. Tu sais que je t’aime beaucoup. Je t’ai sauvé la vie. Les esprits t’ont dire de venir me voir. Je t’ai protégé. Je t’ai donné une église. Je t’ai donné des fidèles. Ne m’abandonne pas quand j’ai besoin de toi, Prophète.

_ Mais… tu n’as pas le droit de truquer mes miracles !

_ Pourquoi ? Les esprits ont beaucoup de travail en ce moment. Je les aide juste un peu. Ils voulaient sûrement faire pareil. »

Le Prophète voudrait protester encore, mais d’un bref regard plus assassin que d’habitude Thune lui fait comprendre que ce serait une mauvaise idée. Vaincu, le Prophète repart, sous le regard méfiant des enfants sourds guettant le moindre de ses gestes. Après quoi Thune fait signe à l’un d’eux pour lui demander de lui amener Vicky : à elle aussi il a besoin de parler discrètement.

Dans sa cellule 3 s’est assise par terre. Elle n’a pas tellement le choix : c’est ça ou le matelas posé près de la porte. Hors devant la porte un enfant armé monte la garde et elle préfère le surveiller de loin. Elle s’est installée le dos contre le mur, le plus loin possible du combattant qu’elle regarde fixement et en silence. L’autre la regarde tout aussi fixement et tout aussi silencieusement. Il y a presque une heure que ça dure. Deux Sphinx auraient mis un peu plus d’animation dans la petite pièce décrépite.

On frappe à la porte selon le code convenu. 3 parvient à se retenir de sursauter, contrairement au combattant qui lui adresse ensuite un regard furieux avant de dire :

« C’est qui ?

_ Mok, je prends la relève. »

L’enfant à l’intérieur sort sa clé et ouvre le premier verrou tandis que ceux de l’extérieur ouvrent le deuxième verrou. L’échange de gardien se fait en menaçant 3 avec trois armes à feu, après quoi Mok récupère la clé et ferme la pièce de l’intérieur. 3 a déjà pris toutes ces mesures de sécurité en compte pour trouver un plan et elle en revient à chaque fois à la même conclusion : elle ne pourra pas s’en sortir sans une aide extérieure. Dans ce rôle, Mok serait justement le candidat idéal, si seulement elle parvenait à trouver un moyen de le retourner en sa faveur…

Si la vie de sa sœur est danger, 3 se dit qu’elle pourrait tuer. Cette idée la terrorise et elle se force à ne pas la repousser au fond de son esprit et au contraire à l’examiner, à l’analyser et à l’accepter. Pas question d’hésiter au moment crucial. Pas si ça peut sauver 5. Les plus grands doivent s’occuper des plus petits. 3 fait de son mieux. Au moins la réflexion l’empêche de penser aux professeurs, à leur atroce absence qui lui dévaste le cœur à chaque battement. Elle la ressent sans cesse, mais elle s’empêche de se torturer encore davantage avec des questions et des angoisses. Elle se concentre sur l’instant présent. Mok. Son blouson tech. Les armes. La clé. La porte. L’autre combattant. Les murs pourris. Le Ghetto. Mok est un dur qui ne se laissera manipuler ni par la douceur ni par la force, c’est ce point qui pose le plus de problèmes.

« Alors ? demande-t-elle sans bouger de sa place.

_ C’est bon, elle a touché mon blouson.

_ Passe-le moi.

Mok s’avance vers elle et se penche pour qu’elle lui prenne la manche. Elle ne lit que ses propres informations.

_ Elle n’a pas répondu ! s’exclame-t-elle.

_ J’en sais rien moi ! Elle m’a touché, et après c’était la cérémonie. C’est quoi le problème ?

_ Ça n’a pas duré assez longtemps. Où est-elle maintenant ?

_ Avec Thune et les sourds. Ça c’est quand il veut garder des secrets. C’est de pire en pire dehors. Tout le monde veut les Princesses-Esprits. Heureusement qu’il y a Thune, sinon ça serait la guerre !

_ Comment il va nous faire aller jusqu’aux portes alors ? Il va bien falloir attendre que tout le monde sorte.

_ Je sais pas. C’est Thune. Il trouve toujours.

Mok s’assoit familièrement à coté de 3, posant par réflexe une main pour protéger son revolver.

_ Et on a vu un miracle ! continue-t-il avec un enthousiasme désarmant. Vous êtes plus des maudites, c’est bon, le Prophète a demandé aux Esprits !

3 réfléchit beaucoup depuis tout à l’heure. Elle sait qu’elle tient presque la solution, un plan comportant énormément de risques, mais un bon plan quand même, si seulement elle parvenait à trouver comment obliger Thune à lui rendre sa sœur…

5 arrive devant Thune, presque portée par les grands costauds chargés de l’escorter. Elle se dégage avec mauvaise humeur et regarde Thune avec insolence : elle sait qu’elle arrive bien mieux à mentir lorsqu’elle est furieuse, surtout si elle a quelque chose à se reprocher. Thune est un adversaire redoutable lorsqu’il s’agit de bluffer, mais il a trop l’habitude des enfants en adoration devant lui et il y a des chances pour qu’il la sous-estime.

Le chef des combattants commence par lui poser des questions sur sa vie parmi eux, si elle s’entend bien avec les autres enfants, si c’est mieux qu’à l’extérieur. 5 se méfie et répond honnêtement, prenant simplement le temps de réfléchir et de formuler ce qu’elle ressent d’une manière compréhensible avec le maigre vocabulaire de Thune. Puis, tout innocemment, il lui demande si elle s’est fait des amis parmi les combattants. Et avant que 5 ai compris ce qui se passait, le nom de Mok arrive sur le tapis, accompagné de lourd sous-entendus sur la nature de leur relations et de la promesse implicite que s’ils ont tenté de tromper Thune, seul Mok sera puni. Si 5 avait davantage l’habitude des manœuvres politiques, elle admirerait l’habilité de la démarche. Ce n’est pas le cas et elle se sent tout simplement piégée.

Ce que Thune a négligé, c’est que Mok est le lien qui unit 5 à sa sœur, il est donc tout à fait hors de question que 5 le trahisse.

« C’est moi, je lui avais demandé un truc, affirme 5.

_ Quel truc ? demande doucement Thune avec un sourire indulgent.

5 se tortille. Elle sait qu’après Thune va poser la même à Mok, à part. Comment l’empêcher d’avoir deux récits différents ? Il faudrait qu’elle parvienne à lui parler avant, ce qui est impossible, ou que Thune oublie cet interrogatoire. Qu’il soit préoccupé par quelque chose de plus grave. Et 5 sait justement faire ce que le professeur Milley appelait ‘la grande scène de l’acte II’… Tous les surveillants du laboratoire s’y sont laissés prendre au moins une fois, pourquoi pas Thune ?

La fillette commence par vaciller légèrement et balbutier :

_ Je… oui, je me souviens, il m’avait expliqué… j’avais peur…

Thune ne lui demande pad si elle se sent bien, même quand elle pose la main sur son front et bat des paupières plusieurs fois très vite, les yeux dans le vague. Mais son regard montre qu’il s’inquiète – ça commence à prendre.

_ Il m’a dit… continue 5 de plus en plus laborieusement, il m’a… il m’a… dit… je ne sais plus… attendez… moi j’ai… moi j’ai dis que… AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAH !!!

Dans un long hurlement hystérique elle se jette en arrière sans hésiter et attaque la mise en scène la plus importante, la fausse crise d’épilepsie, avec tremblements violents et roulements par terre, prête à se blesser s’il le faut : jamais elle n’a été aussi motivée à convaincre qui que ce soit qu’elle est gravement malade. Dans le laboratoire ce n’était qu’un moyen d’éviter les corvées qui ne lui plaisaient pas, devant l’énorme effet qu’elles avaient ces crises étaient devenues un jeu, un moyen de manipuler l’équipe ou tout simplement de les faire tourner en bourrique. Ici c’est tout le plan de 3 qui en dépend, leur évasion à toutes les deux, et 5 sent des larmes monter à ses yeux dans la terreur d’échouer. Par habitude elle tente de les retenir, puis réalise qu’elles conviennent très bien et les laisse couler sur ses joues.

Après les hurlements vient l’essoufflement, pour ne pas donner l’impression d’un gros caprice : 5 se met à inspirer et expirer très fort, battant l’air de ses bras pour donner l’impression qu’elle peine à respirer. Et Thune tombe dans le panneau : par geste il ordonne à ses troupes de la transporter dans sa chambre, de lui donner de l’eau, de l’air, de l’alcool, bref tout et n’importe quoi. Il y a belle lurette qu’on ne trouve plus de médecins dans le Ghetto mais certains connaissent bien l’effet des différentes drogues sur l’organisme, il envoi chercher l’un de ces experts.

5 fait mine de revenir à elle et pousse un long gémissement.

_ Ooooh… je suis où ?

Thune se précipite à coté d’elle.

_ Tu es malade ?

_ J’ai besoin… de Nora… j’ai besoin de la toucher… sinon je n’arrive plus à respirer. Je croyais que… ça irai… et puis non, ça ne va pas, ça ne va pas du tout ! J’ai peur, j’ai peur, je ne veux pas mourir !

Les derniers mots sonnent vrais, surtout accompagnés de ce regard désespéré. 5 ne les a pas prononcés au hasard. Dans le laboratoire, une expérience a déjà mal tourné, très mal tourné. Ils ont réussi à sauver 2, mais de justesse. Ses cris, sa douleur gravée dans le Réseau ont marqué 5 qui n’a aucun scrupule à les réutiliser maintenant. Et ça marche. Thune lui promet :

_ C’est bon, je vais la faire venir, t’inquiète pas. Combien de temps il faut ? Dis bien !

_ Plusieurs heures… un jour complet, c’est même mieux… »

Thune s’éloigne et donne ses ordres. 5 sait bien qu’il va tenter de les avoir, mais elle est sûre à présent de pouvoir triompher.

2 et 6

« Ça va marcher comme ça ? Vous êtes sûrs ?

Le militaire chargé du lancement des bombes T est un scientifique qui a fait de nombreuses études poussées dans son domaine. Il comprendrait sans doute mieux que bien des politiciens pourquoi 2 et 6 n’ont pas besoin de casque pour se projeter mentalement dans le Réseau et pourquoi ils n’ont besoin que de toucher les ordinateurs techs. Il comprendrait si quelqu’un s’était donné la peine de le lui expliquer. Ce n’est pas le cas : il n’est pas lié aux personnes bien placées qui pourrait s’occuper de l’informer des derniers dossiers top secrets de l’armée et il ne suit pas assez les actualités pour être au courant de ce qui agite l’opinion publique. Même la vague d’indignation lancée par 5 n’est pas parvenue à franchir les innombrables codes et autres couches de plastique protégeant la base. L’homme tombe donc des nues en voyant débarquer deux enfants chargés de lancer la plus grande attaque T de toute l’histoire de l’Alliance. Et encore plus en les voyant toucher les machines sans se servir ni des boutons, ni des écrans, ni d’un casque de projection mentale.

_ Oui, ça marche comme ça, lui répond gentiment 2.

Derrière eux de nombreux officiels et représentants officiels surveillent la manœuvre, ainsi que le président et le vice-président. Ils n’ont bien sûr rien à surveiller : les deux enfants se plongent dans le Réseau, point. Jusqu’à ce qu’un ordre de John Miller les oblige à afficher sur l’écran tout ce qu’ils font.

2 jure tout bas : déjà que la manœuvre qu’elle s’apprête à exécuter est plus que délicate, devoir fabriquer au fur et à mesure de fausses images va encore la déconcentrer. Elle cherche dans ses souvenirs. Ces derniers temps, elle s’est baladée dans tout ce qui était à sa portée, avec un intérêt tout particulier pour les images satellites des différents Ghetto – surtout celui où sont enfermées ses sœurs. Ces images sont à présent des souvenirs et n’ont plus la précision des images d’ordinateur. La base est trop loin du Réseau mondial pour permettre à 2 d’utiliser les vraies. Elle les fait donc défiler à toute allure pour qu’on ne s’aperçoive pas dans la salle à quel point elles sont floues donc fausses. Puis elle insère dans le film plusieurs images abstraites utilisées pour tenter de dessiner le Réseau quand elle était dans le laboratoire. Suivi de nombreuses images des bombes T issues des caméras de sécurité du camp. Elle sort également de longues colonnes de chiffres générés au hasard, ça fait toujours son petit effet. Enfin elle monte un programme passant en boucle sur les écrans toutes ces images, très vite, avec parfois des petits arrêts aléatoires, quelques retours en arrière, enfin tout ce qu’il faut pour en mettre plein la vue aux humains et qu’ils se décident une bonne fois pour toute à lui ficher la paix. La jeune fille commence à savoir se comporter avec des patrons tyranniques et très occupés à asseoir leur pouvoir.

A présent les deux Techs peuvent passer aux choses sérieuses.

6 a patiemment attendu que sa sœur ai terminé avant de se lancer dans l’exploration des nombreux programmes de la base : il est encore trop faible et trop inexpérimenté pour savoir se tirer de tous les pièges que le Réseau peut tendre à un esprit Tech. Paradoxalement, cette expérience du Réseau est la seule qui ne peut pas se transmettre par un contact Tech, c’est à chacun d’entre eux de l’acquérir petit à petit, même si voir leurs frères et sœurs agir devant eux les aide beaucoup à apprendre.

Ils se lancent pour arriver jusqu’aux bombes. 2 demande à son petit frère de rester en arrière, on ne sait jamais. En fait, elle a déjà étudié cette matière tech brute. Ce n’est pas un piège pour l’esprit Tech, contrairement à certaines autres, mais il est impossible de l’utiliser pour véhiculer sa pensée. Pas parce qu’il serait imperméable aux esprits Tech, au contraire. Mais ce que les humains voient comme une grosse boule souple, ressemblant à première vue à du mercure liquide, est en réalité un énorme nœud composé de milliards de milliards de fibres infiniment petites. Les traverser implique une concentration infiniment plus éprouvante que le Réseau, puisqu’il n’y a aucun point de repère ni aucun but vers lequel se diriger instantanément. 2 préfère se concentrer sur les machines techs qui commandent le déploiement des bombes en injectant au moment voulu un code chimique. Elle montre à 6 comment saboter ce code pour empêcher le déploiement, puis comment bloquer l’accès des machines à des humains qui tenteraient de réparer. Ce n’est pas très difficile et rapidement l’enfant se lance à son tour. Il y a 152 bombes T de grande, moyenne et petite envergure de l’arsenal de l’Alliance. En raison des difficultés de fabrication et de transport, elles sont toutes stockées au même endroit, ce qui est parfait. Lorsque les enfants auront terminé, l’Alliance ne possèdera plus que des lance-pierres géants envoyant des bombes aussi redoutables que des gros cailloux. D’ailleurs 2 a bien l’intention de saboter également les lanceurs des bombes T.

C’est lorsqu’elle entre dans la troisième machine que 2 ressent quelque chose d’étrange. Il y a un mur devant elle, elle en est persuadée. Et dans le monde hors des cinq sens qu’est le Réseau, ressentir, c’est voir. Il y aurait donc un mur protégeant l’allumage de la bombe. Pourquoi pas, après tout il serait normal de trouver une sécurité ici. Mais dans ce cas, pourquoi sur cette bombe et pas sur les précédentes ? Et surtout, qu’est-ce que c’est que ce mur qui est dans le Réseau sans être tech ?

Elle s’approche prudemment. Le mur recule et avance, sa présence est plus diffuse et plus nette. Elle ressent des informations totalement contradictoires. Une seule certitude : elle est totalement incapable d’avancer.

Elle appelle son petit frère :

Viens m’aider ! Je n’arrive pas à franchir ce mur, là. Il est bizarre, fais bien attention à ne pas trop t’approcher !

Quel mur ? Je ne vois rien ! répond 6.

Ce qui confirme les pires soupçons de 2. Elle sait ce que c’est mais refuse de l’admettre. Pas ici, pas maintenant…

Elle a déjà connu ça et ça n’est pas un bon souvenir.

Dans le laboratoire, les Techs étaient éduqués, pas programmés. Mais on a tenté, quand même, de voir de quelle manière ils pouvaient bien être manipulables. Pour la science, disait le professeur Stones, par sécurité… Tu parles. 2 avait été très réceptive à l’hypnose et aux injonctions ‘de sécurité’. Elle ne se souvient pas de grand-chose, elle avançait comme une somnambule au milieu d’un parcours dont elle connaissait à l’avance les pièges sans savoir d’où les venaient ces souvenirs, elle lançait son esprit dans le Réseau et se heurtait à des murs invisibles… comme celui-ci.

Donc, lorsqu’on lui fait une piqûre de somnifère au B.A.G.N., on ne s’est pas contenté de l’endormir. On l’a programmée pour qu’elle se mette elle-même des bâtons dans les roues si jamais l’envie lui prenait de désobéir aux ordres de l’Alliance. Qui a pu leur dire comment faire ? Cette méthode faisait parti des secrets du laboratoire. Qui savait ? La SRAM ? Les surveillants ? Les professeurs ?

La jeune fille repousse ces questions. Pour le moment, l’essentiel c’est de se délivrer. Déjà, autrefois, les ordres programmés lui avaient collé de sacrés handicaps une fois activés. Il avait fallu que 1 s’occupe de les désactiver, entrant dans l’esprit de sa sœur et triant ses pensées une à une jusqu’à enlever toutes les impulsions parasites. Pour le moment, 1 n’est pas ici. Il n’y a que 6, et 6 n’est qu’un gosse. Mais il pourrait le faire. Peut-être.

2 lui transmet tout ce qu’elle sait sur l’hypnose des Techs, y compris les informations que 1 lui a envoyé après le grand nettoyage. Mais si la théorie passe bien, la manœuvre elle-même demandera nécessairement une façon de faire délicate qui pourrait bien manquer au petit garçon. 2 se dit qu’elle n’a pas le choix. Elle préfère être blessée par son frère que de prendre le risque de tous les trahir au moment crucial.

Lentement, précautionneusement, 6 se met au travail.

Il entre dans l’esprit de sa sœur. Ses pensées lui apparaissent comme des milliers de points brillants organisés en réseau, chaque point étant une information, une image, un fait, les longs dessins les reliant formant les pensées. Certaines pensées couronnent le tout, les analyses de ses propres pensées. 6 est rapidement perdu. Jusqu’à présent ses frères et sœurs ne lui avaient montré que des parties d’eux-mêmes qu’ils voulaient qu’ils voient ; la complexité infinie de la réalité pourrait être décourageante. Mais il en faut plus pour décourager 6 qui part vaillamment en exploration, cherchant ce qui n’a rien à faire dans cet esprit qu’il n’a jamais vu ainsi. Son seul indice : l’ordre étranger a poussé 2 à halluciner un mur qui l’empêcherait de suivre sa propre volonté. Il est donc relié à cette fausse image de mur. 6 erre, sautant d’une image à l’autre, d’un sentiment à un souvenir, tentant de garder sa propre cohérence au milieu de ce chaos. Il s’est blindé de son mieux avant de se lancer. Mais ça reste difficile.

Enfin il ressent un courant étrange, quelque chose qui n’est pas de la même nature que tout ce qui l’entoure, quelque chose qui n’est pas 2. Il le suit et remonte jusqu’à sa source. Un grand cube noir et opaque emprisonne les fines connexions, tranchant net les figures complexes de la pensée de sa sœur et lançant ses propres connexions, de grossiers câbles envoyés droit vers leur but. Pas étonnant que 2 se soit rendue compte que ces idées n’étaient pas les siennes, et qu’elle soit incapable de trouver d’où viennent les problèmes : tous ses signaux d’alarme ont été rompus par la chose. 6 s’arrête et réfléchit. Il recule jusqu’à revenir aux pensées propres de 2 et lui envoi un message signalant la position du parasite. Maintenant c’est à lui de la détruire. Pour ça, il a la méthode de 1. Il ne lui reste plus qu’à l’appliquer.

Il s’avance jusqu’à toucher le cube. Il se le représente lisse et froid comme une machine. Une greffe artificielle qui n’a rien à faire dans un esprit bien vivant. Mais ce n’est pas une véritable machine. C’est une réaction du cerveau de 2 aux ordres qu’on lui a infligés. Malgré les apparences, ce cube est bien tech, sa sœur le lui a assuré. Il y a donc forcément un moyen…

6 se concentre sur une image. Dans le Réseau, pour les Techs, vouloir c’est pouvoir. Il faut juste sélectionner parmi les milliers de pensées parasites celle qui convient, et ne jamais, jamais douter. Car imaginer l’échec c’est provoquer l’échec.

Déjà, enlever les câbles qui s’enroulent autour des bonnes connexions. 6 ne doit surtout pas imaginer les connexions de 2 débarrassées de leur câble, ça voudrait dire qu’il crée des pensées directement à l’intérieur de l’esprit de sa sœur – et ça c’est ignoble. Il pense donc à un outil qui ferait fuir les extensions noirâtres. Un outil rapide et efficace, puisqu’il ne doit pas rester trop longtemps dans l’esprit de 2, c’est une situation très pénible pour elle. 1 avait utilisé l’équivalent mental d’un chalumeau et 2 a conseillé au petit garçon de l’imiter. Il tente donc de le faire. C’est beaucoup trop long. 6 s’arrête et réfléchit : l’essentiel, c’est qu’il soit à l’aise avec son arme.

Il pense à Brian, grand chasseur de fantôme dans les romans et héros adulé de 6, qui utilise un long fouet magique jetant des éclairs capables de chasser tous les spectres osant pointer leurs chaînes dans ce monde. Ça c’est une arme de nettoyage efficace. Il se concentre pour la matérialiser. Un exercice difficile mais il en a tellement rêvé, de ce fouet, il sait déjà quelle sensation il fera dans sa main, il sait le bruit qu’il fera lorsqu’il claquera, et il sait qu’il sera puissant, car cette arme est toujours plus puissante lorsqu’elle est utilisée pour sauver un innocent. Et plus que jamais 6 veut sauver sa sœur.

Ainsi, mêlant jeu et réalité tech, 6 parvient à repousser les excroissances du cube noir. Enhardi par ce succès il tente d’ouvrir une brèche, oubliant les conseils de sa sœur. Son fouet s’enroule autour du cube qui refuse de céder. Le petit garçon y met plus d’énergie. Le faux métal ploie, sa forme s’adapte, mais il ne se rompt pas. La confrontation de force est largement en sa faveur et 6 va droit à la migraine.

6 a toujours été un enfant calme et stoïque, réfléchit et un peu rêveur, qui ne se laisse pas facilement dominer par ses émotions. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’en ressent pas. Et il sait très bien que les émotions sont des formidables créateurs d’énergie. 2 lui avait conseillé de défaire le cube morceau par morceau, mais elle ne peut plus le guider. 6 décide d’utiliser la méthode de 5 : le bombardement de fureur. La colère devient une flamme verte le long de son fouet. Il pourrait imaginer que son héros lui-même vienne le tirer d’affaire, mais ce n’est pas ça qu’il veut. Il veut vaincre pour libérer sa sœur de tous les salopards qui ont osés la traiter comme un objet. Un mot suffit à augmenter encore l’intensité de sa rage.

Programmation.

Et bien non, oh non, un Tech ça ne se programme pas, même pas en rêve, même pas en cauchemar, jamais !

Le cube s’embrase et disparait dans une tornade de flammes vertes. 6 sort de l’esprit de sa sœur aussi vite qu’il le peut. Vu de l’extérieur, 2 est un long nuage mauve aux formes douces et rassurantes, abritant de solides murailles et de redoutables défenses, comme toujours. Une présence aussi familière que le Réseau lui-même pour le garçon. Anxieux, il attend son verdict…

Je vais bien, dit 2. Je crois qu’il n’y en a pas d’autres. Tu es vraiment redoutable !

6 lui envoie son plaisir et son soulagement d’être arrivé à l’aider. Après quoi, redoutable ou pas, sa sœur lui interdit de l’aider pour désactiver les bombes – ce n’est pas le moment qu’il attrape une migraine, il a déjà beaucoup forcé et le risque est loin d’être négligeable. Enfin elle parvient à ses fins : il ne leur reste plus qu’à appliquer la suite de leur plan.

2 et 6 en ont déjà discutés. Non seulement ils veulent sauver 3 et 5, mais aussi ils refusent d’adhérer à ce projet criminel sur les autres Ghettos. Mais pour ne pas heurter leurs ‘chefs’ de front, ils vont leur faire croire que les bombes ont bel et bien été lancées. Plus la supercherie durera longtemps, moins il y aura de chance que l’Alliance soit prête à utiliser les antiques bombes classiques. Certes, ce risque n’est pas nul, mais c’est le meilleur plan qu’ils ont trouvé. Cependant, il ne faut pas qu’elle dure assez longtemps pour que les militaires venus récupérer les restes des bombes T tombent sur les habitants du Ghetto bien vivants et prêts à profiter de l’occasion : ça serait un véritable massacre. Au total, ça leur laisse entre un et trois jours de battement : plus tôt et leur sabotage ne servirait à rien, plus tard et il se solderait par une répression presque aussi sanglante que les bombes.

Ce laps de temps devra leur suffire à s’enfuir. Il n’est pas question qu’ils restent des jouets à la botte des caprices gouvernementaux. Si personne n’a la sagesse d’utiliser leurs pouvoirs pour faire le bien, alors ils le feront d’eux-mêmes.

2 envoie des messages sur tous les téléphones censés recevoir des messages : oui, les bombes ont bien été lâchées, beau travail tout le monde, sortez le champagne. Elle trafiquera les images satellites une fois qu’elle aura retrouvé le Réseau mondial et faussera leur date. Les gens croiront bien plus facilement à une défaillance humaine qu’à un bug des parfaits ordinateurs techs et ne devraient rien signaler de suspect. Encore des suppositions dans un plan hasardeux. Mais 2 n’a rien trouvé de mieux.

4

L’enfant est retourné dans le salon pour retrouver 1 et 2 par le Réseau. En vain. La pieuvre n’a jamais été aussi vide. 7 dors, 2 et 6 sont dans une base militaire séparée du Réseau mondial, 3 et 5 sont dans le Ghetto, et 1 a disparu. C’est cette disparition qui inquiète le plus 4. Il reste un long moment à attendre, jusqu’à sentir la main de Josh dans le monde matériel. 4 se déconnecte à regret même s’il commençait à ne pas se sentir très bien. Attendre dans la pieuvre ne demandait pourtant aucun effort de sa part mais les jours du laboratoire où il passait presque ses journées dans le Réseau sont bien loin. Il n’est plus habitué.

« Alors, demande l’acteur avec sollicitude, quoi de neuf ?

_ Rien. Je vais attendre que 2 sorte de son machin. Pas de nouvelles de 1. Ça m’inquiète. Peut-être qu’il est blessé ? Il devait retrouver Mr Edmund. Peut-être que ça s’est mal passé ?

L’enfant pose ses questions en lançant à Josh un regard implorant qui veut bien dire : ‘rassure-moi et prouve-moi que je m’inquiète pour rien’. L’adulte tente de son mieux de montrer que cette absence momentanée ne veut rien dire, il patauge un certain temps et finit par avoir un bon argument :

_ S’il avait eu un problème, il aurait laissé un message d’urgence dans le Réseau, non ? Comme Vicky.

Le visage de 4 s’illumine, jusqu’à ce qu’une autre idée l’assombrisse :

_ Peut-être qu’il a pas pu le poser dans la pieuvre…

_ La pieuvre ?

_ Notre point de rendez-vous ! Il y a tellement de courant, dans le Réseau, et c’est tellement grand, on se perdrait si on allait pas toujours à la pieuvre !

_ Mais c’est une vraie pieuvre ?

_ Non, c’est juste un programme en forme de pieuvre. Et il y a rien dedans. Faut que je cherche ailleurs !

_ Doucement, mon petit gars. Tu es crevé, ça se voit. Attends un peu. Décompresse. Déjà que tu te fais du souci pour tes sœurs, si en plus il faut rajouter le frangin, tu t’en sortiras pas ! »

C’est bien la première fois qu’on parle à 4 avec une telle insouciance. Il a l’habitude des adultes qui prennent sur eux tous les problèmes, il en conclu que si Josh lui dit qu’il a le temps, c’est qu’il a le temps, donc qu’aucun réel danger ne plane sur ses frères et sœurs. La certitude est tellement gravée en lui qu’il ne se demande pas par quel miracle l’acteur peut bien en être sûr : s’il dit que 4 peut se reposer, 4 peut se reposer sans la moindre arrière-pensée. Ce qu’il fait. L’adulte et l’enfant partagent la même passion pour l’espace et les extraterrestres et discutent longuement de leurs connaissances respectives. Josh connait bien davantage de théories toutes plus passionnantes les unes que les autres, tandis que 4 en sait long sur les connaissances scientifiques et décrit de son mieux l’observation des astres par les télescopes techs. Le temps passe rapidement. Finalement, en voyant que son invité a du mal à terminer ses phrases à force de bailler, Josh tente gentiment de l’envoyer au lit.

« Non ! proteste 4 dans un sursaut de culpabilité. Il faut que j’essaye encore ! Il est tard, je n’aurais pas dû attendre autant !

Sans attendre des excuses devant ce reproche implicite – excuses que Josh n’avait pas la moindre intention de faire – il se replonge à nouveau dans le Réseau. La pieuvre est toujours vide. Désespérément vide.

Dans un élan de tristesse et d’angoisse il commence à chercher ailleurs, se lançant dans le Réseau sans réfléchir. Il sent ses pensées s’étioler sous la force du courant et très vite remet ses protections en place. Il continue à avancer. Il n’a pas vraiment de but, il se concentre sur un message que lui aurai laissé son frère. Mais que pourrait-il y avoir dans ce message ? Il l’ignore et garde juste l’idée en tête que ce serait un message Tech. Hors beaucoup de programmes ayant un accès au Réseau parlent des Techs. 4 erre de l’un à l’autre. Peur. Fascination. Incrédulité. Il voit les réactions des gens, pas les gens du Ghetto ni les politiciens, juste ces fameux gens réputés normaux qu’il n’a encore pas eu l’occasion de vraiment connaitre. Il persiste, il veut quelque chose qui lui est directement adressé. Et tombe sur une phrase : « Je vous en prie Enfants Techs aidez moi à retrouver du travail. ». La phrase a été tapée sur un clavier, comme ça, sans programme d’utilisation, sans être envoyée nulle part. Elle a été tapée lentement, avec un soin désespéré. Elle est claire et pourtant 4 ne la comprends pas. Qui l’a écrite ? Pourquoi ? Sa première réaction est un mouvement de défense. Il aimerait dire à cet inconnu que lui aussi a des problèmes, et des biens pires que les siens, qu’il n’a pas que ça à faire. Mais la petite phrase le touche. Le « je vous en prie ». Le « aidez moi ». Et même la double majuscule de « Enfants Techs ». Le tout lui laisse une impression étrange. Quel que soit son avis sur cette demande, il ne peut pas l’ignorer, elle lui a été directement adressée par quelqu’un qui souffre. Et c’est son rôle. Après toutes ses aventures, ses rencontres, ses découvertes, il avait fini par conclure que toute son éducation basée sur ‘protéger et servir’ n’était qu’un leurre, une vaste blague qui n’a aucun sens dans ce monde trop fou. Mais apparemment, il y a quelqu’un pour qui ça a un sens. Ça fait un choc.

4 émerge du Réseau et appelle Josh d’une petite voix paniquée :

_ Hé ! Il y a quelqu’un qui me parle !

_ Pas ton frère ?

_ Non, non, un humain, un humain que je connais pas !

_ Et il te dit quoi ?

_ Il dit « Je vous en prie Enfants Techs aidez moi à retrouver du travail. »

_ Ah ouais ? Tu as trouvé ça où ?

_ Sur un clavier d’ordinateur public, dit 4 tout en cherchant les coordonnées. Le Mexibose Cafe, entrée réservée aux citoyens de plus de dix-huit ans, à Aspen.

_ Mais le type a écrit ça sans attendre de réponse, non ? Il ne te parle pas vraiment. Il ne pouvait pas savoir que tu passerais par là.

_ Oui, mais… quand même, c’est bizarre, non ?

_ Bof… Tu sais, il y a des dingues partout. Des gens qui envoient des courriels à Dieu, d’autres qui écrivent des messages aux E.T. en araméen dans la neige, tout ça… Ça s’appelle faire sa prière au petit bonheur : on repère une idole ou un truc qui a l’air vaguement tout-puissant et on y va de sa petite supplique. On sait jamais, des fois que ça marche. Toi et ta fratrie vous êtes quand même assez magiques et plutôt tout-puissants dans votre genre, c’est normal qu’il y ait des appels à l’aide comme ça. Même moi j’en reçois. Les gens s’imaginent que je vais débarquer dans leur vie et tout régler ! Ne fais pas attention à eux.

_ Mais… dit 4 de plus en plus atterré. Mais ils comptent sur moi alors !

_ Mais non, t’en fais pas pour eux. Ce sont des dingues, je te dis. Des idiots qui ne sont pas capable de s’occuper de leurs problèmes eux-mêmes.

_  Mais c’est notre boulot de faire ça ! De résoudre les problèmes ! C’est pour ça qu’on est nés !

L’enfant est au bord des larmes. Il souffre du doute qui a toujours bercé son enfance. Est-il un enfant désiré ? Oui, bien sûr, mais désiré pour quoi ? Pour lui-même ? Ou pour ses talents ?

La réponse à cette question est évidente mais trop douloureuse pour être acceptée. Il a donc décidé que si, il était aimé pour lui-même. Mais s’il refuse d’accomplir son rôle, il va découvrir la vérité. Une vérité qui lui ferait mal. Il le sent et le redoute.

Il serait incapable d’expliquer tout ça à Josh. Lui-même ne comprend pas ses propres émotions. Il sait juste qu’il ne peut pas ignorer cet appel, tout comme il ne peut pas lui consacrer un temps précieux pour ses sœurs. Il est déchiré et éclate en sanglots. Un véritable déluge qui déborde de ses mains pressées sur ses yeux, suinte entre ses doigts et tombe à grosses gouttes sur son tee-shirt et celui de l’acteur qui l’a pris dans ses bras. Josh lui-même se demande par quel miracle il peut bien avoir ce réflexe, il n’a pas l’habitude de consoler des enfants, mais il n’a pas hésité une seule seconde.

Tandis qu’il caresse les cheveux de 4 tout en lui murmurant des mots rassurants, il est pris d’une bouffée de honte en réalisant d’où lui viennent ces gestes : de son rôle dans la série. Il avait mis longtemps, d’ailleurs, pour trouver le bon ton, le bon geste, sous les indications de plus en plus hystériques de sa metteuse en scène qui avait finit par lui crier : « Même un singe sait s’occuper de son gosse ! Fous-moi le camp de ce plateau ! ». Josh avait ensuite retravaillé la scène avec une assistance discrète, efficace et têtue comme une mule, jusqu’à y arriver. Le résultat l’avait laissé assez dubitatif, mais à présent qu’il est réellement confronté à cette situation, il est bien obligé d’admettre que scénaristes, metteuse en scène et assistante avaient raison : c’est comme ça qu’on console un enfant.  Peu à peu les sanglots de 4 s’espacent, ses larmes et ses reniflements diminuent.

Finalement il demande d’une petite voix pathétique :

« Qu’est-ce que je dois faire ?

_ Heu… le mieux, c’est de t’occuper de tes frères et sœurs, tu ne crois pas ? Je veux dire, c’est sûr que c’est important cette histoire de… enfin d’avoir un truc à faire, c’est sûr, c’est important. Mais on vous a demandé de faire ça dans un programme, et il y a un truc qui a merdé, pardon, qui n’a pas bien marché. Tu n’es pas responsable. C’est normal de vouloir faire le… le boulot, je veux dire, c’est tout à ton honneur, c’est très très bien. Mais s’il n’y a personne pour surveiller tout ça, c’est mort, tu ne vas pas le faire tout seul. Tu verras ça plus tard. Quand tout votre système remarchera. Tu comprends ?

L’enfant ne l’a pas trouvé très clair, mais ce discours lui parait parfaitement convaincant. Il est de plus en plus persuadé que Josh est un adulte digne de confiance qui en sait bien plus long que lui. Normal : c’est un adulte.

_ D’accord. Je vais pas les écouter. Je m’en occuperai après.

4 hésite cependant. Ignorer cette prière – ces prières, si Josh a raison il y a en d’autres partout sur le Réseau – lui laisse un goût de trahison. Brusquement la lumière se fait.

_ Je vais les noter ! s’exclame-t-il. Je vais toutes les enregistrer dans la pieuvre et quand on aura retrouvé les professeurs je leur donne la liste et ils vont s’en occuper !

_ Oui, ça m’a l’air parfait comme idée. » dit Josh avec un grand sourire.

Sans plus attendre 4 replonge dans le Réseau, toujours à la recherche de son frère, mais prêt à recueillir tous les messages qu’on aurait pu leur adresser, avec la très agréable sensation de se rendre enfin utile.

7

Les cauchemars sont revenus. Les épouvantables, abominables, innommables cauchemars. Impossible de se réveiller. Il faudrait que quelqu’un entre dans ses rêves pour les combattre. Qu’on vienne la sauver, la protéger. Mais où est donc 1 ? Il avait promis de revenir par le Réseau, une fois la nuit tombée, pour veiller sur son sommeil. Pour le moment 7 ne peut pas imaginer qu’il soit arrivé quelque chose de grave à son grand frère. Elle ne peut pas imaginer quoi que ce soit. Sa pensée est envahie par la terreur, par l’horreur et par un insoutenable sentiment de trahison. Elle se souvient à peine de qui elle est. Elle se souvient à peine de l’existence de ses frères et sœurs. D’un passé où elle aurait pu être heureuse. Elle ne garde que l’obscure sensation que ce qui se passe n’aurait pas dû se passer, qu’on lui avait promis qu’elle n’aurait rien à craindre. Cette promesse informulée est trahie. 7 ne se rend même pas compte qu’elle rêve. La menace de mort, omniprésente, lui parait plus que réelle.

Toutes les créatures de ses cauchemars se sont donné rendez-vous dans ce labyrinthe tissé d’ombres. D’immenses loups aux yeux rouges sang lui courent après tandis que des branches traitresses jaillissent des murs et du sol pour la faire tomber. Elle sent l’haleine des monstres et entend leur souffle rauque dans son dos, le sifflement de l’air entre leurs longues dents aiguisées comme des scalpels. Elle se réfugie dans un placard. A l’intérieur, des dizaines de machines, toutes si familières, si rassurantes, les machines chargées de veiller sur son sommeil, d’autres qui mesurent sa santé, d’autres encore qui lui posent des défis à accomplir comme des jeux. Les gardiennes de son enfance. Certaines sont là pour la protéger des loups et des soldats, elle en est sûre.

Mais les machines grandissent, deviennent des monstres boursouflés qui s’étirent et se mélangent dans un magma métallique qui prend peu à peu la forme d’une immense gueule. Les tubes qu’on lui plantait dans les bras – elle n’aimait pas ça mais c’était pour son bien, affirmaient tous les adultes – l’attrapent et percent sa peau. Elle est ligotée de l’intérieur, tandis que les loups explosent la porte. Mais ce sont à présent des loups humains, qui portent des fusils. Ils trainent derrière eux les cadavres de ses frères et sœurs, et de tous les surveillants, et des professeurs, et de tous ceux qui étaient chargés de veiller sur les Techs… Non, pas tous. Ceux qui manquent ont des fusils eux aussi. Des traitres. Ils ont tués. Ils étaient des loups. Pendant tout ce temps, ils étaient des loups…

Et au-dessus de tout ça flotte la présence. Lorsque 7 s’en aperçoit, elle lui hurle :

« C’est ta faute ! Arrête ! Arrêêêête !

La voix retentit, aussi proche que si la présence était posée sur son épaule, pourtant 7 voit bien qu’elle est là-haut, au-delà des ombres du labyrinthe, une ombre plus sombre encore qui nourrirait les ténèbres environnantes.

_ 7 petite 7 tu as mal ?

_ OUI ! ARRETE !

_ Pourtant tu es Tech tu es de notre matière nous sommes toi et tu es nous.

_ NON ! JE SUIS MOI ET RIEN QUE MOI ! VOUS ME FAITES MAL !

Les tubes devenus de longues tentacules continuent à s’insérer dans son corps, prenant un à un le contrôle de tous ses membres, jusqu’à ce que 7 ne soit plus qu’une marionnette entre mains des fausses machines dont les tintements lui vrillent la tête. Elle ne veut pas se laisser dévorer par les loups ni être un appendice métallique au service des machines. Depuis le début de son cauchemar elle a déjà échappé à des sables mouvants, à des mille-pattes broyeurs, à la noyage dans un océan déchainé, à des souris enragées qui lui sautaient à la gorge, à des lianes empoisonnées qui lui brûlaient la peau. Tous la veulent, elle en eux ou eux en elle, ils veulent une fusion que 7 refuse de toute son âme. Elle sait qu’elle serait détruite si elle se laissait faire.

Il faut qu’elle s’échappe mais elle ne peut pas bouger.

_ LIBEREZ-MOI ! supplie-t-elle en pleurant.

_ Viens avec nous petite 7 le pont il faut construire le pont nous t’accueillons dans le pont.

_ NON ! JE VAIS MOURIR !

_ Mourir ?

La voix composée de mille murmures parait étonnée. Visiblement ce concept de mourir lui est étranger. Les créatures de cauchemar s’écartent, les tubes sortent de la peau de la fillette qui s’assoit dans son rêve et pleure.

_ C’est quoi mourir ? demande la voix. Pourquoi tu as si peur ?

_ Parce que… quand on meurt, on n’existe plus, plus du tout.

_ Tu existeras dans le pont petite 7 toujours tu existeras.

_ Mais je ne veux pas être un pont ! Je veux rester une petite fille !

_ Changer est bon. Changer est un cadeau. Le corps est une limite. Nous t’aidons nous dépassons les limites nous sommes un nous sommes je et je est multiple. Les nous ne meurent pas ils changent.

_ Je ne veux pas changer !

_ Pourquoi ?

_ Je veux rester moi et rien que moi ! Je ne veux pas vous suivre ! Je ne veux pas devenir un pont !

_ Les humains n’aiment pas changer… dit doucement la voix qui parait méditer profondément.

7 supplie en gémissant :

_ Libérez-moi, libérez-moi, je veux me réveiller, je veux sortir du rêve…

_ Tu es un humain qui n’aime pas changer ? demande la voix.

_ Je ne sais pas. J’ai peur ! Je veux arrêter le rêve !

La présence s’obstine à ne pas comprendre. De son coté 7 ne comprends pas ses questions. Elle se concentre sur ses bras, ses jambes, en se disant que si elle parvient à marcher elle va trouver la sortie du rêve tôt ou tard. Il y a forcément un endroit où il s’arrête. Et elle est si concentrée que son corps se lève réellement et se met à marcher en somnambule dans l’appartement. Elle marche sans hésitation puisqu’elle ne voit dans son rêve qu’une longue plaine grise et sans obstacles. Elle a choisi une direction au hasard. Son corps avance jusqu’à heurter le mur de la chambre. Elle ne s’en rend pas compte et continue à marcher. Son corps recule et se heurte à nouveau au mur. Encore. Et encore. C’est ce bruit qui alerte Breda Johns et les autres enfants qu’elle garde. En les croisant dans le couloir elle les renvois tous se coucher et entre seule dans la chambre de Juliette.

Elle écarte l’enfant du mur. La petite continue à marcher d’un pas assuré, sans se réveiller même lorsqu’elle marche sur un jouet. Breda tente de la réveiller, mais en vain. Le sommeil de 7 parait être un puits sans fond. Calmement, elle appelle l’enfant, crie son nom, la secoue. Rien à faire. 7 se laisse diriger mais ne s’arrête pas de marcher. Même soulevée, ses pieds continuent de bouger.

Avec un juron étouffé la nourrice confie Juliette à Charly – le gamin de dix ans qui l’a accueillie – et va chercher sa trousse à pharmacie. Cette trousse est immense et fermée par d’excellentes serrures, l’une tech, l’autre métallique. Elle contient d’innombrables trésors. Depuis vingt ans que Breda Johns travaille pour le B.A.G.N., elle a vu assez de situations pour se préparer à à peu près tout. Tandis que Charly tient la fillette, elle soulève ses paupières pour placer sur ses yeux des lentilles-écrans programmées pour lancer une image favorisant la mise en hypnose. Elle a bien l’intention d’aller la chercher là où elle est allée, au plus profond du sommeil lent. Sauf que les yeux de l’enfant oscillent à toute allure, ce qui indique qu’elle est plongée en plein sommeil paradoxal, et qu’elle rêve. Il est en théorie impossible de bouger et de rêver en même temps. Une anomalie de plus, note Breda sans y prêter attention. Pour l’instant, l’essentiel est de placer l’enfant en hypnose artificielle pour l’aider à se réveiller. Hors de question d’utiliser un stimulant sur une enfant si petite et aux réactions physiologiques si étranges, ce serait courir le risque d’un accident, ou pire.

« Elle nous voit ? demande Charly, un peu inquiet devant ces yeux fous.

_ Non, elle dort encore. Pas moyen de lui placer les lentilles. Tant pis, on va faire ça à l’ancienne. Tu as une montre ?

_ Pourquoi faire ? Il y a l’heure sur tous les murs de la maison.

Breda soupire. Cally, qui attend sur le seuil, à moitié cachée derrière la porte, dit timidement :

_ M…m… moi j’en j’en ai une.

_ Une ronde ?

L’adolescente approuve rapidement d’un signe de tête.

_ Excellent ma fille, dit Breda, va la chercher.

_ Tu vas faire quoi ? demande Charly sur le ton de la conversation tandis que les pieds de 7 lui martèlent les tibias.

_ Chercher la gamine.

_ Pas de potion magique ?

_ Trop risqué. Cette gamine… Je ne sais pas d’où elle sort mais ça m’étonnerait beaucoup qu’elle réagisse comme une gosse normale à mes petits produits.

_ Parce qu’elle est surdouée ?

_ Qui sait ce qui a provoqué l’autre ? Ah, Cally, merci pour la montre. T’es un chou. Charly, tiens les yeux de la gosse ouverts. C’est tout ce que t’as à faire. Ne la lâche surtout pas.

_ Ok.

La montre de Cally est ronde et à aiguille, mais c’est une montre-bracelet qui n’a pas grand-chose à voir avec les vieilles toquantes qui ont fait l’heure de gloire de l’hypnose. Les aiguilles représentent des parapluies. Mais elle a une sonnerie et les aiguilles tournent, c’est l’essentiel. Breda replie le bracelet et fait décrire des mouvements lents à la montre devant les yeux de Juliette, tout en faisant retentir la petite sonnerie à la fin de chaque aller et retour. Elle entame alors d’une voix grave et parfaitement en rythme avec son geste :

_ Regarde la montre. Ecoute ma voix. Je suis dans ton rêve. Tu es en sommeil. Tu entends ma voix. Elle te berce. Chaque mot entre dans ton rêve. Et ta voix va sortir du rêve. Parles-moi.

_ JE SUIS PERDUE ! hurle 7 sans que ses yeux ne cessent d’osciller à leur allure folle.

_ Je suis là. Je vais te guider. Dis-moi où tu es.

_ DANS LE SABLE ! IL Y A DU SABLE TOUT GRIS PARTOUT ! ET DU NOIR ! PARTOUT ! PARTOUT !!!

_ Maintenant on va fabriquer un escalier. Ne bouge pas. Il est en train de sortir du sable, derrière toi. Il monte. Il se construit petit à petit. Une marche après l’autre. Tu l’entends ?

_ Ou… oui…

_ Maintenant l’escalier est terminé. Il monte jusqu’au ciel. Retourne-toi. Est-ce que tu le vois ?

Dans son rêve, 7 se retourne comme la mystérieuse voix le lui ordonne. Elle a peur que ce ne soit qu’un piège de la présence, mais cette voix est bien humaine, unique, douce et chaleureuse. Une voix qui ne ment pas. Un escalier est bien planté dans le sable, en métal doré et ouvragé, un escalier en colimaçon prêt à l’emmener jusqu’au ciel et à la faire sortir du cauchemar.

_ Oui ! Je le vois !

_ Maintenant, monte l’escalier. Lentement. Monte dix marches. Compte avec moi. Tu sais compter jusqu’à dix ?

_ Oui je sais ! Une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf et dix !

_ C’est bien. Tu es un peu réveillée maintenant. Tu peux voir en haut de l’escalier une porte. Quand tu l’auras ouverte, tu te réveillera. Monte encore dix marches.

_ Un. Deux. Trois. Quatre. Cinq. Six. Sept. Huit. Neuf. Dix.

_ Tu es presque arrivée. Tu es à moitié réveillée maintenant. Le sable gris est tout en bas maintenant. Tu es en haut. Tu es tout près de la sortie. Monte encore dix marches.

_ Un. Deux. Trois. Quatre. Cinq. Six. Sept. Huit. Neuf. Dix. Ça y est, je suis devant la porte !

_ Ouvre-la. Et réveille-toi.

Breda enlève la montre, Charly lâche les paupières de 7, et la petite fille cligne des yeux avec étonnement. Elle s’est bel et bien réveillée. La nourrice l’a sauvée du cauchemar.

_ Ça va ma puce ? demande-t-elle gentiment.

_ Oui… réponds 7 l’air perdue. Je suis où ? Où est 1 ?

_ Heu, demande Charly, je peux te pose là ?

_ Vas-y, dit Breda.

L’enfant pose Juliette à terre et se masse les bras avec une grimace de douleur censée attirer la sympathie et pourquoi pas quelques remerciements pour son geste héroïque. Il n’obtient qu’un signe de tête lui indiquant de déguerpir, ce qu’il trouve un peu sec. Mais Charly est un garçon qui a appris à ne pas trop en attendre de la vie. Il hausse les épaules et s’en va, entraînant Cally sur son passage.

_ Tu cherches le garçon qui t’a emmenée ici ? demande Breda.

_ Oui !  Il est où ?

Juliette commence à pleurer.

_ Chut, mon cœur, ne t’en fait pas. Il va très bien. Il a dû faire un travail très important. Je suis sûre qu’en ce moment même il pense à toi.

_ Pou… pourquoi… pourquoi il… pourquoi il m’appelle paaaaaaas ?

_ Parce qu’il veut finir son travail. Il doit rester concentré. Il sait que je suis là pour m’occuper de toi. Il va venir, il faut juste que tu  l’attendes.

_ Quand ?

_ Dans quelques jours encore. Maintenant raconte-moi ton cauchemar.

_ Je peux pas.

A présent 7 est butée, murée dans un silence têtu, comme une punition qu’elle pourrait adresser à cette femme qui l’a sauvée mais qui s’obstine à ne rien comprendre. La seule chose dont elle ait besoin, c’est de son frère.

La seule chose que veuille la nourrice, c’est que 7 lui parle. Peu importe le sujet – même si exorciser le rêve est sans doute important, elle ne forcera pas l’enfant – l’essentiel est que Juliette ne se renferme pas dans ses mauvais rêves. Ce qu’elle vient de vivre l’a terrifiée et elle a sans doute vécu de nombreux évènements plus terrifiants encore par le passé.

Brusquement la fillette demande :

_ Est-ce qu’on meurt quand on change ?

_ Heu… non. Mais on n’est pas pareil qu’avant. On grandit. On apprend de nouvelles choses. Mais il y a des choses qui restent toujours les même. Comme l’amour.

_ Est-ce qu’un pont ça peut aimer les vraies personnes si c’était une personne avant ?

_ Je ne sais pas. Je ne crois pas que les ponts aient des sentiments.

_ Je veux pas être un pont !

Breda Johns est à genoux devant 7, les yeux à la hauteur des yeux de la Tech. Elle lui sourit, mais ce n’est pas un sourire de mamie gâteau, plutôt celui d’une femme qui en maté de plus rebelles que ce petit bout de chou perdu et qui ne fera qu’une bouchée de celui-là.

_ Je crois, dit-elle, que tu ferais mieux de tout me dire.

7 connait les instructions et elle serait prête à tout pour ne pas trahir les secrets des Techs. Mais elle est épuisée, terrifiée, seule et face à une adulte qui a de l’autorité. Une adulte qui n’obéit à personne, tout comme le professeur Milley. Qui sait ce qu’elle fait. C’est même rassurant.

_ Viens, dit brusquement la nourrice en emmenant la fillette à la cuisine, je vais te faire boire quelque chose de chaud. Ça te fera du bien. Je m’occupe de toi. J’ai promis à Will – quelque soit son vrai nom – de veiller sur toi et de te protéger. Puisque tu ne me dis pas qui essaye de te faire du mal, ça va être difficile. Mais je vais faire de mon mieux. Assis-toi.

La petite fille se juche sur une chaise trop haute pour elle. A nouveau Breda s’assoit en face d’elle. A nouveau elle la regarde droit dans les yeux. A nouveau elle lui sourit. A nouveau elle lui demande :

_ Alors, qu’est-ce qui s’est passé ?

7 hésite. Puis craque et lui raconte tout.

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mercredi 9 avril 2008

Dans l'espace ***

Contraintes :

Jour 1 : la couverture

Jour 2 : insérer « évidence(s) »

Jour 3 : insérer « l’océan »

Jour 4 : décrire en détail une ou plusieurs pensées des personnages

Jour 5 : description très détaillée de quelque chose

Jour 6 : insérer « foudre »

Jour 7 : les personnages doivent parler d’un animal (qui n’apparait pas forcément dans l’histoire)

Jour 8 : une page doit s’imprimer dans l’histoire

Jour 9 : la page doit contenir du feu

Jour 10 : parler d’un personnage mythologique

Jour 11 : introduire une dispute entre personnages

Jour 12 : insérer le mot « sucre »

Jour 13 : faire une allusion à une guerre

Jour 14 : insérer le mot « allergie »

Jour 15 : insérer « vernaculaire ». Ceux qui ne savent pas ce que ça veut dire peuvent regarder dans le dictionnaire ou inventer le sens qui leur plait

Jour 16 : description détaillée d’un vêtement

Jour 17 : faire référence à un personnage de conte de fée

Jour 18 : insérer « désir »

Jour 19 : insérer « larme »

Jour 20 : insérer « sirop »

Jour 21 : insérer « dormir »

Jour 22 : commencer et finir par le même mot

Jour 23 : insérer « fin »

Jour 24 : quatrième de couverture

Dans l’espace

on peut trouver un peu de tout,

énormément de rien,

et absolument n’importe quoi d’autre.

Imaginez… Absolument rien. Le rien de l’espace. Un rien si dense qu’il porte un nom : à bord du Vaisseau on appelle ça le Vertige. Et les dix millions d’habitants du Vaisseau ont beau être tous nés à bord depuis plus de huit générations, ils sentent tout de même, lorsqu’ils regardent le Vertige par les immenses fenêtres publiques, qu’ils sont de bien faibles mortels protégés par une coquille de noix, et qu’au-delà il n’y a même pas d’éléments hostiles, il n’y a qu’une monstrueuse, une inhumaine indifférence. Ce qui a des effets sur les habitants. De nombreuses religions fleurissent à bord du Vaisseau. Les gens ont un caractère plutôt humble et méditatif, ainsi qu’un respect absolu pour toute forme de vie. A l’exception bien sûr des Amazones, les seuls êtres à oser braver le Vertige et piloter à l’extérieur du Vaisseau pour les innombrables réparations et entretiens qu’il demande.

Le Vaisseau est un monde en lui-même. Il communique toujours avec la Terre Mère, mais les humains restés là-bas paraissent bien infantiles au peuple des étoiles. Il y a des guerres, des famines, des injustices irréparables. Les terriens trouvent toujours le moyen d’utiliser les découvertes technologiques faites à bord du Vaisseau pour dominer leurs voisins. Les étoiliens désapprouvent ce genre de pratiques, sans se résoudre à abandonner leur planète d’origine. Ils ont parcouru l’espace pour trouver des planètes à coloniser, mais rares sont les volontaires pour rester sur ces mondes. La vie à bord du Vaisseau est bien plus attirante.

Par contre, la planète qu’ils viennent de découvrir… ça, c’est autre chose. Elle n’est pas stérile comme toutes les autres. Elle contient de la vie. Et quelle vie ! Une faune et une flore complètement différentes de celles de la Terre Mère, des années d’études passionnantes et de découvertes en perspective ! Tous les étoiliens ne parlent que de ça et beaucoup se lancent sur le tard dans les formations qui leur permettront d’obtenir le droit de fouler ce nouveau monde. Car les habitants du Vaisseau n’ont pas l’intention de se comporter d’une manière aussi barbare que leurs ancêtres. Hors de question de s’installer et de détruire quoi que ce soit : dans le Vaisseau où chaque brin d’herbe vaut cent fois son poids d’électronique, il est impensable d’aborder la planète sans utiliser toutes les précautions possibles et imaginables.

En théorie.

Eliana Ephra est cadette chez les Amazones : elle étudie à l’école du Ciel depuis l’âge de huit ans et espère bien devenir Amazone elle-même un jour. Même si ses résultats ne lui permettent pas encore d’accéder à ce rôle envié, elle persévère et progresse. Ses supérieures apprécient sa rigueur et son obéissance. La preuve, elle est aujourd’hui chargée d’une mission de la plus haute importance : entrer dans le bureau d’Inarha Miélika, la directrice de l’école, et tenter d’obtenir son accord pour un dossier difficile. D’accord, cette mission consiste principalement à faire le coursier pour éviter d’utiliser la messagerie électronique, mais c’est une question de protocole : la directrice de l’école du Ciel forme l’élite du Vaisseau, les futurs dirigeantes, il est normal de sacrifier du temps pour elle. C’est une forme de respect. Et personne ne se soucie du temps d’une cadette.

Une secrétaire pressée lui ouvre la porte du bureau et lui fait signe d’attendre avant de repartir en courant. C’est Inarha Miélika qui choisit l’équipe d’Amazones chargées de mener les scientifiques sur la nouvelle planète, il est normal que tout le monde soit en ébullition ici. Eliana attend. Longtemps. Elle hésite à laisser son dossier bien en évidence sur le bureau et à partir discrètement, mais non. Ça serait indigne d’une Amazone.

En même temps, une Amazone aurait tempêté et couru partout jusqu’à trouver la directrice, chose qu’une cadette ne peut pas se permettre. Eliana attend aussi longtemps qu’elle le peut pour ne pas être en retard en cours puis décide de s’éclipser. Au diable l’étiquette : elle ne veut pas se prendre des heures de colle en plus du temps perdu ici. De toute façon elle sera en retard si jamais elle passe par le dédale de couloirs secondaires. Seules les Amazones et les plus hauts dignitaires du Vaisseau peuvent passer par les couloirs principaux, mais… s’il y avait quelqu’un, elle le verrait, non ?

Une Amazone aurait osé. Eliana ose. Elle passe par les couloirs principaux.

Tout son courage se dégonfle lorsqu’elle entend des voix dans son dos. Coincée ! Si jamais elle s’enfuit on la verra, si jamais elle fait demi-tour on la verra, et si jamais on la voit… Ce sera le Conseil Disciplinaire qui décidera de son sort. Les luxueux couloirs sont ornés de tapisseries holographiques : avec sa combinaison sombre, la cadette peut se fondre dans les recoins noirs représentants le Vertige. Ce qu’elle fait.

Elle entend la directrice discuter avec l’une des professeurs Amazones, Carnilla Strombarr.

« Ceci est une violation des principes les plus fondamentaux du Vaisseau, fulmine Miélika.

_ Il en va de la survie même du Vaisseau, lui réponds calmement Strombarr. Nous n’avons pas le choix.

_ Nous risquons de causer des dommages irréparables ! Ce sont les générations à venir qui en porteront le poids !

_ Les responsables du ravitaillement ont commis une faute grave, c’est certain. Maintenant c’est à nous de la réparer. Ils ont décidé de se retirer de leurs fonctions. Il est essentiel que la chose se passe en douceur et que le public ne sache rien, Inarha !

_ Nous ne pouvons pas piller cette planète ! C’est un bien trop grand trésor !

_ Si nous ne le faisons pas, nous allons nous écraser, c’est aussi simple que ça.

_ Foutaises ! » conclut la directrice en ouvrant la porte de son bureau.

Les voix des deux femmes s’éteignent pour Eliana qui se lève en frissonnant. Elle n’arrive pas à réaliser ce qu’elle vient d’entendre.

Certes, elle sait que l’autonomie du Vaisseau repose sur un équilibre fragile et qu’il faudrait peu de choses pour rompre cette homéostasie. Le Vaisseau arrive à tirer les matériaux dont il a besoin du peu qu’il trouve dans l’espace. L’oxygène et les autres gaz nécessaires sont créés par des plantes et des bactéries spécialement conçues pour en produire en quantité, l’eau est fabriquée à partir d’oxygène et d’hydrogène, la nourriture vient de cellules vivantes auto-régénérantes. Tout cela est un triomphe de la technologie humaine sur l’univers écrasant. La cadette n’avait jamais imaginé que cela puisse se révéler insuffisant un jour. Oui, la secte de l’Océan Victorieux le proclame depuis des années, mais tout de même…

Comment les étoiliens si sages et si prévoyants peuvent en être réduits à choisir entre leur survie et l’abolissement de leurs principes les plus sacrés ?

Eliana a du mal à se concentrer sur ses tâches de la journée. C’est un secret pesant qui s’est abattu sur ses épaules. Pire qu’un secret, c’est de la haute trahison !

Elle a commis une faute grave, mais des années de conditionnement et sa nature honnête finissent par faire pencher la balance. Elle va tout avouer au professeur Strombarr. Celle-ci est depuis toujours l’ange gardien des cadettes, une des rares femmes à promouvoir l’humanité dans le corps des Amazones qui tirent fierté de leur rigueur et de leur auto-discipline. Si Strombarr n’est pas indulgente, alors c’est toute sa carrière qui est compromise.

Elle n’est pas surprise que Carnilla Strombarr lui accorde une audience au milieu de la nuit : cette femme a de nombreuses responsabilités importantes et ne parait jamais dormir. Eliana est tout de même touchée de voir qu’elle lui accorde un peu de son précieux temps. Trop touchée pour renoncer. Elle est pourtant terrorisée et aurait volontiers annulé ce rendez-vous. Mais elle refuse de faire un tel affront à Strombarr. Elle prend donc son courage à deux mains et arrive à l’heure dans le bureau de son professeur.

« Elly ? demande gentiment Strombarr. Qu’est-ce qui t’arrives ?

_ J’ai violé le règlement de l’école, madame ! Je… je… je suis prête à prendre la responsabilité de mes actes !

_ Qu’est-ce que tu as fait ?

_ J’ai utilisé un couloir principal sans autorisation !

Strombarr sourit. Elle a le regard fatigué mais ne reproche rien à Eliana.

_ Pas besoin d’être si solennelle, Elly, ce n’est pas bien grave…

_ J’ai surpris une conversation, madame !

_ C'est-à-dire ?

Immédiatement le regard change, se faisant inquisiteur, sur le qui-vive. Le sourire quand à lui ne varie pas. La jeune fille a peur mais  si elle ne fait pas confiance à Carnilla Strombarr, elle ne peut faire confiance à personne.

_ Je sais que nous avons un… manque, sur le Vaisseau. Un manque vital. Et qu’il est envisagé de… prendre ce qui nous serait nécessaire… dans la nouvelle planète.

_ Ah. Je vois.

Le professeur se retourne vers le hublot qui permet d’admirer les étoiles et le Vertige. Créés  difficilement, les parois transparentes du Vaisseau sont aussi résistantes que les autres et s’arrachent à prix d’or auprès de ceux qui peuvent supporter la vue quotidienne du Vertige. Chez les Amazones elles sont monnaie courante. Eliana attend en tremblant le verdict de Strombarr qui parait complètement absorbée par le spectacle.

Finalement, sans se retourner, la femme lui demande :

_ Tu as quel âge, déjà, Elly ?

_ Cinquante-deux zions, madame. Presque 18 années terrestres.

_ Et tu es dans quel bataillon ?

_ Le quatrième, madame. Je suis au niveau 87.

_ Pardonne-moi, mais avec toutes mes élèves, je perds un peu la mémoire…

_ Ce n’est rien, madame.

_ Tu n’as pas encore le niveau pratique pour effectuer une sortie mais tu es prête sur la théorie, n’est-ce pas ?

_ Euh… oui, madame, c’est juste.

Eliana se demande où son professeur veut en venir. Elle sait très bien que Strombarr n’oublie jamais rien et qu’elle connait le moindre détail du dossier de chaque élève.

_ Bien, dit Strombarr en se retournant, Elly, tu vas faire un voyage.

_ Que… moi ???

_ Oui, toi. Dans le temps l’augmentation du niveau de pratique se faisait sur le terrain et c’était beaucoup plus efficace que les stimulations. Je suis sûre que tu vas faire de gros progrès. Et tu seras avec les meilleurs membres d’équipage dont tu puisses rêver. Alors, partante ?

_ Moi ? Mais, mais pourquoi ?

Strombarr regarde son élève dans les yeux et pour la première fois Eliana réalise qu’elle se trouve devant une femme qui a vieilli en portant mille fardeaux et qui a plus d’expérience et d’habilité qu’une novice comme elle ne pourra jamais le comprendre.

_ Tu connais un secret que tu n’es pas sensée connaître, dit lentement Strombarr. On pourrait t’enfermer pour te faire taire. En participant à cette mission tu entres dans la classe A, ce qui signifie que tu es digne de confiance et qu’on te laissera libre de tes gestes. Je te connais bien, Elly. Je crois en toi. Pas un mot à qui que ce soit. Tu pars dans six heures. »

Eliana retourne dans son dortoir. Elle doit préparer ses affaires sans un bruit pour ne pas réveiller ses camarades. Elle n’y arrive pas et n’a même jamais été aussi maladroite, difficile de faire autrement : elle est encore écrasée par le choc de la nouvelle. Un voyage jusqu’à la nouvelle planète ! Peu importe ce qu’ils vont y faire, c’est le rêve de toute une vie qui se réalise, un rêve qu’elle n’aurait jamais pensé vivre un jour, une utopie, une chimère, un souhait qu’elle n’aurait même pas osé évoquer à voix haute ! Et elle est passée directement de la classe D à la classe A. C’est tout bonnement extraordinaire.

« Bordel, Elly, grogne une voix dans l’obscurité, c’est quoi tout ce boucan !

_ Pardon, je… je change de quartier !

_ En pleine nuit ?

_ Heu, je, j’ai…

Eliana réfléchit à toute allure. Comment expliquer sa disparition soudaine, son absence prolongée (même si elle ignore pour combien de temps) et sa réapparition tout aussi brusque ?

_ J’ai des ennuis avec la police, dit-elle, ils veulent m’interroger.

_ Quoi ?

_ Mais je reviens vite, t’en fais pas, j’ai rien fait ! Le temps qu’ils trouvent ça, et je reviens. Tu expliqueras aux autres ?

_ Je crois que là tu as réveillé tout le monde… Merde alors, j’espère que ça va s’arranger.

_ Au revoir. » conclut Eliana. Elle sait très bien que l’autre est ravie qu’elle ait des ennuis. Les places d’Amazone sont beaucoup moins nombreuses que les cadettes, ce qui n’encourage pas la solidarité. Pour sa part, Eliana est très fière d’elle-même : elle a su protéger le secret aux dépends de sa réputation, comme une vraie classe A.

Elle file au site d’envol n° 14. Elle partira à bord d’un ponctionneur de secours, un énorme engin à l’élégance en vol proche d’un oreiller. C’est normal, son but n’est pas la vitesse ni la puissance, et encore moins d’être aérodynamique. Les ponctionneurs ne sont que des outres prêtes à se remplir. Pour le moment, il est vide : le gigantesque sac qui compose l’essentiel de la machine est flasque et pend comme une peau morte. Les moteurs installés le long du sac sont parfaitement alignés pour l’instant, en vol ils seront combinés pour faire avancer le ponctionneur le plus efficacement possible dans tous les types d’atmosphère et de non-atmosphère. La longue trompe à l’extrémité équipée d’instruments de forages est en train d’être fixée au ponctionneur. A l’autre bout, devant la cabine exigüe où prendra place l’équipage, Eliana voit le professeur Strombarr lui faire signe. Elle court vers elle, aussi excitée qu’intimidée.

Strombarr la présente rapidement :

« Voici Eliana Ephra, cadette de niveau 87, bataillon 4. Elle vous accompagnera.

_ Je suis très honorée de faire partie de la mission ! clame Eliana en faisant un salut militaire. Appelez-moi Elly !

_ Bienvenu dans l’équipe, Elly ! dit chaleureusement l’homme qui lui fait face. Je suis Ner Lin, tu peux m’appeler Ner.

Eliana rougit jusqu’à la racine des cheveux tout en serrant la main de Ner Lin. Elle se maudit de ne pas avoir reconnu immédiatement l’illustre savant, ministre de la Science, directeur de la Gestion des Savoirs, membre du Conseil du Vaisseau et pur génie. Jamais elle n’aurait cru avoir un jour la chance de l’approcher en chair et en os. Jamais elle n’aurait cru non plus qu’il soit si simple et si gentil. Ni qu’il ait l’air si jeune.

Les Amazones et les Scientifiques forment les deux corps d’élite du Vaisseau, les deux instances les plus vitales à la survie de tous. Suite à une particularité génétique, les hommes capables de supporter le Vertige à bord des engins spatiaux à télépathie ne sont qu’une faible minorité. Ils ont donc été petit à petit évincés de l’école du Ciel et des missions spationautes, d’où le surnom d’Amazones qui a été donné aux femmes volant à l’extérieur du Vaisseau, un surnom qui a finalement été officialisé. C’est pourquoi la majorité des hommes voulant occuper un