Ecriveuse en herbe

Envoi d'histoires, textes, nouvelles, scénario de BD et tentative de roman que j'ai écrit. Plus elles sont bien, plus il y a d'étoiles après le titre. Bonne lecture ! (textes protégés donc demandez avant de les utiliser merci)

lundi 26 novembre 2007

Mon île ***

Mon île

Je me réveille et avant même d’ouvrir les yeux je sais que quelque chose ne va pas. Mon lit est trop dur. Et il gratte. On m’a mis des draps rugueux, horribles. Et j’ai rejeté ma couverture, je sens l’air sur mes cuisses nues. Il faudrait que je me lève pour la remettre en place. Pas envie. En même temps, il fait bon ici, chaud malgré le courant d’air, quelqu’un a dû mettre le chauffage à fond… Péniblement j’ouvre un œil, une immensité de bleu me vrille la pupille et je me réveille VRAIMENT.

Je suis sur une plage, coincé entre l’immensité de l’océan et celle du ciel. Parfaitement nu. Parfaitement seul. Et complètement paumé.

Qu’est-ce qui a bien pu m’arriver ? J’étais sur le yacht de Stan, je draguais encore la belle blonde qui m’ignorait depuis notre départ du port, et j’avais bu… beaucoup bu… Mais quand même. Je veux dire, j’ai déjà eu des réveils bizarres, mais nu sur une plage du Pacifique, alors là, on peut dire que j’ai fait fort. Très très fort. Oh, bordel !

Je me suis assis sans m’en rendre compte, cul nu sur le sable, en plus j’ai horreur de ça, mais je ne veux pas me lever et encore moins me baigner, je ne veux pas aller chercher les salopards qui m’ont fait cette farce stupide, je ne veux pas appeler au secours, je ne veux pas crier, laissez-moi juste me réveiller en paix, que j’arrête ce cauchemar ridicule.

Sauf que bien sûr les dieux de ce bout de plage ont oublié d’écouter mes prières d’ivrogne et je suis bien obligé de me lever pour échapper aux vagues. Stupide, vraiment stupide. Quand je tomberai sur le triple crétin qui a orchestré tout ça je l’assommerais. Non, ce serait encore trop bon pour lui. Je le… je lui ferais bouffer son chapeau. Parfaitement. Parce que moi je n’en ai pas. Et je n’ai pas non plus de crème solaire, sous ce soleil de fous, je vais prendre un méga coup de soleil et peler pendant dix jours. CE N’EST PAS DROLE !

Bande de cons.

En attendant que Stan et les autres daignent revenir me chercher, je me suis fabriqué un espèce de pagne en feuilles. Je les ferais sans doute tous bien rire lorsqu’ils viendront. Mais je suis d’humeur plus indulgente que ce matin. J’ai vraiment très faim. J’ai marché un moment dans le coin, espérant trouver une gargote assez civilisée pour me faire crédit, voir même – ô doux rêve – me permettre de téléphoner chez moi. Je n’ai rien trouvé. Pieds nus, je n’ose pas explorer la plupart des passages dans la jungle qui s’ouvre derrière la plage, je me suis assez enfoncé sous les arbres pour me protéger du soleil mais je ne me suis pas éloigné. Je guettais les secours, surtout. J’ai passé l’essentiel de mon temps à imaginer comment je pourrais me venger de cette mauvaise blague et tous les mots cinglants que je leur reserverais. Je me fiche d’être mauvais perdant, personne ne respecte quelqu’un qui se laisse marcher sur les pieds et je n’ai pas l’intention de les laisser impunis.

Le reste du temps, je l’ai passé à rêver de ce que j’allais manger. Et boire. Au début, j’avais surtout soif d’alcool – ça fait bien longtemps que je n’ai plus été aussi sobre. Maintenant je veux de l’eau, de la bonne eau douce en bouteille, n’importe quelle marque, je n’en peux vraiment plus.

Maintenant la nuit tombe et la blague commence à être sacrément dangereuse je trouve. Il fait froid. Et je suis certain d’avoir entendu des bêtes. Dans la jungle, il y a sûrement des bêtes. Il faudrait que je me fasse du feu, mais avec quoi ? Je n’ai pas le moindre briquet et les seules branches que je peux ramasser sont sans doute trop humides pour brûler. Je me cherche un abri aux dernières lueurs du soleil. Comme finalement je n’en trouve pas, je me glisse sous un buisson et je m’endors. Je me griffe et une racine me rentre atrocement dans le dos. Quand je tiendrais celui qui m’a planté là…

Je me réveille en pleine nuit. Il y a plein de bruits ! Des bruits de bêtes ! Peut-être des sangliers ! On trouve des sangliers sous les tropiques ? Il y avait des cochons sauvages dans Sa majesté des mouches, mais est-ce que l’auteur s’est renseigné avant d’écrire n’importe quoi ?

Je vais peut-être dormir dans un arbre.

En plus je meurs de froid.

En hauts des arbres il doit y avoir des singes. Avec des grands crocs de babouin, qui sait ? De toute façon je ne sais pas monter aux arbres et il fait nuit. Je me redors de mon mieux. Je claque des dents. Qu’il fait froid !

La chaleur me ramène peu à peu à la vie. Autant se dépêcher, je sais que bientôt le soleil cognera trop dur pour que je puisse marche. Je veux explorer un maximum de la plage pour tenter de trouver des secours par moi-même. Hier j’ai mené ma recherche paresseusement, certain qu’on viendrait me sauver. Maintenant la soif gonfle mes lèvres et ma langue et il est urgent que je trouve de quoi boire.

Après mon épouvantable nuit, ça me fait du bien de marcher dans le sable tiède, de laisser mes muscles jouer. Je ne pense plus à ma vengeance, je ne pense plus qu’à la soif. J’ai laissé quelques bouts de bois entassés en forme de flèche dans la direction que j’ai prise pour être sûr d’être retrouvé si jamais on se décide enfin à venir me chercher. Je peux donc aller loin tranquillement.

Ce qui me déplaît vraiment avec cette plage, c’est qu’elle tourne. Depuis tout à l’heure je ne cesse de revenir à droite. Pas moyen de joindre un village, un port, un embarcadère, et je tourne en rond comme si j’étais sur une île. A nouveau je prie quelques dieux invisibles de ne pas être une île. Pitié, que les ivrognes qui me servaient de compagnon de beuverie ne m’aient pas fait le coup de l’île déserte, une putain d’île déserte qui n’est qu’une tache de rousseur sur une carte de l’océan qui craindrait le soleil, une île minuscule comme il y en a des milliers dans ce coin du Pacifique.

Le soleil me brûle mais je m’obstine, j’oublie même la soif, la terreur est plus forte. Je cours par moment. Non, il ne faudrait pas que…

Si.

Je retombe sur ma flèche de bois qui indique crânement la direction opposée à celle d’où je viens, comme si j’avais cru avoir fait demi-tour dans mon délire. Mais non. J’ai tourné en rond. Je suis bel et bien sur une putain d’île et elle est vraiment déserte et personne ne vient et personne ne viendra jamais et JE SUIS DANS UNE PUTAIN DE MERDE.

Des fruits épongent ma soif. Un moment. Et la faim qui me torture. La nuit tombe très vite. Cette fois je ramasse des branches pour faire un feu. Alors, il faut frotter deux bâtons très vite, c’est bien ça ?

Tu parles. Ça ne marche pas du tout. Poussé par l’énergie du désespoir, je m’active pendant des heures. Parfaitement en vain.

Je dors encore dans un buisson. Le froid et les bêtes me réveillent.

J’ai peur de mourir ici, à cause d’une stupide blague.

En plus les fruits me rendent malade.

Je me bricole des sandales avec des feuilles d’arbres, je dois les remplacer souvent mais au moins je peux entrer dans la jungle sans trop souffrir. Evidemment, sans couteau, ce n’est pas évident, mais je trouve des espèces d’herbes assez résistantes pour faire de la ficelle et des feuilles épaisses qui me rappellent des feuilles de bananier. Bien sûr pas la moindre banane dans le coin. Saletés. Elles se cachent.

Je trouve encore des fruits et malgré les protestations de mon estomac je les mange. J’ai moins faim mais très, très soif. Je passe sans arrête ma langue sur mes lèvres, ça râpe, ça fait même un bruit de râpe, je m’engueule et pourtant je ne peux pas m’empêcher de recommencer deux minutes plus tard. J’ai mal partout, j’ai des coups de soleil, je suis griffé, je donnerai n’importe quoi pour avoir de l’eau.

Je suis des sentiers en tentant d’éviter les plantes. J’entends des bruits. Les bêtes, encore. J’aimerai en attraper une. Ça serait forcément meilleur que ces fruits pourris !

Et soudain, ô merveille, j’entends le doux bruit de l’eau, pas l’eau sauvage de l’océan, non, la bonne eau, la douce, la merveilleuse, celle pour laquelle je donnerais tous les whiskies du monde ! Elle suinte sur un rocher et je le lèche longuement. Au bout d’un moment je m’arrête, je réfléchis, je cherche d’où viens cette eau. Mes pensées viennent plus lentement. Je trouve la source. Je l’aime, j’y reste. La nuit tombe et je suis encore là. Je n’essaye pas de faire de feu. J’ai froid. Les moustiques sont plus nombreux ici. Les bruissements des bêtes me donnent faim. Vraiment très faim.

Je ne sais plus si ça fait quatre ou cinq jours que je suis sur l’île. Peut-être trois. Peut-être six. Mais ça fait longtemps.

Et puis je m’en fiche ! Le feu est beaucoup plus important. Les fruits et l’eau, ça ne suffit pas. J’ai besoin de viande et de feu.

J’ai réussi à tuer un oiseau. Il ne se méfiait pas. Ne connaissait pas les humains. Je l’ai attrapé à mains nues et je lui ai tordu le cou. Il était beau. Beaucoup de plumes. Pas beaucoup de chair. Mais c’est déjà ça. De la viande ! J’ai si faim !

J’ai besoin de feu. J’ai tressé les herbes pour me faire une longue ficelle et je l’ai accrochée à une branchette courbe. J’ai passé la ficelle autour d’un bâton dont j’ai posé la pointe sur des herbes sèches. Un coquillage sur le bâton l’oblige à rester vertical. Mon système me permet de le frotter beaucoup plus vite. Cette fois ça va marcher.

Plusieurs fois la ficelle se décroche et je recommence tout. Inlassable. Je m’en fiche. Moi qui n’avais jamais le temps, maintenant c’est ma seule richesse, j’ai tout le temps du monde ! Jusqu’à ce que le feu prenne…

Enfin une fumée s’élève… Une étincelle… une flamme. Une flamme. UNE FLAMME !!!

J’ai un feu !

Je le nourris, je l’apprivoise, je le dresse, il ronronne et ronfle de contentement, il avale le bois humide, sa fumée noire éloigne les moustiques, il est mon enfant et mon dieu, enfin le feu !

Je prends la carcasse sanglante de l’oiseau et je la jette dans le brasier. Je sais que c’est grâce aux dieux de l’île que j’ai réussi à avoir l’eau et le feu, je leur offre ma première proie en remerciement. J’espère qu’ils seront contents et qu’ils continueront à m’offrir leurs bienfaits.

La chasse rend bien mais j’ai peur des tempêtes. J’ai construit ma cabane. Elle est belle. Hélas elle ne suffira pas à me protéger si le temps est vraiment mauvais. Sans outils je ne pouvais pas faire grand-chose.

Je dois nourrir le feu aussi. Plus beaucoup de bois. J’ai débroussaillé une bonne partie de la jungle et j’ai fait flamber tous les arbres isolés. Ça facilite la chasse. Et j’ai un épieu aussi. Durci au feu. Je fais des pièges.

Mais la pluie. Les nuages noirs. Ça ce n’est pas bon, vraiment pas bon…

Les dieux m’ont maudit.

Tout est saccagé. Tout mon royaume. Le feu est éteint. Ma maison détruite. Mes épieux envolés. Les oiseaux ont fuit, les poissons aussi. Plus de fruits sur les arbres. Je vais vraiment mourir.

Quelque chose vient de la mer. Des gens. Je crois… je crois… je ne me souviens pas bien…

J’ai trouvé un bon caillou. Il est lourd et pointu. S’ils veulent mon île, je me défendrais.

Ils crient.

Un nom.

Je me souviens… je me souviens…

Un piège, non ? Non, avant… avant l’île…

Aucune importance. J’ai mon caillou. Ça c’est la réalité. Qu’ils viennent. Ils n’auront pas mon île, mon feu, mes proies et mes épieux. Qu’ils viennent.

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samedi 3 novembre 2007

La lettre de Sandra ***

La lettre de Sandra

J’étais seul chez moi quand c’est arrivé. Tant mieux. Je n’aurais jamais pu expliquer ça à ma femme. Ou pire, à mes enfants. Je ne me doutais de rien quand quelqu’un a sonné à la porte. J’ai ouvert. C’était un homme, assez jeune, asiatique, que je ne connaissais pas. Je lui ai dit bonjour, il m’a répondu :

_ Vous êtes Thierry Shentoub ?

_ Oui, c’est moi.

_ Vous étiez professeur de mathématique au collège Marie Curie, il y a seize ans ?

_ Pardon ?

J’étais assez abasourdi par la question, ainsi que par le ton inquisiteur, mais surtout par son regard. Il m’évaluait. Et sans préjugé positif. Au bout de quelques secondes j’ai réussi à suffisamment rassembler mes esprits pour lui répondre que oui, j’avais bien enseigné à Marie Curie, quand à la date je ne me la rappelais plus avec précision, mais grosso modo, c’était bien ça. Il a hoché et s’est avancé. Avec un temps de retard je l’ai invité à entrer. Je lui ai demandé qui il était mais il ne m’a rien répondu. Il a regardé partout autour de lui avec ce même regard  évaluateur, s’attardant particulièrement sur les photos de familles et les dessins de mes enfants. J’ai commencé à avoir peur. Il m’a alors donné une enveloppe en disant :

_ Je suis venu vous apporter une lettre. »

L’enveloppe était entièrement blanche et elle n’était pas scellée. Je me suis assis tandis que le jeune homme s’appuyait contre un mur, ne perdant pas une miette de mes réactions. J’ai sorti plusieurs feuilles à carreau d’écolier en pensant à un message d’un élève. Et j’ai lu.

Je ne sais pas comment commencer cette lettre, donc oublions le commencement. Je m’appelle Sandra. Je suis née sous X mais j’ai réussi à découvrir (par différents moyens pas très très légaux, mais bref) l’histoire de mes parents. Ce qui est terrible, quand on né sous X, ce sont tous les films qu’on peut se faire. Au-delà de toutes ces histoires de comment étaient mes parents, et mes grands-parents, et est-ce que je leur ressemble, etc… toutes ces questions assez innocentes en fait à propos de couleur d’yeux ou d’être douée en maths, il y a des questions terribles, terrifiantes. Mon père était-il un violeur ? Ma mère une prostituée ? Suis-je le fruit d’un inceste, d’une beuverie, d’un hasard malencontreux ? Pourquoi mes parents m’ont-ils créée pour ensuite me donner à d’autres ? Mon père sait-il seulement que j’existe ?

Toutes ces questions et je t’en épargne plus de la moitié (je me permets de te tutoyer pour des raisons que je t’expliquerai plus tard, là je commence par le commencement), j’arrive à les écrire maintenant sans pleurer, sans mordre, me sentir poignardée par l’angoisse. Certaines personnes arrivent à vivre sans savoir, et même si j’ai vécu ma vie avec insouciance et joie la plupart du temps, rien ne m’empêchait d’avoir mal quand je pensais à ça. Je dis tout ça pour me justifier : on pourrait penser que je suis cruelle de chercher à savoir à tout prix, de remuer des blessures passées, etc… Tant pis.

Donc j’ai découvert que ma mère s’appelait Flora et qu’elle a accouché à l’âge de quinze, ce qui fait qu’elle n’avait pas beaucoup plus de quatorze quand elle est tombée enceinte, et forcément je peux comprendre qu’elle ait accouchée sous X. Je peux le lui pardonner sans mal. Je n’ai pas eu la chance de la rencontrer, elle est hélas décédée. C’est drôle comme ce mot ne veut rien dire. C’est comme disparue. Effacée. Elle n’est pas là, c’est tout. Ce n’est pas un mot brutal comme celui que je n’arrive pas à employer, celui qu’on m’a jeté à la figure quand j’ai cherché à la voir. Je t’épargne ce mot, tu as compris. Donc Flora est décédée à l’âge de vingt-six ans. Mais elle n’était pas seule au monde, enfin, sa famille l’a reniée, à cause de moi – ou plutôt de son gros ventre déshonorant, j’étais grosse comme un pois chiche, on ne peut pas m’accuser de quoi que ce soit – mais elle avait une amie très proche qui l’a soutenue tout du long et elle avait son mari à qui elle avait raconté toute l’histoire (bien plus tard bien sûr, quand elle l’a rencontré quoi). Ils me l’ont racontée à mon tour. Une belle histoire. J’ai entendu les rumeurs aussi. Des histoires horribles. J’ai choisi la belle histoire, bien sûr !

Enfin, belle, belle… disons romantique. Comparé à tous ces chacals qui racontaient qu’elle se prostituait, qu’elle couchait avec n’importe qui, qu’elle s’est fait engrosser par son père… berk, berk, berk !!! Comment les gens peuvent-ils être assez dégoutants pour raconter des horreurs pareilles sans la moindre preuve ! C’est déjà assez atroce que ce genre de choses arrive vraiment, il faut encore qu’ils en rajoutent !

Donc moi je n’ai pas écouté ces récits-là, qui de toutes façons ne tenaient pas sur leurs pattes – je veux devenir journaliste et je sais qu’il est important de recouper différentes sources – j’ai écouté l’histoire où elle est tombée amoureuse. Amoureuse de son prof de maths. C’est là que tu entres en scène (mais ça, tu devais t’en douter dès que tu as lu le nom de Flora, non ?).

Tu étais jeune et sans doute beau. Je sais bien que l’amour est aveugle mais les adolescentes ont de bons yeux. En tous cas l’amie de ma mère biologique (je précise froidement et cruellement que nous n’avons qu’un lien du sang, parce que j’aime ma mère adoptive et que je veux que ce soit bien clair pour tout le monde : ma maman, c’est elle) l’amie de Flora donc m’a dit que tu charmais toutes tes élèves. Pas un vrai flirt, tu ne les draguais pas, tu te contentais de les épater par ton savoir et ton charisme – et j’ai connu assez de profs pour savoir que le charisme est rare et fascinant venant de leur part. Elles jouaient à leur tour à te séduire. Et Flora t’aimais.

Et tu l’as emmenée chez toi et tu as couché avec elle. Ça, j’ai plus de mal à l’admettre. Ok, tout le monde peut tomber amoureux, et puis c’est elle qui a commencé. Mais j’ai eu quatorze ans et j’ai eu des copines de cet âge-là et même si je n’ai pas connu Flora, je pense qu’il y a très peu de chance pour qu’elle ait su vraiment ce qu’elle faisait. Et de toute façon, toi, l’adulte, tu aurais dû la protéger. Ou au moins mettre une capote ! Bon, je ne vais pas te reprocher quand même de m’avoir donné une existence, je suis heureuse d’être née, mais ça ne me parait absolument pas mature ni responsable. Elle a beaucoup souffert d’être enceinte. Ses parents ne voulaient pas qu’elle avorte, et en plus si elle l’avait fait aussi tôt, il y a de grands risques qu’elle soit devenue stérile par la suite. Sans oublier le mépris et le rejet de tous ces crétins qui se prétendaient ses amis. C’est là qu’en prime tu as fais ‘‘courage fuyons’’, que tu as nié être le père, donc mon père biologique (oui je reprécise même si ce n’est pas la peine, toujours pour les mêmes raisons, j’ai un papa et quoi qu’il arrive ce n’est pas toi). Enfin, tu l’as vu, cet enfer dans lequel elle était !

Je n’aime pas l’idée d’être la fille d’un salopard. Ça peut se comprendre. On ne sait pas dans quelle mesure c’est héréditaire ces trucs-là. Mais bon, je n’aime pas non plus l’idée d’être la fille d’une fille naïve et pas très affirmée, mais je suis sûre de ne pas avoir hérité de ces cotés-là de Flora. En tous cas j’ai décidé de t’accorder le bénéfice du doute. Genre tu es vraiment tombé amoureux et tu as craqué, la grossesse était un accident, elle te l’a caché le plus longtemps possible, ensuite tu as été lâche. Lâche ou salopard, je préfère lâche. Pas toi ?

Voilà, donc maintenant tu sais pourquoi je ne savais pas comment commencer cette lettre : salut, bonjour, monsieur, père, vous, tu (j’ai finalement choisi le tu parce que quand même), pas papa parce qu’il ne faut pas exagérer, papa c’est un titre qui se mérite, pareil pour le reste, j’ai une famille et je l’aime. Alors pourquoi je viens t’embêter ?

Pour que tu saches que j’existe, et que je sais la vérité. Parce que peut-être j’ai des demi-frères et sœurs, ça me plairait de le savoir. Parce qu’il fallait qu’un jour tu vois les conséquences de tes actes.

Et aussi parce que je suis curieuse. Je voulais te rencontrer. J’étais prête. Mais je n’ai pas pu. Il faut croire que j’ai hérité de ta lâcheté. C’est pourtant la première fois que ça m’arrive. D’habitude je suis plutôt du genre fonceuse. Alors je t’ai écrit cette lettre. Ça a été plus facile que je croyais. Je m’étais déjà fait une liste de ce que je voulais te dire et dans quel ordre, histoire de me soutenir pour le grand Face-A-Face. J’ai réussi à t’écrire tout ce que j’avais sur le cœur. Et j’ai envoyé mon frère Lee (c’est lui aussi un enfant adopté, mais lui est vraiment orphelin. Il m’a beaucoup aidé tout du long. J’ai aussi un autre frère, Lothi, mais on est beaucoup moins proches) pour te donner ma lettre et voir à quoi tu ressembles. J’avais peur. On s’est mis d’accord : si tu es vraiment un salopard, il ne me racontera rien et le sujet sera clos. Sinon, ben on verra bien. Il te donnera mon numéro de téléphone j’imagine.

Enfin tu arrives à la fin de cette longue lettre, je suppose que tu es soulagé. Je ne sais pas non plus comment finir (adieu ou au revoir, ça ne dépend pas de moi) alors je ne finis pas.

Sandra

J’ai regardé le type, Lee, qui m’examinait toujours. Il avait l’air plus indulgent maintenant. Ce n’est que quand j’ai repris mon souffle que j’ai compris pourquoi. Il a bien vu que cette foutue lettre me bouleversait.

J’avais failli être viré à cause de Flora et même à présent la rumeur me collait toujours aux basques. La dernière chose dont j’avais besoin était bien qu’on m’associe à nouveau à toute cette histoire. Et puis il y a ma femme, mes enfants, je devais les protéger. Et rien ne prouvait quoi que ce soit. Ce n’était pas avec une simple lettre qu’elle pouvait ruiner ma vie. J’ai dit à Lee :

« Il ne faut pas… il faut que vous partiez maintenant. Allez-vous-en. Je ne veux plus parler de cette histoire.

Le regard c’est immédiatement refroidi et j’ai eu peur qu’il ne me frappe. Il s’est approché de moi, j’ai reculé. Il m’a juste arraché la lettre des mains en disant :

_ Permettez ?

_ Ok, oui, le mieux c’est de ne pas… il faut… écoutez, ce n’est pas moi, d’accord ? Dites à cette fille de me laisser tranquille !

_ Elle s’appelle Sandra. Et je vous promets qu’elle ne se donnera pas la peine de vous laisser une seconde chance. Elle a déjà été généreuse de vous en donner une. C’est une fille formidable et vous ne la méritez pas. »

Il me toisait d’une manière très méprisante, je savais ce qu’il pensait et je m’en fichais, j’ai dit oui à tout et je l’ai mis dehors. Sa visite a duré moins d’une demi-heure. Elle m’a anéanti. Je me suis laissé tomber dans mon fauteuil et j’ai bu. Jusqu’à tomber dans un trou noir où la mémoire n’existe plus.

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dimanche 9 septembre 2007

Un cadeau à son image **

Un cadeau à son image

Un petit cri de maladresse, un grand craquement de catastrophe et un silence de fin du monde. Les deux mains sur la bouche et les yeux écarquillés, l’enfant regarde le panier renversé et les œufs cassés par terre, le panier trop grand qu’il était si fier de pouvoir porter d’une seule main, il a oublié qu’une fois remplis il vaut mieux ne pas jouer avec. Il a cassé les œufs et ça lui vaudra une belle taloche de sa mère mais il va décevoir sa mémé et ça c’est pire que tout. Il avait son travail à faire pour aider les grandes personnes. Et il l’a cassé.

Ne pas pleurer.

On ne pleure pas quand on est un homme, lui répète souvent son père d’une voix grave mais lasse – comme si la perspective de faire du petit garçon un homme l’épuisait d’avance. Et ça avance à quoi que tu pleures ? soupire souvent sa mère avant de le chasser d’un coup de torchon pour qu’elle puisse réparer les dégâts, les enfants les plus jeunes accrochés à sa jupe, les enfants les plus âgés préparant déjà une nouvelle bêtise.

Il pourrait s’enfuir. Laisser là le panier, les œufs, les poules furieuses qui caquètent contre lui – il a risqué son sang pour récolter les œufs – laisser la ferme et les parents, fuir la déception de sa mémé, surtout ne pas voir ça, ne pas entendre son silence se refermer comme une tombe. Il faut être très gentil et très patient pour apprivoiser mémé, sinon elle n’aime parler à personne, jamais, et on la traite de sorcière dans son dos. On dit que celui qui arrive à en tirer trois mots sans injures peut réussir tout ce qu’il veut dans la vie. Et cet enfant-là a réussi, celui qui n’est ni avec les grands ni avec les petits, celui que tout le monde oublie, mémé lui parle et l’écoute et il se sent important. Jusqu’à ce que ce stupide panier trop grand pour lui décide de faire la roue alors qu’il est plein et ne réduise tout à néant.

Il reste quand même une solution. L’image. La photographie de pépé, mort depuis longtemps, l’image a été prise depuis plus longtemps encore et ça fait drôle à l’enfant de voir son pépé plus jeune que sa mère. Il a acheté l’image dans une grande foire. C’est la seule de la maison. Et on dit – les enfants en tous cas le chuchote – que donner un cadeau à son image ça enlève le malheur. Il protégerai la famille, en somme. Et s’il y a une personne au monde pour obliger mémé à pardonner à l’enfant, c’est bien pépé.

L’enfant abandonne là œufs et panier et court jusqu’à sa cachette, celle où il range tous ses trésors, qu’il étale au grand jour. Ça brille. Hélas, pour presque tout c’est du toc, ça ne vaut rien, il lui faut un vrai cadeau à donner à son image. Enfin il trouve. Une pierre bleutée si brillante qu’elle ne peut être qu’un véritable diamant. Il la prend et entre dans la maison si fraîche après le soleil de la cour. Il se glisse lentement dans le salon, il ne s’agit pas que quelqu’un le voit, le salon c’est pour les grandes occasions et jamais pour un enfant seul. C’est là qu’il y a l’image. Devant, des fleurs fraîches, une médaille, un ruban et une mèche de cheveux. Il pose son cadeau devant, joint les mains, ferme les yeux et adresse à son pépé une brève mais fervente prière : que mémé ne soit pas fâchée. Il conclut même par un « Amen ! » dit à voix haute. Quand il ouvre les yeux, mémé est là.

Elle regarde l’enfant. Puis la photographie. Puis la pierre. Puis à nouveau l’enfant. Le petit a l’impression de se liquéfier et de toutes ses forces se retient d’aller aux toilettes. Si jamais elle est en colère…

La vieille femme lui demande :

« C’est un cadeau ça ?

_ Oui mémé, répond l’enfant en regardant ses pieds, rouge de honte.

_ C’est pour lui ? Pour ton pépé ?

_ Oui mémé. »

Silence. Mortifié, l’enfant relève la tête. Sa mémé pleure. Et en même temps elle l’attrape et le sert dans ses bras, fort, très fort, en lui répétant qu’il est un bon petit, un très bon petit, et l’enfant pleure aussi et avoue pour les œufs cassés mais tout va bien. Il est pardonné.

Elle ressemble à une sorcière sa mémé mais elle est gentille.

Si elle fait peur à tout le monde c’est parce qu’elle est triste.

En fait elle est vraiment très gentille.

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vendredi 31 août 2007

Volver **

Volver

On ne peut pas traverser deux fois la même rivière, dis un vieil adage. Bien sûr, vieux ne veut pas forcément dire intelligent ni même intéressant. Par exemple, « la curiosité est un vilain défaut », quand on pense au nombre incalculable de mères qui ont seriné ça à leur enfants, on est content que quelques uns – les grands explorateurs, les grands inventeurs, les grands espions pour ceux qui sont patriotes – ne les aient pas écouté. Mais pour le coup de la rivière, divers témoignages autour de moi m’incitaient à penser que c’était vrai. On ne traverse pas deux fois la même rivière parce que même si c’est de l’eau au même endroit, ce n’est plus la même eau. Même si on retourne à un endroit chéri, ce n’est plus le même endroit. Les lieux changent, les gens changent avec, et notre regard change car nous avons évolué entre-temps. Mais si moi j’ai toujours refusé de revenir au village de mon enfance, c’est par respect pour mes bons souvenirs. J’ai vraiment passé des moments géniaux là-bas. Mais si j’y retourne, tout me renverra les mauvais souvenirs et les regrets en pleine figure. Jusqu’à ce que tous mes bons souvenirs soient effacés. Jusqu’à ce que tout se résume à ce que j’ai perdu. Je voulais éviter ça.
J’ai peur aussi que tout se soit amélioré pour tout le monde après mon départ. Il faut dire que je n’ai pas vraiment été l’enfant chéri de St-Béron (oui, mon village natal s’appelle St-Béron), le point culminant ayant été atteint juste avant que je ne m’enfui. Quand j’avais fait irruption au PMU avec la carabine de mon père et que j’avais forcé tous ces salopards à se lever et à aller à son enterrement. C’était la moindre des choses à faire. Ce n’était même pas de la justice. Ils en avait été quitte pour une belle peur et pour une humiliation gratinée les uns devant les autres et aussi devant les yeux de leurs familles. Ce n’est pas payer cher le prix du sang.
J’ai eu quelques regrets, tout de même. Pour ma famille. Pas pour mon père, bien sûr, mais j’ai six sœurs, deux frères, quatre cousins et une cousine, qui n’avaient rien à voir dans cette histoire et qui après mon départ ont dû supporter les conséquences de mon acte. Des petites vengeances mesquines, quelques bagarres, juste de quoi empoisonner l’air et obliger surveiller ses arrières en permanence. Heureusement que ma famille était assez nombreuse pour se serrer les coudes, par moment j’avais l’impression qu’on formait à nous tous seuls la moitié de la population de St-Béron. D’ailleurs c’était peut-être vrai pour les moins de vingt ans. La seule que j’ai revue, c’est ma petite sœur Cerise. Elle y retourne de temps en temps et me donne des nouvelles. Certains lui demandent de mes nouvelles en douce, loin de la colère dévastatrice de mon père. Je ne lui ai pas demandé qui. Je préfère ne pas savoir.
Tout ça pour dire que oui, j’avais rayé cet endroit de ma vie, brûlé les ponts derrière moi, et que je n’étais pas prêt à retourner toute cette vase pour voir au juste ce qu’elle cachait. Pas question. Et je n’y serais pas retourné même si mon père avait été à l’agonie, même si ma grand-mère m’avait légué une fortune à condition que j’y habite, même si l’immense et terrifiant Jésus de bois de l’église était descendu de sa croix géante pour me demander en personne de revenir. Et pourtant je suis dans ma voiture et je rentre au pays, effrayé d’avance de ce que je vais trouver, dégoûté par cette trahison – parce que je sais que je suis en train de trahir le pays de mon enfant, le territoire de mes rêves ne sera plus qu’une poignée de maisons entourées de champs quand je l’aurai vu par mes yeux adultes. Je rentre à cause du coup de fil de Cerise. Elle m’a appelé à mon travail. Elle ne m’a pas salué mais n’arrivait pas à se lancer. Elle est comme ça, ma Cerise. Elle refuse de perdre du temps en politesse quand il faut faire vite. Et elle me connaît assez pour savoir ce que je trouve important ou non. Mais même avec moi elle est d’une timidité maladive. Malgré tout son talent elle n’aurait jamais percé dans ce métier de fou sans mon aide et maintenant sans l’aide James, qui lui pique une part monstrueuse de ses bénéfices mais au moins veille à ce que ses créations tiennent le haut du pavé. Je l’ai laissée quand j’ai été sûr que ce type se battrait jour et nuit pour protéger sa poule aux œufs d’or. Et qu’il savait lui parler. Avec Cerise, le meilleur moyen de savoir ce qu’elle a derrière la tête, c’est le silence. Elle bloquait et j’ai compris que c’était important, je n’ai rien dit, j’ai laissé le silence mettre en confiance sa petite voix flûtée qui a finit par sortir dans un souffle : « Ils veulent détruire la tombe d’Anna. »
Une simple tombe. Je brave tous mes fantômes pour une tombe. Dont la propriétaire est depuis belle lurette dévorée par les vers. Donc non, ce n’est pas pour une tombe que je suis là, c’est pour moi, c’est pour la mère d’Anna, c’est pour la dignité humaine, c’est pour dire que ce qu’on lui a fait était mal et qu’elle mérite toujours réparation, c’est parce que cette tombe doit rester pour rappeler à tous les hommes du village leur crime, et pour rappeler à ceux qui étaient trop jeunes à l’époque et qui serait tentés de faire la même chose maintenant que oui, c’est un crime. Que cet acte qu’aucune loi ne condamne s’est payé dans le sang et que du sang ils en auront tous jusqu’à la gueule si jamais ils s’avisent d’oublier Anna. Sa tombe, c’est un symbole. Je suis un homme stupide qui se bat pour des symboles. Si c’était un vrai combat où j’aurai risqué ma vie, on aurait put m’appeler "héros". Ce n’est pas le cas.
J’ai refusé que Cerise vienne avec moi. Je refuse qu’elle voit les autres m’agresser ou m’ignorer. Malgré tout ce qu’elle a subit de son coté elle est toujours revenue, elle a toujours pardonné, elle a baissé les yeux au lieu de se défendre et a souri au lieu de mordre. Difficile de dire si elle est faible ou généreuse jusqu’à la sainteté. En tous cas elle ne vient pas. Pas aujourd’hui. Elle passera sans doute après moi, panser les plaies et apaiser les tensions.
J’entre dans le village et tout est différent. Ça fait vingt-six ans que je suis parti. J’en avais seize. J’ai passé plus de la moitié de ma vie ailleurs.
Le PMU est toujours là. Il y a d’autres boutiques, une boulangerie, un bureau de tabac. Ça reste un petit village. Je passe devant sans m’arrêter. Il sera toujours temps de me faire reconnaître, de m’imposer, plus tard. Avec un peu de chance ça ne sera pas nécessaire. Je ne sais pas comment obtenir la justice, comment détruire la chape de silence qui a sûrement étouffé l’histoire d’Anna depuis des années. Reste-t-il quelqu’un qui se souvient de la vérité ? Cerise m’a dit qu’ils voulaient raser la tombe par manque de place et parce que la concession n’était plus payée. Pour moi c’était une attaque personnelle contre la mémoire d’Anna. Mais maintenant que je franchis la porte du petit cimetière, je doute. Est-ce que mon geste vaudra quoi que ce soit ? Est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux que j’attire l’attention, que j’accuse les assassins, encore et encore, que je déterre cette vieille histoire qui sommeille depuis si longtemps au fond de leur mémoire et qu’enfin je règle les comptes une bonne fois pour toute ?
Oui, ça vaudrait mieux, sauf que ça ne marchera pas. Je me suis rarement senti aussi stupide et impuissant. Et quoi que je fasse, Anna restera morte.
Je ne connais pas le gardien du cimetière, ni de nom ni de visage. Je lui dit tout simplement que je rachète la tombe d’Anna Michet et que je paierai ce qu’il faudra pour qu’elle ne soit pas détruite. Il me demande si je suis de la famille. Je souris. Il y a des tas de gens qui m’ont dit que mon sourire faisait peur – les rares fois où je daignais sourire. Lui se pose des questions mais n’ose rien me demander de plus. C’est quand il revient avec les papiers que je lui explique que non, Anna n’est pas de ma famille, c’était tout simplement mon premier amour.
Aurais-je été si furieux de voir ce qu’ils lui ont fait si jamais je n’avais pas été fou d’elle ? Aurais-je menacé les adultes de ma carabine pour les forcer à regarder en face les conséquences de leurs actes si je n’avais été aussi brûlant de jalousie, sachant que l’un d’entre eux avait eu la chance d’être aimé d’Anna ?
Et qu’il l’avait abandonné.
En fait, c’est une chance pour eux qu’ils se soient tous vanté de l’avoir fait. Si j’avais su exactement lequel elle avait aimé au point de lui faire un enfant, lequel l’avait rejeté si ignoblement qu’elle s’était suicidé, me privant à jamais de sa lumière, je l’aurai tué. Sans hésiter.
Ça y est, la tombe d’Anna est protégée, grâce à l’argent de Cerise qui savait que moi je n’en avais pas les moyens. Mais j’ai bien mis mon nom sur l’acte. Et j’espère bien que l’homme bavardera. Je veux voir leurs réactions.
Je voulais partir dès que ce serait fait. Mais j’ai marché jusqu’à la tombe que sa mère n’a plus fleuri depuis longtemps, je l’ai nettoyée, j’ai regardé la photo – comment ai-je pu oublier qu’elle était si belle ? – et maintenant non, pas question de m’en aller. Je ne laisserai plus ce fantôme me hanter. Ça fait trop longtemps que je l’ai ligoté dans un coin de mon esprit, interdiction de parasiter les pensées, tout souvenir doit être effacé… Maintenant que le spectre est libéré il réclame vengeance. Vengeance et représailles. Et je veux savoir. Avec tout au fond l’idée que venger Anna effacerai ma propre culpabilité. Je l’aimai et je n’ai rien fait. Je ne l’ai pas protégée. Je ne l’ai pas sauvée. J’ai entendu des rumeurs, des moqueries, des sous-entendus. Les gens racontaient qu’elle n’était pas difficile. Qu’on pouvait en faire tout ce qu’on voulait. Je me suis bouché les oreilles, je refusais qu’on la salisse ainsi. J’aurais mieux fait de les ouvrir. De découvrir si oui ou non c’était vrai, et si oui pourquoi elle faisait ça, et si non pourquoi on racontait de telles horreurs sur son compte. Comme ça j’aurais pu l’aider, contre eux tous, je l’aurai sauvée. Je n’ai rien fait.
Elle s’est suicidée. C’est là que j’ai appris qu’elle était enceinte. En entendant les hommes du village se vanter d’être le père. Salir sa mémoire une fois de plus, une fois de trop. Ils savaient tous qui était le vrai père, je le sentais, j’en étais sûr, et ils partageaient cette faute en en faisant un trophée, ils dédouanaient l’assassin en souillant la victime. Ils riaient. C’était le jour de l’enterrement d’Anna. Dans le cortège il n’y avait que sa mère, moi et Cerise qui était toute petite et n’était venue que pour sécher mes larmes et me tenir la main. Quand nous sommes passé à coté d’eux je me suis attardé. J’ai écouté. Après quoi je suis allé chercher la carabine. Ils y ont assisté à son enterrement, ils étaient furieux et humiliés mais ils ont obéis. J’aurai été ravi que l’un d’eux tente de s’enfuir, pour lui tirer dessus. La mère d’Anna avait l’air contente. Je crois que si c’était elle qui avait tenu l’arme il y aurait eu pas mal de trous dans la chair de porcs. J’ai été plus raisonnable. Je ne voulais pas aller en prison. Bien sûr, si jamais j’avais su qui avait poussé Anna jusqu’à la mort… ça n’aurait pas été difficile de le tuer.
Cerise était partie à ce moment-là, elle est arrivée juste à temps pour me donner un sac avec mes affaires, elle avait couru tout du long pour m’éviter de retourner à la maison affronter mon père. Elle savait qu’après ça je n’avais plus qu’à m’enfuir. Je n’avais rien eu besoin de lui dire. Cerise a toujours été ma sœur préférée.
Et maintenant, si je reste à St-Béron, assez longtemps pour être un véritable coup de pied dans la fourmilière, saurais-je la vérité ?
Est-ce qu’un jour il y a eu une vérité ?
Je veux essayer de la découvrir.

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lundi 14 mai 2007

Selah **

Selah

Le 19 avril 2007, je vais me balader. Oui je sais, examens, révisions, pas le temps, bla bla bla. Arguments martelés par ma conscience à qui je répondrai très élégamment : merde. Non parce qu’il faut déconner dans la vie et que je suis déjà suffisamment coincée de nature pour ne pas en rajouter encore. Une autre partie de moi-même voudra sans doute laisser tomber la promenade dans des coins que je connais déjà et qui n’ont plus rien à m’apporter, et préfèrera galérer à aller à Pétaouchnok pour pouvoir dire : j’y suis allé. Cette partie de moi-même, je lui dirai merde aussi. Toujours aussi élégamment. Sachons vivre.

Donc j’irai me balader. Délicatement. Est-ce qu’on peut se promener délicatement ? Euh… on va dire que oui, pourquoi pas après tout ? Je vais marcher dans les rues, le nez en l’air et l’appareil photo à la main, prête à saisir un graffiti amusant, un oiseau, une boutique sympathique, un ciel d’un bleu particulièrement intense. Je n’ai pas la prétention non plus de faire de l’art ou quoi que ce soit avec mon petit numérique. Mais quand je regarderai ces photos, celles que je ne montrerai à personne pour ne pas tuer d’ennui mon public, moi je me souviendrai.

Je me souviendrai de l’air, du vent doux et un peu chaud qui caresse les joues comme un ami qui vous fait la bise très vite. Je me souviendrai du cri des mouettes et de l’odeur de sel jeté sur la neige qui évoque la mer. Je me souviendrai de l’immensité des rues droites et des points cardinaux – cap au nord, camarade ! Nous tournerons à l’ouest à la prochaine intersection ! Je me souviendrai des maisons et des immeubles en brique, si familiers qu’on en oublie leur laideur, des maisons particulières qui se prennent pour des châteaux, des immeubles en béton honteusement cachés entre l’autoroute et la banlieue, des immeubles s’élançant à l’assaut du ciel et arrêté en plein vol par la loi qui leur interdit de dépasser l’altitude du Mont-Royal (la grosse bosse au milieu de la ville). Je me souviendrai du métro et de tous les épouvantables musiciens qui y jouent.

Les numériques ont été inventés pour des gens comme moi.

Je ne suis pas encore partie de Montréal. Mais j’en partirai bientôt. Pourtant quand j’irai me promener, demain matin au tout début du jour, ce ne sera pas en pèlerinage, ce ne sera pas pour aller "une dernière fois" voir ce que je ne reverrai sans doute pas (quoique… ça dépendra aussi de comment tournent les choses en France, donc on ne sait jamais). Non, quand je marcherai dans ces rues, ce sera pour le simple plaisir d’y marcher. Le froid m’en a chassé sans douceur, non seulement en rendant toute sortie difficile, mais en plus en bloquant mon esprit, en épuisant mon énergie… J’ai hiberné, ne voulant plus sortir, restant pelotonnée dans mon cocon douillet où un simple geste rajuste la température. Mais maintenant c’est le dégel, les quelques paquets de neige ne sont plus que des terrains amusants qui crissent sous les pas, l’eau coule en ruisseau dans les rues et le soleil est de retour, le vrai, celui qui réchauffe le corps et l’esprit. Et j’ai envie de le suivre, ce soleil, de marcher au bout du monde, tranquillement, doucement, pour le plaisir de mettre un pied devant l’autre et d’être libre.

Mais comme je reste quelqu’un de normal, à la base, demain il me faudra un but. Je ne vais pas partir dans une direction et la suivre jusqu’à ce que j’ai envie de rentrer. Quoique… Mais non. Je vais Aller Quelque Part. Je vais aller voir le fleuve, tiens. Ce bon vieux St-Laurent et ses eaux incroyables, moitié douce moitié salée, moitié gelé moitié coulant, moitié gris moitié bleu. Oui, ça vaut le coup de prendre le métro pendant une demi-heure et de se laisser porter par ses pas, vers le sud, en suivant comme par hasard mon vieux pote le soleil… J’irai là demain.

J’irai et je prendrai des photos, histoire de valider ma venue, d’adopter des souvenirs. J’essayerai une fois de plus de prendre une photo de mouette en plein vol, et une fois de plus j’échouerai – mais comment ces garces font pour m’échapper systématiquement ? C’est pourtant si beau une mouette qui vole ! Tous les oiseaux en vol sont beaux, c’est vrai. Mais une mouette c’est une mouette. C’est stupide et teigneux, ça mange des ordures et ça a un cri détestable, sans parler de sa manie de mettre du guano sur tout ce qui bouge, mais en vol c’est un nuage filant, un enfant du ciel qui reste tout juste assez immobile pour se faire admirer avant de repartir dominer les airs… Je comprend pourquoi un type a écrit un livre sur le vol d’un goéland (je compte les goélands parmi les mouettes et je m’en excuse, mais je suis totalement incapable de différencier les deux. A part que le mot mouette est plus joli.)

Une fois rassasiée de mouettes et de fleuve, il va falloir que je m’en retourne. C’est là que le jeu deviendra drôle. Alors, par où aller… au nord, bien sûr. Mais de quel coté, l’est ou l’ouest ? Est-ce que je vais suivre Ste Catherine, le boulevard St-Laurent, St-Denis, Maisonneuve ? Ces rues immenses parmi les rues immenses, plus de dix mille numéros chacune, pleine de magasins, de bars, de cafés, de vie en un mot. Peut-être que j’irai là.

Et peut-être que je tenterai un raccourci. C’est sympa aussi, ça, les raccourcis. On tourne à gauche, à droite, on passe en parallèle à la rue principale, on voit les petits magasins et les arbres, les maisons de brique et les églises (évidemment, il y a des églises partout ici). Je marcherai. Tentant de retrouver mon chemin en me fiant à mon sens de l’orientation défaillant et à mon estimation des distances lamentables. Je me perdrai. Et pendant tout le trajet, pas après pas, inspiration après inspiration, dans le vent qui s’amusera à emmêler mes cheveux, je penserai. Les maisons et la rue ne guideront plus que mes yeux. Mon esprit, loin de tout, loin de la culpabilité de fuir ses obligations, loin de l’analyse de la nouveauté et de l’inconnu, loin de la réalité, mon esprit pourra se mettre en balade à son tour. Il enfilera ses chaussures si familières et partira explorer de nouveaux sentiers. Il faut bien que les histoires naissent quelque part. Les miennes naissent souvent d’une balade douce, tous les sens apaisés et l’énergie vaillante, les pieds qui décident du chemin à suivre et le reste qui peut partir vadrouiller où il veut, le nécessaire étant assuré. Les gens me regarderont en se demandant pourquoi je ris toute seule, ou pourquoi j’ai l’air si sombre, ou pourquoi je bouge ainsi ma main – mais c’est juste la scène du moment messieurs-dames, ne vous faites pas de soucis, passez votre chemin l’âme en paix. Je rêverai debout.

Enfin, il faudra bien que je me décide à sortir ma carte et à retrouver ma route, ou en tous cas une route. La fatigue en sera sûrement la cause. Ou alors l’heure tardive. Ou la faim (si vraiment j’arrive à me lever et à y aller le matin). Je retournerai au monde réel, que je ne trouverai pas désagréable. Je rentrerai.

Et peut-être que là… peut-être qu’à un moment, par là, ce sera Selah. Un ami m’a décrit ce mot comme désignant une pause, une injonction : « Arrêtes-toi et regarde ». Et si je le fais, qu’est-ce qui se passera ?

Si j’arrête d’avoir peur de mon départ et envie de mon retour, si j’arrête de me retrancher dans mes mondes imaginaires, si j’arrêtes de me cacher derrière mon appareil photo, si je m’arrête. Et que je regarde. Qu’est-ce que je verrai ?

Et si maintenant, moi qui attend demain pour partir en vadrouille, si maintenant j’arrête tout et que je regarde, qu’est-ce que je vois ?

Selah.

Peurs et espoirs, attente, repli. La page sur l’ordinateur. La musique dans mes oreilles. Hier derrière moi et demain devant. Moi et le reste de l’univers gentiment mais fermement mis à la porte. L’attente. Il faut sans doute plus de sagesse que j’en possède pour apprécier chaque moment où on peut faire Selah, pour voir au-dedans et surtout au-dehors de soi. Mais j’essayerai à nouveau.

Demain.

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samedi 21 avril 2007

Miroir, mon beau miroir **

Miroir mon beau miroir

« C’est ton nouveau dessin ? Fais voir !

_ Attends ! Il n’est pas finit ! »

Avant que George n’ai pu l’en empêcher, Nicholas avait attrapé la mince feuille délicatement fixée au bois jusqu’à ce que l’œuvre soit terminée et rangée sous clef. Nicholas écarquilla les yeux. Pour une fois, lui-même était choqué.

Le dessin à la plume montrait une jeune femme nue, ce qui en cette Angleterre du XVIème siècle risquait de faire condamner son auteur au fouet et à la prison. Mais surtout la femme était sans conteste une sorcière ou un démon, et ça c’était un aller direct vers le bûcher. Georges avait beau être le portraitiste de la Reine et par conséquent de toute la cour, cette fois il allait trop loin.

« Non mais tu sais ce que tu risques ?

_ Je ne risque rien tant que tu tiens ta langue. Rends-la moi, elle n’est pas terminée.

_ Mais qu’est-ce qui te prend de dessiner des sujets pareils !

_ Je n’en sais rien. J’avais envie. » conclu George, buté.

Nicholas savait qu’il n’en tirerai rien de plus. Si il existait une folie des peintres, alors George en était très gravement atteint. Il vivait des portraits et des tableaux commandés par les grands de ce monde. Et passait son temps libre à peindre et dessiner les petits de ce monde. Aubergistes et paysans, mendiants et acteurs, nonnes et prostituées, tous les humains qui passaient à porté de son œil d’aigle étaient comme attrapés au vol et restitués sur le papier ou la toile, avec leurs mimiques et leurs attitudes, et George s’amusait à cacher mille symboles de leurs vies dans le décors les entourant. Il dessinait aussi des natures mortes : ordures dans le caniveau qui faisaient un angle intéressant, reflet sur une vitre, manteau de fourrure ressemblant à une bête guettant sa proie… il aimait jouer avec les doubles sens et les illusions d’optiques. Il aimait tout, en fait. Les modèles nus qu’il faisait venir dans sa maison, hommes et femmes, lui inspirait exactement le même regard intéressé que l’oiseau dessiné par les nœuds d’une poutre. Il regardait et dessinait. Nicholas, acteur que la faim avait poussé à être son premier modèle, se considérait comme son ami, pourtant il n’avait jamais réussi à comprendre vraiment le jeune homme. Il se demandait souvent à quoi pouvait bien ressembler le monde quand on le voyait par les yeux de George.

Enfin, pour le moment il se demandait surtout où celui-ci avait bien pu voir un succube pareil. La femme du dessin était belle comme le jour, elle avait deux ailes dont la texture rappelait un riche tissus brodé et la forme des ailes de papillon, ses cheveux volaient comme si ils étaient attirés par le ciel et ses jambes se fondaient dans l’étrange socle de pierre sur lequel elle était posée. Elle se regardait dans un miroir posé sur un flamant rose, le tout installé sur une pierre volante. Sorcellerie. Belle mais sorcellerie.

« Où l’as-tu vu ? demanda Nicholas.

_ Je l’ai rêvée.

_ Tu devrais la brûler.

_ Je la rangerai avec les autres. De toutes façons, maintenant j’ai fait assez de dessins scandaleux pour être pendu dans l’heure. Personne ne fera attention si une sorcière se glisse dedans.

_ Tes domestiques pourraient…

_ Ils n’ont pas la clé. Et puis tu m’énerve ! Qu’est-ce que ça peut bien te faire ce que je dessine ou pas ? Je fais ce que je veux !

_ Je n’ai aucune envie que tu meurs, crétin ! »

Nicholas jeta le dessin et parti en claquant la porte. Comme d’habitude. Doté d’un tempérament enflammé, ses disputes avec George étaient nombreuses et une fois de plus ce serait au peintre de faire le premier pas pour qu’ils se réconcilient. Celui-ci pourtant avait de son coté un fort caractère et était totalement inflexible sur bien des points, sans la moindre raison apparente. Jusqu’à présent, l’amitié de Nicholas faisait parti des points importants pour lui. Mais le comédien savait que si un jour il franchissait la limite, la porte de George lui resterai fermée à jamais.

Ceci dit, ça valait la peine d’insister pour ce dessin de sorcière. Le malheureux allait au-devant d’énormes ennuis et ne paraissait absolument pas s’en rendre compte. En fait, George était tout à fait capable d’aller au bûcher, le menton haut et le regard furieux, sans renier la moindre de ses œuvres. Qu’il se donne la peine de les cacher était le plus grand sacrifice dont il était capable. Pour cela, Nicholas l’admirait autant qu’il le jalousait, et parfois (comme ce soir-là) il avait tout simplement envie de lui enfoncer un peu de bon sens dans le crâne à coup de poings.

Toujours furieux, il mit le cap vers une auberge où il était presque sûr de trouver de la bière à crédit et une jolie fille pas trop farouche. Il avait besoin de se changer les idées. Lui qui se brouillait avec tout le monde pour mieux faire la fête ensemble le lendemain, chacune de ses disputes avec George le rendait malade.

Dans son atelier, George resta immobile et silencieux un long moment, le temps de se calmer. L’idée de brûler son dessin l’avait blessé. Et Nicholas n’avait même dit qu’il le trouvait beau. Pourtant, jusqu’à présent, c’était le seul à qui George pouvait montrer toutes ses œuvres sans craindre de le choquer : c’était un artiste comédien et libertin passionné, il savait apprécier le regard décalé que son ami posait sur le monde sans le juger selon la religion ou (pire) la morale. George ressentait le rejet de son rêve comme un rejet de sa propre personne. La trahison de son seul ami.

Au bout d’un moment, il réalisa que la nuit tombait. Il alluma une bougie et se regarda dans le miroir. Pas brillant.

George connaissait son visage comme une succession de courbes et de plats, d’ombres et de lumière variant selon l’éclairage, de couleurs et de traits. Il changea son regard et tenta de se voir comme le voyait les gens, comme le voyait Nicholas.

Des cheveux courts en désordre, un visage fin marqué par un air buté quasi permanent quand il ne dessinait pas, des yeux cernés par les nuits blanches à croquer des modèles, un teint trop foncé dû à une recherche permanente de soleil, des vêtements mal ajustés et tâchés… C’était même étonnant que Nicholas, prêtre de l’élégance, prêt à se priver de dîner pour un beau pourpoint, consente à venir le voir encore. Sans doute parce qu’il y avait toujours une assiette et un lit prêts pour lui.

George se rapprocha du miroir, se scrutant yeux dans les yeux. Il y avait longtemps…

La dernière fois qu’il s’était regardé ainsi, cherchant qui il était vraiment et ce qu’il désirait, George était encore une jeune fille appelée Anne.

Anne avait toujours été différente. Elle regardait le monde comme personne d’autre ne le regardait. Mais elle avait appris à faire bonne figure et à se tenir lorsque les prétendants venaient faire la cour à son père, espérant obtenir sa main et la dot qui l’accompagnait. Anne était résignée à l’époque. Endormie, selon ses souvenirs. En attente. Comme la femme de son dessin, venue du fond de ses rêves lui rappeler… quoi ?

Lorsque Anne avait découvert le dessin, la peinture, son père l’avait laissée faire ce qu’il pensait être une lubie. L’art, le vrai, était réservé aux hommes, comme tant d’autres choses. Anne avait de plus en plus peur en voyant son destin lui échapper. Et un matin elle avait enfilé des habits d’hommes, volé à son père de l’or et un cheval, et avait fuit à Londre. Elle avait dix-sept ans.

Il ne lui avait pas fallu longtemps pour faire remarquer ses portraits si vivants qu’on croyait que le modèle allait bouger sur la toile. Et George Ainsworth, le portraitiste de la Reine, s’était enrichi. Il avait pu avoir la liberté que jamais Anne, même avec le plus complaisant des maris, n’aurait eu. Renier ses œuvres, ce serait renier cette liberté et tout ce que George avait sacrifié pour elle. Evidemment, Nicholas ne pouvait pas le comprendre. Il ne pouvait le savoir.

Distraitement, Georges avait sorti ses couleurs. Ses huiles n’étaient pas faites pour ça mais elles devraient réussir à accrocher sur le verre piqueté du miroir. Il avait envie de tenter quelque chose.

Quelques traits brun, et une longue chevelure bouclée cascadait sur la tête de son reflet. Un peu de blanc, d’ocre, de rouge, pour effacer les cernes et les plis du visage. Une touche plus soutenue pour les joues redevenues roses comme celles d’une demoiselle. Un peu de maquillage sur les lèvres. Des bijoux aux oreilles. Une robe décolletée.

George regarda un instant l’image mi-reflet mi-peinture qu’il avait devant lui. Il regarda autrement. La ‘toile’ devint un sujet à peindre. Le décalage du miroir et du trucage était poignant. Il eu envie de dessiner son miroir ainsi, prêt à déguiser quiconque prendrait la pose devant lui, n’ayant plus de réel que deux yeux pouvant appartenir à n’importe qui, homme ou femme…

Mais Nicholas comprendrait. Et c’était un risque que George ne voulait pas prendre. Ses relations avec le jeune homme étaient déjà bien trop compliquées pour le moment.

George effaça donc la peinture du miroir et renonça à un dessin pour la première fois de sa vie. Et bien sûr Nicholas ne le saurait jamais.

En allant se coucher, il espéra que cette nuit il rêverait encore de la belle femme et qu’elle l’aiderait à trouver le chemin à suivre…

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jeudi 29 mars 2007

St Valentin ***

St Valentin

Certains jours sont spéciaux. Adeline s’était soigneusement préparée pour ce jour spécial-là. Pour commencer, régime et sport intensif depuis un mois : comme le lui avait toujours répété sa mère, « Il faut souffrir pour être belle. ». Et le jour dit, jour de la St Valentin, elle s’était mise en congé maladie pour être sûre d’être prête. Epilation, couleur, manucure et traitement de la peau le matin. Rangement frénétique de son appartement et cuisine délicate l’après-midi. Enfin, trois heures avaient été nécessaires pour la coiffure, le maquillage et l’habillage. Elle avait pourtant préparé depuis une éternité la petite robe qui l’avantageait si bien qu’elle ne regrettait pas un instant d’y avoir mis la moitié de son salaire. Mais on ne sait jamais…

Tout est parfaitement prêt, elle allume les bougies et la musique, éteint la lumière et attend. Son valentin ne devrait pas tarder.

C’est de la musique d’ambiance qui joue, une ambiance romantique bien sûr, sans paroles. De la musique qui ne dérange pas quand on se parle. Adeline se demande si elle ne va pas mettre la radio en l’attendant, histoire d’écouter quelque chose de potable, ou au moins qui l’empêcherait de piquer du nez sur le canapé. Et puis elle se trouve ridicule, à attendre dans le noir. Laissant les bougies allumées, elle rallume la lumière. Un dernier tour d’appartement : est-ce que tout est parfait ?

La table est mise et très belle. Sur la table basse, un nombre respectable de bouteilles sont prêtes pour l’apéritif – quels que soient ses goûts il trouvera ce qu’il aime, même s’il ne prend pas d’alcool tout est prévu. Dans la cuisine, tout est installé pour pouvoir arriver sur la table rapidement sans qu’elle ait le moindre risque de se tacher. Et dans la chambre… là aussi, tout est prêt pour finir la nuit en beauté. Il vaut mieux qu’elle ne le fasse pas trop boire pour qu’il tienne jusque-là d’ailleurs.

Adeline attend. Son portable est allumé et posé devant elle, batterie rechargée à bloc. Au cas où. Elle hésite à allumer la télé. En arrivant, il entendrait toutes ces stupidités, que penserait-il d’elle ? Et dans son état, elle ne peut pas regarder autre chose que des stupidités. Elle va dans sa chambre, pas très assurée sur ses nouveaux talons hauts, prendre un magazine. Très vite elle le rejette, excédée. Jamais, quels que soient ses efforts, elle n’arrivera à la cheville des filles qu’on présente comme modèles. Elle se met à tourner en rond, arrangeant un objet ici et là pour la seconde d’après le remettre à sa place. Mais qu’est-ce qu’il fait ? Déjà dix minutes de retard !

Elle se force à respirer calmement. Dix minutes, ce n’est rien. A une demi-heure de retard, elle l’appellera pour voir si tout va bien. Pour le moment, elle décroche le téléphone fixe pour vérifier que la ligne n’est pas coupée, et vérifie pour la centième fois qu’elle n’a pas de messages.

Il va arriver d’une seconde à l’autre.

Il est sans doute déjà derrière la porte.

Mais non, il n’arrive pas, il n’est pas à la porte, et Adeline reste seule avec ses doutes et ses questions. Elle n’a pas l’habitude de se faire belle et encore moins de préparer une soirée en amoureux, c’est même la première fois. Elle sait qu’elle n’est pas assez féminine aux yeux de son amant et plutôt que d’essayer de petits changements qui seraient passés inaperçus, elle a décidé de tout miser sur la St Valentin. Elle veut lui prouver qu’elle peut être une femme parfaite. Et elle veut se prouver à elle-même qu’elle n’a aucune raison de se sentir inférieure à ces espèces de femmes idéales qui hantent les médias et font apparemment rêver tous les hommes.

C’est raté.

Le plat principal va être trop cuit, elle le retire du feu et le met directement au frigo. Ils le feront réchauffer plus tard, c’est sa faute si ça sera moins bon. Plus elle rumine sur son sort, plus le temps s’étire, ces cinq minutes paraissent durer cinq heures. Il n’a qu’un quart d’heure de retard, mais elle n’en peut plus, elle se jette sur le téléphone et l’appelle. Elle se jure de ne pas paraître impatiente, elle va même plaisanter, dire que le repas va se sauver ou n’importe quoi de drôle, plus que deux secondes pour trouver mieux, ça va être juste…

Répondeur. Adeline laisse son message, drôle et enjouée comme prévu, en tous cas elle essaye. Elle se répète que tout va bien. Elle est nerveuse parce qu’elle va faire ses preuves, c’est tout, à part ça elle est heureuse de le voir et ils vont passer une bonne soirée ensemble.

Le temps passe.

Adeline enlève ses chaussures : même assise, elles lui font mal au pied. Du coup elle n’ose plus s’éloigner du canapé. Il a la manie d’entrer sans frapper et elle aura tout juste le temps de se rechausser avant de lui sauter au cou. Mais quand même, elle est chez elle, ça fait un peu ridicule de garder des chaussures au pied non ?

Elle les range carrément. Tant pis. Elle tourne en rond. Elle remet ses chaussures et s’écroule dans le canapé. Immédiatement elle se relève et se rassoit correctement, pour ne froisser sa jolie robe. Les bougies fondent.

Elle attend.

Il est minuit et Marc rentre chez lui. Il vient de se faire plaquer. Juste après avoir offert un collier en or en cadeau de la St Valentin. Inutile de dire qu’il l’a plutôt mauvaise. Elle lui a même dit de remporter les fleurs. Pas le collier, évidemment, ça elle le garde.

Il entend alors une femme crier :

« Je vais sauter, je te préviens ! »

Il relève la tête : au troisième étage, une femme hurle dans un téléphone. Elle est assise sur le rebord de la fenêtre. Encore une qui fait du chantage pour pomper un pauvre gars jusqu’à la moelle, pense Marc, à deux doigts de souhaiter qu’elle saute vraiment et se casse une jambe. Son mec s’est tiré ? Il a bien fait, lui au moins a flairé le piège à temps.

La femme jette son portable sur le parking dans un dernier cri de rage. Elle reste assise, furieuse, humiliée, hésitant entre le saut faussement libérateur et rentrer chez elle passer sa colère sur tous les objets à sa portée. C’est alors qu’elle remarque Marc, qui tient son bouquet la tête en bas.

Marc détourne aussitôt les yeux et continue à avancer, pour ne pas rentrer en contact avec cette folle. Il prévoyait de brûler le bouquet, là, sur le parking, mais sous ces yeux de furie il n’ose plus. Puis il s’arrête. Après tout, qu’est-ce qu’il en a à faire qu’une bonne femme le voit faire ?

Il lui tourne le dos quand même, pose le bouquet sur le bitume, sors son briquet et l’allume. Puis il lance le feu de joie. Il sourit. Et quand le feu s’attaque à la petite carte où il avait maladroitement jeté quelques mots d’amour, des mots qu’elle n’avait même pas lus, il sourit encore plus. Et des larmes commencent à rouler sur ses joues.

Un tap-tap de talons hauts se fait entendre. Marc se retourne. C’est la folle de tout à l’heure. Elle regarde le feu, fascinée. Ses cheveux sont en bataille, son maquillage a coulé, ses yeux sont gonflés et sa bouche mordillée. Elle paraît sauvage, une belle dame laissée seule sur une île déserte et qui est retournée à la nature pour attraper et tuer sa nourriture avec les dents. Sans doute à cause de ses yeux de fauve. Ou du rictus qui lui déforme la bouche. On dirait qu’elle montre ses crocs avant de mordre.

Tout de suite la grimace disparaît. Elle se tourne vers Marc et demande :

« Je peux rajouter quelque chose ?

Marc hésite. Elle a l’air tellement perdue, s’il refuse elle pourrait faire n’importe quoi. Se suicider ou voler une voiture pour jouer aux auto-tamponneuses avec les flics. N’importe quoi. Il acquiesce. De toutes façons le feu est déjà presque éteint.

Elle enlève ses chaussures et les pose soigneusement au-dessus des pauvres restes du bouquet. Elles ne brûlent pas. Sans un mot, Marc lui tend son briquet. Elle ranime le feu et reste accroupie à le regarder, songeuse. Au bout d’un moment elle dit :

« Mauvaise St Valentin, hein ?

_ Oui. Et vous ?

_ Pareil.

Elle attend encore un peu, puis se lève et se tourne vers lui.

_ Je m’appelle Adeline.

_ Moi c’est Marc.

_ Mon mec m’a posé un lapin et pas moyen de le joindre. J’ai tellement pété un câble que j’ai fait du chantage au suicide à son répondeur.

_ Ma copine m’a supplié de lui offrir un collier super cher, j’ai dû faire des tonnes d’heures sup’ pour le lui payer, et elle m’a plaqué en gardant le collier. En plus elle m’a plaqué pour un type qu’elle s’envoyait sûrement pendant que je faisais mes heures sup’.

_ J’ai passé des heures à tout préparer pour ce type et il l’a rejeté comme si ça n’avait pas la moindre valeur. Comme si je n’avais pas la moindre valeur.

_ Je l’aimais.

Silence. Adeline jette un dernier coup d’œil aux chaussures mourantes. Sans regarder Marc, elle demande :

_ J’ai garni le bar. Ça te tente ? »

Ça le tente.

Au bout d’une heure d’alcool et de récriminations, ils commencent à voir leur situation avec plus d’humour. Ils ont jeté le délicieux repas préparé par Adeline et commandé une pizza. Ils ont saccagé méthodiquement chacun des petits cœurs qu’elle avait amoureusement posé en décoration. Par moment, Marc se sent un peu coupable, mais puisque Adeline est la première à vouloir mettre le feu aux pauvres restes de sa St Valentin, il l’accompagne volontiers. Lui aussi ça lui fait du bien.

Pour le moment, allongé sur le tapis, il lit la pile de magazines féminins d’Adeline et commente avec elle chaque article, chaque photo, avant de déchirer la page et de laisser Adeline la brûler. Un tas de cendre lui macule déjà les pieds et elle porte des marques de suie sur le visage. C’est autant son visage de clown que les conseils ridicules qu’il lit qui fait rire Marc. Adeline en rajoute. Elle s’est libérée du masque qu’elle avait eu tant de mal à créer, maintenant elle se sent vivante et surtout libre. Elle pourrait décrocher la lune si elle le voulait, elle est invincible !

Marc ne pense plus à son amour trahi. Demain, sans doute, il se rappellera. Pour le moment, il boit, il sert Adeline, il rit et menace l’inventeur de la St Valentin de tous les supplices. Adeline prend un feutre et commence à dessiner les supplices en question sur les murs blancs. Il se lève l’aider. Le plongeon dans une cuve de bonbons roses portés à ébullition leur plait tout particulièrement, surtout parce que le personnage est complètement raté. Adeline est en train d’écrire ses cris d’agonie quand le téléphone sonne. Son feutre dérape.

Deuxième sonnerie. C’est le fixe, évidemment, puisqu’elle a cassé son portable. C’est lui.

Marc, voyant qu’elle reste pétrifié, a compris à quoi elle pense. Si ça se trouve, son copain a d’excellentes excuses, elle va lui demander pardon et ils vont finir la nuit tendrement unis. Et lui restera seul. Seul avec son chagrin. Il aimerait débrancher ce fichu téléphone. Il a besoin d’Adeline pour arrêter de penser.

Elle ne bouge toujours pas. Troisième sonnerie.

Marc décroche le téléphone et le lui tend. Autant savoir. En plus, elle a été gentille avec lui, c’est normal de lui donner un coup de main. Si c’est vraiment un coup de main dans l’état où elle est.

Elle dit :

« Allô ?

Sa voix est faible et timide, rien à voir avec son rire et ses moqueries de tout à l’heure.

Elle écoute, commence à se mordre la lèvre, prête à pleurer. Elle allume le haut-parleur pour que Marc entende aussi. En gros, son copain était en panne là où les portables ne passaient pas. Il vient d’arriver chez lui, il est fatigué et furieux d’entendre tous les messages insensés qu’elle lui a laissé. Il se demande si c’est vraiment la peine qu’il passe.

Adeline regarde Marc et, tout doucement, réponds :

_ Si tu viens, tu ne vas pas en revenir. Parce que j’ai jeté le repas que j’avais mis des heures à te préparer, j’ai bu l’alcool que je t’avais acheté, j’ai brûlé les chaussures que je portais pour que tu me trouves belle, j’ai bousillé toute la décoration, et je te laisse imaginer à quoi je ressemble – démaquillée, décoiffée, les yeux rouges, la robe froissée, en plus j’ai de la suie partout. Tu sais pourquoi je te raconte ça ? Parce que je sais que tu ne vas pas venir et que je veux quand même que tu saches de quoi je suis capable quand je pète un câble. Je ne suis pas une fille belle et sophistiquée comme tu aimes. Et putain de bordel de merde, je les vaux toutes, alors si t’es pas content, laisse tomber ! »

L’autre la traite de folle. Adeline raccroche. Le silence retombe. Finalement, Marc arrive à attraper une bouteille et la lui tend. Adeline boit. De plus en plus mal assurée sur ses jambes, elle récupère son feutre et reprend là où elle en était. C’est difficile. Elle pleure.

Marc lui propose alors un nouveau jeu. Puisque que tout est de la faute de cette stupide fête, autant aller y mettre fin à sa source même, c’est à dire les grands magasins. Adeline acquiesce solennellement. Ça lui plaît.

Finalement, devant les grilles barrant l’accès aux centres commerciaux, ils se rabattent sur les boutiques chic du centre ville. Marc est allé chercher chez lui deux bombes de peintures et ils taguent généreusement les présentoirs et les pubs. Il n’y a personne dans les rues, la ville leur appartient… A eux de la défendre contre l’invasion des petits cœurs roses !

Quelqu’un a dû les dénoncer : alors que l’aube pointe presque, des policiers arrivent sur les lieux de leur crime. Heureusement, ils s’enfuient dès qu’ils entendent les sirènes. Ils rentrent chez Adeline. Epuisés, ils s’endorment, sales et ivres dans un appartement dévasté, leur vie amoureuse réduite à néant et des ennuis à prévoir avec la police. Au moins ils ont passé la meilleure St Valentin de leur vie. C’est déjà ça.

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mardi 20 mars 2007

La nuit ***

La nuit

Dans le noir, tout disparaît. La chambre avec ses murs colorés et les jouets que j’ai oublié de ranger avant d’aller dormir. Le long, long couloir avec le parquet qui craque. La chambre de mes parents. Ma maison. La ville. L’univers.

Il n’y a plus que moi, tout au chaud sous mes couvertures. Mon lit est la seule chose dont je suis sûre de l’existence. C’est pour ça qu’il ne faut surtout pas le quitter.

Si je sors la tête doucement par-dessus la couette, je peux voir ce qui a remplacé ma chambre… Il y a juste un rayon de lune. Pas de veilleuse, je suis une grande fille maintenant. De toutes façons elle ne changeait rien.

A la place de mes jouets, il y a des trésors et des morceaux d’animaux morts, ils font des bosses et des creux et brillent parfois sans qu’on les voit bouger. Ils servent de ville à des centaines d’insectes venus du déserts, un désert de sable glacé où il n’y a jamais de soleil. Sur le côté, il y a un énorme coffre ventru de pirates de l’espace, ornée de boutons permettant de faire un code secret qui peut-être sauvera l’univers… ou peut-être nous tuera tous. Plus loin, c’est difficile à dire, il ne reste des ombres au milieu d’autres ombres, comme une forêt immense où vivent les loups.

Maintenant il ne faut surtout pas allumer la lumière. Une fois qu’on est couché, on a l’impression que la chambre redeviens normale quand la lumière est allumée, mais c’est faux, ce n’est qu’un leurre. Les choses ne veulent pas qu’on ait peur alors elles peignent les ombres avec de belles couleurs et agitent des chiffons qui ressemblent à mes parents, sauf que je sais bien que mes vrais parents, dans leur vraie chambre, sont à des milliers de kilomètres…

Je ne me laisse pas berner. Hors de question que je pose un pied hors de mon lit. Si je le faisait, je me perdrai dans le monde des ombres et je ne pourrais jamais retrouver le mien. Ils mettraient un faux lit à la place du vrai pour que je crois qu’il me suffit d’un pas pour être en sécurité. Je sais bien que c’est faux. A partir de l’instant où je quitterai ce sanctuaire, il disparaîtra comme tous les autres objets réels. Ils ne m’auront pas.

Un monstre s’est glissé sous mon lit. Il gratte contre le matelas, et ça fait le même bruit qu’une fourchette contre un verre, krrish, krrrrish, krrrrrrrrrish… Je donne un coup de pied sur le matelas pour lui montrer que je n’ai pas peur. Evidement, J’AI peur !

Je n’ai aucune arme pour me défendre, rien que mon lit, ma couverture et mon oreiller. Lui a de grandes dents et des griffes immenses, il gronde comme une bête affamée et ses yeux rouges étincelants peuvent voir à travers mes pauvres protections. Il ne veut pas me manger. Il veut que je quittes mon lit. Et bien monsieur, compte là-dessus. J’y suis et j’y reste coûte que coûte !

Il a compris que je bluffais et il recommence à gratter sous le matelas. Il n’y a plus grand chose qui me sépare de ses longues, longues griffes acérées comme des couteaux. Je me serre en boule le plus loin possible du bruit, bien calée contre le mur, et j’essaye de respirer tout doucement pour qu’il ne sache pas que je suis là. Tout doux… comme une plume… léger… lentement…

Le bruit s’arrête. Doucement je m’endors.

Au matin tout est redevenu normal, comme tous les matins. Je saute de mon lit pour regarder les dessins animés. Juste un coup d’œil sous le lit pour vérifier que le monstre n’est pas resté. On ne sait jamais.

Un reflet rouge dans l’ombre. Pitié, non, pas… Je respire tout doucement pour ne pas qu’il me repère et je tends la main. La poussière me caresse. Tout au fond je sens quelque chose de froid. C’est petit et rond. Je tire l’objet, c’est une toute petite bille, une bille rouge. Ouf, pas de monstre dans le vrai monde, tout va bien !

Avant de descendre, je vais jeter la bille dans les toilettes. C’est plus prudent.

Je n’ai  jamais eu de bille rouge.

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vendredi 16 mars 2007

Une actrice à la plage**

Une actrice à la plage

Ce matin comme tous les autres, la première arrivée à la plage est cette femme mystérieuse d’une quarantaine d’année, pas vraiment belle mais avec un certain charme lorsqu’elle s’en donne la peine. Elle a un visage extrêmement mobile et expressif et de beaux yeux gris. Si on lui demande son nom, elle répond : Enna L. Mistral. Sa fâcheuse tendance à prononcer le ‘L’ donne l’impression que son prénom est Ennaelle, ou Annaelle, voir Annabelle.

En réalité, cette femme s’appelle Catherine Boch et elle est actrice. N’ayant jamais la chance ou l’occasion de rencontrer la gloire, elle avait essayé en vain différents pseudonymes, chacun lui apportant une nouvelle personnalité qu’elle estimait à chaque fois plus susceptible d’attirer le succès que la précédente… Mais il est difficile de vivre sans savoir qui se cache réellement derrière son propre nom. Catherine a donc quitté la capitale et s’offre des vacances qu’elle n’a vraiment pas les moyens de se permettre, afin de découvrir qui est au juste Enna L. Mistral.

Pour le moment, à son vif regret, c’est une femme avec laquelle elle n’a rien en commun. Rien du tout.

Le jour, à la plage, Catherine aime s’allonger et bronzer. Point. A la limite en faisant quelques mots croisés. Enna, quand à elle, aime nager, marcher, courir, jouer au beach-volley, nager encore, etc, etc… pendant des heures !

Le soir, Enna, fatiguée par sa journée plutôt sportive, se couche tôt, parfois avec un livre, ou en regardant la télévision. Ce qui ne fait guère l’affaire de Catherine, dont les goûts la pousseraient plutôt vers les bars et les boîtes de nuit, prête à danser, à draguer et à profiter de tout ce que la vie a à lui offrir, le tout noyé sous des litres d’alcool !

Bref, la cohabitation se passe mal, et Enna a plutôt intérêt à être la grande actrice qui connaîtra la gloire et le succès, histoire de justifier tous ces sacrifices. Mais comment une femme aussi ennuyeuse pourrait interpréter correctement la passion, la joie et le désespoir, la vie enfin ! Ce nom était vraiment une erreur…

Près d’Enna s’est installé une petite famille. Le père, après avoir tenté de lire, s’endort en laissant sur son visage La vie de Miranda de Meracci. En voyant ça, les yeux de Catherine brillent…

Le soir même, une femme mystérieuse descend dans l’un des plus grands hôtels du coin. La trentaine, elle n’est pas vraiment belle mais a un charme fou, un visage très expressif et de magnifiques yeux gris. Sa tenue ultra-chic, toute neuve, ne permet pas de deviner qu’il n’y a dans sa magnifique valise que de vieux vêtements bon marché. Elle est généreuse avec les pourboires et le groom se permet de lui indiquer où se trouve le bar et le casino : il est évident que Mme Miranda de Meracci en a le goût et les moyens.

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samedi 6 janvier 2007

Touchantes retrouvailles ***

Touchantes retrouvailles

Perdue dans mes pensées (pas vraiment dans la lune, mais quasiment au niveau de la stratosphère), je ne me retourne pas en entendant quelqu’un appeler ‘Marine !’. Non, je n’ai pas oublié mon prénom (je n’en suis quand même pas à ce point), mais je suis seule dans la rue, donc personne ne me connais. L’appel passe directement dans la case ‘ne me concerne pas’ sans effleurer la conscience.

J’entends alors un bruit de pas dans mon dos, et la voix appelle à nouveau. Ça y est, le doute perce le joli brouillard dont j’avais soigneusement enveloppé mon quotidien : et si c’était moi qu’on appelait ? Je déteste me retourner quand j’entends mon nom, pour voir ensuite que je ne suis absolument pas concernée. Mais puisque je suis redescendue sur terre, autant aller voir.

Je me retrouve alors nez à nez avec un grand garçon brun, trop âgé pour que je pense ‘garçon’ en le voyant, mais trop exubérant pour que je pense ‘mec’. Il me sourit en écartant les bras. La dernière fois que quelqu’un a montré un tel ravissement en me voyant, c’était… c’était… ça se produira sûrement un jour où on me confiera une dose de drogue à faire passer à un junkie en manque. Ce type connaît mon nom, je ne l’ai jamais vu, il me fout la trouille et la rue est déserte. D’un autre coté, il connaît mon nom, donc nous avons été présentés par des gens qui pensent que ce n’est pas un psychopathe. Mais le temps que j’arrive à m’en convaincre, j’ai dû faire une tête terrorisée, parce que l’autre tente de me rassurer en souriant encore plus.

« Salut Marine, tu ne me reconnais pas ?

Absolument pas.

_ Ben, tu sais, je suis bigleuse, alors…

Mon excuse préférée. Bizarrement, je préfère dire ça que « je n’ai aucune mémoire des noms, et encore moins des visages », ce qui est pourtant la vérité.

_ Eddy !

J’ai deux secondes pour me décider : je fais semblant de le reconnaître, ou je le vexe ? Vu qu’il m’a saluée comme si j’étais la meilleure amie qu’il ai jamais eut de sa vie, je fais semblant. Si dans 5 minutes il n’a pas lâché l’affaire, je lui dis que j’ai un bus à prendre et je file.

Il continue :

_ Alors, tu lis toujours un livre par jour ?

Bon, aucun doute : ce type me connais vraiment.

_ Là, je n’ai plus trop le temps, avec les études et tout ça… Ca va toi ?

Pitié, donne-moi un indice sur ce que tu fais, histoire que je puisse te parler.

_ Ouais, ouais, la routine.

Salaud.

Et il rattaque :

_ T’es toujours en psycho ?

_ Oui, ça se passe bien. Je suis bien à l’aise maintenant.

C’est le moment où je devrais lui poser des questions sur lui, sauf que je ne peux pas. Peut-être que mon bus va être en avance sur l’horaire.

_ Et ton père, il va bien ?

Donc visiblement, je le connais grâce à mon père. Ce n’est pas un enfant d’une ex-belle-mère (je ne les reconnaîtrai plus maintenant, mais l’un s’appelle Maxime et l’autre Zaïr, j’en suis sûre). Donc c’est le fils d’un ami de mon père, on a dû se croiser une fois et il a de mes nouvelles par mon père. Mais pourquoi il prendrait de mes nouvelles ???

_ Oui, il va bien. Il est toujours en voyage, un coup au Maroc, un coup à Paris… Je le vois quand il passe à Chambéry.

_ Ah bon, il bosse au Maroc ?

Ma théorie s’effondre. Ça fait plus de trois ans que mon père travaille au Maroc la moitié du mois. Pourquoi il me demanderai de ses nouvelles si il le connaît mal ?

_ En fait, m’explique Eddy, on avait discuté un peu quand il est venu te chercher. Mais sinon je ne le connais pas bien.

Quand mon père est venu me chercher ???? Mon père vient me chercher chez moi quand j’ai la flemme de sortir mon brêlon, et allait avant me chercher chez ma mère un week-end sur deux. Aucun Eddy dans les parages à ces moments-là : même si je ne suis pas la fille la plus observatrice du monde (et pas de commentaires merci), je me serais rendu compte de la présence d’un type dans ma maison, quand même. Sauf si c’est un ami de mon grand frère qui passait par là… Mais il a l’air trop jeune pour ça. Il doit avoir à peu près mon âge. Et il continue (avec le sourire ! Mais il se shoote à quoi ?) :

_ Et sinon, tu revois encore un peu les autres ?

Quels autres ? Réponse sans risque : non. Mais comment il a sut que j’étais en psycho ?

_ Non, pas vraiment. Et toi ?

Le ‘pas vraiment’ est un flou nécessaire à toute conversation du genre. Lui renvoyer la question est un moyen facile de récupérer des indices supplémentaires.

_ Ben, pas trop. Je vois toujours Romain et compagnie, mais genre tous les trente-six du mois… Sinon les autres, je sais pas ce qu’ils sont devenus. Enfin, je crois que Marie est en prépa véto ou un truc comme ça…

Marie : ça ne m’apporte rien, j’en connais des tonnes. Romain, par contre, évoque deux possibilités : celui avec qui j’étais à la maternelle et dont la grand-mère est une grande amie de la mienne qui persiste à me donner de ses nouvelles, et celui qui m’avais plus ou moins draguée au collège. Etant donné qu’Eddy a parlé d’une bande, le collège est la meilleure hypothèse, mais comment il a sut que j’étais en psycho et où a-t-il rencontré mon père ? C’est alors que la petite ampoule s’allume au-dessus de ma tête : je suis allée à une soirée, en fin de troisième, avec à peu près toute ma classe, et c’était mon père qui est venu me chercher. Eddy a dû être dans la même troisième que moi. Soulagée de savoir que je peux légitimement ne pas savoir où il en est, je demande :

_ Et toi maintenant tu fais quoi ?

_ Je suis sur Grenoble d’habitude, je bosse comme DJ.

_ Ah oui, c’est cool.

_ Ouais, pas mal.

_ Et comment tu as trouvé ça ? Je veux dire, c’est un choix de carrière, ou bien…

Rhaa, je déteste poser des questions comme ça ! C’est lourd et limite insultant. Mais sur le moment, ça m’a parut bien. Jusqu’à ce que je m’aperçoive que je ne savais pas comment finir ma phrase, en fait.

_ Nan, j’ai foiré ma première année. Je fais ça en attendant. En fait, je sais pas trop ce que je veux faire.

Tiens, le sourire est parti. C’est ma faute, donc je regrette, mais en même temps ça soulage. J’avais vraiment l’impression qu’il faisait erreur sur la personne. Il me prouve aussitôt le contraire :

_ Et toi, tu ne veux pas faire écrivain ?

Attend une minute, coco ! Personne au collège n’était au courant de mes ambitions littéraires !

_ Oui, mais en fait c’est en plus. J’écris pour le plaisir, et j’essaye de me motiver pour faire un truc sérieux. Pour vivre, je serais psychologue.

Est-ce que je pose la question ? Allons-y. Le pire que je risque, c’est de me gourer complètement devant quelqu’un qui est (à mes yeux) un parfait inconnu.

_ Heu, comment tu as su que j’écrivais ?

_ Ma mère m’a dis que tu avais publié une nouvelle. Félicitation !

Ça me fait plaisir qu’il me dise ça, bien sûr… Mais qui est sa mère et comment l’a-t-elle su ?

Réponse :

_ Elle est toujours au CDI du collège, et c’est ton petit frère qui lui a dit…

Quoi ? Ce Eddy serait le fils de Mme Lariguet, la meilleure bibliothécaire que j’ai jamais rencontré de ma vie ? Comme j’étais une lectrice assidue, elle m’aimait bien, et j’ai chargé mon petit frère (qui va dans ce collège maintenant) de lui raconter un peu où j’en étais. Je savais que ça lui ferait plaisir de me voir engagée dans une voie littéraire. Et j’aurais eut son fils dans ma classe pendant au moins un an, sans jamais m’en être aperçue ????

Je suis vraiment en-dessous de tout.

Je lui demande quelques nouvelles de sa mère, lui parle un peu de ma nouvelle, et pour finir, c’est lui qui me quitte avec son plus grand sourire. Ouf, c’était de la haute voltige, mais je m’en suis bien tirée.

Nouvelle bonne résolution : noter les noms des gens que je connais quelque part, et apprendre régulièrement la liste par cœur. Ou m’acheter une mémoire. Ou passer plus de temps sur terre, en portant mon attention sur les vrais gens. Mais comment j’arrive à faire des trucs pareils ???

Posté par Luma à 22:53 - normal - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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