dimanche 31 août 2008
Entre Bois et Béton ****
Histoire avec Matthieu, précédant "Jeux de sorcières" et "Cavalcade"
Ecrite dans le cadre du troisième marathon deslyres : http://marathondeslyres.over-blog.com/categorie-10477841.html
Entre bois et béton
J’aimerai vous raconter une histoire. J’imagine que vous ne la croirez pas. Peu importe. Pour moi l’essentiel est de la transmettre. Ensuite, mes chers lecteurs, vous pourrez en faire ce que vous voudrez.
Cette histoire m’est arrivée il y a cinq ans (et là je sais que je tue le suspense en avouant qu’à la fin je suis toujours vivant), dans ma minuscule ville natale, Mayeur. J’avais un peu plus de quatorze ans, j’étais en fin de troisième, et je savais déjà que j’étais spécial, même si j’ignorais à l’époque à quel point. Je l’avais découvert en rejoignant un groupe de fans de l’occulte, des marginaux dont l’occupation principale consistaient à s’habiller tout en noir et à faire des expériences de télépathie et de tournage de tables. Bien sûr ça ne marchait jamais, et on ne peut pas dire qu’ils avaient la cote au collège.
Pourquoi je suis allé voir ces loosers ? Principalement, par envie de changer d’air. De tenter quelque chose d’autre. Et surtout, quelque chose que Matt ne faisait pas. Matt était mon meilleur ami depuis le CE2, on aimait les mêmes activités, on était dans la même classe, on avait les mêmes amis, et je l’adorais. Mais quoi qu’on fasse, il était meilleur que moi, plus intelligent, plus rapide, plus drôle, plus compréhensif, plus beau. Même son prénom est plus classe que le mien. Car moi je m’appelle Matthieu.
Vous avez déjà essayé d’être le second rôle permanent de votre propre vie ? Croyez-moi : ça use.
Donc, par curiosité, pour changer d’air, pour être un jour le centre d’attention, somme toute c’est par hasard que je suis allé au Club de l’Occulte. J’aurai aussi bien pu me mettre au tir à l’arc ou à faire des jeux de rôle sur Internet. Quoique… comme dit la sorcière dans Holic : « Le hasard n’est pas de ce monde, tout n’est que fatalité » (quoique je ne suis pas sûr que ce soit bien traduit). Peut-être que c’est la magie qui m’a attiré vers eux et personne d’autre. Quoi qu’il en soit, nous avons découvert tous ensemble – et je pense que j’ai été plus surpris qu’eux encore – que d’une, la magie existe. Et de deux, que j’étais doué pour ça. Très doué, même. Un véritable génie, de mon point de vue et de celui de mes camarades qui ne se lassaient pas de m’admirer et de me flatter pour que j’accomplisse, dans leur intérêt ou simplement pour le fun, mes petits tours. Moi qui voulais être le centre d’attention, j’étais ravi. J’étais fier, j’étais grand, j’étais invincible, un super-héros, un demi-dieu, un Magicien.
Enfin c’est l’impression que j’en avais. Aujourd’hui, bien sûr, je ne peux que ricaner en pensant au petit con que j’étais et à ses tours de passe-passe, qui croyait être le seul véritable sorcier du monde.
Ma spécialité, c’était la télépathie. Je ne lisais pas vraiment dans les pensées, pas comme si c’était un livre avec de phrases et des mots clairement énoncées, c’était davantage comme de l’empathie extrêmement poussée. Une fois que je ressentais l’esprit de l’autre, je pouvais le modifier. Au début, sur mes copains prêts à me servir de cobayes (j’ai honte aujourd’hui de penser à tout ce que j’ai pu faire subir à ces pauvres gamins… mais ils étaient volontaires), j’ai essayé d’inscrire les pensées et les idées de mon choix en appuyant comme un bourrin. Tout ce qu’ils recevaient, c’était une migraine carabinée. Puis j’ai compris qu’il y a, dans un esprit humain, tout ce qu’on veut pour manipuler les gens. Il suffit de trouver le bon point d’appui et de faire basculer le tout. L’amour devient haine, le dégout devient l’intérêt, l’ennui devient la passion : les émotions les plus opposées sont souvent placées côte à côte dans l’esprit, et une fois qu’on fait basculer les émotions, les pensées suivent pour tenter de les justifier. J’ai appris à faire remonter à la surface des idées et des images datant de l’enfance, des principes négligés, n’importe quoi qui fait parti de la personne mais qu’elle met généralement de coté. Je ne pouvais pas changer sa structure, mais j’arrivais quand même à des résultats intéressants et, comme je l’ai déjà dit, je me prenais pour le roi du monde.
Bien, maintenant que je me suis longuement présenté et que j’ai bien expliqué à quel point j’étais spécial, nous pouvons enfin commencer l’histoire proprement dite.
Ce soir-là – on était en mars ou en avril, un truc comme ça – j’étais très occupé à tourner en rond dans le salon et à rendre ma mère à moitié folle. J’étais électrisé, un état qui m’arrivait de plus en plus souvent quand j’avais forcé sur mes pouvoirs : je me retrouvais incapable de faire une activité et incapable de me reposer, bouger m’épuisait et rester immobile me donnait l’impression d’être piqué par des aiguilles, j’attrapais un livre pour le jeter ailleurs, je déchirais les pages des magazines, j’allumais la télé et zappais à toute allure tout en pestant, je m’asseyais n’importe où pour me lever aussitôt, bref j’agitais beaucoup d’air en vain. Ma mère a fini par me mettre dehors avec pour mission de faire une grande balade histoire de me calmer. J’ai bien sûr hurlé à l’abus de pouvoir et à la tentative d’infanticide, mais au fond je crois que je n’étais pas si mécontent de changer de décor. Quand j’étais dans cet état, j’étais incapable de penser normalement, tout se bousculait, et mieux valait filer avant qu’elle ne me force à faire mes devoirs – qui se seraient terminés par un grand hurlement avec jet de cahier par la fenêtre.
Nous habitions en appartement, dans un immeuble assez classe pour posséder un petit espace de verdure à ses pieds, mais pas d’arbres. Hors, j’avais toujours eu un bon feeling avec les plantes en général et les arbres en particuliers, et je me suis mis en tête ce jour là qu’ils arriveraient à me calmer. Et puisque que j’étais censé faire un tour, autant donner un but à mes pas. J’ai marché, désespérément entouré de béton, un peu au hasard, allant d’un coté et revenant de l’autre, mon sens de l’orientation aussi déboussolé que le reste de mon pauvre cerveau, jusqu’à ce que je me retrouve dans les bois. Rien de moins magique à première vue.
Un petit bout de forêt en friche qui paraissait déplacé ici, entouré par la zone industrielle, la voie rapide et une poignée d’immeuble. Un terrain sans doute déjà découpé en lotissements prêts à être vendus. En attendant les abords des arbres servaient de décharge sauvage – et plus si affinité, à voir le nombre de canettes de bière vides et de capotes usagées qui trainaient. C’était aussi l’endroit où les gosses du voisinage pouvaient faire des bêtises de gosses en attendant de s’intéresser aux bières et aux capotes. Assez dégoûtant.
Mais tout ce qui m’importait, c’est qu’enfin, émergeant avec une magnifique indifférence des détritus jetés à leurs pieds, il y avait des arbres.
Mon histoire d’amitié avec les arbres remonte à très loin, j’ai toujours trouvé ces bestioles-là sympathiques. Sans les connaitre d’un point de vue de jardinier – il y a sans doute des milliers de gens capables de les classer, de nommer leur espèce, de les étudier. Mais moi qui ne connais pas leurs noms, je saurais pourtant les désigner avec plus d’exactitude que n’importe qui d’autre. Je les sens, je les ressens, je perçois leurs caractères d’une manière étrangement proche du goût, plus que leurs caractères, d’ailleurs, leurs luttes, leurs tourments, leurs victoires, je sais les rayons de soleil volés par leurs voisins, je sais le lent travail nourricier des racines, je sais la sève envoyée pour faire bourgeonner la branche moribonde. Le bien et le mal sont inconnus de ces créatures qui se contentent de vivre pour ne pas mourir. Nous les humains pensons que notre agitation est très importante, oubliant que la vie n’est qu’un accident chimique à répétition. Les arbres ne pensent pas, ils sont, ce que toute la philosophie humaine nous présente comme la panacée de la sagesse.
Evidemment, je ne me faisais pas ce genre de réflexions à l’époque. J’étais content de les voir, point. Je me suis avancé avec précaution au milieu des détritus – avec autant de précautions que j’étais capable d’en prendre dans mon état fébrile, autant dire que je me suis méchamment écorché à tout ce qui dépassait à portée de mes jambes – et j’en ai enlacé un. Il s’en fichait un peu que je sois là, mais je ne le gênais pas. Il m’a accueilli sans mal. Il respirait par les feuilles et j’avais envie de respirer comme lui, autrement. J’ai regardé ses branches entremêlées comme des synapses, fines et cassantes, portant un casque de feuilles que le soleil rendait si claires par transparence. J’ai arrêté de trembler. J’étais bien.
Au bout d’un moment, je me suis imaginé ce que mes copains diraient en me voyant rouler un patin à un arbre, j’ai explosé de rire et je l’ai lâché. Il était aussi indifférent à mon absence qu’à ma présence. J’aurai pu, j’aurai dû rentrer chez moi. Au lieu de ça, j’ai préféré marcher un peu dans le bois. Il n’y avait pas de chemin et je me suis faufilé de mon mieux entre les ordures et les buissons. Pourquoi j’ai eu envie d’aller là, ce soir-là ? Maintenant, c’est facile d’imaginer qu’on m’a attiré par magie. Mais en fait je n’en sais rien. Plus j’avais du mal à me frayer un chemin, plus je persistais. Très vite j’ai quitté la décharge. Je suis allé là où personne ne va jamais, hors des sentiers, hors des jolis parcs, dans un bout de terrain sauvage et hostile si je le regardais d’un point de vue humain, mais exubérant de vie si je laissais parler mes autres sens. Je trouvais tout magnifique. J’ai avancé longtemps, ça devenait de plus en plus facile. J’ai franchi une petite mare glauque en équilibre sur une planche. J’ai grimpé sur un tronc effondré dont l’écorce moisie s’est détachée sous mes mains. J’ai vu les luttes féroces des arbres pour la lumière et l’eau et j’ai trouvé ça passionnant. Et à force d’errer, j’ai trouvé ce que j’étais venu chercher.
Il faisait au moins douze mètres de haut. Son tronc était gris et recouvert de mousse blanche, ses branches énormes se déployaient à partir des deux tiers de sa hauteur, ses feuilles étaient trop dispersées pour former un écran capteur de lumière. Il n’en avait pas besoin. Il dominait toute la forêt. Je me suis approché et j’ai plaqué mes mains sur son écorce craquelée. Il était puissant et son énergie était extraordinaire. Sa sève circulait avec la force d’un torrent. Un sacré bestiau.
Mais lui, contrairement à celui que j’avais vampirisé tout à l’heure, réagissait à ma présence.
J’ai mis d’ailleurs un moment à m’en apercevoir. Je m’étais assis à ses pieds, plongeant mes doigts dans la terre entre ses racines, quand j’ai eu envie d’essayer la télépathie avec lui. Histoire de voir ce que ça donnait. Je n’aurais jamais pensé qu’il ait réellement un esprit.
Et pourtant si. Un esprit à l’image de son âme et de son corps : colossal et puissant. Pas particulièrement bienveillant ni hostile – pas en suivant mes critères habituels – mais il était conscient de ma présence et y réagissait. Il voulait savoir qui j’étais et ce que je venais faire ici, de quoi j’étais capable et à quoi je pouvais lui servir. Je n’ai pas eu à répondre. Moi, le lecteur d’âmes, j’ai été lu à mon tour par cette intelligence si différente, étudié, analysé, jugé selon des critères qui m’échappaient totalement. Au final, l’Arbre-Gardien m’a plutôt trouvé à son goût. Il m’a dit que je pourrais lui être utile. Il m’a invité à visiter son royaume. Celui dont il est à la fois le portail et la clé, le cœur des arbres et les esprits des bois, qui sont d’habitudes interdits aux humains. J’étais monté à son sommet et je voyais une immense forêt s’étendre aux alentours, effaçant les pauvres constructions humaines et le vacarme de leurs voitures, je voyais un contenu plus grand qu’un contenant, des milliers de secrets fascinants m’étaient offerts en cet instant…
Un cerveau humain – même doué, ce que j’étais, et je le dis sans me vanter – ne peut pas intégrer autant de choses en si peu de temps, surtout des informations inscrites par un esprit dont le fonctionnement était si étranger au sien. Je me suis souvenu de certaines choses, mais j’ai été incapable de me rappeler comment je me suis retrouvé chez moi, pieds nus, boueux, écorché partout, alors qu’il faisait nuit noire. Mes parents étaient furieux et angoissés, je leur ai raconté une histoire de racket et de fuite dans la décharge sauvage, et ils ont décidé de porter plainte. Je n’ai même pas essayé de les dissuader. J’étais épuisé et j’avais déjà beaucoup de choses auxquelles penser.
Avec les autres membres du club, on avait essayé de trouver des explications plus ou moins logiques et assez paranormales pour expliquer mes dons. Mais ce que nos théories pouvaient expliquer de la télépathie n’avait rien à voir avec ce monde caché que j’avais découvert, ni avec l’Arbre-Gardien. Je pensais aux contes de différentes cultures qui comportent souvent des esprits de ce type. Et si tout ça était vrai ? La seule explication qu’il me restait, c’était l’explication impossible : la Magie, pas les pouvoirs psychiques ni les spectres avec tous leur cortège de minables petites règles, mais la Magie des romans fantastiques, capable d’absolument tout pour celui qui peut l’utiliser. Cette idée me plaisait beaucoup. Mes possibilités, qui me paraissaient déjà énormes, s’agrandissaient encore. Je me suis endormi dans cette idée radieuse.
Le lendemain, ça a été dur de se lever pour aller au collège, d’autant plus que pour une fois mes parents m’avaient autorisé à sécher. Mais je voulais parler de tout ça aux autres.
A peine arrivé, Matt est venu me voir :
« Salut ! Comment tu vas ?
Il y avait un certain temps qu’il ne me faisait plus de remarques sur mes cernes de zombi, mon épuisement ou ma surexcitation, et tout ce qui trahissait plus ou moins mon secret. Il savait que je ne lui répondrais pas. Mais tous les jours il venait scrupuleusement me poser la question, avec un regard qui indiquait que si aujourd’hui je voulais lui en parler il était prêt à m’écouter, et tous les jours la honte me serrait la gorge et je me jurais de bientôt tout lui révéler. Le pire, c’était que Matt était sans doute la personne au monde en qui j’avais le plus confiance. Mais une jalousie absurde me faisait taire sur toutes mes activités occultes. J’avais la certitude que si jamais il savait que j’avais des pouvoirs, s’il essayait les mêmes expériences que moi, il se montrerait plus doué dans ce domaine-là aussi.
J’ai répondu que tout allait bien – malgré les griffures qui me zébraient le visage – et il a fait semblant de me croire.
Le mensonge tenait une énorme place dans ma vie et prenait beaucoup de mon temps. Matt essayait pourtant de partager quelques instants avec moi sans me harceler de questions et j’appréciais ces moments de paix, loin de mes préoccupations habituelles. Malgré tous mes faux bonds et mes mensonges flagrants, je le considérais comme mon meilleur ami et j’étais heureux qu’il ne m’ait pas laissé tomber.
Notre club de l’occulte était composé de cinq membres sans me compter, dont deux faisaient partie de ma classe. Ces idiots n’ont rien trouvé de mieux que d’arriver en retard et ils étaient trop loin de moi pour que je puisse leur parler avant l’intercours. J’ai failli leur envoyer un message par la pensée mais tout ce que je voulais dire était trop complexe et trop extraordinaire – même pour nous – pour que je sois sûr de le transmettre correctement. Quand à envoyer un papier, c’était risible : Eddy et Alexia ne brillaient pas par leur intelligence et en lisant un truc du genre ‘j’ai trouvé un autre monde au sommet d’un arbre’, ils allaient penser que j’étais définitivement devenu cinglé.
A coté de moi, Matt faisait semblant de se concentrer sur le cours, mais il savait que je voulais leur parler, qu’avec eux je ne ferais pas semblant que tout était normal, et il a finit par me demander l’air de rien :
_ Vous allez encore sécher ?
_ Faut juste que je leur parle. Ça sera pas long.
_ Ça ne doit jamais être long. Et après…
_ Je veux juste leur parler. Je te jure.
_ Je sais que c’est ce que tu veux. Mais après, souvent, tu te retrouve obligé d’aller faire va savoir quoi va savoir où. C’est con que ce soit même pas ce que tu veux au départ.
_ Ecoute, je peux pas t’expliquer, mais….
_ Oui, oui, je sais. Un jour. Tu as promis.
_ Ouais. J’ai promis. Mais là…
_ T’as pas le temps.
Il connaissait mon laïus par cœur et sa patience m’exaspérait. Je me sentais déjà suffisamment coupable comme ça. A mon tour j’ai fais semblant de me concentrer sur le cours. Histoire-géo, la prof a fait circuler des cartes à colorier. Bien sûr je n’avais pas mon livre ni mon cahier, j’aurais été incapable le matin même de dire quels cours j’allais devoir affronter. Matt m’a prêté son livre, une feuille et des crayons de couleur sans que je lui demande, mais j’ai continué à l’ignorer. J’ai réfléchit à la manière dont j’allais présenter les choses aux autres. Ça n’allait pas être facile de leur faire comprendre ce que j’avais vécu. Tout en me perdant dans mes souvenirs, je me suis mis à gribouiller sur la carte. Je me souvenais du Royaume de l’Arbre-Gardien et ça me faisait sourire tout seul. Je ne regardais même plus ma main, dessinant aussi machinalement que si j’avais été au téléphone. Je ne me suis même pas aperçu des coups de coude de Matt et j’ai poussé un véritable cri quand la prof m’a brusquement fait redescendre sur terre en criant :
_ C’est quoi ça ?
Ce qu’elle brandissait, c’était ma malheureuse carte que j’avais recouverte de stylo bille noir. J’étais stupéfait en regardant mon œuvre. C’était une carte aussi, à sa manière. La carte du Royaume. Par réflexe j’ai tendu la main pour la récupérer, ce qui n’est jamais une bonne idée quand on se fait engueuler et qu’on écoutait même pas les reproches. La plupart des profs savaient qu’avec moi, ils pouvaient y aller fort, les remarques me glissaient dessus sans m’atteindre plus de trois secondes (dans le meilleur des cas). A l’époque, j’avais tout simplement trop de choses en tête. J’ai grimacé en voyant mon dessin partir à la poubelle après avoir été furieusement roulé en boule par la prof. Je n’ai rien dit, déjà heureux d’échapper à la colle. Elle m’a donné une autre carte vierge et j’ai été à peu près correct jusqu’à la fin de l’heure, après quoi je n’ai eu qu’un signe à faire à Eddy et Alexia pour qu’ils sachent qu’ils devaient m’attendre et qu’on avait du boulot. Matt m’a dit :
_ Je te prendrais le prochain cours. Vas-y.
_ Merci. »
J’étais sincèrement reconnaissant en lui disant ça. Il tentait de sauver mes résultats scolaires et ce qu’il me restait de vie sociale, il arrivait même à rassurer mes parents. D’un certain coté, c’est grâce à lui que je pouvais faire autant de choses sans avoir à en subir les conséquences.
Eddy et Alexia attendaient comme toujours que tombe ma Sainte Parole. Au départ, eux et les autres (Simon, Isabelle et Romain) me faisaient croire qu’ils comprenaient parfaitement mes dons et savaient pourquoi je les avais. Ça n’avait pas tenu longtemps. Leur adoration par contre est une attitude qui a longuement marqué nos rapports – leur adoration et leur peur. A l’époque, j’aimais ça, ce petit frisson de pouvoir. Une autre chose qu’il m’était impossible d’avouer à Matt.
« J’ai besoin de vous pour tracer une carte et trouver à quoi elle correspond.
Au début je voulais leur expliquer exactement ce que je cherchais, mais je ne le savais pas moi-même et je pensais qu’ils seraient beaucoup plus motivés s’ils avaient le temps de s’imaginer tout et n’importe quoi. Le temps que je parvienne au bout de ma tâche et que je revienne à moi, les autres nous avaient rejoins et échangeaient leurs hypothèses sur ce que je pouvais bien être en train de faire. Ce qui était justement la question que je voulais leur poser. Je leur ai juste demandé :
_ Alors ? Vous en pensez quoi ?
_ Ça vient d’où ? m’a demandé Simon. D’un mort ?
_ Non. S’il vous plait, regardez bien avant de dire, je ne veux pas que vous soyez influencés.
_ C’est une spirale, a fait remarquer Alexia.
En effet, le chemin qui se tortillait entre les obstacles traçait bien une spirale, ce qui ne nous avançait pas. J’ai tout de même approuvé. Alexia avait fait parti des cobayes sur lesquels j’avais testé la télépathie, et je savais que sous son air de gamine tuberculeuse se cachait une personnalité qu’on n’aurait pas envie de croiser la nuit dans une ruelle déserte. Je ne savais jamais trop comment réagir avec elle. Dans l’ensemble je me contentais d’éviter de la contrarier.
_ On dirait un chemin, a dit Simon en désignant une tache du doigt, un chemin dont chaque tournant est marqué par une espèce particulière d’arbre. Ils ont l’air tordus, mais grâce à ça on voit leurs caractéristiques.
Simon a intégré le club par que c’était un paria plus doué pour le français que pour les relations humaines. Je l’aimais bien – ce que je ne lui ai jamais dis pour ne pas qu’il me colle. Eddy a commencé à se moquer de lui et partir dans un de ses délires concernant les cercles de l’enfer dont il connaissait tous les supplices, qu’il nous ressortait avec un sourire pervers. Je lui ai coupé la parole pour expliquer que Simon avait sans doute raison puisqu’il s’agissait de la carte d’un pays, un Royaume caché dont j’ignorais le nom. Leurs regards admiratifs m’ont dissuadé d’avouer que je le connaissais grâce à un arbre. De toute façon ils s’en fichaient. Tout ce qui les intéressait, c’était d’y aller et qu’est-ce qu’ils pourraient y trouver.
_ Eh, du calme les gosses ! Pour le moment, personne n’y va. Vous allez faire des photocopies et ce soir tout le monde va chercher où ça peut bien être. On y va prudemment, ok ?
_ Mais tu connais l’entrée ? m’a demandé Isabelle.
_ Oui. Mais on ira quand on sera bien préparés. »
Mon autorité a suffit à les convaincre – même si Isabelle pensait que j’inventais en partie pour me rendre encore plus intéressant, elle n’osait plus en parler devant les autres de peur de se faire lyncher.
La vérité, c’est que j’avais besoin d’eux pour savoir où j’allais, et que je n’avais pas la moindre intention de les y emmener.
Et le soir même, tandis que je tournais dans mon lit, la tentation d’y retourner se faisait de plus en plus grande. J’avais toute la nuit devant moi. Et l’Arbre-Gardien avait parut plutôt bienveillant. Autant dire que je ne risquais rien. Plus je me repassais les évènements, plus j’étais persuadé que ce n’était que le début d’une aventure formidable dont j’allais être le héros, une de ces aventures de fictions qui ne peuvent se terminer qu’une fois que le Bien a triomphé du Mal et que le héros a délivré la princesse. Et que me donner toutes les indications pour trouver ce fameux Royaume revenait à me confier une mission à accomplir.
Aujourd’hui, j’ai appris à ne plus me mentir à moi-même et à voir les choses telles qu’elles s’offrent à moi et pas telles que j’aimerais qu’elles soient. A l’époque, j’arrivais très bien à m’auto-persuader quand je voulais transgresser un interdit. Et la magie m’appelait. En m’ouvrant à elle, en l’utilisant, j’avais laissé un passage à la magie des arbres. Ils me tenaient. J’aurais inventé n’importe quoi pour céder à leur chant. C’est ainsi que j’ai appris quel effet faisaient mes propres sorts de persuasion. On est certain d’avoir le choix et de prendre nous-mêmes une décision absolument évidente. Et en fait non.
Je me suis levé sans faire de bruit, j’ai enfilé une paire de chaussures et je suis parti dans la nuit.
J’avais gardé la carte originale que j’avais dessinée le matin même, mais je n’en avais vraiment pas besoin. Une fois dépassé la décharge, j’ai reconnu tout de suite le premier repère. Un arbre parmi les arbres qui n’avait rien de spécial et pourtant j’étais absolument certain que c’était lui. Je l’ai laissé sur ma droite et j’ai continué. J’ai longé un moment la voie rapide sans remettre une seule fois mon instinct en question, je savais que le deuxième repère était proche. Celui-ci était un arbre en fleur magnifique. J’ai commencé à m’enfoncer dans les bois. L’un après l’autre, les repères défilaient, l’un dont le tronc et les branches ondulées ressemblaient à des algues statufiées, l’autre vertigineux et resserré sur lui-même comme un gratte-ciel des bois, un arbre séparé à la base en deux troncs qui s’enlaçaient et s’entremêlaient, un arbre qui pour éviter les autres avait poussé en forme de coude de parapluie, un arbre creux…
Et je tournais le long de la spirale, sachant que c’était le seul chemin qui me permettrait d’entrer dans le Royaume – si je ne l’avais pas rêvé. Les royaumes magiques ne se cachent pas entre la voie rapide et Super U, tout le monde sait ça. Et pourtant…
Lorsque j’ai atteint le centre, j’ai su que j’y étais, dans cet autre monde, qui n’était même pas un monde complet, juste un ailleurs qui ne dépendait pas de l’espace, le premier des innombrables recoins de notre monde que j’ai découvert. Un arbre immense dont les longues branches descendaient en coupole jusqu’à terre se tenait devant moi. Sans hésiter j’ai écarté les feuilles comme si c’était un rideau et je suis entré.
Il faisait sombre sous l’immense tente formée par cet arbre. Ses branches descendaient à la verticale mais s’arrêtaient au-dessus de ma tête en stalactites menaçantes. Au fond le tronc noueux fourmillait de créatures que je n’arrivais pas à distinguer. Jusqu’à ce que d’énormes lucioles se mettent à éclairer la scène et que mes derniers espoirs de m’être monté la tête pour rien ne s’envolent.
Ils étaient des milliers, tous ceux que le folklore et les légendes appellent le petit peuple, sortant de terre ou perchés sur les branches, des minuscules farfadets grimpés sur des oiseaux ou des renards, d’horribles bestioles griffues qui avaient l’air de croquer trois enfants à chaque petit déjeuner, des chats perchés sur deux pattes et tentant d’attraper les petites fées aux ailes de libellules, des petits hommes à tête d’oiseau ou de scarabée, des femmes-plantes ou des plantes-femmes, des animaux au regard trop intelligent…
Ils me guettaient, installés autour du trône parmi leurs trésors.
Sur le moment, fasciné par leur existence, je n’ai pas prêté attention à ces trésors, ce n’est que plus tard en revoyant toute la scène que j’ai compris que quelque chose clochait. C’était beau, c’était clinquant, ça brillait… mais l’or et les pierres précieuses se mélangeaient au verre et au plastique, la peinture dorée s’écaillait sur des morceaux de porcelaines, les papiers d’emballage étaient entortillés sur des cailloux, les écrans de vieilles consoles de jeu clignotaient. Tout cela n’était que du tape à l’œil qui aurait dû choquer au milieu des fleurs et des feuilles qui décoraient les quelques espaces laissés libres.
Je n’avais rien remarqué, d’une part parce que mon attention était largement attirée ailleurs, d’autre part parce que tout le petit univers qui s’était réfugié sous cet arbre me paraissait sur le coup parfaitement naturel. J’étais plus curieux que surpris et très vite j’ai répondu aux saluts et aux révérences avec beaucoup de politesse. Je les trouvais étranges et fabuleusement intéressants, et je n’avais pas peur. Plus tard, j’ai compris que cet effet était voulu, que ces créatures jouaient avec mes émotions et manipulaient mes désirs aussi facilement que je le faisais avec les autres humains. Mais c’était ma toute première rencontre avec des créatures magiques, je découvrais à peine la réalité de toutes les légendes de mon monde si gris, il ne m’est tout simplement pas venu à l’idée qu’ils en savaient tous beaucoup plus long que moi sur la magie. Comme je l’ai dit, je me prenais pour le roi du monde. Cette rencontre a été la première vraie claque à remettre sérieusement mes prétentions en cause. Cette rencontre et surtout le pacte qui en a découlé.
Au centre se trouvait le tronc de l’arbre et le trône, ou plutôt le tronc utilisé comme trône. Il était tordu et noueux, il plongeait dans la terre en formant milles bosses qui cascadaient dans le plus grand désordre et rejaillissaient en racines torturées aux endroits les plus inattendus. Son creux principal servait de siège majestueux à une Reine. La Reine. J’ai réussi à ne pas mettre de majuscule au trône, mais la Reine ne peut s’en passer, tout comme elle ne peut se passer de son titre que pourtant personne ne lui donnait. Je ne sais pas à quoi elle ressemblait réellement – d’ailleurs toutes les créatures qui m’entouraient avaient sans doute modifié leur apparence par magie – mais je l’ai vue grande, noble, et d’une beauté surpassant tous les visages humains que j’avais jamais vus. Les personnes très belles sont entourées d’un charme, d’une grâce qui forme une aura de sublime autour d’elles. La Reine paraissait composée uniquement de millier de ces auras. Je ne parvenais pas à distinguer la forme de son visage ni celle de son corps. Je n’avais que la certitude de sa beauté absolue gravée en moi.
Les autres m’avaient laissé un chemin libre jusqu’à elle et des centaines de papillons s’accrochaient à mes vêtements pour me tirer plus vite en avant. Une fois devant le trône je me suis incliné respectueusement. Pas plus. Leurs sorts pouvaient me désorienter, mais pas transformer ma personnalité, et je ne suis pas le genre de gars à mettre un genou à terre.
La voix de la Reine était semblable à son apparence : impossible de distinguer son timbre, mais elle était sublime. Elle me demanda :
« Matthieu, humain et mortel, es-tu un grand sorcier ?
Je n’ai jamais été modeste que par prudence, et je lui répondis en toute sincérité :
_ Oui Majesté.
_ J’ai une tâche à te confier. Mon peuple a besoin de toi. Acceptes-tu de nous aider ?
J’ai honte aujourd’hui de penser à ma naïve confiance en moi lorsque j’ai répondu sans hésiter :
_ Bien sûr ! Je ferais tout ce que vous voudrez !
_ Tout ?
_ Si j’en suis capable, je veux vous aider. Qu’est-ce qui vous arrive ?
_ Mon enfant a été volée. Elle est dans ton monde de mortels, ce monde gris et puant, barricadé de béton, protégé par le fer et les métaux assassins.
_ Quoi ? Qui vous a fait ça ?
_ Nous l’avions confiée à des humains et à présent ils refusent de nous la rendre.
En entendant ces mots, ma première réaction a été la jalousie : d’autres humains avaient été admis à entrer dans ce Royaume caché, des gens qui avaient si bien gagné la confiance du petit peuple que la Reine leur avait confié sa fille. Mais ils avaient été indignes de cette confiance, ce qui me donnait l’occasion rêvée de faire mes preuves et de gagner l’amitié de la Reine, qui me paraissait très précieuse. Je n’avais pas réalisé qu’ils étaient prêts à faire confiance à n’importe qui puisqu’ils n’hésitaient pas à faire appel à moi, un adolescent ignorant leur existence à peine cinq minutes plus tôt. L’expérience m’a appris depuis qu’au regard des normes humaines, le petit peuple est essentiellement composé de créatures parfaitement irresponsables. D’une certaine manière, c’est ce qui fait leur charme.
_ Vous voulez que je retrouve votre fille ? Vous ne pouvez pas sortir d’ici ?
_ Rends-moi ma fille, ramènes-la moi, c’est notre princesse.
_ Vous savez où elle est ?
_ Retrouve-la !
_ Comment ? Il faut que je sache où chercher ! Comment s’appellent les gens qui vous l’ont volée ? Où ils habitent ?
_ J’ai besoin d’avoir confiance en toi, Matthieu le sorcier mortel. Partage notre repas.
_ Mais…
Mais la logique humaine n’est pas la logique du peuple des bois et au lieu de me fournir ne serait-ce que les bases pour commencer ma quête – ou plutôt mon enquête – ils ont apporté des plats à l’odeur délicieuse. La Reine en a pris une bouchée et n’a plus rien dit tant que je n’en ai pas fait autant. J’ai supposé que c’était le protocole normal et j’ai mangé. Elle m’a fait jurer de revenir avant un mois et je n’ai pas cherché à comprendre, la bouche encore pleine, j’ai juré. Puis on lui a apporté un gobelet d’or dans lequel elle a but une gorgée, après quoi elle m’a fait boire à mon tour un vin sucré jusqu’à en être écœurant. Elle m’a fait jurer de ne revenir qu’accompagné de sa fille et à nouveau j’ai juré. Trop vite. Ce n’est qu’après que j’ai compris que je m’étais engagé à réussir avant un mois… J’ai tenté de protester :
_ Mais si je ne l’ai pas encore retrouvée, il faudra me laisser plus de temps, je ne peux pas réussir l’impossible !
_ Tu es un sorcier, oui ou non ?
Je me suis dit que j’aurai mieux fait de ne pas fanfaronner, et j’ai bien été obligé d’admettre que oui, j’en étais un, alors que je ne savais même pas ce que ça impliquait.
_ Alors tu y arriveras. Carillon t’aidera. Va, maintenant.
_ Mais…
_ Va ! Cours ! Ne gâche pas une seule de tes précieuses secondes ! »
Et tous ses sujets qui avaient paru si ravis de me voir se mirent à me chasser. Je me retrouvais jeté hors du feuillage protecteur de l’arbre avant de comprendre ce qui m’arrivait. J’étais furieux en réalisant que l’Arbre-Gardien m’avait bien eu : il m’avait jeté tout droit dans les bras de la Reine, sûrement très satisfait de trouver un mortel un peu magique assez stupide pour se laisser manipuler comme un débutant.
Certes, j’étais un débutant, je ne croyais même pas aux fées avant d’en avoir rencontrées, mais il est toujours désagréable de découvrir ses propres faiblesses.
Je me suis retourné et j’ai à nouveau soulevé le feuillage de l’arbre. N’ayant pas fait la spirale auparavant, c’était bien sûr inutile. La circonférence ombrée par les branches me parut ridiculement petite. Je reconnus le tronc torturé bien qu’il soit lui aussi plus petit. Quelques éclats de verre et morceaux de plastiques au sol avaient remplacés les trésors. Un renard montait la garde de cette normalité apparente. Je savais qu’ils étaient tous là, à me guetter. Le sort était devenu inutile pour que je croie à leur réalité. J’ai lâché d’un geste sec les fines branches que je tenais et je suis reparti.
Une petite voix venue du sol me lança alors :
_ Ne m’oublie pas !
Elle provenait d’un petit bonhomme, haut comme mon avant-bras, laid comme un gnome et tout aussi terreux, hirsute et insolent, qui souriait si largement qu’on voyait toutes les dents qui lui manquaient. Celles qui restaient étaient très pointues. Je me suis mentalement repassé tous mes souvenirs récents en arrière et j’ai fini par conclure avec une certaine incrédulité :
_ C’est toi, Carillon ?
_ Et ouais ! Donne ton bras que je m’y accroche !
Appeler un lutin – ou quelle que soit sa race – d’un nom comme Carillon fait tout de suite penser aux histoires pour enfants, Peter Pan et la fée Clochette, un truc comme ça. Ce nom ne lui allait donc pas du tout. Il parlait avec un accent vulgaire et agressif à peine contrebalancé par son large sourire édenté. Je n’en avais pas très envie, mais j’avais besoin de toute l’aide possible pour retrouver cette petite Lys et c’était visiblement la seule que j’aurai, je lui ai donc tendu mon bras. Il a grimpé dessus – et j’ai senti ses minuscules ongles piquants comme des griffes de chat – et s’est installé sur mon épaule avec un soupir de satisfaction.
_ Ah ! On est rudement bien là-haut ! En route, gamin !
_ Comment tu as fait pour sortir du Royaume ?
_ Je peux sortir tant que je veux, qu’est-ce que tu crois ?
_ Alors pourquoi tu n’es pas allé sauver l’enfant de la Reine tout seul ? Pourquoi vous avez besoin de moi ?
_ Beaucoup de mort, là-bas… la ville est une saleté de terre stérile puante et bourrée d’humains. Pas moyen d’en tirer quelque chose. Mais toi tu es de là-bas, ta magie fonctionnera.
_ Est-ce que je suis le seul à pouvoir te voir ?
_ Tout le monde me verra ! Je suis Carillon, le serviteur masqué, et tous les regards se portent vers moi !
Je me suis dit qu’au moins, c’était un bon moyen de savoir si j’étais cinglé ou non : la réaction des autres m’indiquerait si j’étais en train de parler à un petit homme ou à une hallucination. Mais ça n’allait pas m’aider à avancer dans mon enquête.
_ Il vaudrait mieux que tu te planques ! lui ai-je répondu.
_ Ils n’y verront que du feu, fais-moi confiance !
_ Comment tu vas t’y prendre si ta magie ne marche pas ?
_ Ma magie marche très bien !
_ Mais tu viens de dire que…
_ Je viens de dire de me faire confiance !
_ En ville, tu peux utiliser la magie, ou pas ?
_ Je peux ce que je veux, et mes pouvoirs aussi !
Ainsi commença le premier de nos dialogues de sourds, qui était loin d’être le dernier. J’ignore si nos incompréhensions venaient de sa manipulation du langage, d’une façon de penser différente ou tout simplement d’une irrésistible envie de me prendre la tête, mais il était capable de me faire tourner en bourrique jusqu’à me faire rire jaune ou pleurer du noir, jusqu’à ce que je perde le contrôle de moi-même et que je lui hurle dessus, ou jusqu’à ce qu’il se lasse de chicaner chaque mot et change enfin de sujet.
Dix minutes plus tard, alors que je cherchais mon chemin dans le noir en pestant entre mes dents, il s’est décidé à me reparler de Lys, l’enfant volée. Il m’a assuré qu’elle était aussi belle que sa mère et aussi puissante que son père, et au bout d’encore un long moment de louanges, j’arrivai à tirer de lui quelques informations utiles. Pour commencer, cette Lys n’était pas une prisonnière, comme je l’avais cru d’abord. Elle avait été échangée contre un authentique bébé humain et avait pris son apparence, après quoi elle avait été élevée par les humains qui avaient ‘oublié’ de la rendre au petit peuple. Pas moyen d’obtenir de Carillon qu’il m’explique ce qu’ils avaient fait du bébé humain ni si ses parents adoptifs étaient au courant qu’ils élevaient une princesse des bois. Il ne comprenait pas l’intérêt de ces questions et me le fit savoir.
Quand à savoir par quel moyen j’étais censé la retrouver… J’ai remis la question à plus tard. Pour commencer, je devais rentrer chez moi à trois heures du matin sans réveiller mes parents puis planquer un lutin dans ma chambre, avant de me lever à six heures et demi pour aller au collège. Mais cette dernière étape était trop éprouvante pour être imaginée, je me concentrai sur le présent.
Carillon regarda mon immeuble d’un air de propriétaire très satisfait avant de me dire que j’étais sans doute très puissant pour vivre dans un tel château. J’ai d’abord cru qu’il plaisantait, avant de me rappeler qu’il ignorait sans doute beaucoup de choses de notre mode de vie. Nous sommes montés dans l’ascenseur et je lui ai demandé de ne surtout pas se faire voir si jamais mes parents étaient debout.
_ Ne crains rien, a-t-il ricané, Carillon va se masquer ! Admire mon talent !
Il a sauté de son épaule et s’est mit à quatre pattes. Après quoi je l’ai vu gonfler.
J’ai depuis vu de nombreux sorts d’illusions qui tous mentent au regard instantanément – l’apparence se modifie trop vite pour que l’œil puisse suivre le changement. Ce n’était pas le cas de Carillon. Ses membres s’allongèrent, sa chair se boursoufla, s’étira, se creusa, ses vêtements tombèrent comme une mue de serpent et sa peau se colora. Sur le moment, j’ai cru qu’il allait grandir jusqu’à remplir toute la cabine de l’ascenseur et que j’allais mourir étouffé ici avant d’avoir fêté mon quinzième anniversaire. Une mort effroyablement stupide.
Mais il s’arrêta, ayant atteint à peu près ma taille, doté d’une apparence plutôt humaine, pour un public indulgent. Il était toujours aussi édenté et toujours aussi crasseux, son nez lui aurait permit de jouer Cyrano sans trucage et il était large comme une armoire à glace. A part ça, il était grand, ses oreilles n’étaient pas pointues, ses bras, jambes, bouche et autres caractéristiques se trouvaient aux bons endroits, il ressemblait donc à n’importe quel adolescent peu gâté par la nature. Avec un certain malaise, je m’aperçu qu’il avait pris exactement les mêmes yeux que moi, quoique je suis certain de n’avoir jamais eu un regard aussi moqueur.
Avec mon orgueil habituel, j’ai décidé de masquer ma peur et je lui ai fait signe de sortir d’un signe de tête – la cabine était arrivée à mon étage. Nous nous sommes glissés dans le noir le plus silencieusement possible et nous étions presque arrivés quand Carillon s’est mis à claironner :
_ Venez à moi, braves gens ! Saluez le sieur Carillon, ami de Matthieu, en visite en votre belle contrée !
En y repensant, je me dis que Carillon n’a jamais reçu une éducation humaine, il n’a peut-être même jamais été adolescent, et n’a donc jamais eu à affronter deux parents furieux à trois heures du matin. Il était donc tout à fait injuste de ma part d’être aussi en colère contre cet imbécile, mais le fait est là : je l’aurai volontiers massacré.
Au moins, mes parents l’ont vu, il a même serré la main de mon père, j’étais donc sûr que ce drôle de petit gnome – de grand gnome à présent – était parfaitement réel. Trouver une raison à sa présence chez nous au milieu de la nuit n’a pas été si difficile : je lui ai inventé une mère alcoolique, un père en prison et un beau-père aux mœurs louches et à la main lourde. Bref, un véritable roman pathétique qui justifiait bien un sauvetage d’urgence de ce ‘copain’ qu’ils n’avaient encore jamais rencontré, que j’ai baptisé Marc. Il a réussi à ne pas me contredire sur le nom, mais son grand sourire et son air satisfait et moqueur affirmait haut et fort que j’étais en train de monter un bateau monumental. Mes parents s’en doutaient bien, mais au cas où ils acceptèrent d’accueillir Carillon pour la nuit, à la condition qu’ils parleraient à sa mère dès le lendemain. Etant donné que j’avais inventé la mère en question, ça me faisait un problème de plus sur les bras, ce dont je n’avais pas besoin.
Et pourtant, lorsque je m’endormi au petit matin, je repensais une dernière fois à tout ce que j’avais vu, aux créatures du Royaume, à la Reine et son enfant Lys, et même à Carillon le lutin masqué, et je souhaitai de toutes mes forces : « Pourvu que ce ne soit pas un rêve ».
Ce n’était pas un rêve et le lendemain je ne savais pas si je devais en être heureux ou effrayé – j’étais sans doute un peu des deux. Le temps m’était compté et j’avais une sacrée responsabilité sur les bras, sans oublier un aide aussi à l’aise dans mon monde qu’un hippopotame tentant de faire de la danse classique. Mais l’essentiel était là : d’autres mondes existaient, des créatures magiques existaient, la Reine existait, et la Magie avec un grand M existait. Et ça c’était absolument génial.
Je me suis levé, j’ai prêté des vêtements à Carillon – qui avait l’air prêt à exploser mon tee-shirt, mais c’était déjà mieux que la veste terreuse qu’il portait avant – j’ai renoncé à tenter de le laver et nous sommes partis au collège, prenant juste le temps de promettre à ma mère qu’on téléphonerait à la mère de ‘Marc’ le soir même. Première étape réussie. Ouf.
Ensuite, deuxième étape : appeler les membres du club de l’occulte et leur demander une réunion d’urgence. J’avais besoin de toute l’aide disponible.
On se réunissait toujours dans la cave de l’un des voisins d’Alexia, un endroit abandonné, glauque et humide, qui convenait parfaitement à nos cérémonies ‘occultes’ et auquel on accédait par un soupirail cassé. En attendant les autres, Carillon attaqua l’une après l’autre les canettes de Coca qu’on gardait dans une glacière, quand à moi je me posai sur le vieux matelas et dormis. J’avais l’impression d’avoir des années de sommeil en retard.
Ils arrivèrent les uns après les autres, à part Alexia elle-même qui n’avait pas de portable, et restèrent assez surpris de rencontrer Carillon. Je leur ai dit que c’était un ami. J’aurai pu leur expliquer que c’était un gnome – ou un farfadet ? Une fée ? Un korrigan ? – mais je ne l’ai pas fait. Je les aimais bien, d’une certaine manière, mes complices qui étaient les seuls à connaitre mes pouvoirs, mais c’était le hasard qui nous avait réuni et je n’avais pas entièrement confiance en eux. Eddy, par exemple, pouvait très bien avoir envie de disséquer Carillon pour voir à quoi ressemble l’intérieur d’un lutin. Et même s’il me tapait sur les nerfs, je n’aurai pas aimé laisser ce pauvre gnome se faire couper en petits morceaux à mettre sous un microscope.
J’ai attaqué tout de suite :
« Vous avez trouvé des informations sur la carte ?
Ils n’en avaient pas. Simon avait trouvé plusieurs légendes où le héros était ainsi guidé par différents arbres, mais aucun ne correspondait à ceux que j’avais dessinés suite aux indications de l’Arbre-Gardien, et d’ailleurs tous ces arbres imposaient des énigmes ou des épreuves. Il avait également trouvé de nombreuses symboliques de la spirale, mais aucune en lien avec des arbres ou un Royaume caché, à moins de tenir compte d’hypothèses liées aux Mayas et aux extraterrestres – que j’ai rejetées à priori. Les autres, une fois de plus, n’avaient fait qu’une rapide tentative de recherche sur Internet avant de laisser tomber. J’ai fait signe à Carillon de la boucler – son rire de plus en plus moqueur me mettait les nerfs à vif – et je leur ai dit :
_ Quoi, vous vous en fichez ? Vous ne voulais voulez pas aller dans un Royaume magique ? Un vrai ? Ou alors vous n’avez pas confiance en moi ? Vous ne me croyez pas ?
Je m’attendais plus ou moins à ce qu’ils approuvent et réclament des preuves, pourtant ils étaient tous pendus à mes lèvres et m’ont juré qu’ils avaient confiance en moi. J’ai donc continué :
_ Avant d’y aller, il faut qu’on trouve des renseignements sur ses habitants. Cherchez tout ce que vous pourrez trouver sur des elfes, des fées, des trucs comme ça. Et sur les sortilèges qu’ils peuvent utiliser et comment les contrer, c’est très important. Ah, et sinon, j’aurai besoin de savoir comment on peut retrouver une personne dont on ne connait que le nom.
J’avais bien séparé mes deux demandes car je savais qu’à leurs yeux, c’était deux domaines distincts. Ils m’avaient plusieurs fois aidé à développer mes propres pouvoirs dans le domaine de la prescience et de la télépathie. Par contre, les fées n’étaient vraiment pas notre tasse de thé. Les extraterrestres nous auraient bien mieux convenus.
Pour l’instant, je voulais juste les pousser à m’obéir sans poser trop de questions.
Ça a plutôt bien marché. L’idée du Royaume les emballait de plus en plus – même s’ils se voyaient davantage affronter des dragons et des orcs, enfin des bestioles bien plus fun que de simples fées – et ils me ressortirent tout ce qu’ils savaient sur les créatures fantastiques et les démons. Des idées tirées de livres ou de films de fiction, dans l’ensemble, donc sans aucune application réelle. Seul Simon, qui avait dévoré des centaines de contes et de légendes de différentes civilisations, me paraissait être une source à peu près fiable quand il me signala :
« Si on y va, il faudra faire attention au temps. Il ne s’écoule pas de la même manière dans le monde réel et dans le monde magique. Une heure là-bas peut durer une année ici, et si tu reste trop longtemps, à ton retour les années te rattrapent et tu tombes en poussière. C’est pour ça qu’il ne faut pas manger la nourriture des fées.
_ Comment ça ?
_ Tu vois, pendant que tu es là-bas, le temps sur Terre…
_ Non, explique-moi cette histoire de bouffe, là.
_ C’est connu, on retrouve ça dans les contes de plusieurs cultures différentes : si tu manges ou que tu bois avec les créatures magiques, tu es prisonnier de leur Royaume et tu ne peux plus repartir, sinon tu tombes en poussière.
Connu ? Et bien moi, non, je ne le savais pas. Et l’idée de tomber en poussière – même si ça avait l’air d’être une mort rapide – me faisait froid dans le dos. J’ai insisté :
_ Mais si tu repars tout de suite du Royaume ?
_ Normalement, ce n’est pas possible. Sauf si tu as une mission.
_ Ok. Et si j’ai une mission et que je ne l’accomplis pas ?
_ Il y a des messagers qui viennent te punir. C’est souvent des corbeaux, mais des fois ça peut être des chats qui parlent, des grenouilles, tout un tas d’animaux maudits, qui t’apportent le malheur, jusqu’à ce que tu te suicides, en général.
Ce qui ne faisait que renforcer ma conviction : j’étais dans une sacrée merde. Simon continua sans s’apercevoir de mon trouble :
_ Donc quand on y sera, il faudra faire super gaffe à ne rien accepter. Surtout que leur magie peut donner aux plats l’apparence de ce qu’on préfère au monde. Je crois que c’est ton propre esprit qui imagine quelque chose de génial. C’est comme leur apparence. Tu vois ce que tu es prêt à voir. Enfin, c’est ce que j’ai lu. C’est pour ça que les paysans du Moyen-âge voyaient des petits bonhommes avec des vestes et des bonnets, tu vois ?
C’était une hypothèse intéressante, étant donné que j’utilisais exactement la même technique quand je voulais convaincre quelqu’un – lorsqu’on laisse les gens utiliser leur imagination, ils arrivent toujours à se raconter à eux-mêmes de meilleurs mensonges que ceux qu’on aurait pu inventer à leur place. Mais elle n’expliquait pas Carillon le masqué, que j’avais vu se transformer matériellement. J’étais convaincu que ce n’était pas une illusion qu’il m’avait fourrée sous le crâne, mais une autre sorte de magie, quelque chose qui agissait sur son vrai corps. Parce que si je lui avais inventé une apparence humaine, elle aurait été beaucoup plus crédible.
Et à cet instant, j’ai failli prendre Simon à part et tout lui raconter. C’était devenu trop énorme, même pour moi, il fallait que ça sorte. Et c’est justement cet instant qu’a choisi Romain pour brandir l’épée qu’il avait volé à son grand frère – une épée décorative qui n’était pas tranchante, mais elle était tout de même en métal et pouvait faire pas mal de dégâts – en criant qu’on allait tous les exploser. Absorbé par ma discussion avec Simon, je ne m’étais pas aperçu que les autres avaient dévié jusqu’à chercher la meilleure manière de trucider un elfe, encouragés par Carillon qui riait plus fort que jamais. Et Simon, le petit souffre-douleur qui ne disait jamais rien de méchant, déclara très sérieusement qu’il valait mieux en ramener quelques uns vivants pour les étudier, et qu’on pourrait sans doute les garder en cage.
Bref, j’ai gardé mon secret et j’ai fini par réussir à les mettre dehors, leur répétant pour la centième fois environ de chercher des informations sérieuses et de chercher aussi le sortilège pour retrouver quelqu’un, qui était d’une importance vitale. Je leur martelai leurs consignes en utilisant la télépathie, histoire de les impressionner. Puis il ne resta plus que Carillon et moi pour commencer le boulot avec nos faibles moyens.
Avec mes faibles moyens. Je ne connaissais pas l’étendue de ceux de Carillon. J’étais plutôt gêné de devoir lui demander ce que je devais faire, mais je n’avais pas la moindre idée de par où commencer et j’ai bien dû ravaler mon orgueil :
« Carillon, comment je peux retrouver cette Lys ?
_ Tu ne sais pas, Matthieu le Grand Sorcier Mortel ?
Il appuyait sur chaque majuscule avec une ironie qui me faisait l’effet d’une claque, comme si je m’étais paré d’un titre que je ne méritai pas et que tout le monde le savait et se moquait de moi dans mon dos… Ce n’était pas entièrement faux d’ailleurs. Moi qui étais si fier de mes dons, je me retrouvais humilié et furieux rien qu’en l’entendant me parler. Mais je me suis retenu de l’envoyer balader. J’avais une mission.
_ Non, Carillon, je ne sais pas. J’ai besoin de toute l’aide que tu peux me donner.
_ Tu ne connais pas la magie des arbres ?
_ Non.
_ Ni la magie du sang ? La magie de la Lune ? La magie de l’illusion ?
_ Heu… ma magie me sert à entrer dans la tête des gens et à faire levier dans leurs pensées.
_ Magie de sorcière !
Ça m’a vexé – à l’époque je ne connaissais que les méchantes sorcières des contes de fées, et le féminin me paraissait également insultant. Aujourd’hui, je me fiche de la manière dont on peut nommer mes pouvoirs, l’essentiel c’est que mes ennemis les sous-estiment.
J’ai dit à Carillon sans parvenir à cacher entièrement ma hargne :
_ Si tu n’es pas capable de la retrouver, apprend-moi ces fichues magies pour que je le fasse moi-même, mais arrête de trainer !
_ Lys est fille des forêts et née de magie.
_ Ok, et comment je peux utiliser ça ?
_ Un plat d’eau pure et deux rayons de Lune, trois gouttes de sang et quatre pétales de fleurs, ainsi cherche-t-on par les yeux des oiseaux !
J’ai dû le regarder d’un air très bête, puisqu’il a une fois de plus explosé de rire. Je pouvais déjà m’estimer heureux qu’il ne parle pas en rimes ni en énigmes. En me repassant la phrase dans la tête, je parvins à la remettre dans le bon ordre, même si j’avais l’impression qu’il me manquait toujours quelque chose. Je lui ai demandé des détails sur l’eau – comment sait-on si elle est bien pure ? – sur les rayons de Lune – comment peut-on en avoir seulement deux ? – sur le sang – le sang de qui ou de quoi ? – sur les pétales – quelle fleur ? – et enfin comment ce sortilège très primaire pouvait bien chercher la bonne personne ?
Je n’eu que très peu de réponses. Les questions que je posais étaient des questions logiques dans un monde comme le mien, je voyais les potions comme des espèces de recettes de cuisine où la nature des ingrédients est plus importante que ce qu’ils symbolisent. En réalité, pour lancer un sort de ce type, seuls certains aspects des ingrédients sont importants. Le plat rempli d’eau est une fenêtre, il peut très bien être remplacé par un bol, un miroir ou un écran d’ordinateur, l’essentiel est qu’il soit plat et montre des images. Les rayons de Lune servent d’énergie, le sang de point de départ, les fleurs de point d’arrivée, et les nombres n’ont aucune importance puisqu’ils indiquent juste l’ordre dans lequel effectuer ces étapes. Ces objets ne sont même pas indispensables à la magie, ils donnent un coup de main au magicien pour que son esprit ne parte pas n’importe où. Tout cela, je l’ai découvert bien plus tard. A ce moment là, je m’inquiétais beaucoup de détails inutiles et je croyais au pouvoir des choses sans âme.
Et vous croyez que Carillon m’aurait expliqué que c’était inutile ? Bien sûr que non. Il trouvait beaucoup plus pertinent de me raconter à nouveau à quel point la Reine aimait sa petite Lys et combien étaient cruels les humains qui l’ont enlevée. J’ai tenté de lui faire comprendre que le temps jouait contre nous – contre moi en tous cas – et qu’il me fallait rapidement quelque chose d’utile et d’utilisable. En vain.
En attendant l’heure de tenter ce drôle de sort ‘pour voir par les yeux des oiseaux’, je suis revenu à mes bonnes vieilles méthodes de farfouillage dans les esprits, sauf que bien sûr il aurait fallu un sacré coup de chance pour que je tombe pile dans la tête des kidnappeurs de Lys. Je ne savais même pas s’ils étaient au courant qu’ils élevaient une petite fille-fée. Et s’ils ne l’étaient pas, à quoi peut-on reconnaitre un enfant pas tout à fait humain ? Est-ce que je devais chercher dans un hôpital une gamine aux cheveux verts et aux oreilles pointues ? Ou est-ce qu’il valait mieux aller dans un asile pour gosse – je ne savais même pas si ça existait – pour trouver une fille qui parle aux arbres ? Etait-elle capable de magie ? Savait-elle qui elle était ? J’étais certain que Carillon me répondrait si je trouvais la bonne question à lui poser et que je la formulais de la bonne manière. Je ne trouvais pas ce jour-là.
Je suis resté un long moment à errer d’esprit en esprit tandis que mon corps restait dans la cave. A l’époque j’avais une portée d’environ huit cent mètres. Avec la route qui passait à coté, c’était bien suffisant pour toucher pas mal de monde, mais j’ai failli être emporté plusieurs fois. L’impatience et la frustration me rendaient imprudent. Je cherchais absolument n’importe quoi pouvant avoir un rapport avec une petite fille spéciale ou carrément avec le Royaume. C’était un plan de merde et je me détestais d’être incapable d’en trouver un autre.
Au bout de plusieurs heures, ayant tiré sur la corde au maximum, j’ai laissé tomber. Pour ce jour-là. J’aurai pu rentrer chez moi ou aller au collège suivre ce qu’il restait de cours. Je n’aurai pas su dire quelle perspective me terrifiait le plus : mentir à Matt encore une fois ou affronter mes parents alors que je n’avais aucune fausse mère de ‘Marc’ à leur présenter. Ce n’est qu’à ce moment-là que j’ai pensé à demander à Carillon :
« Tu peux changer ta voix ?
_ Je me masque et me démasque entièrement et comme je veux.
_ Est-ce que tu pourrais téléphoner à ma mère avec une voix de femme et lui dire ce que je te dirais ?
_ Je pourrai, ouais, pas de problèmes, ma p’tite Sorcière !
_ Ok, alors on va faire ça… ce soir, on va appeler d’une cabine, et essayer de la convaincre de te garder à la maison un moment… Et si ça ne prend pas, tu pourras toujours dormir dans la cave.
_ Quand on a besoin d’entregent, les promesses ça marchent mieux que les menaces !
_ Besoin de quoi ?
_ D’alliance avec plus puissant que soi, de services rendus dans l’espoir d’en recevoir en retour. Très important quand on est ambitieux.
Je le regardai avec une grande fatigue. Pourquoi fallait-il que la seule fois où il soit à peu près clair, ce soit pour m’expliquer un mot dont je me fichais éperdument ? D’ailleurs, je ne considérais pas son aide comme du piston : nous avions le même but, il ne me rendait pas personnellement un service. Je n’aurais pas hésité à m’en servir, si ça avait été le cas ; comme beaucoup de gens je suppose, je trouve cette pratique malhonnête sauf quand elle est en ma faveur.
_ Je pensais que tu aimerais la cave, ai-je tenté pour me rattraper. Tu es un esprit de la terre, non ? Tu es quoi, en fait ?
Carillon a une fois de plus éclaté de rire et m’a répondu dans une langue que j’aurais été incapable de répéter même après une opération des cordes vocales. D’accord. J’étais bien avancé.
_ Mais dans ma langue, les autres humains, ils vous appellent comment ?
_ Qui se soucie des noms que donnent les humains ? Seuls les magiciens les plus puissants peuvent nous attacher avec ces petits noms ridicules et tu es loin d’en être un, Matthieu la Sorcière !
J’ai décidé à ce moment-là, puisqu’il se moquait du nom que je pourrais lui donner, de ne pas me soucier de mon coté qu’il me traite de sorcière. Et de le considérer comme un gnome. Je le trouvais largement assez laid pour ça.
Entre Bois et Béton (suite) ****
Je m’étais jeté tête baissée dans le piège de la Reine, mais que dire du piège dans lequel je suis tombé ensuite ? Un piège d’autant plus impardonnable – d’autant plus crétin, en fait – que je me le suis tendu à moi-même.
J’avais une mission. J’avais un délai. J’avais un véritable lutin pour m’apprendre des sorts. J’avais une équipe de chercheurs enthousiastes dont l’un était même quasiment efficace. Et j’ai trouvé le moyen de m’engluer dans un cauchemar immonde, une toile d’araignée créée par mon propre stress, qui m’empêchait de réfléchir et donc de trouver la bonne solution. Ce temps qui m’était si précieux, je le gaspillais avec affolement. Je m’étais coincé de manière à le gaspiller.
Déjà, j’avais si bien su entourlouper mes parents que j’avais Carillon en permanence collé à mes basques. L’histoire que j’avais bricolée était pourtant cousue de fil blanc. Mais lorsque ce gnome m’avait dit qu’il pourrait imiter une autre voix humaine, il ne m’avait pas prévenu qu’il était capable de prendre une voix à fendre le cœur et faire pleurer dans les chaumières, une voix frêle de femme épuisée et effrayée qui retient courageusement ses larmes. Pour une fois Carillon avait deviné exactement ce que j’avais en tête. Ce qui m’a bien sûr fait poser la question : et s’il était toujours capable de comprendre ce que je veux mais qu’il ne le fasse pas ? Et dans ce cas, quel serait son but ? M’obliger à me surpasser ? M’égarer ? Me rendre dingue ?
Quoi qu’il en soit, cet après-midi là, il a été absolument parfait. On a appelé ma mère au travail, mais sur son téléphone personnel :
« Allô ? a-t-elle répond sèchement.
Elle n’aime pas qu’on la dérange. Mais Carillon l’a adoucie – et alarmée – en prenant cette voix de femme en détresse :
_ Bonjour, je suis la mère de Marc. Il est venu chez vous cette nuit…
_ Ah, oui, bien sûr, enchantée ! Mon fils m’a dit que vous aviez quelques… soucis, pour…
_ Je vous remercie d’avoir pris soin de lui. J’ai tellement besoin d’aide !
_ Oh, j’aimerai beaucoup faire quelque chose pour vous, mais vous pensez vraiment que…
_ Je ne peux plus… J’en ai encore trois autres, des petits… Mais j’ai si peur de ne pas pouvoir m’en occuper… Je suis… malade, vous comprenez… Et mon ami… je n’arrive pas à le quitter… je n’en ai pas la force…
_ Je suis vraiment désolée.
Je sentais bien le malaise de ma mère et je savais qu’elle était sincère en disant ça. C’est quelqu’un de gentil. Même si je savais bien qu’en même temps, égoïstement, elle aurait préféré ne pas être mêlée à cette histoire et ignorer que des choses pareilles peuvent arriver. Surtout à des gamins. Elle avait du mal à compatir aux malheurs de Marc – laid, moqueur, insolent et vaguement inquiétant – mais des petits enfants inconnus maltraités, ça lui brisait le cœur à tous les coups. C’est pour ça que j’avais rajouté des petits frères et sœurs dans le scénario.
Carillon a continué dans le pathos :
_ Je vais les confier à ma sœur. Mais trois jeunes enfants, ça fait déjà beaucoup. Elle ne peut pas prendre Marc. Je vais devoir le garder à la maison. Mais quand je me dispute avec… il me défend, vous comprenez, et alors…
_ Ecoutez, nous avons de la place et nous pouvons le garder quelques jours, le temps que les choses se tassent. Après tout, c’est un ami de Matthieu, et c’est lui qui l’a invité. »
C’est ainsi que mes parents ont adoptés un gnome. Et que le piège s’est resserré un peu plus sur moi. Carillon mangeait à notre table, dormait dans ma chambre, me surveillait quand je me brossais les dents… Avec lui, impossible d’oublier mon devoir et de me reposer ne serait-ce qu’un quart d’heure, un pauvre malheureux quart d’heure de pause. Il ne me laissait tranquille que lorsqu’il devait passer pour un adolescent normal – quoique très très perturbé – et je savourais les repas et toutes les activités communes comme des moments précieux où je pouvais laisser aller mon esprit épuisé. Je ne pouvais pas envouter mes propres parents sans en ressentir les effets moi-même et j’étais bien content d’avoir cette excuse à donner à Carillon, de plus en plus tyrannique.
Car toutes les nuits, sur ses indications, je tentais des sortilèges dans ma chambre, tous plus farfelus les uns que les autres, qui soit ne donnaient rien, soit avaient des résultats très surprenants et parfaitement inutiles. Ainsi j’illuminais pendant une bonne heure tous les lys des environs – mais bien sûr pas la moindre petite fille. Des dizaines d’oiseaux sont venus les uns après les autres me faire des rapports sans doute très intéressants mais dans une langue que je ne suis jamais parvenue à déchiffrer – et que Carillon n’a jamais réussi à me traduire. Tous les espaces un peu terreux de mon quartier se sont recouverts d’herbe et de pousses d’arbres. Une gamine de mon immeuble, qui n’avait rien à voir avec Lys ni avec les elfes, descendit en transe jusqu’à mon appartement et resta assise par terre dans ma chambre jusqu’à ce que le soleil se lève, dans un silence qui m’a fait croire que je l’avais rendu folle par accident. Au final, j’avais assez de résultats pour savoir que j’arrivais à faire de la magie, sans comprendre comment ni pourquoi je n’obtenais pas ce que je désirais, et je persévérais chaque nuit.
Quand à la journée, j’avais réussi à convaincre ma CPE d’accepter de me dispenser pour un mois. J’avais signé le billet de maladie de ma main mais un bon coup d’hypnose suffit à le rendre crédible. Les membres du club se relayaient pour me tenir au courant de leurs avancées. Ils avaient adoptés Carillon et s’étaient mis dans la tête qu’il était schizophrène et donc un médium puissant. Ils croyaient que ses paroles mystérieuses étaient des codes qui nous ouvriraient la porte du Royaume et passer des heures à tenter de les déchiffrer, même si je leur répétais que ça n’avait aucune importance. Aucun d’entre eux n’aurai accepté que j’abandonne, et aucun ne se faisait le moindre souci pour moi, alors que je passais mes jours à somnoler sur le matelas ou à taxer des ingrédients bizarres – j’ai cherché en vain un serpent corail et des crânes d’ébène – dans les magasins du coin. J’étais leur chef mais ils n’écoutaient mes ordres que lorsqu’ils cadraient avec ce qu’ils attendaient de moi.
J’ai tenu dix jours ainsi. Je ne savais plus si j’étais fou ou magicien. La fatigue me grillait les neurones tout en développant mes pouvoirs. Je me concentrais pendant des heures sur des détails insignifiants ou sur des pistes qui ne menaient nulle part, laissant l’essentiel m’échapper, sentant au fond de moi que la solution était toute proche mais incapable de l’attraper. Toujours aucune trace de Lys. Toujours aucun moyen de la retrouver. Et l’échéance s’approchait.
Ce qui a changé, ce matin du onzième jour, ça n’a pas été un éclair de génie subite ni la mort de mon dernier neurone, ça a été l’arrivé du sauveur, celui qui sait toujours tout mieux que tout le monde et qui ne laisse jamais un ami dans la détresse. Vous l’avez reconnu si vous êtes attentifs à mon histoire : c’était Matt, bien sûr. Et si vous avez senti une légère amertume dans ma façon de le présenter, ce n’est qu’un peu de jalousie en comparant son sauvetage à point nommé à mes erreurs ridicules et mon agitation stérile.
Je l’ai entendu arriver dans la cave aux cris de protestation d’Eddy et d’Isabelle. Tous les membres du club à part moi détestaient Matt, il le savait et en temps normal le respectait. Mais je l’inquiétais suffisamment pour qu’il ait décidé de forcer l’entrée. J’étais en train de lire des photocopies d’un vieux livre de légendes, ce qui était très laborieux lorsque j’avais abusé de la télépathie, c'est-à-dire tout le temps ; j’ai mis un moment avant de réaliser ce qui se passait, pourquoi les insultes fusaient, et surtout pourquoi j’entendais mon nom si souvent dans leur dispute. Il les accusait plus ou moins de vouloir me tuer, eux répondaient qu’il ne pouvait pas comprendre et qu’il fallait me laisser faire mon travail. Lorsque je les ai rejoins, Eddy a tenté de m’empêcher d’avancer et j’étais assez désorienté pour le laisser faire. Je regardais Matt par-dessus les autres sans savoir quoi faire. J’avais l’impression de regarder la scène sans être réellement présent, je me souvenais que tous ces gens étaient importants pour moi mais je ne savais plus trop pourquoi. Je ne comprenais pas pourquoi Matt me regardais avec peur. Ce n’est que plus tard que j’ai compris qu’il n’avait pas peur de moi, mais pour moi. Je ne devais pas être beau à voir.
Il savait parfaitement ce qu’il venait faire ici et mon allure de camé ne l’a pas déstabilisé longtemps, au contraire. Il a repoussé les filles avec délicatesse et les garçons plus brutalement, il m’a pris par le bras et m’a dit :
« Viens. On s’en va.
J’ai laissé passer un certain temps avant de réaliser ce qu’il me disait et de répondre :
_ Je peux pas. J’ai du boulot.
_ Tu pourras le faire chez moi.
_ Il faut qu’il vienne avec moi. Marc.
_ Il ne peut pas t’attendre ici ?
_ Non, non, surtout pas ! J’ai besoin de lui !
_ Ok. Marc vient avec nous. J’ai parlé à tes parents et à ma mère, tu viens dormir chez moi.
_ Que dalle ! a crié Alexia. T’as pas intérêt à toucher à Matthieu !
_ Matthieu, a continué Matt, s’il te plait viens avec moi. Je ne sais pas ce que tu es en train de faire mais ça te déglingue. Je t’oblige pas à me raconter si t’as pas envie mais je vais t’aider. Dis-moi juste quoi faire. Reste pas comme ça. On dirait que tu es en train de crever.
J’étais en train de crever et je le savais. J’ai dit oui et je l’ai suivi. Les autres me regardaient comme si je les abandonnais. J’ai baissé les yeux. Alexia m’a attrapé par l’épaule – elle serrait si fort que ses ongles ont traversé mon tee-shirt – et m’a grondé à l’oreille :
_ T’as intérêt à revenir.
_ Je continue à chercher. Je vais juste…
Je n’ai pas réussi à finir. Je ne savais pas ce que j’allais faire. Je faisais confiance à Matt, point. Et je ne leur faisais pas confiance à eux. Ils étaient en adoration devant mes pouvoirs, cette fabuleuse magie dans laquelle ils avaient cru si longtemps avant de la voir de leurs yeux. Ils se moquaient bien qu’elle me fasse du mal tant que je continuais à la maîtriser pour eux.
Nous sommes partis avec un Carillon inhabituellement silencieux. Durant tout le trajet jusqu’à chez Matt j’ai esquivé ses questions en tentant vaguement de le rassurer. Non, je ne me droguais pas, je n’étais pas entré dans un gang, je ne faisais – presque – rien d’illégal, je n’avais pas été violé ni tabassé, je n’étais – presque – pas fou… Brusquement je lui ai parlé de Lys. Je lui ai expliqué que je cherchais une gamine qui avait été enlevée à sa mère, une enfant dont je ne savais rien à part qu’elle était sans doute bizarre. « Bizarre comme toi ? » m’a demandé Matt très sérieusement. J’ai réfléchi sans trouver davantage de réponse qu’auparavant, puis j’ai fini par dire « Sans doute plus. ». Je sentais la solution plus proche que jamais et une fois de plus je n’ai pas réussi à l’attraper. Trop de fatigue.
Ça faisait longtemps que je n’avais pas été chez Matt et ça m’a bizarrement ému de voir que rien n’avait changé. Tout était calme et lumineux, avec un air de jazz oublié sur la chaine par la mère de Matt quand elle était partie travailler. Elle faisait souvent ça. Je n’aimais pas particulièrement ce genre de musique mais elle m’était si familière que j’en aurai pleuré. Je me sentais enfin en sécurité.
« Ma mère rentrera tard, m’informe Matt, on est tranquille.
_ Elle sait que tu es pas au bahut ?
_ Elle sait. Je lui ai dit que j’avais la trouille que tu sois embringué dans une secte et qu’il fallait vraiment que je te parle.
La mère de Matt lui laissait beaucoup de liberté et lui faisait confiance – avec raison. Et je le connaissais assez pour savoir qu’il n’avait pas vraiment menti. C’était sans doute une hypothèse vraisemblable à ses yeux. J’ai tenté de me justifier :
_ C’est pas une secte.
_ C’était plus simple de dire comme ça. C’est quoi en vrai ?
_ C’est…
J’ai hésité. Je devais bien admettre que j’avais besoin d’aide – et que j’en trouverai difficilement une meilleure que la sienne. Pourtant je rechignais encore. Je me raccrochais à mes secrets comme si c’étaient des trésors. J’ai levé la main et je lui ai dit :
_ J’ai besoin de dormir. Je suis crevé. Tu peux me réveiller dans une heure ? Je te raconterai tout après.
J’ai bien vu qu’il était déçu – et toujours un peu inquiet – mais il a dit :
_ Une heure, pas de problème. Ça suffira ?
_ Il faut. J’ai du boulot. Et j’ai pas de temps. C’est ça qui me tue, j’ai pas le temps… Faut absolument que tu me réveilles dans une heure. Reste avec Car… avec Marc, fait pas gaffe à ce qu’il dit, mais surveille-le, faut pas qu’il se barre... »
Il a hoché la tête et m’a laissé me poser sur son lit. Je me suis endormi immédiatement.
Je me suis réveillé de moi-même, l’esprit plus clair que je ne l’avais jamais été depuis cette fameuse nuit. Je commençais même à croire que j’allais finir par y arriver. C’est avec le sourire que je me suis levé et que j’ai regardé l’heure à ma montre. J’étais dans les temps. A part que, dans le petit carré réservé à la date, le chiffre ne correspondait plus.
Matt m’avait laissé dormir plus de 24 heures.
Une fureur volcanique m’a envahi. Je ne me rendais pas compte qu’il avait voulu bien faire – et qu’il avait bien fait, c’était la chose dont j’avais le plus besoin pour me remettre les idées en place. Tout ce qui comptait, c’est qu’il ne m’avait pas écouté. Il avait joué à monsieur je-sais-tout-mieux-que-tout-le-monde une fois de trop. Il m’avait volé un jour de mon précieux délai.
J’ai ouvert toutes les portes en criant « Matt ! Putain t’es où !
Il était dans la cuisine, avec Carillon. Il avait même réussi à laver Carillon et à lui trouver des vêtements à sa taille. Je l’ai détesté encore davantage. J’ai hurlé :
_ Matt ! Tu m’as laissé dormir un jour entier, bordel !
_ Tu en avais besoin.
Il se justifiait avec calme, partant du principe que je le comprendrais comme toujours. Et bien non, ce jour-là, je n’ai pas compris. J’ai continué à hurler :
_ Tu comprends rien ! Tu peux rien comprendre ! T’écoute pas ce que je te dis ! Tu dis que tu veux comprendre et t’écoutes pas ! Putain, je t’avais dis que j’avais pas le temps ! PAS LE TEMPS ! PAS ! LE ! TEMPS !
_ Il m’a dit que tu avais encore dix-neuf jours, a dit Matt en me désignant Carillon. Tu vas y arriver. Il dit que tu vas trouver facilement si tu cherche la fille entre deux mondes. Entre chien et loup, entre bois et béton, entre lune et soleil, je pense que pour toi ça a un sens, mais t’as le temps…
Je suis resté bloqué quelques secondes, sous le choc de la révélation. C’était ça cette saloperie de solution que je cherchais partout en vain, enfin je savais comment réussir et échapper à la Reine ! Mais plus que le soulagement, c’était la rage que je ressentais. Une vieille rage froide qui remplaçait ma colère brûlante.
C’est Matt qui avait trouvé, Matt qui avait su poser la bonne question à Carillon. Une fois de plus. Une fois de trop. Il ne savait même pas de quoi il parlait. Et il avait raison.
Je lui ai dit d’un ton calme :
_ Tu ne sais rien. Tu crois que j’ai besoin de toi, mais c’est faux. Je me débrouille cent fois mieux quand tu ne te mêle pas de ma vie. J’en ai marre de toi. J’en ai marre que tu prennes sans arrêt ma place. Fous-moi la paix.
J’avais sans doute l’air sérieux, l’air d’avoir longuement réfléchi à ce que je disais, pour que Matt soit aussi choqué. Il a baissé la tête et n’a rien dit. Peut-être qu’il a marmonné un « désolé ». Peut-être que je l’ai imaginé.
J’ai pris Carillon par l’épaule et nous sommes partis.
Le gnome n’avait pas du tout l’air de regretter de m’avoir fait tourner en bourrique pendant si longtemps et aujourd’hui encore je ne sais pas s’il s’est rendu compte que je galérais autant. Il était juste ravi de prendre un peu l’air. J’avais décidé de marcher pour mettre mes idées en place. Je ne cherchais pas particulièrement des arbres, pourtant mes pas m’ont conduit droit au plus grand parc de Mayeur. L’endroit idéal.
Tandis que Carillon courait après les pigeons et grimpait dans les arbres, j’ai revu les derniers points qui me manquaient. Jusqu’à présent, je m’étais concentré sur les ‘kidnappeurs’ ou sur des adultes qui auraient pu remarquer des particularités chez cette Lys. Alors que c’était elle la plus remarquable et de loin la plus facile à repérer : à moitié humaine et à moitié elfe. Peu importait – d’après les légendes que j’avais péniblement réussi à récolter – qu’elle soit née parmi les fées ou qui étaient ses parents, les lois de l’hérédité selon la magie sont différentes de celles de la génétique. Elle était à cheval entre les deux mondes et son esprit devait être à cheval entre celui d’un humain et celui d’une fée. Elle devait être attirée par les arbres. Et où est-ce qu’on emmène une petite fille qui aime les arbres quand on habite Mayeur ? Dans ce parc là, toujours. Je n’avais qu’à guetter sa venue – et si ce n’était pas pour aujourd’hui, ça serait pour le lendemain dimanche, ou un après-midi après l’école, bientôt dans tous les cas. Je savais que je la reconnaitrai immédiatement. Et à présent que j’avais une véritable piste, Satan en personne ne m’aurait pas fait décoller de mon banc.
Je n’ai pas eu si longtemps à attendre, quelques heures qui ont filé comme le vent, dans le double soulagement d’être prêt de réussir et d’avoir enfin dormi autant que j’avais besoin. Et elle est arrivée.
Lys avait sept ans, cette première fois que je l’ai vu, et même si elle n’était pas aussi belle que sa mère, il était difficile de ne pas voir en elle une Princesse-fée. Certains me diraient que toutes les petites filles ressemblent à ça, mais Lys était plus aérienne, plus irréelle ; elle paraissait avoir été dessinée en deux coups de pinceau dans le paysage et il était presque étonnant de lui voir une ombre et de voir l’empreinte de ses pas sur le sol. Elle irradiait la beauté et le charme, pourtant si on y réfléchissait, il était difficile de dire en quoi étaient si magnifiques ses yeux trop grands et son visage en triangle. Elle portait une jupe rose avec des fraises et ses parents lui avaient fait une queue de cheval, comme à n’importe quelle petite fille humaine. Sa mère adoptive la tenait par la main et elle suivait en trainant les pieds. Son père adoptif marchait à leur coté en parlant avec animation. Ils l’appelaient Elise.
Aucun des trois ne m’a prêté attention jusqu’à ce que je vérifie ce que je savais déjà et que j’entre dans l’esprit de Lys. Il était tel que je m’y attendais : hybride et brillant. Ce que je n’avais pas prévu, c’est qu’elle aurait conscience que j’étais là. Elle n’était pas assez forte pour me repousser. D’une certaine façon c’était encore pire. Elle était absolument sans défense… J’avais fait un certain nombre de choses dont je n’étais pas fier, avec la télépathie, mais jamais je n’avais eu aussi honte. Je suis revenu à moi aussitôt et j’ai vu qu’elle s’était retournée et m’adressait un regard furieux. Et effrayé.
Ses parents adoptifs ne s’étaient aperçus de rien mais la femme avait posé la main sur sa tête – il n’est pas rare que les gens réagissent inconsciemment à la magie. Elle ne leur a rien dit. J’ai hésité puis je les ai suivis. C’était ma mission, une mission de sauvetage : je devais ramener Lys parmi les siens. Bien sûr, elle s’était attachée à ceux qu’elle prenait pour ses parents. C’était naturel. Mais pendant ce temps la Reine se languissait de sa fille… et elle était faite pour être Princesse de ce Royaume caché, je n’avais pas besoin de voir dans son esprit pour en être sûr. Les arbres agitaient leurs feuilles et les fleurs se penchaient à son passage ; même les fontaines étaient irisées par le vent dès qu’elle s’approchait ; le soleil lui traçait une ombre trop frêle ; les pigeons ne la quittaient pas des yeux. Elle était des leurs, appartenant au petit peuple, au monde de la magie, à la valse sauvage et puissante des bois et des animaux. Elle n’éprouvait aucun intérêt pour les jouets de plastiques que sa mère humaine tentait de lui offrir.
Je voyais tout ça car je les avais suivis. Je ne savais plus où était Carillon et j’ai sursauté en l’entendant me dire tout bas :
« Nous avons retrouvé la princesse Lys.
J’ai tourné la tête vers lui. Sous l’effet de la joie – ou de l’excitation, car sa voix m’avait parue bien plus grave et concentrée que joyeuse – il avait du mal à maintenir son sort de masque en place et il ressemblait plus que jamais à un affreux gnome, grimaçant un sourire qui faisait ressortir ses quelques dents si pointues. Il avait perdu vingt bons centimètres, aussi, et ses yeux ne ressemblaient plus du tout aux miens. J’en étais assez soulagé. Je m’étais pourtant trouvé un autre sujet d’inquiétude. Je n’aimais pas du tout la manière dont il regardait Lys. Une manière qui indiquait que les kidnappeurs seraient plutôt dans nos rangs que du coté de ses parents humains…
Je lui ai répondu assez sèchement :
_ On ne va pas la récupérer comme ça devant tout le monde. On ira la voir quand elle sera seule.
Il a retroussé les lèvres, ressemblant comme jamais à un animal sauvage, et ce n’était pas rassurant. Mais c’était pourtant bien un sourire et il m’a obéit.
Nous les avons espionné longtemps, tous les trois, et je crois que Lys sentait nos regards. Je la voyais devenir de plus en plus nerveuse et mal à l’aise, se mettant à pleurer pour un rien, jusqu’à ce que ses parents décident de la ramener. La ramener en voiture…
Je n’osais plus entrer dans l’esprit de Lys mais je n’avais pas les mêmes scrupules avec sa mère, même si l’enfant sentait ce que j’étais en train de faire et n’aimait pas ça. J’ai simplement poussé la femme à vouloir rentrer en bus avec Lys, pendant que le mari ramènerait la voiture. Je voulais les suivre. J’aurai pu lire leur adresse directement dans sa tête, mais... je ne voulais pas partir déjà. Lys n’aimait pas ma présence ni celle de Carillon, je n’osais donc pas trop l’approcher, mais je ne parvenais pas à me résoudre à la quitter des yeux. Pour moi qui avais un début de magie dans les veines, elle était aussi fascinante et attirante qu’une flamme pour un papillon de nuit.
Nous les avons suivies toutes les deux jusqu’à leur maison. Une petite maison sans âme mais pourvue d’un jardin au fond duquel un vieil arbre abritait une cabane. Nous nous y sommes glissés. Carillon flairait chaque fibre de l’arbre et je sentais qu’il lui parlait, mais l’arbre gardait précieusement les souvenirs de Lys qu’il abritait. Il la défendait contre nous, les intrus. Je me sentais de plus en plus mal à l’aise.
Je ne savais pas pourquoi j’attendais la nuit tombée pour agir. Aujourd’hui, je sais reconnaitre la subtile mais si importante différence dans le flux de magie entre le jour et la nuit. Tant que le jour règne, la foi des humains est forte : foi en la science, en la réalité matérielle, en la sécurité qu’apportent les murs de leurs maisons. Mais la nuit, la foi faiblie et l’imagination l’emporte. Les hommes commencent à se demander quels monstres rôdent dans les ombres et ils ont peur, et cette peur entraine une certaine forme de magie.
Foi et imagination humaines sont deux forces puissantes. L’amour que cet homme et cette femme portaient à Lys la protégeait relativement bien durant le jour, lorsqu’ils se faisaient confiance pour la protéger. Mais la nuit, ce même amour ouvrait une brèche béante lorsqu’ils craignaient le pire pour leur enfant chéri…
J’ignorais tout cela. Je sentais juste une résistance, un malaise profond qui me tenait à l’écart. Lorsque ce malaise a diminué, j’ai décidé d’entrer. Carillon avait reprit son apparence de gnome et il voulait me suivre, je le lui ai interdit. Il n’avait aucune intention de m’écouter, comme à son habitude, et d’une bourrade je l’ai envoyé rouler au fond de la cabane. Il est resté sonné un moment. Je l’ai laissé là.
Je suis entré par la porte, tout simplement, qui n’était pas fermée à clé. Et lorsque j’ai croisé la mère adoptive de Lys avec une pile de linge dans les bras, je lui ai fait un grand sourire et je lui ai mis dans la tête que j’avais une excellente raison d’être là. Elle aurait été incapable de dire exactement quelle était cette raison, mais elle m’a laissé passer sans problème. Je suis monté jusqu’à la chambre de Lys et je suis entré sans frapper, en ayant l’impression de commettre un sacrilège.
Elle jouait avec ses poupées. Enfin, elle tenait ses poupées et les regardait. J’ai tenté de lui dire bonjour. Elle est restée parfaitement immobile. Je me suis avancé jusqu’à elle et je me suis assis à ses cotés en lui disant :
_ Elise, il faut que je te parle. Tu ne me connais pas mais…
_ Tu n’existes pas. Va-t-en. Tu es une ha-llu-ci-na-tion.
Au soin méticuleux qu’elle a utilisé pour prononcer ce mot, j’ai compris que c’était la réponse qu’on lui avait souvent donné lorsqu’elle demandait pourquoi elle voyait et entendait ce que personne d’autre ne voyait ni n’entendait. Et que ses poupées si humaines – si normales – lui servaient de talismans contre ces choses. J’aurais voulu lui demander ce qu’elle avait vu auparavant, mais ce n’était pas le bon moment. Je lui ai répondu :
_ Je ne suis pas une hallucination. Si ta maman entre dans la chambre, elle me verra. Je suis là pour t’aider.
Elle a continué à agiter ses poupées sans but. Depuis le début elle refusait obstinément de me regarder. Je lui ai dit doucement :
_ Je sais que tes poupées te protègent un peu contre les choses que tu vois, mais ça ne suffit pas. Tu as de la magie en toi. Tu es à moitié magique. Si tu vois des choses qui te font peur, tu peux leur ordonner de te laisser tranquille. Elles le feront. Tu es leur Princesse.
Je lui donnais ces conseils très innocemment, ignorant à l’époque le nombre de créatures dangereuses qui rôdaient dans les ombres de la Magie et qui ne prêtaient pas du tout allégeance à la Reine ni à sa fille. Mon assurance et ma façon de parler si raisonnable ont intéressé Lys qui a enfin levé la tête et m’a chuchoté d’une voix pathétique :
_ Mais ils me font peur !
Par réflexe – j’avais moi-même à peine quitté l’enfance et les petits ce n’était pas trop mon truc – je l’ai prise dans mes bras et je lui ai promis que tout irai bien, qu’elle ne devait pas s’en faire, que je la protégerai du mal et que j’allais l’emmener chez sa vraie mère, là où elle n’aurait que des amis. J’étais sincère. Il était évident pour moi qu’elle n’avait pas sa place dans cette maison en carton où on soignait ses hallucinations avec des poupées en plastique. Je lui ai promis qu’elle vivrait parmi les arbres et les fées et que tout irai bien. J’ai à peine entendu ce sifflement :
_ Princccccccessssssssse…
C’était la minuscule voix d’un minuscule gnome, un Carillon avide qui s’était glissé à ma suite pour enfin toucher la merveilleuse enfant. Lys, quand à elle, l’a très bien entendu. Elle n’a pas crié. Elle a juste fermé les yeux et a pressé les poings dessus. Je n’ai pas perdu de temps à lui expliquer que Carillon ne lui voulait aucun mal, qu’il était juste en adoration. J’avais promis de la protéger et je l’ai fait. Avec mes propres armes.
Lorsque je débutais dans la magie et que je venais de découvrir que j’étais capable de fouiller dans les esprits, je me suis amusé à le faire à tort et à travers, forcément. Jusqu’à ce que je m’aperçoive de l’existence de certains souvenirs murés et que je ne trouve rien de mieux à faire que de les ouvrir. Hors, lorsqu’un humain enferme ses propres souvenirs, ça s’appelle un traumatisme. Et quand on les ouvre, ça vous explose méchamment à la gueule.
Ces souvenirs n’étaient pas les miens et j’avais pu les désamorcer avec le temps, mais sur le moment ils m’avaient laissé sur le carreau. Puis j’ai découvert que je pouvais les envoyer sur quelqu’un d’autre, c’était même l’arme mentale la plus puissante de mon répertoire. Cette nuit-là j’ai tout balancé sur Carillon, sans me demander une seconde quel effet ça pouvait bien avoir sur un gnome. Il faut dire qu’après tout ce qu’il m’avait laissé subir, je n’avais aucun remord à envoyer paître Carillon.
Ça a eu pour effet immédiat de le faire déguerpir avec un cri de douleur, et pour deuxième effet de m’assurer l’admiration et la confiance aveugle de Lys. Et comment est-ce que j’aurai pu lui avouer que ce petit Gollum était mon complice, et qu’une fois de retour dans son Royaume il serait son serviteur ? J’étais son héros et la confiance de cette Princesse-fée était enivrante. Je voulais la protéger de tout et de tous, du monde de béton sinistre des humains et du monde de bois trompeur des elfes. Mais j’étais lié par un sort puissant. Je ne voyais aucune bonne solution.
A présent que j’avais protégé Lys, c’est Elise qui me parlait : la petite fille se montrait plus humaine que jamais et me présentait avec animation sa chambre, ses poupées, ses peluches. J’étais son ami et elle voulait que je les connaisse. Elle m’a parlé aussi des murmures des arbres et des animaux qu’elle apprivoisait. De son école et de ses copines. De ses parents dont elle connaissait les pensées à l’avance. De sa collection de DVD Walt Disney. De sa vie, de ses deux vies, Elise l’humaine et Lys la fée, alternant dans une ronde que je devais briser, choisissant pour elle une fois pour toutes à quel monde elle devait appartenir. Sachant que l’un de ces choix me tuerait – ou me garderai prisonnier pour l’éternité dans le Royaume.
J’avais encore du temps et j’ai remis ma décision à plus tard. Plus que jamais j’avais besoin de l’aide et des conseils de Matt, ce que je refusais de m’avouer.
Je suis ainsi resté seul pendant des jours et des jours, à veiller sur Elise-Lys et à guetter le retour de Carillon du coin de l’œil, sans parvenir à prendre une décision. Jusqu’à ce matin où j’ai croisé un regard dans la glace, un regard qui avait mes yeux mais qui n’était pas le mien. Carillon s’était remis du choc que je lui avais infligé. Il m’avait retrouvé. Et il était très, très en colère.
L’apparence de gnome que je lui avais connu au début était elle aussi un masque. Ce jour-là il est venu à moi à visage découvert, à part mes yeux qu’il avait pris un malin plaisir à emprunter, et il était effrayant malgré son absence de forme définie. Il n’avait pas de corps, il avait pourtant une apparence et de la force. Il m’a immobilisé sans aucun mal et s’est mis à me caresser la tête de sa main sans doigts – je sentais sa présence dans mes cheveux, plus chaude et électrisante que celle d’un fantôme, sans la moindre chair et pourtant capable de me broyer. Il m’a dit en ricanant :
« Matthieu, Puissante Sorcière Mortelle, on s’amuse bien ?
Je n’ai pas fait le malin, mais j’ai répondu aussi calmement que j’ai pu :
_ Désolé pour la dernière fois, mais c’était nécessaire. Maintenant elle a confiance en moi. Elle me suivra.
J’ai senti une hésitation dans la poigne immatérielle qui me ligotait. La main a enroulé une mèche de mes cheveux autour de son doigt. Il a reprit :
_ Mais tu n’oublie pas ta mission, n’est-ce pas ? Il ne faut pas décevoir la Reine. Pauvre Majesté si belle qui se languit de son enfant. Elle pleure. Tu n’entends pas ses larmes toutes les nuits ? La Princesse les entend. Elle sait qu’elle brise le cœur de sa mère. Il faut qu’elle revienne. Elle nous appartient !
_ Je sais. Je l’amènerais.
_ Bien. N’oublie pas. Ne nous oublie pas. »
Alors qu’il commençait à partir, négligemment, il a tiré sur ma mèche de cheveux. Et j’ai senti sa magie arracher un lambeau de mon âme. J’ai hurlé. Le temps, mon précieux temps de vie, avait été amputé. Je ne savais pas de combien. Je savais juste que la vieillesse – moi qui n’avais fait que grandir et ne l’avais encore jamais connue – était entrée en moi. Juste un peu. Une infime partie de ce qui aurait pu m’arriver. Juste assez pour comprendre qu’échapper aux fées et être rattrapé par le temps est une mort absolument atroce.
Lorsque je suis revenu à la conscience, j’ai vu que ma mèche était devenue d’un blanc de neige. Et j’ai su que mes maigres pouvoirs ne pouvaient pas rivaliser avec ceux de Carillon. Il avait visiblement besoin de moi pour trouver Lys et l’emmener jusqu’au Royaume, et il avait tous les moyens nécessaires pour me forcer à le faire.
J’ai attendu encore un peu que la nuit tombe et que je trouve une idée de génie. La nuit est tombée trop vite à mon goût. J’ai attendu encore que les parents d’Elise s’endorment, après quoi je l’ai appelée et elle m’a rejoins. Elle m’a sauté dans les bras, toute contente, sans se demander pourquoi je l’avais réveillée. Elle n’emportait rien. Je préférais ne pas lui dire où nous allions et je l’ai laissée venir comme ça, en baskets roses et en manteau sur son pyjama, sans un seul souvenir avec elle du monde où elle avait passé les sept premières années de sa vie. Je lui ai donné la main et elle m’a suivi. Nous avons marché longtemps jusqu’au bois sans nom où se trouvait l’entrée du Royaume. Elle ne s’est pas plainte une seule fois. C’était une gentille petite fille courageuse.
Elle m’a seulement dit :
« C’est des gentils ou des méchants ?
_ Qui ? Là où on va ?
_ Nan. Les gens derrière.
_ Je ne sais pas. Tu entends quoi ?
_ Un truc avec des griffes. Et un autre avec un cœur, un cœur qui bat très fort.
_ Un cœur… d’humain ?
_ Je crois. Lui il me fait pas peur. Mais l’autre un peu quand même.
_ Ne dis pas que tu entends le cœur, d’accord ? On va appeler l’autre. C’est Carillon. Il va nous guider jusqu’à ce qu’on arrive.
_ C’est un gentil ou un méchant ?
_ Ça, c’est pas si facile à dire…
Carillon nous a rejoins dès que nous avons atteints les premiers arbres de la décharge. Il est venu sous son apparence de petit gnome, couvert de fleurs fraîches et de feuilles retenues par des pinces en plastique doré. Je suppose qu’il s’était mis en beauté pour sa Princesse. Il l’a saluée d’une révérence. Je ne l’avais jamais vu aussi sérieux – sauf bien sûr la fois où il m’a arraché un morceau de mon espérance de vie. Il parlait à Lys avec respect et flatterie, sans s’apercevoir qu’il l’effrayait. Moi, tout ce que je guettais, c’était l’autre suiveur. Si Lys l’avait remarqué, c’est qu’il était important. Pourquoi ? Quel humain aurait pu venir se mêler des affaires des fées ? Il y avait encore tant de choses que j’ignorais sur les humains qui connaissaient le petit peuple – je ne savais même pas si Lys avait été kidnappée, perdue ou donnée.
J’ai demandé à Lys de grimper sur mon dos. Je n’étais pas très grand ni très costaud mais elle était si légère que j’avais l’impression de porter un sac à dos – et pas un sac de cours. Et les plantes la vénéraient, elles nous ouvraient un passage aussi vite qu’elles le pouvaient, pas une ronce ne m’a griffé en chemin. A chaque intersection, j’ai veillé à laisser quelque chose par terre pour indiquer la route à notre suiveur humain, tout en tentant de distraire le plus possible Carillon. J’étais assez désespéré pour me raccrocher à tous les espoirs.
Nous avons enfin atteint le pays des fées. La cour était plus magnifique que jamais et la Reine plus sublime encore que dans mes souvenirs. Sa beauté a bien failli faire taire mes doutes : comment Lys pourrait-elle être plus heureuse qu’avec une mère pareille ? J’ai machinalement caressé mes cheveux blancs – ils étaient aussi léger qu’une toile d’araignée et j’ai frissonné. Belle et inhumaine, incompréhensible à mes yeux, je ne devais surtout pas l’oublier. Je ne voulais pas lâcher Lys et pourtant il le fallait pour respecter le pacte et enfin me libérer. Ma liberté contre celle d’une enfant. Non, je n’en suis pas fier. Mais j’ai posé Lys par terre et j’ai reculé. Elle était si petite et pourtant si grande au milieu des autres, si perdue, si inhumaine, si fragile…
Brusquement toutes les créatures se sont mises à s’affoler et à crier : « Un intrus ! Un intrus ! ». Notre suiveur était entré après nous, tenant à la main l’une des cartes que j’avais dessinée, je ne comprenais pas comment il l’avait obtenue, je ne savais pas depuis combien de temps il me guettait pour m’empêcher de faire une telle horreur, mais il était là, le véritable héros sans peur et sans reproches, le héros qui savait se battre et qui avait emmené avec une batte de base-ball qu’il a fracassée sur la tête du premier croque-mitaine qui a tenté de l’arrêter. Matt était là, juste à temps pour me sauver la mise et me voler la vedette, et cette fois-là j’étais à des kilomètres de lui en vouloir. J’ai crié : « Prend Lys et emmène-la ! ». Elle était déjà presque arrivée dans les bras de sa mère mais en entendant ma voix elle a fait demi-tour et a couru vers Matt. Il s’est débarrassé d’une chimère à tête de sanglier et corps de chien pour la prendre dans ses bras. Il s’est mis à courir vers la sortie, mais les branchages marquant la frontière du Royaume paraissaient si loin… J’ai senti le pouvoir de la Reine et j’ai su que Matt et Elise pouvaient s’en sortir sains et saufs si jamais ils passaient, que c’est ce qu’elle redoutait. Alors j’ai contré son pouvoir, ses illusions, ses promesses, ses émotions truquées, de toutes mes forces et de tout mon talent. Ça a duré deux secondes, trois tout au plus, avant qu’elle ne me batte, mais l’effet de surprise a suffit et c’est l’esprit libéré que Matt a pu atteindre la frontière et s’enfuir avec Lys.
Quand à moi, j’étais au milieu du petit peuple dans ses illusions les plus effrayantes et la sortie me paraissait bien lointaine.
« Ramène-la ! m’a dit la Reine.
_ J’ai respecté ma promesse. Je ne suis plus lié par un sort ni par ma parole. Vous n’avez pas le droit de me garder prisonnier !
_ Oh si, petit mortel, et je te garantis que lorsque la faim et la soif te tortureront, tu mangeras et boira parmi nous et restera à jamais notre esclave…
_ Et Lys ? Vous ne pourriez pas accepter qu’elle ne vienne que de temps en temps ? C’est avec vous à jamais ou chez moi à jamais ? Il n’y a pas de demi-mesure ?
Elle n’a pas compris. Elle a lancé tous ses sorts de charme et n’a rien répondu. La demi-mesure, le compromis, ce n’est pas tellement dans les capacités des fées. Alors j’ai cherché en moi les plus abominables souvenirs que j’ai jamais rencontrés, les plus atroces tortures jamais inventées par l’homme, et notre race est douée dans ce domaine, et je les ai lancées de toutes mes forces. Ça ne lui a arraché qu’une grimace.
Les créatures étaient toutes dissimulées sous des illusions mais la force de celles qui me tenaient était bien réelle. Je me souvenais de l’atroce douleur que Carillon m’avait infligé et c’est là que j’ai commencé à paniquer. J’ai oublié Lys et Matt. Je ne pensais plus qu’à sauver ma peau. Leurs mains – leurs pattes – me serraient avec la force de l’acier sans la moindre chair. J’avais beau me débattre et hurler, ils m’ont plaqué au sol facilement. Tandis que la Reine me maudissait à haute voix, j’ai tenté de reprendre mes esprits et de trouver une solution. Comment Matt les avait repoussés ? Il avait une batte de base-ball. En métal. Pas du fer, pourtant c’est radical contre les fées, m’assurait mon cerveau confus, mais ça avait marché. Pas la magie. Ils étaient trop forts en magie. Ils étaient faits de magie. Je sentais confusément que quelque chose de familier m’enveloppait. J’ai tenté encore une fois de me battre, quelques pitoyables coups de poings donnés dans le vide, jusqu’à ce que je ne puisse plus du tout bouger.
_ Alors, sorcière ? a demandé Carillon plus grimaçant que jamais. Tu es prêt à vivre parmi nous ?
J’étais prisonnier de l’arbre-trône, emmailloté par le bois jusqu’à la poitrine. Je ne pouvais plus bouger les bras ni les jambes et je pouvais à peine respirer. Confusément, j’attendais le retour de Matt. C’est bien comme ça que ça se passe dans les films : le héros sans peur et sans reproche sauve la fille ou l’enfant innocent – ici c’était les deux – et revient sauver le second rôle à la dernière seconde. Sauf que même en se battant de son mieux, il n’allait certainement pas réussir à m’arracher à cette écorce. Et il devait veiller sur la petite. Il fallait que je m’en sorte seul. J’ai dit :
_ Qu’est-ce que vous me voulez ? Qu’est-ce que je peux vous apporter ? Je vous ai ramené la princesse et vous l’avez laissé partir, c’est votre problème. Laissez-moi partir aussi. Mon monde est de l’autre coté.
_ Matthieu le sorcier, a dit la Reine d’une voix si douce, n’es-tu pas bien en notre compagnie ?
J’étais prisonnier, mais ce sont des choses dont le petit peuple a toujours du mal à admettre l’importance. L’écorce de l’arbre a continué à envahir mon corps. Comment voulait-elle que je réponde dans ces conditions ?
En fait, elle se fichait bien de ce que je devenais. Elle s’est mise à pleurer la perte de sa fille. J’entendais ses sanglots de plus en plus étouffés au fur et à mesure que je m’enfonçais dans le bois. Je sentais l’intelligence zélée de l’arbre-trône veiller à garder intacte ma magie, sans doute pour l’offrir à sa maîtresse. Un arbre se conduisant aussi servilement qu’un chien. J’ai mentalement poussé un cri de rage. Non, je ne méritais pas de finir comme ça, pas question ! J’ai appelé l’Arbre-Gardien, à l’écoute de tous les arbres, de toutes mes forces. Je l’ai maudit avec tout ce qu’il me restait d’énergie : il m’avait piégé, il m’avait trahi, il m’avait fait miroiter sa magie pour m’utiliser comme un pion et je le haïssais pour cela.
Il m’a entendu et il est venu.
Sa colossale sagesse m’a envahie. Pendant un instant je n’ai plus senti mon corps ni mon âme en train d’être avalés, j’étais seul avec lui, aussi léger que dans un rêve. Il ne m’en voulait pas d’avoir laissé partir Lys. Il n’était pas au service de la Reine, comme je l’avais cru, ils étaient simplement deux créatures très anciennes et très magiques prenant soin de leurs royaumes respectifs. Nous, les humains, nous l’inquiétons avec notre béton. Il pensait que la fillette, en passant du temps au-dehors, serait revenue avec de précieuses connaissances sur la manière de nous contrer. C’est pour ça qu’il s’était débrouillé pour qu’elle s’échappe ‘accidentellement’ du Royaume et qu’elle soit recueillie par des humains.
Il était intelligent mais restait un arbre, réfléchissant en saisons et en espace, cherchant l’équilibre nécessaire à toutes les vies sans comprendre l’intérêt de couper des arbres pour construire sur des terrains moins chers. J’ignore si Lys aurait pu l’aider là-dessus ; moi je lui ai promis de faire tout ce qui était en mon pouvoir. Si, bien sûr, il daignait me sauver la vie. Il m’a examiné une nouvelle fois, pauvre petit magicien débutant vaincu parce qu’il s’est attaqué à plus fort que lui, et il a dû se dire que je pouvais encore servir. Il a ordonné à l’arbre-trône de me lâcher.
C’était si brutal que je me suis retrouvé sur l’herbe sans comprendre ce qui m’arrivait. Je n’ai réagit qu’en entendant les cris surpris autour de moi. J’ai filé sans demandé mon reste. L’arbre-trône a rapproché la frontière de ses branchages au maximum et j’ai déboulé comme un fou devant Matt qui avait laissé Lys près de la route et s’apprêtait à revenir à ma rescousse. Sans hésiter je lui ai fait signe de me suivre et nous avons couru dans le noir jusqu’à retrouver la fillette et la bonne puanteur du bitume. Là nous nous sommes écroulés sur le sol, hors d’haleine.
Au bout d’un moment, Matt m’a dit :
« C’était quoi, ça ?
_ Je ne sais pas exactement…
Et là mon ami a explosé :
_ Putain, je viens d’arracher une gamine à des centaines de machins qui sont pas sensés exister, ça fait dix jours que je me planque pour essayer de comprendre ce que tu fabriques, j’ai marché des heures dans un foutu bois au milieu de la nuit, tu m’as engueulé sans jamais un putain de ‘désolé’ ni un putain de ‘merci’, j’ai quand même le droit de savoir ! »
Lys nous regardait, très intéressée, et après tout c’était son histoire à elle aussi, alors j’ai dit à Matt que j’étais désolé, je l’ai remercié d’être venu, et je lui ai raconté tout ce que j’avais vécu depuis que j’étais au club de l’occulte. Puis nous avons parlé du choix que nous avions fait pour Lys entre ses deux mamans, ses deux mondes. Je crois qu’il n’était pas si mauvais. Hors du Royaume, j’allais pouvoir l’aider et la protéger, Matt aussi, et elle n’allait pas devoir être séparée de ceux qui l’avaient élevée. Evidemment, j’avais aussi une dette envers l’Arbre-Gardien. Mais je n’avais pas de mission ni de date limite, je devais juste faire de mon mieux. De vraies vacances. Sans que je lui demande rien, Matt m’a promis qu’il m’aiderai dans cette tâche également, et je l’ai remercié une nouvelle fois. Je commençais à remiser mon orgueil et accepter avec gratitude tout ce qu’il pouvait m’apporter.
Nous avons ramené Lys chez elle. Ses parents ne se sont aperçus de rien. Peut-être, le lendemain, ont-ils trouvé leur fille chérie fatiguée mais plus assurée et plus gaie. Ils n’ont sans doute pas remarqué que c’est à partir de cette date qu’elle a cessé d’avoir ses fameuses hallucinations. Non qu’elle n’ait plus de contacts avec le petit peuple, mais je lui ai appris à se défendre et, comme je l’espérais, l’Arbre-Gardien l’a définitivement pris sous sa protection. Elle va souvent le voir et apprendre à ses cotés. Moi aussi, mais plus rarement. Je lui fais le compte-rendu du boulot que j’ai accompli en son nom et il m’offre quelques perles de sa sagesse que je tente de comprendre. En magie, je progresse infiniment moins vite que ma propre élève, mais j’imagine que c’est normal de la part d’une enfant-fée. Ça ne m’empêche pas d’être très fier d’elle, comme si j’y étais pour quelque chose. Aujourd’hui elle n’a plus peur de sa deuxième mère ni de ses serviteurs. Matt non plus – mais lui n’a pas peur de grand-chose de toutes façons.
Moi… oui, quand même, parfois, souvent, je les crains encore. Sans l’avouer aux autres. J’ai trop d’orgueil pour ça.
jeudi 8 mai 2008
Cavalcade ***
(une histoire de Matthieu, qui suit directement "jeux de sorcières", pour une fois que j'écris mes trucs dans l'ordre)
Cavalcade
Tout a commencé à cause de Cécile, une fois de plus. Ma prisonnière, en plus de ruer dans les brancards et de nécessiter une attention de chaque instant, s’applique dès qu’elle a un instant de libre à me rendre jaloux. Parfaitement en vain jusqu’à présent : si c’est moi qui ai gagné notre duel, c’est bien parce que je suis plus fort qu’elle. Et aussi parce que j’ai triché, mais justement j’ai triché parce que j’ai une plus grande expérience de la magie, ce n’était pas un hasard. Bref, en temps normal c’est moi qui apprend des sortilèges à Cécile, ou plutôt qui refuse de les lui apprendre et les exécute devant elle jusqu’à ce qu’elle me les pique. C’est une fille très contrariante, Cécile. Pas moyen de la faire écouter si elle ne pense pas que ça me déplaît.
Mais là où elle me bat sans que je parvienne à reprendre l’avantage, c’est qu’elle a un balai volant. Jamais trouvé comment ça marchait. Et ça me fait méchamment enrager. Oh, j’ai bien essayé de relativiser, de me convaincre que je me contrefichais de son gadget… Mais ce qui marche très bien lorsque je refuse d’envier les consoles hors de prix ou les scooters neufs de mes camarades n’a aucune efficacité entre sorcières. Notre rivalité est innée et chaque instant partagé la renforce.
Je pourrais lui ordonner de me dire comment son balai fonctionne. Sauf que je préfèrerai encore traverser toute la ville vêtu uniquement d’un panneau disant ‘je suis une sorcière, brûlez-moi vif’. Difficile de différentier la légitime fierté et l’orgueil.
Ma magie est une magie de mouvement. J’ai bien tenté de courir avec le balai, de le faire tomber, ou n’importe quoi d’autre qui lui donnerait de la vitesse que je n’aurais plus ensuite qu’à conserver. Oui, j’arrive à le faire poursuivre son mouvement plus loin qu’il ne devrait normalement en être capable. Avec une énorme concentration je peux même légèrement infléchir le mouvement. Le tout dure quelque secondes et la simple idée de lui faire porter mon poids est ridicule. J’ai essayé avec une branche encore vivante – après tout le vivant c’est mon domaine – mais les plantes n’ont pas de cerveau à manipuler. Ça marchait à peine mieux. Tous mes efforts ne donnaient que des résultats ridicules.
J’ai essayé avec un skate-board. Beaucoup plus facile. Au début, j’ai juste lancé le mouvement de la manière normal, après quoi j’ai accéléré au maximum. Le mouvement entrainait le mouvement sans que cette foutue gravité ne s’en mêle. C’était beau. J’arrive à faire des pointes à 90 km/h avec ma planche ! Mais rien à faire, pas moyen de voler. Ce ne sont pas les roues que j’ai convaincues de tourner plus vite, c’est l’énergie dégagée par la vitesse que j’ai recyclée en vitesse. Les roues ne sont que des morceaux de gomme (quoiqu’après utilisation, il ne reste pas des masses de gomme dessus) qui n’ont pas d’âme sur laquelle je pourrais avoir une emprise, et elles refusent formellement de décoller. La vitesse refuse de devenir de la hauteur. Bref, je suis dans l’impasse.
Et ça m’énerve.
Comme souvent pour méditer, me calmer les nerfs et pester tout mon soûl à l’abri de Cécile, je suis monté au-dessus de la ville, dans le pré qui a abrité notre fameux duel. Si je daignai m’y pencher, j’aurais un grand nombre de sujets de réflexions ayant trait à la magie ou à la manière dont moi et Cécile devrions nous fondre dans la masse. Je pourrais même réfléchir à mon avenir et trouver enfin un moyen de me consacrer à mon art sans que mes parents n’en sachent rien et sans qu’ils se fassent tuer si je contrarie les mauvaises personnes au mauvais moment. Au lieu de ça, je rumine des histoires de balai. Alors que c’est minable, un balai, même volant, comparé à… je ne sais pas, moi, une moto volante, ou des ailes, ou n’importe quoi qui aurait la classe.
Je n’ai même pas ce n’importe quoi.
Le cheval vient gentiment me dire bonjour. Depuis que je l’ai utilisé pour le duel et généreusement récompensé ensuite, il a l’air de penser que ma seule fonction dans la vie est de lui apporter des carrés de sucre et autres carottes. Ce en quoi il se trompe : je fais plein de choses de ma vie. Dont lui apporter quelques douceurs à chaque fois que je monte ici, c’est vrai. Il a vraiment une mentalité de gros toutou gourmand, ça m’amuse et je dois avouer que je l’aime bien. Aujourd’hui c’est croûton de pain sec. Ça lui plait aussi. Il n’est pas difficile. Après avoir mangé il me pousse un peu du nez et souffle avec espoir dans mes cheveux. Je le repousse en lui annonçant que non, je n’ai rien d’autre pour lui. Il insiste, je lui caresse distraitement le museau pendant qu’il me flaire les doigts. Il souffle encore une fois bruyamment avant de revenir à la charge. J’entre dans son esprit pour lui expliquer une bonne fois pour toute que la distribution est terminée pour aujourd’hui.
Il est assez intelligent pour être manipulable sans mal et assez ancré dans ses instincts pour être facile à motiver. Et il est très zen, comme animal. Il en faudrait beaucoup pour le perturber. Heureusement pour moi car j’ai du mal à gérer les émotions des autres. Et si, par exemple, je l’emmenais faire un tour… il ne dirait sûrement pas non.
Je lui monte dessus, comme ça, à cru, en prenant appui sur mes bras comme si j’essayais de monter sur une table. Je n’ai jamais fait d’équitation, je n’ai pas la moindre idée de la manière dont on est sensé se jucher sur ces bêtes-là, à part que je suis certain que ce n’est pas comme ça. Aucune importance. Il est large et plat. Pas très confortable, c’est sûr, mais pour tomber il faudrait vraiment le vouloir. Je me retrouve plus haut que je le pensais. Je sonde son esprit, comme je le pensais il n’en a strictement rien à faire que je sois là-haut. C’est un cheval élevé pour la boucherie, descendant d’une lignée de lourds chevaux de labour, ou peut-être de chevaux de guerre au Moyen-âge, en tous cas ce n’est qu’un énorme et très impressionnant tas de muscles. Pour lui je ne dois pas peser tellement plus lourd qu’un moineau.
Je m’assoie de mon mieux, une jambe de chaque coté, mais ce n’est pas fameux. Je m’avance pour lui passer les jambes presque autour du cou, mais je suis alors trop en arrière et ça me fait mal au dos. Bon, autant admettre que je ne suis pas un cavalier et changer de stratégie. Je m’assois carrément en tailleur. Il est bien assez large pour ça. C’est confortable, à part qu’il pourrait me faire tomber sans problème. De toute façon ce n’est pas un rodéo, cette brave bête continue à chercher de l’herbe de son pas paisible. Je vois dans sa tête qu’il sait bien que je suis là et qu’il me considère plutôt amicalement. Parfait. Maintenant, on va courir un peu…
Je sais courir très, très vite. C’est un peu pareil que pour le skate-board. La vitesse entraine la vitesse et au bout d’un moment les pieds n’ont plus grand-chose à voir dans l’affaire, le sol non plus, ce n’est que le point de contact qui compte, le point de contact donne l’énergie pour se propulser et à force on a besoin d’un point de contact de plus en plus petit. A une certaine vitesse le sol n’a même plus besoin d’être solide, je sais très bien courir sur l’eau par exemple. Je ne sais pas à quelle vitesse je vais, mais je dépasse les voitures. Si j’étais plus musclé, je pourrais donner encore plus d’énergie au départ et courir encore plus vite.
Voyons voir ce que vaut une tonne de boucherie chevaline niveau énergie.
Je n’ai aucun mal à le convaincre de se mettre à courir. J’ai plus de mal par contre à ne pas tomber : je n’aurais jamais cru que ça remuait autant sur le dos si plat d’un cheval ! Je m’accroche à la crinière en tentant de ne pas lui faire mal. Je m’habitue de mon mieux au mouvement. Je ressens le mouvement et je m’accorde à lui. Ça va beaucoup mieux. C’est génial. Je deviens centaure, je n’ai plus de jambes, j’ai quatre pattes (ou quatre membres ? Oui, on dit membres pour les chevaux.). Je suis un centaure bicéphale. Ma monture n’a pas l’air de regretter que je squatte ses perceptions. Il galope gentiment là où je lui demande, il ressent mon émerveillement et est content de me faire plaisir : il espère avoir sa récompense.
Maintenant que je me suis habitué… on accélère.
Donner plus d’impact aux coups de sabot. Les pattes – je ne m’habitue pas à dire membres – vont plus loin. Le point de contact suivant est plus loin. Il donne encore plus d’impact. Et là…
Bon, j’ai juste négligé le fait que quatre pattes, ça ne se manie pas DU TOUT comme deux paires de pattes. Je lui ai fait faire un étirement trop long pour son corps et le cheval se ramasse sur lui-même. La vitesse le fait presque tomber, heureusement sous le coup de la surprise j’ai laissé ses réflexes reprendre le dessus, il a plus l’habitude que moi et il évite la chute de justesse.
Je m’excuse de mon mieux. Ce qu’il ne comprend pas : il a eu un accident et ne voit pas le lien avec moi. Alors je retente ma chance.
Plus doucement cette fois-ci, je nous fais galoper et accélérer. Je trouve enfin le rythme. Nous courrons autour du pré si vite que les arbres autour paraissent flou. Je parviens à repérer les rochers émergeant de l’herbe qui pourraient nous faire mal – à ma grande fierté, d’habitude j’ai du mal avec tout ce qui n’est pas vivant – et à les esquiver. La vision du cheval s’ajoute à la mienne. Les deux sont insuffisantes mais leurs différences se complètent : il voit à 340 ° et est myope comme une taupe, je vois sous un angle plus petit mais plus de détails. Il a l’habitude de se guider par le sens de l’orientation et l’odorat, je me guide plutôt à ma perception extra-sensorielle de mon environnement. Au final on gère très bien les obstacles et on profite à fond ! Oui, lui aussi est heureux de découvrir un galop comme il n’en a jamais connu, même dans sa jeunesse. Puis nous ralentissons, nous nous arrêtons, je l’examine soigneusement, mais il n’y a apparemment aucun problème, notre chevauchée ne lui a pas fait de mal, il n’a même pas les sabots qui fument. Ses fers, par contre, ce n’est pas le top, mais il faudrait qu’on galope vraiment loin pour réussir à les user.
Juché sur mon nouveau pote, j’examine la ville au loin. La voie rapide qui la longe. Les longues étendues de campagne, plus loin…
Nous nous remettons à galoper jusqu’à avoir assez d’élan pour sauter par-dessus la barrière. L’atterrissage est un peu rude mais il nous coupe à peine dans notre élan. Je préfère éviter les voitures mais nous galopons le long de la route. Un mur nous oblige à tourner. A cette vitesse, je n’ai pas le temps de réfléchir à la manière de retrouver mon chemin. Je sais juste que je veux aller ‘par-là’. Pourquoi ? Parce que ça a l’air sympathique. Parce qu’il faut bien une direction pour courir. Nous sommes obligés de ralentir en longeant cette saleté de mur. Quand nous l’avons dépassé, nous sommes dans la rue et je n’ai pas la moindre idée de la direction à prendre. Mais le cheval, lui, sait se repérer. Nous finissons par rejoindre la campagne et là je peux nous lancer jusqu’à notre maximum. Le paysage devient flou. La puissance de ma monture est phénoménale, géniale, délirante. Les obstacles ne sont plus des rochers ou des murs, ce sont des villes entières que nous esquivons, sans que je parvienne à comprendre comment. Je ne me pose plus de question. Mon esprit s’est mêlé à celui du cheval, il devient plus intelligent et je me prends moins la tête. Une seule pensée se forme malgré tout – preuve que je reste une sale sorcière orgueilleuse quoi que je fasse : « Un cheval qui peut se faire la moitié de la France en moins d’une heure, c’est quand même mieux qu’un stupide balai volant. »
Vous voyez que tout est de la faute de Cécile.
C’est à cause de ça que je n’agis pas avec autant de prudence que nécessaire. Je veux aller plus loin encore. Nous arrivons à sauter bien plus haut qu’avant et nous avons trouvé le truc pour transformer le choc de l’atterrissage en encore plus de vitesse. A présent, je veux voler. Je veux que nous volions. Que nous prenions appui sur l’air. Que le ciel nous ouvre en grand toutes ses routes à trois dimensions.
Nous sommes sur une hauteur de terre, une falaise qui surplombe une petite ville. Sans hésiter, nous sautons. Maintenant, pas besoin d’attendre l’atterrissage pour reprendre notre appui, nous n’avons qu’à nous remettre à galoper en l’air…
Et pendant une foulée, une seule, ça marche. J’en suis sûr. Nous avons pris appui sur le vide. Mais c’est insuffisant. La puissance musculaire du cheval n’est plus que du poids. Nous sommes trop lourds pour l’énergie qu’il nous reste. Nous tombons. Ce n’est même pas un saut qui se termine mal. Nous tombons comme une pierre.
La ville est dans une cuvette et nous nous sommes lancés assez haut pour être à l’altitude des toits des immeubles. Nous ne sommes pas loin de l’un d’eux. Si seulement j’arrive à nous faire atterrir dessus…
Avec une souplesse digne d’un chat, le cheval parvient à avancer suffisamment ses deux pattes avant pour atteindre le rebord. Ça lui donne un appui. Insuffisant pour hisser ses mille kilos de viande. Mais suffisant pour me donner assez d’énergie pour hisser nos mille soixante-cinq kilos de viande sur ce toit providentiel. Enfin nous sommes en sécurité. Je me laisse tomber à terre et je m’écroule en tremblant de tous mes membres. Cette fois, j’ai bien cru que ça y étais, je me suis nettement vu mort écrasé sur le sol, et mes parents venus reconnaitre mon cadavre se demandant toujours pourquoi j’étais venu dans cette ville pour me jeter du haut d’un toit… Peut-être qu’ils n’auraient jamais su que c’était moi, d’ailleurs, ma chair se serait mélangée à celle du cheval et personne n’aurai pu identifier mes pauvres restes… je ne sais pas si on était assez haut pour ça…
Je jette un coup d’œil par-dessus le rebord du toit. Ah ouais. Quand même. Si, à vu de nez on était assez haut pour exploser au sol comme deux grenades trop mûres. La vue du bitume si lointain me plie en deux et je vomis. Je tremble toujours autant, je m’en mets partout. J’ai le vertige. Je n’avais jamais eu le vertige jusqu’à aujourd’hui. Il faut dire que je n’ai jamais failli m’écraser au sol jusqu’à aujourd’hui… Mais qu’est-ce qui m’a pris ? Pourquoi j’ai voulu faire un truc aussi fou ? Prendre appui dans l’air… Je peux le tenter quand je me lance à un mètre au-dessus d’un matelas, pas à 40 mètres au-dessus d’une rue !
Le cheval souffle gentiment dans mes cheveux. Il est à peine fatigué, mais il a faim et soif. Etant donné que je suis le cerveau de l’équipe, c’est à moi de remédier à ça. Bon. Maintenant, comment le cerveau de l’équipe va réussir à nous faire descendre d’un toit d’immeuble alors que la porte d’accès est fermée à clé, que le cheval ne peut pas passer par les escaliers et que nous n’avons pas la place de reprendre notre élan ?
Je cherche des yeux une grue dont je pourrais gentiment convaincre le grutier de nous aider. En vain, évidemment. De toute façon je ne sais pas comment il aurait fait pour mon copain à quatre pattes. Il me faut un autre plan. Un bon plan.
Mon téléphone est dans ma poche. Il me suffirait d’appeler Cécile pour qu’elle me sorte de là. Je pourrais même l’obliger à oublier cet incident. Mais moi je saurais que j’ai eu besoin de ma meilleure ennemie pour me sortir du pétrin où je me suis moi-même fourré, et ça pas question.
Et puis je trouve son approche scientifique de la magie très malsaine. Pas besoin de Cécile. J’ai un cheval, un cheval c’est vivant, et le vivant c’est mon truc.
Quoique je pourrais aussi invoquer un démon qui…
Hum. Bon. J’arrête le délire, je prends mon courage à deux mains et je me lance. Il n’y a pas trente-six façons de partir d’ici, il faut y aller comme on est venu. Sauf que la confiance est essentielle et que maintenant, j’ai peur. J’ai le vertige. Je me dis que je vais mourir. Et tant que je me dirais ça, je suis sûr de mourir.
Le cheval lâche sur le sol quelques boulettes de crottin, ce qui va poser un sacré mystère au prochain qui va passer par là. Malgré la situation – ou peut-être à cause de la situation – ça me fait rire, preuve que rien n’est perdu. Dommage que mon humour soit insuffisant pour vaincre ma peur. Je pourrais enfermer mon vertige quelque part dans mon esprit, une petite boite noire fermée à double tour, histoire qu’il arrête de me gêner. Je ferais n’importe quoi pour empêcher ce poulpe gluant d’écraser ma poitrine, de serrer ma gorge et de faire trembler mes membres. La peur que je crée moi-même est plus puissante que bien des sortilèges qu’on m’a jetés…
Puissante…
Puissante !
Je saute sur le dos du cheval qui se laisse faire avec sa bonhomie habituelle. Nous galopons un moment en rond, histoire de prendre de l’élan. Puis nous sautons. Nous n’allons pas assez vite, nous avons besoin de reprendre notre appui. Le vide sous nos pas fait grandir mon vertige à une vitesse folle. Mon vertige que j’ai changé en énergie. Parfaitement symétrique aux sabots du cheval, ma peur frappe et fourni un contact, le contact est un point d’appui, et nous galopons à toute allure, le cheval et moi, nous galopons dans le vide !
La direction verticale, genre monter, descendre, ce genre de petites choses utiles quand on vole, laisse quand même beaucoup à désirer. Jusqu’à ce que je remarque qu’elle est sensible aux mouvements de mon corps. Instinctivement j’ai tracé le sol invisible perpendiculairement à moi. J’apprends à maitriser mon propre sortilège. Et je VOLE ! J’AI UN PUTAIN D’AUTHENTIQUE CHEVAL VOLANT !
Cécile n’a plus qu’à aller se rhabiller.
Cette pensée manque de peu de nous faire tomber : je découvre que triompher mesquinement de ma rivale diminue mon vertige. Le début de chute le ranime par contre largement assez pour propulser une fusée et ma monture en a mal aux pattes. Je rééquilibre le tout, je n’ai aucune envie de faire mal à mon précieux cheval volant ! Petit à petit je nous ramène sur le plancher des vaches, avec un certain soulagement. Je ne sais pas combien de personnes nous ont pris pour une hallucination, mais ça me parait plus prudent de rentrer au ras du sol.
Et heureusement qu’un cheval sait toujours retrouver son écurie : je n’ai pas la moindre idée de la ville ni même du département où nous sommes. Nous rentrons sagement, sans tenter de nouvelle lévitation. Avec juste un arrêt, tout de même. Dans la zone industrielle, pas très loin de son pré, je fais un petit arrêt dans un supermarché pour trouver de l’eau, du sucre et des carottes en récompense à mon vaillant coursier. Il est plutôt content et s’empiffre, prêt à recommencer le même genre de balades bizarres. Lui il n’a pas eu peur. Tant mieux… Il va falloir que je me renseigne pour savoir si ce genre de gâteries sont bonnes pour sa santé, surtout si je lui en offre souvent… et oui, j’ai bien l’intention de revenir le voir souvent, mon cheval !
Il ne lui manque plus qu’un nom. Un nom de cheval magique filant comme le vent, comme le Gripoil de Gandalf, ou Nahar d’Oromë. Ou carrément Pégase, puisqu’il vole – enfin, qu’ensemble on vole. Il lui faut un nom magnifique, un nom noble et puissant, un nom…
Quand enfin j’y pense, ça me parait évident : Bigadin, le cheval de la Mort du Disque-monde ! Il vole et en plus il passe à travers les murs. Voyons, comment est-ce que je pourrais en faire autant avec mon Bigadin ?
Je le ramène au pré en tentant de me convaincre qu’à chaque jour suffit son exploit héroïque et que je chercherai demain. Mais je commence déjà à y réfléchir. Ah, et il faut que je trouve un moyen d’empêcher la magie que j’utilise sur lui d’être visible. Et que j’arrive à convaincre son propriétaire de me le vendre pas cher. Et…
Bon, il va falloir que je me résigne et que je demande de l’aide à Cécile. Si je lui présente ça comme une épouvantable corvée qu’elle devra faire pendant que je profite de mon cheval magique, mon égo devrait s’en remettre. Il faut bien que je fasse un minimum de concessions.
samedi 12 avril 2008
Jeux de sorcières *****
Jeux de sorcières
Je m’appelle Matthieu. J’ai quinze ans. Je viens de déménager avec mes parents dans une ville loin de chez moi, loin de tous mes amis, de tous mes ennemis et de toutes mes vagues connaissances, et pas plus tard que dans une heure je vais rentrer – en cours d’année, bien sûr, sinon ça serait trop facile – dans mon nouveau lycée. Je suis à la bourre et je cherche comment m’habiller.
Certains pourraient dire que je n’avais qu’à m’en soucier la veille, ce qui était impossible : j’ai téléphoné à mon meilleur ami Matt (oui, il s’appelle vraiment Matt, et moi Matthieu, et on nous a déjà fait toutes les remarques possibles à ce sujet) jusqu’à ce que je m’écroule de sommeil. Avec tact et humour, comme il sait si bien le faire, il a réussi à me convaincre de ne pas fuguer pour rentrer en stop, de ne pas me pendre, de ne pas faire du chantage à mes parents et de ne pas me faire dispenser de cours en faisant semblant d’être schizophrène.
Et à ceux qui pourraient me dire que les fringues que je porterai n’ont aucune importance, je répondrais que si, oh si, elles en ont !
C’est d’ailleurs le seul point positif de ce déménagement : je vais repartir à zéro. J’ai un lourd passé dans ma ville natale et même si la plupart des gens qui m’entourent n’ont pas la moindre idée de ce que je suis et de ce que je sais faire, ils savent qu’il y a quelque chose d’éminemment pas net chez moi. Les rumeurs me collent aux basques comme un entêtant parfum de poubelle : pas de quoi vomir mais juste assez désagréable pour être incommodant. Et juste assez fort pour que je ne parvienne pas à m’y habituer. Jamais. Donc, pour ce nouveau départ dans cette nouvelle ville petite et moche, je veux paraitre parfaitement normal. Hors être normal, je l’ai appris non seulement en testant l’anormalité mais aussi au cours de mes nombreuses observations, être normal est un art.
Mon apparence sera la première chose qu’ils verront chez moi. Je ne dois pas être différent d’eux. Mais je ne dois pas non plus paraitre neutre. Des teintes ternes et unies montrent un désir de ne surtout pas attirer l’attention, donc qu’on a quelque chose à cacher. Un type normal de mon âge a un certain style auquel il reste fidèle, tout en lui apportant une discrète touche d’originalité. Sans être voyant. Ni ridicule – d’accord, être ridicule serait le meilleur moyen d’éliminer même les pires soupçons à mon égard, mais c’est une épreuve que je ne tiens pas à m’infliger sans raison valable.
Donc un jean, des baskets, un tee-shirt. Je pourrais mettre une chemise rose. J’en ai une. Rose saumon. Je l’ai achetée parce que justement, la dernière chose qu’on soupçonnerait chez un gars portant une chemise rose, c’est bien de faire de la sorcellerie. Mais quand même, sorcellerie ou pas, je déteste cette couleur douceâtre. Hors de question évidemment de porter du noir – et pourquoi pas m’habiller gothique et porter des bijoux cabalistiques tant que j’y suis ? Idem pour mes tee-shirts portant arcanes et symboles celtiques. Rien s’approchant de près ou de loin à du mystique. Finalement je me décide pour celui portant imprimé l’image smiley à trois yeux. Un peu original et décalé sans affirmer pour autant l’existence des mutants ou des ET, il ne laisse pas soupçonner que je puisse être le genre de type à s’intéresser de près ou de loin au paranormal : il est parfait.
Faudra quand même que je demande à mes parents de me racheter des fringues.
Une fois prêt, je me coiffe en hérissant ma tignasse marronâtre – on ne voit presque plus les traces de ma coloration noire, ce qui est très bien – et en cachant soigneusement ma mèche blanche. Je la coupe à ras mais il faut toujours dissimuler le trou. Heureusement à ce niveau-là j’ai de quoi faire. Je me regarde dans le miroir. J’ai un peu grandi depuis la dernière fois que j’ai inspecté aussi sévèrement mon reflet. Mes épaules se sont élargies. Je ne suis pas très costaud mais pas un gringalet non plus. Je suis presque intrigué par mon image. Je scrute mes longues jambes, mon ventre plat, mes bras bronzés, comme si je me rencontrais pour la première fois. Ce n’est qu’en croisant mon regard dans le miroir que je réalise que j’utilise encore la sorcellerie : mes prunelles ne montrent aucune âme, j’ai bloqué mes propres souvenirs pour mieux deviner comment mes nouveaux camarades vont me trouver. Je me reprends. J’ai décidé de laisser tomber la magie et tout ce qui s’y rapporte pour vivre comme quelqu’un de normal. Ça fait plus d’un an que je ne suis plus du tout normal. Faire semblant, au moins quelques temps, devrait me permettre de me reposer. Oui, je me sens presque en vacances. Mes pouvoirs m’ont apporté beaucoup de joie, de puissance, de gloire, de victoires. Mais aussi beaucoup de terreur et de souffrances. Alors maintenant stop. Repos. On verra plus tard.
Mon père m’appelle et je cours le rejoindre, oubliant mon cartable qu’il me renvoie chercher en pestant que je nous mets en retard. Lui-même m’a appelé en retard, mais je ne le contredis pas. J’ai perdu l’habitude de préparer mes affaires. J’ai perdu pas mal d’habitudes. Ça ne me fera pas de mal de les reprendre. J’imagine. Je laisse mon père fulminer contre la circulation et contre moi. Il est persuadé que je fais exprès d’arriver en retard le premier jour pour protester contre le déménagement. Après les scènes dont j’ai gratifié mes parents, c’est normal qu’il se méfie. Et qu’il tienne à m’accompagner lui-même jusqu’au bureau du CPE. Je me laisse faire. Inutile de provoquer une dispute ici. Je ne peux pas m’empêcher de penser à mes amis, à Matt surtout. Il me manque déjà. C’est surtout pour lui que je ne voulais pas déménager. Oui, j’en ai vu des dures là où j’étais, mais jamais il ne m’a abandonné et perdre son soutien me donne l’impression d’être orphelin.
Le CPE est une CPE, Mme Tarmont. Je lui dis que je suis enchanté. Je suis poli et aussi sympathique qu’un élève peut l’être avec la chef des pions, même si elle-même n’est pas particulièrement chaleureuse à mon égard. Mon père est rassuré et il m’abandonne. Mme Tarmont me donne mon emploi du temps et m’emmène jusqu’à ma classe. Comme je suis en retard, nous interrompons le cours. Comme je suis nouveau, personne ne me fait de reproche. Bien aimable de leur part.
J’oublie vite le nom de mon prof de math. Ce salaud me demande de me présenter devant toute la classe. C’est le moment de faire une impression très très normale et peut-être même positive. Heureusement je me défends assez bien à ce jeu-là et je n’ai pas peur de parler en public.
« Salut tout le monde ! Alors heu je m’appelle Matthieu, je viens de Mayeur, je sais pas si vous connaissez, c’est un petit bled dans le sud. Mes parents ont déménagé ici, donc me voilà. Fin !
Je me prépare à aller m’asseoir à une place libre quand le sadique qui me sert de prof dit :
_ Est-ce que quelqu’un a des questions à poser à Matthieu ?
Vu qu’on va me cuisiner aux petits oignons dès l’intercours et que ça va continuer à la récré, sa question est débile. Mais il y en a quand même une qui lève la main. Jolie fille, d’ailleurs. Décolleté très intéressant.
_ T’as eu des problèmes dans ton ancien lycée ?
Alors là ça me la coupe net. Comment elle sait ? Instinctivement je tends mon esprit vers le sien mais je me retiens juste à temps. Non, pas de magie, certainement pas. J’ai pas envie de faire flipper tout le monde. Plutôt l’humour. Le meilleur moyen de se fondre dans la masse.
_ Ça, je peux répondre qu’en présence de mon avocat !
Une gentille petite vanne avec le sourire qu’il faut, en coin, histoire de bien montrer que je ne me prends pas au sérieux. Je ne m’attendais pas à la tempête de rires qu’elle déclenche. Est-ce que je peux montrer que je ne comprends pas ce qu’ils ont tous ? Oui, je crois que je peux. Je suis quand même passablement largué. Je rajoute donc :
_ Heu, vous êtes bon public ou c’est moi qui suis très ridicule ?
Ils n’en rient que plus fort, mais quelques uns prennent la peine de me dire que si, si, ils sont bon public, et que je suis cool. Même la jolie fille qui prend pour la police rit. Le prof, agacé, m’envoie m’asseoir. Je m’installe sans faire très attention près d’une fille plus discrète qui s’est plaqué le poing sur la bouche pour cacher son sourire. Je lui lance un ‘salut’ chaleureux et sympathique. Je sais que je suis chaleureux et sympathique, j’ai parlé à des tas de gens avant elle, je sais quel effet je leur fait. Pourtant elle rit encore plus fort. Génial. Le cours n’arrive pas à reprendre correctement et tout le monde commence à discuter avec moi sans prêter attention au prof qui s’acharne sur la fille qui m’a interrogé. La fille en question vient également me parler à l’intercours :
_ Je suis désolée pour tout à l’heure, je voulais pas dire que t’es du genre pas net ou quoi, c’est juste que je me demandais pourquoi t’arrives comme ça à la fin de l’année.
_ Laisse-moi deviner : tu es du genre franche et directe, comme fille, non ?
Elle rit encore. Je vais avoir un succès fou dans ce lycée.
_ Je m’appelle Stéphanie, dit-elle.
On m’a présenté pas mal de monde aujourd’hui mais par égard pour son soutien-gorge je fais un effort de mémoire. Non, j’exagère. Elle est vraiment sympa. Et très jolie. J’aurais de quoi raconter à Matt ce soir. Ça va lui faire plaisir. Pas qu’il puisse comprendre mon intérêt – depuis trois mois il file le parfait amour avec un étudiant de cinq ans plus vieux que lui et complètement immature – mais au moins il saura que je ne me laisse pas abattre.
La suite de cette journée de cours est merveilleusement normale. Non, elle est épouvantablement normale et l’ennui me martèle déjà de tout son poids. Ils sont gentils, pourtant, ces gens. Ils sont cools. Ils ont mon âge. Pourquoi j’ai l’impression que ce sont des gamins ? Pire, des gamins qui feraient semblant d’être adultes. Réponse : parce que moi je n’en suis plus un. Je ris avec eux – tout au long de la journée j’ai un succès digne de Gad Elmaleh, ce qui est parfaitement illégitime – et j’apprends à les connaitre, ou au moins à les différencier les uns des autres. Stéphanie est marrante dans le genre maladroite, Cyril est un fanfaron, Gaël est complexé par ses boutons, Charly aime la force, Evelynne s’habille comme une pouffe et Mina comme une nonne, Cécile ne parle pas beaucoup, Gregory se prend pour une racaille, Chloé a plein de tics. Ce ne sont que des apparences, des petits bouts d’eux-mêmes qu’ils offrent au monde en espérant bien que le monde ne va pas s’en saisir pour les dévorer. Je ne sais rien de ce qu’ils sont vraiment tout comme ils ne savent rien de ce que je suis vraiment, nous jouons ensemble à être un groupe, si je me servais de magie le jeu serai truqué et sans saveur.
Pourtant je m’ennuie. J’aime la petite partie de moi qui reste extérieure à nous, qui les observe et qui m’observe froidement, ce troisième degré que je laisse ouvert au nom de ma survie, pour vérifier que je me fonds correctement dans la masse. Je n’aime plus être humain, seulement humain, bêtement humain, et je dois me repasser en revue les excellentes raisons pour lesquelles j’arrête la sorcellerie.
Si je m’autorisai à lire dans leurs esprits, le jeu serait truqué, mais pas si fade que ça : je saurais exactement qui ils sont, ce qui les rend précieux, je saurais de quoi parler et comment être sûr de toujours passer de bons moments. Mais c’est une dérive dangereuse, je le sais. D’abord, c’est juste pour jouer. Ensuite, c’est juste pour voir jusqu’où on peut aller. Et à la fin…
Cette fois-ci pas de Matt pour me sauver de moi-même. Donc je me tiens tranquille.
Et puis ce n’est pas si épouvantable que ça d’être normal. Je passe même quelques moments très agréables. C’est peu mais c’est mieux que rien.
Quand je rentre chez moi j’esquive les questions de mes parents et je vais prendre une douche, si longue et si glacée que je pourrais me noyer dedans. J’arrive à ne plus penser. Quand mes parents me tirent de là j’ai gagné une heure. Il faut que je trouve un moyen de gagner une autre heure. Meubler mon temps jusqu’à la fin de l’année est une tâche herculéenne, mais si je m’y prends méthodiquement, heure par heure, alors peut-être que je vais survivre sans devenir fou.
Alors, encore une heure, qu’est-ce que je vais bien pouvoir trouver…
Je ne dois pas appeler Matt tout de suite, c’est mon joker quand je pèterai les plombs, ma récompense pour avoir été sage et pour ne pas avoir changé les cervelles à trente bornes à la ronde en fromage blanc. Quoique que ça n’aurait sans doute pas changé grand-chose. En fait, je n’arrive plus à réaliser si les gens qui m’entourent sont eux-mêmes normaux. Je les trouve si lents, si ternes… est-ce parce que tous les ados du coin le sont ou parce que ma vision a changé ? Il faut que je me montre plus indulgent. Je vais m’habituer. Je dois être patient.
Pfff… au moins si j’avais un numéro de téléphone je pourrais essayer de faire une sortie avec quelqu’un. N’importe qui, pour faire n’importe quoi. Tout plutôt que de rester à tourner en rond et à empêcher mon esprit de jouer les filles de l’air.
Le combiné du téléphone saute tout seul dans ma main. Je le raccroche par pur entêtement. J’appellerai Matt le plus tard possible, c’est mon défi. En attendant, je vais regarder la télé. Ça aussi, ça fait longtemps. Au moins avec les personnages en deux dimensions je ne suis pas tenté de jouer.
Je m’ennuie.
Je refuse de me laisser vaincre si facilement.
Si j’étais encore à Mayeur, à cette heure-ci, je serais en train de faire une divination sous les arbres histoire de voir ce que demain me réserve.
Ou alors en train de convaincre des ‘amis’ que je ne peux pas lancer la malédiction qu’ils m’ont supplié d’accomplir.
Ou pire encore, en train de leur céder.
C’est ça le problème, quand on est effrayant. On dit que le pouvoir corrompt, mais je ne suis pas d’accord. Pour moi le début de la fin c’est quand on fait peur aux gens. Quand ils n’osent plus émettre le moindre avis contraire de crainte de subir votre colère. Ils ne sont plus des gens, ils ne sont plus que des marionnettes soumises, ils ont peur et sont fascinés. J’avais des fidèles. Des ‘initiés’ qui savaient de quoi j’étais capable. Même ceux qui avaient découvert mes pouvoirs en même temps que moi me traitaient comme un dieu. Ou plutôt comme un démon.
J’ai fait le mal pour les aider. C’est tellement plus facile que de faire le bien. Supprimer la cause du problème au lieu de trouver une solution. Ils m’ont trouvé effrayants et m’ont suivis, ils m’ont suppliés de recommencer, pour telle chose, et pour telle autre, ils m’ont envahi, et plus je leur montrai mon pouvoir, plus ils avaient peur, et plus ils avaient peur, moins ils étaient des gens à mes yeux. Ils disaient ce que je disais. Ils faisaient ce que je faisais. Ils se sentaient forts devant les autres. Ils se faisaient tout petits devant moi. Peu à peu ils n’ont plus eut de pensées propres. Plus d’âmes. Plus de souhaits à me faire réaliser. Rien qu’une peur et une obéissance méprisable. Je les ai méprisés. Ce n’était que des jouets.
Quand j’ai demandé à l’un d’eux de sauter par la fenêtre, il l’a fait. Il se serait écrasé si je ne l’avais pas rattrapé par le col au dernier moment. Personne n’avait fait un geste pour retenir ce crétin. Quand je leur ai demandé pourquoi, ils m’ont répondu que c’était parce que si j’avais décidé que quelqu’un doit mourir, c’est impossible de le sauver.
Bon, ils avaient tort, mais pas à 100 % : si je veux tuer quelqu’un, c’est difficile de le sauver. Pas impossible. Mais pas facile. N’empêche, leur manque de foi envers mes valeurs a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase et je n’avais plus jamais voulu revoir mes initiés. A Mayeur ils continuaient à me rôder autour. Ici c’est différent. Ici c’est bien. Ici je suis seul.
Je m’ennuie à mourir.
Le temps passe et à ma grande fierté je me normalise de plus en plus. Je n’en suis plus à compter les heures, maintenant. J’appréhende mon sort par journées entières. Je sors beaucoup, je parle beaucoup avec tout le monde, je fréquente des tas de cercles d’amis différents, je connais un peu tout le monde au lycée, je participe à toutes les activités à ma portée. Je fais beaucoup de bruit, je brasse beaucoup d’air, tout en veillant à ne pas prendre la vedette et à bien mettre en avant les qualités de chacun. Les autres n’ont pas l’air de se rendre compte de quoi que ce soit et mes parents sont ravis : j’ai tellement besoin de compagnie que je me mets à leur parler, à leur parler vraiment, à discuter des heures de tout et de rien. Je m’occupe la tête et je repousse la tentation. L’ennui s’éloigne. Les coups de fils quotidiens que je fais à Matt ne sont plus des bouées de sauvetages pour ma santé mentale. Rien dans ma nouvelle vie n’est aussi fort que dans mon ancienne, ni les joies ni les peines, mais l’un dans l’autre ça ne va pas si mal. Des vacances. Un temps de pause.
Je suis ici depuis deux mois.
Je me suis accordé quelques vacances dans mes vacances. Pas moyen d’obtenir de mes parents la permission de rentrer à Mayeur toutes les semaines (et je n’utilise pas la magie sur eux, quel que soit l’endroit, le moment, les raisons, jamais) mais j’ai pu me faire quelques virées par là de temps en temps. Je limite encore mes sortilèges à Mayeur mais je m’interdis beaucoup moins de choses. C’est fou le nombre de détails que je n’appréciais même plus et qui pourtant me facilitaient tellement la vie. Lorsque je laisse libre cours à mes manipulations, je n’ai même pas besoin d’y penser pour être sûr que les voitures me laisseront passer quand je veux traverser la route, que les contrôleurs vont oublier de me demander mon billet, que je peux aller voir ce que je veux au cinéma, etc... Des petits riens ridicules qui me manquent pourtant cruellement.
Rien ne m’empêche de faire de la sorcellerie dans ma nouvelle ville, ce genre de petits tours qui sont faciles à faire et agréables, je ne suis pas obligé de faire dans le ‘tout ou rien’. Mais c’est justement ce genre de chose, cette chance insolente qui pleuvait en permanence sur ma tête, qui m’a fait repérer. Je suis plus fort que mes ennemis – jusqu’à présent du moins – mais je préfèrerais encore ne pas en avoir du tout. Etre en permanence sur ses gardes est épuisant. En retournant à Mayeur je les ai retrouvés aussi, ces vieux brigands rôdant à la lisière de mes pouvoirs, guettant la moindre faille dans ma magie. Ils laissent Matt et mes amis tranquilles et je leur laisse la vie sauve : le deal est honnête à mon avis. Mais autant éviter d’avoir à conclure ce genre de pacte une deuxième fois. Ils ne m’ont pas suivi quand j’ai déménagé, je préfère en profiter. Si ça avait été le cas, je serais devenu fou.
Je suis donc d’une sagesse exemplaire et par moment des pans entiers de mon passé me font l’effet d’être des mauvais rêves. J’apprécie même sincèrement la plupart de mes camarades. C’est toujours mieux que la solitude, avec ou sans télé. Ce n’est pas de leur faute s’ils ne sont pas aussi fascinants que la magie. J’ai appris à les connaitre vraiment, sans tricher, j’ai même eu quelques chouettes surprises. Le charme des humains est imparfait mais il n’en est que plus touchant.
Ce soir ça va même très bien : je me prépare pour une soirée déguisée. Oui, les déguisements ça m’amuse beaucoup, ça entre en relation avec mon type d’humour. C’est d’ailleurs moi qui ai soufflé l’idée à Cyril chez qui ça va se passer. Je me déguise en sorcière. Il y a pas de mal à en rajouter une couche dans l’auto-dérision. J’ai un nez crochu, de fausses verrues, un maquillage verdâtre, une perruque en meule de foin et une horrible robe rapiécée. Non seulement c’est marrant, mais en plus mon image sociale sera définitivement celle d’un type absolument inoffensif.
Mon père est un peu choqué par mon choix, je le vois à son regard en coin et à sa manière bourrue de parler d’autre chose en évitant soigneusement tout commentaire sur mon déguisement. C’est bon signe. Une fois qu’il m’a amené chez Cyril il n’insiste pour entrer et parler à un adulte qui nous chaperonnerait, ce qui m’arrange bien : pas d’adultes ce soir. Par contre on a de l’alcool.
La soirée se déroule comme beaucoup d’autres avant elle : ça va. Jusqu’à ce que Stéphanie propose d’invoquer des fantômes. Et ça c’est vraiment une idée stupide. Je tente de dissuader les autres – pas question bien sûr de dire qu’appeler l’au-delà me faire peur, mais je propose d’autres jeux, quelques défis bien imbibés qui plaisent toujours. J’arrive à convaincre la majorité des invités. Mais pas Stéphanie, qui ne renonce pas à son idée, ni cinq autres qui l’accompagnent : Cécile, Mina, Grégory, plus deux autres que je ne connaissais pas avant, Aïcha et Sacha. Ils descendent à la cave.
Ça me rend nerveux de les imaginer là en bas, seuls dans les ténèbres, à appeler les morts. J’ai beau me dire qu’ils ont autant de chance d’y arriver qu’une bouilloire en chocolat de servir le thé, j’ai peur pour eux. Et je me sens coupable. Moi je sais ce qui peut leur arriver. Je suis donc responsable puisque je n’ai pas su les retenir. Fais chier.
Le pire, c’est que ce ne sont même pas les morts que je redoute : à part quelques cas rarissimes d’esprits vengeurs, les morts qui reprennent contact avec les vivants sont des gens de bonne compagnie qui viennent dans un but précis, et seules les personnes avec qui ils étaient liés peuvent les invoquer. Le problème, ce sont les esprits. De sales parasites qui n’ont jamais été humains et qui adorent s’attaquer aux âmes sans défense, qui dévorent l’énergie vitale des vivants comme une friandise et absorbent toutes les protections naturelles contre le malheur, d’immondes ombres qui se collent parfois à leur victime pour la rendre folle, ou qui jouent à la poupée avec son corps.
Je déteste ces foutues bestioles.
Et ces crétins qui les appellent comme des souris appelant un chat, histoire de rigoler ! J’ai l’impression d’entendre d’ici les invocations. Ce ne sont pourtant que des adolescents qui répètent des formules bidon en essayant de se coller la frousse les uns aux autres. Ça me donne le frisson quand même. Je n’arrive pas à me concentrer. Les autres me croient bourré et se moquent de moi. Je les laisse rire et vais à la cuisine me chercher de l’eau. Je meurs d’envie d’aller espionner en bas, pour voir si tout va bien. Et puis zut, qu’est-ce qui m’empêche d’y aller discrètement, sans participer à leur mise en scène ridicule, juste pour me rassurer ?
J’approche de la cave quand j’entends les hurlements. Mon premier réflexe est de me foutre une baffe mentale : comment j’ai pu être assez stupide pour les laisser faire ça ? Heureusement mon deuxième réflexe quasi-immédiat est plus productif : j’ouvre la porte et je me précipite en bas.
Stéphanie est possédée. Ses cheveux sont hérissés sur toute leur longueur, ses yeux sont révulsés, elle est debout sur la pointe des pieds sans paraitre déséquilibrée, ses bras sont rejetés en arrière : c’est du sérieux. L’esprit qui la squatte s’amuse bien à la manipuler comme une marionnette, la pousse d’un coté, de l’autre, sans lui bouger les jambes, sous les cris de terreur de ses victimes. Un long rire grave s’échappe de sa gorge lorsque Grégory tente d’attraper Stéphanie par la taille et se retrouve aussi violemment repoussé que par une décharge électrique. Il reste sur le carreau. Les autres courent vers la porte, à part Cécile qui défie l’apparition en criant « Arrête ! Arrête ! ».
Un spectre pareil ne s’affronte pas à mains nues. J’attrape Cécile par la main et je la tire derrière moi tandis que je fuis. Les escaliers devraient retenir l’esprit un moment, il n’a que la lévitation pour faire monter le corps de Stéphanie et ça va lui prendre du temps. Cécile se tortille sous ma main mais je ne la lâche pas, même si je lui fais mal : elle pourrait se faire blesser sérieusement en essayant de sauver sa copine. En haut, ceux qui ont vu tentent de convaincre ceux qui n’ont pas vu et qui veulent descendre dans la cave. Je lâche Cécile, c’est devenu inutile : impossible de les faire tous fuir le temps que je règle le problème. Je me concentre sur l’urgent : trouver un bâton de rouge à lèvres.
Ce n’est pas facile de tracer un sceau magique sur de la peau humaine avec un stylo ou un instrument classique. On est censé peindre les symboles avec du sang – le sang de vierge sacrifiée à la pleine lune, c’est même encore mieux. Mais plusieurs expériences m’ont appris que l’essentiel, face à une créature immatérielle, c’est que ce soit rouge. Le rouge à lèvre est ce qu’il y a de plus pratique et j’en trouve sans mal dans la salle de bain. Je trace un cercle sur ma paume, à l’intérieur je mets une demi-croix et deux signes de déliaison, je jure en réalisant que je les ai tracés dans le bon sens, j’essuie les traces rouges sur ma jupe et je recommence en écrivant les signes à l’envers. Puis je retourne affronter l’esprit.
Je pousse délicatement ceux qui fuient et ceux qui tentent aussi de délivrer Stéphanie. Quand je dis délicatement, je veux dire que, directement dans leur tête, nait l’impulsion que ce serait une super bonne idée de s’écarter de mon chemin. Les gens contredisent rarement les pensées qu’ils trouvent sous leur propre crâne, en général ils les adoptent même s’ils n’en comprennent pas la logique – les cervelles humaines sont de toutes façons pleines d’idées illogiques dont les racines sont inconscientes, ils ont l’habitude.
Le corps de Stéphanie a atteins la première marche. Je suis au-dessus d’elle dans l’escalier, ce qui rend ma cible plus facile à atteindre. Sans prêter la moindre attention à la bave verte qui commence à lui dégouliner sur le menton, je plaque ma paume sur son front : le sceau marque sa peau avant que l’esprit ne parvienne à me repousser. C’est totalement inutile, mais je crie en même temps :
« Sors de là et viens te battre, saloperie ! »
L’esprit n’a pas le choix : il sort du corps de Stéphanie. Il pourrait ensuite partir, au lieu de quoi il m’obéit gentiment et viens se battre. Je sens sa présence s’étendre comme une ombre maléfique. Je lui balance ma colère en pleine gueule, de toute la force animale de mon corps de vivant, ma colère devant le danger qu’il a fait subir à mon amie et ma haine radicale envers tous ceux de son espèce. Ça lui fait le même effet qu’un lance-flamme sur un bonhomme en papier crépon. Il disparait dans un hurlement suraigüe. Bien fait pour sa gueule.
Stéphanie s’effondre dans mes bras. Ça pourrait être une scène très romantique si je n’avais pas un faux nez plein de verrues qui glisse. Du coup je n’ai aucun mal à faire celui qui est arrivé par accident pile au moment où l’étrange phénomène s’arrêtait. J’essuie discrètement les traces de rouge à lèvre de son front et je fais l’innocent. Grégory se réveille. Ceux qui s’étaient pris un coup commencent à aller mieux. Tout rentre dans l’ordre. La soirée est terminée. Tout le monde parle pour comprendre ce qui s’est passé mais au moins personne ne parle d’avertir qui que ce soit ressemblant à une autorité. Avec un peu de chance les gens vont se convaincre eux-mêmes qu’il ne s’est rien passé. Ça serait un peu gros, mais ce n’est pas impossible. J’hésite à intervenir si ce n’est pas le cas : quelques rumeurs seraient-elles plus ou moins dangereuses que de lancer des sortilèges d’oubli ?
J’y réfléchis en attendant que mon père vienne me chercher. Je regarde sans les voir les autres qui s’agitent. Je fais de gros efforts pour me mêler un minimum à leurs conversations, hors de question d’attirer encore davantage l’attention sur moi, mais je suis assez silencieux pour qu’ils me croient sous le choc. En fait je cherche le détail qui cloche. Il y a un truc qui ne va pas.
Brusquement je tilte : il a fallu un médium puissant pour attirer l’esprit ce soir. Si j’avais côtoyé un médium de ce type, même sans utiliser la magie, je l’aurai senti. Donc il – ou elle – a caché ses pouvoirs, ce qui veut dire qu’il savait qu’il en avait. Il y a une autre sorcière ici. Moi j’ignore qui c’est, mais après mon joli petit sauvetage, l’autre sait que moi je ne suis pas net.
Donc non, il ne faut surtout pas que j’utilise des sortilèges. Je vais rentrer chez moi ce soir, demain je me comporterai comme d’habitude, à part que je parlerai de ‘ce qui est arrivé à Stéphanie’ en faisant semblant de mal cacher ma peur. J’attendrai et je verrai venir. Peut-être que l’autre ne connait rien au monde de la sorcellerie – comme l’indique son dérapage de ce soir – et qu’il va me laisser tranquille, terrorisé par son propre geste. Peut-être qu’il va se faire connaitre et qu’on va devenir amis – bon, cette idée-là est ridicule, les magiciens ne peuvent pas se supporter entre eux. Peut-être qu’il va m’espionner pour découvrir qui exactement je suis, ce que je sais et quels sont mes pouvoirs. Peut-être qu’il va m’attaquer et tenter de me vaincre.
Jusqu’à présent, je n’ai rencontré qu’une autre sorcière. Elle est plus puissante que moi. Je le sais parce que ma première réaction a été de l’attaquer. Je voulais voir où j’en étais, ce que je valais, c’était quasiment un réflexe. Elle m’a mis au tapis avec une facilité humiliante. Evidemment, Yamba était une vieille roublarde et je n’étais qu’un petit débutant arrogant. Elle m’a quand même appris beaucoup de choses. Entre autres : les sorcières trichent toujours.
Je vais attendre que ma mystérieuse inconnue fasse le premier pas. Ce qui ne veut pas dire que je vais attendre gentiment qu’elle tente de me lancer une malédiction. Une fois dans ma chambre j’installe quelques pièges autour de mon lit. Je servirai d’appât dans l’innocence apparente de mon sommeil. Si elle est puissante, elle pourra déjouer les pièges. Mais si elle était puissante, elle n’aurait pas laissé Stéphanie se faire attraper par l’esprit. A moins qu’elle ne soit très puissante, qu’elle m’ait repéré et que Stéphanie lui ai servi d’appât pour confirmer ses soupçons.
Je mets longtemps à m’endormir.
A mon réveil le souvenir des évènements de la veille m’assaille et je me dresse sur mon lit avant même d’avoir réalisé que j’ai peur. Un peu peur. Mais tout va bien. J’inspecte mes pièges en me disant que je sombre dans la paranoïa. Sauf que l’un d’entre eux a marché. On m’a jeté un sortilège pendant la nuit et je l’ai chopé !
Mes pièges peuvent difficilement être repérés puisqu’il s’agit de magie passive : un simple nœud de ficelles et d’élastiques à qui j’ai infligé une vibration qui réagirait à la magie. Un piège pour chaque type de sort que je connais. C’est celui des malédictions qui a réagit. Mon ennemie commence directement par l’attaque, on peut dire qu’elle fait fort et surtout qu’elle est bien orgueilleuse : sans même connaitre mon niveau, alors que j’ai réussi à chasser le spectre qu’elle n’a pas pu maitriser, elle lance la sauce et espère m’avoir. Ridicule. J’examine attentivement la malédiction en question. En plus c’est du lourd qu’elle a tenté de m’envoyer dans les dents, un sortilège épouvantable garantissant tous les malheurs possibles et impossibles sur moi et ma descendance, d’atroces problèmes de santé, et une longue errance sous forme de spectre si jamais je craque et me suicide.
Sauf que même sans mon piège je n’aurais pas eu grand-chose, peut-être un gros rhume, et encore. Ce sort est lancé n’importe comment, à croire qu’un amateur a attrapé un grimoire et a réalisé les incantations en partant du principe que tant qu’on dit les bons mots au-dessus du bon pentacle, ça marche. Une grave erreur. Donc non seulement mon ennemie me sous-estime et se surestime, mais en plus elle n’est pas capable de se rendre compte de l’effet de ses propres sortilèges. Qu’est-ce qui lui a servit de cobaye avant moi et Stéphanie, un crapaud ? Moi j’ai appris à lancer des sortilèges avec ma magie intérieure et je me suis entraîné sur des gens, un paquet de gens, pas tous volontaires d’ailleurs – mais je ne lançais pas de malédictions sur des innocents, c’est pas mon genre – je n’ai appris à utiliser les formules et les symboles qu’ensuite. Ça me permet d’augmenter les effets et de mieux contrôler l’impact de ma magie, ce n’est pas de la magie en elle-même. Si cette apprentie sorcière confond les deux, c’est tout bénéfice pour moi.
Je pourrais tracer un charme protecteur pour moi, mais je n’ai pas envie. Je préfère faire l’innocent, pour qu’elle ne se méfie pas et attende de voir les effets de sa malédiction. Je vais donner une apparence un peu maladive à mon aura et elle sera contente. Elle aura gagné et me laissera tranquille.
Oui, j’aimerai bien me battre, j’en ai envie depuis que j’ai deviné la présence d’une autre, une ennemie, une rivale, je ne peux pas m’empêcher de dresser des plans pour la vaincre, mais un combat de sorcière, c’est loin d’être discret. J’ai décidé de me faire tout petit et de repartir dans une nouvelle vie de normalité. Il est donc plus sage pour moi de ne pas réagir à l’attaque.
Puis je la bat quand je veux, l’autre, ça me console.
Je vais voir Stéphanie, officiellement pour prendre de ses nouvelles, officieusement pour lui glisser discrètement dans la poche un papier carré plié en quatre, sur lequel j’ai écrit neuf lettres soigneusement choisies. Ce n’est qu’une petite protection au cas où l’esprit aurait envie de revenir la voir. Je pensais qu’après les évènements incompréhensibles qui lui sont arrivés hier soir elle aurait beaucoup de visites et que je pourrais facilement me fondre dans la masse. Mais elle est seule et me dit qu’elle n’a reçu que deux coups de fils depuis la veille, deux copains qui avaient entendus parler de la soirée mais qui n’y avaient pas assistés. Tout le monde doit être pendu au téléphone en ce moment à essayer de comprendre ce qui a pu se passer, mais aucun n’ose aborder le sujet avec la principale intéressée. J’aurais dû m’en douter. Ah, les gens…
Moi je n’hésite pas à mettre les pieds dans le plat et à lui demander qu’est-ce qu’il s’est passé, qu’est-ce qu’elle a pensé, qu’est-ce qu’elle a ressenti : c’est évident qu’elle est terrifiée et plus elle en parlera, plus elle arrivera à mettre une logique dans ce qu’elle a vécu, plus elle sera rassurée. Je lui raconte ma version (très épurée) des faits puis nous reprenons l’enchaînement depuis le début, méthodiquement. Elle va mieux. Evidemment, se souvenir qu’il y a eu un ‘truc’ qui est entré dans son corps, les sensations de chaud et de froid, le coté visqueux, l’impuissance totale, c’est horriblement flippant. Se dire qu’on a été possédée par un fantôme, un vrai fantôme, que l’invocation a réussi, c’est déjà nettement plus valorisant. J’arrive assez bien à lui suggérer que c’est elle qui a finit par repousser l’esprit dans les limbes – heureusement le moment de mon intervention est assez flou dans sa mémoire – et elle est au final assez fière d’elle. Bien.
Elle m’a accueilli dans sa chambre et j’arrive sans mal à glisser mon papier sous sa taie d’oreiller, ça la protégera au moment où elle est le plus vulnérable, dans son sommeil. Je m’en vais avant qu’elle ne s’imagine que je lui tourne autour. Quoique je ne dirais pas non, mais là ce n’est vraiment pas le moment…
Les jours se succèdent sans intervention de l’autre sorcière. Je devrai être content. Même pas. Toute cette attente, cette tension me mettent sur les nerfs, et devoir jouer la comédie pour paraitre toujours aussi ‘moi-même’ me donne envie de mordre. J’hésite même à entraîner ma rivale jusqu’à Mayeur pour pouvoir lui montrer ce que je sais faire.
Je la sens, à présent que je suis attentif, je sens son pouvoir autour de moi, sa présence maladroitement dissimulée. Elle fait partie de ma classe, du petit groupe qui était avec Stéphanie quand l’esprit est arrivé. Et c’est une fille, pas de doute. Plus je repense à ce sortilège, plus je sûr d’y voir une signature féminine. Enfin, le type de magie ne veut rien dire, j’en suis la preuve : c’est avec la magie féminine que je suis le plus à l’aise. La magie dynamique, quoi. Le coté mathématique, logique, chimique, alchimique, c’est vraiment pas mon truc. Faire apparaitre des choses à partir de rien uniquement avec les mots précis ou des ingrédients bizarres me parait génial et épouvantablement difficile. Au final, ça demande une énergie folle pour pas grand-chose. Ma magie à moi, la magie de sorcière, utilise un minimum d’effort pour un maximum de résultats : je mets à profit le mouvement qui existe déjà et je le détourne. Les pensées c’est ce qu’il y a de plus facile, mais ça marche très bien avec tout ce qui est vivant. J’aurai beaucoup plus de mal à faire léviter une pierre qu’à transformer une graine en arbre en quelques minutes, par exemple. En théorie ce type de magie est plus difficile pour les hommes, je dois être une exception.
La sorcière inconnue se sert de cette magie dynamique pour m’attaquer mais elle ne se rend même pas compte de ce qu’elle fait et en voulant lancer sa magie naturelle, elle se met à elle-même des bâtons dans les roues : au lieu de frapper une cible qui permettrait de dévier ma chance et mes diverses énergies vitales, son sortilège a suivi le chemin trop rigide tracé par l’incantation et m’a complètement raté.
Peut-être même qu’elle a tenté de me lancer un autre sort et qu’elle s’est complètement plantée.
Ou peut-être qu’elle va se mettre à décimer tout ceux de ma classe. Ou les profs. J’essaye d’être vigilant sans utiliser de magie, ce qui m’épuise. Mais quand je m’en plains à Matt, il rigole :
« Tu parles, tu es ravi d’avoir enfin de quoi t’occuper !
_ Hein ? Nan mais attend délire pas, j’ai été agressé quand même !
_ Mais depuis tu ne me parles que de ça, l’autre sorcière, l’autre sorcière, elle a pas fait ça, elle a pas fait ci, peut-être qu’elle va faire ça…
_ Je ne veux pas qu’elle fasse du mal à qui que ce soit.
_ Je sais bien. Mais si elle en faisait, tu serais bien obligé d’intervenir. Et tu n’attends que ça, pas vrai ?
Vrai. Je réponds par un grognement pour ne pas avoir à l’admettre à haute voix, mais oui, c’est vrai. Je suis sage, mature et raisonnable en me privant de magie. Et je meurs de plus en plus d’envie de tout jeter aux orties et de me relancer à corps perdu dans la sorcellerie. Avec le recul, ce n’est plus si horrible d’avoir des ennemis de toutes parts, de se méfier sans arrêt sans pouvoir profiter de la vie, d’être blessé dans son âme autant que dans son corps lorsqu’on commet une erreur, d’avoir un poids permanent sur les épaules. Au moins, à la grande époque, je ne m’ennuyais jamais. Et j’ai connu des aventures passionnantes et merveilleuses. J’ai rendu d’immenses services à certaines personnes – détriment d’autres – et j’ai fait disparaitre un grand nombre de difficultés de la mienne. Ma vie d’avant me manque cruellement. Plus de la même manière qu’au début, quand je ne savais comment occuper mes heures d’activités normales, mais d’une manière plus insidieuse, plus profonde aussi, comme si mes propres veines me répétaient à chaque battement de mon cœur : « Tu es fait pour ça. Tu es fait de ça. Telle est ta nature. »
Je n’ai jamais su si Matt sait aussi bien lire en moi parce qu’il est très intelligent et empathique ou parce qu’à force de me fréquenter il a reçu trop d’ondes télépathiques, en tous cas il sait que l’intervention de la sorcière inconnue me permettrait de résoudre ce dilemme entre moi et moi : je me ferai plaisir mais je n’aurais pas à me reprocher les conséquences négatives puisque ce ne serais pas de ma faute. Je soupire et je dis :
_ De toute façon mon alibi me laisse tomber avant de m’avoir fait craquer. Plus rien depuis dix jours ! Elle a forcément abandonné.
_ Peut-être qu’en voyant qu’elle n’a pas réussi à te maudire elle a réalisé que tu es plus fort qu’elle.
_ Bof… la modestie n’est pas dans notre nature, autant que je sache… plus on est sûr de soi plus on est puissant. Et puis j’ai fait croire qu’il y avait eu des effets. Je ne suis pas si nul que ça !
_ J’avoue que j’aurai du mal à évaluer ton talent de menteur de l’aura…
_ Alors je te le dis : je ne suis pas si nul que ça !
_ Peut-être qu’elle n’est pas assez méchante pour te vouloir vraiment du mal, tout simplement.
_ Mouais. Bof. Pas drôle. »
Matt rit de ma déception. Il ignore beaucoup de choses sur mes combats de l’ombre, tout simplement parce qu’il y a trop de choses que je ne peux pas mettre en mots et partager avec quelqu’un qui n’a aucun pouvoir magique. Je lui en ai raconté un maximum pourtant, autant pour partager avec lui que pour bénéficier de son esprit logique qui voit parfois des rapports qui m’échappent. Mais j’ai volontairement évité de lui parler de ma propre soif de victoire. Dans le civil je suis un type plutôt conciliant et assez cool, pas du genre à me prendre la tête ni à dominer les autres. Mais dans un combat de magie je suis différent. Ma propre puissance me monte à la tête et m’enivre jusqu’à ce que je ne vois plus qu’elle et que je sois prêt à tout pour la pousser au maximum. Après, quand je reprends mes esprits… disons que ce n’est pas glorieux. Heureusement jusqu’à présent je n’ai pas fait de victimes humaines. Mais quand même. Je déteste me retrouver dans la peau de cet étranger qui est prêt à tout pour vaincre, tout en sachant qu’une fois que j’y serais j’adorerai ça et que je prendrai un pied comme aucune drogue humaine ne peut en procurer. Enfin j’imagine. Je n’ai encore jamais testé la drogue.
On discute encore un moment puis je dois le lâcher et le laisser retrouver sa vie à lui. J’hésite à appeler un ou deux copains et tenter d’improviser une soirée comme je le faisais au juste après mon arrivée. L’idée d’être cool avec eux m’épuise d’avance, même si je suis sûr qu’aucun d’entre eux n’est ma sorcière. Je renonce. Je me sens mal depuis quelques temps, j’avais l’impression de progresser mais ça ne marche pas… comme une greffe sur une plante qui tente de faire plein de nouvelles cellules mais qui finalement se fait rejeter quand même par son nouveau corps. Je ne suis pas à ma place chez les normaux mais je ne suis pas prêt à retourner chez les sorcières ; je reste dans une position inconfortable qui me tiraille des deux cotés à la fois.
Si l’autre sorcière bougeait je pourrais pencher une bonne fois pour toutes d’un seul coté et ça ne serait pas plus mal.
Je commençais à me faire à l’idée qu’elle avait laissé tomber notre début de duel. Ça faisait trois semaines depuis la possession de Stéphanie et la malédiction ratée. Et puis, cet après-midi, j’ai failli tomber dans son piège. Un beau piège en théorie, qui lui a sans doute demandé beaucoup de travail et qui a été camouflé avec une grande intelligence, mais niveau magie, c’est du travail d’amateur.
L’idée est pourtant belle : les symboles magiques sont cachés dans les tags qui décorent les deux murs face-à-face encadrant l’entrée du lycée. Impossible de les voir au milieu de tout ce fouillis de dessins, d’insultes et de signatures. En fait c’est le pouvoir magique lui-même de ce sort qui m’a sauvé : attentif comme toujours à mes camarades suspects, j’étais en train de guetter toute interférence magique, et il n’était pas suffisamment dissimulé. J’ai quand même dû méchamment piler pour ne pas me retrouver coincé entre les deux bornes du piège. Pour cacher mon embarrassant blocage je fais semblant de tomber, ce qui me laisse le temps d’examiner la chose et d’établir un moyen de défense. Enfin j’espère.
C’est un piège à mon nom qui ne peut réagir qu’à ma présence. Il est bien plus simple que la malédiction, mais il est tout de même composé de deux actions : paralyser et faire souffrir. Charmant. Je laisse mon esprit se promener le long des lignes de force qui courent d’un signe à l’autre, histoire de bien voir ce qu’elles me réservent. Il y a beaucoup d’énergie là-dedans qui tend le piège comme un gros ressort, mais rien ne défend cette réserve d’énergie. Je n’ai qu’à briser une ligne de force, et le tout s’écroule. Après quoi je me relève et entre tranquillement dans le bâtiment.
Je mène de 3 à 0, petite sorcière à la manque.
Remporter cette manche me redonne confiance en moi et me fait apprécier davantage le jeu. Mais quel genre de cinglé je suis pour aimer être dans une situation de danger ? Tant qu’à faire, autant révéler ma nature et attendre que les innombrables périls qui guettent une sorcière me tombent sur le râble.
Quoique… au moins, seul face à une débutante, je suis assez en danger pour me tenir sur mes gardes et m’en sortir sans mal (pour mon plus grand plaisir), mais pas assez en danger pour risquer réellement ma peau, mon âme ou ma santé mentale. L’idéal, donc. Attendre le prochain coup ne me pèse presque plus et l’ennui a pratiquement disparu de mes journées. Je revis. C'est-à-dire que je m’amuse.
Le soir même, on traine un peu dans les rues en attendant que le couvre-feu des uns et des autres ne nous oblige à rentrer. J’ai réussi à me faire inviter à manger chez Cyril – mes parents ne sont pas là ce soir et je refuse de rester seul dans le silence de la maison, la tentation se fait bien trop forte dans ces moments-là. Cyril, justement, se dispute plus ou moins avec Stéphanie à propos des personnages d’une série que je fais semblant d’avoir regardé. Je trouve que parler des émissions de télé en en devinant le contenu d’après les réactions de mes interlocuteurs est un jeu très intéressant. Je suis assez doué pour ça. Comme d’habitude, Cécile ne dit rien et Mina joue les arbitres. Je sens la présence de la sorcière. Elle se cache moins bien qu’à l’ordinaire. Elle sait que son sort n’a pas marché et elle prend enfin la peine de chercher pourquoi je lui résiste si bien. Je sens sa force qui tâtonne autour de mon esprit.
Exprès pour la narguer, je suis plus cool encore de d’habitude, plus drôle, plus enthousiaste, et tout le monde m’adore. Elle me cherche et ne me trouve pas. C’est aussi facile que d’esquiver un ballon avec une plume.
Elle arrête de me chercher. Pour la provoquer un peu plus, je lance la conversation sur les phénomènes paranormaux, un sujet sur lequel je suis d’habitude réservé voir réticent. Pour voir si son visage la trahi aussi. Je n’aime pas cette inégalité entre nous : elle sait qui je suis et frappe dissimulée. Mais d’une certaine manière ça équilibre le jeu.
« Il parait qu’il y a un type qui arrive à lire les sentiments des gens rien qu’en regardant leurs auras.
_ N’importe quoi, dit Cyril, les auras c’est du bidon.
_ N’importe quoi ! s’exclame Mina. Les auras c’est vrai, on est tout le temps entourés par notre aura, c’est notre énergie vitale.
_ Ouais c’est ça, ricane le sceptique en lui donnant une tape, et là je te touche l’aura, ah mince ton énergie vitale est tombée !
_ Crétin, siffle Mina.
_ L’aura c’est de l’énergie, dis-je pour recadrer un peu le sujet, comme les piles Duracelle sauf que ça dure encore plus longtemps.
Ils rient tous. J’ai testé les vannes les plus pourries depuis que je suis arrivé ici et visiblement il n’y a que dans ma classe qu’elles rencontrent un tel succès. Encore un truc bizarre dont j’ai refusé de chercher l’explication : peut-être qu’inconsciemment j’ai fait en sorte qu’ils soient bon public pour être plus à l’aise, peut-être que l’autre sorcière a un sens de l’humour nullissime et que c’est le seul moyen qu’elle a trouvé pour qu’on rit de ses blagues, peut-être qu’un des radiateurs de la classe provoque une fuite d’un gaz ayant des effets étranges sur le cerveau. Faire une divination là-dessus me parait être une perte de temps.
Mina reprend vite son sérieux et explique avec beaucoup de convictions comment fonctionnent les auras. Son discours est loin des idées prêt-à-porter qu’on retrouve dans les magazines d’ado, elle en sait long. Ce qui n’est pas une preuve : Mina en sait long sur n’importe quoi du moment que ça n’attire pas – ou juste superficiellement – les jeunes filles de son âge. Cyril tourne en ridicule chacune de ses explications et exceptionnellement je n’interviens pas pour la défendre. Elle s’énerve. Plutôt susceptible comme fille. Agressive.
Stéphanie calme le jeu en faisant l’innocente :
_ Mais en fait les auras on peut s’en servir pour faire de la magie, non ?
Je sens le regard de faucon de Cécile braqué sur moi quand je réponds :
_ Non, ce n’est pas pareil.
_ Mais il faut de l’énergie pour faire de la magie.
_ Oui, bien sûr. Mais si tu utilise ton aura, tu t’épuise pour pas grand-chose. C’est bien plus efficace de prendre l’énergie là où elle se trouve.
_ Quoi, s’exclame Stéphanie en écarquillant de grands yeux effrayés, dans les auras des autres gens ?
_ Mais c’est des conneries, se moque Cyril, tu vois bien qu’il se fout de ta gueule.
Sans lui prêter attention je continue :
_ Non, il n’y a que les méchantes sorcières qui font ça. Les sorcières trichent toujours. C’est à ça qu’on les reconnait.
Je sens un frémissement de colère agiter l’atmosphère autour de moi. Tout le monde est énervé et commence à se disputer, même, ô surprise, Cécile qui me lance :
_ Tu ne devrais pas parler de ce que tu ne connais pas. C’est débile.
_ Ben quoi ? lui dis-je malicieusement. S’il y a quelqu’un qui n’est pas d’accord, qu’il me change en crapaud !
_ Ne te moque pas de la magie ! Si tu savais…
_ Si je savais quoi ? Ce qui est arrivé à Stéphanie le soir où elle a été assez idiote pour invoquer les fantômes sans un bon médium pour la protéger ?
Du coin de l’œil je vois que Stéphanie est choquée. Aucune importance. C’est avec Cécile que je croise le fer pour l’instant.
_ Parce que toi, dis-je d’un ton suave, peut-être bien que tu le sais, non ? Peut-être bien que tu es une petite sorcière ?
_ Hein ? Que… non ! Non, pas du tout, non ! »
Les autres rient et à leur tour la traite de sorcière. Pas méchamment. Ce n’est qu’une blague. Sauf que nous sommes deux sorcières ici à savoir que ce n’est pas du tout une blague et la tension qui nous entoure rend les mots plus puissants et plus cruels qu’à l’ordinaire. Cécile devient bientôt toute rouge et s’en va en prenant à peine le temps de lancer un « Je me casse, vous êtes vraiment trop cons ! » pour sauver les apparences. Elle part la tête haute mais sa voix s’est brisée sur le dernier mot. Devinant qu’elle est au bord des larmes, Stéphanie lui court après pour s’excuser, sans recevoir un seul regard. Mina nous quitte peu après. Cyril et moi restons seuls. J’engage la discussion sur un concert qu’il projette d’aller voir et il ne fait aucune allusion à l’incident qui vient d’avoir lieu. C’était bien mon but. Je dois réfléchir et analyser tout ce que j’ai vu et pas vu, et je préfère qu’il ne pollue pas ma perception des faits en y ajoutant la sienne. Plus tard, si je n’arrive à rien, je lui demanderai ce qu’il en pense.
Le lendemain matin, à quatre heures du matin pour être exact, je me réveille parcouru d’un horrible fourmillement électrique sur tout le corps. Ma première pensée : « Elle a attaqué. ». Ma respiration est sifflante, mes perceptions sont plus aigües que d’habitude. Un prisme est passé sur mon être et décale les différents éléments de mes pensées. Qu’est-ce qu’elle cherche à faire, me rendre confus pour ensuite passer à l’attaque proprement dite ?
J’ai déjà passé des journées entières dans cet état de distorsion, tout simplement parce que ça m’amusait. Certes, je n’avais pas des sensations corporelles aussi désagréables, mais ça ressemblait. Je cherchais à comprendre ce que ressentent les gens qui prennent du LSD. Je crois bien avoir échoué mais l’expérience était très intéressante, jusqu’à ce que mes parents commencent à paniquer. Bref. Le retour à la normal devrait être un jeu d’enfant pour moi.
Je me concentre, me recentre, me rassemble, me redéfini. Voooilà. Pas plus compliqué que ça.
Plutôt content de moi-même, je me recouche. Je ne cherche pas d’où vient le sort. Je ne me protège pas des autres qui pourraient arriver. Cette attitude insouciante est une grosse claque méprisante lancée à la face de ma rivale. 4 à 0, sorciérette de pacotille, retourne donc astiquer ton balai et ton chaudron. Viens te battre en face à face, viens me défier, viens me libérer de mon propre entêtement et laisse-moi le plaisir de t’affronter parce que tu m’y auras contraint… Quand je te vaincrais j’aurai l’innocence de celui qui n’a fait que se défendre.
Les sorcières trichent toujours, j’espère qu’au moins tu as appris par cœur cette leçon.
Les sorcières trichent toujours, mais ça ne veut pas dire qu’elles n’ont aucun scrupule, aucune morale, aucune… dignité. Là, là, ma sorcière ennemie m’a beaucoup déçue.
Le matin, après avoir reçu son sortilège de confusion, j’ai bien dormi et je me suis levé comme tous les jours. J’ai attrapé de quoi déjeuner et je me suis planté devant la télé, officiellement pour regarder les petites images, officieusement pour regarder l’oranger qui pousse dans un pot juste à coté de l’engin : les plantes me distraient, elles au moins sont vivantes. Au bout de quelques secondes, j’ai réalisé que toutes les scènes de l’émission étaient brouillées. Que l’oranger se recroquevillait d’horreur. Et que mes parents n’étaient toujours pas descendus déjeuner. Un doute atroce m’a saisi. Cette salope n’aurait tout de même pas osé lancer un charme à la maison entière ?
J’ai couru jusqu’à leur chambre plus vite que je n’ai jamais couru de ma vie et je suis resté figé sur le pas de la porte. Ils étaient là, bien vivants, en pleine forme, mais complètement shootés. J’ai poussé un soupir de soulagement et je les ai laissé tenter de retrouver la sortie du placard en pouffant de rire comme des gosses. Je suis sorti de la maison pour repérer d’où partait le sortilège. Je n’ai pas eu à chercher bien loin. C’était là, sous ma main, quand j’ai saisi la porte d’entrée pour la refermer derrière moi. C’était poilu. Poisseux. Refusant de croire à l’horreur sur laquelle j’avais posé les doigts, j’ai retiré ma main et me suis retourné lentement.
Elle a cloué un chat noir sur ma porte.
Les symboles sont tracés dans son sang. Le sortilège tire sa force de l’âme prisonnière de l’animal. Pauvre bête. Je ne suis pas un fanatique des chats, comme toutes les créatures qui ont de la personnalité je les juge au cas par cas, mais il n’avait rien à voir dans notre guéguerre. Disons que si ça avait été un crapaud, ça m’aurait moins touché. Ou même une chouette. Je n’aime pas beaucoup l’état d’esprit des chouettes, trop sauvages, trop rapaces. Alors que cette petite boule de poils fracassée par l’orgueil humain… C’est triste.
Bon, je ne vais quand même pas pleurer toutes les larmes de mon corps sur la mort d’un chat, même noir. J’ai déjà vu pas mal de trucs moches dans ma vie et cet animal n’entre même pas dans mon top dix. Je vais chercher un sac poubelle, un marteau fendu pour enlever les clous, une brosse et de l’eau savonneuse. Toucher le chat mort à mains nues ne me répugne pas, au contraire : en ne me fiant qu’à mes yeux j’aurai la conviction qu’il souffre encore, tandis que mes mains et mon sixième sens savent que ce corps n’est plus qu’un amas de cellules qui vont bientôt faire la joie des asticots. Car je ne le jetterai pas à la poubelle. Je peine pour arracher les clous. Dire que ce n’est qu’une faible jeune fille qui les a plantés… elle devait être dans une sacrée rogne. Folle de rage. L’orgueil est le point faible de toutes les sorcières, moi y compris.
Une fois les clous arrachés et le chat dans le sac, j’efface les symboles. Je frotte jusqu’à ce que mon bras crie grâce, après quoi je continue, un mouvement lent et répétitif durant lequel ma tête se vide. Je m’absorbe dans ma tâche. C’est important. Le plastique me sert à transporter la dépouille jusqu’au jardin où je creuse à la main, sous un arbre, une petite tombe improvisée. Je libère le chat du sac et je le laisse directement dans la terre, histoire qu’il trouve vite sa nouvelle place dans le grand cycle de la vie. Après quoi, je montre le chemin. Son âme n’étant plus rattachée à ma maison par les symboles, elle restait à mes cotés : je lui indique la sortie avec toute la délicatesse que nécessite ce genre de transaction. De son vivant c’était sans doute un chat sympathique aimant se fourrer dans les jambes des gens pour avoir des caresses. A présent qu’il est parti, je retourne chez moi. Le sortilège est complètement dissipé.
Je reste néanmoins déçu de cette attaque minable. C’est avec ce genre d’état d’esprit que les sorcières se font détester depuis des siècles : ne pas aimer perdre c’est une chose, être prêt à s’en prendre à des innocents (même sans le chat, le sortilège touchait aussi mes parents) c’en est une autre bien différentes et nettement plus détestable.
Je gagne toujours mais tout le plaisir que j’avais à cette idée s’évanouit. Je note dans un coin de ma tête de ne jamais tomber aussi bas, tout en sachant très bien que si un jour je dois affronter un adversaire coriace, je pourrais très bien agir comme mon ennemie. On ne peut pas dire que cette idée m’enchante.
Le temps s’écoule à nouveau. J’étale mon énergie et ma bonne santé avec arrogance, surtout dans ma classe. Je rends sciemment l’autre sorcière furieuse. Elle a failli me mettre en colère, me faire franchir la limite. Elle n’a obtenu que mon mépris. Et je m’arrange pour qu’elle le sente bien. Je frime, je souris, intérieurement j’enrage, mais je mets autant de soin à le cacher qu’elle met de soin à fabriquer ses sortilèges. Sauf que moi ça marche.
Je raconte toute l’histoire à Matt, très fier de moi. En retour je n’obtiens que du silence. Puis :
« Et ça va s’arrêter où, tout ça ?
_ Je peux tenir longtemps !
_ Mais les autres ? Tu disais que tu ne voulais pas d’un combat de sorcières à cause des victimes innocentes. Mais c’est trop tard, tu y es en plein, dans le combat de sorcières, même si toi tu ne ripostes pas. Des innocents ont été touchés.
_ Ça va, il y a pas eu de mort… heu, pas de mort d’humain, quoi.
_ Au moins, si tu fouillais dans sa tête, tu saurais jusqu’où elle risque d’aller, si elle est dangereuse ou pas. Elle a déjà failli tuer Stéphanie. On ne sait pas sur qui elle s’entraîne quand elle ne s’en prend pas à toi.
_ Hé ho je m’appelle pas Superman moi, si les gens ont des problèmes de sorcière qu’ils sortent les torches et les fagots tous seuls comme des grands, c’est pas mon problème.
_ Marrant ça, j’aurais plutôt cru que tu sauterais sur l’occasion de sauver la veuve et l’orphelin des attaques de l’ignoble sorcière.
_ …
_ En fait, c’est la première fois que tu rencontre une méchante sorcière, non ? Tu t’es battu contre des tas de… gens, et de presque gens, mais jamais…
_ Peut-être qu’elle n’est pas méchante. Juste… hargneuse et mal lunée.
_ Tu devrais vérifier. C’est important.
_ Je ne sais même pas qui c’est.
_ Tu n’aurais aucun mal à le savoir.
C’est vrai, ça, pourquoi j’hésite ? Pour me donner bonne conscience ? Ou parce que je ne supporte pas l’idée qu’une sorcière soit vraiment une… beurk. Eh non, je ne supporte pas ça. Une autre sorcière, c’est automatiquement une rivale, notre petit combat est tout naturel. Mais si elle est vraiment, vraiment mauvaise… alors ce serait à moi de la tuer. Parce qu’une méchante sorcière c’est pire qu’un méchant inquisiteur, qu’un méchant initié, qu’un méchant vampire, qu’un méchant troll. Avec eux au moins on sait à quoi s’en tenir. Il y a des moyens de les arrêter. Tandis qu’avec une sorcière, tous les moyens que je pourrais utiliser sont ses moyens à elle et tôt ou tard elle trouvera comment s’en sortir et me faire la peau. Il faudrait que je la tue tout de suite, pour sauver les autres.
Donc non, je me répète inlassablement qu’elle ne peut pas être une mauvaise sorcière, malgré la nature plutôt abominable des sortilèges qu’elle a tenté de m’envoyer dans les dents, elle est jeune et inexpérimentée, elle est tentée par l’ombre mais n’est pas encore tombé dedans, elle ne réalise pas ce qu’elle fait.
J’explique de mieux tout ça à Matt, qui persiste à penser que jouer les autruches ne changera rien au problème. Il m’énerve vraiment quand il est aussi logique.
Je dors, je rêve et je sais que je rêve. Il est très important que je ne me réveille pas. Mon rêve est plutôt étrange, je suis dans une série télé, une histoire de sorcière. Comment j’ai réussi à me retrouver là alors que je n’ai jamais vu cette série ? Ma seule certitude, c’est qu’il ne faut pas que je me réveille.
Hé hé hé stop là il y a un truc qui ne va pas. Une certitude ? Dans un rêve ?
Ça peut arriver, bien sûr, les rêves sont même pleins de ces saloperies de certitudes qui sortent de nulle part, mais pour moi une certitude c’est la marque d’une manipulation mentale. D’un tour de sorcière.
Je perds encore quelques précieuses minutes à chercher comment me réveiller sans me réveiller, avant de me décider à prendre le problème à bras le corps, à bousiller cette certitude qui m’handicape et à me réveiller.
Je suis debout, devant mon bureau. Les mains rassemblant mes papiers personnels. Les tiroirs et la penderie béants montrent qu’on les a déjà fouillés.
Cette salope s’est servie de mon propre corps pour m’espionner.
Je ne sens plus aucune présence en moi, elle s’est tirée dès qu’elle senti que je me réveillais, me combattre lui aura au moins appris la prudence. Elle ne peut donc pas sentir ma rage.
Elle voulait me défier ? Me mettre en colère ? M’obliger à mettre toutes mes forces dans la bataille ? J’espère qu’elle le voulait. Parce que ça sera sa dernière satisfaction en ce bas monde. Je vais l’exploser.
Comprenez-moi, aussi. Je m’en fiche qu’elle ait fouillé dans mes affaires. Mais dans ma tête ! C’est pourtant pas compliqué, c’est une règle de pudeur si élémentaire qu’on n’a même pas besoin de la développer : ON NE RENTRE PAS DANS LA TETE DES AUTRES.
Oui, moi je le fais. Et je déteste d’autant plus qu’on me le fasse. Et aucun de mes cobayes ne s’est jamais rendu compte de rien, sauf ceux à qui je faisais mal, mais c’était de la légitime défense. Même les vampires ne mettent pas leur sale nez fouinard dans ma tête. C’était vraiment, mais vraiment, vraiment pas une bonne idée qu’elle a eu là, la frangine.
Le miroir me renvoi le sourire le plus cruel que je lui ai jamais adressé. Mate donc ça et tremble en attendant que je t’attrape, sorcière de pacotille. Et non, elle ne voit rien du tout, elle s’est définitivement cassé. A mon tour de me mettre en chasse. Moi je ne la raterai pas.
Pour la retrouver et savoir comment l’affronter, je fais une divination. Je connais plein de moyens de faire une divination, dont certains sont très spectaculaires, mais celui qui est le plus efficace entre mes mains, celui avec lequel je me sens le plus à l’aise, ce sont les feuilles de thé. Je n’ai jamais vraiment compris pourquoi. L’image d’une petite vieille s’impose invariablement à mon esprit quand je fais ça. Mais l’essentiel, c’est que ça marche.
Mes herbes sont cachés là où ma rivale ne risquait pas de les trouver : dans les placards de la cuisine, boîtes inutilisées entre les boîtes inutilisées, l’air aussi peu magiques que moi. D’ailleurs mes herbes n’ont rien de magiques, ce ne sont que des plantes séchées que j’ai achetées pour m’entraîner à faire des potions. On a déménagé avant que je les utilise – dommage, j’avais plein de cobayes sur qui les tester. Et là, au fond, la seule boîte déjà ouverte : le thé. Un truc tout simple. Je prends une pincée de feuilles sèches et effritées, je la pose dans une tasse, je fais bouillir de l’eau, je verse, j’attends. Pas besoin d’outils particuliers. Pas de cérémonial. Juste éviter, pendant qu’on boit, de penser à la question qu’on cherche à élucider. L’idéal est même de discuter de tout et de rien. Bizarre, je sais, mais c’est comme ça.
Je pense, je pense… je pense à Evelynne et Nadia. En plus d’avoir toutes les deux des noms datant de Mathusalem, elles se ressemblent beaucoup, à première vue. Toutes les deux ont le visage si tartiné de fond de teint, rouge à lèvre et fard à tout ce qu’on veut qu’on ne peut apercevoir d’authentique qu’un petit bout d’œil, entre deux rangées de cils plombés de mascara. Par contre le reste de leur corps est plutôt mis en valeur, voir carrément étalé comme des produits sur un marché. Des poupées masquées. Mais elles sont si différentes derrière leurs masques. Evelynne est la pire langue de vipère que j’ai jamais rencontrée, son grand plaisir est de manipuler les gens en général et les mecs en particulier, et si elle était moins stupide elle serait sans doute dangereuse. Nadia, quand à elle, est une gamine effrayée qui cache sa figure par peur d’être rejetée – elle-même se trouve laide – et qui espère bien trouver l’Amour qui est censé la sauver et la protéger, sans oublier de lui apporter le bonheur.
Et ma sorcière rivale, sous quel masque se cache-t-elle ?
Oui, tout l’art délicat de ces divinations est là : garder le fil de ses pensées mais poser la question adéquate exactement au moment où la tasse est finie. Jouer avec son propre esprit est difficile mais efficace. Je n’ai plus qu’à regarder les lignes, les creux et les bosses de la masse verdâtre qui gît au fond de ma tasse. Même pas besoin d’interpréter : tout ce que je veux savoir est écrit en toutes lettres.
J’aime la mise en scène. C’est tout vêtu de noir, pour la première fois depuis que je suis ici, que je vais chez Stéphanie. Je ne sonne pas, j’entre directement dans son appartement, ma longue cape grise battant mes jambes – j’ai un vrai faible pour les capes. J’entre dans sa chambre. Je reste debout dans un angle de la pièce, veillant sur son sommeil comme un croque-mitaine amoureux. Puis je lance un long, un lugubre grincement, qui peu à peu la réveille.
Elle lève la tête, encore toute ensommeillée. Jette un coup d’œil à son réveil. Gémit. Et replonge la tête dans l’oreiller. Je dis alors, de ma voix la plus sinistre, rauque et menaçante :
_ Lève-toi, Stéphanie.
Elle sursaute et enfin regarde dans ma direction. J’apparais peu à peu, émergeant de l’obscurité comme un monstre sortant de sous le lit d’un enfant. Elle se pétrifie. Je continue :
_ On m’a beaucoup maudit, Stéphanie.
Elle remonte la couverture sur elle dans un geste dérisoire.
_ Maintenant j’en ai assez.
Elle claque des dents.
_ Je viens me venger, Stéphanie.
D’un bond je suis sur elle, tenant ses poignets trop fermement pour qu’elle parvienne à se défendre. Elle crie mais ne tente pas de se débattre. Je lui demande :
_ Pourquoi ? Pourquoi tout ça ?
_ Non… non, pitié, c’est pas moi, je te jure que c’est pas moi !
Je suis au-dessus d’elle, la maigre lumière et les ombres jouent sur mon visage de la manière la plus monstrueuse et effrayante que je sois capable d’obtenir. Elle a fermé les yeux, trop terrorisée pour regarder la mort en face. Je me penche à son oreille et murmure :
_ Je sais bien que ce n’est pas toi…
Elle rouvre les yeux, complètement stupéfaite. Je ricane un brin – juste ce qu’il faut pour ne pas perdre ma stature menaçante – et lui dit :
_ Tu vas dire à ta maîtresse que si elle veut se battre, on va se battre. Un duel. Pas un simple défi. Un combat à mort. A la demi-lune. Au-dessus de la ville. Tu as compris ?
Voyant enfin un moyen de m’échapper, Stéphanie acquiesce. Par acquis de conscience je rajoute encore une petite dose de terreur en lui prenant la gorge et en reprenant ma voix bien rauque et bien flippante :
_ Tu vois ce qui arrive quand on se mêle des affaires des sorciers. Arrête ça. Oublie notre existence. Je ne serais pas toujours là pour te sauver. »
Après quoi je l’endors, ou plutôt je la fait tomber dans un lourd sommeil sans rêves, aussi brutalement que si elle était assommée – mais sans la douleur, tout de même. Stéphanie est la servante de l’autre sorcière, sans doute à cause de la même fascination qui poussait mes initiés à mourir sur mon ordre. Elle allait même beaucoup moins loin qu’eux dans la dévotion. J’espère que mon intervention lui fera passer le goût de ces jeux dangereux.
Pour qu’elle soit sûre de n’avoir pas rêvé, je grave mon défi dans le plâtre du mur avec ses ciseaux. Le jour va bientôt se lever, je m’enfuis. Je reste chez moi toute la journée pour me préparer. La demi-lune, c’est ce soir.
Jeux de sorcières ***** (suite)
J’aime la demi-lune. Entre la lumière et les ténèbres. Là où tout peut se décider. Et puis bon, je n’avais pas envie que ça traîne, en lui donnant une journée pour se préparer je lui fais déjà un beau cadeau, alors s’il avait fallu attendre la pleine lune ou un truc comme ça…
Bien sûr, rien ne m’obligeait à fixer une date ayant un rapport quelconque avec la lune. Mais c’est la première fois que je lance un véritable défi de sorcière, je voulais faire les choses bien.
Je suis excité comme un gosse le matin de Noël.
Je n’ai pas donné d’heure. Je pourrais arriver quand la lune se pointe, mais je préfère avoir l’avantage et je suis là bien avant le coucher du soleil, fin prêt. L’endroit qu’on appelle ‘au-dessus de la ville’ est un grand pré où, en été, les jeunes font des barbecues plus ou moins arrosés, juché sur une colline qui est la pointe de relief à des kilomètres à la ronde. C’est vrai que d’ici, on domine le paysage, mais le nom est quand même assez ridicule. Dans un coin du pré, son occupant légitime, un vieux cheval prêt à faire le beau pour un carré de sucre, broute sans faire attention à moi. De nombreux charbons plus ou moins vieux, restes des barbecues, sont de véritables appels à tracer un pentacle sur l’une des trois grosses pierres émergeant de l’herbe. Quelques bouteilles de bière vides et des centaines d’éclats de verre brillent par endroit. A part ça, il n’y a absolument rien ici. On ne risque pas de faire trop de dégâts.
En théorie.
Je suis vêtu de noir et encapé à nouveau – l’image c’est très important, d’abord pour donner un préjugé à l’autre, ensuite et surtout pour être sûr de soi. Mais cette fois je suis pieds nus. Je suis bien plus rapide en contact avec la terre. Je ne m’en fais pas pour les bouts de verre qui traînent : si mes forces m’abandonnent au point que je n’arrive plus à protéger ma peau, je serais dans une situation assez merdique pour que quelques bobos aux pieds soient le cadet de mes soucis. Au final, je ne sais pas si elle me prendra au sérieux ou pas. J’ai envie de l’impressionner, tout en sachant bien que moins elle le sera, plus j’aurais l’avantage facilement.
Enfin le soleil se couche et peu à peu la lune monte dans le ciel. J’attends. Et ma rivale fait son entrée. Elle vole sur un balai – à mètre du sol et à une vitesse d’escargot, mais ça suffit à me rendre jaloux. Elle aussi était bien décidée à me forcer à la prendre au sérieux… en tous cas c’est ce que j’imagine en voyant sa tenue. Toute en noir, forcément, mais lestée de bijoux cabalistiques en argent trouvés dans des magasins gothiques. Chaussures blindées, poignets aussi – si elle a prit ça pour l’attirail classique d’une sorcière, elle a fait une erreur d’appréciation, ça ne se marie vraiment pas bien avec le chapeau pointu dont elle s’est fièrement coiffée. Son maquillage blanc et noir lui fait des yeux de panda. De panda psychopathe bien décidé à passer au régime anthropophage.
Je la salue :
« Bonsoir, Cécile.
J’ai la satisfaction de la voir sursauter. Me planquer parmi les ombres comme un ninja reste un de mes tours préféré. Elle se reprend assez vite et me répond froidement :
_ Matthieu. Alors, tu veux qu’on se batte en face à face ?
_ Si tu en es capable.
_ Aucun problème… voyons voir ce que tu penses de ça !
Elle passe directement à l’attaque. Tsss… amateuse. Beaucoup plus de style que de magie. Un grand geste de la main, doigts crochus tendus vers moi, et une longue formule magique débitée d’un ton cruel. La magie fait crépiter des flammes vertes entre ses doigts. Le temps qu’elle en vienne à bout, je fais une légère poussée dans le bon sens et son sort s’éparpille aux quatre vents sans provoquer le moindre dégât. Je ricane puis je m’avance et déclare tranquillement :
_ A mon tour.
Sera-t-elle assez stupide pour croire que dans un duel de sorcières, on lance nos sort chacun son tour ? Elle croise les bras et me toise avec mépris. Apparemment, oui, elle y croit. Bon point pour moi.
D’un grand geste théâtral je retrousse mes manches. J’agite les mains, je marmonne des trucs. Histoire de faire diversion. Pendant que je me glisse dans son esprit.
Ou plutôt que je tente. Je me prends une bonne claque et ça ne fait pas du bien. Je l’ai sous-estimée : la magie elle l’a, et à dose puissante, c’est la technique qui lui pose problème.
_ A moi ! s’exclame-t-elle.
J’ai l’impression qu’on joue aux cartes. A toi, à moi, mon magicien lance un sort de telle puissance, le mien lance un contre-sort, points de vie, points de destin. Un joli petit cadre imaginaire. Bon, j’ai participé à cette mascarade, j’ai été honorable. Maintenant il est temps de tricher.
D’un mouvement je disparais. Le mouvement n’est d’ailleurs pas vraiment utile mais ça perturbe assez mon ennemie pour qu’elle ne se rende pas compte que je n’ai pas du tout disparu, je n’ai fait que passer à l’arrière-plan, ombre parmi les ombres, qu’elle cherche en vain. Elle crie, frustrée :
_ Montres-toi !
Rêve, fillette ! Avec le sortilège paralysant que tu es en train de me concocter je n’ai pas la moindre intention de redevenir perceptible. Plus elle s’énerve, plus elle oublie les formules compliquées et les signes magiques bizarroïdes. Quand elle laissera vraiment la colère guider sa magie, inutile d’espérer détourner ses sorts. De toute façon on n’en arrivera pas là. Je la coincerai avant.
J’entre dans l’esprit du cheval qui dormait paisiblement. Désolé, vieux père, je te réveille mais c’est un cas d’urgence. Je lui demande gentiment d’avancer. Plus les animaux sont stupides, plus ils sont durs à manipuler car ils ont moins de points d’appuis. Celui-ci n’est pas l’élément le plus brillant de la gent équestre, mais il fait bien l’affaire à partir du moment où je lui enfonce dans le crâne la certitude qu’il sera largement récompensé en sucre. Et même une carotte si ça lui chante. Allez, avance.
Je le fais passer au galop sous le nez de Cécile qui le regarde, médusée. Même pas besoin de le grimer, la lune transforme ce vieux bourrin blanchâtre en étalon argenté et avec l’allure que je lui fais adopter, il a la classe. Ma rivale marche à fond :
_ Matthieu ? C’est toi ?
Elle hésite. J’envois le cheval la narguer encore un coup avant de filer plus loin. Elle lui court après en tempêtant :
_ Hey, c’est de la triche ! On n’a jamais dit qu’on pouvait faire de métamorphose animale !
Tu parles ! Elle est jalouse parce qu’elle est incapable d’y arriver, oui ! Enfin j’espère. Si elle y arrive, c’est moi qui serais jaloux. La transformation, je n’y suis jamais arrivé. Ses protestations me font bien rire. Dans un duel de sorcière, il n’y a pas de règles, pas d’interdis, alors on ne va se fatiguer à signaler ce qui est permis. Et nous sommes sensés nous livrer un combat à mort. On ne pleurniche pas, dans un combat à mort.
Je la suis et elle suit le cheval, jusqu’à arriver au-dessus du piège que j’ai dissimulé au milieu des charbons. La vieille carne retrouve sous mon influence l’énergie de ses quatre ans et saute élégamment par-dessus. Cécile la suit. Sauf qu’au lieu de tomber dans le piège elle s’arrête net et s’exclame :
_ Tu me prends vraiment pour une débile ? Tu crois que je ne vais pas regarder où je mets les pieds ?
Elle sort de sa poche une gourde et continue :
_ Rends-toi, Matthieu, sinon je vais lancer le sort d’Amench’ Rez ! Je te jure que je vais le faire !
Le sort de quoi ? Ça confirme ce que je pensais : elle a appris la magie dans un bouquin et se fit plus à lui qu’à ses propres pouvoirs. Si ça l’amuse. Mais il y a tout de même une chance pour qu’elle y arrive, et à l’entendre c’est un sort redoutable… Méfiance.
Du sable rouge coule de sa gourde. Elle trace avec des signes sur l’herbe. Elle est à moins d’un mètre de mon piège et surveille toujours le cheval, elle le foudroie même du regard sans daigner fixer le dessin qu’elle commence à tracer. Je n’aurais sans doute plus de conditions aussi idéales. Je me jette sur elle. Plus de petits tours ni de grands, juste une bonne poussée, elle n’est pas prête à se défendre et ne peut pas s’empêcher de faire deux pas en avant pour ne pas tomber. Je la tiens.
Elle met le pied sur mon piège et s’effondre. Le sable rouge s’éparpille à ses pieds. Lorsque je foule le dessin inachevé je sens un début de pouvoir. J’ai eu chaud. Je m’avance jusqu’à elle. Elle est tombée sur le dos, les bras en croix, emberlificotée par les centaines de fils que j’ai tendus, mêlés d’élastiques, de ressorts et de lignes de force. Plus elle se débat, plus les fils se resserrent. J’ai mélangé les matériaux basiques et la magie et je dois avouer que pour ce qui est d’avoir un maximum d’effet à partir d’un minimum d’énergie, je ne suis pas mécontent de moi.
Son chapeau est tombé. Je m’avance avec précaution en esquivant quelques minces fils encore tendus parmi les herbes et je m’accroupi près de sa tête, le précieux couvre-chef entre les doigts : autant dire que je viens de récupérer la couronne du vaincu. Sauf que rien n’est terminé. Elle est à ma merci, une gamine de mon âge qui est capable de plus que le commun des mortelles, une habile petite sorcière à qui le pouvoir a tourné la tête. Comment est-ce que je pourrais la tuer ? Elle n’a même pas basculé. Elle a tenté de lancer des sorts horribles, parce qu’elle en avait le pouvoir – c’est comme ça qu’on apprend les responsabilités, quand l’horreur qui résulte de nos actes grave dans notre tête des images indélébiles. Il y a les héros qui ne cèdent jamais à la tentation. Et les méchantes sorcières qui aiment le mal qu’elles ont causé. Et puis il y a nous, elle et moi, pauvres petits magiciens attirés par le pouvoir et écrasés par les conséquences. Elle a emprunté ce chemin plus tard que moi mais c’est le même chemin, j’en suis sûr. Je ne la tuerai pas. Nous sommes dans la même galère.
Nous sommes malgré tout ennemis.
Sans crier gare je la gifle, juste assez pour la surprendre et entrer dans son esprit. Je ne crois pas qu’elle l’ait piégé mais je n’en suis sûr que quand j’ai trouvé le point qui m’intéresse. Ma magie est une magie de levier : on trouve le point de bascule, on appuie, et avec peu de force on obtient de grands effets. Dans l’esprit, c’est vraiment ce qu’il y a de plus facile. Pas besoin d’inventer des histoires : les gens les fabriquent eux-mêmes pour tenter d’être cohérent avec la poussée qu’on vient de leur donner. Pas besoin de chercher bien loin le point de bascule où elle m’obéirait. Elle croit à la magie des objets, la magie des formules. Ce n’est pas celle que je pratique, mais puisque ça marcherai, ça me va très bien. Je ne peux pas lier à moi, elle est trop fière de sa liberté pour ça, mais je peux la lier à un objet si elle croit en son pouvoir, et cet objet aura le pouvoir de la retenir prisonnière uniquement grâce à sa propre croyance. J’adore vaincre les gens avec leurs propres pensées.
De retour en moi-même je sors de ma poche un collier de cuivre tressé. Je ne savais pas que j’en aurai l’usage, mais je l’espérais. Dans l’autre poche, j’ai un couteau. Je préfère le collier. Le collier de ma propre servitude. Quand Yamba m’a vaincu, elle m’a fait prisonnier, de la même manière que je fais aujourd’hui de Cécile ma prisonnière. J’ai beaucoup appris à son service. Il m’a fallu trois mois pour m’échapper. Voyons voir combien de temps met la petite sorcière à la manque. Je le lui attache autour du cou tandis qu’elle tente de me mordre. Ensuite, très sûr de moi, je la détache du piège. Il est essentiel que je sois sûr de moi. Je ne dois pas douter de mes propres pouvoirs, surtout lorsque je sais qu’ils ne sont qu’illusions. C’est comme pour courir sur l’eau : pour ne pas couler il faut être rapide, pour être rapide il faut ne pas couler, et pour ne pas laisser vaincre par le paradoxe il ne faut surtout pas y réfléchir. J’aime bien courir sur l’eau, c’est froid mais confortable.
Cécile se dégage des restes de mon piège à grands gestes furieux et porte la main à son cou. J’ordonne :
_ N’y touche pas. Tu ne peux pas le défaire. Dorénavant, tu es ma prisonnière.
Elle arrête son geste. Elle voudrait refuser de me croire mais le doute est en elle, le doute que j’ai placé, et j’ai suffisamment mis la dose pour qu’elle accepte tout ce que je vais lui affirmer à propos du collier, sans se poser de questions. Normalement. Elle me foudroie d’un regard de haine pure mais reste digne. Pas de hurlement de rage ni de supplication. J’en suis content, surtout pour les supplications, ce n’est pas dans nos façons de faire et j’aurai détesté voir une sorcière s’abaisser à ça. Au lieu de quoi elle me demande d’une voix sourde :
_ Alors ? Qu’est-ce que tu comptes me faire ?
_ Laisse-moi réfléchir… disons, rien.
_ Quoi ? Tu as dis que c’était un combat à mort !
_ Faut pas se fier à ce que je dis. Il n’y a qu’une seule règle que tu dois retenir, Cécile : les sorcières trichent toujours.
_ Mais toi tu n’es pas une sorcière, tu es un mec !
_ J’utilise la magie des sorcières, c’est pareil.
_ Et c’est tout ? Après tout ce que je t’ai fait, tu laisse tomber ? Tu ne m’auras pas la prochaine fois !
_ Mais il n’y aura pas de prochaine fois, ma grande. Tu ne peux pas enlever ce collier et tant que tu le porteras tu es forcée de m’obéir. Je peux savoir exactement ce que tu fais et si ça ne me plait pas, je te l’interdis.
Elle accuse le coup, en tentant de ne rien laisser paraitre, mais je sens bien que ça lui fait un choc. Histoire d’asseoir une bonne fois pour toute mon autorité, je lui lance :
_ Assis !
Elle m’obéit immédiatement. Aucun doute : le coup du collier, elle y croit à fond. J’ai bel et bien une prisonnière. Bon, maintenant reste une question délicate qui a son importance : qu’est-ce que je vais en faire ?
Je m’assois tranquillement devant Cécile qui tente de se lever de toutes ses forces, parfaitement en vain puisque c’est elle-même qui se force à rester à terre. Elle ne peut pas gagner lorsqu’elle sa propre adversaire.
_ Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? me demande-t-elle au bout d’une longue minute de silence.
Ce n’est pas la demande soumise d’une servante ou l’aide gentiment proposée par une amie. Elle crache sa phrase qui ne lui servira qu’à savoir de quoi se méfier. Elle cherche déjà comment se sortir de ce mauvais pas, j’en suis certain – il ne me reste plus qu’à espérer qu’elle cherche dans la mauvaise direction. Je lui réponds :
_ Fais-toi discrète. Les séances de spiritisme devant tous les ados du coin, c’est pas une bonne idée. C’est comme ça qu’on se fait repérer. Et clouer des chats sur les portes, c’est du grand n’importe quoi ! Soit tu te fais connaître comme sorcière et tu tiens ton rang – mais ça, tu apprendras, tu es encore loin d’en être capable – soit tu te fais oublier. Il y a des choses qu’il vaut mieux éviter, tu sais. On croit explorer des territoires vierges, se balader dans le monde des ombres où personne n’a mis les pieds avant nous, mais c’est faux. Il y rôde des créatures pour lesquelles nous ne sommes que de délicieuses friandises. Il y a des forces colossales qui peuvent nous broyer sans même se rendre compte de notre minuscule existence. Il y a des demi-humains jaloux de notre sang chaud qui veulent nous réduire en esclavage, il y a des humains jaloux de nos pouvoirs qui veulent nous brûler vifs, il y a des fanatiques jaloux des gens normaux qui veulent nous utiliser pour tous les détruire. C’est pas facile de louvoyer entre tout ça. Donc le mieux, c’est de ne rien faire.
Silence buté en face. Plutôt que d’écouter mes sages conseils, fruit d’une longue expérience et d’une sacré série de coups de chance qui m’ont permis d’être encore vivant et humain là devant elle, elle préfère tenter d’entrer dans ma tête. Sauf que je suis sur mes gardes et qu’elle a le collier ‘magique’. J’ordonne donc :
_ Arrête de vouloir lire mes pensées. Je t’interdis d’entrer dans ma tête.
Quoique… au moins mes souvenirs devraient m’aider à mettre un peu de plomb dans cette cervelle de mule. Tout comme Yamba m’avait expliqué certaines choses. Au nom de notre survie à tous, les sorcières. Jamais elle n’avait manifesté la moindre affection à mon égard, elle prenait même un malin plaisir à m’épuiser et m’humilier. Elle m’a simplement permis de rester en vie et pas trop cinglé, ce que je n’ai réalisé que bien plus tard et qui lui vaut ma reconnaissance éternelle.
_ Ecoute-moi, Cécile. Je pourrais t’ordonner de ne pas te faire remarquer, ou même de ne jamais te servir de tes pouvoirs. Sauf que tu es une fille intelligente et que tu finirais par trouver la faille, forcément. Il y a un moyen d’enlever le collier de cuivre. En fait, il y en a trois. Soit tu es bien sage et bien gentille et je te l’enlèverai.
Elle ricane. Elle a tout à fait raison. Je continue comme si de rien n’était.
_ Soit tu meurs. Soit tu trouve un moyen par toi-même. Il y a peu de chance que tu y arrives mais si c’est le cas, ça sera reparti et encore plus fort : tu seras furieuse contre moi et ton pouvoir va sacrément flamber, ce qui va rameuter toutes les bestioles les plus épouvantables à des milliers de kilomètres à la ronde. Je préfèrerai que tu comprennes par toi-même pourquoi il faut faire attention. Je ne vais pas te faire tester en vrai ce qui peut t’arriver, je viens d’arriver dans cette ville et même si elle est moche je n’ai pas envie de re-déménager tout de suite. Je vais juste te montrer quelques souvenirs à moi. Maintenant tiens-toi tranquille et laisse-toi faire.
Elle écarquille les yeux avec horreur, mais mon ordre lui interdit même de crier ou de me cracher dessus – je sens qu’elle en meurt d’envie. Je pourrais faire d’elle tout ce que je veux. Mais je n’ai pas l’intention d’abuser de la situation. Pour le moment, elle me déteste, mais un jour… elle sera sûrement contente de ce que je lui apprends. Enfin j’espère. Sinon elle me tuera et basculera définitivement du mauvais coté. C’est un risque à prendre. Ça faisait trop longtemps que j’étais peinard, ce genre de risque me manquait.
Elle voit. J’ai fait un tri minutieux pour qu’elle ne pénètre pas dans mon intimité, mes pensées, mes réactions : elle ne connait que les faits, et les faits sont terrifiants. Je veux que cette terreur se grave dans son esprit et ne la quitte plus. Qu’elle sache ce qu’elle risque et qu’elle ne le risque que lorsqu’elle sera capable d’y faire face. Qu’elle apprenne comment se défendre – comment moi je me suis défendu et quels autres points faibles j’aurai pu utiliser. Qu’elle sache.
Lorsque c’est fini, j’attends qu’elle reprenne son calme et je lui dis :
_ Maintenant, tu sais.
_ Mais tu sors d’où, putain ?
_ Mayeur. On ira un de ces jours. Il y a des tas de choses que je veux te montrer.
_ Quoi ? J’irai nulle part !
_ Si. Tu n’as pas le choix.
Elle lève une main hésitante et caresse son collier. Une simple torsade de cuivre. Il n’a rien de magique. Sauf que je l’ai porté, et que Yamba l’a sans doute porté avant moi, et sa maîtresse avant elle… jusqu’à où peut-il bien remonter, ce truc du collier ? Un simple bout de métal peut-il retenir la mémoire des sorcières ? Oui et non.
Cécile a l’air désespérée. Sa voix n’est plus que l’ombre d’elle-même quand elle me demande dans un souffle :
_ Qu’est-ce que tu vas me faire faire ?
Je me demande un peu ce qu’elle veut dire – quelle idée a bien pu lui traverser la tête pour qu’elle soit aussi abattue brusquement ? – lorsque je réalise où elle veut en venir. Je la rassure sans pour autant perdre mon statut tyrannique, du moins j’essaye :
_ Je ne vais pas t’utiliser. A quoi veux-tu que ça me serve, une demi-sorcière dans ton genre ? Je vais juste t’empêcher de faire des bêtises. Je t’interdis de te faire remarquer. Je t’interdis d’utiliser la magie pour faire le mal. Oh, et jamais de magie sur tes propres parents, aussi, ça c’est un interdit absolu. Et pour le reste, on verra. Mais je ne vais pas te demander… enfin tu ne m’intéresses pas, quoi. Pas du tout. Aller, rentre chez toi.
Elle se relève et repart à pas lents. Je tiens toujours son chapeau. Je le lui rendrais quand elle aura pris du galon. Et elle ne devrait pas tarder. La preuve, elle se retourne brusquement et me lance avec colère :
_ J’enlèverai ce foutu collier ! Et tu vas voir ce que je vais te faire !
_ C’est ça, dis-je en ricanant. Si tu t’appliques bien, tu vas arriver à me filer la grippe ! »
Elle fait demi-tour et s’enfuit à toutes jambes, laissant derrière elle une piste d’herbes séchées et mortes, marques de sa fureur. Au moins elle est motivée. Si j’arrive à la convaincre de rester sorcière – pas une héroïne ni une méchante sorcière, juste rester à la lisière, comme moi – elle devrait faire une bonne recrue. Peut-être qu’à deux, la magie serait moins lourde à supporter. Peut-être qu’on arrivera à se serrer les coudes pour résister à son appel de sirène. Peut-être qu’on arrivera à faire face à nos propres pouvoirs.
Peut-être.
dimanche 17 février 2008
Le Chasseur ****
Le Chasseur
Face à face, le Chasseur et sa cliente s’observent et s’évaluent. La cliente est une très belle femme d’une quarantaine d’année, dont les vêtements et les bijoux suffiraient à acheter un appartement. Le Chasseur est un très jeune homme au physique marqué par toute une vie de combats et au sourire dément, dont l’équipement suffirait à mettre à feu et à sang une petite ville. Chacun ressemble exactement à ce à quoi l’autre s’attendait – et ils n’en sont que davantage sur leurs gardes tous les deux.
« Si j’ai bien compris, reprend lentement le Chasseur, vous me payez pour vous débarrasser d’une créature qui est déjà attrapée et qui appartient à votre mari ?
_ Oui.
_ Pourquoi ? Vu la manière dont il la traite, il va bientôt la tuer de toutes façons.
_ Ce qui m’est parfaitement égal. Je ne supporte plus la manière dont il s’est entiché de ce monstre. Il ne me parle plus, il me regarde à peine, tout ce qui l’intéresse c’est de courir la voir. Je ne veux plus d’elle chez nous et je veux qu’il souffre un maximum.
_ Torture ?
_ Ne le touchez pas, monsieur le Chasseur, mais faites mourir la bête sous ses yeux.
_ Expliquez-moi au moins quelle créature c’est, ça m’aidera.
_ Vous aurez besoin de ça. » dit la femme en lui tendant une lourde boîte noire.
A l’intérieur se trouvent deux luxueux rasoirs en argent. Le Chasseur hoche la tête. Pour un professionnel – si on peut parler de professionnels pour les fous obsédés par l’impossible comme le sont les chasseurs de monstres – il est inutile d’en dire plus.
Deux jours après cette discussion, le Chasseur est sur place. Ce n’est pas difficile d’entrer dans la luxueuse demeure du milliardaire lorsqu’on dispose de tous les codes. Le mari de sa cliente est connu dans leur milieu très fermé pour être un collectionneur acharné disposant de moyens presque illimités, ce qui lui permet d’accomplir beaucoup sans avoir à se salir les mains. La plupart des initiés n’ont que du mépris pour ce genre de personne, ceux qui ne se confrontent au peuple de la Nuit qu’à travers les barreaux d’une cage. Mais la plupart des initiés vivent dans une misère noire et beaucoup acceptent de travailler pour cet homme. Le Chasseur lui-même a déjà rempli un certain nombre de missions pour lui, sans jamais l’avoir rencontré ni être admis à pénétrer le saint des saints. A présent il a du mal à retenir sa curiosité.
Dans ces lieux ultra-protégés se trouvent peu de créatures magiques, mais de nombreux artefacts. Un scan à fantômes. Des balles de fusil à rayonnement ultra-violet – contre les vampires. Une épée de feu. Des cendres de phénix. Des disques à décapitation. De nombreuses pierres maudites. Un troll pétrifié. Des arbalètes à pieux. Des branches de chêne millénaire. Un coffret de Duranium – sans doute vide. Des totems. Des crânes et des squelettes par centaines. Mais Chasseur n’a pas le temps de flâner, il a une mission à accomplir.
Tout au fond, la cage qui contient le monstre. Les barreaux sont en argent, ainsi que le sol et le toit. Pour éviter que le loup-garou ne se brûle, un second sol en bois a été rajouté, à dix centimètres du premier. Il n’y a rien d’autre dans la cage.
Le loup-garou est une louve-garou.
Elle s’est recroquevillée le plus loin possible de l’entrée de la cage sans être insupportablement brûlée par les barreaux. Elle est nue et se protège de son mieux des regards avec ses bras et ses jambes. Elle est à présent parfaitement humaine aux yeux du Chasseur – qui ne peut pas encore distinguer grand-chose d’autre qu’une peau brune et lisse et de longs cheveux noirs emmêlés. La créature a caché son visage dans ses bras dans un vain effort pour disparaitre. Elle sanglote. Pas des larmes de crocodile qui tenterait de toucher le cœur des visiteurs. Ce sont les petits sanglots de chagrin de ceux qui n’ont plus de larmes et qui peuvent continuer à pleurer encore des jours. Des sanglots d’enfant. La créature n’est pas grande. Elle est sans doute très jeune.
Ça change pas mal de choses.
Elle serait plus facile à tuer que prévu, bien sûr. Le Chasseur a déjà tué des monstres et il a l’habitude de servir d’appât avant de combattre pour sa vie. Celle-ci se laissera sans doute faire. Elle est dans un triste état. Elle n’a même pas réagit lorsqu’elle l’a senti entrer.
Mais elle pleure. Pire, elle sanglote.
Il y a des choses qui ne vont pas bien ensemble. Monstre sanguinaire et sanglots, par exemple. Pour le Chasseur, ça ne colle pas. Qui est cette fille ?
Le Chasseur s’approche. Il franchit sans hésiter la ligne rouge intitulée ‘portée de la louve-garou’. Il colle son visage aux barreaux et en empoigne un dans chaque main. Elle pourrait facilement le tuer. Il sait qu’elle n’en fera rien. Il a l’habitude des monstres. Elle, ce n’est qu’une gamine – et une gamine terrifiée.
« Salut, lance-t-il.
Aucune réponse.
_ Comment tu t’appelles ? tente-t-il.
Toujours aucune réaction. Il n’est pas très adroit dans ce genre de situations. Il essaie de se rappeler comment lui réagissait, étant enfant, quand il était très choqué. Il a vu, vécu et commis suffisamment d’horreurs pour avoir de nombreux exemples. Mais chaque situation était différente. Parfois les mots aidaient, parfois non. Parfois il avait besoin d’être pris dans les bras, parfois il hurlait si on le touchait. Difficile à dire. Mais il veut lui parler. Il veut qu’elle lui parle. La dernière chance de la condamnée.
_ Est-ce que tu m’entends ? Hé, petite ! S’il te plait, répond-moi. Je ne te veux aucun mal.
La louve-garou lève un peu la tête. Juste assez pour qu’on voie ses yeux entre les mèches sales. De grands yeux sombres. Mais pas noirs. Marrons. Un joli marron plus clair près de la pupille.
_ Allez-vous en… gémit-elle. Laissez-moi tranquille.
_ Non, écoute moi, s’il te plait. Raconte-moi. Tu sais pourquoi tu es ici ? Tu peux me raconter ce qui s’est passé ? Depuis le début. Vas-y. Je veux juste savoir ce qui t’es arrivé.
La tête ne se baisse pas, c’est bon signe. La voix toujours entrecoupée de sanglots, la jeune fille raconte :
_ Il y avait une bête. Une grosse bête. Je l’ai dit à mes parents. Eux ils ont dit que c’était juste un chien. Un gros chien méchant. Qui m’a mordu. Mais j’ai vu, j’ai vu, ses dents, c’était une grande bête et elle m’a mordu, j’ai vu ses dents qui grandissaient.
Le Chasseur comprend alors qu’elle ne sait même pas ce qui lui est arrivée, qu’elle ne sait pas ce qu’elle est devenue. Il le lui explique d’une voix douce et calme :
_ Je te crois. C’était sûrement un loup-garou. Et après ? Raconte-moi. Qu’est-ce qui s’est passé ?
_ J’étais malade. Et puis j’avais tout le temps faim. Je mangeais de la viande. Encore congelée. En cachette. Beaucoup de viande. Et même la souris dans le piège. Je l’ai mangée. Toute crue. J’avais si FAIM !
_ C’est normal, ma pauvre. Tu avais besoin de beaucoup manger. Ça fait peur mais c’est normal.
_ Je voulais pas !
_ Oui. Tu as bien résistée. C’était très bien.
_ Il y avait des odeurs partout ! Je suis devenue folle ! C’est les odeurs qui m’ont rendue malade !
_ Tu as un meilleur flair maintenant. Tu vas t’habituer.
_ Je suis mauvaise. J’ai tué. J’ai tué. Et j’ai mangé. J’ai MANGE !
_ Je sais. Ce n’est pas ta faute. Comment tu t’appelles ?
Silence. Puis une toute petite voix avoue :
_ Rosita.
_ Rosita, ce n’est pas de ta faute. Tu es malade. Tu as été mordue par un loup-garou. Ce n’est pas de ta faute. Quand la pleine lune est venue, le loup en toi a pris le contrôle. Ce n’est pas ta faute. Tu ne voulais pas tuer, n’est-ce pas ?
_ Non. Je voulais pas. Mais j’ai aimé.
_ Pas toi. C’est le loup qui a aimé. Toi tu es Rosita. Et Rosita n’a pas mérité d’être enfermée dans une cage. Rosita n’est qu’une petite fille. Tu as quel âge ?
_ Treize ans.
_ Comment ils t’ont attrapés ?
_ C’est mon père. Ils ont dit à mon père. Qu’ils allaient s’occuper de moi. Qu’ils allaient. Me soigner.
_ C’était un mensonge. On ne peut pas soigner les loups-garous. Mais ils peuvent vivre presque normalement. J’en connais. Je travaille avec des loups-garous des fois. C’est comme tous le monde, ça dépend des gens, mais il y en a qui sont très gentils.
_ C’est vrai ?
_ Je te le promets. Rosita, je vais essayer de te faire sortir. Tu veux ?
_ Oui ! J’ai peur toute seule ! Et il y a l’autre. Il me regarde. Tout le temps. Et il veut que je change mon corps. Moi j’aime pas ! Je veux pas ! Je veux pas être un monstre !
Le Chasseur sourit. Il essuie sa main droite contre son jean crasseux, pour la débarrasser de toute trace d’argent, et la passe entre les barreaux en disant :
_ Fais-moi confiance. Je m’appelle Will.
Rosita se déplie timidement et s’approche à quatre pattes – le sommet de sa cage est trop bas pour qu’elle puisse marcher sans se brûler les cheveux à l’argent. Elle reste longtemps immobile, tout juste hors de portée du garçon, l’observant, le flairant. Elle n’a pas encore appris à faire confiance à son nez pour juger les gens et elle ne sait pas comment interpréter les messages contradictoires qu’elle reçoit. Le Chasseur sent le sang et la mort. Il n’a pas peur d’elle. Il n’est pas hostile. Il est armé. Il a l’air gentil. Il l’a rassurée. Elle finit par s’avancer, très lentement, mais elle avance, et Will ne retire pas sa main. Il attend qu’elle se décide. Elle lui prend la main dans la sienne. Il y a presque deux semaines que plus personne ne l’a touchée. La main du garçon caresse la sienne puis monte sur sa tête. Rosita ne peut retenir un grondement qui s’apaise peu à peu. Elle parvient à convaincre son instinct qu’il ne s’agit pas d’une menace. C’est à ce moment-là que le Chasseur prend sa décision. A présent qu’elle est à la portée de son arme, lui offrant sa gorge, les yeux fermés, confiante, enfin sereine. Le Chasseur la regarde dans les yeux et lui sourit, il lui caresse la tête comme si elle était un chien.
_ Là, tout va bien, tu es une gentille fille, dit-il.
C’est à ce moment-là qu’arrive le maître des lieux, Lord Sawfeed. Immédiatement Rosita se recule et gronde, le visage changé en un museau menaçant qui peine à contenir toutes ses dents. Les poils poussent le long de son échine et se hérissent. Le Chasseur sait qu’elle agit ainsi par pur réflexe de haine envers cet homme. Qui n’en a absolument rien à faire.
_ Qu’est-ce que vous faites ici ? demande-t-il sévèrement à Will.
« Qu’est-ce que vous faites ici ? » se demande Will – sa cliente lui avait assuré que son mari serait à deux mille kilomètres de là aujourd’hui. Il répond plus diplomatiquement :
_ On m’a engagé pour m’occuper de la louve-garou.
_ Ah, dit Sawfeed avec un sourire de fierté, ma jolie Rosa ? Aviez-vous déjà vu une telle merveille ?
_ Elle n’est pas en bonne santé.
_ Qu’est-ce que vous en savez ? Je vous reconnais, Chasseur Firehands. Vous n’êtes qu’un égorgeur !
_ Elle est en train de mourir.
_ La ferme ! Qui vous a demandé de venir d’abord ? Qui vous a laissé entrer ?
_ Votre associé.
_ Ça m’étonnerai, il déteste ma Rosa. Il est jaloux.
_ Vous ne trouvez pas qu’elle se transforme moins bien qu’avant ?
_ …
_ Vous utilisez quoi comme méthode ?
_ L’électricité et la nourriture. Ce… ce n’est pas bon ?
Will, songeur, inspecte le tableau de contrôle. Oui, il voit plusieurs boutons contrôlant le voltage. Pas étonnant que Rosita ai laissé ses réflexes bondir et se soit totalement changée en louve – au début. A présent elle lutte contre son propre corps pour ne pas donner satisfaction à son bourreau.
_ Vous avez essayé de dire s’il te plait ? demande le Chasseur.
_ Pardon ?
_ S’il te plait. Merci. Je vais t’ouvrir ta cage. Je t’ai préparé une jolie chambre. Tu es une gentille fille. Je suis sûre qu’elle ferait beaucoup plus d’efforts.
_ Vous vous foutez de moi !
_ Même pas.
Will dégaine en un éclair deux énormes revolvers jusque là cachés par sa chemise. Il braque le premier sur la tête du Lord et le deuxième sur son genou.
_ Maintenant, demande-t-il gentiment, ouvrez la cage.
_ Je… je vais appeler mes gardes du corps ! Si jamais vous me touchez, je…
_ Ils n’ont pas le droit d’entrer ici. Et pour sortir, j’aurais une louve-garou pour m’aider. D’accord Rosita ?
Rosita hoche la tête avec enthousiasme. Ses yeux brillent d’admiration – et d’espoir.
_ Alors maintenant, continue Will, ça peut se passer de plein de façons. Soit vous êtes sage et vous ouvrez. Soit je vous explose le genou et vous ouvrez. Soit vous êtes vraiment, vraiment casse-burnes et je vous découpe en petits morceaux avec mes beaux rasoirs en argent, et après vous ouvrez. Alors ?
_ Non… supplie Sawfeed, ne lui ouvrez pas, elle va me tuer !
_ Je crois pas. Vous savez, je suis pas un égorgeur, je suis un Chasseur de monstre. Et le seul monstre que je vois ici, c’est vous. Grouillez.
La porte de la cage est protégée par une ouverture de coffre-fort. Tout en tremblant Lord Sawfeed tape le code. La porte s’ouvre dans un cliquetis métallique. Rosita fonce dehors et entame un vrai hurlement de loup – avant de réaliser ce qu’elle fait et de s’arrêter net, une main sur la bouche.
_ Maintenant, dit Will à Sawfeed, déshabillez-vous.
_ Quoi ?
_ Vous voyez bien que cette demoiselle est nue. Ce n’est pas une tenue pour une jeune fille.
Se tournant vers Rosita, il demande :
_ Un costume très moche et trop grand, ça t’ira ?
_ Oui !
_ Alors exécution.
Lord Sawfeed obéit. Rosita s’empare de ses vêtements en veillant bien à ne pas le toucher ni le regarder, mais elle ne peut empêcher ses poils de se hérisser en sentant l’odeur de l’homme sur le tissu. Tant pis. Au moins elle est libre. Will jette Sawfeed dans la cage avec un coup de crosse sur la tête. Puis il désigne le tableau de contrôle à Rosita en lui demandant :
_ Tu veux jouer un peu ?
L’adolescente fait non de la tête en tremblant. Elle ne veut surtout pas toucher à ça. Elle veut fuir – et oublier. Elle prend la main de son sauveur et l’entraîne vers la sortie. Will prend quelques secondes pour tourner la manette du voltage à fond, avant de la suivre.
« Et vous avez le culot de demander de l’argent ? grince la cliente que Will s’est permis de rappeler. Après avoir…
_ Vous en aviez marre que votre mari passe tout son temps à jouer avec elle, l’interrompt Will. Maintenant c’est bon, je vous en ai débarrassé. D’ailleurs comment il va ?
_ Aucune importance. Je croyais que vous aviez l’intention de la tuer. On vous appelle Chasseur, non ?
_ Vous avez des enfants ?
_ Que… je vous demande pardon ?
_ Imaginons. Imaginons que vous ayez une gamine qui ait genre treize ans. Et qu’un jour elle se fasse mordre par un loup-garou. Vous seriez d’accord pour qu’un connard de Chasseur vienne la buter ? Franchement ?
Après un long silence méprisant, la femme laisse tomber d’une voix glacée :
_ Je comprends votre point de vue, mais je n’ai pas l’intention de vous donner le moindre sou.
_ Même pas pour cacher à votre mari que c’est vous qui m’avez permis d’entrer ? Ou à la police, s’il est mort. Il est mort ?
_ Je vois. Soit. Puisque vous ne me laissez pas le choix… négocions.
_ Très bien m’dame. »
Quelques minutes plus tard, après avoir décidé d’un prix et d’un lieu de rendez-vous, Will quitte la cabine publique et rejoint Rosita aux salles de bains communes du camping. Il a dû quitter l’appartement qu’il squattait pour ne pas risquer que d’autres Chasseurs tombent sur Rosita. Rien n’avait préparé la jeune fille à cette vie de demi-sdf, mais elle ne se plaint pas. Elle ne parle pas beaucoup, d’ailleurs. Elle pleure parfois et fait des cauchemars. Will sait que ça pourrait être pire. Il espère qu’avec du temps et de la patience, ça s’arrangera. Ça ne fait encore que trois jours qu’ils sont en fuite.
« Rosita ? C’est bon, je vais récupérer un peu d’argent.
_ D’accord.
Rosita hésite. Elle met toujours longtemps à parler. Will ne la brusque pas.
_ Je suis désolée de te coûter aussi cher. Avec la viande et tout.
_ T’inquiète. C’est important que tu sois en forme.
Silence, mais Rosita a encore quelque chose à dire. Elle agite nerveusement les mains. Comme toujours lorsqu’elle est énervée ou effrayée, son visage s’allonge et ses poils poussent, elle doit se concentrer pour garder une apparence normale. Elle y arrive de mieux en mieux.
_ Will ?
_ Oui.
_ Où est-ce que je vais aller, après ?
_ Après quoi ?
_ Je ne sais pas. Après. Je ne veux pas… je ne veux pas retourner… ma famille, ils ne voudraient pas… ils ne veulent pas que je reste. Alors… alors…
_ Alors tu es toute seule.
_ Oui.
_ Ben, moi aussi. Tu veux devenir ma petite sœur ?
Là, les yeux de Rosita se lèvent, de grands yeux plein d’espoir et de confiance.
_ Oui, je veux rester avec toi !
_ Très bien, dit Will. Je vais t’aider à devenir une gentille louve-garou. Fais-moi confiance ! »
Et pour la première fois il voit un sourire sur le visage de Rosita. Timide et un peu tremblant, mais c’est bien un sourire, on voit même des dents – un peu trop grandes, les dents, mais ça aussi il lui apprendra à le contrôler. Il sourit à son tour. Il s’était toujours demandé quel effet ça fait d’avoir une famille. Une petite sœur, c’est un bon début.
Soyez les Bienvenus ! ****
24 pages en 24 jours
Jeudi 24 janvier : trouver le titre. Thème : une famille spéciale.
Vendredi 25 janvier : insérer « une couronne de princesse »
Samedi 26 janvier : insérer un dialogue
Dimanche 27 janvier : introduire un rasoir, en argent massif de préférence.
Lundi 28 janvier : insérer une morale/un dicton/un proverbe.
Mardi 29 janvier : insérer un personnage reconnaissable à ses caractéristiques physiques particulières.
Mercredi 30 janvier : insérer ou évoquer une chanson
Jeudi 31 janvier : interdiction d’utiliser le mot « mais »
Vendredi 1 février : insérer une référence cinématographique
Samedi 2 février : insérer un fruit
Dimanche 3 février : un animal doit passer dans la page
Lundi 4 février : insérer le mot « mouche »
Mardi 5 février : insérer de la mousse
Mercredi 6 février : un cliché inversé
Jeudi 7 février : insérer une référence historique
Vendredi 8 février : insérer « vin noir »
Samedi 9 février : insérer « chandelle »
Dimanche 10 février : insérer « un seul œil »
Lundi 11 février : parler de la nuit
Mardi 12 février : insérer « peluche »
Mercredi 13 février : insérer une arme.
Jeudi 14 février : évoquer la St-Valentin ou quelque chose en rapport
Vendredi 15 février : insérer « jus de citron »
Samedi 16 février : imaginer la quatrième de couverture de la nouvelle
Soyez les Bienvenus
Il est possible, parait-il, de juger du caractère d’une personne en visitant sa maison. On peut avoir de nombreuses indications sur ses goûts, ses centres d’intérêts, voir même sur ses valeurs morales. On peut aussi savoir si c’est quelqu’un de renfermé ou d’ouvert, d’ordonné ou de bordélique, s’il est plutôt véranda ou plutôt grenier, métaphoriquement parlant. Mais tout ça reste assez superficiel.
Prenons par exemple la Grande Maison du bout du Chemin. Les majuscules sont ici pleinement justifiées : non seulement on les entend quand les gens en parlent, mais en plus on voit dans leurs yeux qu’elles sont gravés dans leur cerveau. Il y a sans doute des milliers de grandes maisons au bout de milliers de chemins, mais elles n’ont rien à voir avec la Grande Maison ni avec le Chemin. Pour la poste et les touristes cette maison s’appelle le 104 chemin du Pont et elle est même rattachée à une commune. Mais quand ils demandent où ils peuvent la trouver, la réponse est toujours identique : un doigt pointé dans la bonne direction et l’indication « la Grande Maison ? Par là, au bout du Chemin. » C’est une maison qui possède sa propre force d’attraction. Ses occupants également.
C’est une maison accueillante : un grand panneau au-dessus de la porte indique en lettres joliment gravées « Soyez les Bienvenus ». Et ses occupants sont réellement très accueillants. Il leur arrive fréquemment d’abriter des gens pour la nuit, qu’ils soient bloqués par des intempéries subites ou croient trouver ici des chambres d’hôtes. Ils ne se font jamais payer. En tous cas jamais avec de l’argent.
Pour cette femme en fuite, c’est une cachette idéale.
Et pourtant elle n’est pas venue jusqu’ici pour se cacher. Dans son idée de la fuite il n’y a que du mouvement ; se terrer quelque part, c’est le plus sûr moyen de se faire coincer. Mais sa moto est tombée en panne alors que la femme traversait un village trop minuscule pour trouver un autre moyen de transport. Le garagiste lui a promis que tout serait réparé pour le lendemain. Et il faut bien qu’elle dorme… Les gens lui ont conseillé d’aller jusqu’à la Grande Maison. Quand elle a demandé où elle était, on lui a répondu : au bout du Chemin. Quand elle a demandé à quoi elle reconnaitrait ce chemin et cette maison, on lui a dit que sans aucun doute, elle saurait. Et effectivement, elle avait su.
A présent elle inspecte les alentours et hésite à entrer. Difficile de dire si la propriété est grande puisqu’il n’y a pas la moindre clôture autour du jardin, mais la maison en elle-même est grande, aucun doute. Pas grande comme un manoir ou un palais. Grande comme une maison qu’on aurait bâtie pour des humains à une taille légèrement supérieure à la normale. Devant le porche quelques traces de vie : une balle mâchouillée, une tête de poupée avec une couronne de princesse, une roue de vélo. Le reste du jardin est impeccable mais il n’y a aucun véhicule en vue. La femme en fuite enregistre machinalement la configuration des lieux sans comprendre pourquoi elle ressent un léger malaise, un malaise que le petit panneau accueillant ne fait que rendre plus palpable encore. Tout indique pourtant qu’elle est devant une maison parfaitement normale. D’accord, les volets du premier étage sont tous fermés, mais ça ne veut rien dire. Ce n’est même pas bizarre. C’est juste un détail. « Ma vieille, il va falloir arrêter la parano et frapper à cette porte comme quelqu’un de civilisé. » se dit-elle. Après quoi elle frappe à la porte. Une fois suffit. Le battant s’ouvre avant qu’elle n’ait à frapper une deuxième fois.
« Bonjour, lui dit la jeune fille qui lui fait face.
Elle n’affiche pas la moindre surprise, preuve qu’elle s’attendait à la venue de la femme. Celle-ci tente immédiatement de se convaincre du contraire et se dit que l’adolescente doit simplement être quelqu’un de calme et de peu expressif. Elle est de type sud-américain et pourrait être jolie si elle s’en donnait la peine. Mais c’est vrai que lorsqu’on vit dans une maison aussi à l’écart, on ne doit pas se donner la peine de se pomponner tous les jours.
L’adolescente ne parait pas gênée d’être ainsi détaillée des pieds à la tête et tend la main à la nouvelle venue en disant :
_ Soyez la bienvenue. Je m’appelle Rosita.
_ Heu… bonjour, répond timidement la femme en fuite. Moi c’est An… Marie.
_ Anne-Marie ?
_ Heu, oui, c’est ça, Anne-Marie. Heu, on m’a dit en bas, enfin, au village, au garage, on m’a dit que vous… vous avez des chambres ?
_ Oui oui. Entrez. »
Rosita s’écarte pour laisser le passage libre à Anne-Marie. Le couloir est frais et sombre, légèrement trop grand. L’adolescente prend le lourd sac de voyage et le lance négligemment sur son épaule – la vie à la campagne a dû lui forger de sacrés muscles, pense la femme – puis guide la nouvelle venue vers un grand hall d’où part un majestueux escalier de pierre. Visiblement la maison est plus grande encore que ne le laissait supposer l’extérieur. La chambre de la visiteuse est au deuxième étage. Elle est grande et lumineuse et parait tout de suite chaleureuse à Anne-Marie. La vue est magnifique.
Rosita lui montre où se trouve la salle de bain et les serviettes et où elle peut ranger ses affaires. Sans l’absence de télévision on pourrait se croire dans un hôtel. La femme en fuite se demande combien ça va lui coûter mais ne pose pas la question. Il y a largement assez d’argent dans son sac pour qu’elle se paye une suite au Ritz. L’essentiel c’est que personne ne se doute de l’existence de cet argent.
« Est-ce que vous avez mal à la jambe ? demande brusquement Rosita.
_ Pardon ?
_ Je m’excuse, c’est juste que vous boitez et… enfin, il y ma tante Isobelle en bas, et elle sait soigner. Et peut-être pour votre épaule aussi. Vous faites comme vous voulez. Nous on mange dans la salle à manger vers 8 heures, si vous voulez venir. Et si vous voulez venir avant dans la cuisine, pour prendre un thé ou un machin… enfin vous êtes pas obligée de rester dans votre chambre. Vous faites comme vous voulez. Vous êtes la bienvenue chez nous.
_ D’accord, je vais prendre une douche et après je verrais. Merci.
_ Ok. A plus. »
Sur ces mots Rosita quitte la pièce assez précipitamment. Une gentille fille un peu timide, voilà tout, se dit la femme. Mais sa perspicacité l’a mise mal à l’aise.
Il faut garder la tête froide. Pour commencer, l’argent. Normalement personne ne devrait venir fouiller ici, mais sa chambre n’a pas de serrure et c’est risqué. En fait, la porte a un verrou intérieur, mais il n’y a apparemment aucun moyen de la fermer de l’extérieur. Donc il faut cacher l’argent.
Dans le matelas ? Dans le fauteuil ? Dans les murs ? Faut quand même que ce soit facile à récupérer…
Un coin de la tapisserie se décolle. La femme – qui en réalité s’appelle Anna – va voir s’il n’y a pas une cachette potable derrière. On ne sait jamais. Mais il n’y a qu’un mur de brique sur lequel quelqu’un a écrit : Au secours !!! Sortez-moi de là !
Ce message puéril n’impressionne pas Annie. Quand elle était petite, elle écrivait ce genre de messages partout. Elle cherche une autre cachette dans le double fond de l’armoire. Et tombe sur quelques objets métalliques…
Des bijoux. Des vrais apparemment – elle n’y connait rien. Visiblement elle n’est pas la première à vouloir cacher ses objets de valeur… Mais pourquoi les visiteurs les ont oubliés là ?
Garder la tête froide, arrêter la parano et se concentrer. Elle est bien gentille, la tante machin, mais Anna refuse de laisser qui que ce soit examiner ses blessures. Celle de la cuisse, à la limite, elle peut prétendre que l’estafilade vient d’une maladresse. Mais on voit trop facilement que celle de l’épaule a été causée par une arme à feu. Et Anna est recouverte de bleus. Pas question que ces péquenots aient l’envie d’appeler la police.
Elle nettoie rapidement les plaies à la salle de bain et refait de son mieux les bandages.
Anna s’examine d’un œil critique dans le miroir. Elle a l’air d’une folle qui serait partie faire du jogging en jean avant de se perdre pendant trois jours dans les bois, mais les pansements sont invisibles, c’est déjà ça. Maintenant il faut qu’elle reste dans la chambre jusqu’à demain et surtout qu’elle évite de se faire remarquer.
Au bout d’un quart d’heure passé à ruminer l’incroyable série d’évènements qui l’a amenée jusqu’ici, elle se lève et sort. Elle ne supporte plus de rester seule avec ses propres pensées.
Au premier étage elle entend un piano jouer. Rosita lui a bien dit qu’elle pouvait descendre quand elle le voulait, mais cela valait-il pour toute la maison ? En même temps, l’adolescente n’est sans doute pas la maitresse de maison et ça ne serait pas très poli de loger chez quelqu’un sans se présenter. Anna frappe timidement à la porte. Elle devait être mal fermée : elle s’ouvre d’elle-même dans un grincement sinistre. A l’intérieur, tout est plongé dans le noir. Anna distingue vaguement la forme d’un piano à queue, mais il n’y a personne devant. Pourtant elle entend toujours la musique. Un cd peut-être ?
« Heu… bonjour ? Il y a…
_ Bonjour madame, dit une petite voix d’enfant. Soyez la bienvenue.
Ce qu’elle avait pris pour une ombre parmi les ombres est en fait un petit garçon. C’est lui qui joue du piano. La surprise empêche Anna d’être polie quand elle demande :
_ Mais qu’est-ce que tu fais tout seul dans le noir ?
_ Je joue. Tu veux jouer avec moi ?
_ On n’y voit rien…
_ On entend mieux comme ça. Mais je peux allumer une bougie, si tu veux.
Avant que la femme ait eu le temps de réagir, l’enfant allume les deux chandeliers qui ornent le piano à queue. Il ne doit pas avoir plus de sept ans et porte un short rappelant les culottes courtes qu’on infligeait aux enfants au début du siècle. Sa coiffure à la raie impeccable rappelle aussi cette époque. Anna s’approche timidement et s’assoit sur le banc à coté de l’enfant. Il est gelé.
_ Tu devrais aller mettre un pull et un pantalon, lui conseille-t-elle.
_ Joue avec moi d’abord, s’il te plait !
_ Juste un morceau alors, après tu vas t’habiller ! Elle ne te dit rien ta mère ?
_ Juste un morceau… D’accord… »
L’enfant commence un joli quatre mains qu’Anna connait par cœur et entame avec joie et nostalgie. Elle ne devait pas être beaucoup plus grande que lui quand elle l’a appris… C’est étrange comme elle s’en souvient bien. Elle le joue et le rejoue, incapable d’empêcher ses doigts de répéter la mélodie, tandis que l’air autour d’elle devient de plus en plus glacé…
Un bouquet de brindille s’abat sur le clavier dans une cacophonie qui met fin au morceau. Anna enlève ses doigts du clavier comme si elle s’était brûlée. Derrière elle, celui qui a abattu le bouquet dit d’une voix rauque :
« Ça suffit Edmond, la dame ne veux plus jouer. Elle reviendra tout à l’heure si tu es sage.
Anna se lève précipitamment. C’est un homme qui est intervenu, c’est tout ce qu’elle peut en dire dans la pénombre. Il lui fait un signe de tête, la prend par le bras et l’entraîne hors de la pièce. Une fois dehors il range son bouquet à sa ceinture, une ceinture lourdement chargée par deux revolvers, une série de cartouches, un chapelet, un pieu en bois, un marteau pointu et deux rasoirs. Et ce n’est que l’avant. Même Batman n’est sûrement pas aussi bien équipé.
_ Excusez Edmond, dit-il. Il n’est pas méchant. C’est juste qu’il n’est pas gentil non plus. Il est, quoi. Pas de quoi fouetter un chat.
_ Ce… C’est quoi tout… balbutie Anna en désignant la ceinture.
_ Ça ? dit l’homme en sortant de son étui l’un des rasoirs, une antiquité de coupe-chou à la lame immaculée et à la poignée recouverte de chatterton. Ça c’est de l’argent, du vrai. C’est Rosita qui a tenu à ce que je les ai. C’est juste par prudence. On ne sait jamais.
Anna décide de ne pas demander pourquoi. Peut importe que ce type soit aussi bizarre qu’un épouvantail à vapeur, l’essentiel c’est qu’il range son rasoir et qu’il ne se sente pas obligé d’utiliser le reste de son attirail. Il a sans doute l’habitude de se battre : il a une belle balafre sur la joue, une autre plus fine au menton, et son nez est cassé. Il n’est pas très grand mais très musclé. Et il est…
_ Je m’appelle Will, dit le jeune homme en tendant la main. Et oui, je n’ai que dix-sept ans.
_ Je n’ai rien dit.
_ Quand les gens me regardent comme ça, c’est qu’ils se demandent mon âge. J’ai l’habitude. Je suis le frère de Rosita, même si ça se voit pas. Et vous vous êtes notre nouvelle bienvenue, c’est ça ? Anne-Marie ?
_ Oui, c’est ça.
_ C’est quoi votre vrai nom ?
_ Pardon ?
_ Vous êtes pas obligée de me le dire, bien sûr. Chacun fait son choix, pas vrai ? Venez à la cuisine. Tatie Isob va vous faire du thé. Ne prenez pas ses gâteaux, ils sont dégueu. Il y a que Rosita qui sache faire une bouffe correcte dans cette baraque. »
Will a rangé son rasoir mais il a attrapé Anna par le bras et elle est bien obligée de le suivre jusqu’à la cuisine. Elle est un peu rassurée en arrivant sur place lorsqu’il la lâche et repart allez savoir où. Un peu seulement.
La cuisine est une immense pièce aux murs de pierre qui garde une fraîcheur naturelle malgré le feu qui ronfle dans la cheminée. Plusieurs chaudrons sont prêts à être accrochés au-dessus de ce feu et quelques jambons sèchent non loin. A coté, un immense four à pain en terre cuite laisse échapper une bonne odeur. Plus loin, la table en bois massifs et les placards cèdent la place à une cuisine plus moderne aux matériaux dernier cri, dont plusieurs frigos et congélateurs qui suffiraient à assurer le ravitaillement d’un véritable hôtel. Brusquement Anna sent quelque chose lui agripper l’épaule et elle hurle.
« Non mais dis donc ! piaille la vieille dame qui la tient toujours et la force à s’asseoir. C’est quoi ces manières ? Assis ! Non mais ces jeunes, de nos jours ! Plus rien à en tirer !
_ Mais… proteste Anna plaquée sur un banc par la poigne de fer.
_ Mais rien du tout, petite ! D’abord on dit bonjour quand on arrive chez les gens ! Elle ne t’as jamais rien appris ta mère ?
_ Excusez-moi… Vous m’avez surprise.
_ Ben voyons. Alors qu’est-ce que tu veux ?
Je veux retourner dans ma chambre, pense Anna. La femme la toise. Elle est pourtant haute comme trois pommes : son visage et celui d’Anna sont à la même hauteur alors qu’elle est debout. Mais elle sait toiser quelqu’un. Anna a l’impression de passer un examen qu’elle n’aurait pas révisé. Finalement la femme se décide et file s’activer autour du feu. Lorsqu’Anna tente de se lever tout doucement l’autre lui crie « Assis ! » sans même se retourner, et Anna se rassoit avant de comprendre ce qu’elle vient d’entendre.
« Allons, Isobelle, lance une autre voix féminine, laisse notre invitée tranquille. Elle est la bienvenue parmi nous. Bonjour, Anne-Marie ! Je m’appelle Yanelle, mais on m’appelle Tata Yanelle ! Comment vas-tu ?
Yanelle est une jeune femme d’environ 25 ans qui porte une robe évoquant le retour à la nature et à certaines herbes bien précises en vogue chez les anciens hippies. Elle porte également assez de bijoux cabalistiques pour être sûr de se noyer si elle tombe dans un lac et des fleurs tressées dans les cheveux qui s’émiettent sur son chemin. Elle sourit gentiment et parle lentement. En lui serrant la main Anna a l’impression qu’elle pourrait la casser.
_ Isobelle, tu devrais attendre de savoir ce qu’elle veut avant de lui préparer une de tes tisanes ! gronde gentiment Yanelle.
_ Je sais ce que je fais ! C’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes !
_ Je sais très bien que tu sais ce que tu fais, c’est juste que notre invitée… Anna, c’est ça ?
Anna a le souffle coupé. Comment cette espèce de folle peut-elle savoir… Ne panique pas, ma fille, empêche ton cœur de danser la samba dans ta gorge, elle s’est trompée et par hasard elle est tombé juste…
_ Anne-Marie, corrige Anna, Anne-Marie Châtard.
_ Je préfère Anna, mais c’est vous qui voyez. Tenez, dit Yanelle en prenant la tasse d’entre les mains d’Isobelle, buvez, ça va vous faire du bien.
Coincée entre la sollicitude étouffante de Yanelle et la réprobation revêche d’Isobelle, Anna boit son thé. Du moins le liquide chaud dans sa tasse. Ça n’a ni l’odeur, ni le goût du thé, mais quoi que ce soit Anna en reprendrais bien tous les jours, la chaleur lui envahie le corps avec une douceur inégalée par les alcools les plus fins, puis une vague de bien-être se répand, faisant taire la douleur pour la première fois depuis deux jours. A sa grande honte, la femme en fuite ne peut retenir un gémissement de plaisir. Ce qui lui vaut un hochement de tête d’Isobelle (difficile de dire qu’il est appréciateur puisque la vieille femme ne sourie toujours pas) et, mieux encore, une nouvelle rasade de tisane. Que cette fois-ci Anna savoure jusqu’à la dernière goutte. Mais lorsqu’elle tend sa tasse à nouveau Isobelle refuse de la resservir et lui réplique sèchement :
_ Ça suffit comme ça !
_ Désolée, dit Yanelle, mais notre médecin-chef est assez strict avec ses potions… Et faites-moi confiance : si elle dit que ça suffit, c’est que ça suffit. D’ailleurs ça va mieux, non ?
_ Oui, dit Anna un peu honteuse. Merci beaucoup. C’était délicieux.
_ Je sais, réplique Isobelle. C’est maintenant que ça va être moins drôle. Déshabillez-vous.
_ Pardon ?
_ J’ai dit, déshabillez-vous. Vous croyez quoi, que je vais vous soigner en posant mes mains sur votre chemise ? Et ne faites donc pas tant de chichis, on est entre femmes et ce n’est pas la première blessure par balle que je verrais. Yanelle, quel calibre ?
_ Mais… mais… non, laissez-moi ! proteste Anna parfaitement en vain.
_ Elle ne le sait pas, dit Yanelle qui lui a posé une main sur la tête, mais ça n’a pas l’air très gros.
_ Parfait. Maintenant ma fille arrête de faire ta chochotte et laisse-toi faire, ou je demande à Rosita de venir te tenir ! »
Complètement dépassée par les évènements, Anna obéit et s’assoit, toute frissonnante, en petite culotte sur la table de bois. Puis elle s’habitue à la situation avec une telle facilité qu’elle se demande si la tisane ne l’a pas droguée. Isobelle l’ausculte avec les gestes d’un véritable médecin, la douleur n’est plus qu’une rumeur lointaine et après tout le feu chauffe suffisamment la pièce pour qu’elle n’ait pas froid. Tout va bien.
Du moins jusqu’à ce que la porte s’ouvre à la volée, lui faisant pousser un hurlement aigu – non seulement elle est presque nue mais ses blessures sont visibles par n’importe qui. Et le nouveau venu est un homme !
Enfin, il ressemble à un homme. Il n’a pas de poitrine et son visage est plutôt viril. C’est sans doute un homme. S’il s’agit bien d’un être humain.
Les membres de cette famille ne partagent visiblement aucun trait physique et ont tous une nuance de peau différente, mais aucun ne s’approche autant du verdâtre que l’inconnu. Il parait si malade que la seule idée de lui serrer la main pourrait donner la lèpre. Il n’a pourtant pas de traces réelles de maladie, pas de boutons ni de boursouflures, pas de plaies ni de pustules. Mais sa chair semble morte. Tout son corps semble mort. Le fait qu’il bouge, dans son costume queue-de-pie impeccable, ou qu’il soulève avec courtoisie son chapeau haut-de-forme, n’y change rien : il parait complètement mort.
Et c’est un homme en train de souhaiter la bienvenue à une Anna presque nue qui serait prête à donner dix ans de sa vie pour disparaitre dans un trou de souris.
« Baron, dit sèchement Isobelle, on a eu assez de mal comme ça à la convaincre de se laisser soigner, alors ça serait gentil d’aller voir ailleurs si on y est !
_ Oh, bien. Toutes mes excuses, mesdames. Je me retire. »
Le Baron s’éloigne en titubant légèrement. « Il est ivre ? se demande Anna. Non, il est juste malade, malade à en crever… Beurk ! »
Les deux tantes terminent rapidement de s’occuper d’elle – à l’aide de pommades étranges tirées de pots en terre, mais Anna n’est vraiment pas en état de protester, et elle sent malgré tout que ça lui fait du bien – puis Isobelle la chasse de la cuisine d’une tape sur l’épaule tandis que Yanelle lui offre des biscuits. Anna se rhabille le plus vite qu’elle peut et accepte machinalement de manger. Will avait raison : ces biscuits sont très mauvais.
Elle sort de la cuisine par la mauvaise porte – il faut dire que c’est un vrai labyrinthe cette maison – et se retrouve dans le jardin sans comprendre comment. Bon, maintenant, qu’est-ce qu’elle fait ? Le mieux ce serait qu’elle remonte dans sa chambre avant de tomber sur un autre membre cinglé de cette famille. Mais où peut bien se trouver sa chambre ? Et l’entrée ? Elle refuse de traverser à nouveau la cuisine – ce serait risquer de tomber à nouveau entre les griffes de Yanelle et Isobelle, et il y a des limites à ce qu’on peut endurer, tisane ou pas tisane. Elle décide donc de faire le tour et de rentrer par devant. Avec un peu de chance, personne ne la verra, et avec encore plus de chance, Rosita pourra la guider… Sans cette fille ils n’auraient pas beaucoup de clients ici, pas avec des manières pareilles, ça c’est sûr.
Ce n’est pas difficile en théorie de faire le tour d’une maison. Il suffit de suivre le mur – et même si on est parti du mauvais coté, on finit rapidement par arriver. Ce n’est pas comme si c’était un palais. Et pourtant, Anna parvient à se perdre. Elle se trouve sur un coté de la maison qui ne devrait pas exister si la maison a bien quatre cotés – et si elle en avait plus, Anna l’aurait vu, non ? Visiblement, non.
Pas de panique. Elle va bien croiser quelqu’un qui va lui coller une frousse terrible mais la ramènera dans le droit chemin… Pourquoi est-ce qu’on ne voit rien par ces fichues fenêtres…
Comme toujours c’est par une voix dans son dos que la personne s’annonce :
« Vous êtes perdue ?
Anna se retourne et pleure presque de soulagement en reconnaissant Rosita. Celle-ci la regarde la tête un peu penchée, dans une attitude attentive rappelant irrésistiblement un chien. Anna doit retenir pour ne pas lui caresser la tête.
_ Oui, avoue-t-elle.
_ Vous voulez que je vous raccompagne dans votre chambre ?
Ne me laisse pas seule, pense Anna, qui n’ose rien dire.
_ Parce que sinon, continue Rosita, on pourrait, on pourrait… heu, ça vous dirait peut-être de venir dans la mienne ? Comme ça on discuterai un peu, et puis, j’ai pas souvent de la compagnie, et Will est cool mais on ne peut pas parler de trucs de fille avec son frère, et puis, je sais pas, si vous êtes mal à l’aise au salon, enfin, peut-être que…
_ Ça me ferait très plaisir, Rosita, vraiment. Merci.
Merci de ne pas me laisser seule avec mes pensées, merci de ne pas me laisser avec ces gens bizarres, merci d’être timide et d’oser me parler quand même, merci de me prendre la main… Car elle lui prend la main, Rosita, elle a de grandes mains chaudes et fermes et elle guide Anna comme si c’était un petit enfant.
Sa chambre est immense et ressemble à n’importe quelle chambre d’adolescente – même si un œil exercé pourrait apercevoir, sous le bazar des vêtements et des magazines, des meubles magnifiques et tous d’époque. Elle allume son ordinateur et demande :
_ Vous voulez quoi comme musique ? Venez, choisissez.
Anna se penche et choisit de lancer Louise Attaque. La chanson Qu’est-ce qui nous tente ? retentie, atrocement familière. Rosita, assise sur son lit, regarde ses pieds et marmonne :
_ Chuis désolée pour mes tantes. Elles sont gentilles mais elles ont pas l’habitude…
Anna sourit le plus gentiment qu’elle peut :
_ Tu sais, tu avais raison, elles m’ont bien soignée.
_ Tatie Yanelle ne vous as pas dit des trucs trop bizarre, hein ?
« A part mon vrai prénom et le fait que je ne sais pas quel calibre m’a blessée, non, rien » pense Anna qui préfère garder ça pour elle. Le silence s’installe et visiblement c’est à elle de le rompre. Elle réfléchit, il ne faut pas parler d’elle – Rosita n’a pas à savoir à propos de l’argent ni des gens qui lui courent après – sans pour autant poser des questions gênantes sur cette famille. Elle commence alors à feuilleter certains magazines.
_ C’est drôle, je ne t’aurais pas imaginée en train de lire ce genre de choses.
_ Je ne lis pas que ça. C’est juste... pour voir. Les filles de mon âge. Les filles normales, je veux dire. Je regarde à quoi ça ressemble.
_ Tu es une fille normale, toi aussi ! Beaucoup plus normale que ces espèces de starlettes !
Rosita lui sourit de toutes ses dents – pointues, les dents, et un peu trop nombreuses ; non, sans doute plus grosses que la moyenne, c’est tout. Elle dit :
_ C’est gentil. C’est juste que… quand je les regarde, ou quand je vais sur internet, j’ai l’impression qu’on n’est pas de la même espèce. Ça me rend triste.
Anna ne sait absolument pas quoi dire. Elle n’y peut rien si Rosita vit dans cette maison loin de tout, dans une famille bizarre et effrayante, et si elle-même est assez spéciale – difficile de dire en quoi exactement, pourtant aucun doute, elle est spéciale. Anna ne voit pas comment la consoler alors qu’elle vient de se confier à elle si naturellement. Elle se dit qu’elle ne mérite pas une telle confiance. Après tout, elle n’a jamais connu ce genre de sensation – elle était parfaitement intégrée, et même plutôt populaire, quand elle était au lycée. Alors maladroitement elle prend Rosita dans ses bras – difficile, la jeune fille a une plus grande carrure qu’elle – et lui caresse les cheveux tout en lui disant que ce n’est rien, qu’elle va grandir et devenir une femme très bien, qu’elle n’a rien à envier à ces filles soi-disant ‘normales’, que l’herbe a toujours l’air plus verte à coté… Bref, le genre de bêtises qu’on peut sortir dans ces moments-là. Anna s’étonne même d’arriver à se préoccuper, sincèrement qui plus est, d’une presque parfaite inconnue, alors qu’elle-même…
Justement. Se préoccuper d’une inconnue, c’est très bien. Ça l’empêche de s’angoisser sur l’avenir qui l’attend si – ce qui est plus que probable – elle est rattrapée par les autres. La perspective d’être tuée ou pire encore la pétrifie. Et elle ne peut rien y faire. Elle est bloquée ici. Autant s’occuper des problèmes des autres. Puisqu’elle ne peut rien… Rien…
Au bout d’un moment elle réalise qu’elle répète « on n’y peut rien… rien… » et que les larmes ne sont pas loin. Pas terrible comme consolation. Ni comme discussion légère pour passer le temps. Anna se sent comme une naufragée et elle a bien l’impression que Rosita en est une aussi.
Brusquement l’adolescente se lève en criant :
_ Il faut que je prépare le diner !
Anna tente de plaisanter pour masquer sa surprise :
_ C’est sûr qu’il vaut mieux ne pas laisser tes tantes aux fourneaux…
Rosita éclate de rire – et elle a vraiment des dents trop grandes et trop pointues, en même temps ses yeux pétillent et elle est irrésistiblement sympathique. Puis elle hésite, farfouille quelques minutes dans ses affaires et en sors un livre qu’elle tend à Anna :
_ Ça vous fera passer le temps en attendant de manger.
_ Merci.
_ Vous voulez rester dans ma chambre ? Vous pouvez aller au salon aussi, Edmond vous jouera quelque chose, ça lui fera plaisir.
_ Heu, non, ça ira. Je vais aller lire dans ma chambre. »
Rosita la salue d’un dernier signe de tête et sort. Anna regarde le titre du livre. Les Enfants de la Nuit. Il a l’air vieux. Et pas très gai. Pourquoi Rosita l’a-t-elle choisi ?
Puisqu’elle n’a rien de mieux à faire pour passer le temps, Anna feuillette le livre dans sa chambre, après avoir bien sûr vérifié que l’argent est toujours là. Ce n’est pas un roman. Ce livre contient uniquement des descriptions rappelant un bouquin d’ornithologie : il y a la ou les apparences physiques des sujets, leur mode de vie, leur points faibles, leurs points forts, comment les attirer et comment s’en protéger. Mais il ne s’agit pas d’oiseaux. Il s’agit de monstres.
Vampires, loups-garous, sorcières, démons, zombis et autres créatures ignorées à tord du cinéma d’épouvante, tous décrits avec le plus grand sérieux comme si leur existence n’était même pas à remettre en question – l’auteur ne s’est d’ailleurs pas donné la peine d’essayer de la prouver. En temps ordinaire Anna aurait vraiment trouvé ça drôle et elle ne peut s’empêcher de penser à Cristal, de s’imaginer en train de lui en lire des passages tandis qu’elle la supplierait d’arrêter, les yeux brillants de plaisir interdits – Cristal était une fille trop sage qui s’interdisait beaucoup trop de choses et adorait qu’on la fasse frissonner. Elle aurait été passionnée par ce descriptif farfelu.
Anna continue à lire, un peu par-ci, un peu par-là, et tombe dans le chapitre concernant les zombis sur une phrase : « L’esprit ne peut être rappelé que dans son propre corps mort ; on ne peut pas ranimer dans un cadavre l’esprit de quelqu’un qui n’y a pas vécu. » Cette phrase n’aurait rien de spécial au milieu du reste des élucubrations si on ne l’avait pas soigneusement soulignée au crayon avant d’ajouter sur le coté : non, ça c’est faux. « Ça » c’est faux ? Parce que tout le reste serait vrai ?
Ce qui empêche Anna de trouver ce petit livre drôle, ce n’est pas seulement le fait qu’elle n’ait franchement pas le cœur à rire en ce moment. C’est surtout l’ambiance angoissante de cette maison qui lui tape sur les nerfs. Rien ne va. Tout est trop… décalé. Anna n’a jamais été du genre à se faire des films et c’est tant mieux. Si elle, la terre-à-terre, se met à angoisser à propos d’une somme de petits faits dérangeants, alors une personne plus imaginative se serait déjà sauvée à toutes jambes depuis belle lurette.
Elle sursaute en entendant une voix d’enfant :
« C’est l’heure de manger madame ! dit Edmond qui est planté là devant elle sans qu’elle ai entendu la porte s’ouvrir. Vous voulez venir ?
_ Hein ? Heu, oui, d’accord… tu pourras me guider ?
_ Descendez l’escalier. C’est maintenant.
_ Oui, j’arrive… »
Anna pose son livre. Lorsqu’elle se retourne, Edmond a disparu et cette fois non plus elle n’a pas entendu la porte. Non, cette maison – et ces gens ! – n’incitent vraiment pas à apprécier des lectures comme Les Enfants de la Nuit. Mais son estomac crie famine, donc elle vient. De toute façon, ça ne sert à rien de s’enfermer : Will peut entrer quand il le désire avec ses revolvers. Anna se change rapidement – même si aucun pull, même le plus protecteur, ne pourra effacer la honte que ce type malade l’ai vue presque nue – et constate au passage que ses blessures cicatrisent vraiment bien. Tant mieux. Elle dévale l’escalier et atterrit presque dans les bras de Will qui a passé un vrai costume pour l’occasion, même s’il a gardé autour des hanches sa ceinture et tout son arsenal. Il la prend par le bras en imitant – mal – un gentleman et la guide jusqu’à la salle à manger.
Tout le monde est déjà installé autour de la lourde table de bois noir. Leur pose, combinée au décor et à leurs vêtements contrastés, rappelle irrésistiblement la Famille Adams. « S’ils se mettent à claquer des doigts, pense Anna, je vais exploser de rire ». Mais on la fait assoir très sérieusement avant de lui présenter encore deux personnes qu’elle n’avait pas rencontré – la taille de cette famille parait vraiment infinie. La première est une ravissante jeune femme que tout le monde appelle Mémé, et qui visiblement n’a pas toute sa tête (« Elle est complètement gâteuse » murmure Will à Anna) puisqu’elle parle d’aller cueillir des roses à la mer dès le lendemain. Après quoi elle s’obstine à appeler Rosita Maria et à la prendre pour sa nounou.
La deuxième personne est présentée comme un homme répondant au nom d’Akira. Difficile de dire quelle est sa place au sein de cette étrange famille. Apparemment il ne fait que passer. Il est encore plus difficile d’apercevoir ses traits ou même sa silhouette : des pieds à la tête il est enroulé dans un tissu noir. Anna se demande par quel miracle il parvient à y voir quoi que ce soit. Mais il y est parvient puisqu’il arrive devant elle sans la moindre hésitation, s’incline à la mode japonaise et lui souhaite la bienvenue. Le temps qu’Anna se décide à lui rendre sa courbette, il s’est déjà redressé et a fait demi-tour – son corps est si emmitouflé dans les tissus flottants qu’Anna ne peut savoir dans quel sens il est qu’en regardant dans quel sens il plie les genoux.
« Bon, on est tous là ? demande Will impatiemment.
_ C’est l’heure du bain, non ? répond Mémé. Maria, fait couler mon bain !
_ Il est prêt à coté, Mémé, lui explique patiemment Rosita. Viens, entre. »
La maison infinie renferme encore une autre salle à manger. Avant d’y entrer Anna arrête Yannelle et lui murmure :
_ Il y en a encore beaucoup comme ça ?
_ On va dire que vous n’aurez jamais le temps de tout visiter…
_ Et des gens ? Il y en a encore d’autres ici ?
_ Mais voyons, réfléchissez ! Nous formons une vraie famille. Et qui manque-t-il ?
_ Heu…
Yanelle lui adresse un doux sourire, mais ses yeux déjà tournés vers l’absente montrent la dévotion la plus absolue.
_ La Mère, voyons, dit-elle. Nous allons tous rejoindre Mère. »
C’est une pièce plus grande que toutes les autres dans laquelle les attend la Mère, qui se lève lentement lorsqu’ils entrent. C’est une femme d’une beauté sublime dont le moindre geste est empli de majesté. Une reine, vraiment. Elle était assise dans un grand fauteuil aux allures de trône près de la cheminée – dont le feu ronflant éclaire la pièce d’une lumière rouge qui se bat contre la lumière jaune des milliers de chandelles du lustre. Mère a la peau sombre et deux yeux d’or hypnotisant. Elle est plus grande que tous les autres membres de la famille, plus que le Baron, mais la pièce – la maison entière – est parfaitement proportionnée à son corps et c’est Anna qui se sent toute petite, comme une enfant perdue dans un monde d’adulte. A son tour, Mère s’approche d’elle, lui prend les mains dans les siennes – si grandes et si chaudes, rassurantes, invincibles – et lui dit d’une voix d’or et de miel :
« Soyez la bienvenue. »
Après quoi chacun se met à table dans un brouhaha convivial et se sert, à par Anna qui est servie par Rosita et Mère qui est servie par tout le monde, chacun lui faisant une faveur l’air de rien. Anna écoute distraitement les conversations tout en testant l’étrange combinaison de mangue, d’oignon et de crevettes de sa salade. Elle regarde machinalement autour d’elle pour voir si elle est la seule à s’étonner, et remarque certaines choses encore plus… curieuses.
Rien à dire sur les assiettes de Will, Mémé, Yanelle et Isobelle – chacun s’attaque à sa salade de bel appétit, même si Yanelle enlève les crevettes. Mais Edmond a devant lui un gâteau odorant dont il se contente de respirer la fumée, sans tenter de le manger. Le Baron mange quelque chose qui est beaucoup trop rose pour être des spaghettis. Akira fait quelque chose – difficile à dire, mais ça disparait à proximité de ce qui devrait être sa bouche, il doit donc s’alimenter – avec des boulettes noires si floues qu’on les dirait composées de brume.
Quand à Rosita, elle ne mange rien du tout.
Ce que Will ne peut que remarquer. Il lance un peu trop fort :
« Hé, tu manges pas avec nous ?
_ J’ai déjà mangé tout à l’heure, répond froidement sa sœur.
_ Pourquoi ? Tu avais honte de manger devant ta super copine Anna Restoil ?
Anna blêmit en entendant son véritable nom quelques instants avant que Rosita n’explose :
_ FOUT-LUI LA PAIX SI ELLE VEUT S’APPELER ANNE-MARIE ELLE S’APPELLE ANNE-MARIE COMPRIS ?
Will éclate de rire et demande :
_ Ça vous éclate toutes les deux de faire semblant d’être normales ?
Rosita se lève si brusquement que sa chaise tombe. Ses narines frémissent et sa lèvre supérieure se retrousse dans un rictus menaçant. Elle domine Will de toute sa hauteur et à la place du jeune homme Anna se serait faite toute petite… mais visiblement il en faut plus que sa petite sœur pour faire peur à Will le pirate qui ne bouge pas d’un millimètre. Rosita laisse échapper un grondement puis quitte la pièce en claquant la porte.
Mère sourit doucement et dit à Anna :
_ C’est une étrange manière de vous le montrer, mais vous vous êtes fait une amie.
_ Mère ? demande Will a présent légèrement inquiet. Je peux me lever de table ?
_ Non.
_ Mais…
_ Laisse-la. Un jour il faudra bien que tu admettes que Rosita peut se lier à d’autres personnes que toi sans que cela ne diminue l’amour qu’elle te porte. Fait lui confiance.
_ Bien, Mère. »
Tout ce dialogue parait lointain à Anna qui ne parvient plus à réfléchir. Tout cela est totalement impossible. Elle n’a pas emporté ses papiers avec elle, elle en est sûre, et aucun des membres de cette étrange maisonnée ne peut la connaître, elle en mettrait sa main au feu – elle n’aurait jamais oublié sa rencontre avec l’un d’entre eux. Alors comment ? Comment ?
Elle est même trop terrifiée pour fuir. Ou pour bouger. Elle ne se rend pas compte que tout le monde s’est arrêté de manger et la regarde. Elle est à découvert, nue et exposée à tous les dangers, et les dangers sont si innombrables qu’elle ne peut plus se battre, elle se rend corps et âme, paralysée et prête pour le sacrifice final.
Au bout de quelques minutes tous les regards se tournent vers Isobelle et Yanelle qui se lèvent et l’encadrent – Isobelle en profite pour filer une taloche à Will au passage. Yanelle attrape une mouche, l’attache à un fil, la regarde voler quelques instants puis adresse un signe de tête à l’autre tante. Isobelle verse quelques gouttes d’un flacon dans un verre d’eau. Yanelle libère la mouche, plaque ses mains sur la tête d’Anna et ferme les yeux. Finalement elle dit :
_ Faut-il lui effacer la mémoire ?
_ Et puis quoi encore ? grince Isobelle. Avec ce qui l’attend il va falloir qu’elle arrive à faire face à ses peurs ! On lui donne un coup de fouet histoire de remettre le moteur en route, et ça ira bien. Yanelle, aide-moi à lui faire avaler ça !
Yanelle pince le nez d’Anna et lui renversa la tête en arrière. Isobelle lui fait boire le verre. Puis elles attendent.
Au bout de quelques minutes Anna revient à elle. Son regard perdu dans son enfer personnel se recentre sur la réalité. Un sourire cynique traverse son visage.
_ Faut que je fasse face, alors ? dit-elle. Comme une grande fille. Vous êtes tous… tellement bizarres… qu’est-ce que je peux faire ? Qu’est-ce que je peux bien faire ? Qu’est-ce que vous allez faire ? Qu’est-ce que vous allez me faire ?
_ Nous ne te ferons aucun mal, dit Mère de sa voix de velours, tu es la bienvenue, nous te l’avons déjà dit. Ton nom est en sûreté.
_ Mais comment vous le savez ?
_ Comme tu l’as dit, nous formons une famille assez particulière. Te sens-tu prête à savoir ?
Anna hésite. Elle ne remet pas en doute la parole de la Mère – ça lui parait impossible que cette merveilleuse créature lui mente. Quand à elle, est-elle prête à savoir ? Drôle de question. Savoir quoi ? Elle les regarde tous les uns après les autres, complètement désemparée.
Qui sont-ils donc ? Peut-elle le savoir ? Veut-elle le savoir ?
Finalement elle se décide.
_ Non. Je ne veux pas le savoir. Pour le moment.
_ Bien. Nous respecterons ta volonté, Anne-Marie.
_ Parfait. »
Le reste du repas se déroule dans le calme. Le Baron – que Will et Edmond appellent Papa Baron – est un maître dans l’art des conversations superficielles mais intéressantes et sait faire participer chacun tout en esquivant adroitement tous les sujets gênants. Même Anna se prend au jeu et participe à la discussion. C’est un peu surréaliste pour elle puisqu’elle ne peut s’empêcher de se demander ce qu’ils cachent tous, et penser que ce secret est à sa portée la tente horriblement. Pourtant elle se dit qu’elle a prit la bonne décision. Ils sont étranges mais pas dangereux. Si elle savait, supporterait-elle de passer la nuit ici ? Non, mieux vaut rester pragmatique et s’assurer qu’elle puisse rester ici tant que c’est nécessaire.
Lorsque le diner est fini Will la raccompagne – par un tout autre chemin que tout à l’heure – jusqu’en bas des escaliers. Rosita est assise sur le perron et leur tourne le dos en profitant des derniers rayons de soleil de la journée. Faisant preuve d’un tact dont Anna ne l’aurait jamais cru capable, Will les laisse seules. Anna hésite un peu puis s’assoit à coté de l’adolescente.
« Désolée pour tout à l’heure, dit Rosita.
_ Non, merci d’avoir essayé de me défendre.
_ Je t’ai fait peur ?
_ Non. Enfin, j’avais peur, mais juste pour moi. Je n’ai pas eu peur de toi en particulier. J’étais juste un peu choquée. Beaucoup choquée.
_ Et maintenant ? Ça va mieux ?
_ Oui.
Les deux femmes restent quelques minutes silencieuses. Le soleil se couche devant la maison. C’est un spectacle magnifique. Brusquement Anna déclare :
_ Je ne veux pas savoir.
_ Savoir quoi ?
_ Pour la Maison. Pour vous. Je m’en fiche. Vous m’avez vraiment aidée. Je n’ai pas besoin de savoir qui vous êtes.
_ Qu’est-ce que tu sais déjà ?
Anna ferme les yeux et profite des caresses du soleil sur son visage.
_ Je sais que vous connaissez mon vrai nom et mes blessures. Je sais que Edmond passe à travers les portes. Que Will est toujours armé. Que les tantes lisent dans les pensées et soignent. Que le Baron mange des vers de terre. Oh, et que Yanelle sait attraper les mouches à la main. Et je sais que demain, je vais faire mes valises, repartir au village, prendre ma moto et partir loin. Vers une autre vie. Et ça sera fini.
_ Alors… on va jouer encore à être normales jusqu’à demain, et puis on se dira adieu, et ce sera tout.
_ En fait… tu sais, tu peux si tu veux… enfin, si tu veux me dire ce que… ce que tu es.
Anna se sent rougir sous le regard de Rosita – pourtant elle n’ose pas regarder la jeune fille dans les yeux, elle a trop honte. Mais Rosita lui répond d’un ton joyeux :
_ Ok ça roule ! Et toi tu me raconteras d’où tu sors avec un faux nom, la trouille au ventre et un gros paquet de billets de banque.
Anna lui rend son sourire – car Rosita sourit à nouveau de cette étrange et irrésistible manière qui montre trop de dents et fait briller ses yeux – et s’apprête à répondre quand l’adolescente change d’expression et dit d’un ton légèrement effrayé :
_ Le soleil est couché. Il faut que j’y aille. Tout de suite. WILL ! »
Sans prendre le temps de dire au revoir, elle fonce à l’intérieur tout en appelant son frère.
Le temps qu’Anna se relève, elle a perdu Rosita de vue. Elle la cherche quelques minutes – sans oser trop s’éloigner de l’escalier, son principal point de repère – en l’appelant d’une voix hésitante. Personne ne lui répond. Bon. Visiblement Rosita a un problème avec le soleil mais Will sait quoi faire. Elle avait l’air anxieuse, c’est vrai, mais pas terrorisée. Ce n’est sans doute rien de grave. Et quand ça ira mieux, elle sait très bien où se trouve la chambre d’Anna, conclut cette dernière en se décidant à monter se coucher.
A présent elle est seule, couchée dans son lit, à tourner et à se retourner dans le noir. Plus de famille bizarroïde pour faire barrage entre ses terreurs et son esprit. Jamais elle n’oubliera ce qu’Edouard a fait à l’homme qui – croyait-il – avait volé son argent. Maintenant il sait que c’est Anna qui l’a depuis le début. Le sort qu’il lui réserve est sans doute pire que celui de ce malheureux, dix fois, cent fois pire, puisqu’elle a eut l’audace de se payer sa tête. Elle l’a regardé fulminer de rage d’avoir été doublé et n’a rien dit, rien fait qui puisse permettre à son mari de s’apercevoir de quoi que ce soit. Il l’a sous-estimée – quoique les mots méprisée et ignorée soient plus justes – et elle l’a battu.
S’il la rattrape elle servira d’exemple.
Anna se demande comment elle a fait, depuis qu’elle est ici, pour penser à tant d’autres choses qu’à la vengeance d’Edouard. Elle trouve ça fou. Dire qu’il n’avait pas quitté la moindre de ses pensées ni le moindre de ses gestes depuis si longtemps. Sa fuite a joué un rôle non négligeable, c’est sûr : maintenant elle n’a plus à se conduire comme s’il regardait en permanence par-dessus son épaule, elle est libre, doublement libre, elle est libre et riche. Mais si cette famille n’avait pas croisé sa route, elle serait encore bien davantage prisonnière de sa peur. Surtout sans Rosita, Rosita l’adolescente qui lit des magazines féminins, Rosita la timide au sourire chaleureux, Rosita et ses trop grandes dents qui refuse de manger devant Anna. Qui est Rosita ? Où est-elle ? Comment va-t-elle ?
C’est en pensant à l’adolescente qu’enfin Anna s’endort.
Elle se réveille brusquement, l’esprit encore tout embrumé par son cauchemar, le cœur battant à cent à l’heure. Elle s’assoit et allume la lumière. Deux heures du matin. Quelle horreur. Edouard l’avait retrouvé et il retrouvait l’argent qu’elle avait caché dans le ventre d’Edmond. Il sortait les tripes de l’enfant dans une infâme bouillie de sang et de billets. Will était là et il braquait ses deux revolvers vers la tête d’Anna, et elle savait que c’était parce qu’elle avait tué Rosita. Elle s’est réveillée au moment où elle mourait dans son rêve.
Anna secoue la tête pour chasser les derniers lambeaux de ces images immondes. Elle se rassure. Edouard ne peux pas savoir où elle est. Le temps qu’il retrouve sa trace, sa moto sera réparée et elle sera loin. Aucun souci.
Au bout d’un long moment elle se lève. Impossible de se rendormir. Autant aller voir Rosita et être sûre qu’elle est vivante. Evidemment, ça n’est qu’un rêve. Mais au moins elle sera sûre.
Anna erre longtemps au deuxième étage sans parvenir à retrouver la chambre de l’adolescente. Et bien sûr, à cette heure-ci, personne ne peut la renseigner. Mais en passant devant une fenêtre elle aperçoit de la lumière au-dehors : un petit bâtiment à l’extérieur de la maison, sans doute un garage ou une grange, est encore éclairé. Parfait. Anna trouve sans mal la sortie et parvient à peine plus laborieusement à trouver le bâtiment en question. L’herbe est glacée sous ses pieds nus et la mousse recouvre le mur de pierre, il est difficile de réaliser que c’est l’été. Le cauchemar se dissipe et Anna se trouve brusquement ridicule de déranger quelqu’un en pleine nuit pour lui demander où se trouve la chambre de Rosita, tout ça à cause d’un stupide pressentiment. Même si peu de choses doivent paraitre ridicules à des gens qui lisent dans les pensées, vivent armés sous leur propre toit ou oublient leur propre nom.
Au moment où Anna rassemble son courage pour frapper à la porte elle entend un grondement à l’intérieur. Un grondement de chien. De très gros chien. Le genre de grondement qui parle directement à l’instinct de survie via la moelle épinière.
Un grondement de loup.
La porte tremble : l’animal à l’intérieur s’est jeté dessus – avant de reculer en hurlant de rage. Anna recule de deux pas sans parvenir à faire demi-tour. Un choc sourd retentit à coté d’elle. C’est un rasoir en argent planté dans la porte. Elle se retourne enfin. C’est Will, bien sûr, qui a lancé son arme et à présent toise la femme, poings sur les hanches et sourire cynique aux lèvres.
Un nouveau grondement retentit derrière la porte, celui d’une bête qui s’étrangle de fureur sans parvenir à se mettre à aboyer. Mais Anna n’ose pas fuir. Will l’effraie tout autant que le monstre. Le rasoir s’est planté à dix centimètres de sa tête.
« Si tu veux entrer, dit-il, tu vas avoir besoin de ça.
_ De… de quoi ?
_ Du rasoir. Je te l’ai dit, c’est de l’argent massif. Très efficace contre les loups-garous.
_ C’est… c’est un loup-garou là-dedans ? Un vrai ?
_ Je te déconseille de vérifier. »
Les loups-garous ça n’existe pas les loups-garous ça n’existe pas les loups-garous ça n’existe pas ça n’a jamais existé ça ne peut pas exister. Ainsi pense Anna qui se dit que Will se moque d’elle. Mais elle y croit. Sa tête peut bien refuser l’existence du monstre, son estomac lui y croit, son échine aussi, ses cheveux qui se hérissent également, et tout son corps lui dit : fuis, tu vas te faire dévorer. Car les monstres qui depuis notre enfance nous guettent de dessous le lit ne tuent pas, ils ne mangent pas, ils dévorent, et le mot à lui seul suffit à donner le frisson. Donc non, Anna ne va pas vérifier. Elle a honte et s’écarte. Will récupère son rasoir et lui souhaite une bonne nuit. Il joue avec l’arme nonchalamment tout en retournant s’assoir dans l’ombre de la maison. Apparemment il va veiller ici toute la nuit. Au-dessus du toit la pleine lune brille de mille feux.
Le lendemain matin, Anna est épuisée, elle n’a pas réussi à se rendormir et a passé la fin de la nuit anxieusement penchée sur Les Enfants de la Nuit, sur le chapitre des loups-garous. Sa lecture ne lui a pas permit de chasser définitivement ses doutes, ni dans un sens ni dans l’autre. Ce matin elle se dit que ça n’a plus tellement d’importance. Elle prépare rapidement ses affaires et descend le plus silencieusement possible à la cuisine pour prendre quelque chose à boire avant d’aller au village prendre sa moto. Elle parvient à s’orienter correctement pour la première fois depuis qu’elle est ici et espère pouvoir partir sans avoir à dire adieu à quiconque… Evidemment ce n’est pas le cas. Tata Isobelle et Rosita s’activent déjà à la cuisine, tandis que Will affalé sur la table demande désespérément de quoi se réveiller. Ils saluent Anna tous les trois et Isobelle lui fourre d’emblée une tasse entre les mains. Anna boit en espérant qu’il s’agit de la même tisane que la veille… perdu, celle-ci sent la terre et a un goût très amer. Mais Isobelle la foudroie du regard et Anna finit sa tasse. Très rapidement sa fatigue s’envole. Will a eu la même chose et parait à présent aussi plein d’entrain qu’un cocaïnomane.
« Qu’est-ce que tu vas faire aujourd’hui ? demande Rosita.
_ Je vais récupérer ma moto et partir le plus tôt possible.
_ On peut venir avec toi ? demande Will qui pour une fois ressemble à un gamin. Oh dit oui dit oui dit oui s’il te plait !
_ D’accord, avec plaisir.
_ Ah, la moto… soupire Isobelle. J’ai toujours adoré ça, mais maintenant que mes vieilles jambes n’aiment plus que je trotte toute la journée, ce n’est plus seulement un plaisir, c’est vital !
_ Tu dis ça, la gronde joyeusement Rosita, mais tu n’es pas obligée de foncer comme une folle sur les routes ! Un de ces jours tu vas avoir des ennuis…
_ Bah, je n’ai pas le permis ! Et puis je n’y vais pas si souvent… plus trop envie de quitter la maison ces jours-ci… »
Soyez les Bienvenus ! **** (suite)
Anna hoche poliment la tête et ne fais par remarquer qu’à son âge – la tante Isobelle a sans doute connu la 2ème guerre mondiale – c’est sans doute mieux pour elle de lever le pied. Elle rend poliment la tasse, attrape son sac et adresse un signe de tête aux deux adolescents. Elle ne dit rien à Isobelle – elle n’a pas l’intention de remettre les pieds dans la Grande Maison mais c’est plus simple pour tout le monde si elle part sans dire au revoir. Le bout de chemin qui lui reste à parcourir devrait lui suffire à parler à Rosita – Anna ne veut pas l’abandonner sans essayer au moins de tenir la promesse qu’elle lui a faite.
Ils marchent quelques minutes en silence, profitant de la fraicheur matinale et de la douceur de la lumière. Puis, à la seconde où la maison est hors de vue – alors qu’ils lui tournent le dos tous les trois – ils commencent à parler tous en même temps. Ils s’arrêtent en pouffant de rire. Finalement c’est Rosita qui commence :
« Où est-ce que tu vas aller ensuite, Anna ?
_ Je ne sais pas. Je dois fuir des gens très dangereux. Le mieux, ce serait que j’entre en douce dans un autre pays, que je place mon argent dans une banque anonyme et que me fabrique une nouvelle identité. C’est ce qui se fait dans les films. Mais moi, je n’ai pas la moindre idée sur la façon dont je dois m’y prendre !
_ Ou alors, intervient Will en sortent de sa ceinture l’un de ses revolvers, tu les élimines.
_ Will ! crie Rosita. Arrêtes de sortir des horreurs pareilles !
_ Je n’en serais pas capable, dit Anna. Ce sont des professionnels et ils sont nombreux. Et puis… l’homme qui veut me tuer… c’était mon mari. Je veux dire, c’est mon mari.
_ Raison de plus, insiste le jeune homme. Comme ça tu pourras plaider le crime passionnel si tu te fais prendre. Il sort d’où le fric ?
_ Je ne sais même pas. Mais il n’avait aucun droit sur cet argent lui non plus.
_ Moi aussi, dit brusquement Rosita, un jour je vais partir.
_ Hein ? s’exclame Will. Pourquoi ? On est bien ici ! C’est bien toi qui pleurnichait parce qu’on n’avait pas d’endroit à nous ? Pourquoi tu veux partir ?
_ Pas tout de suite, soupire Rosita qui explique à Anna : on n’est pas nés dans cette famille tous les deux. D’ailleurs on n’est pas vraiment frère et sœur…
_ Si, on l’est ! rugit Will.
_ On s’est rencontré il y a deux ans, continue à raconter Rosita. J’en avais 13 et lui 15. J’étais paumée, je ne savais pas quoi faire ni où aller, j’étais terrifiée. Will m’a aidée à m’en sortir mais on n’avait pas de maison, pas de travail, pas d’argent, c’était l’horreur. Et le pire c’est qu’on ne pouvait jamais être tranquilles, il fallait toujours s’enfuir. Et un jour on a trouvé cette maison. Et cette famille. Ce n’est pas pour rien qu’il y a marqué ‘soyez les bienvenus’. Ils nous ont vraiment adoptés, et c’est génial parce qu’on n’aurait jamais réussi à trouver un endroit à nous sans eux. C’est notre famille maintenant. Mais moi je crois qu’on ne peut pas rester toute sa vie dans sa famille, et quand je serais adulte je partirais.