mercredi 17 septembre 2008
Alister la Magnifique *****
Alister la Magnifique
Venez et voyez. Prenez les ailes du conte et mettez-les sur votre dos. Survolez d’un trait les sombres terres brulées du Meijj, ignorez les sourdes clameurs et râles d’agonie de la guerre, bouchez-vous le nez en traversant les miasmes de la maladie sur Enyack, avancez hardiment au-delà des rocs glacés du Dourlan. Et vous verrez en contrebas, tel un précieux joyau niché dans l’écrin des forêts, Alister la Magnifique, la Ville Blanche, le rêve des hommes, le paradis sur terre gravé dans le marbre et l’eau pure de ses mille fontaines. Construite par les Anciens, peuplée par les Elfes, les Sages et les Héros, elle n’a connu que paix et prospérité depuis des milliers d’années. De puissants magiciens veillent à sa sécurité et chaque nuit son sommeil paisible n’est troublé que par les chants et les musiques de danses, les rires et les serments amoureux murmurés d’une voix envoûtante.
Au pied d’Alister la Magnifique, cité des rêves, de minces colonnes de fumée s’élèvent parmi les arbres. La forêt qui est parvenue à s’agripper aux flancs des terribles montagnes est pourtant une forêt féroce qui joue pleinement son rôle de gardienne de la tranquillité des lieux. Elle offre peu de nourriture, peu de gibier, beaucoup de prédateurs, un bois perpétuellement humide, des arbres gigantesques, des buissons aux épines acérées, des tapis d’aiguilles dissimulant des fossés, des torrents puissants comme des canons. Pour ceux qui campent aux alentours de la cité, cette forêt n’offre pourtant rien de bien redoutable comparé à ce qu’ils ont fuit. Ils survivent de leur mieux, affaiblis par les épreuves, unis dans la volonté farouche de ne pas laisser la faim et le froid les abattre alors qu’ils ont tenu face à l’horreur. De temps en temps, sans même s’en rendre compte, ils lèvent les yeux vers les hautes tours de la ville et sourient. Enfin ils touchent au but.
Dans l’un des campements, Hérioch dort dans sa cabane. Ou plutôt il somnole, roulé en boule sous ses fourrures pour avoir moins froid, sous les quelques planches qu’il a ajusté pour se protéger de la pluie. C’est l’un des plus anciens habitants du camp. Les autres ne savent pas trop ce qu’il fait là. Il sait parler des merveilles d’Alister avec plus de justesse que n’importe qui d’autre, mais lui ne lève plus les yeux vers les tours blanches pour sourire avec émerveillement. Bientôt, l’hiver sera là et la forêt passera d’inhospitalière à invivable. Peut-être qu’il arrivera à survivre – il est jeune, il est fort et il a déjà vaincu bien des difficultés. Mais les autres ? Peu de vieillards sont venus jusqu’ici, aux portes de la cité des rêves. Mais les adultes ont emmené leurs enfants avec eux. Beaucoup sont déjà morts sur la longue route qui menait jusqu’à la liberté, et ceux qui restent pourraient mourir stupidement de passer l’hiver dans une cabane, tout ça parce qu’Alister leur ferme ses portes. Difficile d’aimer la cité magnifique quand sa beauté ne renvoie plus qu’une suprême indifférence. Héricoch sait qu’il n’a pas le choix, il ne peut qu’attendre, aucune terre ne peut les accueillir aux alentours. C’est pour ça qu’il sort de moins en moins de ses fourrures, ces derniers temps. Il sait qu’il devrait se battre. Pourtant, inexplicablement, la force lui manque.
Par contre la force ne manque pas à Céréja. Il faut dire qu’elle est ici depuis moins longtemps. La rage qui l’habitait quand elle a fait ses bagages pour fuir la guerre, celle qui l’a poussée à continuer malgré tous les obstacles, qui lui a fait traverser l’épidémie et les montagnes, cette rage n’a pas eu le temps de s’user dans la morne répétition des journées d’attente. Elle se débat, elle organise le camp, la chasse, la garde des enfants, elle s’agite beaucoup, elle a moins de tâches à accomplir que de temps à tuer et elle lutte de son mieux pour ne jamais rester en repos. Tout pour ne pas penser, pour se retenir de faire la seule chose qu’elle meure d’envie de faire : prendre un pic, un marteau, une pierre, ses poings, et aller frapper de toutes ses forces les hauts murs d’Alister la fière jusqu’à ce qu’ils veuillent enfin s’ouvrir et les laisser passer. Toutes les merveilles qui l’attendent derrière ces murs l’appellent chaque jour : là-bas on trouve la paix, là-bas on trouve la santé, là-bas on trouve la sécurité, la nourriture en abondance, des maisons chaudes en hiver et fraîches en été, un espace à soi, un petit bout de rêve où on peut vivre et rendre les armes, rester simplement heureux sans craindre que les monstres ne viennent vous dévorer dans votre sommeil.
Ou dévorer votre mari. Vos enfants. Vos parents. Vos amis. Adresser la parole à quelqu’un et savoir qu’il sera toujours debout le lendemain, n’est-ce pas le paradis ?
Un paradis qui refuse d’accueillir les réfugiés.
Alors Céréja serre les dents et défait ce qu’elle a fait la veille pour mieux s’occuper à nouveau. Elle sait qu’elle ne doit pas détruire les murs d’Alister, qu’elle doit attendre, comme eux tous. Mais c’est dur.
Elle a beau être attentive, ce n’est pas elle qui la première lance l’appel :
« Des nouveaux ! Il y a des nouveaux !
C’est Nyki, la petite crapahuteuse, qui a repéré la troupe depuis son perchoir habituel. Immédiatement elle saute à terre et, accompagnée de tous les gamins trouvés sur son chemin, elle court vers les nouveaux venus. Céréja tente de lui dire de laisser les adultes faire les présentations et qu’on ne sait même pas si ces nouveaux arrivants sont hostiles ou non. En vain, bien sûr : Nyki considère que seuls ses parents auraient le droit de lui faire la moindre remarque sur son comportement. Elle est orpheline, elle fait donc ce qui lui passe par la tête, et entraine les autres avec elle.
Au moins il n’y a pas de véritable risque que les nouveaux arrivants leur soient hostiles : les habitants d’Alister sont les ennemis mortels du tyran de Meijj, et la milice des esclaves d’Enyack ne mettrait pas les pieds dans ces montagnes même si sa vie en dépendait. Aucun des ennemis des réfugiés ne se risquerait aussi près de la cité. C’est bien pour ça qu’ils l’ont choisie comme abri. Dommage que la ville ne soit pas du même avis.
Des nouveaux arrivants amènent toujours avec eux l’espoir d’avoir des nouvelles des siens et peut-être même de les voir arriver dans le nouveau groupe. Mais cette fois-ci l’espoir meurt vite. Ces nouveaux-là – une trentaine de personnes – ne viennent ni de Meijj ni d’Enyack. Leurs visages, leurs coiffures, les tatouages des hommes et les quelques vêtements apparaissant au milieu des fourrures grossièrement tannées sont inconnus des habitants des campements. Chacun se fige. Visiblement, les nouveaux avaient eux aussi espéré trouver les leurs au pied d’Alister, pas des étrangers.
Céréja s’avance et montre ses mains vides en signe de paix. L’homme en tête du convoi en fait autant et lui dit quelques mots dans une langue qu’elle ne comprend pas. Elle hoche pourtant la tête et leur fait signe d’avancer, tout en ordonnant aux enfants d’aller chercher de la nourriture. Elle charge Nyki d’aller trouver Hérioch. Il connait de nombreuses langues étrangères et surtout il y a plus de chances qu’il accepte de sortir de sa cabane si c’est la petite fille qui le lui demande.
Hérioch sort péniblement de son demi-sommeil. Il n’est même pas surpris de reconnaitre des leyons, les membres de clans nomades vivant normalement dans les plaines à l’ouest des montagnes. Il y a bien longtemps qu’il n’a plus parlé à un leyon mais l’habitude revient vite. Il ne s’embarrasse pas des habituelles cérémonies et le chef des leyons ne fait pas plus de manières. Ils sont tous à bout de force et tout juste en vue de leur but. Ils se sentent solidaires malgré leurs différences.
Le chef des leyons s’appelle Lexus. Il explique à Hérioch qui traduit de son mieux que les leyons qu’il voit là sont les survivants d’un grand exode dû à la famine. Il n’y a plus rien à manger dans les plaines, tous les animaux ont fuit et les hommes ont dû se résoudre à en faire autant. Certains sont partis au sud, d’autres ont voulu atteindre la mythique Alister pour trouver une vie meilleure et définitivement à l’abri des caprices de la nature. A ce moment, Hérioch entend le début d’un gémissement venir du manteau de Lexus. Avec un sourire gêné, celui-ci sort de son abri un bébé qui commence à pleurer.
« C’est juste pour le maintenir au chaud, commence-t-il à se justifier. Parce qu’on n’avait pas assez de femmes pour tous les porter.
Connaissant la susceptibilité des leyons sur le rôle des hommes, Hérioch n’insiste pas. Il trouve pour sa part tout à fait naturel que tout le monde prenne en charge les enfants survivants. En fait, c’est pour eux et uniquement pour eux qu’il accepte de sortir de ses fourrures et d’aller chasser. Tout ce qu’il a vu, tout ce qu’il fait, tout ce qu’il a vécu restera à jamais gravé en lui et il ne sait pas s’il sera capable d’une vie normale un jour. Mais les enfants, si. C’est pour eux qu’il faut ouvrir les portes d’Alister la Magnifique. Pour eux uniquement.
Lexus allaite l’enfant à l’aide d’une gourde. Hérioch se demande si elle contient du lait et par quel miracle le nomade a pu s’en procurer ici. Il lui dit sans oser le regarder :
_ Il y a ici plusieurs femmes qui allaitent, elles peuvent s’occuper de lui.
_ Bien. Il s’appelle Barthéo.
_ Ton fils ?
_ Non.
_ Ah. Et ta famille ?
_ A moitié au sud, à moitié morte.
En formulant les choses ainsi, en affirmant haut et fort que ceux qui sont partis vers le sud sont vivants, Lexus parle surtout aux survivants de son clan. Eux aussi ont dû être nombreux à perdre des proches. D’après ses tatouages, Lexus n’a pas le rang nécessaire pour être un chef de clan, c’est le hasard seul qui l’a mis dans cette position, mais il veille bien sur les siens. Peut-être est-il en train de fonder son propre clan.
Mais non. Quelques humains sont déjà installés à Alister, serviteurs des Elfes et des Sages, et ils ne peuvent vivre en clan. Le travail est rude et les lois le sont plus encore envers les quémandeurs qui ne possèdent rien d’autre que la force de leurs bras. Cela, Hérioch en parle rarement aux autres. Inutile de les démoraliser plus qu’ils ne le sont déjà dans ces conditions difficiles.
Il décrit brièvement aux leyons ce qui leur est arrivé et s’étend à peine plus longuement sur la vie du camp. Tout ce qui intéresse les nouveaux venus, bien sûr, c’est Alister. Normal. Ils sont venus de si loin pour elle. Mais les nouvelles d’Alister sont mauvaises. La cité des rêves a toujours rechigné à ouvrir ses portes à de simples humains. Elle ne veut que des gens capables de lui apporter quelque chose. Et que peut lui apporter une bande de crève-la-faim issue du peuple de leurs pires ennemis ?
Pour le moment, Alister se contente de les ignorer. Toutes les tentatives de passage de force – confie Hérioch en baissant instinctivement la voix – ont échoué à cause des sortilèges redoutables tressés sur les murs et même dans le ciel de la ville. Ceux qui ont essayé sont morts dans d’atroces souffrances, sans un regard de la cité blanche, sans une excuse. Uniquement ce sévère rappel : « C’est à Alister de choisir qui franchira ses portes. »
Un silence morne suit cette histoire. C’est Lexus qui le rompt en demandant d’une voix un peu trop forte :
_ Et comment choisit-elle ceux qui entrent ?
_ Elle préfère ceux qui possèdent l’art de la magie, ou un autre talent extraordinaire. Pour les autres, elle prend ceux qui peuvent la servir, des gens jeunes et solides, dociles, capables de vite s’adapter et de comprendre la langue pour obéir aux ordres.
_ La langue des Elfes ? Tout le monde la connait un peu…
_ Un peu, c’est suffisant. Ils n’attendent pas de nous qu’on fasse de beaux discours subtils. Parfois, on peut venir avec sa famille. Mais ce n’est jamais garanti. La chance joue beaucoup. Si tu dis la bonne chose au bon moment, tu peux entrer alors que d’autres patientent depuis des mois. Toutes les semaines un recruteur sort de la ville pour nous voir. C’est notre seul contact avec eux. Si on peut appeler ça un contact…
_ Et les autres humains ? Ceux déjà en ville ?
_ On communique comme on peut. Ils peuvent rarement sortir. Alister n’aime pas les humains oisifs – sauf quand il s’agit de Héros ou de n’importe qui d’autre déjà couvert d’or et de gloire. Il y a des meijj-ans à l’intérieur, quelques enyackiens, et même des doriens, mais aucun leyon, à ce que je sache.
_ Et les autres espèces ?
_ Pas de gobelins en ville – ceux qui s’y risqueraient seraient pendus haut et court. Quelques nains dans les meilleures armureries de la ville, ils vivent en groupes fermés car bien sûr les Elfes ne sont jamais ravis de les avoir sous les yeux, même s’ils se damneraient pour une de leurs épées, surtout avec la guerre à leur frontière. Pas d’orcs ni aucune créature de la nuit. Pas de trolls ni de loups, évidemment, à part dans les cages des montreurs d’animaux.
Un sourire émerveillé parcourt la foule. Oui, dans les cages, c’est assurément la meilleure place pour ces monstres. Les cages ou les bûchers, à voir. En tous cas, loin des enfants qu’ils croquent comme des friandises. Alister la Magnifique est à l’abri du Mal. Hérioch conclu :
_ On ignore s’il y a des Changeurs parmi leurs magiciens, aucun humain n’a le droit de les approcher. Mais s’ils y sont, ils sont inoffensifs pour nous. »
Puis il décrit de son mieux l’organisation de la ville. Sa création se perd dans la nuit des temps mais les Elfes se considèrent comme ses habitants légitimes et ils forment le gros de ses habitants. Ils ont admis parmi eux certains humains, les Sages et les Héros, qu’ils traitent plus ou moins comme leurs égaux. Toutes les autres espèces – humains ordinaires compris – servent de domestiques et accomplissent les quelques tâches qui ne sont pas réalisées par magie. Les réfugiés étaient le plus souvent des paysans avant de fuir, c’est pourquoi obéir et travailler dur ne leur fait pas peur. Ils nourrissent les guerres et les ambitions de leurs seigneurs depuis des générations après tout.
Ce programme est plus difficile à imaginer pour un leyon. Ces nomades sont fiers et ont longtemps été de farouches guerriers. Beaucoup ont cherchés à s’engager comme mercenaires dans les guerres voisines ou sont devenus des bandits, mais ça ne se dit pas devant les autres leyons quand on est prudent : le poids de la honte les rend souvent agressifs. Hérioch est sans doute le seul ici à réaliser l’écart entre leur culture et celle si policée d’Alister et il décide de ne pas insister là-dessus. Inutile de les inquiéter pour ce qu’ils ne peuvent pas changer. A présent qu’il a beaucoup parlé, il n’a qu’une envie, retourner sous ses fourrures et laisser le froid et l’humidité l’endormir à jamais. Une envie qu’il n’évoque jamais avec personne mais qui se lit dans ses yeux. Hérioch est jeune et encore fort mais tous ceux qui le croisent savent qu’il ne veut plus vraiment vivre. Au milieu de tous ces deuils, son regard éteint ressemble à un sacrilège. Lexus le remarque mais ne dit rien.
Le temps passe et chacun s’installe de son mieux. Les Leyons bâtissent leur propre campement à proximité de ceux des autres réfugiés, mais suffisamment à l’écart pour que les deux groupes vivent chacun à leur rythme. Chacun apprend quelques bribes de la langue des autres. Hérioch, de plus en plus sollicité, parait moins éteint, au grand plaisir de Céréja. L’espoir, qui plane toujours malgré l’insoutenable attente, souffle sur eux tous plus fort que jamais.
Jusqu’à ce que passe le recruteur…
La toute première fois que les leyons l’aperçoivent, ils croient à l’arrivée d’un prince ou d’un Héros en voyant cet homme vêtu d’argent sur son magnifique cheval. Il s’avance jusqu’au milieu du campement avant d’enlever la capuche qui dissimule son visage et la masse de longs cheveux noirs qui l’encadrent. Le recruteur est un Elfe des Hauts-Plateaux, il est grand et mince, sans avoir la délicatesse de cristal des Elfes nés à Alister – les Elfes aussi subissent une ségrégation importante selon leurs origines. Sortir dans la forêt boueuse pour trier les futurs habitants de la ville est à l’évidence une corvée pour le cavalier qui ne prend pas la peine de descendre de son cheval. Il lance à la ronde :
« De nouvelles demandes ?
Céréja prend spontanément la parole au nom de tous :
_ Oui seigneur, vingt-huit leyons sont arrivés pendant la semaine.
Tous les Elfes d’Alister ne sont pas des seigneurs, mais ils sont si richement vêtus que les humains ont tendance à les appeler spontanément ainsi. Le recruteur grimace. Le tri va lui prendre plus de temps que prévu.
_ Bien, voyons cela.
Il daigne enfin mettre pied à terre et demande un porte-parole de ces nouveaux venus. Lexus s’avance, met un genou à terre et demande solennellement :
_ Seigneur, nous demandons l’asile à Alister la Magnifique car nous sommes sans ressources.
_ Motif ?
Surpris, Lexus jette un coup d’œil à Hérioch pour vérifier qu’il n’a pas fait une erreur dans sa demande. Le meijj-an lui fait signe de répondre. Lexus hésite, cherchant la meilleure façon de formuler leurs malheurs dans cette langue qu’il ne maitrise pas parfaitement. Impatiemment le recruteur insiste :
_ Quel motif ? Pourquoi êtes-vous sans ressources ?
_ La famine sévit chez nous.
_ Pourquoi ?
Comment répondre à cette question ? La famine prend les plaines selon les caprices des dieux. Certes, Lexus a vu la sécheresse et la torture qu’elle a infligée aux plantes, mais il ne peut pas expliquer pourquoi cette sécheresse a eu lieu, il suppose donc que ce n’est pas la réponse qu’attend le recruteur.
_ Je ne sais pas… les dieux savent…
_ Pas de réserves ?
_ Pardon ?
_ Vous n’avez pas fait de réserves ? Des réserves de nourriture.
_ Si, mais elles ont vite été épuisées…
_ Agriculture mal gérée ?
_ Quelle agriculture ?
_ La vôtre.
_ Mais… non, nous ne sommes pas paysans, nous sommes nomades, nous vivons de nos troupeaux et du commerce.
Le recruteur lance un petit cri d’énervement et agite le bras comme pour chasser une mouche.
_ Bien sûr ! Vous ne vous occupez de rien, pas d’agriculture, pas de réserves, et après vous venez pleurer dans nos villes que vous manquez de tout ! C’est déjà beau de la part d’Alister d’accueillir des humains qui s’enfuient au lieu de se battre contre ceux qui les tyrannise. On ne va pas en plus s’occuper de tous les mendiants des plaines. Dégagez ! Votre place n’est pas ici.
Il se retourne vers les autres réfugiés médusés et continue sans prêter attention à Lexus toujours agenouillé :
_ Je prends deux hommes de plus.
Il prend un papier dans sa poche et regarde d’un air dégouté la liste de noms. De mystérieuses annotations suivent chacun d’eux.
_ Réjoy, Karma, Dilent, Hamar, avancez ! Vous voulez toujours entrer à Alister ?
Les quatre désignés approuvent chaleureusement. Ils savent que deux d’entre eux seront choisis et ils veulent se faire valoir sans savoir exactement comment se démarquer des autres. Le recruteur leur pose une série de questions d’un ton las. Il les a toutes déjà posées mais ces quatre candidats-là sont arrivés à égalité et il faut bien qu’il fasse un choix. Au bout de quelques minutes de ce cérémonial, ils sont interrompus par Lexus qui attrape la lourde cape de l’Elfe et supplie :
_ Prenez au moins le bébé ! Il n’est responsable de rien ! Il va mourir s’il reste ici ! Pitié, seigneur, pitié !
Il tend Barthéo. Depuis son arrivé, Lexus l’a confié à différentes femmes, mais il a toujours fini par le reprendre sous différents prétextes. Il refuse tout simplement d’admettre qu’il s’y est attaché comme à son propre fils. Sa détresse fait peine à voir et spontanément Hamar, l’un des candidats, propose :
_ Je peux le prendre comme mon fils, si vous me laissez entrer, seigneur.
_ Qu’est-ce que c’est que ces trafics d’enfants ? s’emporte l’elfe. Vous êtes prêts à tous les mensonges ! La famille est un principe sacré ! Toi, si tu tiens tellement à ton enfant, retourne chez toi et travaille pour le nourrir ! Et toi… Hamar, je te raye de la liste ! Je prends…
Le recruteur hésite une fraction de seconde, cherchant à faire un choix juste entre ces trois humains qu’il serait incapable de différencier sans ses précieuses notes, puis se décide brutalement :
_ Je prends Karma et Dilent. Suivez-moi. »
Dans un silence médusé, il remonte à cheval et pique vers la ville, tandis que les deux élus attrapent à la hâte leur maigre baluchon et le suivent en courant.
Hamar se retourne vers Lexus et s’écrie :
« Tu es content de toi, hein ?
Le leyon ne répond pas. Il tente d’admettre ce qui vient de se passer. Si Alister leur ferme ses portes définitivement, que vont-ils devenir ? Et il en porte la responsabilité. C’est lui qui a répondu aux questions du recruteur, lui qui n’a pas su le convaincre. Un rictus lui fait montrer les dents à l’idée qu’un Elfe, une créature dont aucun ancêtre n’a jamais tenu une charrue, se soit permit de lui reprocher de ne pas avoir d’agriculture. Se méprenant sur la grimace, Hamar furieux lui décroche un solide coup de poing en hurlant :
_ C’est ta faute ! J’avais une chance ! J’avais une vraie chance et tu as tout gâché ! Vous avez tout gâché !
Hamar crie en langue meijj-an et Lexus ne comprend pas, mais c’est inutile. Protégeant le bébé d’un bras, il immobilise Hamar de l’autre et le met à genoux avec une facilité déconcertante. Lui n’a jamais fait la guerre, mais il connait bien les bagarres à mains nues et il est plus fort. Il n’est pas resté des mois dans ce camp à ne rien faire de ses muscles.
Céréja intervient rapidement pour séparer les combattants et chacun retourne dans son coin. Plus question d’entraide. Ils sont concurrents. L’humeur générale est plus morose que jamais et la neige qui menace depuis des jours parait plus proche, l’humidité et le froid plus vifs. La forêt est prête à les engloutir tous. Ce soir-là, une bonne partie de la réserve de bois est utilisée pour des flambées trop grandes destinées à chasser les ombres de l’avenir et de leurs cœurs.
Les relations entre les deux groupes sont de plus en plus tendues. Les premiers arrivés ne comprennent pas pourquoi les leyons s’obstinent à rester alors que le recruteur leur a clairement dit qu’ils étaient refusés. Ils étaient prêts à partager leurs parts de vivres et de bois avec des compagnons d’infortune, pas avec des mendiants condamnés à rester au pied de la cité des rêves. Eux qui étaient paysans et n’ont jamais connu la famine se mettent à mépriser le mode de vie nomade et à les rendre responsables de leurs propres malheurs.
De leur coté, les leyons refusent de partir parce qu’ils ne savent pas où aller. Le monde est dévasté. Revenir sur leurs pas est impossible : ils ont eu bien trop de mal à franchir la frontière, férocement gardée par les immenses montagnes et par les troupes Elfes qui veillent sur la tranquillité d’Alister. Beaucoup trop des leurs sont morts, tués par le froid, la faim, les précipices, les archers zélés ou les passeurs cupides. Continuer plus loin signifie rejoindre ce que les autres ont fuit : guerre et maladie. Ils n’ont pas de solution. Et eux, les guerriers nomades, se mettent à mépriser ces paysans qui ont fuit en abandonnant leurs terres au lieu de se battre contre le tyran. Ils n’ont jamais affronté d’orc ni de troll dressé, ils ne savent rien de la terreur qui envahit même l’homme le plus courageux devant ces gueules capables de lui arracher la moitié du corps d’un coup de dents négligent.
Le recruteur est revenu, une fois, mais il n’a ramené personne avec lui. Et aucun réfugié, pas même Céréja, n’a osé lui rappeler que la neige allait bientôt tomber. Elle aussi a peur d’être rejetée. Comme Hérioch… Elle ne sait pas – personne ne sait – pourquoi Hérioch a été rayé des listes du recruteur, mais il est évident qu’il n’entrera jamais dans la cité des rêves. Comme les leyons. La rumeur court, dans les autres campements, que les leyons restent parce qu’ils veulent franchir les sortilèges. Une rumeur aussi folle que toutes les autres rumeurs qui peuvent circuler entre des personnes qui vivent ensemble en permanence et qui ont trop de temps pour parler, basée sur une vérité incontestable : puisqu’on ne connait rien des Leyons, il est possible qu’ils possèdent une magie capable d’entrer à Alister et peut-être s’apprêtent-ils à l’utiliser en ce moment même. Une rumeur qui suffit à rendre détestables des relations déjà difficiles.
Une rumeur qui obsède Céréja pourtant si terre-à-terre. Elle vient d’atteindre le point de non-retour, celui où on est prêt à tout, absolument tout, pour atteindre son but, tout simplement parce qu’il est inimaginable d’avoir autant souffert en vain. Il y a deux mois qu’elle attend qu’on l’autorise à entrer à Alister et rien ne dit que cette autorisation arrivera un jour. Elle ne parvient plus à repousser la panique qui envahit son cœur. Elle ne sait plus si ses inquiétudes sont légitimes ou non. Elle a laissé trop de pensées lui envahir la tête et ne sait plus, dans ce sac de nœud, ce qui est réellement elle et ce qui n’est qu’une réaction à l’atroce attente, elle ne saurait même pas dire pourquoi, ce matin-là, elle cherche Hérioch comme si sa vie en dépendait, pourquoi elle ressent ce sentiment d’urgence et pourquoi elle est prête à hurler de frustration en découvrant sa cabane vide.
Elle part sur sa piste avec la détermination d’un tueur de sangr. Elle n’a aucun mal à le découvrir, un peu à l’écart du camp, en train de distraire les enfants de leur corvée d’eau quotidienne. Il raconte des histoires. Céréja reste un moment à l’observer sans se faire voir. Il est calme, mais ça ne veut rien dire, Hérioch est toujours calme. Il est un peu plus souriant, un peu plus présent qu’à l’ordinaire, sans doute parce que Nyki l’écoute. Nyki est une petite peste et pourtant elle a toujours été sa préférée. Il dit que c’est la seule à savoir vivre la tête haute et qu’elle fera la fierté des humains une fois à Alister. Des propos qui donnent toujours à Céréja un profond sentiment d’injustice – c’est elle qui se donne tant de mal pour que tout le monde arrive à vivre le mieux possible dans le campement, c’est elle plus que n’importe qui qui mérite de vivre à Alister la tête haute.
Tandis que les pensées de Céréja s’égarent sur des pistes mille fois suivies, l’histoire d’Hérioch se termine et les petits s’éparpillent, pressés d’apporter leur cuve d’eau à leur foyer et de pouvoir aller jouer. La jeune femme décide de se ressaisir et s’avance d’un pas décidé. Elle interpelle Hérioch avant qu’il n’ait pu filer comme à son habitude :
« Tu as entendu la rumeur !
_ Laquelle ?
_ Sur les leyons ! On dit qu’ils peuvent passer. C’est vrai ?
_ Si tu le dis, c’est sûrement vrai qu’une rumeur coure…
_ Est-ce qu’ils le peuvent ? Toi qui connais leur magie, est-ce qu’ils le peuvent ?
_ Pourquoi tu n’irais pas leur poser la question ?
_ A ces… non, certainement pas ! Ils s’apprêtent à nous poignarder dans le dos !
_ Qu’est-ce que tu en sais ? Ils sont peut-être simplement perdus, comme nous tous. Tu as changé, Céréja, tu as beaucoup changé en peu de temps. C’est toi-même qui les as accueillis à bras ouverts. Tu l’as déjà oublié ?
_ C’était différent, je ne pensais pas…
_ Tout a changé quand le recruteur est passé. Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il sait d’eux ? Je vais te dire, il en sait encore moins sur eux qu’il ne sait sur nous, c'est-à-dire qu’il ne sait rien et qu’il ne veut pas savoir. Regardes-toi, Céréja ! Regarde ce que cette maudite cité a fait de toi ! Et tu veux toujours y entrer ? Mais pourquoi donc, Céréja, pourquoi ?
_ Parce que j’y serai protégée du Mal, et mes enfants après moi, et c’est tout ce qui compte.
_ Ah oui, le Mal… Les hauts murs d’Alister protègent du Mal qui détruit les vies, le Mal qui envahit les villages la nuit pour dévorer les enfants, le Mal qui réduit les peuples en esclavage, le Mal des maladies ou de la faim… Mais à l’intérieur, on y rencontre le mal aussi, une forme masquée qui parait plus tolérable, qui se croit digne, qui se croit légitime, car le caprice du nanti qui décide de la vie ou de la mort des plus faibles est aussi une forme de mal.
_ Tant pis. Ça ne peut pas être pire que d’affronter ce maudit hiver.
La détermination de Céréja n’est plus une flamme brûlante comme celle qu’elle montrait lorsqu’elle les encourageait tous à poursuivre leur chemin vers Alister la Magnifique. Mais, contrairement à Hérioch, cette détermination n’est pas morte. Elle est juste devenue plus concentrée. Plus inébranlable. Moins humaine. Céréja voulait atteindre Alister pour vivre, à présent elle est prête à mourir pour l’atteindre. Plus rien n’a de sens. Hérioch le voit et se lève en soupirant. Il se conduit comme un vieillard depuis quelques temps. En partant, il jette négligemment par-dessus son épaule :
_ Viens ce soir à ma cabane. J’aurais des choses à te dire.
_ Pourquoi pas maint…
_ Parce qu’il faut que je voie quelque chose. A ce soir. »
Le soir venu, Céréja s’éclipse discrètement du feu principal pour rejoindre Hérioch. En général, celui-ci ne gaspille pas de bois avec sa flambée personnelle, mais ce soir il a fait une exception pour ses invités. Nyki est déjà là, écoutant paisiblement la mélodie que lui joue Hérioch sur sa flûte en roseau. Céréja a apporté un cadeau : un peu de pain offert par Alister la Magnifique. La ville blanche ne leur donne pas de toit ni de travail, mais de la nourriture et quelques couvertures. Comme le fait remarquer Hérioch avec un sourire mauvais, on ne veut pas les aider à vivre mais on veille à ce qu’ils ne meurent pas trop vite. Le genre de remarques qui attireraient les foudres du recruteur, bien sûr : ces quelques aides sont des preuves de générosité de la cité. Pour sa part Céréja ne sait pas trop quoi penser de ce geste maladroit. Mais un pain reste un pain. La preuve, Nyki a déjà englouti sa part et louche sans vergogne sur celle d’Hérioch, qui la tourne et la retourne entre ses mains, la regardant comme s’il ne parvenait pas à se souvenir ce qu’on est censé faire avec du pain.
Une grande silhouette sombre s’inscrit dans la faible lumière des flammes. Céréja se relève, le cœur battant, cherchant machinalement une arme. Hérioch lui fait signe que tout va bien. En leyon il invite Lexus à s’approcher et à s’asseoir avec eux. Il lui offre sa part de pain. Lexus évite de regarder les autres et s’assoit un peu en retrait.
« Bien, commence brusquement Hérioch, je n’ai pas envie de perdre mon temps à tout traduire, alors on va parler en alistérien histoire de tous se comprendre, d’accord ?
Céréja frissonne en entendant son ami imiter si facilement l’accent mélodieux d’Alister. Elle n’avait jamais remarqué qu’il avait une belle voix. Sans doute parce qu’il ne chante jamais et qu’elle n’a jamais le temps d’écouter ses histoires. Elle lui en veut encore pour l’irruption de Lexus mais ne dit rien. Le leyon ne dit rien non plus. Seule Nyki hoche distraitement la tête.
_ Parfait, continue Hérioch. J’ai à vous parler. Vous transmettrez ensuite chacun à votre groupe… ou pas… enfin vous ferez bien comme vous voulez. Lexus, la rumeur court chez nous que vous pouvez entrer à Alister comme vous voulez, grâce à une magie quelconque.
_ Quoi ? Si on possédait une magie aussi puissante, il y a longtemps qu’on aurait sauvé notre peau !
_ Il me semblait aussi. Donc, tu es rassurée, Céréja ?
L’intéressée ne desserre pas les mâchoires. Elle est persuadée qu’Hérioch se moque d’elle et se demande si écouter ces deux marginaux ne va pas compromettre ses chances d’entrer. Nyki baille et donne un coup de coude vigoureux dans les cotes d’Hérioch.
_ Pardon, dit-il comme si c’était sa faute. J’y viens. C’est juste que ce n’est pas facile. Je… Je sais comment franchir le mur de sortilèges.
Céréja et Lexus le fixe sans parvenir à croire ce qu’ils viennent d’entendre. Et finalement les deux rivaux ont exactement la même réaction : ils attrapent le jeune homme et crient, chacun dans sa langue :
_ Pourquoi tu ne l’as pas encore fait ! Tu attends qu’on meure tous de froid au pied du mur ?
Hérioch tente de les calmer tandis que Nyki les observe tous, étrangement immobile et sérieuse. Elle finit par intervenir dans un alistérien maladroit :
_ C’est très dur de passer. Il faut payer un grand prix.
Lexus, le premier, lâche Hérioch et demande :
_ Quel prix ?
Céréja l’imite avec un temps de retard :
_ Quel prix ?
_ La mort, bien sûr ! ricane le jeune homme. Cette ville maudite aime tant se nourrir de notre sang que c’est le seul moyen de la corrompre !
_ Mais…
_ S’il vous plait, tous les deux, laissez-moi raconter…
Et Hérioch raconte une histoire. Son histoire. La belle histoire du temps où il était heureux et plein de vie, le talentueux apprenti d’un très talentueux troubadour, une histoire datant du temps où le monde n’était pas plongé dans le chaos et où les forces du Mal n’avaient pas vaincu tant de fois. Du temps où il voyageait sans cesse et où il était venu à Alister la Magnifique, où il avait mangé à la table des Elfes et des Héros tandis que son maître les charmait de sa musique.
Revenu dans ces lieux poussé par la misère, il avait frappé à leur porte en suppliant qu’on le laisse passer, et en mémoire de son maître il avait été admis dans la Ville Blanche. En entendant cela, Céréja et Lexus se demandent s’il n’est pas vraiment devenu fou. Ses yeux perdus dans les flammes et sa voix monocorde leur donne le frisson mais les convainc de sa sincérité. Hérioch revit ses souvenirs, des souvenirs si incroyables qu’ils paraissent inventés, et pourtant les deux autres ne disent rien et l’écoutent, surveillés par Nyki qui connait cette histoire depuis longtemps. L’émerveillement et la gratitude d’Hérioch, tout d’abord, reconnaissant du fait même de vivre dans la cité des rêves. Puis son inquiétude pour les siens. Ses questions qui dérangeaient. Les portes qui se refermaient. Et le choc lorsqu’il avait enfin réalisé que les habitants d’Alister ne voulaient pas entendre parler des réfugiés. Ils ne voulaient pas entendre parler de guerre ou de maladie, de mort, de souffrance. Leur peuple avait gagné la guerre, ils vivaient en paix, riches et heureux, ils ne voyaient aucune raison d’offrir tout cela à des créatures qui n’étaient même pas de leur espèce. Ils n’avaient pas non plus envie d’entendre parler des quelques humains déjà admis dans la cité. Certains étaient parfois touchés de pitié envers ces malheureux campant au pied des murs et acceptaient d’en laisser entrer un ou deux, ne comprenant pas que cette générosité soit perçue comme cruelle envers tous ceux qui attendaient sans savoir s’ils pouvaient en espérer autant. Ils pensaient que ceux qui restaient n’avaient qu’à repartir. Après tout, Alister n’était pas et n’avait jamais été leur pays.
Hérioch était devenu furieux devant cette injustice : eux qui avaient tout, ça ne leur couterait rien d’accueillir ceux qui n’avaient plus rien, et pourtant ils méprisaient leurs souffrances et les rendaient responsables de leurs malheurs. Sa fureur n’avait pas plu. Après tout, lui aussi n’était qu’un humain, un étranger accueilli par égard envers son maître, un parasite qui n’apportait rien de bon à Alister. Il avait été jeté dehors. Et il y était resté, essayant de son mieux d’aider les réfugiés toujours plus nombreux, mais surtout parce qu’il ne savait pas où aller. Il avait tenté malgré tout d’y croire, il admettait que cette ville protégée des monstres était un sanctuaire à atteindre à tout prix pour les enfants, pour qu’ils aient un avenir. Mais il ne croyait plus que la cité des rêves était peuplée de gens bons et sages à qui il était naturel de s’inféoder. Il savait que le mal avait aussi fait son chemin parmi les murs blancs, sournoisement, se cachant sous la Magie et la Sagesse dont se vantaient les habitants d’Alister.
Et il connaissait la faille de cette magie.
_ Mais le prix à payer est immense, rappelle Hérioch.
_ Immense comment ? murmure Céréja.
_ Si nous forçons l’entrée par magie, ça nous coûtera sans doute autant de vies que si nous tentons de survivre à l’hiver. C’est pour ça qu’il faut que tout le monde soit d’accord. On tente notre chance, tous ensembles, sans savoir qui va réussir à passer. Ou on attend. Ou on retourne d’où on vient.
_ Comment as-tu appris un tel sortilège ? demande Lexus.
_ J’étais un humain ignorant au milieu des grands magiciens. Ils discutaient entre eux sans se douter que je pouvais comprendre quoi que ce soit à leur charabia. Je n’ai d’ailleurs pas compris grand-chose, mais c’était suffisant. Alors, qu’est-ce que vous décidez ? On reste ici à attendre bien gentiment qu’Alister la snob nous prenne en pitié ou on tente le tout pour le tout, quitte à passer notre vie cachés dans les entrailles de la ville, dans le meilleur des cas ?
_ Moi, dit Nyki, je dis qu’on tente le coup.
Evidemment, pense Céréja, c’est la petite qui l’a convaincu de leur parler de cette solution. Hérioch n’a plus envie de tenter quoi que ce soit, que ce soit dans la direction d’Alister ou dans celle des plaines, il ne veut plus rien. Elle si. Nyki est encore assez naïve pour prendre un risque et croire tout de même qu’elle va forcément réussir, puisque c’est elle.
A son âge, Céréja devrait être plus mature, et pourtant elle est en train de tenir exactement le même raisonnement. Elle est allée trop loin pour ne pas réussir à passer. Elle mérite de passer. Les dieux ne peuvent pas être si cruels – même si il est évident qu’ils ne se soucient pas beaucoup de petits humains ordinaires dont la destinée n’est écrite dans aucun livre de prophétie. Céréja approuve :
_ Oui, on se lance. Moi je me lance. J’en parlerai aux autres. Je suis sûre qu’ils nous suivront.
_ Et les petits ? demande Lexus. Est-ce qu’ils ont plus de chances de passer ? Il n’y a pas un moyen de les protéger ?
_ Non, répond sombrement Hérioch. Je le regrette.
Le leyon réfléchit encore, les yeux perdus dans les braises du foyer que personne n’a pensé à ranimer, puis il se décide brusquement :
_ Si nous restons ici, rien ne nous dit que ceux qui survivront à l’hiver pourront entrer. Nous te suivrons.
_ Parfait. » soupire Hérioch.
Le jeune homme parait plus épuisé que jamais à la fin de cette conversation, comme si le simple fait d’évoquer la magie l’avait privé de son énergie. Ses invités s’éclipsent rapidement. Ils doivent se préparer pour le passage.
Ils sont tous là, dans la clairière, pour entrer à Alister la Magnifique, par la force de la magie puisque c’est la dernière solution qu’il leur reste. Si c’est bien une solution. Tout le monde a peur. Tout le monde doute. Et pourtant tout le monde est venu. Hier, il a neigé et Alister n’a toujours pas ouvert ses portes. Ils refusent de mourir ainsi au pied de la Ville Blanche, pas avant d’avoir tout tenté.
Sur les centaines de réfugiés, la rumeur a fait des ravages et nombreux sont ceux qui pensent qu’Hérioch les manipule dans un but obscur. Les traces de coup qu’il porte encore viennent d’autres réfugiés qui eux pensent qu’il connait des moyens qui garantissent de survivre au sortilège périlleux qu’il veut lancer. Mais Hérioch était passé par les cages du tyran et ce n’étaient pas quelques coups qui allaient lui faire peur. Il n’avait rien dit et ses agresseurs avaient fini par s’enfuir, redoutant de tuer leur seule porte de sortie. A présent ils craignent qu’il ne refuse de lancer le sort sur ceux qui l’ont frappé et se sont perdus dans la foule pour être plus difficiles à repérer. Pourtant leur victime ne leur en veut pas. Il n’est plus en état d’être en colère ou triste, il n’a pas peur, il est anesthésié par le poids de son acte et avance dans ce monde comme un rêve – un atroce et absurde cauchemar. Il monte sur un rocher et examine le groupe hétéroclite qui attend en tremblant de froid qu’il vienne les sauver. Il sourit amèrement. Les sauver ? Les assassiner, plutôt… Et il n’est pas horrifié par son propre geste. Il ne ressent rien.
Tout ça pour Alister. Cette ville maudite aura réussi à lui prendre même son âme.
Il se lance avant de reconnaitre dans la foule un visage familier qui briserait le cocon d’indifférence qu’il a tissé autour de lui. Il prononce les mots nécessaires d’une voix claire et veille à ne pas marquer la moindre hésitation. Chacun retient son souffle. L’invocation ne dure pas et très vite on n’entend plus que le souffle du vent se glissant entre les arbres. Les humains attendent une dernière fois et sentent chacune des secondes s’égrener. Enfin les murailles tressées de sorts de la cité des rêves frémissent. L’un après l’autre, les humains disparaissent, devenus souffles de vent se glissant à travers les mailles des sortilèges. Hérioch ne sait plus qui est qui. Tant mieux, lorsqu’il sent les âmes touchant le grillage magique disparaitre. La mort frappe, fauchant des dizaines de vies d’un même mouvement, ricanant sans doute des efforts du faux magicien pour les guider et les faire passer. Quelques uns franchissent l’obstacle. C’est tout ce qui compte. Quelques uns passent et atteignent enfin leur but…
Hérioch se laisse tomber au sol. C’est fini. Il a fait ce qu’il a pu. Il ne saura jamais qui a réussi à passer et il préfère ça. Que les morts restent anonymes et dorment en paix. Lui aussi veut dormir.
On vient pourtant le chercher, les gardes alertés par les magiciens sont chargés de trouver la source de cette attaque-surprise. Cet humain vêtu de lambeaux de fourrure, recroquevillé dans la neige, ils ne l’ont emmené que pour l’interroger, pensant tenir un simple témoin. Et pourtant, pas de doutes pour le Haut-Magistrat qui enquête sur l’incident : c’est bien de lui qu’est partie la magie, lui qui a désincarné tous les humains réfugiés pour les envoyer griller sur les défenses d’Alister.
« Mais pourquoi ? demande-t-il pour la énième fois à Hérioch. Pourquoi as-tu fait ça à ton propre peuple ?
_ Ils étaient d’accord, répète pour la énième fois Hérioch. Ils pensaient que le risque en valait la peine.
Il refuse d’en dire plus. Si cet Elfe est incapable de comprendre des mots si simples, tant pis pour lui. Dès le printemps, d’autres réfugiés humains arriveront. Seront-ils mieux accueillis ? Il préfère ne pas se poser la question. Au moins, dans sa cellule, il est au chaud et au sec, on le nourrit et on le soigne, et surtout, surtout, il est persuadé d’avoir entendu le rire de Nyki dans la rue. Il a fait tout ce qu’il a pu. A d’autres de reprendre le flambeau.
mercredi 12 décembre 2007
La Tour ****
La Tour
« Qu’est-ce que tu fiches ici, petit morveux ? »
Yena se redresse du feu qu’elle commençait à préparer puis se met debout. A quinze ans elle n’est pas aussi grande que l’homme qui se permet de l’apostropher de cette manière mais à sa grande satisfaction ça sera le cas d’ici un an ou deux. Les poings sur les hanches, elle toise l’opportun sans ciller et réplique :
_ Je monte mon campement pour la nuit. Cela te pose-t-il un problème, paysan ?
_ C’est chez moi ici !
_ C’est le royaume des Sept-Esprits ici et un écuyer des Sept-Esprit est partout chez lui. Nous sommes en guerre et je suis là pour me battre. Laisse-moi me reposer et je repartirai demain matin.
L’homme lance un regard en coin au magnifique cheval de Yena puis crache par terre avant de hurler :
_ Un écuyer ? Une voleuse oui !
Il tente d’attraper Yena par les cheveux. La jeune fille le flanque par terre d’un coup de genoux à l’entrejambe. Yena connaît de nombreuses façons de se battre honorablement, aussi bien au corps à corps qu’à l’épée, mais elle n’a pas l’intention de se donner ce mal pour cet homme. La journée a été dure.
Oui, le royaume est en guerre et Yena est là pour se battre, malgré les réticences des chevaliers à l’envoyer sur le champ de bataille et malgré l’absence de son maître, messire Godoire. Elle préfère naviguer de combat en combat, arriver au moment le plus dangereux pour ensuite repartir camper de son côté. En temps normal, surtout pour sa première guerre, elle se serait installée avec les autres écuyers et aurait forcé les chevaliers à la traiter comme tel ou à trahir leur propre code – ce sont les pierres des Sept-Esprits qui ont accepté le serment de Yena l’engageant comme écuyère et aucun être humain n’a le pouvoir de briser ce serment. La jeune fille sait bien que les lois des Esprits sont une chose et que la réaction des hommes en est une autre et elle était prête à se battre autant contre le rejet de ses compagnons d’armes que contre l’ennemi. Mais à présent elle ne peut pas se le permettre. Messire Godoire a toujours eu beaucoup d’ennemis à la cour du roi. Après toutes ces années passées comme chevalier errant, après être revenu par ses propres moyens défendre le royaume, on aurait pu penser qu’il avait assez expié. Lui en tous cas le pensait. Les seigneurs chevaliers n’étaient pas du même avis. Il est en prison et n’en sortira que si quelqu’un accepte de payer son amende. Le cheval que Yena a capturé il y a deux jours devrait suffire à en payer la moitié. Elle a eu de la chance. Au cours de ses recherches elle est tombée sur un noble ennemi qui s’était écarté des autres. Elle l’a attaqué de face et tué honorablement, c’est tout aussi honorablement qu’elle a laissé la moitié de ses affaires à coté du corps pour qu’ils soient envoyés à sa famille, car telles sont les lois de la guerre au Royaume des Sept-Esprit. Mais elle ne peut pas nier que cette prise tombe trop à pique pour qu’elle ne se fasse pas l’impression d’être un bandit, une détrousseuse de cadavres traquant des proies sans défenses. L’homme était jeune. Yena l’était encore davantage mais s’était déjà retrouvée dans un combat à mort plus d’une fois et sa main n’avait pas tremblé. Ça avait suffit à faire la différence.
Le paysan s’éloigne en murmurant des malédictions. Inutile de tenter de lui acheter à manger plus tard. Peut-être compte-t-il revenir avec des renforts. Elle les attend de pied ferme. En retournant vers l’arrière de la ligne de combat elle est tombée sur une bataille, elle a combattu une bonne partie de la journée, a aidé à ramasser les morts et les blessés presque jusqu’au coucher du soleil, elle a vu assez de sang pour attirer une nuée de cauchemars, elle est fatiguée, affamée et blessée. Tout ça n’améliore pas son humeur par nature assez irascible.
Yena fait bouillir de l’eau pour nettoyer l’estafilade qu’on lui a fait à la hanche – rien de très grave mais elle n’a plus d’alcool et craint que la plaie ne s’infecte. Après quoi elle installe quelques branches et pierres en équilibre précaire qui la réveilleront si quelqu’un s’approche trop près de son campement. Enfin elle s’endort.
Ce ne sont pas ses pièges qui la réveillent quelques heures plus tard mais le hennissement du cheval. Immédiatement elle se remet sur ses pieds et dégaine l’épée qu’elle gardait à ses cotés. Elle ne prend pas la peine de donner un avertissement et charge les voleurs. Pas la moindre lumière mais leurs ombres filent comme le vent, emportant le cheval durement gagné et toutes les possessions de l’adolescente. Yena attrape ses armes et coure à leur poursuite. Non, ils sont trop rapides, la bête doit galoper pour rester à la hauteur, leurs silhouettes sont pourtant humaines mais les voleurs courent plus vite que des fantômes. Puis s’arrêtent. Et rient. Un doux rire de jeune fille moqueuse. Yena coure de toutes ses forces pour ne pas perdre leur trace. Lorsqu’elle est suffisamment près à leur goût, les voleurs se remettent à fuir, toujours aussi rapides. Yena s’arrête. Les voleurs s’arrêtent. Murmurent et rient. « Ils se moquent de moi, pense Yena. Ils me narguent pour que je les poursuive. Mais pourquoi ? S’ils me voulaient du mal, ils n’avaient qu’à m’attaquer quand je dormais… Ils veulent sans doute me faire tomber dans un piège. »
Lentement, les yeux braqués sur ses adversaires, elle avance de deux pas. Les voleurs reculent de trois. Leurs yeux clairs brillent étrangement dans le noir. Le cheval hennit et se débat comme un fou, lui qui avait suivit Yena si docilement après la mort de son maître. Aucun doute pour la jeune fille : les voleurs ne sont pas des créatures humaines et ils sont venu pour l’attirer vers une mort certaine. Des Engevins peut-être, ou des Farfadets, ou des Enfants-Corbeaux. Autant considérer son cheval comme perdu et abandonner cette course-poursuite trop dangereuse. A cette pensée la main de la jeune fille se crispe sur son épée et sa colère bouillonne plus fort que jamais. C’est la moitié de l’amende de messire Godoire qui est posée sur les quatre sabots de ce cheval. C’est l’avenir de chevalier de Yena elle-même. Et plus qu’un trésor, c’est son trésor à elle et elle ne laissera personne ne l’en délester et surtout pas des créatures magiques qui devraient être chassées du Royaume des Sept-Esprit !
La colère, Yena la connaît bien. De son passé de Rat, enfant de la misère de ville-marchande, elle n’a gardé que des souvenirs nimbés de cette colère. A l’époque, elle la laissait bouillonner en elle jusqu’à trouver un exutoire – n’importe quoi – sur laquelle la décharger. Depuis, Yena n’a jamais cessée d’être en colère, mais maintenant elle sait ne pas se laisser aveugler par elle. Elle préfère l’utiliser pour combattre. La colère la rend plus rapide et plus forte, plus courageuse, plus dangereuse. Gare à celui qui s’offre comme cible à sa fureur.
Elle recommence à poursuivre les voleurs mais en prenant cette fois bien soin de courir plus lentement que ses véritables capacités. Les voleurs s’adaptent à son rythme et font des pauses de plus en plus longues pour lui permettre de les rattraper. Pendant ce temps-là Yena observe leur manière d’avancer. Ils suivent une ligne droite vers un territoire que Yena ne connaît pas, des marais qu’on lui a longuement déconseillé d’explorer. Aucun moyen d’utiliser un raccourci pour y arriver avant eux. Mais lorsqu’ils seront passé de l’autre coté de cette butte d’herbe et qu’ils ne pourront pas la voir, ils l’attendront sans doute une fois de plus et elle pourra les rattraper en faisant un détour, si elle coure de toutes ses forces. Dès qu’ils disparaissent à sa vue elle se plaque au sol et rampe le plus silencieusement possible vers un bouquet d’arbres longeant le talus. Une fois à l’abri derrière les bois – elle ne peut pas prendre le risque de passer dessous, dans le noir elle serait trop bruyante – elle se redresse et coure aussi vite qu’elle le peut. Elle n’est jamais venue par ici et ignore si les arbres la protègeront jusqu’à ce qu’elle atteigne les voleurs. Hélas, ce n’est pas le cas. Elle se retrouve trop vite sur la plaine sans le moindre obstacle pour la cacher aux regards. Alors c’est maintenant ou jamais. Les créatures s’attendent à ce qu’elle arrive de l’autre coté et elle peut compter sur les brillantes parures du cheval pour la guider droit sur eux. Regrettant une fois encore d’avoir laissé son arc sur la bête, elle charge, tenant son épée dans la main droite et son long poignard dans la main gauche, prête à tout. En un clin d’œil elle est si proche d’eux qu’elle peut distinguer l’éclat de leurs dents effilées lorsque leurs bouches s’ouvrent pour pousser un cri.
Mais avant qu’elle ait pu porter le moindre coup elle sent des doigts – écailleux, griffus – caresser son dos. Ils l’attendaient. Au contact empoisonné des créatures Yena perd toutes ses forces et s’écroule dans l’herbe. Elle ne perd aucune de ses sensations et perçoit chaque main écailleuse la portant et la tirant dans l’herbe. Au moins elle ne ressent plus aucune douleur. Les créatures l’emmènent dans les marais.
Yena est prisonnière de son propre corps et ses ravisseurs jouent avec elle comme si elle était une poupée. La jeune fille ne perd pas son temps à maudire sa propre stupidité ni à s’inquiéter de ce qui pourrait arriver. Elle engrange la moindre information et reste sur le qui-vive, prête à saisir la plus minuscule chance de se tirer de ce guêpier. Quand elle comprend enfin à qui elle a affaire, elle sait qu’au moins tous les espoirs sont permis : ce sont trois vouivres qui la tiennent, et à moins que ces femmes-serpent n’aient radicalement changé leurs habitudes alimentaires, Yena ne risque rien. Les vouivres vivent dans les lacs et les rivières et ne montrent leur intelligence que dans leurs complexes rites magiques qui nécessitent toujours la participation (rarement volontaire) d’un humain mâle. En égard à leur forme physique proche et aux cadeaux que leur font celles-ci en échange de certains sortilèges, elles appellent les femelles humaines du nom de sœur. D’ailleurs, ces trois-ci poussent des feulement d’horreur en arrachant les vêtements de Yena de leurs griffes effilées et en constatant leur erreur. Elles la libèrent du sortilège. Yena s’enfonce en tentant de se redresser dans la boue du marécage. Il y a bien longtemps que son maître ne l’a plus entraînée aux difficiles langues des Terres Sauvages et de toutes façons aucun chevalier n’a jamais su parler la langue d’une vouivre, mais elle décide de tenter sa chance en bas-parler, une langue que bien des créatures magiques connaissent :
« Salut à vous, vouivres du marais.
Les trois créatures hésitent. A présent qu’elles sont retournées au contact de l’eau, le bas de leur corps est redevenu un corps souple de serpent et leurs longues queues écailleuses battent l’eau nerveusement. Finalement la plus âgée des trois répond en bas-parler :
_ Salut à toi, sœur vêtue en proie.
_ Que faites-vous ici ? Il y a bien longtemps que la terre du Royaume des Sept-Esprits vous a été interdite. Et depuis quand les filles de l’eau traînent dans la fange des marais ?
_ Nous avons été chassées ! piaille la vouivre la plus jeune dans un accent chuintant presque incompréhensible.
Son aînée la rappelle à l’ordre d’un claquement de queue rappelant celui d’un fouet. Les vouivres sont sauvages et elles ne suivent pas l’ordre du bien et du mal des humains et des Sept-Esprits, la vie et la mort n’ont pas pour elles la moindre importance tant qu’est assurée la survie de la race et que les plus jeunes boivent les souvenirs à même le sang des mourantes. La jeune vouivre montre ses dents pointues et ses yeux lumineux flamboient. Mais elle ne dit rien. Elle n’est pas encore assez grande pour défier l’aînée de son banc – un banc d’ailleurs qui parait fort maigre.
Yena hésite à poser davantage de questions. Pour l’heure, l’essentiel pour elle est de récupérer ses biens avant que la troisième vouivre n’ai finit de rendre son cheval fou de terreur : elle s’amuse à l’éclabousser de sa longue queue écailleuse. Quand à tenter de tuer les vouivres, elle ne s’y risquerait pas pour tout l’or du monde. Si elle insiste, c’est finalement par peur de ce qui a bien put réussir à chasser des vouivres au point qu’elles en aient été réduites à vivre dans un marécage : quoi que ce soit, ça doit être énorme, hostile et puissant.
_ Qu’est-ce qui vous est arrivé ?
_ Tais-toi et vas-t-en. A cause de toi nous sommes bredouilles. Nous devons repartir en chasse cette nuit.
_ Sœur à la mémoire de sang, tu te souviens sans doute des présents que ma mère et ma grand-mère déposaient pour toi dans les temps anciens. En leur nom parle-moi de ce qui vous a chassé.
Yena ne sait pas grand-chose des activités de sa mère et ignore tout de celles de sa grand-mère, elle est née à Yella la ville-marchande bien loin des rives et des offrandes aux créatures magiques (celles-ci étaient plutôt enfermées dans des cages et vendues au marché aux esclaves), mais les vouivres ne savent pas distinguer une humaine d’une autre et leur mémoire prodigieuse souffre d’énormes lacunes dans l’attribution des dates. Sa formulation fait mouche. Se souvenant de temps anciens plus heureux, l’aînée des vouivres soupire et se décide à prendre l’adolescente dans ses bras pour lui raconter son histoire à l’oreille, étroitement enlacées comme doivent se raconter toutes les histoires des créatures de l’eau.
La vouivre qui a vécu ce passé n’est plus que du sang dans les veines des autres vouivres et ses souvenirs sont mêlés à ceux d’une autre vouivre et d’une autre encore, ainsi par dizaines, tous ces souvenirs mêlées d’avoir été multiples nageant dans la même eau, rapportent le même sens : il y avait un temps où le monde était bon, la nourriture abondante et les mâles faciles à attraper. En ce temps-là les cérémonies des vouivres capturaient les étoiles et renversaient le cours des torrents, elles régnaient en maîtresses des eaux et n’avaient pas de rivaux.
Puis les ennuis commencèrent et la magie se partagea le monde. La part des vouivres était plus petite, les règles plus nombreuses et plus cruelles, mais elles pouvaient faire ce qu’elles voulaient aux humains qui étaient des créatures faibles dont personne ne se souciaient. Elles ne s’en privaient pas.
Puis leurs souvenirs divergent. Les vouivres qui ont donné les souvenirs ont agit différemment des vouivres qui ont donné les autres souvenirs. Le mélange des sangs rend les buveuses malades, folles. Le problème vient des humaines. Si proches des vouivres. Certaines venaient se lamenter d’avoir perdu un enfant, un frère ou un époux. Mais d’autres se plaignaient des autres créatures magiques. Et les vouivres, qui n’oubliaient jamais, n’aimaient pas ces autres créatures leur ayant volé une partie du monde. Elles aidèrent les humaines à se défendre. D’autres humains apprirent ailleurs d’autres tours. Le monde changea et les vouivres partagés entre les souvenirs de celles qui donnèrent et celles qui ne donnèrent pas ne firent pas attention au monde, occupées à préparer un grand sortilège qui les empêcherait de devenir folles.
Plus loin, encore après, elles ne savent pas quand ni ne savent pourquoi, elles durent partir. Les humains avaient appris la magie et les chassaient, elles et les autres, dans les Terres Sauvages. Là-bas, la nourriture était mauvaise et des monstres se cachaient dans les profondeurs des eaux. Les vouivres apprirent à se battre et devinrent plus redoutables que jamais.
Jusqu’à la venue du prédateur. Celui qui les a chassé de leurs eaux et a tué tellement de leurs sœurs que les trois survivantes ne sont pas parvenues à boire leurs souvenirs avant qu’ils ne disparaissent.
La Tour.
Lorsque Yena quitte l’abri glacial des bras de la vouivre, le soleil s’est levé. Elle titube un peu en cherchant un appui à ses pas précaires dans le sol spongieux. Sa tête tourne. Inspirant une longue goulée d’air, elle tente de parler, échoue, réessaye avec entêtement et finit par retrouver la parole. La magie des vouivres passe par le sang et même si la créature ne lui a pas fait boire le sien, elles ont été en contact assez étroit pour que les souvenirs passent de la peau de la vouivre à l’esprit de l’écuyère, une expérience qu’elle ferait tout pour ne pas revivre. Enfin elle peut demander aux trois vouivres de lui rendre son cheval et ses affaires. Furieuses d’avoir perdues une nuit de chasse qui aurait put être fructueuse pour une sœur des terres qui n’avait même pas apporté de cadeau, les deux plus jeunes refusent. Yena leur jure alors de chasser la Tour
Les vouivres ne lui demandent pas comment elle compte s’y prendre. Elles la lient à son serment grâce à leur magie ténébreuse. Ce qui était inutile : Yena est liée bien plus étroitement au royaume qu’elle a juré de servir et l’érection d’une Tour dans les Terres Sauvages ne peut être qu’une catastrophe pour le royaume des Sept-Esprits, la pire de toutes les catastrophes. Leurs ennemis ont demandé l’aide d’un magicien.
La jeune fille chevauche à bride abattu, poussant pour la première fois jusqu’à ses limites la superbe bête qu’elle a gagné, éprouvant pour la première fois un pincement au cœur à l’idée de la vendre. L’animal vole presque jusqu’à Merchil, le village où les chevaliers et la famille royale ont établi le campement principal durant cette guerre. Elle sait qu’ici elle pourra trouver de l’aide.
Elle confie son cheval à un mendiant qu’elle connaît bien avant de s’approcher des quartiers royaux. Le roi a quatre fils régnant chacun sur une maison royal, hors trois de ces quatre maisons royales sont les ennemis jurés de Messire Godoire, et dans la quatrième maison le fils aîné est l’ennemi personnel de Yena. Si par malheur elle croise l’un d’entre eux en tirant innocemment son superbe cheval par la bride, ils n’auraient aucun mal à trouver une raison pour le lui confisquer – une raison qui bien sûr aurait alors force de loi. Si elle se rend malgré tout sur place, c’est parce qu’elle a un allié. Aegon est le quatrième fils du quatrième fils du roi, ses chances d’accéder un jour au trône sont à peu près nulles, comme adorent le lui rappeler ses frères et ses cousins. Quand à lui, il prend ce fait du bon coté, en vivant comme n’importe quel écuyer au milieu des autres écuyers et pas au cœur des intrigues et des responsabilités des héritiers royaux. Tant qu’il reste dans les limites du raisonnable, il peut faire ce qu’il lui plait. Et il lui plait, parce qu’il est l’ami de Yena et parce qu’il estime que sa famille a traité Godoire très injustement, d’aider l’écuyère à payer l’amende qui libérera son maître. Il lui a offert une épée, il revend ses butins et garde l’argent tandis qu’elle repart en quête d’une proie, et enrage de ne pas avoir assez d’argent ou de pouvoir personnel pour régler l’affaire lui-même. Pour sa part, Yena estime qu’il est déjà d’une aide précieuse.
Elle se glisse entre les tentes et derrière les maisons, craignant de rencontrer la mauvaise personne mais trop fière pour se cacher. Enfin elle atteint les quartiers de son camarade. Celui-ci est absent, sans doute allé rejoindre les autres écuyers moins bien logés ou en train de préparer pour la énième fois les armes de son propre maître, à moins que ses demandes répétés n’aient fini par avoir raison des résistances de son père et qu’on l’ai laissé aller sur le champ de bataille. Aegon ne se plains jamais d’avoir un rang supérieur aux autres, il est assez mûr pour savoir apprécier ce qu’il a, mais l’idée d’être adoubé chevalier sans avoir jamais combattu pour le Royaume le rempli de honte. Quoi qu’il en soit, il finira bien par revenir. Yena s’allonge sur son lit et s’endors aussitôt.
« Yena ? Hé, debout fillette !
L’écuyère sort sa dague en une fraction de secondes avant de se rappeler où elle est et surtout qu’elle autorise Aegon à l’appeler ‘fillette’. Tant qu’il n’abuse pas de ce surnom en public. Elle rengaine son arme, s’assoit et baille d’une manière fort peu élégante tandis que l’adolescent la presse de questions. Elle grimace et secoue la tête en tentant de chasser les images de son cauchemar, composé de bribes de l’histoire des vouivres. Au bout d’un moment elle raccroche sur le bavardage du prince :
_ … et j’ai envoyé un page te chercher à manger et à boire, comme ça tu ne les entameras pas tout de suite, et…
_ Entamer quoi ?
_ Ah ça y est, tu es réveillée, tu m’écoutes ? Et bien ça fait plaisir. Tes provisions. J’ai réussi à en piquer de la réserve personnelle de papa, traitées avec un truc spécial, ça te donnera du cœur au ventre.
_ Tant que ce n’est pas du poil au menton… conclus l’écuyère d’un ton las.
Aegon la regarde d’un air inquiet.
_ Yena ? Ça va ? Tu as l’air dans un drôle d’état.
_ Je survivrais. J’ai beaucoup de choses à te confier, pour la rançon. Dont un cheval. Très beau.
_ Pas de problèmes.
_ Et il faut que tu préviennes un Chevalier Blanc pour moi. Ou un de tes oncles, ce serait encore mieux.
_ Qu’est-ce qui se passe ?
Yena se lèche les lèvres, ne comprenant pas pourquoi sa bouche est si sèche tout à coup. Elle se force à se répéter que ce ne sont que des mots. Les mots n’ont rien à voir avec les faits, les faits sont là et prononcer les mots est le meilleur moyen de les combattre.
_ Un magicien a construit une Tour dans les Terres Sauvages.
_ Bordel de démons écornés ! C’est quoi ce… comment… merde, pitié, dis-moi que c’est pas vrai !
_ Je l’ai appris par le sang des vouivres.
_ Qu’est-ce que tu es allée faire là-bas ?
_ Elles chassaient chez nous, dans le Royaume. Elles ont fuit à cause de la Tour. On a un sérieux problème sur les bras, Aegon.
_ Ça tu peux le dire…
Le prince réfléchit quelques instants. Pendant ce temps un page arrive avec du pain, du fromage et un pichet de vin. Yena lui enlève le plateau des mains et s’occupe de le vider rapidement.
_ Je ne pense pas que ce soit la peine de prévenir ma famille, soupire Aegon. Ils savent que je n’ai aucun don de voyance et si je leur parle de toi, ça va mal finir. Le mieux c’est que tu racontes ton histoire au Chevalier Blanc Trellen. Au pire à Kark s’il est rentré.
_ N’importe lequel fera l’affaire, non ? demande Yena entre deux bouchées. Ils sont indépendants.
_ Tu parles, ricane Aegon, tu n’as jamais vu Herllic ou Madoran. Il suffit que grand-père siffle pour qu’ils se roulent sur le dos comme des toutous bien sages !
_ C’est impossible, ce sont les sept Chevaliers Blancs choisis par les Sept Esprits eux-mêmes !
_ Même les Chevaliers Blancs sont soumis aux tentations du pouvoir. Et il y en a qui cèdent. Mais tu peux avoir une confiance aveugle en Trellen, je te le garantis sur ma main droite !
Yena reste quelques secondes silencieuse, le regard égaré sur les restes de son repas, n’arrivant pas à accepter ce qu’elle vient d’entendre. Mais l’heure est à l’action et elle remet ses interrogations à plus tard.
_ Bon, on y va ! »
Le Chevalier Blanc Trellen est un homme petit et puissamment musclé, à la barbe poivre et sel et aux yeux clairs indéchiffrables. Son visage est tanné par le soleil et barré de plusieurs cicatrices dont une assez fraîche. Yena n’arrive pas à lui donner un âge. Jusqu’à ce qu’au court de son récit un éclair noir ne traverse ses yeux, passant de la pupille jusqu’à disparaitre derrière la paupière, et elle reconnait ce signe si particulier de la famille royale, le Regard du Dragon, celui qui fait que malgré toutes ses protestations et toute sa modestie Aegon sera toujours différent des autres écuyers. En théorie il est interdit aux membres de la famille royale de se présenter à l’épreuve de Chevalier Blanc. Mais il est possible à un prince du sang de renier sa famille et de se présenter comme un simple chevalier errant.
Yena a appris la majorité des interminables arbres généalogiques des familles nobles et tout particulièrement la famille royale ; le chevalier doit être Trellen de Baux, fils de la troisième maison, âgé en ce jour de trente ans. Elle s’étonne qu’Aegon n’ait jamais mentionné cette parenté, surtout qu’il semble tenir son cousin – une fois n’est pas coutume – en très haute estime. Mais il évite souvent de se vanter des liens que lui apporte son rang devant Yena.
Lorsqu’il a tous les éléments, Trellen se lève et dit :
« En route. Yena, je te prêterai un cheval.
_ Non messire.
_ Yena ! s’écrit Aegon, horrifié. Qu’est-ce qui te prend !
_ Vous n’avez plus besoin de moi et je dois payer la rançon de messire Godoire. Je regrette.
Yena a conscience que le chevalier Trellen l’observe mais elle n’a pas envie de se forcer à soutenir son regard. Elle sait que ce n’est pas la lâcheté qui la fait renoncer et elle n’a rien à prouver à personne.
_ Yena, dit Trellen, tu as les souvenirs des vouivres. Ça m’aidera à trouver la Tour. Les Terres Sauvages sont vastes.
_ Et messire Godoire va bien, rappelle Aegon qui recule presque devant le regard furieux de l’adolescente. Je suis désolé, mais c’est vrai. Il est humilié mais quelques jours de plus ou de moins ne feront pas de différence pour lui. Et puis… Yena, il est assez âgé maintenant. Même quand tu auras réussi à le libérer, ce sera… ce sera sa dernière guerre.
_ Et alors ? gronde farouchement Yena. Il mourra à la bataille comme un chevalier !
_ Au nom du Royaume, dit Trellen, suis-moi, écuyère. »
Et Yena le suit. Elle sait que Trellen a raison, le bien-être du Royaume est plus important que celui d’un seul chevalier. Mais elle éprouve malgré tout l’impression d’une trahison. Et elle refuse d’admettre qu’Aegon puisse avoir raison. Elle refuse de penser que peut-être elle se bat pour rien. D’abord elle se bat pour le Royaume. Ensuite pour son maitre. Jamais pour rien.
En temps normal, il aurait fallu chevaucher trois jours pour aller de Merchil à ces lieux maudits. Les chevaux de Trellen – ou plutôt les bêtes qu’on lui a gracieusement prêté, les Chevaliers Blancs n’ayant rien le droit de posséder – permettent de franchir cette distance en un seul jour. Ils ne font même pas de halte lorsque la nuit tombe, Trellen se contente de passer du galop au pas et de tenir le cheval de Yena par la bride. La jeune fille se dit qu’il doit avoir de bons yeux et tente de dormir assise sur sa selle. L’expérience et la fatigue aidant, elle parvient à somnoler une bonne partie de la nuit et à reprendre les rênes le lendemain. Le chevalier et elle mènent un train d’enfer jusqu’à ce que Trellen décide de prendre une pause vers la fin de l’après-midi.
Immédiatement l’écuyère s’occupe des chevaux – tout en se demandant par quel miracle ils tiennent encore sur leurs pattes. Le Chevalier Blanc l’aide. Au bout de quelques minutes Yena trouve le silence pesant et lance :
_ J’espère qu’Aegon a pu faire passer un message à mon maître.
_ Sans doute.
_ Je veux dire, on est parti tellement vite, je n’ai pas eu le temps de le lui demander.
_ Mais il le saura.
_ Oui. Avec lui je ne sais jamais si c’est lui ou le Dragon, mais il devine toujours.
_ Si c’est lui ou le dragon ? répète Trellen.
_ Je veux dire, c’est un prince royal, il a le sang du Dragon dans les veines, c’est pour ça qu’il a le Regard. Comme vous. J’imagine que ça doit bien vous aider.
_ Qu’est-ce que tu connais du sang du Dragon ?
_ Je ne sais pas comment ça marche. Mais je l’ai rencontré. Le Dragon, je veux dire. J’étais toute petite. Et je l’ai reconnu chez Aegon, on voit le même genre de… pouvoir, plus dilué, c’est tout. Le plus souvent il ne s’en rend même pas compte, il croit qu’il a juste du talent ou de la chance. En fait il devine.
_ Par exemple ?
_ Quand on s’entraîne ensemble. Je suis plus rapide que lui et plus habile, j’ai plus d’expérience aussi. Mais il utilise son truc, le Regard du Dragon, il sait à l’avance quels coups je vais utiliser.
_ Et il te bat grâce à ça ?
_ Au début. Maintenant j’arrive à le battre.
_ Ah bon ? Tu sais te défendre contre un prince de sang royal, descendant du Dragon ?
_ Bien sûr. Si je vais trop vite ou trop fort qu’il puisse y faire quoi que ce soit, ça ne lui sert à rien de prédire ce quels coups je vais porter. Mais ça, j’y arrive une fois ou deux, après je m’épuise et il gagne toutes les manches suivantes.
_ Au combat, il suffit de gagner la première fois.
_ Sauf si on est face à une armée.
Tous deux restent silencieux un moment. Yena pense à Aegon. C’est vrai qu’il est chaleureux, drôle, toujours prêt à aider ses amis ou à défendre les plus faibles, c’est quelqu’un en qui elle peut avoir confiance et les faits l’ont prouvé plusieurs fois depuis le début de la guerre. Mais elle qui a pour principe de ne se fier à personne, serait-elle allé lui demander de l’aide si elle n’avait pas reconnu l’enfant du Dragon ? Evidemment, c’était le seul membre de la famille royale à ne pas la détester. Donc sa parenté n’avait sans doute aucun lien avec leur amitié. Mais tout de même… Yena a toujours assuré que sa rencontre avec le Dragon a été la chose la plus terrifiante de sa vie. Mais la plus fascinante aussi… magique… merveilleuse… incompréhensible. Terrifiante résumait tout et cachait bien des choses. Elle aime beaucoup Aegon pour ce qu’il est. Et aussi pour son lien avec le Dragon. Elle ne peut pas le nier.
Elle n’a pas tellement envie d’en parler avec Trellen. Il en sait sans doute plus qu’elle sur les pouvoirs magiques de la famille royale et leur étrange lien à tous avec le Dragon, mais en tant que membre de la troisième maison royale seulement, il n’a sans doute jamais rencontré la créature directement. Le Dragon lui parle probablement dans ses rêves, comme à tous les princes selon Aegon, mais Yena ne peut pas lui poser la question – le jeune prince n’est pas censé avoir divulgué ce secret à une étrangère.
Ils installent leur campement. Ils sont maintenant près des Terres Sauvages et s’ils s’avancent davantage ils seront dans le flou de la frontière, là où certaines créatures rôdent déjà. Autant se reposer convenablement avant de les affronter. Trellen prépare le repas. Yena, gênée, proteste :
« C’est moi l’écuyère, c’est mon rôle. Laissez-moi faire.
_ Aucun importance. En tant que Chevalier Blanc, je n’ai pas à me soucier de ce genre de hiérarchie. Tu es moins forte que moi mais tu es une guerrière m’aidant à combattre pour le Royaume.
Yena détourne la tête pour cacher la rougeur qui lui monte aux joues. De tous les compliments celui-ci la touche comme aucun ne l’a jamais fait. Elle n’ose pas lui demander pourquoi il n’a pas son propre écuyer. Elle n’ose pas se demander s’il était sincère.
_ Pourquoi ton maître est-il en prison ? demande brusquement Trellen.
Question qui fait immédiatement rescendre Yena sur terre. Elle répond avec un haussement d’épaule négligent :
_ Une histoire de femme.
_ A cause de toi ?
_ Oh non ! J’ai prêté serment devant les pierres des Sept-Esprit, personne ne peut rien y redire, fille ou pas. En fait, avant on cachait que j’étais une fille, c’était un secret que seuls les chevaliers connaissaient, et puis j’ai grandi. Maintenant je montre que je suis une femme et ça passe bien mieux que je ne l’espérais. Non, c’est des vieilles rumeurs… il y a une vingtaine d’années, messire Godoire était très galant, et puis… il y a eu des seigneurs qui ont été jaloux. Et ils ne lui ont jamais pardonné. Voilà tout.
_ Je vois.
_ C’est vraiment injuste. Il a été chassé de la Cour et privé de ses terres, il a passé vingt ans à servir le Royaume comme chevalier errant et il m’a élevée. Maintenant il vient se battre et mourir pour les Sept-Esprits. Et on l’en empêche ! Cette bande de…
Brusquement Yena réalise qu’elle s’est levée et criait. Elle se rassoit brutalement et se tait, furieuse de sa réaction. Sa colère lui parait juste mais la laisser voir de cette façon lui parait terriblement infantile, surtout devant un grand chevalier qui lui a fait l’honneur du titre de guerrière. Le silence s’étire une fois de plus. Le chevalier a l’air perdu dans ses pensées. Jugeant qu’il est sans doute fatigué par sa nuit blanche et que c’est le meilleur moyen de se montrer à nouveau en écuyère responsable, Yena lui propose de prendre le premier quart de veille. Oui, ils sont trop loin des Terres Sauvages pour courir le moindre danger… en théorie. Et depuis l’installation de la Tour aucune théorie n’est réellement sûre.
Le nouveau jour se lève sans qu’aucune créature des ténèbres n’ait approché de près ou de loin leur campement et c’est déjà une bonne nouvelle. La journée est belle. Trellen et Yena chevauchent au pas, méfiants, en silence, et une violente nostalgie assaille Yena au souvenir des chevauchées qu’elle partageait ainsi avec son maître. Aucun des deux n’aimait beaucoup bavarder et lorsqu’il avait enfin fini de lui enseigner ses leçons du jour, ils restaient en paix, un instant, une heure, une matinée, jusqu’à ce qu’ils arrivent quelque part. Ce n’est pas un souvenir particulièrement bon, mais cette image d’elle et de messire Godoire pourrait résumer plus de la moitié de sa vie et elle l’apprécie. Elle se demande quelques instants à quoi aurait ressemblé son apprentissage si elle avait été l’écuyère, par exemple, de Trellen. Il y aurait sans doute eu plus de politique et moins d’apprentissage de généalogies assommantes. Peut-être lui aurait-il appris à se comporter sans défier tous ceux qui la croisent – une attitude sage que ni elle ni messire Godoire n’ont jamais parfaitement maîtrisée. Elle arrive très vite au bout de cette idée saugrenue. Son maître est son maître, c’est comme son bras, elle peut ne pas le trouver parfait, c’est son bras, elle n’en aura pas d’autre.
Les Terres Sauvages les accueillent dans une explosion de couleurs : partout des buissons et des arbres arborent fièrement une teinte crue à laquelle ils n’étaient sans doute pas destinés par la nature. En y regardant de plus près, Yena se rend compte que les arbres sont en fait recouverts d’un parasite grimpant sur leur tronc. Entre les superbes feuilles longues et fines bleues, roses, oranges, mauves, pointent par endroit de timides feuilles vertes prouvant que l’arbre leur servant de support est encore vivant.
« N’y touche pas, dit Trellen, elles sont empoisonnées.
_ Bien. »
Yena a entendu dire qu’on pouvait tirer toutes sortes de remèdes et de potions de ces feuilles. Elle n’a pas la moindre envie d’essayer. Beaucoup bougent et ce n’est pas l’effet du vent. Trellen et Yena doivent à présent trouver un cours d’eau ou un lac pour que l’écuyère puisse utiliser les souvenirs des vouivres. Pour se repérer ils montent sur une hauteur, faisant un détour pour éviter de passer sous les arbres où n’importe qui aurait put tendre un piège… ou plutôt n’importe quoi. La jeune fille espère encore vaguement pouvoir apercevoir la Tour rapidement, ce qui rendrait son aide inutile et lui permettrait de retourner à la guerre pour s’occuper de la rançon. Ce n’est qu’une fois arrivée au sommet qu’elle se rend compte de ce que sont réellement les Terres Sauvages.
Un lieu saturé de magie.
Les plantes étranges qui les entourent sont simplement changées par rapport à la normale. Plus loin c’est le paysage lui-même qui est tordu, faussé, voilé d’une brume colorée par endroit, bardé d’arrêtes saillantes à d’autres. L’horizon est étrangement courbe et barré en son milieu par une faille qui semble déchirer le ciel sur plusieurs centaines de mètres de hauteur. Les quelques animaux que Yena parviens à voir sont maléfiques mais stupides : des hémars, des insectes géants, quelques trolls. Les quelques villes sont en ruine. Il faut croire que toutes les créatures magiques un peu civilisées se sont enfuies – et Yena ne peut pas les blâmer. Les lieux sont bien pires que toutes les descriptions qu’elle en a entendu. Difficile de dire dans quelle mesure ça vient de la Tour et c’est pour le moment le cadet de ses soucis. Elle repère une rivière en contrebas et un chemin en pente douce y menant. Trellen l’arrête juste avant qu’elle ne s’y engage.
« Méfie-toi des chemins par ici. » dit-il en jetant une poignée de terre sur le sentier. La terre tourbillonne étrangement avant de se décider à enfin tomber au sol. « Sortilège de désorientation. » précise le chevalier qui passe devant. Yena le suit prudemment. Le terrain est relativement dégagé jusqu’à la rivière mais le chemin le plus court est arrêté par un hémar endormi. Yena, méfiante, propose de le contourner. Trellen refuse. Ils risqueraient de tomber dans l’embuscade d’un tigre noir, ce genre de bête aime rester à couvert avant de se jeter sur les voyageurs. Les hémars, par contre, sont presque inoffensifs lorsqu’on ne les embête pas. Trois fois plus gros que des éléphants, la peau épaisse plus dure que le métal d’une armure, les hémars sont redoutables lorsqu’ils se déplacent sur leurs deux pattes arrières larges comme des troncs d’arbre et puissamment griffues parce qu’ils piétinent tout sur leur passage. Mais ces gros monstres sont des lâches et des charognards, leur immense gueule aux terribles dents est un bon moyen de défense mais ils sont trop lents pour l’utiliser pour chasser, et leurs pattes avant sont ridiculement courtes. Celui-ci a récemment dû se régaler d’une bonne charogne et dort au soleil. Yena aurait préféré l’éviter malgré tout. Mais elle suit docilement le Chevalier Blanc qui passe aussi près du monstre qu’il le peut sans paniquer les chevaux. L’odeur qui se dégage du hémar n’est pas aussi terrible que l’écuyère l’aurait cru – rien à voir avec celle d’un géant – mais largement suffisante pour effrayer les bêtes.
Arrivée devant le ruisseau, Yena vérifie très attentivement qu’aucun nouveau piège ne l’attend puis se penche vers l’eau. Elle reconnait, elle en est sûre, mais ne parviens pas à faire coïncider cette image avec les souvenirs que la vouivre lui a transmis. Avec un soupir elle défait ses armes et s’immerge dans l’eau jusqu’aux cuisses. La sensation de reconnaitre est encore plus importante mais rien ne correspond, faisant grandir encore l’irritation de la jeune fille. Trellen attend patiemment sur la rive qu’elle daigne le guider et intérieurement l’écuyère maudit les vouivres, les Tours et les Terres Sauvages de l’avoir mise dans cette situation. Elle regarde de tous les cotés sans parvenir à dissiper la tension qui lui ronge les os. Elle boit même un peu d’eau, en vain – elle reconnait le goût et il ne fait qu’ajouter à son malaise. La Tour devrait être là, toute proche. L’eau a même un goût de Tour. Et rien devant, rien !
La Tour devrait être là, droit devant, dans cette étrange faille qui barre l’horizon…
Enfin Yena comprend.
« Elle est là, affirme-t-elle en indiquant la direction du doigt, mais on ne peut pas la voir, elle est sans doute cachée par magie. A moins qu’elle est déménagée, mais…
_ Non. Aucun magicien ne changerait l’emplacement de sa Tour une fois qu’elle est construite. Tu vois un moyen d’y entrer ?
Elle pensait que ses pouvoirs à lui suffiraient, mais puisque visiblement ce n’est pas le cas, Yena réfléchit tout en sortant de l’eau et en se séchant de son mieux. Elle a la carte des rivières des Terres Sauvages en tête et il leur faudrait parcourir un chemin long et risqué pour y parvenir, monstres aquatiques et pièges magiques pullulent assez pour chasser les redoutables vouivres. La voie de terre devrait être largement aussi dangereuse. Ne reste donc plus qu’à espérer ce qu’au départ ils redoutaient : que ce magicien soit engagé par l’armée ennemie et qu’il existe un chemin sûr pour que de simples humains se rendent jusqu’à lui.
_ Je pense, dit-elle, qu’il faut qu’on utilise le même moyen que nos ennemis.
_ Pas de chemin par voie d’eau ?
_ Non, aucun moyen.
_ Très bien… je vais devoir utiliser le Regard du Dragon.
L’écuyère suppose donc qu’il est capable d’utiliser son pouvoir plus efficacement qu’Aegon. Mais c’est normal : les Sept-Esprits l’ont déjà doté d’une forte magie en le choisissant comme Chevalier Blanc, ça n'a pu que renforcer sa magie naturelle. Sans cela, il ne serait certainement pas venu défier cette Tour de magicien à lui seul.
En tous cas, c’est ce que la jeune fille espère.
_ J’ai trouvé un chemin sûr, dit Trellen, mais il va falloir que je gaspille un peu de magie pour y accéder. Suis-moi et quoi qu’il arrive, n’ai pas peur et ne quitte pas mes pas. Nous allons devoir laisser les chevaux. »
Yena pense qu’elle devrait se proposer pour ramener les bêtes dans le Royaume et retourner au combat. A présent le Chevalier Blanc n’a plus besoin d’elle. Au pire elle finira même par l’encombrer. Et laisser les chevaux ici, à la merci des créatures maléfiques, ce serait un véritable sacrilège. Ces nombreuses raisons sages lui traversent l’esprit comme un réflexe, résultat d’années de formation par messire Godoire, chevalier de vieille école qui de plus en avait long à dire sur les tentations de la gloire et de l’orgueil. Yena a déjà tenté plusieurs fois de suivre la voie de la raison, elle est maintenant trop fière d’être implicitement invitée par le Chevalier Blanc à continuer à le suivre pour résister à l’orgueil qui gonfle son cœur. Tant pis pour les chevaux. Elle approuve Trellen et abandonne les deux magnifiques bêtes sans un regard en arrière.
Trellen et Yena s’avancent dans la plaine et sont brutalement enveloppés par la brume. Instinctivement Yena dégaine son épée et pose la main gauche sur l’épaule du chevalier pour ne pas le perdre. Elle sent un vent glacé se promener sur son corps, un vent qui ne chasse pas le brouillard mais l’intensifie, qui souffle dans une direction sur ses cheveux et dans une autre sur ses épaules, un tourbillon de froid qui avale sa chaleur et sa vie. Yena serre les dents et avance. Elle ne craint rien puisque Trellen est là. Il ne laisserait pas ces sortilèges lui faire du mal.
Les caresses du vent se font plus précises, des mains fantomatiques se forment dans la brume et font le geste d’attraper Yena, au lieu de quoi elles la traversent et la glacent jusqu’aux os. Le bruit du vent devient des plaintes et de gémissements de damnés. La jeune fille refuse de se plaindre à Trellen, il la traite en adulte et elle veut mériter sa confiance. Et puis elle est écuyère, future cavalière, elle ne se laissera pas effrayer par un tour de passe-passe. La colère qui brûle toujours en elle trouve un nouvel objet et la réchauffe par le défi de ne pas se laisser faire. De toute façon elle ne craint rien, Trellen la protège.
Mais le froid glace ses mains et l’épaule de Trellen lui échappe. En un instant le chevalier disparait dans le brouillard. Yena reste parfaitement immobile et l’appelle. En vain. Elle se penche vers l’herbe pour examiner ses traces et marcher parfaitement dans ses pas – le moyen le plus efficace de profiter de ses sortilèges de protection – tout en tentant d’ignorer la terreur qui la broie et les enlacements glacés des fantômes gémissant leurs souffrances. Les traces sont intactes. Elle avance, très lentement, prudemment, en appelant de temps en temps Trellen à son secours. Très vite elle cesse de crier et sa voix descend jusqu’au murmure. Elle sait que c’est un effet du sort des brumes, le sortilège de défense se fait de moins en moins puissant au fur et à mesure que le Chevalier Blanc s’écarte d’elle.
Ses forces diminuent. La souffrance des âmes errantes l’envahie. Elle titube et plante son épée dans le sol pour ne pas tomber. Et hurle : « Ça suffit ! »
Son cri la surprend au moins autant que les fantômes qui cherchaient à vampiriser sa vie et qui s’écartent quelques secondes. Mais elle a compris ce qu’ils sont et elle se révolte devant le rôle horrible qu’on les force à accomplir. Ces spectres sont réels. Ce sont les âmes des victimes du magicien, retenues sur terre par la force d’un sortilège et incapables de suivre le chemin des âmes jusqu’à trouver la paix au cœur des Sept-Esprits. En restant dans ce monde trop rude pour eux, sans corps pour les protéger, ils se désagrègent lentement, tentant pitoyablement de voler la chaleur des vivants pour retarder l’horrible échéance de leur destruction.
Cela ne doit pas être.
L’écuyère n’est pas une petite sœur des Sept-Esprit, encore moins une prêtresse ou une femme-sage, mais par son épée elle est servante des Sept-Esprits. Elle a prêté serment devant leurs pierres qui ont jugée son âme et l’ont trouvée droite et pure. Un lien s’est tissé entre elle et les Esprits, un pacte d’allégeance passant par le Royaume, et elle sait où ils sont, où les morts doivent aller pour trouver la paix. Elle leur ouvre le chemin. Elle ignore la magie qui peut tordre la matière mais les mots des vivants sont une réalité puissante pour les morts, si ces mots sont sincères. Les mots de Yena sont sincères et puisent dans son amour des Sept-Esprits et du Royaume, c’est un tunnel qu’elle ouvre pour les spectres qui disparaissent un à un, jusqu’à ce qu’elle se retrouve seule et épuisée.
Osant à peine y croire, elle examine ses mains redevenues chaudes, son épée plantée dans la terre, elle tourne la tête là où se trouvait la brume. Rien. Elle pousse alors un cri de victoire. Elle ne sait pas exactement par quel miracle mais elle a eu foi dans les Esprits et a réussi à apporter la paix aux âmes errantes. Et si jamais elle et Trellen s’en sortent vivant, c’est un exploit qui mérite d’être chanté et raconté de châteaux en châteaux.
Le Chevalier Blanc n’est d’ailleurs pas loin. Il ne montre aucune surprise et lui fait signe de le rejoindre. Yena attend un moment des félicitations, en vain. Elle ne veut pas les réclamer elle-même – Trellen pense peut-être qu’il est normal pour une écuyère des Sept-Esprits de réussir à parler aux morts – et demande juste :
« Est-ce que nous sommes sur le chemin sûr à présent ?
_ Oui. Nous allons voir la Tour bientôt. Reste avec moi et cette fois ne me perds pas. »
La jeune fille accepte le reproche en silence et redouble de vigilance. Elle est un peu déçue de la réaction de Trellen mais se répète que ça n’a aucune importance.
Le chemin protégé des sorts de la Tour est un havre de paix dans ces terres chaotiques, un tapis d’herbe encadré de véritables arbres protecteurs. L’air est doux et les feuilles laissent passer par endroit quelques rayons de soleil. Pour un peu, Yena pourrait se croire revenue dans le Royaume. Malgré elle le décor enchanteur engourdit ses sens et l’invite à se détendre. Elle se mord violemment la lèvre pour rester en éveil – ce n’est pas parce que les humains viennent par là que le sorcier n’a pas placé des pièges pour distinguer les ennemis des amis.
Enfin, au détour d’un virage, ils voient la fin de la route et l’imposante Tour se dresse devant eux dans toute sa terrible majesté. Yena relève la tête pour tenter, en vain, d’en apercevoir le sommet qui se perd dans les nuages. Elle a beau savoir que l’apparence d’une Tour de magicien n’a aucun rapport avec la puissance qu’elle renferme, elle ne peut s’empêcher de frissonner. Celle-ci ressemble à une montagne étrangement étirée en hauteur. Partout des pics et des arrêtes tranchantes, du roc et des éboulis, et on distingue même par endroit des illusions de neige et d’arbres rabougris. Sauf sur un coté où une longue cascade de lave descend tout droit du sommet jusqu’au pied de la Tour.
Yena connait les Tours par les récits épiques des héros légendaires qui les ont détruites. Certains ont tué le sorcier au terme d’un combat grandiose. D’autres ont détruit l’amma de la Tour, la force servant à tenir l’ensemble et à multiplier les pouvoirs du magicien qui l’a construit – la raison pour laquelle les ammas ont été interdites dans le Royaume : un tel pouvoir ne peut être concentré dans les mêmes mains. Aucun n’a réussi facilement et tous ont marché sur les cadavres des héros précédents. Mais aucun n’avait été attendu par le sorcier.
Le Chevalier Blanc marche hardiment droit sur la cascade de lave et non moins hardiment Yena le suit. Au-dessus d’eux la lave s’écarte en deux ruisseaux, laissant apparaitre l’entrée d’une caverne garnie de stalactites rappelant les crocs d’une gigantesque gueule. Ils entrent.
A l’intérieur un long escalier grimpe le long des murs. La Tour parait plus petite de diamètre et plus parfaitement cylindrique mais toujours aussi haute : malgré les torches le sommet de l’escalier se perd dans le noir. Yena croit d’abord que les torches sont tenues par des sculptures en forme de bras humains mais s’aperçoit vite, à la façon dont ils dirigent la lumière vers eux, que ce sont des véritables bras envoûtés. Elle trouve ça dégoûtant.
Une personne invisible sous sa longue cape et sa capuche apparait devant eux et dit d’une voix molle et méprisante :
« Oui ? Vous désirez ?
Trellen se plante devant la silhouette et déclare d’une voix forte :
_ Nous venons voir le Maître de cette Tour pour parler affaires.
_ Où est votre or ?
_ Il viendra.
_ Mon Maître s’occupe de votre affaire. Revenez dans une semaine.
Deux pas en retrait de Trellen, Yena fulmine contre cet arrogant personnage qui s’imagine pouvoir balayer le Royaume en une semaine à peine. Elle ne comprend pas pourquoi Trellen ne le tue pas sur-le-champ. Certes, la ruse devrait leur permettre d’approcher au plus près le magicien sans avoir à tuer tous ses serviteurs… mais tout cela n’est pas très glorieux. Le Chevalier Blanc continue à marchander.
_ Nous avons simplement besoin de préciser certaines instructions. Il sera dédommagé pour la difficulté occasionnée
_ Combien ?
_ Je n’en parlerai qu’avec lui.
_ Mff. Je vois. Montez. »
Sans rien laisser voir de sa figure l’étrange créature parvient à faire comprendre qu’il grimace. Yena n’est pas étonnée de voir le magicien si vénal, ça correspond bien à la manière dont on lui a toujours décrit ces créatures. Elle est par contre étonnée de le voir si stupide. Croyait-il vraiment que personne d’autre que ses alliés pourraient venir par son chemin ?
Le personnage s’envole, laissant deviner dans l’ombre de sa robe une longue queue écailleuse. Sans doute un démon mineur. Le Chevalier Blanc et l’écuyère commencent à monter les immenses escaliers et très vite l’entrée de la Tour disparait dans l’obscurité. Les torches se penchent pour éclairer les quelques marches qu’ils montent. Plus loin, les quelques taches de lumières donnent une perspective faussée et si Yena n’avait pas su que les Tours de magicien doivent être parfaitement cylindriques pour fonctionner, elle se serait cru dans un labyrinthe en trois dimensions, courant sur un chemin qui ne tient aucun compte de la pesanteur ni de la logique. Enfin ils débouchent dans une immense salle dont l’ameublement luxueux est sans doute dû aux illusions du magicien. L’air est lourdement chargé d’encens et les tapisseries qui recouvrent le moindre espace libre augmentent l’impression d’étouffement. Yena n’y prête aucune attention : c’est la première fois qu’elle rencontre un magicien de Tour et au-delà de sa vigilance guerrière pointe une curiosité d’enfant.
Le sorcier n’a pas plus de goût pour son habillement que pour l’aménagement de sa salle : il porte une longue robe d’or rehaussée de broderies d’argent, de pierres précieuses, de soie et de dentelles. Son long chapeau pointu est en velours noir mais brodé d’étoiles d’argent. Entre les deux brillances du chapeau et de la robe on distingue mal son petit visage mangé par la longue barbe grise traditionnelle et encore moins bien ses yeux de furets. Il fait signe à ses visiteurs de s’asseoir et s’installe lui-même dans un haut fauteuil en bois dont le dossier est sculpté en tête de griffon.
« Et maintenant, se dit Yena, Trellen va lui sauter à la gorge et le tuer avant qu’il n’ai eu le temps de lancer un sortilège. » Elle se prépare à dégainer son épée au cas où le chevalier ait besoin de son aide – par exemple, si les démons serviteurs du magicien tentaient de défendre celui-ci. A sa grande surprise, Trellen s’assoit.
« Vous ne venez pas du royaume de Chelbelia, n’est-ce pas ? demande le magicien.
_ Non. Je suis un Chevalier Blanc du Royaume des Sept-Esprits.
_ Je vois ça. Alors. Que puis-je pour vous ?
Au lieu de défier l’autre et de le combattre noblement, Trellen croise les doigts dans une pause élégante de chevalier de cour et dit :
_ Le Royaume désirerait vous engager. Quel est votre prix ?
Yena ne peut pas en croire ses oreilles. Elle se demande de quelle ruse il s’agit et dans le doute reste immobile, refusant de croire ce qui se déroule sous ses yeux : pour protéger le Royaume, le Chevalier Blanc Trellen trahit les Sept-Esprits. C’est absurde.
Mais elle est bien forcée de se rendre à l’évidence. Trellen n’a pas du tout l’intention de tuer le sorcier ni de détruire sa Tour, il se moque des créatures magiques chassées des Terres Sauvages qui errent dans le Royaume et s’attaquent aux humains, il ne se soucie pas de la magie engagée pour sceller la frontière des Terres Sauvages ni des accords anciens des Esprits. Pour lui, seule compte la victoire. Et il n’hésite pas à marchander avec cet assassin buveur d’âme.
La jeune fille ne sait plus quoi faire. Tout l’amour qu’elle ressent pour le Royaume l’incite à agir, à ne pas laisser cette monstrueuse alliance se commettre. Mais toute son éducation la pousse à obéir aveuglément au Chevalier Blanc – foi et loyauté sont l’essence même de la chevalerie. Elle est déchirée. Si elle désobéit à Trellen celui-ci pourra briser ses vœux d’écuyère pour faute grave et elle perdra tout espoir de délivrer messire Godoire. Si elle laisse le pacte se conclure messire Godoire la méprisera toujours. Et Aegon, qui admirait tant son cousin, qu’en penserait-il ?
Assez, se dit-elle.
Réfléchir à ce qui serait le mieux selon les autres ne la mène nulle part. Elle doit penser à ce qui serait le mieux pour le Royaume : une guerre féroce avec Chelbelia ou une invasion de créatures des Terres Sauvages. Les antiques guerres des magies ont prouvé qu’il est encore préférable d’affronter d’autres humains que les elfes de lunes et les hémars, les orcs et les trolls, les vouivres et les nécromants. Elle se lève et marche vers le sorcier. Elle dégaine son épée et frappe.
« Tsssss, gamine, dit Trellen qui en un éclair a paré le coup, qu’est-ce que tu es en train de me faire là ?
Le Regard du Dragon a envahit ses yeux mais au-delà des éclairs noirs Yena ne distingue que la médiocrité humaine – peut-être parce que c’est ce qu’elle a envie de voir, peut-être parce que Trellen ne se donne plus la peine de jouer un rôle devant elle. Elle répond d’une voix sourde :
_ J’accomplis mon devoir. »
Son défi lancé dans les meilleures règles de la chevalerie, elle s’apprête à combattre pour sa vie.
Ils tournent, Trellen le Chevalier Blanc et Yena l’écuyère, épées en garde, ils tournent en se jaugeant du regard avant la première attaque. Trellen se moque, il lit toutes ses attaques et ses feintes directement dans son esprit et il peut facilement vaincre chacune d’entre elle. Yena a déjà réussi à battre Aegon par sa rapidité et son talent – mais Aegon n’est qu’un écuyer, tout prince qu’il est, et il n’est encore jamais allé à la bataille. Trellen la surpasse de loin à ce jeu-là.
La seule personne n’appartenant pas à sa famille pouvant battre Aegon à coup sûr, c’est Liam, le chevalier qu’un coup terrible sur le crâne a rendu fou. Pourtant ses mouvements sont désordonnés et laissent d’énormes ouvertures dans sa garde, mais Aegon est incapable de prédire ses mouvements et de calculer ses coups, il se protège à la dernière minute sans savoir comment attaquer puisque Liam ne respecte aucune logique, revivant dans sa tête le combat d’un lointain champ de bataille. On lui avait d’ailleurs interdit d’entraîner un prince du sang – en vain puisque dans ce domaine comme dans tant d’autre Aegon n’en avait fait qu’à sa tête. Il s’entêtait à vouloir vaincre ce fou. En vain jusqu’à présent. Le Regard du Dragon est inutile lorsque l’adversaire lui-même ne sait pas ce qu’il fait.
Yena ignore si elle sera capable de s’en remettre aussi aveuglément à la bienveillance des Esprits et de frapper au hasard, mais c’est le seul plan qu’elle est capable de mettre en place et qui ait la moindre chance de réussir.
Ne plus penser. Ne plus calculer. Ne pas laisser la peur l’envahir. Juste la colère. La rage. L’attaque. Yena s’élance et frappe de taille pour éventrer son adversaire – un coup qui nécessite plus de force que d’adresse et que son maître a passé des années à lui désapprendre. Trellen la pare facilement mais au moins il est surpris. Yena s’interdit de réfléchir à la façon d’utiliser son avantage et attise davantage sa rage. La rage des champs de batailles où pour on est prêt à s’acharner sur un ennemi déjà mort si on ne trouve plus d’ennemi vivant – pour ne plus penser aux compagnons qu’il a tué. La rage des Rats de Yella la ville-marchande, rage des enfants abandonnés prêts à tout pour survivre, rage que Yena a connu jusqu’au jour où elle est devenue écuyère mais qu’elle n’a jamais oubliée.
Ce sont les réflexes inculqués par des années d’entraînements qui lui permettent d’esquiver les coups mortellement rapides de Trellen. Mais c’est bien sa fureur qui lui donne la force de se battre de toute son âme. Ça ralentit un peu le chevalier. Un peu seulement. Sous le regard amusé du sorcier qui déguste une coupe de vin en admirant le spectacle, il parvient à acculer l’écuyère entre deux immenses meubles de bois. Les mouvements instinctifs de Yena n’ont maintenant plus une assez grande marge de manœuvre pour le surprendre. Il donne un formidable coup dans son épée qu’il lui arrache des mains si brutalement que Yena ne peut retenir un cri de douleur. Il ne lui reste plus qu’à donner le coup de grâce.
Un chevalier aurait reconnu sa défaite et accepté cette mort honorable. Mais pour Yena la mort donnée par un traître n’a rien d’honorable. Et elle n’est pas née chevalier.
Elle s’agrippe à l’épaisse tapisserie dans son dos – étrangement rugueuse sous ses doigts mais assez solide pour supporter son poids – grimpe sur le meuble le plus proche et s’enfuit à travers le dédale luxueux de la pièce. Trellen jure et commence à la chercher. Le sorcier rit et lui propose son aide, que le chevalier refuse avec dédain. Yena se glisse derrière une gargouille de bois recouvert d’or qui orne une gigantesque armoire. Elle souffre de plusieurs estafilades et surtout n’a plus son épée, celle-ci a glissé au milieu de la pièce. Trellen l’attend là, il sait qu’un chevalier désarmé est prêt à tout pour récupérer son épée. Et il guette. Dès qu’elle prendra une décision, il le saura et l’attendra. Il faut qu’elle continue à se battre à l’instinct, comme le Rat qu’elle était.
Il regarde ailleurs. Elle saute. Il se retourne en entendant le bruit mais il est trop tard, elle lui plante sa dague dans la gorge. Ça c’est un réflexe de Rat, la plaie des cités, menace pour les bons citoyens et autres voleurs honnêtes, parce qu’un Rat ne réfléchit jamais avant de sortir son couteau. Les Rats sont en permanence en train de se venger du monde entier. Le crime de celui-là était de la sous-estimer.
Yena reprend son épée. La forme familière dans sa paume la ramène à la réalité. Sa colère a bien travaillé, maintenant il est temps de la ranger.
Le sorcier lève les mains et prononce à toute vitesse un sortilège, trop tard : d’un geste Yen le décapite. Elle n’a plus maintenant qu’à trouver l’amma de la Tour et à la détruire. Elle évite de regarder le corps de Trellen. Ce n’est pas la première fois qu’elle tue mais cette fois elle ne peut pas s’empêcher d’être horrifiée par la portée de son geste : c’est un Chevalier Blanc qu’elle a assassiné. Et si jamais elle s’était trompée, si jamais elle n’avait pas pris la bonne décision…
Yena tente de chasser ces réflexions pessimistes pour se concentrer sur la recherche de l’amma. Un bruit la fait se retourner. Le bruit de lourdes pattes griffues se posant sur le sol. Suivi d’un bruit de respiration rauque. La respiration d’une énorme bête. Pourtant le démon encapuchonné qui vient de se poser devant elle n’est pas si grand. Du moins c’est ce qu’elle croit jusqu’à ce qu’il rejette ses vêtements humains et lui apparaisse dans toute sa monstrueuse taille, ses longues ailes de chauve-souris serrées contre le plafond, ses grands bras écailleux repoussant l’encombrant bric-à-brac de la salle, sa longue queue de dragon balayant toutes les tapisseries des murs et creusant du même geste impatient dans la pierre des murs. Yena réalise qu’elle a eu tort de le prendre pour un démon mineur, ses longues cornes et ses yeux à la pupille en croix indiquent même un haut seigneur démon. Il est sans doute capable d’utiliser la magie et de cracher le feu ou le venin, peut-être même les deux.
L’écuyère s’écrit :
« Ton maître est mort ! Tu n’es plus lié à notre terre ! Retourne en Enfer, parmi les tiens !
_ Mort ? dit la créature d’une voix si grave que Yena sent ses os trembler. J’aimerai bien. Mais tu l’as raté.
Yena jette un coup d’œil furtif au corps du magicien. Il ressemble bel et bien à un cadavre décapité. Elle ramène son attention sur le démon. Ses chances de le vaincre sont infimes. Celles de détruire l’amma de la Tour et ainsi d’effacer tous les pouvoirs du sorcier sont à peines supérieures. Il faut qu’elle monte encore – l’amma doit toujours être au centre exact de la Tour et si la jeune fille ne l’a pas vue aux étages qu’elle a déjà visité, elle est forcément plus haut.
Le monstre ne parait pas très pressé d’en finir avec elle. Il doit lui aussi détester le sorcier qui l’a réduit à l’esclavage, sans parvenir à rompre le pacte qui les lie.
_ Démon, tente Yena, laisse-moi le vaincre et je te libérerai de tes chaines.
_ Pour me laisser aller sur la Terre à ma guise ?
_ Non. Je ne peux pas te promettre ça.
_ Alors, petite humaine, autant que je te tue… non ?
Tout en parlant le démon s’avance, lançant de temps en temps un coup de griffe acéré que Yena esquive en reculant. Ils tournent en rond et le démon étire de plus en plus son corps écailleux comme s’il n’avait pas de fin ; bientôt l’écuyère sera coincée entre son dos et sa tête. Elle tente de lui trancher la tête. Le monstre ne se donne même pas la peine de parer, l’épée rebondit sur les épaisses écailles de son cou. Yena cherche un point faible et attaque encore et encore. Elle croit avoir repéré qu’il cherche à protéger un espace entre sa poitrine et son bras qui doit être son point faible, mais justement il le protège bien. A présent son buste ressemble à celui d’un démon classique mais le reste de son corps forme une longue queue de serpent qui fait le tour exact de la salle et c’est le bout de sa queue hérissée de pointes qu’il enroule autour de la taille de Yena. La jeune fille a beau le larder de coups d’épée, elle parvient à peine à déloger quelques écailles branlantes. Il la soulève comme un pantin.
_ Et bien, demande-t-il, petite cavalière du Royaume des Sept-Esprit, c’est tout ?
Tout en parlant il le secoue. Yena a toutes les peines du monde à ne pas lâcher son épée. Elle l’empoigne à deux mains, prête à se battre jusqu’au bout. Soudain une voix faible et grinçante sort de la bouche du démon et dit : « Arrête de jouer ! Je t’ordonne de la tuer ! »
Le démon ouvre grand la bouche et Yena voit sur sa langue le sceau du sorcier qui le retient prisonnier, ce sceau qui lui interdit de désobéir. Mais il faut être très prudent lorsqu’on réduit un seigneur démon en esclavage – ils sont prêts à tout tenter pour s’échapper. Celui-ci n’a pas reçu l’ordre de cacher son sceau par tous les moyens et il est prêt à tuer Yena d’une manière qui lui laisse une chance. L’écuyère l’a compris. Le démon la rapproche de sa gueule béante et prend le plus de temps qu’il peut avant de refermer ses terribles mâchoires. C’est suffisant : Yena plante son épée dans sa langue et détruit le sceau du sorcier.
Un terrible grondement ébranle toute la Tour. Le démon libéré écarte ses monstrueuses ailes et détruit le plafond. Un rocher frappe l’épaule de Yena qui hurle de douleur sans parvenir à entendre son propre cri dans le fracas. La décoration créée par illusion magique retourne à l’état de sable. Le corps décapité également. Le véritable sorcier a dû utiliser une marionnette magique pour éviter tout danger.
_ Lâche-moi ! crie Yena au démon.
Celui-ci la regarde quelques instants, l’air de se demander quel goût elle a, et Yena se raidit : à présent qu’il n’est plus prisonnier d’un humain il va rejoindre l’Enfer, mais il peut très bien décider de croquer une humaine avant. Inutile de lui demander la moindre gratitude : c’est un démon. La seule émotion qu’ils partagent avec les humains est la vengeance.
_ Lâche-moi et je détruirais cette foutue Tour ! Ou alors détruis-la toi-même !
Le démon la relâche et déclare d’une voix déjà lointaine :
_ Moi je ne peux pas…
Il disparait de plus en plus vite, rappelé à sa propre dimension.
_ Montre-moi l’amma ! » hurle Yena.
Le démon n’est déjà plus visible. Tout ce qu’il reste de lui est un long rire moqueur.
Yena lève la tête. Au milieu des décombres l’amma flotte dans les airs. A ses cotés quelqu’un, volant lui aussi, tente de toute urgence de fabriquer des sortilèges de défense. Yena escalade quelques pierres pour se hisser jusqu’à eux et combattre enfin le véritable sorcier. En équilibre précaire sur une poutre elle ne prend pas la peine de défier son ennemi et saute pour le frapper dans le dos comme un vulgaire assassin. Elle se prend un sortilège de feu de plein fouet ; elle a tout juste eu le temps de protéger son visage avec ses bras. Elle tombe et se rattrape un peu plus bas à un bloc branlant qui par miracle soutient son poids. Elle monte de son mieux sans lâcher son épée. Le sorcier ne lui prête aucune attention, trop occupé à reconstruire sa Tour. L’écuyère est stupéfaite en voyant son visage : l’homme engagé pour détruire le Royaume, le dompteur de démons et prédateurs de monstres, n’est qu’un adolescent à peine plus vieux qu’Aegon. Un adolescent à deux doigts de la panique. Brusquement il se retourne vers Yena et lui lance un autre sortilège qu’elle esquive par pur réflexe, puis il l’ignore à nouveau. Jeune et inexpérimenté, peut-être, mais redoutable. Yena décide de détruire l’amma en priorité. Elle est trop loin pour l’atteindre, mais si dans son orgueil le magicien n’a pas tissé une toile défensive autour de l’âme de sa Tour, la jeune fille peut parvenir à la détruire. Elle décroche sa fronde de sa ceinture, la charge d’une pierre aux arrêtes tranchantes et tire.
Non, ce jeune magicien a été orgueilleux et imprudent à bien des reprises, mais pas cette fois : la pierre éclate milliers de minuscules débris. Elle est protégée. Pour l’atteindre il faut soit trouver une matière insensible au sortilège, soit s’en prendre directement au sorcier. Yena choisit la deuxième solution, charge à nouveau sa fronde et tire. La pierre touche l’arrière de la tête du jeune homme qui se met à saigner. Mais il n’est pas gravement touché. A nouveau il se tourne vers Yena et lui lance un sortilège en traçant des signes en l’air d’une main, en même temps qu’il prononce un autre sortilège scellé par un dessin de son autre main. L’écuyère n’a aucun mal cette fois à l’esquiver, il est lancé trop bas. Du moins c’est ce qu’elle croit jusqu’à ce qu’elle sente le sol déjà branlant s’ouvrir sous ses pieds. Le sorcier a changé la pierre en sable avant de la resolidifier autour de Yena : l’adolescente est prise au piège jusqu’aux cuisses. A présent qu’elle est à sa merci, il s’offre même le luxe de ne pas la tuer tout de suite et de continuer à rebâtir sa Tour : les immenses blocs en train de s’écrouler croisent ceux qui se reforment et s’élèvent. Sans démon l’ensemble n’aura aucune solidité mais permettra au sorcier de disposer d’un abri pour invoquer un nouveau démon. Et tout recommencer.
C’est compter sans la ténacité de l’écuyère. Tandis que les pierres s’assemblent et s’élèvent autour d’elle, elle insère son épée entre elles et s’y accroche de toutes ses forces. L’un des deux sortilèges doit céder – à moins que le corps de Yena ne se rompe avant. Mais non. Elle s’extirpe enfin du piège, le laissant derrière elle que ses bottes et plusieurs centimètres de peau. Elle monte avec les pierres jusqu’à se retrouver au niveau de l’amma. Derrière la gemme magique le sorcier continue à travailler d’arrache-pied à ses sortilèges. Lorsqu’il aperçoit la jeune fille, il est trop tard. Elle s’est déjà jetée sur lui – et cette fois il n’a plus la moindre magie de feu en réserve. Son épée est restée coincée dans les pierres mais sa dague est toujours là, vestige de son passé de Rat et de son habilité de survivante, une petite arme qui fait parfaitement l’affaire au corps à corps. A présent Yena est agrippée dans le dos du sorcier qui ne peut la déloger sans se lancer un sort à lui-même et elle applique sa lame sur la mince gorge de l’adolescent.
« Brise l’amma, gronde-t-elle.
L’autre lui répond un mot dans une langue qu’elle connait mal, le nhuzul. Elle n’a pas besoin de l’avoir étudiée pour comprendre qu’il refuse. Elle enfonce davantage sa lame et fait couler un peu de sang sur la gorge de son adversaire pour lui faire comprendre qu’elle ne plaisante pas. Le sorcier se jette brutalement en arrière pour écraser Yena contre les pierres. Avant qu’il ait pu terminer son geste l’écuyère prend appuie sur une colonne à peine achevée pour renverser la situation et le jeter dans le mur. Les fondations encore instables tremblent et glissent lorsque le sorcier s’assomme à moitié. Yena s’apprête à achever le travail quand elle réalise que s’il existe une chose au monde qui peut traverser des sortilèges de défense, c’est bien celui qui les a tissés…
L’amma n’est pas trop haute pour être atteinte en prenant appui sur les quelques pierres que le sorcier a eu le temps de dresser. D’une main Yena tord le bras de sa proie pour l’obliger à la suivre, de l’autre elle escalade jusqu’à arriver à la hauteur de la gemme magique. Le sorcier se débat mais en vain : il a épuisé trop de ses ressources pour lancer un sortilège puissant uniquement par la parole, et il est totalement dominé au corps à corps. Le sort qu’il avait déjà lancé sur les pierres provoque encore quelques mouvements mais pas assez pour déstabiliser sa terrible adversaire. Elle agrippe la tête du sorcier par les cheveux et l’écrase sur l’amma. La source magique se brise dans un discret tintement de verre. Et toute la puissance qu’elle maintenait en place s’enfuit dans les Terres Sauvages.
Le sorcier pousse un long et terrible hurlement tandis que tout s’effondre autour d’eux.
Ou du moins parait s’effondrer. Yena éprouve une oppressante sensation de vertige puis sent le sol sous ses pieds comme si la Tour n’avait jamais existée. A ses cotés les rares objets de la Tour qui n’ont pas été créés par magie émergent d’un sable bleuté qui se dissipe rapidement. Yena ne prête attention qu’au corps de Trellen et au sorcier déchu. Le sorcier est le plus urgent.
En la voyant approcher de lui il reste inerte, encore sous le choc. S’il avait plusieurs heures devant lui, sans doute serait-il capable de recréer des instruments de pouvoir assez efficaces pour contrer la juste fureur de Yena. Mais il ne les as pas. Et il faut tout le poids des enseignements de son maître pour que la jeune fille se retienne d’utiliser son épée et se contente de le jeter à terre d’un coup de poing. Après quoi elle le frappe encore, histoire de lui passer l’envie de continuer à se rebeller, une nouvelle fois pour avoir osé menacer le Royaume, une de plus pour l’avoir obligée à tuer Trellen, et elle aurait volontiers continué la liste de ses récriminations un long moment si le sorcier ne s’était pas mis à gémir et à supplier dans sa langue. Elle trouve ses crimes trop graves pour être effacés d’un simple ‘‘je regrette’’, mais ce n’est pas à elle de le juger, elle est justement trop en colère pour mener à bien cette tâche. Elle choisit de le ramener dans le Royaume pour que les chevaliers décident de son sort. Et de son sort à elle. Si elle le tuait ici elle n’aurait qu’à rentrer chez elle, expliquer à Aegon que Trellen est mort et tenir sa langue envers les autres. Personne ne saurait rien de ses exploits et personne ne l’inquiéterait. Une idée alléchante qu’elle écarte avec mépris : aujourd’hui plus que jamais elle se veut la digne écuyère de messire Godoire, prête à faire ce qui est juste sans se soucier de son intérêt.
Elle enveloppe le corps de Trellen de son mieux avec leurs deux capes nouées et demande au magicien de l’aider à porter. Il se relève en tremblant et se lance dans un long discours en nhuzul pour indiquer qu’il n’a pas compris. Yena ne connait pas beaucoup de mots nhuzul mais un savant mélange de cette langue, de bas-parler et de taloches font clairement comprendre au magicien qu’il est censée l’aider et que si jamais elle le surprend en train de réciter un sortilège ou de dessiner un pentacle, elle lui arrache la langue ou lui coupe les doigts. Il juge alors inutile d’en appeler au respect avec lequel on est censé traiter les prisonniers de haut rang et signale juste qu’elle s’apprête à laisser derrière elle plusieurs artefacts de valeurs, ceux-là même qui lui ont permis de construire son amma. Yena refuse de retourner en arrière, pas même pour tout l’or du monde. Il lui faudra un long moment avant d’accepter à nouveau la magie à ses cotés.
Il leur faut longtemps pour rejoindre le Royaume mais les connaissances de Jilom, le sorcier, leur évitent les mauvaises rencontres. Yena pour sa part tient à éviter les cours d’eaux. Elle estime avoir réglé sa dette envers les vouivres en détruisant la Tour mais elle sait que ces créatures ne rateront pas une si belle occasion de se venger et qu’elles viendront tuer le magicien. Peut-être que les chevaliers des Sept-Esprits le condamneront à mort eux aussi mais au moins ce sera une mort douce, pas l’atroce souffrance des sortilèges des vouivres. Celle-là, Yena n’est pas prête à les laisser l’infliger à un grand gosse qui a commis tous ses crimes par orgueil, pour prouver qu’il valait mieux que les autres. C’est en tout cas ce qu’elle a compris de ses longues explications, se basant plus sur son ton et sa manière de grimacer en parlant de ses professeurs que sur ce qu’il racontait. Elle n’a pas l’impression que Jilom ait réalisé ce qu’il faisait. Ce qui ne le rends pas pardonnable, mais au moins il y a une chance pour qu’il comprenne ses erreurs et qu’il parvienne à se racheter. Il existe des magiciens honorables et généreux qui sont un bienfait pour les autres êtres humains. Mais la jeune fille a beau fouiller dans sa mémoire, elle ne parvient à trouver d’autres exemples qu’Irion le Marchand qui est davantage un personnage de conte de fée qu’un véritable sorcier. Elle soupire. Le pouvoir… tous les maux humains viennent à son avis d’un excès de pouvoir.
Au moins, à part ses longues jérémiades, le magicien est d’une sagesse exemplaire. Il a aidé Yena à soigner toutes ses blessures – bien sûr l’écuyère ne lui a pas fait assez confiance pour le laisser utiliser la magie – et même s’il est aussi utile dans un campement qu’une botte pour cul-de-jatte, il veille à ne pas déranger et commence même à apprendre à rendre certains services. Ce soir-là, alors qu’il leur reste au moins une semaine de voyage pour rejoindre Merchil, Yena décide de demander l’hospitalité dans une ferme. Elle ne pense pas réellement recevoir un bon accueil avec ses pieds nus, son épée et son prisonnier, mais au moins elle pourra avoir des nouvelles récentes de la guerre et demander quels endroits sont à éviter. Elle a remarqué que les gens qui ferment leur porte sont plus souvent prêts à offrir quelques renseignements, sans doute pour se faire pardonner leur égoïsme.
Lorsque la porte s’ouvre elle ne reconnait pas l’homme qui lui fait face, mais lui la reconnait et s’exclame : « La voleuse ! »
C’est l’homme qui, juste avant qu’elle ne soit attrapée par les vouivres, a tenté de la chasser de son terrain. Yena le remet enfin alors qu’il a alerté par cris toute sa famille qui accourt lui prêter main-forte. Ils accourent de toutes parts pour la rouer de coups. Jilom regarde la scène les bras croisés, un sourire amusé sur le visage.
Ce qui achève d’excéder Yena. Ce n’est pas seulement une mauvaise journée qu’elle vient de vivre, ça a été un sacré paquet de très mauvaises journées qui n’étaient reposantes qu’en comparaison de tout ce qu’elle a vécu dans la Tour. Elle dégaine son épée et désarme facilement quelques hommes la menaçant avec leurs fourches et leurs faux, après quoi les autres prennent leurs distances tout en continuant à vociférer des menaces. Alors elle leur parle. D’une voix forte laissant sentir la colère sans aller jusqu’à crier, une voix qui exige et ne réclame pas, une vraie voix de chevalier :
« Assez ! Je suis Yena, écuyère de messire Godoire, et je me rends à Merchil ! J’ai un prisonnier avec moi et la dépouille du Chevalier Blanc Trellen ! Trouvez-moi deux chevaux et une carriole digne de transporter le corps. Tout de suite !
Les gens hésitent et regardent le maître de la ferme qui demande :
_ Et pourquoi je croirais cette histoire ?
L’écuyère ne se donne pas la peine de le foudroyer du regard, elle l’ignore purement et simplement et déclare au groupe rassemblé :
_ Si vous le désirez, vérifiez qu’il porte l’inimitable manteau de yénotes des Chevalier Blancs. Ensuite dépêchez-vous ! Le roi doit être mis au courant le plus vite possible.
Enfin elle se décide à regarder l’homme qui l’insultait et lâche comme une faveur :
_ Vous pouvez nous escorter jusqu’à Merchil. Merci de servir le Royaume.
Silence. Tous sont pendus aux lèvres du maître de ferme. Lequel lâche enfin :
_ Qu’est-ce que vous attendez ? Au travail ! »
En clin d’œil chacun s’est précipité sur une tâche pour permettre au plus vite à l’écuyère de rejoindre Merchil. Dans la cour où elle se retrouve seule avec le magicien, Yena entend un léger bruit dans son dos. Elle se retourne. Jilom applaudit lentement.
Elle décide qu’il est temps de lui parler. Elle avait espéré lui faire ce discours une fois plus en forme mais les évènements s’accélèrent (pour une fois d’une manière qui l’avantage) et c’est sans doute sa dernière occasion d’être seule avec lui. Elle choisit de parler dans la langue des démons, qu’il connait forcément et qu’elle maîtrise assez bien. Les poings sur les hanches, elle plante son regard dans le sien.
« Je ne sais pas ce qu’il va t’arriver, Jilom le magicien, mais fais attention. Parce que si jamais tu as en tête de faire pitié au roi et de t’en tirer avec une peine légère, et si jamais tu te disais qu’un jour tu serais libre et que tu pourrais retourner dans les Terres Sauvages chercher tes précieux objets magiques, tu courras un grand danger. Parce que je serais encore là. Peu importe que le récit que tu fasses à la Cour soit en ma faveur ou non. Je ne te laisserais jamais faire de mal au Royaume des Sept-Esprit. Et quelques que soient les progrès dont tu seras capables, je te vaincrais encore parce que j’aurais encore plus progressé de mon coté. Et cette fois je considérerais que tu as reçu un avertissement et je te tuerais sans pitié. Ou je te donnerais aux vouivres. Elles rêvent tellement de te faire la peau qu’elles ont sans doute inventé une torture rien que pour toi. Tu as une seconde chance aujourd’hui et même si on t’enferme pour soixante ans dans une cage où tu ne pourrais ni t’asseoir ni te tenir debout, ça vaudrait mieux que ce que je te réserve si tu ne fais pas très, très attention à ce que tu vas faire ensuite. C’est compris ?
Jilom n’a montré aucune surprise durant son discours ni aucune crainte mais au moment où Yena se dit qu’elle a usé sa salive pour rien, il répond :
_ J’ai compris, Yena l’écuyère. »
Il s’incline, très légèrement, mais pour cet orgueilleux, rebelle aux maitres et aux lois, c’est déjà énorme. Yena s’incline à son tour, à peine moins que lui, ce qui de sa part est énorme également. Ils savent tous les deux qu’à présent qu’elle lui a lancé son défi en bonne et due forme elle peut tenter de le tuer dès que le sorcier lui déplaira, sans perdre son honneur.
Yena accepte sans sourciller la bête de labour qu’on lui offre comme monture et veille à ce que le corps de Trellen soit convenablement installé. Entre sa terrible aventure passée et les responsabilités du procès, suivis du retour aux tourments de la guerre, elle sait qu’elle bénéficie enfin d’un temps de repos et en profite pleinement.
dimanche 22 juillet 2007
Beau-Brillant **
Beau-Brillant
J’adore les animaux. Pas pour les manger – enfin, pas seulement pour les manger, évidemment j’aime la viande crue et même un peu gigotante, je suis un dragon quand même – mais j’aime aussi jouer avec, les regarder et les élever. Quoique l’élevage, j’ai un peu du mal. J’oublie de les nourrir des fois, ou ils tombent malades, ou ma mère les découvre et elle s’énerve et les mange. Des fois je les mange aussi quand ils ne m’amusent plus. Mais le plus souvent ils meurent tout seuls. Je n’ai pas de bol.
Ce matin deux animaux sont montés presque jusqu’à notre nid, un beau cheval plein de muscles et presque pas de graisse, encore jeune et tendre, un régal, et un humain. L’humain était sur le cheval et ma mère me l’a donné à manger, il faut que j’apprenne à les dépiauter, c’est un humain à carapace. Certains se font une carapace métallique, après ils donnent des ordres à tout le monde et s’agitent dans tous les sens, et tous les autres humains font soumission. Une sorte de parade où les mâles dominants se battraient, sauf que le gagnant serait le plus beau et pas le plus fort – pas comme chez nous. De toutes façons tout le monde sait que les animaux ne pensent pas. Mais je crois quand même qu’ils peuvent penser des choses simples, ce n’est pas que de l’instinct, ils réagissent les uns aux autres.
Celui-là était vraiment magnifique, il devait être le plus dominant des humains de son groupe. Il avait une pique et a essayé de me frapper avec. Elle avait l’air d’être en or et en diamants mais je l’ai bien reniflée et c’était de l’imitation. Dommage. De toutes façons je suis encore trop petit pour avoir mon trésor à moi.
J’ai caché l’humain dans un coin de la grotte, je lui ai donné du cheval à manger et de l’eau – faut toujours penser à l’eau – et plus tard j’ai décidé de lui trouver une bonne cachette pour le garder. Parce que là il a essayé de se sauver plein de fois. Alors je suis allé plus loin dans la montagne, là où il y a un trou assez grand pour qu’il puisse vivre à l’aise, avec une petite source au fond. Les parois sont en pierre et j’ai soufflé dessus pour bien les fondre, elles sont toutes lisses et à pic, il n’arrivera pas à sortir. Son armure étincelle sous le soleil. J’ai décidé de l’appeler Beau-Brillant, je pense que les humains l’appellent comme ça. Il n’a pas très envie de jouer mais quand je reviens le lendemain avec de quoi manger, il me saute dessus et me lance des pierres. On joue un moment tous les deux, je fais attention à ne pas lui faire mal ni abîmer sa belle carapace, à un moment je le fais monter sur ma griffe et je le lance un peu en l’air pour lui apprendre comment ça fait de voler – moi j’ai appris il y a pas longtemps et je ne peux pas encore aller très loin, c’est dommage. Ça le rend malade et il s’arrête de jouer.
Il ne bouge plus du tout mais au moins sa flamme de vie n’est pas éteinte. Elle est toute petite pour animal de cette taille ! J’entre dans son âme pour voir pourquoi il est malade et pour le soigner. Il se réveille. Il est mort de peur. J’essaye de le rassurer mais quand je parle dans sa tête c’est encore pire, alors je lèche sa carapace pour le détendre un peu, j’adore quand ma mère lisse mes écailles comme ça. Il n’aime pas. Je le lâche et il coure se cacher dans un coin. J’en ai assez et je m’en vais.
Au début je viens tous les jours m’occuper de Beau-Brillant – qui est de moins en moins brillant, mais je l’aime bien quand même. Je lui donne à manger et des objets, des petites choses que je trouve par terre ou dans les nids d’humains. Certaines fois il les ignore, d’autres fois il se jette dessus et fait plein de choses avec. Il y a des objets qui vont ensembles : quand je lui ai ramené un arbre il n’a rien fait, et quand je lui ai donné un outil d’arbre il l’a découpé et l’a brûlé. Il y a toujours un feu devant sa tanière, je crois que c’est pour me faire plaisir. Il est plutôt intelligent et j’ai décidé de lui apprendre des tours.
Son esprit est tout petit et on y entre très facilement. En fait, ce qui est dur c’est de ne pas l’abîmer au passage, c’est très fragile ! Je lui apprend à se tenir comme un bébé dragon, à danser et à se laisser faire quand je le fais voler. Maintenant il joue le jeu, il écarte les bras comme s’il avait des ailes et crie très fort, surtout quand j’attend la toute dernière seconde pour le rattraper. Il fait semblant de cracher du feu en mettant une torche devant sa bouche, c’est plutôt drôle.
Ça fait longtemps que je ne suis pas allé voir Beau-Brillant. Je vole de mieux en mieux et ma mère a commencé à me parler de l’espace au-delà du monde, là où je volerai librement quand je serais adulte. C’est vrai que les animaux, c’est bon pour les enfants. Mais je n’aime pas l’idée qu’il s’ennuie tout seul là-bas. Il avait commencé faire pousser certaines choses que je lui ramenait et je crois qu’il a de quoi manger mais j’ai attrapé pour lui un bœuf bien gras, je suis sûr que ça va lui faire plaisir.
Oui, ça lui fait plaisir ! Il a enlevé sa carapace, c’est dommage, il est devenu tout maigre, j’ai bien fait de lui amener à manger. Il y a quand même deux ans que je ne suis pas venu… Et ça ne va pas s’arranger plus tard. Je lui donne donc après une surprise : un autre humain à carapace pour lui tenir compagnie ! Je vois à sa flamme de vie qu’il est très content. L’autre n’est pas content du tout et il essaye de me frapper avec son épée. Elle non plus n’est pas en or, pourtant il y en avait chez lui, un sacré paquet même ! C’est en commençant à rassembler des richesses pour mon trésor que je l’ai rencontré. C’est lui qui m’a fait penser à Beau-Brillant. J’espère qu’ils vont bien s’entendre.
Je m’envole mais je reste un peu dans le coin pour les surveiller. Le deuxième humain prépare des pièges pour m’attaquer. Beau-brillant faisait aussi ça tout le temps au début. C’était rigolo. Bon, tout a l’air de bien se passer, je peux repartir…
Quand je reviens voir Beau-Brillant, il est seul. J’entre dans sa tête pour voir ce qu’il s’est passé. L’autre était un dominant encore plus dominant et il profitait d’être plus fort pour tout faire faire à Beau-Brillant. J’apprend du coup que si les humains font sans arrêt des choses avec le monde qui les entoure ce n’est pas par plaisir et que c’est même une corvée confiée aux plus faibles. Je croyais que ça les amusait. En tous cas, Beau-Brillant a finit par tuer l’autre humain. Il ne l’a pas mangé et l’a enterré. Il a mit une croix en bois au-dessus, sans doute pour se souvenir de ne pas planter des choses dessus. C’est vraiment un comportement étrange. J’arrive à voir que c’est lié à l’espoir et au ciel, mais ça reste très obscur.
Je vais lui offrir un autre compagnon. Cette fois j’en choisit un sans carapace. Et je les surveille plus longtemps ! Et je leur donne aussi de quoi améliorer leur tanière. Je ramasse des choses que les humains aiment, pas trop parce qu’il n’y a pas tant de place que ça, mais assez pour qu’ils soient bien. Une maison, un moulin, des champs de blé et d’orge que je ramène avec la terre, des troupeaux de mouton et de poules, du métal pour réparer sa carapace. Il faut que Beau-Brillant s’occupe de lui et de son nouveau copain comme il faut. Au moins ils sont content.
Ils arrangent plein de choses et sont toujours ensembles. Peut-être qu’ils vont faire des petits, je n’ai pas vérifié si l’autre était une femelle. Je recommence un peu à dresser Beau-Brillant, maintenant quand il a réussi ses tours je ne lui donne plus des morceaux de viande mais des objets humains qu’il adore. J’aime bien aussi l’autre humain qui chante tout le temps. Sa voix est criarde mais sa flamme de vie est gaie et colorée.
Cette fois je suis vraiment parti longtemps. Il y a dix ans que je n’ai pas vu Beau-Brillant. L’autre humain est mort et il l’a enterré comme le premier. Il est très malheureux, je le sens. Il est temps que je le libère. Mais quand j’arrive, pour la première fois, il me parle. Avec sa bouche et avec son âme en même temps. J’ai essayé de bien m’occuper de lui mais je crois que les humains ne sont pas fait pour être enfermé. Son esprit était un peu bizarre mais là c’est de pire en pire, il est tout à l’envers. Il me donne des carapaces de métal très brillantes à porter sur mes écailles, il passe presque tout son temps à fabriquer ça pour moi, il ne fait plus du tout attention à sa tanière qui s’écroule ni à son corps qui s’épuise. Il m’offre ses cadeaux et pense que c’est très important. Pauvre Beau-Brillant. Je devrais venir le voir plus souvent. Mais il y a tellement de choses plus passionnantes au-dehors… l’univers entier n’attend que moi.
Quand je reviens finalement voir Beau-Brillant, il est trop tard. Il est mort. C’est triste. C’est l’animal que j’ai gardé le plus longtemps – au moins cinquante ans – et c’est celui qui m’aimait le plus. Ce n’était pas le plus beau ni le plus malin mais je m’y était attaché. Je regarde son enclos, tout est en ruine. Je détruis ce qui reste encore, je mange les animaux retournés à l’état sauvage, d’une griffe je creuse un trou dans la terre et je met ce qu’il reste de Beau-Brillant. Je taille une croix dans un arbre et je la plante dessus. Il serait sûrement content. Bon, c’est triste, mais je n’avais plus le temps de m’en occuper !
En ce moment j’ai recueilli deux bébés griffons et ça m’occupe beaucoup.
samedi 16 juin 2007
Grefaindelle **
Grefaindelle
Chevauchant à perdre l’haleine de sa monture, le guerrier-loup s’approchait enfin du but de son long voyage : la Tour d’Ecume, où s’était reclus depuis un siècle le grand Mage Grefaindelle. L’homme venait du lointain royaume d’Entre-deux-Bois et il était le dernier survivant du groupe chargé de quérir la précieuse aide de ce puissant sorcier. Pour l’heure, il était poursuivi par une meute de doum-doum, ces oiseaux incapables de voler mais dont les pattes puissantes et le bec acéré faisaient des ennemis redoutables. Le guerrier-loup avait perdu tour à tour son arc et ses flèches, ses dagues, son épée, son bouclier et ses deux gantelets de métal, il ne lui restait que son cheval, son manteau en peau de loup et bien sûr son casque, symbole de son appartenance au clan du Loup, qui imitait les oreilles, le museau et surtout les terribles dents de cet animal. Il aurait préféré mourir que de s’en séparer et préférait mourir plutôt que de faillir à sa mission. S’il n’atteignait pas la Tour d’Ecume bientôt, les doum-doums allaient le forcer à faire le plus abominable des choix : sacrifier son précieux casque ou sa précieuse mission.
Les flancs de son cheval étaient piquetés de coups de bec, la bête était déjà à son maximum et allait bientôt s’effondrer. Le guerrier gardait les yeux fixés sur la Tour : elle était si proche ! Et quand il sentit sa monture s’écrouler entre ses jambes, il lança un dernier appel : « Ouvrez-moi la Tour ! »
Comme un miracle, l’immense mur recouvert de brume s’écarta. Le guerrier commençait à se défendre contre les oiseaux, en tua deux dont il se servit pour se défendre contre les autres, mais ils le submergeaient sous le nombre quand une ombre immense s’étendit sur eux. Ils s’enfuirent aussi vite qu’ils le pouvaient en poussant des piaillements d’horreur. Le guerrier-loup se retourna vers l’ombre. Un homme gigantesque lui cachait entièrement la Tour d’Ecume. Il portait un pagne et un immense masque de bois lui dessinant un visage féroce peint en rouge et en noir, d’où s’échappait assez de crins pour tresser la crinière de treize chevaux impériaux. Il attrapa le guerrier-loup aussi délicatement que s’il s’agissait d’une jeune mariée et l’emmena à l’intérieur de la Tour.
Le soldat était fier et heureux d’avoir enfin atteint son but, tout en étant très embarrassé par cette situation. Il ignorait volontairement ses blessures d’où coulait du sang qui suintait entre les doigts du géant et il serrait les dents sur sa douleur. Bientôt il verrait le Grand Mage Grefaindelle et il lui poserait enfin la Question.
Le géant au masque de bois s’immobilisa au centre d’un hall immense, devant un escalier encore plus grand qui s’enroulait le long du mur brumeux de la Tour d’Ecume. L’homme lui demanda :
« Etes-vous le Grand Mage ?
Le géant ne lui répondit pas.
_ Où est-il ? Je dois lui parler !
Le géant resta imperturbable.
_ Lâche-moi ! Je vais le chercher moi-même !
Le géant reposa le soldat à terre. Le voyage épuisant, la faim et les blessures auraient fait s’écrouler quelqu’un de moins résistant, mais les guerriers-loups d’Entre-deux-Bois étaient au-delà de la simple force humaine. Il commença à monter les escaliers.
Une fine voix féminine pépia alors :
« Bonjour ! Tu veux monter ?
_ Je viens voir le Grand Mage Grefaindelle.
_ Bien. Ne bouge pas je te prie, et ne touche pas le mur. »
Le guerrier lâcha le mur qui l’empêchait de s’écrouler et chancela sur les marches. Il mit un certain temps à réaliser que toutes les marches bougeaient sous ses pieds, le montant sans effort jusqu’au sommet de la Tour d’Ecume.
En haut, une femme allongée profitait du soleil, yeux fermés, la tête appuyée sur les bras. A l’arrivée du soldat elle ouvrit un œil, puis claqua des doigts. Toutes les blessures du guerrier-loup s’effacèrent, en même temps que sa faim et sa fatigue.
L’homme mit un genou à terre et dit :
« Au nom du peuple d’Entre-deux-Bois, je suis venu quérir le Grand Mage Grefaindelle.
_ Je m’appelle Grefaindelle tout court. Salut.
Le guerrier-loup redressa la tête brusquement.
_ Vous ?
_ Ben ouais.
L’homme hésita, puis il se jeta à l’eau.
_ Nous avons besoin de votre protection. Le Démon Rouge ravage notre royaume. Vous seule pouvez nous sauver.
_ Mmm… Le Démon Rouge, le Démon Rouge…
Elle fit apparaître devant elle un bureau aux milliers de tiroirs délicatement sculptés en figures d’animaux féeriques. Elle prit une feuille de papier et la lui tendit.
_ Voici une de mes missives. J’en ai écrit plus de quatre vingt quatorze mille. Il y en a dans tous les fonds de tiroir. Récite la formule inscrite dessus devant le Démon Rouge et il se transformera en renard bleu. Tu fais ce que tu veux du renard. Je te conseille la soupe, c’est pas mauvais.
_ C’est… tout ?
La femme lui sourit.
_ Je te l’ai dit, c’est moi qui les écrit, et j’en ai tellement… Je ne vais pas te faire payer pour ça non plus. Bon allez, je te renvoie directement chez toi, d’accord ?
Elle découvrit un grand miroir dans lequel apparut le royaume d’Entre-deux-Bois. Le guerrier-loup allait s’y engager lorsqu’elle l’arrêta d’un geste timide.
_ Heu… tu reviendra me voir ?
_ Comment ça ?
_ Je m’ennuie toute seule ici ! On ne vient me voir que pour me demander des services, et c’est toujours pressé. Les créatures que je fabrique ne disent que ce que je veux qu’elles disent. Je suis en train de devenir folle toute seule ici.
Le guerrier la regarda. Elle était plus vieille que le royaume lui-même et paraissait avoir vingt ans. Elle était plus puissante que les dieux et avait l’air perdue et suppliante. Jamais il n’avait rencontré quelqu’un comme elle et surtout jamais il n’avait eu si peur.
_ Je reviendrai un jour » promit-il.
La magicienne le laissa aller. Il rentra dans son pays. Et elle ne le revit plus jamais.
vendredi 16 février 2007
Le Maître du Château *****
Le Maître du Château
Tout commence par un parfum. Chaque fois que Yena arrive dans un nouveau territoire, elle ferme les yeux et inspire. Puis elle écoute. Et enfin elle regarde.
Et elle sourit.
Depuis le temps, messire Godoire s’est lassé de lui demander la raison de son manège. A 10 ans, la fillette sourit assez rarement pour que ça vaille la peine de lui laisser ce genre de petits plaisirs. De toutes façons, aujourd’hui il est plutôt concentré sur l’évaluation de l’autonomat.
Le chevalier et son écuyère sortent de l’épaisse forêt de Frillard et peuvent contempler la plaine des Moutons remplis de maisonnettes éparpillées (et, bien sûr, de moutons) jusqu’à la butte du Château. Derrière le Château, les collines ont l’air arides, voir desséchées. Le reste de la région, à première vue, est prospère.
Mais peut-être pas prospère au point de s’offrir un Château si magnifique qu’on lui met une majuscule…
Allez, nouvelle leçon pour la petite.
« Yena, demande-t-il, qu’est-ce que tu en penses ?
_C’est un beau territoire.
Messire Godoire attend la suite. Il ne la frappe jamais (en dehors des entraînements) et ne lui dit jamais qu’elle se trompe quand elle répond à coté de la question. Certains prennent ça pour de l’indifférence. Ce n’est que de l’efficacité. La fillette continue :
_ Les pâturages sont riches, les moutons doivent être de belles bêtes, donc le pays est riche aussi. Je suppose que les pauvres habitent plutôt dans les collines, là-derrière. On ne voit pas de cultures, mais la nourriture doit bien venir de quelque part. Vu qu’il n’y a pas de port près de la rivière ni de maison du partage près de la route, il doit y avoir des champs par-là. Il y a peut-être des disputes entre les paysans et les éleveurs pour avoir les meilleures terres. »
Yena se tait. Messire Godoire lui fait signe de continuer. Elle a l’air légèrement surpris, puis fixe avec intensité le paysage devant elle, tête penchée. Au bout d’un moment, elle poursuit :
« Il n’y a pas de village. Toutes les maisons sont éparpillées, il n’y a pas de centre où les gens se réunissent, même pas une place. En cas d’attaque, les gens doivent tout laisser derrière eux et monter se réfugier au Château. Il est énorme, ils doivent être très soumis à son influence. Un bastion pareil, ça veut dire que le coin est dangereux, mais si il était dangereux, les gens seraient davantage regroupés… Peut-être qu’il était dangereux avant. Peut-être des pillards réfugiés dans les collines.
Elle hésite encore un instant, puis conclu :
_ C’est tout ce que je vois.
_ Bien, dit le chevalier. Tu as oublié un élément : des éleveurs riches vivant dans l’ombre d’un homme puissant. Ils ne doivent même pas se rendre compte de leur richesse. Tu peux parier ton couteau qu’ils sont prêts à se lancer dans n’importe quelle bêtise monumentale pour satisfaire leur orgueil et se sentir enfin fiers d’eux-mêmes.
_ J’y tiens, à ce couteau.
_ Tu veux dire que tu ne me crois pas ? Sale gosse !
L’homme fait mine de frapper l’enfant, qui rit. C’était une plaisanterie. Depuis 4 ans qu’il l’a prise comme écuyère, messire Godoire a finit par s’habituer avec son humour très particulier.
Yena scrute à nouveau la plaine, pensive. Tout ça est trop bien arrangé. Elle a l’impression qu’il manque quelque chose, quelque chose d’important. Le tout ressemble à un beau tableau – on n’a pas l’impression que des gens puissent vivre là.
_ Messire, que manque-t-il ici ?
_ Qu’est-ce qui te fait croire qu’il manque quelque chose ?
_ Une impression.
_ Alors cherche et trouve par toi-même. Il faut creuser ses intuitions et ne pas parler sans avoir de chose à dire.
_ Bien messire. »
Le chevalier et son écuyère repartent, l’homme sur un véritable cheval de bataille d’âge plus que vénérable (Force), la fille sur un poney jeune et vicieux (Pomme verte), et leur maigre bagage sur une ânesse patiente et obéissante (Miracle). Messire Godoire est un homme bien bâti, qui a été très beau dans sa jeunesse et qui a gardé un charme certain, malgré les rides d’âge et les rides de soucis qui marquent son visage. Ses cheveux noirs virent au gris, et il refuse d’admettre que ce fait le préoccupe de plus en plus, alors qu’il devrait plutôt se soucier de son corps vieillissant. Yena est une gamine toute en jambe, aussi sec et nerveuse qu’un poulain de bonne race. Il la fait passer pour un garçon du nom de Yenon, et jusque-là personne n’en a douté : sa seule marque de féminité est d’avoir des yeux immenses et dévorants, mais ils sont d’un marron tout simple, et de toutes façons elle les ferme à moitié quand elle est en colère, c’est à dire la majorité du temps. Avec un pantalon, les cheveux courts et son caractère teigneux, l’illusion est parfaite.
Rien qu’à les voir, on devine qu’il s’agit d’un chevalier errant et de son écuyer, ce qui n’est guère une place très enviable dans les plus puissants duchés. Mais on est loin du pouvoir ici, et chaque chevalier est accueilli en serviteur armé des Sept Esprits, autant dire en héros.
Un autonomat est un territoire qui n’est pas dirigé par un noble. Ils sont rares, généralement petits, et appliquent leurs propres lois tant qu’ils respectent celles des Sept-Esprits (Loyauté, Honneur, Amour, Vie, Respect, Equilibre, Curiosité). Certains n’apprécient guère de voir arriver un chevalier, qui a tous les pouvoirs puisqu’il est de sang noble. Messire Godoire estime que ce n’est pas la peine de rappeler à Yena d’être prudente et de respecter l’orgueil des dirigeants de ce territoire. La petite a un instinct de survie extrêmement développé, la seule chose apparemment capable de fermer son clapet.
Les immenses portes du Château claquent derrière eux. L’écho résonne sinistrement. A quoi bon les ouvrir pour les refermer juste ensuite, alors que tous les chevaux passent par la porte arrière ? Le maître des lieux a sans doute agit ainsi pour les impressionner. Histoire de leur rappeler qu’ici, ce n’est pas Godoire le patron, loi ou pas loi, mais bien lui : le président de Mouteblanc, Erikke Esoin, l’homme élu. Messire Godoire a été inférieur à suffisamment d’hommes dans sa vie pour savoir que plus la personne est puissante, moins elle a besoin de s’imposer. Un simple prénom suffit à désigner le roi et les Chevaliers Blancs.
Dans la cour d’honneur, les pauvres bêtes ont l’air encore plus misérables. Godoire espère que Yena se tient fièrement droite, pour compenser la pauvreté de leur mise à tous les deux. Lui le fait, mais même seul au milieu des bois il se tiendrait encore droit comme un i. Question d’orgueil plus que d’honneur – un de ses trop nombreux péchés.
Un haut dignitaire vient alors les accueillir en personne, descendant à toute allure l’escalier (gigantesque, bien sûr) menant de la cour d’honneur à l’entrée du donjon. Il a entre 30 et 50 ans, l’air taillé dans une bougie rose, un court collier de barbe. Il est somptueusement vêtu et en nage, et s’adresse très amicalement au chevalier :
« Messire ! Quelle bonne venue que la vôtre, en notre très humble république de Mouteblanc ! Je vous en pris, entrez, entrez, soyez le bienvenu !
Devant ce spectacle plus qu’inhabituel et cadrant mal avec le l’imposant cadre où il est reçu, messire Godoire est bien forcé de mettre pied à terre pour ne pas paraître au comble de l’insolence. Derrière lui Yena en fait autant et donne une tape sèche à Pomme verte qui essayait de lui mordre la main. L’homme en rajoute encore :
_ Je vous en pris, soyez mon hôte ce soir ! Je suis Erikke Esoin, le président de Mouteblanc et maître de ce Château ! Vous dînerez à ma table, et votre serviteur à celle de mon majordome ! Nous…
_ Mon écuyer, corrige doucement Godoire.
Il n’a même pas les moyens d’offrir à Yena une tenue à ses couleurs, sans parler des armes légères qu’elle aurait le droit de porter. La méprise du président (si c’est bien le chef de cet autonomat, ce qui paraît étrange) est fréquente, et toujours douloureuse : un chevalier n’a pas à payer son écuyer, mais doit le traiter comme son propre fils.
L’homme mou se reprend aussitôt :
_ Et bien sûr, votre écuyer vous servira à notre table, cela va sans dire. Désirez-vous qu’il couche dans votre chambre ?
_ Je vous remercie grandement de votre hospitalité. J’accepte avec plaisir vos propositions. Nous parlerons de votre problème quand il vous plaira. »
Une façon polie de montrer qu’il n’est pas là pour profiter des largesses du maître du Château, mais bel et bien pour se battre. Le président hoche la tête et continue à pépier comme un enfant tandis qu’ils montent l’escalier jusqu’à la majestueuse entrée. Yena reste seule avec les bêtes et demande de l’aide à un passant pour les amener jusqu’à l’écurie. Elle n’est pas ravie de voir qu’un bon repas au calme lui est passé sous le nez (en théorie, c’est un grand honneur de servir les chevaliers. Concrètement, c’est travailler le ventre vide pour ensuite grignoter des restes froids), mais elle ne le montre pas. Pour le moment, elle doit s’occuper de leurs montures et rassembler un maximum d’informations, puisqu’elle ignore encore ce qui pourra servir à messire Godoire. Au moins, elle n’aura pas trop de mal à cacher sa féminité si elle doit dormir dans la chambre de son maître.
Le passant s’avère être un garçon d’écurie de 16 ans, roux et boutonneux, et aussi bavard que le maître des lieux lui-même. Il l’aide volontiers et lui pose des centaines de questions sur les endroits lointains qu’elle a connus (c’est à dire plus loin que les frontières de Blanc-Mouton), les aventures qu’elle a vécues avec son maître, les dangers qu’ils ont croisé ensembles…
Yena n’a pas particulièrement envie de raconter qu’à plusieurs dizaines de kilomètres de là, le royaume ressemble exactement à ce qu’il est ici, que les aventures qu’elle a vécues étaient grandement basées sur le moyen de trouver de la nourriture pour tout le monde sans s’abaisser à travailler ni à voler, et que les pires dangers qu’elle ait croisés venaient d’hommes ordinaires, dans des lieux comme celui-ci, où il manque quelque chose de petit mais pourtant d’essentiel…
De toutes façons, le curieux ne lui laisse dire que son nom (Yenon), son âge, et si elle a faim. Oui, elle a faim, et pas qu’un peu, mais elle n’est pas censée chercher les cuisines avant d’avoir finit sa tâche. Heureusement, l’autre lui offre une pomme : elle en donne un bout à Force, un plus gros à Miracle, grignote à toute allure le reste avant de céder un minuscule trognon à Pomme verte. La pomme était délicieuse, juteuse et sucrée, et elle se lèche les lèvres aussi soigneusement qu’un chat, avant d’adresser au garçon bavard un sourire aussi bref et éclatant qu’une éclaircie dans un orage.
Puis un homme (sans doute le maître de l’écurie, ou de toutes les bêtes, ou peu importe) vient et demande au rouquin qu’est-ce qu’il est en train de faire, sur un ton indiquant que l’autre est à deux doigts d’une bonne volée. Il se calme un peu en sachant que Yena est l’écuyer du chevalier, la salue d’un signe de tête bourru qu’elle lui rend en ajoutant un regard méfiant, et repart en traînant son aide par le bras.
Une fois seule, Yena doit amener toutes leurs affaires dans la chambre décernée à messire Godoire. Elle titube sous le poids des armes et surtout des pièces de l’armure de son maître (qui est trop pauvre pour posséder une armure complète) mais parvient à ne montrer aucune douleur, même lorsqu’une servante l’informe que la chambre en question est au quatrième étage du donjon. Yena pourrait évidemment faire plusieurs voyages. Si elle n’était pas l’écuyère de messire Godoire, le chevalier errant le plus fier et le plus têtu du Royaume. A force de vivre avec lui, elle a finit par trouver naturel d’accorder de l’importance aux apparences, même lorsqu’elle est la seule à les voir…
Enfin, la chambre est atteinte. La petite fille s’accorde un temps de repos avant de ranger le matériel, qui de toutes façons devra être redescendu bien trop tôt… Mais elle ne pouvait pas tout laisser dans l’écurie, ça n’est pas correct. Elle prend quelques secondes pour maudire silencieusement celui qui a décrété que l’étiquette devait être la même pour les chevaliers errant n’ayant qu’un enfant pour écuyer, et pour les grands seigneurs ayant une dizaine d’adolescents costauds sous leurs ordres, sans parler des serviteurs. Elle lance si souvent ce genre de malédiction qu’elle ne s’en rend même plus compte : elle fait ce qu’elle a à faire, sans jamais se plaindre, et c’est tout ce qui importe. Enfin, c’est tout ce qu’on lui demande.
Une jeune servante entre alors dans la pièce. D’abord surprise de trouver Yena, elle lui offre ensuite un sourire chaleureux et lui propose d’aller à la cuisine se reposer au chaud, pendant qu’elle prépare la chambre. Ravie, la fillette ne se le fait pas dire deux fois et file sans attendre. D’abord la pomme, ensuite le sourire, et dans les deux cas un coup de main bienvenu : bien que toujours méfiante (de toutes façons, elle se méfie de tout et de tout le monde, ça sert souvent), Yena commence à vraiment apprécier les habitants de Mouteblanc… ou plutôt les habitants du Château.
Elle s’arrête net au milieu d’un escalier. Ça y est, elle a trouvé ce qui manque !
Il n’y a ici aucun étendard, aucun blason, rien. Impossible de savoir si les gens d’ici sont inféodés à leur autonomat, au Château… ou à quelque créature rejetant les Sept-Esprits. Même le nom du territoire n’est pas clair : le président a parlé de Mouteblanc, alors que le garçon d’écurie disait Blanc-Mouton. Et si l’autonomat est si fier de ses moutons qu’il en porte le nom (et ce serait légitime, à voir les troupeaux), pourquoi ce nom paraît-il fabriqué ? Pourquoi les fameux moutons ne sont-ils pas représentés sur le fronton de ce Château monumental ? Pourquoi un tel Château ?
Yena réfléchit encore, mais ne trouve de réponse à aucune de ses questions. Elle met ses observations et ses interrogations dans un coin de sa tête, à ressortir à messire Godoire lorsqu’ils seront seuls, puis continue sa descente vers les cuisines : la journée a été longue avec une demi-pomme pour seule nourriture.
Pendant ce temps, messire Godoire va d’étonnement en étonnement.
Ce n’est pas la taille monumentale de tout ce qui l’entoure qui l’impressionne, mais le décalage entre la richesse et la puissance affichée, sa propre misère, et l’empressement du président. Et pas seulement du président : toute une suite de bourgeois, imitant une cour de nobles, s’adresse au chevalier avec la déférence que mériterait davantage un marquis ou un même un comte. En théorie, puisque personne dans l’autonomat n’a la moindre goutte de sang noble et que le chevalier est lui-même de naissance noble, c’est bien ainsi que les choses doivent se passer. Sauf que ce n’est que de la théorie, et qu’au contraire les hommes puissants ont tendance à ne pas aimer faire de courbettes devant un homme moins puissant qu’eux, n’ayant pour défendre sa préséance que l’étiquette d’une Cour lointaine. De tous ceux que messire Godoire a connu, les moins pires étaient ceux qui l’écoutaient et le traitaient en spécialiste de la guerre. Les autres le voyaient davantage comme un mendiant, un voleur, un arnaqueur, ou tout ça à la fois, et ils lui montraient plus ou moins ouvertement leur mépris, selon qu’ils avaient plus ou moins besoin de lui.
Jamais encore il n’avait été accueilli en maître des lieux.
Certes, chaque autonomat a sa propre façon de régner, des plus tyranniques aux plus égalitaires. Mais ça ne colle pas. Pourquoi un Château aussi monumental, pourquoi tant de fierté affichée autour de ce pays si riche, alors que le dirigeant se plie en deux devant un chevalier errant et qu’il n’y a nulle part ni bannière ni étendard ? Tout cela ne colle pas avec ce qu’il sait des gens, et messire Godoire se flatte de connaître assez bien les gens…
Il reste du temps jusqu’au dîner, et il doit d’abord accueillir avec grâce et politesse les conversations ennuyeuses sur Mouteblanc, et bien sûr raconter ses propres héroïques aventures. Messire Godoire a longtemps été un homme de cour, apprécié des princes et du roi lui-même, et il sait leur donner ce qu’ils désirent. Personne n’évoque le ‘‘problème’’ qui a justifié sa venue. Comme s’il était un invité précieux, et pas un envoyé du royaume – envoyé ici pour se débarrasser de lui plus que pour venir en aide à cet autonomat perdu, d’ailleurs.
Alors qu’il cherche à s’éclipser le plus poliment possible (il a besoin de se laver, et Yena aussi, avant le fameux dîner), l’épouse de président apparaît.
Le terme d’apparition lui convient tout à fait. Elle n’était pas là, et brusquement elle est au centre de toute la suite. Elle est vêtue d’une robe sobre et ses cheveux noirs sont lâchés, ce qui tranche avec la mode locale - les autres femmes sont couvertes de bijoux, de fourrure, de dentelles, et leurs cheveux sont montés en véritables tours. Et pourtant il faut un certain temps pour remarquer ces détails : la première chose qui vient à l’esprit est qu’elle est magnifique. Des cils immenses bordent ses yeux de velours (de diamant plutôt, pense messire Godoire, des diamants noirs et éternels). Sa bouche est parfaite, l’ovale de son visage aussi. Doucement, le regard du chevalier descend : aucun doute, cette femme est très belle, et elle doit le savoir. Il se demande, amusé, si la complaisance du président irait jusqu’à le laisser seul avec son épouse… et conclu que si jamais cela arrivait, ce serait la preuve que quelque chose ne tourne pas rond au beau royaume de Mouteblanc.
Il lui fait ses hommages, plus respectueux qu’aux autres femmes à cause du rang de son mari, mais pas trop appuyés non plus : il a séduit plus d’une femme au cours de sa vie et ça ne lui jamais attiré que des ennuis. Maintenant qu’il est banni de la cour du roi et qu’il a en charge la vie de Yena, il s’est promis de surveiller ses vieux démons. Cette résolution n’est pas facilitée par le regard malicieux et intelligent de celle-ci, qui rajoute encore à son charme. Elle s’appelle Aïnelle.
En tant que maîtresse des lieux, il est normal qu’elle se trouve ainsi au centre de la suite, au cœur de tous les regards et de toutes les conversations. Elle est plus appropriée pour ce rôle que la plupart des autres épouses, voilà tout. Et elle non plus n’évoque pas une seule fois la menace qui pèse sur le petit territoire.
Finalement, messire Godoire ne revoit pas son écuyère avant le dîner, mais elle a pensé à se laver et arranger le mieux possible sa tenue. Elle a dû aussi en profiter pour trouver à manger quelque part, puisqu’elle ne jette aucun regard affamé sur les plats qu’elle présente. Tant mieux. Elle est adroite et précise, et son maître s’autorise quelques secondes de fierté en la comparant aux serviteurs du président qui ont besoin d’un ordre avant d’exécuter le moindre mouvement. Mais dans l’ensemble, il l’ignore. Les gens assis à sa table méritent davantage son attention.
En plus du président, de son épouse et d’une bonne douzaine de gras parasites, sont installés le grand veneur (Emol Sairin), le prêtre des Sept-Esprits (Louvain Paccariet) et le représentant des éleveurs (maître Souvann Raichin). Sairin est un homme grand et sec, aussi âgé que messire Godoire et apparemment tout aussi coriace. Il a quelque chose de militaire, et porte assez de cicatrices et d’égratignures pour prouver qu’il prend sa tâche de maître des chasses très au sérieux. Yena n’aimerai pas être un braconnier pris en flagrant délit par cet homme… Paccariet, au contraire, est jeune et a l’air très timide. Et complètement sous le charme d’Aïnelle. Difficile de croire que le représentant de la foi, la pierre angulaire du Royaume des Sept-esprits et lien direct avec le roi, soit ce gamin rougissant incapable de manger sa viande sans éclabousser son col. Raichin, enfin, se tient avec la dignité dont est apparemment incapable le président. C’est un homme fort dont les épaules massives et le visage de brute jurent avec la tenue richissime. Il mange très élégamment, et son avis paraît beaucoup compter. Ce qui est normal. Par contre, messire Godoire se demande où cet éleveur choisit parmi les éleveurs a bien put apprendre le parler et les manières de la Cour. En tous cas, si le problème est enfin évoqué un jour, ce sera sans doute en présence de ceux-là. Il commence à tenter d’amener la discussion sur le sujet qui l’intéresse, pour cesser de perdre le temps de tout le monde, et surtout pour ne pas succomber au pétillant regard d’Aïnelle…
Rien à faire. Ils ne parlent de rien qui concerne leur territoire, et c’est Aïnelle elle-même qui détourne adroitement les questions les plus franches. Godoire sait qu’ils lui cachent tous quelque chose et commence à enrager de ne pas réussir à les prendre en défaut. Tout ce qu’il parvient à obtenir, c’est « Demain, nous verrons tout cela demain ». Si au moins ils l’avaient pris de haut, il aurait put sortir sa dague et la planter dans la table pour marquer sa colère et sa détermination à savoir. Mais là, tous ces sourires et ces courbettes l’empêchent de faire sentir le goût de l’impuissance à quelqu’un d’autre. A moins que ce ne soit le vin délicieux dont un serviteur rempli sans cesse son verre, sous le regard courroucé de Yena dont c’est le rôle (et qui aurait sans doute été bien moins généreuse).
« Alors, messire, demande Aïnelle en lui souriant presque tendrement, comment trouvez-vous notre modeste territoire ?
_ J’avoue qu’il pourrait donner l’exemple à certains des plus beaux domaines du Royaume. J’ai peine à voir en quoi un simple chevalier pourrait vous être utile.
_ Allons, mon cher invité, le gronde gentiment Errike Esoin, ne vous mettez donc pas martel en tête pour ça ! Nous sommes tous extrêmement fiers d’accueillir un représentant de la force des Sept-Esprits, pas vrai maître Paccariet ? »
En entendant son nom, le prêtre des Sept-Esprits sursaute et rougit comme un enfant pris en faute : il était en train de regarder Aïnelle à la dérobée. N’ayant pas entendu la question, il bredouille quelques mots et se concentre sur son assiette. Contrairement aux autres convives qui ont été plus ou moins embarrassés ce soir-là, il n’a droit ni à un regard sec de Raichin ni à un sourire méprisant de Sairin. Au contraire, les deux hommes forts de la tablée cherchent à dissimuler son trouble le plus naturellement possible.
Sairin demande au chevalier :
_ On raconte de nombreuses choses sur l’habilité légendaires des chevaliers. J’avoue que je n’y croyais guère, mais vous nous avez raconté ce soir de nombreux exploits et je n’oserai vous accuser de détourner la vérité à votre profit. Me ferez-vous ce soir l’honneur d’un duel ? »
Le grand veneur a parlé plutôt crûment, comme un militaire, et s’attire aussitôt un regard courroucé de Raichin qui aurait sans doute mieux su tourner la chose. Godoire soupire. Ce genre de spectacle dont les gueux raffolent sont totalement ridicules hors des vrais duels et des tournois (et même pendant estime-t-il dans ses mauvais jours). Mais en véritable homme de cour il parvient sans mal à cacher son soupir et à avoir l’air de trouver l’idée amusante.
Il dit :
_ Et si je gagne, m’accorderez-vous une faveur ?
_ Allons, rit Aïnelle, personne ici ne doute de votre victoire, messire. Vous aurez une faveur si vous remportez une victoire difficile… Tenez, et si vous luttiez contre deux adversaires, pour corser l’affaire ?
_ Pourquoi pas, accepte le chevalier.
Deux ou dix, il ne voit ici personne capable de lui tenir tête. De son coté, Yena se demande quelle mouche l’a piqué pour se soumettre à ce cirque. L’épouse de président n’y est sans doute pas pour rien. Tous les convives se sont tus et guettent passionnément la suite des évènements – le duel est donc organisé immédiatement. La suite de bourgeois fait un cercle autour de messire Godoire et du grand veneur. Ils rient et se poussent du coude, aussi excités que des enfants, et même les serviteurs tendent le cou discrètement pour essayer de voir quelque chose. Par contre, Raichin et Paccariet affichent un air sérieux et satisfait, comme des hommes voyant un ennui leur être épargné grâce à leurs efforts, et sur le visage d’enfant du prêtre cette expression ressemble à de la cruauté. Le président lui-même leur lance discrètement un regard bien éloigné de la bonhomie affichée depuis l’après-midi, un regard froid de marchand sur le point de conclure une affaire. Yena a un pressentiment extrêmement désagréable et guette le moindre de leurs mouvements, les yeux à moitié fermés par la colère. Pour le moment, enfermée dans les codes de l’hospitalité et des convenances, elle ne peut rien faire.
C’est Raichin qui vient aider Sairin à se battre. Un serviteur apporte trois véritables épées bien aiguisée.
« Etes-vous sûr de ne pas préférer des épées d’exercice ? demande Godoire surpris.
_ Allons messire, dit Raichin d’un ton presque méprisant (sans sortir des limites de la courtoisie), nous sommes sûrs de ne rien risquer en votre présence. »
Aïnelle leur souris doucement, elle est moins turbulente que les autres femmes mais paraît elle aussi intéressée par ce faux duel. Son mari bat des mains en riant, tout heureux. Enfin, le silence se fait et le combat commence.
Les deux mouteblanchiens attaquent messire Godoire aux flancs, chacun d’un coté, et il se rejette brusquement en arrière tout en parant les deux lames vers le haut, d’un seul coup. Les spectateurs applaudissent sans pour autant se décider à reculer, alors que le chevalier aurait bien besoin d’espace. Ses deux adversaires, sans se démonter, continuent à donner des attaques complémentaires, chacun d’un coté, ou l’un visant le cœur tandis que l’autre cherche à couper les jambes. Ils sont plutôt doués et entre parades et esquives le chevalier n’a pas le temps d’attaquer ni même celui de réfléchir. Ici, dans ce salon raffiné, sous les yeux de l’élite du territoire, le voilà en danger de mort et personne ne songe même à venir à son aide. Tout cela n’a plus rien d’un jeu ni d’un spectacle.
Une ouverture en quarte de Sairin attire irrésistiblement son épée et il retient juste à temps un coup qui aurait été mortel pour le grand veneur. Non, il doit rester maître de lui-même et surtout de la situation. D’un habile mouvement d’esquive il place Sairin entre Raichin et lui, puis pare le coup suivant de toute sa force afin de faire tomber l’épée de son adversaire. La lame se brise alors, laissant l’épée de Sairin continuer sa route jusqu’à son crâne sans défense.
Perdant toute dignité, le chevalier parvient à l’éviter (de justesse, il a même put sentir son souffle dans ses cheveux) mais tombe lourdement sur le sol. Une fois là, il se retient de ne pas faire tomber les deux hommes d’un coup de jambe avant de les tuer une fois à terre… mais non, il a faillit mourir mais n’est pas sur un champs de bataille, comme le prouve les exclamations horrifiées de la foule. Le combat s’arrête.
Evidemment, le grand veneur se confond en excuses pour « ce malheureux accident », ce qui ne l’empêche pas d’avoir une lueur de féroce contentement dans les yeux. Joie d’avoir mis un véritable chevalier à terre, sans doute. Raichin dissimule mieux ses émotions, sans parvenir à faire croire qu’il s’est soucié un instant de la vie de leur « cher invité ». Esoin, par contre, a l’air complètement paniqué et se confond mille fois en excuse, tant et si bien que Godoire n’arrive pas à récupérer les morceaux de l’épée avant qu’un serviteur ne les emportent : impossible de savoir si elle a été sabotée.
Il a perdu et ne peut même pas demander en guise de faveur, comme il le projetais, qu’on daigne enfin lui expliquer ce qui se passe dans cet autonomat. Il préfère ne pas s’attarder plus longtemps et prend congé aussi vite qu’il le peut, ne réalisant que plus tard qu’il passe pour un gamin boudeur et mauvais perdant devant ses spectateurs. Peut-être même pour un lâche cherchant à cacher sa peur après coup. Avant de quitter la salle, il peut sentir le regard d’Aïnelle sur sa nuque.
Une fois seuls dans leur chambre, Yena interroge son maître sur ce qu’il s’est réellement passé. Il accentue l’idée que c’était sans doute un accident, son écuyère est assez méfiante comme ça. Puis il lui demande son rapport :
« Il y a quelque chose de pas net ici, déclare la fillette.
_ Exact. Détaille-moi ça.
_ Ils avaient tous l’air sérieux avant le duel, même le prêtre. Et même le président, je suis sûre qu’il joue la comédie. Il leur a lancé un coup d’œil qui avait l’air très différent d’un gentil bonhomme. C’est un menteur.
_ Bien. Quoi d’autre ?
_ Ils ne savent même pas le nom de leur propre autonomat. Un coup c’est Mouteblanc, un coup c’est Blanc-Mouton.
_ Oui.
_ Et pas une seule bannière. Ce n’est pas normal.
_ Oui.
_ Et les salles sont gigantesques. Un géant pourrait vivre ici.
_ Un Château pour protéger une populace qui vit très heureuse et nous accueille à bras ouverts.
_ Oui, ça non plus ce n’est pas normal. Les gens sont très gentils ici. Si vraiment ils n’ont pas de problème, pourquoi ils sont aussi gentils avec nous ?
_ Ils t’ont bien traitée ?
_ Oui ! La cuisinière m’a même offert un gâteau rien qu’à moi ! La dernière fois que j’ai mis les pieds dans la cuisine d’un château, on m’a fichue dehors parce que j’avais des puces. Et ils laissaient les chiens entrer.
_ Tu as peur ?
_ Oui. Je n’aime pas ça.
Messire Godoire soupire. L’instinct de Yena est aussi développé que son intelligence, et elle sait s’y fier. Mais ce n’est encore qu’une enfant et elle manque d’expérience pour voir certaines choses.
_ Yena, les gens de ce Château ne sont sûrement pas ceux qui nous ont appelé à l’aide. Il va falloir que nous nous renseignions discrètement à l’extérieur, parmi la populace.
_ Bien. Je peux m’en charger.
_ Sans vouloir te vexer, gamine, tu as le tact d’une avalanche. Je vais enquêter, toi pendant ce temps contente-toi de ne pas traîner dans mes jambes.
_ Nous allons quitter le Château ?
_ C’est inutile. Mieux vaut ne vexer personne pour le moment. Demain, je trouverais bien un stratagème pour aller explorer les environs et rencontrer quelques gens du cru.
_ Le grand veneur va sans doute vous suivre.
_ Pas si je lui demande une chasse, et que je le perds en route. Ton maître a plus d’un tour dans son sac, fillette.
_ Bien messire. Surtout méfiez-vous d’Aïnelle Esoin.
Ces paroles énervent Godoire, qui déteste se faire rabrouer sur son point faible par sa propre écuyère.
_ Yena, je suis encore capable de me contrôler, et j’aimerai que tu cesses d’être jalouse dès que je regarde une femme.
_ Je sais que vous ne l’avez pas regardé. Mais elle vous a regardé, elle. Et je n’aime pas ça. Elle va tenter quelque chose pour que vous lui courriez après un peu plus vite que ça, et vu comme elle est belle, ce sera dur de dire non.
Ainsi, malgré sa chute ridicule, la magnifique Aïnelle l’aurait regardé… Cette idée se fait une petite place au chaud, tout près de son cœur. Ce n’est pas de l’amour, mais de l’amour-propre.
_ Comment la trouves-tu ?
_ J’aimerai être comme elle quand je serais plus grande.
Interloqué, le chevalier reste un instant silencieux. Il est si habitué à considérer Yena comme un garçon qu’il oublie régulièrement qu’un jour, elle sera une femme. Une femme chevalier… Ridicule, bien sûr, et absolument impossible. Mais Godoire a fréquenté suffisamment de femmes, nobles ou non, pour savoir qu’on peut trouver chez elles force, bravoure, honneur et surtout courage. Oui, il est possible qu’un jour Yena devienne chevalier. Mais ça ne l’empêchera pas, un beau matin, de vouloir voir son visage dans un miroir et de se demander : « Est-ce que je suis jolie ? Est-ce qu’un homme pourra m’aimer ? ». Venant de Yena, coléreuse, batailleuse et toujours écorchée quelque part, c’est une idée bien difficile à imaginer.
La petite fille ne dis plus rien. Elle attrape la paillasse qui lui est destinée, au pied du lit du chevalier, et la tire vers la porte : ainsi, personne ne pourra entrer sans la réveiller. Ce n’est pas la première fois qu’elle et son maître se retrouve en danger chez leurs hôtes. Elle ne perd pas de temps à nier ou à s’indigner et se contente d’agir. Godoire sait que cette nuit, elle dormira avec son couteau à la main… Une bien maigre protection, mais si il y a du danger, c’est lui qui sera visé. Enfin, c’est ce qu’il se dit pour ne pas culpabiliser de laisser une petite fille monter la garde devant sa porte. Il prend sa dague à la main et va se coucher. Le maître et l’écuyère n’échangent plus un mot : ils n’aiment guère parler pour ne rien dire, et ils n’ont pas pour habitude d’être très chaleureux l’un envers l’autre.
Vers la minuit, une ombre ouvre la porte et se glisse silencieusement dans la chambre.
Pendant une demi-seconde.
Après quoi, Yena, réveillée par le courant d’air au niveau de son visage, lui attrape la jambe sans ménagement et la fait lourdement tomber. Elle retient son couteau juste à temps, en réalisant qu’il s’agit d’une femme, et qu’elle est seule… Aïnelle, bien sûr.
Messire Godoire, réveillé par ce boucan, allume immédiatement la chandelle puis se précipite pour aider la malheureuse qui reste à terre en gémissant. Comédie évidente mais efficace. La douce Aïnelle est un appel à la chevalerie ambulant, et même un gueux serait prêt à affronter un dragon pour venir la sauver.
« Etes-vous blessée, madame ? demande doucement le chevalier en se penchant vers elle.
_ Non, messire, rien de grave… du moins je crois… J’ai eu une telle frayeur !
A présent, elle prend la pose et l’air effarouché, comme si ce n’était pas elle qui venait dans la chambre d’un homme en pleine nuit. Yena lui demande :
_ Que venez-vous faire ici, madame ?
_ Yenon ! aboie Godoire. On ne parle pas ainsi à une femme !
_ Non, messire, dit doucement Aïnelle, votre écuyer a raison. Mon geste est inconvenant, et je vous pris de m’en excuser. Jamais je n’aurais agit ainsi si ce n’était pour vous prévenir… Vous êtes tous les deux en grand danger.
_ Calmez-vous, madame, et racontez-moi tout.
La belle paraît se rassurer au contact des bras forts du chevalier. Elle le regarde droit dans les yeux, jusqu’à ce qu’il les baisse. Elle se lève en s’appuyant sur lui et s’assoit sur le lit, ignorant complètement Yena qui reste assise par terre. Lui reste debout et attrape son épée : il est prêt à se battre. Enfin Aïnelle se remet à respirer normalement et commence à expliquer :
_ Il se passe ici des choses forts étranges, messire, donc je ne pouvais vous parler en présence des autres. Savez-vous qui a alerté le Royaume sur ce qui se passe ici ?
_ Non madame, nous l’ignorons complètement. De plus nous ignorons la gravité et même la nature de vos malheurs.
_ Pour tout vous dire, je suis en danger autant que vous, à présent.
_ Quel danger ?
_ J’ignore si vous saurez me protéger.
_ Je vous protégerais sur ma vie s’il le faut. Quel danger ?
_ Et dire qu’ils pourraient même s’en prendre à votre petit écuyer…
_ Je vous en pris, le temps presse !
A ces mots, Aïnelle paraît bouleversée et des larmes montent dans ses jolis yeux. La rupture avec son contrôle intelligent de la tablée, quelques heures plus tôt, est bien trop nette pour être normal. Il est évident pour messire Godoire que c’est une actrice consommée. Le plus important pour le moment, c’est de savoir dans quel camp elle est. Si seulement il avait la moindre information, il aurait put la mettre dans une situation où elle se serait trahie… mais il n’a pas menti en disant qu’il ignorait tout.
La jeune femme, entre deux larmes, lui dit :
_ C’est un terrible malheur qui menace tout le Château, messire. Il… il… non, je n’arrive même pas à en parler. Il faut fuir, fuir ensemble le plus vite possible, je vous raconterez tous plus tard. »
Le chevalier hésite, sentant le piège sans savoir où il est. Yena par contre pense savoir où il est. Pendant tout le récit, elle observe, très concentrée, les moindres gestes de l’épouse du président. Si jamais elle s’approche trop de son maître… ou qu’elle fait mine de s’évanouir pour être secourue…
Aïnelle se lève, le regard suppliant, une main posée sur la poitrine du chevalier comme pour mieux le convaincre. Une seule main. Parce que de l’autre, elle tient un poignard qu’elle avait habilement caché même pendant sa chute.
Bien plus habile encore, la fillette le subtilise, arrachant un hoquet de surprise à la femme. Elle le flaire. Empoisonné. Du travail facile.
_ Messire, dit Yena en tendant l’arme à son maître, elle cachait ceci.
Messire Godoire soupire. Lui qui se vantait d’avoir sentit le piège… Il avait tellement envie de croire que peut-être Aïnelle s’était repentie et rangée dans son camps qu’il y a cru. Heureusement que Yena n’a pas perdu ses doigts de voleuse.
Enfin peu importe. Ils doivent agir vite. Se voyant démasquée, Aïnelle ouvre la bouche pour hurler et Godoire la lui referme d’un coup sec. Visiblement elle a des complices. Pas le temps de lui demander qui et comment. Il l’assomme et rassemble ses armes pendant que Yena la ligote solidement. Ils récupèrent leurs montures.
Puis tous deux s’enfuient dans la nuit.
Un fois le Château masqué par les collines, messire Godoire s’arrête et dit :
« Le veneur va nous retrouver sans mal, surtout ici. On se sépare. Je l’entraîne le plus loin possible et je tâche de m’en débarrasser, puis je reviendrai discrètement trouver ce qui ne va pas dans ce fichu territoire ! Toi, tu pars à pied, tu rejoins la plaine, tu fouines et surtout tu te tiens tranquille. Ça deviens trop dangereux pour une môme.
_ Messire, vous auriez dû interroger Aïnelle.
_ Je ne peux pas frapper une femme. Evidemment, toi tu n’as pas ce genre de scrupules. De toutes façons, comment aurions-nous put croire une menteuse pareille ?
_ Je ne veux pas vous laisser vous battre seul.
_ Tu me gênerais. File. Si je meurs, tu sais quoi faire.
_ Oui.
_ Parfait.
_ Ne vous battez pas sans moi !
_ Un jour, j’arriverai peut-être à t’apprendre l’obéissance, petite peste. Si tu veux rester mon écuyère, file. »
Yena descend du poney, attrape rapidement un des sacs de l’ânesse, et s’enfonce dans la rivière. Messire Godoire a bien choisit son itinéraire : si elle suit l’eau jusqu’à la plaine, il sera impossible aux traqueurs de savoir que quelqu’un a quitté le groupe. De toutes façons, pour eux, un jeune écuyer ne doit avoir aucune valeur.
L’eau est glacée et la nuit sombre, et la petite fille abandonne son maître au danger. Yena a envie de pleurer. Elle déteste plus que tout cette sensation, alors elle la saisit au fond d’elle-même, saisit aussi sa peur et son impuissance, et les change en colère. Une colère froide et meurtrière, une puissance maîtrisée qu’elle a apprit à lâcher uniquement lorsqu’elle peut en avoir l’usage pour gagner. Yena ne pleure jamais, elle est connue pour ça.
Le chevalier poursuit sa route avec les chevaux. Ni lui ni Yena n’ont évoqué l’idée d’abandonner. Il est un chevalier du Royaume et elle est son écuyère. Le peuple du Royaume a réclamé de l’aide, et ils sont cette aide. Ils font parti des protecteurs du Royaume, guidés par les Sept-Esprits. Si ils ne sont plus ça, ils ne valent pas mieux que des chiens prêts à lécher la main du premier qui les nourrira. Et Godoire est fier que Yena, née hors du Royaume, dans les poubelles de la ville-marchande de Yella, soit aussi attachée que lui à ce principe. Il l’a prise comme écuyère bien que ce soit une fille parce qu’il lui fallait un enfant de sang noble comme écuyer. C’était sa dernière chance de revenir à la Cour du Roi. En y repensant, c’était une décision bien égoïste… Mais au moins il a sauvé la fillette d’un sors sans doute atroce, et elle rend ce don directement au Royaume. Elle est tombé amoureuse de la terre des Sept-Esprits dès qu’elle l’a vue, et depuis ce jour elle sert son maître qui sert cette terre. Le chevalier sait qu’il peut lui faire aveuglément confiance sur un point : jamais elle ne s’enfuira. Elle est écuyère d’un chevalier. Jusqu’à la mort.
Il avance le plus vite qu’il le peut mais sur un chemin inconnu et dans le noir, il préfère ne pas risquer de casser la patte d’une des bêtes. Il réfléchit. Même si Aïnelle avait agit de son propre chef, la retrouver ligotée dans la chambre qu’on lui offrait et lui-même en fuite risque d’énerver un tantinet le maître des lieux. Et il est plus que probable qu’ils soient tous complices des gens ou des choses qui terrorisent la région. Leur accueil mielleux n’était qu’un moyen de le tuer plus sûrement. Ensuite, qui sait ce que Paccariet le petit prêtre aurait raconté au messager du Roi ! Et sans doute personne à la Cour (parmi les rares qui se souviennent de l’existence d’un chevalier Godoire) n’aurait pleuré sa mort ni même son échec. Reste à savoir qui est impliqué, et de quelle façon. Non pas que le chevalier ait tellement envie de les juger. Pour lui, l’essentiel est de trouver rapidement la tête du complot, et de la couper. Voilà quelle est sa mission.
Alors… Esoin, l’homme élu, maître d’un Château trop grand pour ces lieux ? L’inquiétant Sairin, qui se bat comme un guerrier ? Le petit Paccariet, cachant une belle cervelle derrière ses manières d’enfant maladroit ? L’arrogant Raichin, qui ressemble plus à un noble exilé qu’à un berger ? Ou même la belle Aïnelle, qui après l’échec de ‘‘l’accident’’ aurait préféré se charger elle-même de lui donner la mort ?
Sans doute aucun de ceux-là. Le vrai marionnettiste de toutes ces petites destinés doit jouer dans l’ombre depuis le début… Les petites gens ont appelé le Royaume a l’aide, mais n’ont pas précisé de qui ils avaient peur. Ni de quoi.
Car dans ces terres lointaines et trop souvent oubliée, il rôde des choses qui sont une menace envers la vie des hommes par leur simple existence…
Le chevalier voit de la lumière. Un feu. Maintenant, reste à savoir s’il s’agit d’amis ou d’ennemis.
Se fiant aux Sept-Esprits, messire Godoire parie sur « amis ».
Manifestement, ceux d’en face n’ont pas fait le même calcul, vu la façon dont ils attrapent à toute allure bâtons et autres armes improvisés. Ils ne sont que trois et le chevalier pourrait facilement les tuer. Sauf qu’il ne peut pas prendre le risque de tuer des innocents. Il arrête son cheval et lève les mains en signe de paix.
« Holà, compagnons ! lance-t-il, je viens en paix !
_ Qui êtes-vous ?
C’est maintenant que le vrai pari doit être lancé : faut-il dire la vérité ou non ? En tant que chevalier, Godoire ne devrait même pas se poser la question. Mais être chevalier errant pendant plus de quinze ans lui a donné l’habitude de prendre quelques libertés avec Dame Vérité, du moment qu’il sert son honneur au sens large.
_ Juste un pauvre chevalier errant, qui cherche un abri pour la nuit dans ces collines inhospitalières.
_ Vous venez de là-bas ?
Au ton de la voix, le Château est aussi craint que peu aimé par les gens du coin. Parfait.
_ Oui. Mais comme ils ont tenté de me tuer, j’ai préféré prendre l’air quelque temps, histoire de laisser les esprits se calmer.
_ Ils sont à vos trousses.
_ J’en ai peur. Puis-je espérer votre aide ?
_ Qu’est-ce que ça nous rapporte ?
_ Les chevaliers comme moi servent le peuple du Royaume. Disons que ça vous rapportera au sens large. Evidemment, nul n’est obligé de nous venir en aide s’il n’en éprouve pas l’envie…
Messire Godoire baisse légèrement la voix, pour finir sur un ton aussi insinuateur que provocant :
_ … ou si la peur l’empêche d’agir contre ses propres ennemis.
L’homme qui lui faisait la conversation crache par terre en entendant ces mots. A son accent, il doit être un nomade Henji, un éleveur de chevaux. Sauf que si c’est le cas, il doit être séparé de sa tribu depuis un long moment.
_ On n’a qu’une seule vie, mon beau chevalier, et le Royaume nous a oublié depuis longtemps.
Non, il n’est pas assez fier pour être un Henji.
_ Je vois, dis Godoire. Dans ce cas, leur direz-vous que vous m’avez vu et où je suis allé ?
_ Non pas. Qui sait, peut-être que les contes pour enfants se réaliseront bientôt, et qu’on verra un chevalier se dresser contre le méchant pour protéger le faible.
Les compagnons de l’homme ne rient même pas. Ils ont l’air dur de ceux qui luttent chaque jour ne rien gagner d’autre que le droit d’être là le jour suivant. Le Henji poursuit :
_ Si vous suivez ma route, je peux vous mener là où aucun homme du Château ne viendra vous poursuivre.
_ Et pourquoi ça ?
_ Parce qu’elle arrive dans un lieu maudit. J’espère que vous n’avez pas peur des fantômes, messire.
Godoire a surtout peur qu’on lui vole ses chevaux : ce serait une véritable catastrophe. Mais il connaît ces visages fermés et épuisés, trop épuisés même pour espérer. Il pense qu’il peut prendre ce risque. Ces hommes ne le trahiront sûrement pas, ils sont droits et honnêtes comme seuls les gens très pauvres peuvent l’être.
_ J’accepte ton offre, dit le chevalier, et voici pour te remercier.
Il tend au Henji une de ses trop rares pièces. Sans surprise mais avec un certain soulagement, il voit l’autre refuser. Le Henji se retourne et lui fait signe de le suivre. Messire Godoire met pied à terre et s’exécute en tirant ses bêtes derrière lui, prenant à peine le temps de frapper Pomme verte avant qu’il ne le morde. Les deux compagnons de l’homme, toujours sans le moindre mot, éteignent le feu et efface toute trace de leur passage. Difficile de dire si ça va suffire à arrêter Sairin. Pour le moment, la seule préoccupation de Godoire est de suivre la torche de son guide. Derrière lui, il s’enfonce dans la nuit jusqu’au lieu maudit.
Pendant ce temps, Yena a de plus en plus de mal à garder pied dans l’eau. Etant donné qu’elle a dépassé le Château, elle décide de remonter sur la berge près d’un arbre, afin que personne ne puisse distinguer sa silhouette depuis la forteresse. C’est une précaution sans doute inutile, mais penser à laisser le moins de traces possibles l’empêche de penser à messire Godoire, au froid sur ses vêtements trempés et au mystère du Château.
Elle arrive rapidement en vu d’une ferme, ou plutôt d’une maison d’éleveurs : elle ne voit là aucune trace de culture. Elle réfléchit à ce qu’il faudrait dire à ces gens pour qu’ils lui ouvre leur porte et surtout qu’ils l’installent près d’un bon feu. En pleine nuit, alors que tout est éteint chez eux, ça paraît très compromis. Mais il doit faire bon dans la bergerie…
Elle repère la bonne porte à l’odeur et l’ouvre – personne n’a jugé bon de mettre une barre et encore moins un verrou. Elle se glisse à l’intérieur sans réveiller les bêtes et cherche à tâtons une poignée de foin dans les râteliers… en vain : même si il commence à faire frais, c’est encore la belle saison, et les moutons mangent au pâturage. Mais les réserves de foin ne doivent pas être loin, au-dessus d’eux même, si cette bergerie ressemble à toutes les bergeries…
Yena commence à éternuer et à grelotter, et ça c’est mauvais. Mais elle trouve sans trop de mal l’échelle qui mène à l’étage, enlève ses vêtements trempés et se sèche avec le foin. Puis elle enfile le pantalon sec qui était dans le sac, se fait un petit nid douillet dans l’herbe sèche et s’endors profondément. En bas, aucun mouton ne s’est réveillé.
Le jour se lève. Attaché à un arbre, Pomme verte se fait un devoir de hennir assez fort pour remplacer un coq, histoire de rappeler à son maître l’importance de faire des repas régulièrement. En grimaçant, messire Godoire se lève. Evidemment, l’animal ne risque pas de trouver le moindre brin d’herbe ici.
Il pensait que le lieu était horrible à la lueur de la torche. En fait, à la lumière du soleil, le spectacle est encore bien pire : maintenant il voit les détails.
L’endroit maudit est un gigantesque charnier où finissent de sécher des milliers d’os empilés. La viande des victimes a été partiellement dévorée : par endroit, il en reste encore des lambeaux accrochés aux os. Le site existe depuis assez longtemps pour que les débris jaunâtre aient totalement recouvert le sol, dans ce petit recoin entre deux collines. Seuls deux arbres émergent, apparemment aussi morts et secs que tout ce qui se trouve dans le coin.
Au moins, ce ne sont pas des restes d’humains. On trouve à peu près toutes les espèces animales qui dépassent les cinq kilos, dont une très grande majorité de moutons. Mais il y a tout de même assez de chevaux pour mettre Force et Pomme verte très mal à l’aise. En tant que chevalier, l’idée même qu’on dévore un cheval donne à messire Godoire des envies de meurtres. Quel que soit le monstre qui a fait ça, il le regrettera amèrement !
Mais pour le moment, il doit s’occuper en priorité de sa propre situation.
Il est évident que l’autonomat est hanté par une créature abominable, qui terrorise suffisamment la région pour que les gens réclament l’aide du Royaume sans passer par le prêtre des Sept-Esprits. Ils ont sans doute compris que Paccariet n’était pas fiable, pas plus que le maître du Château. Il est possible aussi que tout se soit déroulé dans son dos, dans ce cas c’est un aveugle, et même la ténébreuse chevelure d’Aïnelle ne mérite pas tant de légèreté dans sa tâche. Non, le président de Mouteblanc, le grand veneur du territoire, le prêtre et le représentant des éleveurs savent forcément ce qui se cache dans ces collines. Qui d’autre est au courant ? On a sans doute fait taire ceux qui avaient eut le malheur d’en parler autour d’eux… Sur le trajet menant au Château, messire Godoire et Yena n’ont vu les gens que de loin, apparemment occupés à des activités rurales ordinaires. Est-ce que tout le monde est aussi misérable et désespéré que les trois hommes qu’il a croisé hier ? Ou est-ce que les habitants des riches plaines ont été achetés et sont soumis à l’influence du Château ? Les serviteurs que Yena a croisé au Château étaient gentils et accueillants, et ce n’était sans doute pas destiné à un écuyer maigrichon et aussi aimable qu’une porte fermée. Eux sont sans doute gagnant dans cette situation.
Une créature alliée du pouvoir, capable d’apporter richesse et puissance à ceux qui la serve, et de punir sévèrement ceux qui l’offense… Messire Godoire serait tenté de suspecter un prince du sang mais la tentative d’assassinat prouve bien que la chose craint les chevaliers. Ce qui laisse un certain nombre de suspects sur la liste. Démons, dragons, ogres, géants, griffons, pour ne citer que les plus célèbres monstres au solide appétit capable de manipuler les humains. Oh, il y a aussi les vampires et tous ceux ayant un rapport avec la magie, mais ils n’auraient pas laissé un tel charnier derrière eux. Ce qui est déjà un soulagement : ce sont des ennemis plutôt redoutables, et le chevalier se dit qu’il a déjà assez de problèmes sur les bras.
L’urgence, c’est d’échapper à ses poursuivants. Hélas, il ne voit pas de moyen sûr de se faire passer pour mort, un truc qui lui a sauvé la vie plus d’une fois. Il pourrait rester ici, le temps de découvrir la créature qui dévore autant de bêtes. Ou il pourrait partir discrètement (en plein jour, il pense pouvoir brouiller suffisamment sa piste, même pour Sairin le veneur), mener son enquête, et si besoin est récupérer Yena et aller chercher du renfort. Mais ça serait une fuite à ses yeux, et il rejette cette solution en prétextant que maintenant qu’il n’est plus en odeur de sainteté auprès des autres chevaliers, personne ne se donnerai la peine de venir à son appel.
Pour le moment, il décide d’explorer ces collines, d’interroger tous ceux qui paraissent souffrir de la bête, et d’espionner les autres. Il lui manque encore bien trop d’informations pour agir.
Le bruit des moutons qui sortent réveille Yena qui préfère rester cachée, le temps de pouvoir sortir discrètement. Son expérience lui a appris que certaines personnes détestent qu’on s’introduise chez elles sans permission, même si ce n’est que pour profiter d’un peu de chaleur sans déranger personne.
Une fois les lieux redevenus silencieux, elle enfile sa chemise – encore humide, mais c’est supportable – et descend discrètement. Personne en vue, elle s’apprête à sortir de la bergerie quand une femme arrive, trop brusquement pour qu’elle ait le temps de se cacher. De toutes façons, mieux vaut ne pas agir de manière suspecte maintenant.
« Bonjour madame, dit Yena.
_ Oh ! Tu m’as fait peur ! Mais qu’est-ce que tu fais ici toi ?
_ Veuillez m’excuser. Je cherchais l’hôtesse de ces lieux, est-ce vous ?
_ Ma foi non, c’est ma maîtresse. Je suis juste une servante ici.
La femme a environ vingt cinq ans, elle a l’air forte mais n’est pas habillée en paysanne. En fait, si il y avait une ville dans les environs, elle ne dépareillerai pas parmi les hôtesses d’auberge les plus riches. Sa robe est en lin et elle porte plusieurs bijoux en or.
_ Que lui veux-tu ?
_ Je suis de passage dans le coin, et je cherche de l’ouvrage et un toit pour la nuit.
_ Tient donc ? Tu as quel âge ?
C’est un début prometteur de ne pas être traité de mendiant, et Yena espère bien pouvoir s’incruster assez discrètement pour trouver enfin ce qui ne va pas dans cet étrange autonomat.
_ J’ai 13 ans.
_ Tu parles, tu en fais à peine 8 !
_ Je suis petit parce que je mange peu. J’ai beaucoup marché ces derniers temps.
_ D’où viens-tu ?
_ De Bricoud, j’y ai cueilli les pommes. A présent la saison est passée et je me cherche une place pour passer l’hiver au chaud.
_ Peut-être que tu ne trouveras pas ça ici. Les gens ont plus de serviteurs que d’ouvrage, je le crains.
_ Dans ce cas, je vais redescendre au sud et je passerai l’hiver en ville, à Méliard ou à Souffle, dans un orphelinat du Royaume.
_ Tu es orphelin ? Mon pauvre chéri !
Yena se demande si il passe souvent des enfants seuls cherchant du travail alors qu’ils ont des parents pour s’occuper d’eux. Heureusement, dans le Royaume, aucun enfant ne meurt de faim… ce qui n’empêche pas certains de se mettre à l’ouvrage très tôt pour cela. Normalement, il est interdit de leur faire faire quoi que ce soit qui leur fasse du mal. Concrètement, lorsqu’un parent dit qu’une certaine tâche est bonne pour son enfant, peu de monde dit le contraire, quelle que soit la vérité. Ce qui explique que la grande majorité des enfants vagabonds aient des parents bien vivants, et bien décidés à les retrouver.
_ S’il vous plaît, insiste doucement Yena, pourriez-vous m’aider à trouver du travail pour quelques jours ? J’ai besoin de me nourrir.
_ Suis-moi, je vais te donner du bon lait de brebis tout frais. Et une tranche de pain. Et du fromage, tu verras tu n’en as jamais mangé de meilleur ! »
Soulagée, Yena suit la servante, Isorra, jusqu’à la maison principale, où elle se fait servir un monstrueux petit déjeuner. Voilà des gens riches et accueillants ! Et tueurs de chevaliers… Mais Yena ne peut pas croire que les gueux comme Isorra, le garçon d’écurie et le personnel du Château aient quoi que soit à voir avec la tentative d’assassinat. Ils avaient tous l’air si sincèrement ravis de recevoir un véritable chevalier ! En même temps, ils n’ont pas l’air d’avoir le moindre problème : même dans les immenses cuisines du Château Yena n’a entendu aucune rumeur intéressante. Ce qui va à l’encontre de tout ce qu’elle sait sur les cuisines.
La maison des éleveurs est petite et sombre, les murs sont couverts de fêlures et les poutres ne sont pas très belles. Seulement, on ne s’en aperçoit qu’au deuxième coup d’œil, le premier étant accaparé par les nombreuses richesses qui s’entassent dans les pièces. De l’avis de Yena, la personne qui a rassemblé ces meubles et ces tapisseries avait de l’argent mais pas le moindre goût, contrairement à celle qui les a arrangé au mieux. Un peu partout, de beaux bouquets d’automne illuminent les lieux de leur mieux. Le tout fait penser à une riche maisonnée bourgeoise qui aurait emménagé dans l’urgence dans une masure d’éleveurs pauvres. Pourtant, ces gens paraissent installés depuis longtemps… Comme beaucoup trop d’autres choses ici, tout cela n’a aucun sens.
Le fromage est effectivement le meilleur que Yena a jamais mangé, c’est déjà ça.
Elle tente d’interroger Isorra, mais ce n’est pas facile d’être discrète quand on a réellement le tact d’une avalanche. Surtout, si elle et messire Godoire sont accusé de quelque chose par le maître du Château, on risque de faire le lien avec elle et de l’arrêter. Si cela arriverai, elle n’aurait qu’à avouer qu’elle est une fille pour que personne ne pense qu’elle puisse être écuyer. Sauf qu’il suffirait qu’elle croise quelqu’un du Château pour être doublement démasquée.
Finalement, elle arrive à en apprendre davantage sur Blanc-Mouton, mais guère plus. Les gens élèvent des moutons, puis ils vendent les moutons, et avec l’argent achètent à manger aux moines paysans du comté de Raillis tout proche. Ils vivent tous riches, heureux et en paix. Chaque bête est payée dix pièces d’or.
En entendant ce chiffre, la fillette manque de s’étrangler. A moins que les moutons ne fassent de la laine en or, il n’y a aucune raison de les payer si cher ! Qui donc peut se permettre de dépenser une telle fortune pour de simples bêtes ? Et par où sont-ils vendus – la route des plaines n’est pas si fréquentée, et la rivière n’est pas aménagée… Par les collines ? Elles donnent sur les Terres Sauvages, à l’extrême limite du Royaume. Aucun acheteur richissime ne peut vivre là. Aucun acheteur richissime humain, en tous cas. A cette pensée, Yena frissonne – et se le reproche aussitôt : un chevalier ne doit avoir peur de rien, y compris des non-humains. Mais la petite fille a déjà rencontré ou affronté un certain nombre de créatures merveilleuses. Elle les redoute en toute connaissance de cause.
Quand elle demande à Isorra qui achète les moutons si cher, la servante se ferme immédiatement et ment en parlant de marchands. Elle reste souriante, mais Yena a passé les six premières années de sa vie à Yella la ville des rats, elle sait reconnaître une hypocrite, un danger et de l’or véritable. Toutefois, ne sachant pas comment lui arracher la vérité sans la brusquer, elle abandonne le sujet et se concentre sur son lait. Messire Godoire le lui a interdit, mais puisqu’elle doit passer pour un petit travailleur, elle en profite pour lécher son bol d’une façon fort peu chevaleresque.
Elle propose d’aider Isorra pour la remercier du repas, au moins jusqu’à ce que le maître ou la maîtresse de la maison rentre et décide de son sort. Celle-ci accepte bien volontiers. Cependant, elle reste peu bavarde jusqu’à la fin du jour, surveillant Yena du coin de l’œil et lui posant plus d’une question-piège, heureusement faciles à déjouer pour quelqu’un qui a déjà vu le monde à plus de cent kilomètres de là.
Autour du chevalier s’exhale une odeur de pourriture. Les larmes aux yeux malgré lui, il met un tissu autour de son visage pour se protéger de la puanteur et des mouches. Il se trouve dans un cloaque immonde, une modeste dépression entre deux collines qu’on a artificiellement remplie d’eau avant de laisser le tout stagner quelques années. Avec peut-être le corps d’un ou deux opposants dedans, histoire d’épaissir ce bouillon du diable.
Le plus étonnant, c’est qu’apparemment tous les habitants des collines vivent regroupés ici. Les maisons sont construites en dur, ce qui date sans doute d’avant la création de la mare : leur disposition rappelle plutôt un village dont on aurait remplacé la place principale par de l’eau croupie… Une grande place, dans ce cas, mais ça colle. Les habitants sont chargés de charrier les os, et passent le reste de leur temps à chercher de quoi manger, sans jamais sortir des collines stériles. Ils paraissent résignés à leur triste sort. Mais ils ont au fond des yeux la lumière de ceux qui n’ont rien à perdre… Si le chevalier arrive à les convaincre, ils feront des alliés redoutables. Sinon, ils le tueront sans aucune hésitation. Pour le moment, il tente surtout de comprendre ce qui ce passe dans cet autonomat, et on ne peut pas dire que l’homme qu’il interroge lui facilite la tâche.
C’est un vieil homme, petit et large, qui ressemblent à un crapaud ridé. Ses yeux paraissent aveugles et il passe son temps à tripoter une canne épaisse. De temps en temps, il part d’un rire chuinté (qui est peut-être une quinte de toux, en fait) et paraît près de s’étouffer. Puis il crache et ça s’arrête. Il pue comme si il venait de prendre un bain dans l’eau fétide.
« Qu’est-ce qui a mangé les bêtes ? demande le chevalier
_ Hiiiiiiiiiiishiiishiiiiiiishiiiiiiiii… une grosse bête, bien sûr, les grosses bêtes mangent les petites bêtes !
_ Et c’est quoi comme bête ?
_ C’est une énooorme bête… hiiiiiiiiiiishiiiiishiiiiiiiiiiiiii.
_ Pourquoi restez-vous ici ? Qui vous retiens ?
_ Pourquoi partir ? Il n’y a que les ténèbres au-dehors !
_ Est-ce qu’on vous menace ? Est-ce que qu’on vous a lancé un sortilège ?
_ Si c’était le cas, tu serais mal parti hiiiiiiiiiiiiiiiishiiiiiiiiiiiiiiishiii toi aussi, non ?
_ Est-ce que c’est un dragon ? Est-ce qu’il y a un dragon qui dirige cet autonomat ?
_ Allons, mon garçon, les dragons sont tous morts de nos jours… Hiiiiiiiiiiishiiiiiiiiiiiiishiiiiiiiiiiii tu devrais le savoir pourtant ? Avec ta grande épée ?
_ J’essaye de vous aider ! Je vais combattre ce qui vous oblige à vivre ici et tous vous libérez ! Je suis un chevalier, faites-moi confiance !
_ Tu n’es pas le premier… Tu veux voir l’autre ?
Godoire suit le vieillard qui se traîne maladroitement, en le tenant par la main. Il doit se dépêcher de retourner auprès des chevaux, maintenant qu’il a repéré une bonne douzaine de gaillards affamés et prêts à tout. Mais si le vieux n’était pas fou et qu’il y ait vraiment un autre chevalier ici, ça changerait tout !
_ Le voilà, le très brave… hiiiiiiiiiiiiiiiiiiishiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiishiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii…
Le vieil homme a conduit le chevalier devant un cadavre, dont il ne reste que les os sous une armure rouillée. Personne ne s’est donné la peine de l’enterrer. Ce n’est pas la première fois qu’on fait à Godoire ce genre de blague. Et jusqu’à présent, il y a toujours réagit de la même manière.
Il attrape le vieux et le jette à terre, puis le menace du poing et gronde :
_ Maintenant, j’aimerais avoir de vrais réponses à mes questions, avant que je ne me fâche. »
L’autre chuinte sous lui, sans répondre. Difficile de dire si il s’étouffe ou si il se moque de lui.
« Messire ? intervient alors un des hommes, qui était jusque là resté aussi indifférent que si le chevalier était invisible.
Godoire se redresse et (sans lâcher sa victime) réponds :
_ Oui ?
_ C’est un géant. Marcimillian. C’est lui notre maître.
De surprise, le chevalier lâche le vieux qui gémit en touchant le sol, puis s’enfuit en crabe aussi vite qu’il le peut. L’homme qui est intervenu ressemble à n’importe quel paysan du Royaume, même si un examen minutieux distingue sous la crasse qu’il est très jeune, prématurément vieilli par la dureté de sa vie.
Le garçon lui raconte toute l’histoire… du moins, le peu qu’il en sait :
_ Il dormait ici, dans les collines, dans le temps. Puis il s’est levé il y a cinq ans et il a voulu qu’on lui construire une maison à sa taille. Et on a fait le Château. Il donnait beaucoup d’or. Puis il s’est mis à manger nos moutons, il lui en fallait toujours plus. On a commencé à protester, à dire qu’il allait détruire tous les troupeaux. Et les gens ont commencé à disparaître. On disait qu’il les mangeait. Alors, avec mon père et mes frères et mes cousins et des voisins, on est tous allé attaquer le Château. Et ceux qui ont survécu, ils sont ici, dans les collines. Personne ne peut s’en échapper.
_ Pourquoi ?
_ Le grand veneur et ses piquiers… Ils nous repèrent sans problèmes, et tuent tous ceux qui tente de s’enfuir. A moins qu’on ne parte vers les Terres Sauvages. Certains le font. Les fous. Personne n’en est jamais revenu.
_ Ce n’est pas le géant qui vous garde enfermé ?
_ On n’en sait rien. On ne le voit jamais ici. Il est aidé par des gens, qui le cachent pour que personne ne sache qu’il est là, et surtout pas un chevalier.
_ Qui donne les ordres ? Eux ou lui ?
_ Je ne sais pas.
_ D’où viens cet or ?
_ Je ne sais pas.
Un silence. Le chevalier sait que les détails sont secondaires : il est devant un système abominable, il doit le combattre et le monstre avec. Par contre… comment venir à bout d’un géant à lui tout seul ?
Au moins, il a laissé Yena en sécurité, dans la plaine.
Le maître d’Isorra est plutôt farouche comparé aux autres habitants que la fillette a rencontré jusque là. Il aurait pourtant un visage aimable sans son attitude étrange, menton dressé fièrement et regard fuyant, comme un noble qui serait mis face à quelque chose de perturbant qu’il refuserait à tout prix de voir. Sauf qu’en face de lui, il n’y a que Yena, plutôt intriguée par son manège.
Faril Imieu n’est pas un méchant homme et il accepte volontiers d’engager ‘Yenon’ le temps qu’elle reprenne des forces. Seulement voilà, il faut bien vite qu’elle reparte, pas question de la garder tout l’hiver. Emmia Imieu, sa femme, est d’accord avec lui. Elle paraît épuisée, fanée avant l’âge, comme quelqu’un qui vivrait en permanence auprès de son pire ennemi et qui relâcherait sa tension dès que celui-ci n’est plus en vue. Difficile de dire pourquoi cette image vient à l’esprit de Yena. Les deux maîtres des lieux ont une attitude étrange et ne paraissent pas aussi satisfaits de leur vie qu’Isorra la servante ou que les travailleurs du Château.
Ils ont un enfant de dix ans, Yaril, une véritable peste pourrie gâtée que personne n’ose mettre au travail, et qui passe ses journées désœuvré. Apparemment, ses parents comptent sur ‘Yenon’ pour l’occuper le temps qu’on lui trouve une besogne à sa mesure. L’enfant n’a pas l’air ravi par cette idée, il lui lance un regard hostile avant de lui tirer la langue, l’air de dire : je ne te connais pas et je te déteste. Elle n’est pas douée pour se faire des amis de son âge, surtout quand ils sont d’emblée hostiles, et préfère l’ignorer. Pour le moment, elle se demande surtout si il y a moyen de tirer les vers du nez des maîtres qui ont l’air si peu satisfaits de leur sort. Pourquoi pas ?
C’est au moment où elle va se lancer qu’un berger voisin entre en trombe dans la maison. Faril sors aussitôt avec lui pour tenir une conversation mystérieuse, ce qui intéresse grandement la fillette qui se demande comment se rapprocher d’eux discrètement. Emmia et Isorra partent pour une mystérieuse tâche, tout en rappelant aux enfants qu’ils n’ont qu’à jouer ensembles jusqu’à l’heure du dîner. Comme si ça tentait le moins du monde l’un des deux. Au moins Yaril trouve un moyen de s’amuser : il lui explique à quel point son père est riche, à quel point lui Yaril est chanceux et couvert de cadeaux, et à quel point Yena est pitoyablement pauvre. Perdue dans ses plans, elle l’ignore toujours, aussi il passe à l’attaque et la traite de tous les noms sans pour autant oser les dire à voix haute. Il faut qu’elle se débarrasse de ce pot de colle… ou qu’elle l’utilise.
« Hé Yaril, tu sais que j’ai des poux ?
_ Beurk ! T’es dégoûtant ! C’est ignoble !
_ Tu es sûr que tu ne veux pas voir ? »
Faisant mine d’attraper quelque chose dans ses cheveux, elle le menace ensuite de le toucher avec. Poussant un hurlement, l’autre s’enfuit. Il ne reste plus à la fillette qu’à le poursuivre un peu, puis à le laisser hurler tout seul et à se glisser discrètement près de Faril – en espérant que la discussion ne soit pas encore terminée. Heureusement, elle arrive juste à temps pour lui entendre dire que tous les bergers de la plaine livreront leurs bêtes ce soir au Château : une occasion magnifique si elle sait la saisir !
Et quand on lui demande d’aller faire une course parfaitement inutile dans la direction opposée à celle du Château, elle ne peut que bénir les Sept-Esprits décidément bienveillants aux écuyères dans le besoin.
Le chevalier Godoire a réussi à rassembler la plupart des hommes du village des collines. Ils paraissent hébétés ou sourdement hostiles, mais aucun ne montre de violence ni la moindre tentation de le dépouiller, ce qu’il prend pour un signe très encourageant. Il sait que ce qu’il va dire et la façon dont il va le dire seront déterminants dans les prochaines minutes, et ce n’est pas de la peur qu’il ressent mais une légère pression du poids de ses responsabilités. Il commence d’une voix forte et assurée, laissant parfois transparaître une pointe de colère contre leur ennemi commun :
« Prisonniers ! Ecoutez-moi ! Je suis le chevalier Godoire et je suis ici pour délivrer votre autonomat du géant qui s’y engraisse ! Aidez-moi et je vaincrais ce monstre !
En face, les hommes ne réagissent pas… en apparence du moins. L’espoir leur est devenu une torture et ils le refusent autant qu’ils peuvent. Sauf qu’un homme ne peut jamais totalement renoncer à espérer. Un homme large d’épaule, qui a dû être très costaud avant que le manque de nourriture ne fasse fondre ses muscles, intervient d’une voix grave :
_ Vous aider ? En nous faisant dévorer pour que vous puissiez vous enfuir ?
Godoire a du mal à cacher la fureur qu’il ressent. Jamais il n’a été aussi insulté de toute sa vie pourtant riche en humiliations. Et ce n’est pas lui qu’on insulte, c’est toute la chevalerie et ses principes les plus sacrés. Et certains de ses interlocuteurs ne l’ont pas oublié, à voir la façon dont ils regardent les deux hommes, comme s’ils s’attendaient à ce qu’ils en viennent aux mains. Ce qui, pour Godoire, est une perte de temps. Il se défend :
_ Mon rôle est de servir et de protéger le peuple du Royaume des Sept-Esprits, dont vous faites partis ! Et vous délivrer est une priorité !
Cette fois, les hommes rient. Un rire sombre et menaçant, un rire de damnés, un rire qui indique qu’ils savent qu’être sauvés, ça ne peut arriver qu’aux autres.
_ J’ai besoin de votre aide pour trouver le point faible du géant. Comment le faire sortir du Château, quel genre de piège le tuerai ? J’ai besoin que vous me disiez tout ce que vous savez ! Je… »
Les hommes repartent sans lui faire l’aumône d’un regard supplémentaire. Il n’a pas réussi à faire naître l’espoir. Il a échoué. Jamais il n’aurait dû avouer qu’il ne sait pas comment réussir ! Comme si il ne savait pas, depuis tout ce temps, que pour être suivi peu importe d’avoir tort ou raison, l’essentiel c’est d’être catégorique.
Il a besoin de renseignements, et ça au moins il sait comment les trouver. Il est temps d’utiliser les mots magiques : « J’ai un plan. »
L’espoir est une drogue dont personne ne peut se passer bien longtemps. Certains – pas tous, mais même ceux qui s’éloignent se trouvent une tâche à faire à portée d’oreille – s’arrêtent et écoutent.
« Comme vous l’avez remarqué, j’ai besoin de renseignements pour agir. Je vais donc aller en chercher là où ils sont. J’ignore comment tuer le géant mais je suis un chevalier, et les chevaliers savent se battre contre les humains. Faites-moi confiance pour ça.
Un homme voûté, presque rabougris, lui demande :
_ Vous voulez aller au Château ? Tout seul ?
_ Non, pas sans savoir ce qui m’attends. Mais Sairin et tous ses hommes doivent être à ma poursuite à l’heure qu’il est. Il ne rêve que de me battre définitivement. Ce sera facile de le piéger.
_ C’est impossible. »
Autour du chevalier, tout le monde paraît du même avis. Seuls leurs yeux démentent leurs voix calmes et résignées. Ici et là s’est allumée une petite étincelle de folie. Un grain d’espoir. Godoire est soulagé : si il réussit son pari, ils seront tous prêts à se battre à ses cotés. Et il risque d’en avoir besoin.
Un caillou atteint Yena à la nuque. Elle touche la plaie : elle saigne légèrement. Sans se retourner, elle se penche, attrape un caillou au sol, puis fait face à son adversaire et tire en un instant. Après quoi elle continue son chemin sans vérifier que son jet a fait mouche : le ‘‘aïe’’ de l’enfant est une preuve suffisante. Elle a prit un caillou rond et visé le ventre, histoire de faire peur sans blesser, puisque ce n’est qu’un gamin. Yaril a son âge et il est presque aussi grand qu’elle, mais elle se sent toujours incroyablement plus mûre que les enfants qui jettent des cailloux aux étrangers parce qu’ils sont étrangers. Pareil pour les adultes, d’ailleurs.
Maintenant qu’elle est débarrassée de lui, elle est bien décidée à aller fourrer son nez là où personne ne le demande. Elle marche d’un pas décidé vers un petit troupeau visiblement en route vers la fameuse vente. Les bergers, méfiants, l’arrêtent :
« Qu’est-ce que tu viens faire ici petit ?
_ Maître Raichin m’a demandé de vous aider.
_ Qui tu es ?
_ Un travailleur saisonnier. Maître Raichin m’a embauché aujourd’hui.
_ Pourquoi il aurait fait ça ? On a tout le monde qu’il nous faut dans la plaine, pas besoin d’en rajouter.
_ Je sais, les autres aussi m’ont dit ça… Mais maître Raichin m’a promis du travail, il m’a tout raconté et m’a dit qu’il aurait du travail pour moi, c’est très important…
Yena se force à adopter une voix pleurnicharde. Elle a tout misé sur le fait que Raichin, ‘représentant des éleveurs’, n’était pas du genre à se mêler aux petites gens : ils doivent donc ignorer pas mal de choses sur sa vie privée. Par contre, si les nouveaux embauchés sont sensés être présentés officiellement d’une manière ou d’une autre, elle est cuite.
_ Pourquoi il t’a embauché ? Tu es de sa famille ?
Gagné.
_ Oui, c’est le frère de ma mère. C’est la première fois que je le vois, je vis loin de l’autonomat. Même mon père ne sait pas comment ça marche ici, mais ma mère m’a expliqué, et maître Raichin aussi, et qu’il y avait du travail pour moi mais personne ne veut que je l’aide… »
Les bergers se regardent, hésitent. Puis ils acceptent.
Yena ne pose pas de questions puisqu’il vaut mieux qu’elle soit discrète. Elle se contente d’écouter. Apparemment, ils vont livrer leurs bêtes directement au Château et être payé sur place. Ils regrettent de ne pas pouvoir dépenser l’argent dans une ville, mais comptent bien commander de nombreuses choses aux itinérants. Après avoir jeté un coup d’œil en coin à Yena, le chef du groupe rappelle qu’ils doivent être le plus discret possible, afin que la prospérité de Blanc-Mouton n’attire pas de brigands. Apparemment, c’est la version officielle.
La fillette se demande comment ils peuvent accepter de vivre sans se poser de questions, livrer leurs bêtes à quelque chose de non humain pour ensuite ne pas avoir le droit de dépenser le prix de leur obéissance comme ils le désirent. Que peuvent-ils gagner à agir ainsi ? Comme si ils faisaient semblant d’être heureux pour se convaincre eux-même d’avoir pris la bonne décision.
Aux sujet des gens comme eux, messire Godoire disait… disait… disait que certains sont prêts à ouvrir les yeux si on peut les convaincre. Mais les autres se battent férocement pour ne pas admettre qu’ils ont eu tort depuis le début, et pour ne pas voir ce qu’ils n’ont pas envie de voir.
Autant dire qu’en cas de danger, elle ne pourra pas compter sur une grande aide.
En même temps, elle est écuyère du Royaume, c’est elle qui doit aider le peuple des Sept-Esprits, pas l’inverse. Même si ceux-là l’énervent tout particulièrement. Surtout quand ils commencent à raconter comment un faux chevalier a abusé de l’hospitalité du Président pour agresser son épouse, avant de s’enfuir lâchement malgré la lutte héroïque de la garde du Château. Elle a beau se répéter qu’ils ne peuvent pas savoir de quoi ils parlent, ça ne l’empêche pas de grincer des dents plus d’une fois.
Une fois arrivée au Château, Yena cache sa figure sous son capuchon pour éviter que Faril Imieu, ou pire, qu’un serviteur sachant qu’elle est écuyer ne la reconnaisse. Tout se passe bien : les moutons entrent dans la cour, les bergers sont payés, et chacun est si occupé par la transaction que personne ne prête à attention au gamin tout en jambes qui paraît savoir tout seul ce qu’il a à faire.
L’écuyère traverse plusieurs fois la cour, l’air toujours très affairée, transportant parfois quelque chose d’un coté à l’autre : l’expérience lui a appris qu’un enfant sûr de lui est à peu près aussi invisible qu’une servante laide et indispensable. A présent, elle est sûre : les moutons vont tous être tués sur place et donnés au Maître. Visiblement ce Maître n’est pas humain. Il est en tous cas doté d’un appétit d’ogre. Il ne reste plus qu’à trouver un moyen d’accompagner les carcasses… Enfin non, peut-être pas. Pas tant qu’elle ignore si le Maître est le genre de créature capable d’avaler une petite fille d’une seule bouchée, couteau ou pas. Il faut qu’elle se montre prudente.
D’un autre coté, il faut qu’elle rejoigne messire Godoire, et il est évident pour elle qu’il passera ici et vaincra le monstre qui se terre dans ce Château. Mais quand ? Elle a beaucoup menti, et Raichin a dû donner des ordres pour qu’on le renseigne sur tous les étrangers qui tenteraient de se cacher dans la plaine. Quelqu’un va forcément parler du petit orphelin qui tentait de trouver du travail, qu’on a envoyé faire une course et qui n’est jamais revenu… Sans oublier le neveu de maître Raichin lui-même. Yena est donc obligée de se trouver une excellente cachette ou de fuir vers les collines. Et elle refuse de se présenter devant son maître sans avoir au moins des renseignements sur la créature qu’ils doivent combattre.
La chance (les Sept-Esprits, corrige messire Godoire dans sa tête) la favorise alors, sous la forme d’un grand coup de pied qui l’envoie à terre et d’une voix tonnant :
« Alors, tu vas passer la nuit ici ! Au travail gamin ! Je n’aime pas les fainéants moi ! »
L’homme ressemble à un colosse, et à voir son tablier de cuir taché de sang c’est un boucher. Il ne se donne même pas la peine de jeter un deuxième regard à Yena. Tous ceux qui occupent la cour d’honneur, à présent, sont là pour s’occuper des moutons qui bêlent désespérément. Il y en a au moins une cinquantaine, encadrés par une dizaine d’hommes et de femmes qui les guident vers un bâtiment juste à coté des écuries. Il y a plusieurs adolescents parmi les bouchers et Yena suppose qu’on explique son jeune âge par la présence d’un parent ou d’une grande sœur. Le maître boucher (celui qui l’a frappée) dirige la manœuvre en criant assez fort pour paniquer certaines bêtes. Elle accourt pour aider les autres et s’engouffre avec eux dans la minuscule remise, bien trop petite pour les cinquante animaux qu’elle contient pourtant bel et bien.
En réalité, les planches de bois sont là pour éloigner les regards indiscrets d’un immense tunnel, descendant en pente douce dans les caves du Château. L’écho des bêlements devient très vite insupportable. L’odeur est bien pire encore : on sent la mort ici, et si les moutons n’étaient pas en partie coincés par les parois du tunnel, il y aurait une belle débandade. Enfin, tout le monde entre dans une salle gigantesque, dont la forme rappelle une grotte, mais qui a été incontestablement construite par la main de l’homme puisqu’elle est bâtie en pierres taillées. Deux arcs brisés en forment la voûte. Le boucher referme le tunnel qu’ils viennent de prendre avec une énorme pierre. Puis tous se mettent au travail.
Un travail long, horrible et épuisant.
Monté sur Force, messire Godoire se détache nettement au sommet de la colline. D’autant plus nettement qu’il a le soleil couchant dans le dos. Pourtant, il faut bien deux minutes aux pisteurs qui arpentait les berges de la rivière pour le repérer. Au moins, ils donnent l’alarme à une vitesse très satisfaisante.
Le chevalier fait volte-face et galope en suivant le trajet qu’il a établit : suffisamment de tours et de détours pour permettre à ses poursuivants de le rattraper, tout en faisant croire qu’il est perdu… mais il traverse plusieurs lieux maudits où les pisteurs n’ont sûrement ni le droit ni l’envie de mettre les pieds.
De fait, quand les hommes le rattrapent, ils ne sont que cinq en plus du grand veneur.
Le chevalier entre en trombe dans le premier charnier, et d’un coup d’épée fait tomber sur eux une pile d’os soigneusement installée en tour branlante. Un hurlement d’horreur retentit derrière lui. Plus que trois. Une autre pile a raison du bras d’un pisteur et du courage de l’autre. Par contre, celui qui reste aux cotés de Sairin a un arc et paraît capable de s’en servir à cheval, et ça c’est mauvais. Godoire se penche et attrape un os qu’il lance avant que l’autre n’ai put tirer sa flèche. En équilibre déjà précaire, il tombe comme un débutant. Pendant ce temps-là, le grand veneur n’a pas jeté un seul coup d’œil à ses hommes et frappe furieusement son cheval pour rattraper enfin le chevalier. Mais même vieux, Force est un cheval de bataille de pure race, capable de distancer sans mal la bête de Sairin… Ce qu’il fait.
Godoire entraine son ennemi toujours plus profondément dans son nouveau territoire, puis, lorsqu’il estime qu’ils sont à présent tranquille le temps nécessaire, il fait demi-tour et attaque.
Sairin ne réalise toujours pas qu’il affronte un chevalier dans un face à face. Il croit toujours être l’agresseur. Ainsi le pouvoir trompe les hommes.
Au premier assaut, les deux hommes sortent leurs épées. Sairin attaque le premier d’un coup de taille au flanc, mortel sur un homme sans armure. Godoire pare le coup et du même mouvement enveloppe la lame de son adversaire qu’il lui fait sauter des mains. Et avant que Sairin n’ai le temps de comprendre son erreur, il l’assomme proprement avec la garde de son épée. Il ne lui reste plus qu’à arrêter le cheval paniqué de son ennemi et d’amener sa proie au village du marais. Au moins, le cheval de l’autre devrait lui permettre de se faire quelques alliés sur place.
A présent se dressent deux tas sanguinolents : l’un de viande et d’os, et l’autre de déchets. L’atmosphère est irrespirable et Yena lutte pour ne pas s’évanouir. Elle a l’impression d’être au cœur d’un cauchemar, dans la tanière de l’un des quatorze mille démons. Autour d’elle, tout le monde est dans le même état, à part le maître boucher qui est très satisfait de leur travail. Enfin c’est le moment de sortir, de retrouver l’air libre !
Il faut trois personnes pour sortir le tas de déchets et aller le jeter dans les collines. En entendant cela, elle se rappelle que sa situation est loin d’être jouée, et se propose pour les aider malgré son épuisement. Une fois là-bas, elle devrait réussir à rejoindre son maître. Les collines ont l’air grandes, c’est vrai, mais soit il a trouvé refuge dans un village, soit il a dressé son campement selon des critères qu’elle connaît, aussi elle ne doute pas un instant de le retrouver.
Par contre, elle a pris beaucoup de risques pour peu de résultats au final… Elle chuchote à l’un des aides du boucher :
« Est-ce qu’il va tout manger d’un coup ?
La croyant au courant de tout, l’homme lui répond :
_ Sans doute, il n’aime pas laisser la viande pourrir. Mais par contre après on est tranquille pour une bonne semaine. C’était ta première fois, non ? Tu t’es bien débrouillé.
_ Merci. J’avais peur, je croyais qu’il venait quand on était encore là.
_ Non, non… Il y a longtemps que plus personne ne l’a vu. Moi-même je ne l’ai jamais vu. Tu vois la porte là-bas ?
Yena se demande comment elle a pu ne pas remarquer cette porte : en bois noir, cerclée de fer massif, elle est assez grande pour laisser passage à un géant.
_ Oui, je la vois.
_ Et bien, quand on est tous sortis, le chef actionne cette cloche là, et il entre. Il mange et il laisse les os, qu’on vient chercher deux jours plus tard. Faut croire qu’il aime bien ronger les os, mais pas les manger.
_ Et le reste du temps, il vit où ?
_ Oh, dans le Château, sûrement… Mais on ne s’en rend pas du tout compte, tu sais. Il est très discret. Moi ça fait 3 ans que j’y habite, et je ne l’ai jamais entendu ! Et toi, tu habites au Château ? Je ne t’ai jamais vu !
_ Je suis venu aider, je viens d’arriver.
_ Tu es d’où ?
_ Excusez-moi monsieur mais là j’étouffe ! Je vais aller avec ceux qui jettent les morceaux plutôt que de nettoyer, je me sens vraiment trop mal…
_ Haha, je comprends petit… Au début ça fait ça. Tu as même sacrément bien tenu le coup !
_ Merci monsieur, au revoir.
_ File vite, ils ne vont pas t’attendre ! »
Sans demander son reste, Yena s’en va. Personne ne lui pose la moindre question, tous sont épuisés aussi. Le ‘tri’ a été fait très grossièrement et finalement il n’y a pas grand chose à jeter, mais son aide est la bienvenue. Ils passent par un autre tunnel – minuscule – et descendent encore d’un niveau : ils sont à présent au niveau de la plaine, puisque la cour du Château est surélevée. Calcul confirmée par une branche souterraine de la rivière, sur laquelle se trouve une barque. Ils montent à bord et utilisent les cordes fixées le long des murs pour remonter le courant.
Enfin les voilà à l’air libre. Yena inspire et a l’impression de se purifier. Deux de ses compagnons rament pour remonter la rivière, elle et le troisième homme n’ont rien à faire. Elle en profite pour se laver de son mieux dans l’eau glacée, même si elle se salira à nouveau en transportant les tripes encore fumantes les Esprits savent où.
En tous cas, ce souterrain est une fameuse aubaine : messire Godoire pourra traquer la mystérieuse bête jusque dans sa tanière sans se faire arrêter par les gardes !
Un chevalier doit protéger le faible contre le fort. Cette règle simple peut être interprétée de plusieurs manières dans une situation ambiguë. Par exemple, un redoutable ennemi fait prisonnier et attaché est-il faible ou fort ? A-t-on le droit de le frapper pour le forcer à parler ? Jusqu’où un défenseur du Bien peut-il faire le Mal pour réussir ?
Godoire n’a jamais trouvé de réponse à ces questions. Il porte en lui le remord d’avoir torturé ses ennemis et celui d’avoir laissé des gens souffrir en étant trop généreux avec leurs bourreaux. Pour le moment, il préfère essayer de faire craquer Sairin par la peur plutôt que par la souffrance. Si ça échoue… il décidera à ce moment-là.
De toutes façons, il y a largement ici de quoi terrifier un homme cruel et imaginatif. Sairin n’a sans doute jamais mis les pieds dans le paysage de cauchemars qu’il a créé. Il est seul, entouré d’ennemis pleins de haine que la grande épée du chevalier fait reculer de temps en temps – mais dont les yeux rappellent ceux des loups affamés guettant la seconde où le feu s’éteindra… Le grand veneur sait très bien ce qu’il ferait à leur place, c’est pourquoi il a si peur. La nuit augmente encore leur nombre en rajoutant dans son esprit toutes les ombres de la place. L’eau saumâtre ajoute aussi à son inconfort : messire Godoire lui plonge la tête dedans à intervalles irréguliers, et l’homme a déjà vomis deux fois. Le chevalier conduit son interrogatoire lentement, laissant soigneusement la tension monter dans son prisonnier. Pour le moment, Sairin nie. Aucune importance. Ce n’est que le début.
Ils entendent alors un appel : quelqu’un veut parler au chevalier. Confiant le veneur à Ianisse, l’homme qui lui a parlé du géant, Godoire va voir de quoi il s’agit. Les hommes, très excités, tiennent ‘un espion’ : depuis que Sairin a été capturé, ils se croient vraiment en guerre et ont enfin hâte d’agir.
‘‘L’espion’’ est un gamin puant le sang aux yeux immenses… Yena, bien sûr. Comme si cette maudite gamine pouvait se tenir tranquille sans être enchaînée au fond d’une douve. Immédiatement, messire Godoire la libère et vérifie qu’elle va bien, que les traces qui la recouvrent ne viennent pas de blessures. Elle n’a rien, ses ‘attrapeurs’ ne lui ont même pas fait un bleu. Soulagé, le chevalier lui passe un savon rapide et lui demande si elle a du nouveau. Elle lui adresse son plus beau sourire de canaille de Yella, celui qui rappelle qu’elle est tout à fait capable de battre ses ennemis par traîtrise et qu’il est toujours très risqué de lui faire confiance… Celui qu’elle a quand elle est contente d’elle. Oui, elle a du nouveau.
A présent, Godoire sait beaucoup de choses. Et il est bien décidé à apprendre le reste. Il rejoint Sairin qui a perdu beaucoup de son assurance depuis que Ianisse lui tient une pierre très tranchante sur la gorge. Les véritables armes sont bien sûr interdites ici, mais Ianisse arrive à se raser avec cette pierre et il a tenu à ce que son prisonnier le sache. Tout autour, les autres tente de le convaincre de tuer le grand veneur et plusieurs d’entre eux sont prêts à se lancer à l’assaut du Château et du géant. L’arrivée du chevalier calme un peu les esprits. Pas beaucoup. Ianisse lâche le prisonnier, qui tombe lourdement dans l’eau croupie. Les gens qui l’entourent, indifférents aux éclaboussures puantes, sourient d’un air ravi en le voyant se débattre ligoté dans les quelques centimètres d’eau.
Avec un soupir, Godoire l’attrape et le soulève. Il reprend son interrogatoire :
« Parle-moi du géant.
_ Il n’y a pas de géant.
_ Très bien, si tu préfères, parles-moi de l’or.
Sairin cligne des yeux, surpris. Cela n’a duré qu’un instant, mais c’est suffisant – surtout avec les voix qui se mettent à gronder de tous les cotés en entendant le mot ‘‘or’’.
_ Je ne sais rien sur l’or, affirme le prisonnier.
_ Tu mens. Je sais que tu mens. Tu sais que je sais que tu mens. Et surtout, eux tous, ils savent que tu mens.
_ Libérez-moi !
_ Au milieu de tes victimes ? Par les Esprits, tu veux déjà mourir ?
_ Je ne sais rien !
_ Alors, tu ne me sers à rien. Très bien. Yenon !
_ Oui messire ?
_ Ne regarde pas. Cela est indigne d’un chevalier.
Docilement, Yena se retourne. Elle entend le chuintement de la lame de messire Godoire. Puis les cris terrifiés de Sairin :
_ Non, non, pitié, je vais tout vous dire ! »
Yena sourit. Le bluff a marché.
Ainsi, tous entendent l’histoire de Marcimillian le géant et de l’autonomat de Blanc-Mouton.
Blanc-Mouton s’est longtemps appelé Lirron, et appartenait au comte de Lirron. Un jour, un géant attaqua le territoire et fit de nombreuses victimes sans que le comte ne bouge le petit doigt. Les survivants réclamèrent la justice du roi, qui envoya un de ses magiciens combattre le géant, puis retira le territoire au comte et l’offrit à ses habitants, en autonomat. Mais le magicien ne parvint pas à tuer le géant, seulement à l’endormir profondément. Il le cacha au fond des collines, alors pleines de vie mais qui commencèrent à se flétrir de plus en plus vite. Les habitants s’en préoccupaient peu : la tête leur tournait encore de cette liberté toute nouvelle. Ils ne parvenaient même pas à s’entendre sur le nouveau nom de leur autonomat. Sairin, qui avait fait la guerre dans plusieurs pays voisins, revint alors dans son village natal. Il compris vite l’intérêt que pourrait avoir ce petit Etat à la dérive pour quelqu’un d’ambitieux.
Et justement, ambitieux, Raichin l’était. Sauf que son véritable nom était Roillard des Merises : c’était un noble chassé de la Cour qui était prêt à tout pour retrouver son train de vie sans subir la dureté de la vie de chevalier errant. Malheureusement, ni Roillard ni Sairin ne parvinrent à convaincre les habitants de Mouteblanc de se laisser diriger par leurs bons soins. Ils demandèrent alors l’aide de deux compères qu’ils avaient connus, deux excellents comédiens capable de gruger les plus habiles : Errike et Aïnelle Esoin, auxquels succombèrent immédiatement les bergers qui les prirent pour dirigeants malgré leur statut d’étranger. Ils se partageaient le pouvoir et ses bénéfices tous ensembles, et même si c’était peu de choses, ils en étaient satisfaits… Jusqu’à l’arrivée de Paccariet, une dizaine d’années plus tard.
Sous ses airs d’enfant et surtout couvert par la chape de prêtre des Sept-Esprits, c’était un véritable expert en magie noire, venu là pour réveiller le géant et l’utiliser. Car il connaissait le moyen de changer le sang de géant en or.
Commença alors la transformation de Blanc-Mouton. En voyant l’or, les habitants oublièrent les dégâts précédents, acceptèrent la présence du monstre et bâtirent le Château. Ceux qui collaboraient devinrent riches, les autres furent chassés dans les collines. Et pendant ce temps-là, les cinq dirigeants officiels et officieux amassaient une fortune inimaginable… sans pourtant se résoudre à quitter les lieux et dépenser leur or ailleurs. Le système fonctionnait en vase clos jusqu’à ce que quelqu’un parvienne à appeler le Royaume au secours, et que messire Godoire soit envoyé.
Car, le chevalier en est persuadé, c’est lui qui mettra un point final à tout ça. Ils ont volé un territoire entier et la vie de chacun de ses habitants. Difficile de trouver un crime pire que celui-là.
Maintenant, il ne reste plus qu’à trouver comment régler la situation.
Difficile de dire ce qui motive le plus les prisonniers de collines. Peut-être la liberté. Peut-être la vengeance.
Peut-être l’or.
Tout va se jouer dans les entrailles du Château, là où vit Marcimillian, là où l’alchimiste a son laboratoire, là où les montagnes d’or attendent le vainqueur… Et le chevalier tient à ce que tout le monde en ait bien conscience. Pas question de s’aventurer à l’aveuglette là où rôde le danger. C’est à lui et à lui seul d’affronter les maîtres de l’autonomat et de le libérer de leur joug maléfique. Quels que soient les risques, son honneur lui interdit de demander de l’aide aux gueux qu’il doit protéger.
Il décide d’y aller seul. Maintenant que tous les piqueurs, gens d’armes et gardes sont sur le qui-vive, il sera difficile de sortir des collines et d’avancer jusqu’au souterrain, c’est pourquoi il charge les prisonniers de faire une diversion. Quand à Yena, il faut qu’elle reste en arrière, en sécurité. Sauf que laisser cette tête de mule désobéissante sans surveillance armée est aussi inutile que de lancer un caillou en l’air pour l’accrocher à un nuage.
Si elle l’accompagne, elle risquera d’être blessée ou tuée. C’est une écuyère, une apprentie chevalier, elle doit être prête à prendre ce genre de risque. Sauf que messire Godoire ne se cachera pas derrière une fillette.
Pourtant, il n’y a qu’un endroit où elle se tiendra tranquille et où il pourra la protéger : sur le champs de bataille.
« Yenon !
_ Oui messire !
_ Tu viendra avec moi. Je vais te donner l’arc, tu couvrira mes arrières au cas où un de ces félons tenterai un coup en traître. Tu restera à distance : je ne veux pas que tu me gêne. Et interdiction d’intervenir quand je tuerai le géant, vu ?
_ Bien messire ! »
Même immense, la caverne n’est pas un endroit idéal pour se servir d’un arc, et Yena ne prendra pas le risque de le blesser : le chevalier est à peu près tranquille pour elle. Si ils attaquent par surprise, personne ne devrait se donner la peine de venir en aide à Marcimillian.
« Messire ? demande Yena qui paraît préoccupée.
_ Quoi, tu as peur ?
Le chevalier se prend le regard furieux des trop grands yeux de la fillette en pleine face. Evidemment, tiens, qu’elle a peur. Mais plus elle a peur, plus elle est déterminée et concentrée, un atout trop rare et ô combien précieux.
_ Pourquoi le géant mérite la mort ?
_ Qu’est-ce que tu veux faire d’autre ? Si on le laisse en vie, il va dévaster toute la contrée.
_ On peut le renvoyer chez lui.
_ Dans les Terres Sauvages ? Si il en est parti, c’est parce qu’il avait une bonne raison. Ici, il peut manger tant qu’il veut, et on ne peut pas l’en empêcher. Il va tuer, détruire et ruiner ce qu’il reste de ce territoire, Yenon.
_ On peut lui parler. C’est un grand humain, il peut se rendre utile et faire attention aux hommes.
Le chevalier soupire. Yena a une certaine tendance à accorder de la valeur à toutes les vies. Une conséquence de sa rencontre avec le dragon, sans doute.
_ On verra, d’accord ? Notre priorité, c’est de protéger le peuple de ce petit pays sans nom. Ensuite, c’est de ne pas mourir. Et seulement si on peut, on essayera d’éduquer le géant.
Yena sourit.
_ Vous voulez dire jamais, n’est-ce pas ?
_ Les chances qu’on puisse le faire sont faibles. Ne paries pas ta main là-dessus.
_ Bah, j’en ai une autre, de main… »
Messire Godoire sourit et lui ébouriffe gentiment les cheveux. Il sait que c’est toujours dur pour elle d’admettre son impuissance devant certaines injustices, particulièrement quand c’est elle qui les commet. Dans l’histoire, Marcimillian est une victime. Et pourtant il va mourir. Car même le pouvoir des chevaliers des Sept-Esprit a ses limites.
Le chevalier doit retenir ses nouveaux alliés pour les empêcher d’attaquer le Château tout de suite, armés de pierres et de leur courage. Leur courage est grand pourtant, mais il y a de bien meilleurs moyens de l’utiliser.
Ils sont tous réunis autour du feu et d’un maigre repas au goût immonde. Le bois est rare ici et la nourriture encore davantage, Godoire et Yena savent bien qu’on leur fait un grand honneur et ils montrent qu’ils apprécient. De toutes façons, les chevaliers errants ont l’habitude des repas insolites et rares, surtout quand ils n’ont aucun protecteur et de nombreux ennemis dans la noblesse, et qu’on les envoie en permanence exécuter des missions dans les coins les plus reculés et les plus dangereux du Royaume.
Messire Godoire use de tout son tact et de sa diplomatie pour convaincre les prisonniers de suivre son plan, c’est à dire de se contenter de jouer le rôle de la diversion. Au moins, ils ont tous hâte de se battre, à part Ianisse qui veut accompagner le chevalier et son écuyère. Celui-ci se dit que le jeune homme est sans doute le seul à être encore à peu près sain d’esprit dans cet enfer : tous les autres paraissent enragés et persuadé qu’ils vont cette fois réussir à vaincre tous leurs ennemis. Le chevalier leur dit et leur répète de ne pas prendre de risques inutiles et de ne surtout pas attaquer les gardes qu’ils sont chargés de distraire. Mais ils ont été désespérés pendant trop longtemps pour parvenir à se retenir. Il y aura sans doute des morts.
Ianisse a raison de ne pas vouloir y participer, il n’a aucune obligation morale de sauver qui que ce soit à part sa propre peau. Ce n’est pas une raison pour le laisser venir attaquer le géant comme si c’était une petite ballade de routine. Godoire sait qu’il peut compter sur son écuyère et il la connaît assez bien pour tenir compte de ses réactions dans toutes les situations. Même plein de bonne volonté, Ianisse n’est pas un guerrier et le chevalier ne sait pas comment il va se comporter. Veiller sur lui risque donc d’être une gêne de plus, dans une mission bien trop délicate pour laisser la place au moindre doute.
Le garçon ne se donne même pas la peine de hurler pour exprimer sa fureur. Il veut plus que tout tuer le géant et les maîtres de l’autonomat, et il considère comme une insulte grave que messire Godoire l’ai écarté si négligemment. Autour d’eux, les autres commencent à se demander si il ne vaut pas mieux, en effet, aller directement affronter le géant en passant par le souterrain. Autrement dit le meilleur moyen pour qu’ils se fassent tous massacrer, estime le chevalier qui accepte que Ianisse vienne pour calmer les esprits. Après quoi il stimule encore une fois leur ardeur guerrière en leur décrivant minutieusement l’opération qu’ils doivent mener le lendemain. Enfin ils vont tous dormir.
Yena s’est déjà installée dans un coin à peu près sec, sans arme, en paix. Godoire se rappelle comme elle était nerveuse avant chaque affrontement quand il l’a adoptée comme écuyère. Il fallait presque l’assommer pour l’obliger à se coucher. Quand est-ce qu’elle a compris comment reprendre des forces, même dans les situations les plus tendues ? Pour ça comme pour tant d’autres choses, son maître ne l’a pas vue grandir. Il est content d’elle, et aussi content qu’elle soit là. Jamais il ne le lui a dit, mais il l’aime, son écuyère teigneuse et encore mal dégrossie, ce petit bout d’enfant qui se tient droit quelle que soit la tempête qu’elle traverse. Et il doit être prêt à la voir mourir pour accomplir son devoir. Parce que si la noblesse a de si grands privilèges, elle a en même temps de grandes obligations, souvent cruelles et absurdes, un code d’honneur auquel on ne peut pas déroger sans mettre tout l’équilibre du Royaume en danger. C’est pourtant douloureusement tentant.
Le lendemain, Messire Godoire, Yena et Ianisse se glissent jusqu’à la rivière. Les prisonniers sont partis faire leur diversion. Et maintenant, à la lumière du jour, Godoire se dit que l’envie du garçon de ne pas les suivre n’avait vraiment pas pour but de courir moins de risque… Toute son attention fixée sur le Château, l’ancien prisonnier a les yeux d’un tueur. Il va sans doute leur créer des ennuis. Le chevalier regrette de ne pas être venu seul, mais il est trop tard pour ça.
Aucun guetteur au Château, aucun pisteur le long de la rivière : le piège a bien fonctionné, leurs adversaires les ont royalement sous-estimés et vont bientôt s’en mordre les doigts.
Evidemment, aucune barque complaisante ne les attends, et ils doivent se jeter à l’eau pour entrer… au moins ils n’ont qu’à suivre le courant, et les deux hommes ont pied à peu près tout le long. Ianisse tient l’arc et les flèches de Yena au sec et elle se demande si il voudra bien lui rendre un jour. Lui qui était l’image vivante de la misère, il a l’air ravi depuis le début de cette aventure, et a dans les yeux une flamme cruelle qui promet bien des tourments à tous ceux qui oseraient l’affronter. Yena se dit qu’il pourrait tuer en riant, même le garçon d’écurie roux qui a le même âge que lui, et cette idée la fait frissonner.
Enfin ils arrivent dans la salle où les moutons sont abattus. L’équipe de nettoyage a fait du bon travail, il ne reste presque plus de traces sanglantes sur le sol, mais la puanteur n’a pas put s’évacuer. Ils s’approchent silencieusement, Ianisse rend son arme à Yena sans rien dire, apparemment subjugué par la porte immense.
Le chevalier vérifie rapidement, mais il n’y a pas d’autres issues à cette pièce que le souterrain par lequel ils sont entrés, le tunnel qui mène à la cour du Château, et cette porte. Il dégaine son épée. Le duel aura lieu plus tôt que prévu, visiblement… Il s’avance et actionne la cloche, dont le tintement résonne sur les voûtes de pierre comme un rire moqueur.
Un grondement sourd suit. Puis plus rien. Arrivant au bout de sa faible patiente, Ianisse s’avance pour tambouriner au battant et se fait arrêter in extremis par le chevalier. Ils attendent, Yena postée à l’arrière et prête à tirer. Elle pense : « C’est exactement le bon moment pour que quelqu’un débarque d’un passage secret et viennent nous attaquer dans le dos… » Elle guette attentivement les lieux autour d’elle, y compris quand la porte immense s’ouvre dans un tremblement qui fait vibrer le sol.
Godoire et Ianisse ont à peine le temps de s’écarter que des os de mouton soigneusement rongés sont projetés à travers l’ouverture. Yena qui ne les a pas vu en reçoit deux en plein ventre et sur la hanche et tombe sous le coup de la douleur, puis elle ramasse son arme et rampe jusqu’au mur pour rejoindre les deux autres avant de se faire assommer. Pas moyen de passer pour le moment, il y a toujours plus d’os jetés trop violemment pour ne pas se faire blesser. Messire Godoire regarde Yena, qui lui fait silencieusement signe que ça va. En fait, ça ne va pas du tout, mais elle peut marcher et se servir de ses bras. C’est tout ce dont elle a besoin.
Le chevalier leur fait signe qu’il va attaquer dès que l’avalanche de restes sera terminée. Il ignore si Ianisse a compris, mais il a sans doute tenu le même calcul. Toujours silencieux comme des ombres, tous les trois se glissent dans l’immense ouverture avant que la lourde porte ne se referme dans un claquement sinistre. Si Paccariet a scellé les lieux par magie, ils sont pris au piège.
La tanière du géant est sombre et vaste, lugubre à souhait avec la lumière orangée des lampes qui se reflète sur les murs de pierre. Les grandes ombres tremblantes sont menaçantes et pourraient grouiller d’ennemis. L’air est mal renouvelé et la puanteur bien pire que dans la salle précédente.
Le géant est là, mastiquant quelques quartiers de viandes qu’il n’avait pas eut le temps de finir. Ianisse et la fillette ont un hoquet d’horreur en l’apercevant. Il fait six mètres de haut et ses dents sont longues comme les avant-bras de Yena. Heureusement, il est attaché au pied par une lourde chaîne… mais vu la force avec laquelle il est capable de projeter les os, réduire des humains en bouillie doit être pour lui un jeu d’enfant.
« Celui-là peut attendre, dit messire Godoire. Trouvons ses maîtres avant qu’ils ne s’aperçoivent de quelque chose et ne rameutent la garde ! »
Pendant ce discours, le géant a arrêté de manger et descend à présent la tête vers eux. Ses yeux immenses reflètent une peur d’enfant qui serre le cœur sur ce visage monstrueux. En tous cas, elle serre le cœur de Yena. Une injustice de plus… Auront-elles un jour une fin ?
Ce qu’elle prenait pour une corde est en fait un tuyau qui part du bras de la créature et va jusqu’à une énorme bonbonne qui se remplie de sang. Après quoi, le liquide rouge passe par de multiples transformations sans doute alchimiques. Et au final, de la poudre d’or est versée dans un tonneau, avec un chuintement de sablier.
Un passage secret s’ouvre tout près de messire Godoire, qui sans prendre la peine de remercier les Esprits attrape son occupant avant qu’il n’ait eu le temps de fuir. Bonne pioche : c’est Paccariet, venu surveiller le délicat procédé de la transmutation. Il est seul et faible. Ianisse s’avance pour le tuer – il tend déjà les bras et sourit comme un démon – mais Yena l’arrête. Si il n’y a pas de juges ni de prêtre des Sept-Esprits impartiaux, c’est à un chevalier de déclarer et d’exécuter la sentence. Sinon, ce n’est qu’un meurtre. Elle ne se donne pas la peine de lui expliquer tout ça, se contentant de le plaquer par surprise et d’un laconique : « C’est à lui de le faire. » Et, avant que le garçon ait pu se redresser, messire Godoire l’a fait.
Plus que trois.
Sauf qu’en voyant son geôlier mort, Marcimillian se met à hurler si fort que les trois autres s’écroulent, les mains sur les oreilles, tentant d’empêcher leur cerveau d’éclater. Ses terribles mains martèlent les murs et il arrache sa chaîne d’un seul coup de pied. Il est libre, furieux, et détruit tout sur son passage. Les pierres du plafond commencent déjà à tomber sous ses coups de poings répétés.
Avant d’être écrasés, les trois humains fuient par le passage secret. Ils rampent presque jusqu’à l’atteindre, mais plus ils s’éloignent des cris, plus ils ont des ailes : ils doivent absolument sortir de là avant que tout s’écroule.
Le passage secret se divise en plusieurs branches, ils choisissent chaque fois la plus éloignée des dangereux grondements de la pierre au supplice, jusqu’à arriver dans la grande salle à manger du Château. Les bourgeois et les serviteurs médusés commencent à crier et à demander ce qu’il se passe. Le chevalier lance :
« Le géant s’est libéré et il va tout détruire ! Fuyez ! »
Au lieu de la panique, c’est l’incrédulité et l’amusement qui gagne l’assemblée. Très vite remplacés par la colère devant celui qui a l’audace de revenir sur les lieux de son forfait. Personne ici ne croit à l’existence du géant, ils pensent tous devoir leur richesse aux largesses du maître des lieux et à la puissance économique de l’autonomat. Esoin et Aïnelle ne sont pas là, seul le faux Raichin tout juste revenu de la bataille contre les prisonniers saisit parfaitement les conséquences catastrophiques de cette libération. Il comptait tuer le chevalier sur place. Au lieu de ça, il prend ses jambes à son cou sans même se donner la peine de dire aux autres de fuir. Le gigantesque Donjon tremble de plus en plus. Les bourgeois commencent à fuir à leur tour, craignant que messire Godoire ne s’attaque à eux. Une fois hors de la pièce, ils réalisent enfin qu’il se passe quelque chose d’anormal. D’autant que les gardes alertés par les serviteurs, au lieu de venir à leur secours, fuient aussi le plus loin possible du Château. De nombreuses personnes hurlent : le géant ! le géant ! Certains l’appellent aussi Maître Marcimillian. Ils meurent tout autant.
Car à présent il a émergé du sol comme il avait émergé des collines il y a cinq ans. A l’époque, une petite boule magique était venue se loger dans sa tête, lui murmurant des conseils et lui soufflant la voie à suivre pour vivre en paix et avoir autant de nourriture qu’il le désirait. A la mort de son créateur, la boule s’est changée en un océan de souffrance d’où émergent des cris d’horreur – si un prêtre connaissait son existence, il dirait que ce sont la souffrance et la voix de Paccariet attrapé par l’un des quatorze mille démons. Qui peut réellement le savoir ?
Marcimillian sait juste que c’est insupportable et dans sa rage il donne des coups de tête et de poings à tout ce qu’il peut atteindre. Le chevalier court dehors à son tour : c’est à lui de l’affronter et de sauver l’autonomat. Il l’a négligé en le voyant si tranquille, et plus d’un ont perdu la vie à cause de cette erreur stupide. Le géant est dans la cour d’honneur, les gens fuient par les cours inférieurs, mais postés aux fenêtres des tours des gens regardent, les yeux écarquillés d’horreur, le combat qui décidera de leurs vies. Peut-être regrettent-ils certains choix. En tous cas, certains pleurent.
Le Donjon est déjà déserté et à moitié détruit. Ianisse a disparu, sans doute parti traquer les anciens maîtres du géant. Marcimillian ne prête pas la moindre attention au petit homme en armure qui lui dépasse à peine les genoux. Et même lorsque messire Godoire lui tranche à moitié le tendon d’Achille, il ne paraît pas le sentir – ce n’est rien comparé à la douleur qui résonne dans sa tête. Evitant les mouvements brusques des jambes, le chevalier continue à l’attaquer, cherchant à le faire tomber pour pouvoir enfin le tuer. Là-haut, les pierres du Donjon continuent à trembler et à tomber, des pans entier de mur et de plafonds s’écroulent dans les salles magnifiquement meublées dans un vacarme de fin du monde.
Pendant ce temps, Yena a grimpé à toute allure jusqu’à la hauteur du visage du géant, au troisième étage. Elle tient toujours son arc et ses flèches.
Les règles de la chevalerie sont formelles : puisque son maître est engagé dans un duel contre Marcimillian, elle ne peut pas intervenir sans que ce soit déloyal. Un chevalier qui gagne un combat par un moyen déloyal perd son honneur, et l’écuyer qui l’a aidé à le faire perd tout espoir de devenir chevalier un jour.
Sauf que si elle ne le fait pas, messire Godoire risque de mourir, et alors le géant tuera librement. Peut-elle risquer des centaines de vie, pour protéger l’honneur de son maître et son futur à elle ? Absurde. Elle refuse de devenir chevalier à ce prix. Le rôle d’un chevalier est de protéger le faible contre le fort ; le reste c’est du détail.
Elle trouve une fenêtre d’où elle peut atteindre la tête du géant. Une seule hésitation : l’œil ou la gorge ?
Il tourne la tête vers elle. Ce n’est plus de la tristesse qu’elle voit dans son regard, c’est de la douleur pure. Quoi qu’on lui ait fait, personne ici ne sait comment le défaire. Il va détruire l’autonomat et tous ses habitants.
L’œil.
Dans un hurlement, le géant rejette sa tête en arrière. Pas assez vite : une deuxième flèche jaillie et crève son autre œil. Il cherche à s’éloigner le plus possible de ce mur qui lui a fait si mal alors que ses pieds ne le portent plus : enfin, il s’écroule lourdement à terre. Aveugle, il arrive pourtant à empêcher le chevalier de lui donner le coup de grâce en brassant l’air de ses bras immenses, trop rapides pour que Godoire les évite.
Alors, voyant leur terrifiant maître à terre, les certains survivants commencent à lui jeter des pierres. Puis ils prennent des outils, des armes, de plus grosses pierres, et se jettent sur lui pour finir le travail. Godoire tente de les arrêter – ils ne font que prendre des risques inutiles pour à peine égratigner le géant. En vain. Ivres de sang, ils se battent contre celui qui dominait toutes leurs vies. Ce genre de combat ne peut pas se faire à moitié. Ce qui avaient le plus profité de la situation ont été les premiers à fuir, maintenant il ne reste que ceux qui veulent la mort de Marcimillian, lequel rampe de son mieux dans une longue traînée de sang. Certains gardes tentent de le protéger, ils sont vite rejetés ou blessés par les autres, plusieurs dizaines à présent, qui s’acharnent sur le monstre déchu. Aucun appel à la ‘‘raison’’, aucune promesse d’or ne peut effacer l’image du monstre détruisant leurs maisons.
Yena est descendu et regarde la foule. Jusqu’à ce que d’un coup de bras aussi large qu’un tronc d’arbre le géant balaye les insectes humains qui lui montaient dessus. La colère, vieille compagne qui ne s’éloigne jamais beaucoup, est là à nouveau. Il leur fait du mal, sous ses yeux…
Yena ne peut plus lancer de flèches sans blesser quelqu’un. Mais elle a toujours son couteau. C’est un solide couteau de paysan dont la lame se replie, un simple outil qu’elle a aiguisé jusqu’à ce que messire Godoire puisse se raser avec. A présent c’est une arme. Et elle aussi attaque.
Venus de tout le Château et pour certains de la plaine, le peuple de l’autonomat vient renforcer leurs rangs, toujours plus nombreux, pour en finir une fois pour toute. Ne sont là que ceux qui regrettent d’avoir un jour vendu leur âme à un monstre. Et ils sont nombreux.
Enfin, le chevalier parvient jusqu’à la gorge du géant, où il enfonce son épée jusqu’à la garde. Marcimillian, le Maître du Château, la source de l’or, le dévoreur de vies, n’existe plus.
Sans savoir pourquoi, Yena porte son couteau à sa bouche et lèche le sang. Puis elle crache. Ce n’est pas bon.
Rien de tout cela n’est bon.
Tout a une fin. Lorsque messire Godoire et son écuyère quittent l’autonomat, rien n’est encore réglé… si ce n’est qu’il ne restera pas un autonomat longtemps. Le roi va sans doute l’offrir à un noble qui a bien combattu pour lui. L’or est encore en grande partie sous les décombres et attire l’avidité de tous, même si plusieurs anciens prisonniers des collines ont pris les choses en main et imposent un certain ordre. Ianisse a disparu, mais on a retrouvé les corps de Raichin, Aïnelle et Errike Esoin, et ils n’étaient pas beaux à voir. Beaucoup pensent que le chevalier a fait plus de mal que de bien, qu’il a détruit un équilibre qui profitait à tous en provoquant de nombreux dégâts, mais personne ne le pense trop haut devant les ‘tueurs de géants’ – tous ceux qui ont participé à la curée ont une influence plus que certaine sur le territoire à présent. Ceux qui avaient le plus profité font à présent profil bas. Difficile de dire combien de temps les choses tiendront encore. L’arrivée d’un nouveau dirigeant, de préférence impartial, devrait éviter la plupart des conflits. N’empêche que certains auront un goût amer en pensant à la liberté qu’ils ont eu pendant si peu de temps. La liberté qu’ils ont perdu en offrant leur confiance, puis en cédant à l’appât du gain.
A Méliard, le chevalier Godoire se présente devant un messager du roi pour lui faire son rapport. Il a ramené un trophée comme preuve de l’existence du géant. Yena l’attend dehors, elle préfère ne pas assister une nouvelle fois à l’humiliation de son maître. Elle sait qu’il est un grand chevalier, bien meilleur que tous les petits seigneurs qui suivent le code à la lettre sans se soucier des conséquences pour le royaume. C’est pourquoi les petits seigneurs lui font une mauvaise réputation et qu’il est envoyé dans les coins les plus reculés et les plus dangereux de la terre des Sept-Esprits, dans l’espoir qu’enfin il débarrasse plancher de son encombrante présence. Sans oublier qu’il a eut l’insolence de prendre une fille pour écuyer, un secret bien gardé qui pourrait jeter la honte sur la noblesse en entier si le peuple le savait.
Godoire ressort. Yena lui demande :
« Où allons-nous ?
_ Zérichan, au sud. On rejoindra plusieurs autres chevaliers pour arrêter des brigands.
_ Excellent !
_ Modère tes ardeurs, fille. On ne sait pas encore ce qu’on va rencontrer. D’ailleurs… il me semble que tu n’as pas suivi le code la dernière fois.
Yena baisse la tête, un peu honteuse. Ils n’avaient encore jamais parlé de cet épisode et elle espérait bien qu’il passerait à la trappe. Pour ce geste, il pourrait la renvoyer et ainsi laisser une partie de ses soucis. Puis elle se redresse, se tenant inconsciemment aussi droite que son maître, et regarde un point lointain. Les yeux à demi fermés sur sa volonté inébranlable, elle dit juste :
_ J’ai fait ce que j’avais à faire.
_ Pour toi ?
_ Pour le Royaume. »
Messire Godoire sourit. Non, bien sûr, il ne renverra pas Yena. Un jour, elle sera une grande cavalière.
FIN
de l'épisode
jeudi 15 février 2007
Le Maître du Château **** (suite)
Monté sur Force, messire Godoire se détache nettement au sommet de la colline. D’autant plus nettement qu’il a le soleil couchant dans le dos. Pourtant, il faut bien deux minutes aux pisteurs qui arpentait les berges de la rivière pour le repérer. Au moins, ils donnent l’alarme à une vitesse très satisfaisante.
Le chevalier fait volte-face et galope en suivant le trajet qu’il a établit : suffisamment de tours et de détours pour permettre à ses poursuivants de le rattraper, tout en faisant croire qu’il est perdu… mais il traverse plusieurs lieux maudits où les pisteurs n’ont sûrement ni le droit ni l’envie de mettre les pieds.
De fait, quand les hommes le rattrapent, ils ne sont que cinq en plus du grand veneur.
Le chevalier entre en trombe dans le premier charnier, et d’un coup d’épée fait tomber sur eux une pile d’os soigneusement installée en tour branlante. Un hurlement d’horreur retentit derrière lui. Plus que trois. Une autre pile a raison du bras d’un pisteur et du courage de l’autre. Par contre, celui qui reste aux cotés de Sairin a un arc et paraît capable de s’en servir à cheval, et ça c’est mauvais. Godoire se penche et attrape un os qu’il lance avant que l’autre n’ai put tirer sa flèche. En équilibre déjà précaire, il tombe comme un débutant. Pendant ce temps-là, le grand veneur n’a pas jeté un seul coup d’œil à ses hommes et frappe furieusement son cheval pour rattraper enfin le chevalier. Mais même vieux, Force est un cheval de bataille de pure race, capable de distancer sans mal la bête de Sairin… Ce qu’il fait.
Godoire entraine son ennemi toujours plus profondément dans son nouveau territoire, puis, lorsqu’il estime qu’ils sont à présent tranquille le temps nécessaire, il fait demi-tour et attaque.
Sairin ne réalise toujours pas qu’il affronte un chevalier dans un face à face. Il croit toujours être l’agresseur. Ainsi le pouvoir trompe les hommes.
Au premier assaut, les deux hommes sortent leurs épées. Sairin attaque le premier d’un coup de taille au flanc, mortel sur un homme sans armure. Godoire pare le coup et du même mouvement enveloppe la lame de son adversaire qu’il lui fait sauter des mains. Et avant que Sairin n’ai le temps de comprendre son erreur, il l’assomme proprement avec la garde de son épée. Il ne lui reste plus qu’à arrêter le cheval paniqué de son ennemi et d’amener sa proie au village du marais. Au moins, le cheval de l’autre devrait lui permettre de se faire quelques alliés sur place.
A présent se dressent deux tas sanguinolents : l’un de viande et d’os, et l’autre de déchets. L’atmosphère est irrespirable et Yena lutte pour ne pas s’évanouir. Elle a l’impression d’être au cœur d’un cauchemar, dans la tanière de l’un des quatorze mille démons. Autour d’elle, tout le monde est dans le même état, à part le maître boucher qui est très satisfait de leur travail. Enfin c’est le moment de sortir, de retrouver l’air libre !
Il faut trois personnes pour sortir le tas de déchets et aller le jeter dans les collines. En entendant cela, elle se rappelle que sa situation est loin d’être jouée, et se propose pour les aider malgré son épuisement. Une fois là-bas, elle devrait réussir à rejoindre son maître. Les collines ont l’air grandes, c’est vrai, mais soit il a trouvé refuge dans un village, soit il a dressé son campement selon des critères qu’elle connaît, aussi elle ne doute pas un instant de le retrouver.
Par contre, elle a pris beaucoup de risques pour peu de résultats au final… Elle chuchote à l’un des aides du boucher :
« Est-ce qu’il va tout manger d’un coup ?
La croyant au courant de tout, l’homme lui répond :
_ Sans doute, il n’aime pas laisser la viande pourrir. Mais par contre après on est tranquille pour une bonne semaine. C’était ta première fois, non ? Tu t’es bien débrouillé.
_ Merci. J’avais peur, je croyais qu’il venait quand on était encore là.
_ Non, non… Il y a longtemps que plus personne ne l’a vu. Moi-même je ne l’ai jamais vu. Tu vois la porte là-bas ?
Yena se demande comment elle a pu ne pas remarquer cette porte : en bois noir, cerclée de fer massif, elle est assez grande pour laisser passage à un géant.
_ Oui, je la vois.
_ Et bien, quand on est tous sortis, le chef actionne cette cloche là, et il entre. Il mange et il laisse les os, qu’on vient chercher deux jours plus tard. Faut croire qu’il aime bien ronger les os, mais pas les manger.
_ Et le reste du temps, il vit où ?
_ Oh, dans le Château, sûrement… Mais on ne s’en rend pas du tout compte, tu sais. Il est très discret. Moi ça fait 3 ans que j’y habite, et je ne l’ai jamais entendu ! Et toi, tu habites au Château ? Je ne t’ai jamais vu !
_ Je suis venu aider, je viens d’arriver.
_ Tu es d’où ?
_ Excusez-moi monsieur mais là j’étouffe ! Je vais aller avec ceux qui jettent les morceaux plutôt que de nettoyer, je me sens vraiment trop mal…
_ Haha, je comprends petit… Au début ça fait ça. Tu as même sacrément bien tenu le coup !
_ Merci monsieur, au revoir.
_ File vite, ils ne vont pas t’attendre ! »
Sans demander son reste, Yena s’en va. Personne ne lui pose la moindre question, tous sont épuisés aussi. Le ‘tri’ a été fait très grossièrement et finalement il n’y a pas grand chose à jeter, mais son aide est la bienvenue. Ils passent par un autre tunnel – minuscule – et descendent encore d’un niveau : ils sont à présent au niveau de la plaine, puisque la cour du Château est surélevée. Calcul confirmée par une branche souterraine de la rivière, sur laquelle se trouve une barque. Ils montent à bord et utilisent les cordes fixées le long des murs pour remonter le courant.
Enfin les voilà à l’air libre. Yena inspire et a l’impression de se purifier. Deux de ses compagnons rament pour remonter la rivière, elle et le troisième homme n’ont rien à faire. Elle en profite pour se laver de son mieux dans l’eau glacée, même si elle se salira à nouveau en transportant les tripes encore fumantes les Esprits savent où.
En tous cas, ce souterrain est une fameuse aubaine : messire Godoire pourra traquer la mystérieuse bête jusque dans sa tanière sans se faire arrêter par les gardes !
Un chevalier doit protéger le faible contre le fort. Cette règle simple peut être interprétée de plusieurs manières dans une situation ambiguë. Par exemple, un redoutable ennemi fait prisonnier et attaché est-il faible ou fort ? A-t-on le droit de le frapper pour le forcer à parler ? Jusqu’où un défenseur du Bien peut-il faire le Mal pour réussir ?
Godoire n’a jamais trouvé de réponse à ces questions. Il porte en lui le remord d’avoir torturé ses ennemis et celui d’avoir laissé des gens souffrir en étant trop généreux avec leurs bourreaux. Pour le moment, il préfère essayer de faire craquer Sairin par la peur plutôt que par la souffrance. Si ça échoue… il décidera à ce moment-là.
De toutes façons, il y a largement ici de quoi terrifier un homme cruel et imaginatif. Sairin n’a sans doute jamais mis les pieds dans le paysage de cauchemars qu’il a créé. Il est seul, entouré d’ennemis pleins de haine que la grande épée du chevalier fait reculer de temps en temps – mais dont les yeux rappellent ceux des loups affamés guettant la seconde où le feu s’éteindra… Le grand veneur sait très bien ce qu’il ferait à leur place, c’est pourquoi il a si peur. La nuit augmente encore leur nombre en rajoutant dans son esprit toutes les ombres de la place. L’eau saumâtre ajoute aussi à son inconfort : messire Godoire lui plonge la tête dedans à intervalles irréguliers, et l’homme a déjà vomis deux fois. Le chevalier conduit son interrogatoire lentement, laissant soigneusement la tension monter dans son prisonnier. Pour le moment, Sairin nie. Aucune importance. Ce n’est que le début.
Ils entendent alors un appel : quelqu’un veut parler au chevalier. Confiant le veneur à Ianisse, l’homme qui lui a parlé du géant, Godoire va voir de quoi il s’agit. Les hommes, très excités, tiennent ‘un espion’ : depuis que Sairin a été capturé, ils se croient vraiment en guerre et ont enfin hâte d’agir.
‘‘L’espion’’ est un gamin puant le sang aux yeux immenses… Yena, bien sûr. Comme si cette maudite gamine pouvait se tenir tranquille sans être enchaînée au fond d’une douve. Immédiatement, messire Godoire la libère et vérifie qu’elle va bien, que les traces qui la recouvrent ne viennent pas de blessures. Elle n’a rien, ses ‘attrapeurs’ ne lui ont même pas fait un bleu. Soulagé, le chevalier lui passe un savon rapide et lui demande si elle a du nouveau. Elle lui adresse son plus beau sourire de canaille de Yella, celui qui rappelle qu’elle est tout à fait capable de battre ses ennemis par traîtrise et qu’il est toujours très risqué de lui faire confiance… Celui qu’elle a quand elle est contente d’elle. Oui, elle a du nouveau.
A présent, Godoire sait beaucoup de choses. Et il est bien décidé à apprendre le reste. Il rejoint Sairin qui a perdu beaucoup de son assurance depuis que Ianisse lui tient une pierre très tranchante sur la gorge. Les véritables armes sont bien sûr interdites ici, mais Ianisse arrive à se raser avec cette pierre et il a tenu à ce que son prisonnier le sache. Tout autour, les autres tente de le convaincre de tuer le grand veneur et plusieurs d’entre eux sont prêts à se lancer à l’assaut du Château et du géant. L’arrivée du chevalier calme un peu les esprits. Pas beaucoup. Ianisse lâche le prisonnier, qui tombe lourdement dans l’eau croupie. Les gens qui l’entourent, indifférents aux éclaboussures puantes, sourient d’un air ravi en le voyant se débattre ligoté dans les quelques centimètres d’eau.
Avec un soupir, Godoire l’attrape et le soulève. Il reprend son interrogatoire :
« Parle-moi du géant.
_ Il n’y a pas de géant.
_ Très bien, si tu préfères, parles-moi de l’or.
Sairin cligne des yeux, surpris. Cela n’a duré qu’un instant, mais c’est suffisant – surtout avec les voix qui se mettent à gronder de tous les cotés en entendant le mot ‘‘or’’.
_ Je ne sais rien sur l’or, affirme le prisonnier.
_ Tu mens. Je sais que tu mens. Tu sais que je sais que tu mens. Et surtout, eux tous, ils savent que tu mens.
_ Libérez-moi !
_ Au milieu de tes victimes ? Par les Esprits, tu veux déjà mourir ?
_ Je ne sais rien !
_ Alors, tu ne me sers à rien. Très bien. Yenon !
_ Oui messire ?
_ Ne regarde pas. Cela est indigne d’un chevalier.
Docilement, Yena se retourne. Elle entend le chuintement de la lame de messire Godoire. Puis les cris terrifiés de Sairin :
_ Non, non, pitié, je vais tout vous dire ! »
Yena sourit. Le bluff a marché.
Ainsi, tous entendent l’histoire de Marcimillian le géant et de l’autonomat de Blanc-Mouton.
Blanc-Mouton s’est longtemps appelé Lirron, et appartenait au comte de Lirron. Un jour, un géant attaqua le territoire et fit de nombreuses victimes sans que le comte ne bouge le petit doigt. Les survivants réclamèrent la justice du roi, qui envoya un de ses magiciens combattre le géant, puis retira le territoire au comte et l’offrit à ses habitants, en autonomat. Mais le magicien ne parvint pas à tuer le géant, seulement à l’endormir profondément. Il le cacha au fond des collines, alors pleines de vie mais qui commencèrent à se flétrir de plus en plus vite. Les habitants s’en préoccupaient peu : la tête leur tournait encore de cette liberté toute nouvelle. Ils ne parvenaient même pas à s’entendre sur le nouveau nom de leur autonomat. Sairin, qui avait fait la guerre dans plusieurs pays voisins, revint alors dans son village natal. Il compris vite l’intérêt que pourrait avoir ce petit Etat à la dérive pour quelqu’un d’ambitieux.
Et justement, ambitieux, Raichin l’était. Sauf que son véritable nom était Roillard des Merises : c’était un noble chassé de la Cour qui était prêt à tout pour retrouver son train de vie sans subir la dureté de la vie de chevalier errant. Malheureusement, ni Roillard ni Sairin ne parvinrent à convaincre les habitants de Mouteblanc de se laisser diriger par leurs bons soins. Ils demandèrent alors l’aide de deux compères qu’ils avaient connus, deux excellents comédiens capable de gruger les plus habiles : Errike et Aïnelle Esoin, auxquels succombèrent immédiatement les bergers qui les prirent pour dirigeants malgré leur statut d’étranger. Ils se partageaient le pouvoir et ses bénéfices tous ensembles, et même si c’était peu de choses, ils en étaient satisfaits… Jusqu’à l’arrivée de Paccariet, une dizaine d’années plus tard.
Sous ses airs d’enfant et surtout couvert par la chape de prêtre des Sept-Esprits, c’était un véritable expert en magie noire, venu là pour réveiller le géant et l’utiliser. Car il connaissait le moyen de changer le sang de géant en or.
Commença alors la transformation de Blanc-Mouton. En voyant l’or, les habitants oublièrent les dégâts précédents, acceptèrent la présence du monstre et bâtirent le Château. Ceux qui collaboraient devinrent riches, les autres furent chassés dans les collines. Et pendant ce temps-là, les cinq dirigeants officiels et officieux amassaient une fortune inimaginable… sans pourtant se résoudre à quitter les lieux et dépenser leur or ailleurs. Le système fonctionnait en vase clos jusqu’à ce que quelqu’un parvienne à appeler le Royaume au secours, et que messire Godoire soit envoyé.
Car, le chevalier en est persuadé, c’est lui qui mettra un point final à tout ça. Ils ont volé un territoire entier et la vie de chacun de ses habitants. Difficile de trouver un crime pire que celui-là.
Maintenant, il ne reste plus qu’à trouver comment régler la situation.
Difficile de dire ce qui motive le plus les prisonniers de collines. Peut-être la liberté. Peut-être la vengeance.
Peut-être l’or.
Tout va se jouer dans les entrailles du Château, là où vit Marcimillian, là où l’alchimiste a son laboratoire, là où les montagnes d’or attendent le vainqueur… Et le chevalier tient à ce que tout le monde en ait bien conscience. Pas question de s’aventurer à l’aveuglette là où rôde le danger. C’est à lui et à lui seul d’affronter les maîtres de l’autonomat et de le libérer de leur joug maléfique. Quels que soient les risques, son honneur lui interdit de demander de l’aide aux gueux qu’il doit protéger.
Il décide d’y aller seul. Maintenant que tous les piqueurs, gens d’armes et gardes sont sur le qui-vive, il sera difficile de sortir des collines et d’avancer jusqu’au souterrain, c’est pourquoi il charge les prisonniers de faire une diversion. Quand à Yena, il faut qu’elle reste en arrière, en sécurité. Sauf que laisser cette tête de mule désobéissante sans surveillance armée est aussi inutile que de lancer un caillou en l’air pour l’accrocher à un nuage.
Si elle l’accompagne, elle risquera d’être blessée ou tuée. C’est une écuyère, une apprentie chevalier, elle doit être prête à prendre ce genre de risque. Sauf que messire Godoire ne se cachera pas derrière une fillette.
Pourtant, il n’y a qu’un endroit où elle se tiendra tranquille et où il pourra la protéger : sur le champs de bataille.
« Yenon !
_ Oui messire !
_ Tu viendra avec moi. Je vais te donner l’arc, tu couvrira mes arrières au cas où un de ces félons tenterai un coup en traître. Tu restera à distance : je ne veux pas que tu me gêne. Et interdiction d’intervenir quand je tuerai le géant, vu ?
_ Bien messire ! »
Même immense, la caverne n’est pas un endroit idéal pour se servir d’un arc, et Yena ne prendra pas le risque de le blesser : le chevalier est à peu près tranquille pour elle. Si ils attaquent par surprise, personne ne devrait se donner la peine de venir en aide à Marcimillian.
« Messire ? demande Yena qui paraît préoccupée.
_ Quoi, tu as peur ?
Le chevalier se prend le regard furieux des trop grands yeux de la fillette en pleine face. Evidemment, tiens, qu’elle a peur. Mais plus elle a peur, plus elle est déterminée et concentrée, un atout trop rare et ô combien précieux.
_ Pourquoi le géant mérite la mort ?
_ Qu’est-ce que tu veux faire d’autre ? Si on le laisse en vie, il va dévaster toute la contrée.
_ On peut le renvoyer chez lui.
_ Dans les Terres Sauvages ? Si il en est parti, c’est parce qu’il avait une bonne raison. Ici, il peut manger tant qu’il veut, et on ne peut pas l’en empêcher. Il va tuer, détruire et ruiner ce qu’il reste de ce territoire, Yenon.
_ On peut lui parler. C’est un grand humain, il peut se rendre utile et faire attention aux hommes.
Le chevalier soupire. Yena a une certaine tendance à accorder de la valeur à toutes les vies. Une conséquence de sa rencontre avec le dragon, sans doute.
_ On verra, d’accord ? Notre priorité, c’est de protéger le peuple de ce petit pays sans nom. Ensuite, c’est de ne pas mourir. Et seulement si on peut, on essayera d’éduquer le géant.
Yena sourit.
_ Vous voulez dire jamais, n’est-ce pas ?
_ Les chances qu’on puisse le faire sont faibles. Ne paries pas ta main là-dessus.
_ Bah, j’en ai une autre, de main… »
Messire Godoire sourit et lui ébouriffe gentiment les cheveux. Il sait que c’est toujours dur pour elle d’admettre son impuissance devant certaines injustices, particulièrement quand c’est elle qui les commet. Dans l’histoire, Marcimillian est une victime. Et pourtant il va mourir. Car même le pouvoir des chevaliers des Sept-Esprit a ses limites.
Le chevalier doit retenir ses nouveaux alliés pour les empêcher d’attaquer le Château tout de suite, armés de pierres et de leur courage. Leur courage est grand pourtant, mais il y a de bien meilleurs moyens de l’utiliser.
Ils sont tous réunis autour du feu et d’un maigre repas au goût immonde. Le bois est rare ici et la nourriture encore davantage, Godoire et Yena savent bien qu’on leur fait un grand honneur et ils montrent qu’ils apprécient. De toutes façons, les chevaliers errants ont l’habitude des repas insolites et rares, surtout quand ils n’ont aucun protecteur et de nombreux ennemis dans la noblesse, et qu’on les envoie en permanence exécuter des missions dans les coins les plus reculés et les plus dangereux du Royaume.
Messire Godoire use de tout son tact et de sa diplomatie pour convaincre les prisonniers de suivre son plan, c’est à dire de se contenter de jouer le rôle de la diversion. Au moins, ils ont tous hâte de se battre, à part Ianisse qui veut accompagner le chevalier et son écuyère. Celui-ci se dit que le jeune homme est sans doute le seul à être encore à peu près sain d’esprit dans cet enfer : tous les autres paraissent enragés et persuadé qu’ils vont cette fois réussir à vaincre tous leurs ennemis. Le chevalier leur dit et leur répète de ne pas prendre de risques inutiles et de ne surtout pas attaquer les gardes qu’ils sont chargés de distraire. Mais ils ont été désespérés pendant trop longtemps pour parvenir à se retenir. Il y aura sans doute des morts.
Ianisse a raison de ne pas vouloir y participer, il n’a aucune obligation morale de sauver qui que ce soit à part sa propre peau. Ce n’est pas une raison pour le laisser venir attaquer le géant comme si c’était une petite ballade de routine. Godoire sait qu’il peut compter sur son écuyère et il la connaît assez bien pour tenir compte de ses réactions dans toutes les situations. Même plein de bonne volonté, Ianisse n’est pas un guerrier et le chevalier ne sait pas comment il va se comporter. Veiller sur lui risque donc d’être une gêne de plus, dans une mission bien trop délicate pour laisser la place au moindre doute.
Le garçon ne se donne même pas la peine de hurler pour exprimer sa fureur. Il veut plus que tout tuer le géant et les maîtres de l’autonomat, et il considère comme une insulte grave que messire Godoire l’ai écarté si négligemment. Autour d’eux, les autres commencent à se demander si il ne vaut pas mieux, en effet, aller directement affronter le géant en passant par le souterrain. Autrement dit le meilleur moyen pour qu’ils se fassent tous massacrer, estime le chevalier qui accepte que Ianisse vienne pour calmer les esprits. Après quoi il stimule encore une fois leur ardeur guerrière en leur décrivant minutieusement l’opération qu’ils doivent mener le lendemain. Enfin ils vont tous dormir.
Yena s’est déjà installée dans un coin à peu près sec, sans arme, en paix. Godoire se rappelle comme elle était nerveuse avant chaque affrontement quand il l’a adoptée comme écuyère. Il fallait presque l’assommer pour l’obliger à se coucher. Quand est-ce qu’elle a compris comment reprendre des forces, même dans les situations les plus tendues ? Pour ça comme pour tant d’autres choses, son maître ne l’a pas vue grandir. Il est content d’elle, et aussi content qu’elle soit là. Jamais il ne le lui a dit, mais il l’aime, son écuyère teigneuse et encore mal dégrossie, ce petit bout d’enfant qui se tient droit quelle que soit la tempête qu’elle traverse. Et il doit être prêt à la voir mourir pour accomplir son devoir. Parce que si la noblesse a de si grands privilèges, elle a en même temps de grandes obligations, souvent cruelles et absurdes, un code d’honneur auquel on ne peut pas déroger sans mettre tout l’équilibre du Royaume en danger. C’est pourtant douloureusement tentant.
Le lendemain, Messire Godoire, Yena et Ianisse se glissent jusqu’à la rivière. Les prisonniers sont partis faire leur diversion. Et maintenant, à la lumière du jour, Godoire se dit que l’envie du garçon de ne pas les suivre n’avait vraiment pas pour but de courir moins de risque… Toute son attention fixée sur le Château, l’ancien prisonnier a les yeux d’un tueur. Il va sans doute leur créer des ennuis. Le chevalier regrette de ne pas être venu seul, mais il est trop tard pour ça.
Aucun guetteur au Château, aucun pisteur le long de la rivière : le piège a bien fonctionné, leurs adversaires les ont royalement sous-estimés et vont bientôt s’en mordre les doigts.
Evidemment, aucune barque complaisante ne les attends, et ils doivent se jeter à l’eau pour entrer… au moins ils n’ont qu’à suivre le courant, et les deux hommes ont pied à peu près tout le long. Ianisse tient l’arc et les flèches de Yena au sec et elle se demande si il voudra bien lui rendre un jour. Lui qui était l’image vivante de la misère, il a l’air ravi depuis le début de cette aventure, et a dans les yeux une flamme cruelle qui promet bien des tourments à tous ceux qui oseraient l’affronter. Yena se dit qu’il pourrait tuer en riant, même le garçon d’écurie roux qui a le même âge que lui, et cette idée la fait frissonner.
Enfin ils arrivent dans la salle où les moutons sont abattus. L’équipe de nettoyage a fait du bon travail, il ne reste presque plus de traces sanglantes sur le sol, mais la puanteur n’a pas put s’évacuer. Ils s’approchent silencieusement, Ianisse rend son arme à Yena sans rien dire, apparemment subjugué par la porte immense.
Le chevalier vérifie rapidement, mais il n’y a pas d’autres issues à cette pièce que le souterrain par lequel ils sont entrés, le tunnel qui mène à la cour du Château, et cette porte. Il dégaine son épée. Le duel aura lieu plus tôt que prévu, visiblement… Il s’avance et actionne la cloche, dont le tintement résonne sur les voûtes de pierre comme un rire moqueur.
Un grondement sourd suit. Puis plus rien. Arrivant au bout de sa faible patiente, Ianisse s’avance pour tambouriner au battant et se fait arrêter in extremis par le chevalier. Ils attendent, Yena postée à l’arrière et prête à tirer. Elle pense : « C’est exactement le bon moment pour que quelqu’un débarque d’un passage secret et viennent nous attaquer dans le dos… » Elle guette attentivement les lieux autour d’elle, y compris quand la porte immense s’ouvre dans un tremblement qui fait vibrer le sol.
Godoire et Ianisse ont à peine le temps de s’écarter que des os de mouton soigneusement rongés sont projetés à travers l’ouverture. Yena qui ne les a pas vu en reçoit deux en plein ventre et sur la hanche et tombe sous le coup de la douleur, puis elle ramasse son arme et rampe jusqu’au mur pour rejoindre les deux autres avant de se faire assommer. Pas moyen de passer pour le moment, il y a toujours plus d’os jetés trop violemment pour ne pas se faire blesser. Messire Godoire regarde Yena, qui lui fait silencieusement signe que ça va. En fait, ça ne va pas du tout, mais elle peut marcher et se servir de ses bras. C’est tout ce dont elle a besoin.
Le chevalier leur fait signe qu’il va attaquer dès que l’avalanche de restes sera terminée. Il ignore si Ianisse a compris, mais il a sans doute tenu le même calcul. Toujours silencieux comme des ombres, tous les trois se glissent dans l’immense ouverture avant que la lourde porte ne se referme dans un claquement sinistre. Si Paccariet a scellé les lieux par magie, ils sont pris au piège.
La tanière du géant est sombre et vaste, lugubre à souhait avec la lumière orangée des lampes qui se reflète sur les murs de pierre. Les grandes ombres tremblantes sont menaçantes et pourraient grouiller d’ennemis. L’air est mal renouvelé et la puanteur bien pire que dans la salle précédente.
Le géant est là, mastiquant quelques quartiers de viandes qu’il n’avait pas eut le temps de finir. Ianisse et la fillette ont un hoquet d’horreur en l’apercevant. Il fait six mètres de haut et ses dents sont longues comme les avant-bras de Yena. Heureusement, il est attaché au pied par une lourde chaîne… mais vu la force avec laquelle il est capable de projeter les os, réduire des humains en bouillie doit être pour lui un jeu d’enfant.
« Celui-là peut attendre, dit messire Godoire. Trouvons ses maîtres avant qu’ils ne s’aperçoivent de quelque chose et ne rameutent la garde ! »
Pendant ce discours, le géant a arrêté de manger et descend à présent la tête vers eux. Ses yeux immenses reflètent une peur d’enfant qui serre le cœur sur ce visage monstrueux. En tous cas, elle serre le cœur de Yena. Une injustice de plus… Auront-elles un jour une fin ?
Ce qu’elle prenait pour une corde est en fait un tuyau qui part du bras de la créature et va jusqu’à une énorme bonbonne qui se remplie de sang. Après quoi, le liquide rouge passe par de multiples transformations sans doute alchimiques. Et au final, de la poudre d’or est versée dans un tonneau, avec un chuintement de sablier.
Un passage secret s’ouvre tout près de messire Godoire, qui sans prendre la peine de remercier les Esprits attrape son occupant avant qu’il n’ait eu le temps de fuir. Bonne pioche : c’est Paccariet, venu surveiller le délicat procédé de la transmutation. Il est seul et faible. Ianisse s’avance pour le tuer – il tend déjà les bras et sourit comme un démon – mais Yena l’arrête. Si il n’y a pas de juges ni de prêtre des Sept-Esprits impartiaux, c’est à un chevalier de déclarer et d’exécuter la sentence. Sinon, ce n’est qu’un meurtre. Elle ne se donne pas la peine de lui expliquer tout ça, se contentant de le plaquer par surprise et d’un laconique : « C’est à lui de le faire. » Et, avant que le garçon ait pu se redresser, messire Godoire l’a fait.
Plus que trois.
Sauf qu’en voyant son geôlier mort, Marcimillian se met à hurler si fort que les trois autres s’écroulent, les mains sur les oreilles, tentant d’empêcher leur cerveau d’éclater. Ses terribles mains martèlent les murs et il arrache sa chaîne d’un seul coup de pied. Il est libre, furieux, et détruit tout sur son passage. Les pierres du plafond commencent déjà à tomber sous ses coups de poings répétés.
Avant d’être écrasés, les trois humains fuient par le passage secret. Ils rampent presque jusqu’à l’atteindre, mais plus ils s’éloignent des cris, plus ils ont des ailes : ils doivent absolument sortir de là avant que tout s’écroule.
Le passage secret se divise en plusieurs branches, ils choisissent chaque fois la plus éloignée des dangereux grondements de la pierre au supplice, jusqu’à arriver dans la grande salle à manger du Château. Les bourgeois et les serviteurs médusés commencent à crier et à demander ce qu’il se passe. Le chevalier lance :
« Le géant s’est libéré et il va tout détruire ! Fuyez ! »
Au lieu de la panique, c’est l’incrédulité et l’amusement qui gagne l’assemblée. Très vite remplacés par la colère devant celui qui a l’audace de revenir sur les lieux de son forfait. Personne ici ne croit à l’existence du géant, ils pensent tous devoir leur richesse aux largesses du maître des lieux et à la puissance économique de l’autonomat. Esoin et Aïnelle ne sont pas là, seul le faux Raichin tout juste revenu de la bataille contre les prisonniers saisit parfaitement les conséquences catastrophiques de cette libération. Il comptait tuer le chevalier sur place. Au lieu de ça, il prend ses jambes à son cou sans même se donner la peine de dire aux autres de fuir. Le gigantesque Donjon tremble de plus en plus. Les bourgeois commencent à fuir à leur tour, craignant que messire Godoire ne s’attaque à eux. Une fois hors de la pièce, ils réalisent enfin qu’il se passe quelque chose d’anormal. D’autant que les gardes alertés par les serviteurs, au lieu de venir à leur secours, fuient aussi le plus loin possible du Château. De nombreuses personnes hurlent : le géant ! le géant ! Certains l’appellent aussi Maître Marcimillian. Ils meurent tout autant.
Car à présent il a émergé du sol comme il avait émergé des collines il y a cinq ans. A l’époque, une petite boule magique était venue se loger dans sa tête, lui murmurant des conseils et lui soufflant la voie à suivre pour vivre en paix et avoir autant de nourriture qu’il le désirait. A la mort de son créateur, la boule s’est changée en un océan de souffrance d’où émergent des cris d’horreur – si un prêtre connaissait son existence, il dirait que ce sont la souffrance et la voix de Paccariet attrapé par l’un des quatorze mille démons. Qui peut réellement le savoir ?
Marcimillian sait juste que c’est insupportable et dans sa rage il donne des coups de tête et de poings à tout ce qu’il peut atteindre. Le chevalier court dehors à son tour : c’est à lui de l’affronter et de sauver l’autonomat. Il l’a négligé en le voyant si tranquille, et plus d’un ont perdu la vie à cause de cette erreur stupide. Le géant est dans la cour d’honneur, les gens fuient par les cours inférieurs, mais postés aux fenêtres des tours des gens regardent, les yeux écarquillés d’horreur, le combat qui décidera de leurs vies. Peut-être regrettent-ils certains choix. En tous cas, certains pleurent.
Le Donjon est déjà déserté et à moitié détruit. Ianisse a disparu, sans doute parti traquer les anciens maîtres du géant. Marcimillian ne prête pas la moindre attention au petit homme en armure qui lui dépasse à peine les genoux. Et même lorsque messire Godoire lui tranche à moitié le tendon d’Achille, il ne paraît pas le sentir – ce n’est rien comparé à la douleur qui résonne dans sa tête. Evitant les mouvements brusques des jambes, le chevalier continue à l’attaquer, cherchant à le faire tomber pour pouvoir enfin le tuer. Là-haut, les pierres du Donjon continuent à trembler et à tomber, des pans entier de mur et de plafonds s’écroulent dans les salles magnifiquement meublées dans un vacarme de fin du monde.
Pendant ce temps, Yena a grimpé à toute allure jusqu’à la hauteur du visage du géant, au troisième étage. Elle tient toujours son arc et ses flèches.
Les règles de la chevalerie sont formelles : puisque son maître est engagé dans un duel contre Marcimillian, elle ne peut pas intervenir sans que ce soit déloyal. Un chevalier qui gagne un combat par un moyen déloyal perd son honneur, et l’écuyer qui l’a aidé à le faire perd tout espoir de devenir chevalier un jour.
Sauf que si elle ne le fait pas, messire Godoire risque de mourir, et alors le géant tuera librement. Peut-elle risquer des centaines de vie, pour protéger l’honneur de son maître et son futur à elle ? Absurde. Elle refuse de devenir chevalier à ce prix. Le rôle d’un chevalier est de protéger le faible contre le fort ; le reste c’est du détail.
Elle trouve une fenêtre d’où elle peut atteindre la tête du géant. Une seule hésitation : l’œil ou la gorge ?
Il tourne la tête vers elle. Ce n’est plus de la tristesse qu’elle voit dans son regard, c’est de la douleur pure. Quoi qu’on lui ait fait, personne ici ne sait comment le défaire. Il va détruire l’autonomat et tous ses habitants.
L’œil.
Dans un hurlement, le géant rejette sa tête en arrière. Pas assez vite : une deuxième flèche jaillie et crève son autre œil. Il cherche à s’éloigner le plus possible de ce mur qui lui a fait si mal alors que ses pieds ne le portent plus : enfin, il s’écroule lourdement à terre. Aveugle, il arrive pourtant à empêcher le chevalier de lui donner le coup de grâce en brassant l’air de ses bras immenses, trop rapides pour que Godoire les évite.
Alors, voyant leur terrifiant maître à terre, les certains survivants commencent à lui jeter des pierres. Puis ils prennent des outils, des armes, de plus grosses pierres, et se jettent sur lui pour finir le travail. Godoire tente de les arrêter – ils ne font que prendre des risques inutiles pour à peine égratigner le géant. En vain. Ivres de sang, ils se battent contre celui qui dominait toutes leurs vies. Ce genre de combat ne peut pas se faire à moitié. Ce qui avaient le plus profité de la situation ont été les premiers à fuir, maintenant il ne reste que ceux qui veulent la mort de Marcimillian, lequel rampe de son mieux dans une longue traînée de sang. Certains gardes tentent de le protéger, ils sont vite rejetés ou blessés par les autres, plusieurs dizaines à présent, qui s’acharnent sur le monstre déchu. Aucun appel à la ‘‘raison’’, aucune promesse d’or ne peut effacer l’image du monstre détruisant leurs maisons.
Yena est descendu et regarde la foule. Jusqu’à ce que d’un coup de bras aussi large qu’un tronc d’arbre le géant balaye les insectes humains qui lui montaient dessus. La colère, vieille compagne qui ne s’éloigne jamais beaucoup, est là à nouveau. Il leur fait du mal, sous ses yeux…
Yena ne peut plus lancer de flèches sans blesser quelqu’un. Mais elle a toujours son couteau. C’est un solide couteau de paysan dont la lame se replie, un simple outil qu’elle a aiguisé jusqu’à ce que messire Godoire puisse se raser avec. A présent c’est une arme. Et elle aussi attaque.
Venus de tout le Château et pour certains de la plaine, le peuple de l’autonomat vient renforcer leurs rangs, toujours plus nombreux, pour en finir une fois pour toute. Ne sont là que ceux qui regrettent d’avoir un jour vendu leur âme à un monstre. Et ils sont nombreux.
Enfin, le chevalier parvient jusqu’à la gorge du géant, où il enfonce son épée jusqu’à la garde. Marcimillian, le Maître du Château, la source de l’or, le dévoreur de vies, n’existe plus.
Sans savoir pourquoi, Yena porte son couteau à sa bouche et lèche le sang. Puis elle crache. Ce n’est pas bon.
Rien de tout cela n’est bon.
Tout a une fin. Lorsque messire Godoire et son écuyère quittent l’autonomat, rien n’est encore réglé… si ce n’est qu’il ne restera pas un autonomat longtemps. Le roi va sans doute l’offrir à un noble qui a bien combattu pour lui. L’or est encore en grande partie sous les décombres et attire l’avidité de tous, même si plusieurs anciens prisonniers des collines ont pris les choses en main et imposent un certain ordre. Ianisse a disparu, mais on a retrouvé les corps de Raichin, Aïnelle et Errike Esoin, et ils n’étaient pas beaux à voir. Beaucoup pensent que le chevalier a fait plus de mal que de bien, qu’il a détruit un équilibre qui profitait à tous en provoquant de nombreux dégâts, mais personne ne le pense trop haut devant les ‘tueurs de géants’ – tous ceux qui ont participé à la curée ont une influence plus que certaine sur le territoire à présent. Ceux qui avaient le plus profité font à présent profil bas. Difficile de dire combien de temps les choses tiendront encore. L’arrivée d’un nouveau dirigeant, de préférence impartial, devrait éviter la plupart des conflits. N’empêche que certains auront un goût amer en pensant à la liberté qu’ils ont eu pendant si peu de temps. La liberté qu’ils ont perdu en offrant leur confiance, puis en cédant à l’appât du gain.
A Méliard, le chevalier Godoire se présente devant un messager du roi pour lui faire son rapport. Il a ramené un trophée comme preuve de l’existence du géant. Yena l’attend dehors, elle préfère ne pas assister une nouvelle fois à l’humiliation de son maître. Elle sait qu’il est un grand chevalier, bien meilleur que tous les petits seigneurs qui suivent le code à la lettre sans se soucier des conséquences pour le royaume. C’est pourquoi les petits seigneurs lui font une mauvaise réputation et qu’il est envoyé dans les coins les plus reculés et les plus dangereux de la terre des Sept-Esprits, dans l’espoir qu’enfin il débarrasse plancher de son encombrante présence. Sans oublier qu’il a eut l’insolence de prendre une fille pour écuyer, un secret bien gardé qui pourrait jeter la honte sur la noblesse en entier si le peuple le savait.
Godoire ressort. Yena lui demande :
« Où allons-nous ?
_ Zérichan, au sud. On rejoindra plusieurs autres chevaliers pour arrêter des brigands.
_ Excellent !
_ Modère tes ardeurs, fille. On ne sait pas encore ce qu’on va rencontrer. D’ailleurs… il me semble que tu n’as pas suivi le code la dernière fois.
Yena baisse la tête, un peu honteuse. Ils n’avaient encore jamais parlé de cet épisode et elle espérait bien qu’il passerait à la trappe. Pour ce geste, il pourrait la renvoyer et ainsi laisser une partie de ses soucis. Puis elle se redresse, se tenant inconsciemment aussi droite que son maître, et regarde un point lointain. Les yeux à demi fermés sur sa volonté inébranlable, elle dit juste :
_ J’ai fait ce que j’avais à faire.
_ Pour toi ?
_ Pour le Royaume. »
Messire Godoire sourit. Non, bien sûr, il ne renverra pas Yena. Un jour, elle sera une grande cavalière.
samedi 3 février 2007
La mort et les chevaliers *****
La mort et les chevaliers
J’émerge de mon sommeil péniblement. Mon corps est lourd, si lourd. Je suis peut-être en train de m’enfoncer dans un marécage. Ma poitrine me pèse, elle écrase mes poumons. Ma respiration est en fer. Je ne sais même pas si je meurs. Je suis un homme de sable.
Une main soulève ma tête. J’ouvre les yeux. C’est une jeune femme qui me tient comme ça. Elle me tend quelque chose. Et je réalise que le bourdonnement qui m’assaille, depuis tout à l’heure, ce sont ses mots… Elle veut que je boive.
Ses gestes sont brusques, son discours aussi. Elle se contraint à être patiente avec le vieillard que je suis, mais je peux facilement sentir la tension qui l’a envahie toute entière. Elle vibre d’une énergie et d’une colère contenue. Je n’aime pas l’idée de rester seul avec elle. N’y a-t-il personne d’autre pour s’occuper de moi ?
Je ne me souviens plus de rien.
A nouveau, le brouillard. Quand je me réveille, je me sens encore plus pâteux que tout à l’heure. Ou qu’hier ? La femme m’a-t-elle drogué ? Je tente de bouger un peu. Difficile. Comment retrouver mes forces ?
La femme somnole sur une paillasse, au pied de mon lit. Elle se relève dès que je fais un mouvement, d’un geste souple de félin. Elle se penche sur moi, me demande ce que je désire. Je lui répond : marcher. Elle sourit, et tente de me redresser. D’abord, elle me fait asseoir. Elle est forte, et je sens dans ses paumes des cals. Non, je ne rêve pas : ce ne sont pas des mains de paysanne, mais bien des mains habituées à manier l’épée et l’arc. Une mercenaire ? Je sais que les barbares de l’Est emploient fréquemment des femmes dans le métier des armes. Est-ce là que je suis ?
Rien qu’à être assis la tête me tourne. Ennemie ou pas, je m’accroche au cou de la femme comme si ma vie en dépendait. Mes bras sont si minces, si frêles… Et mes mains ! Elles étaient puissantes, mais il n’en reste plus que des os et des taches de vieillesse. J’étais un seigneur autrefois. Je crois…
Mon passé m’échappe, il s’effiloche comme une brume que je cherche en vain à attraper au filet. La femme prend mes jambes pour poser mes pieds hors du lit. Elles sont en aussi sale état que mes bras… Quel est mon âge, pour être si faible ? Aucune drogue ne peut expliquer ma décrépitude…
La femme me soulève. Je suis debout, mais mon poids ne s’appuie pas sur mes pieds : d’une main autour de ma taille, elle me soutient comme un pantin. Ça me fait mal, j’ai la tête qui tourne. Je n’ai plus du tout envie de marcher, de toutes façons je sais que je n’y arriverai pas. Je demande à la femme de me recoucher. Elle a l’air triste, et inquiète, mais très vite son visage n’exprime plus qu’une colère sourde. Contre moi ? Parce que je n’arrive pas à marcher ?
Pour la dérider, je lui dis : je vous remercie, gente Damoiselle. Elle n’a plus vraiment l’âge d’être une Damoiselle, et n’a pas l’air d’être gentille, mais ça devrait lui faire plaisir. Même pas. Ses yeux s’écarquillent, une grimace tord sa bouche très vite, comme un tic, et elle me rallonge en détournant le regard. Je me fais encore mal en retombant trop vite, c’est réellement la pire infirmière qu’on puisse donner à un vieillard. Je suis épuisé, je me rendors. Elle me secoue. Il faut manger. Je n’en ai pas l’envie, mais je la regarde et j’accepte sans protester. Comment dire non ? Elle a l’air d’un soldat qui vient de prendre une flèche et de l’arracher de sa chair pour continuer à se battre coûte que coûte. Mais contre quoi se bat-elle ? Pas contre moi, pourtant…
Elle me laisse dormir longtemps. Quand je me réveille, je n’ose pas bouger. Au bruit, elle fait le ménage. Tous ses gestes sont brutaux, comme si la poussière était son ennemi personnel et qu’elle doive l’assommer avant de la déblayer.
Ou peut-être qu’elle est en train de chasser les souris ou les rats.
C’est vraiment misérable, ici. Je n’y avais pas fait attention avant. Comment est-ce que j’y suis arrivé ? Je me souviens de palais, de châteaux, de manoirs… pas d’une petite maison en terre puant l’humidité. Ici, il n’y a que du bois pour mobilier, et pas du beau bois sculpté, non, juste des bouts de bois mort liés par ce qu’on a trouvé.
J’entends quelqu’un parler. Un esprit ? Un homme ?
La femme lui répond, mais pas vraiment sur un ton aimable… Plutôt sur le ton qui veut dire : vous n’entrerez pas, à moins que vous ne réussissiez à me passer sur le corps. A moins que ce ne soit ce qu’elle a dit, tout simplement. Je ne sais plus. En tout cas, l’autre n’insiste pas.
La femme me secoue. C’est l’heure du repas. Encore ? Ou elle me gave comme un dindon pour le Jour d’Hiver, ou je perds la notion du temps. Hum, vu comme mon esprit bat la campagne, c’est plutôt la deuxième solution…
Elle me tient, son bras me sert de dossier. De l’autre main, elle me nourrit à la cuillère, comme un bébé. De la bouillie pour bébés, d’ailleurs. Je mange, en lui jetant de temps à autres des regards inquiets. Il n’est plus question de dignité ni de prestige ici, je suis entre ses mains, aussi faible qu’un mourant. Je ne tiendrai pas longtemps si elle décide de m’abandonner, ou simplement me traite mal. Mais qui est-elle ? Ma mémoire est désespérément vide…
Est-ce qu’elle me connaît ? Est-elle de mes proches ? Non, je m’en souviendrais… Quoique. Je ne me souviens pas si j’étais marié, si j’avais des enfants…
J’étais chevalier, je le sais, j’en suis sûr. Mais qui était mon suzerain ? Mon écuyer ? Je ne me souviens même pas du nom de mon cheval !
Je mange. Elle est brusque, ici aussi : la cuillère en bois me cogne souvent les dents ou le menton, et à chaque fois elle se renfrogne un peu plus. On sent qu’elle meurt d’envie de jurer, mais allez savoir pourquoi elle se retient. Ce qui n’améliore pas son humeur.
Je lui demande :
« Est-ce que… je vous connais ?
Elle a l’air surprise, et un sourire plein d’espoir traverse son visage. Elle acquiesce trop fort, et me dis :
_ Oui, messire ! C’est moi, Yena ! J’étais votre écuyère ! Vous m’avez trouvé chez les Rats, à Yella-la-dévoreuse ! Vous vous souvenez ? Yena !
Elle parle trop vite, trop haut, elle me soûle. Je vois bien que c’est très important pour elle, mais… Yena ? Non, ça n’évoque rien en moi. Je connais bien sûr Yella-la-dévoreuse, la tentaculaire ville des Guildes et des marchands, et je sais que les bandes de gosses qui vivent dans ses poubelles sont appelés les Rats. J’ai du mal à croire qu’elle vienne de là. Elle ne parle pas comme un Rat, et elle ne jure pas comme un Rat non plus.
_ J’ai connu un Rat, avant… Un gamin qui disait des mots plus gros que lui. 20 kilos tout mouillé. Ça l’empêchait pas de se battre, pour sûr. Intenable, qu’il était.
Je ne sais plus d’où je sors ce souvenir, mais je suis sûr que la femme n’est pas un Rat. Pourtant, elle insiste :
_ C’est ça, messire, c’était moi ! Quand j’étais toute petite, vous m’avez prise comme écuyère. Vous vous souvenez ? Parce que j’étais la fille de votre ami, le chevalier du Mierale, mort héroïquement en vous sauvant la vie ! Vous êtes venu me chercher à Yella, il y a longtemps. On me faisait passer pour un garçon, Yenon. Vous vous souvenez ? »
Je ne comprends rien à ce qu’elle me raconte, alors pour gagner du temps, je dis oui, oui, et je fais mine de me rendormir. Et j’y arrive fort bien.
Je me réveille en sentant des mains m’agripper au niveau du bassin. J’ouvre les yeux, à peine, pour ne pas donner l’alerte. Mais comment vais-je me sortir de ce piège ? Je peux à peine bouger les doigts ! Qu’est-ce qu’elle me fait ?
Elle me lave.
Je sens la honte m’embraser des pieds à la tête. Je ne suis plus un homme. Même plus un nouveau-né. Au moins, on peut mettre de l’espoir dans un nouveau-né. Se dire que ça ne peut que s’arranger. Moi non. Seule la Mort, cette vieille salope, viendra arranger la situation…
Je n’ai pas de blessures. Je ne crois pas être malade. Je suis vieux, et c’est la plus humiliante des fins pour un guerrier.
Si seulement j’en avais la force, je me tuerais tout de suite.
La femme, Yena, n’a pas l’air à la fête non plus. Elle n’a rien du dévouement d’une infirmière ni d’une sœur des Sept-Esprits : elle serre les dents et me nettoie comme si la crasse qui me recouvre sûrement l’avait insultée. Je voudrais que quelqu’un d’autre s’occupe de moi. Je ne crois pas qu’elle veuille mon bien. On lui a dit d’être là, et elle fait son devoir. Qui est-elle ? Elle a dit quelque chose à propos des Rats…
Un Rat m’aurait achevé, lui. Il ne me laisserait pas crever à petit feu, dans la honte et la pourriture. En tout cas, il m’aurait pillé avant de me laisser me débrouiller seul, donc mourir. Ils ne s’en rendent pas compte, mais c’est une forme de pitié.
Est-elle de mes parents ? Ma fille ? Ça expliquerait tout.
Je le lui demande.
Son visage se ferme.
« Non, messire, je ne suis pas votre fille. Je suis votre ancienne écuyère. Yena. »
J’ai envie de lui demander si j’ai des enfants, mais je me retiens. Je ne pourrais pas me fier à ce qu’elle me dirait. Elle tient des propos absurdes. Une femme ne peut pas être écuyer, se serait se moquer des Sept-Esprits et du Royaume entier. Nous, les chevaliers, connaissons l’honneur.
Elle me recouvre soigneusement. Elle est en colère, encore. J’ignore si elle a été un jour écuyère, mais je ne peux nier qu’elle a tout d’une guerrière, à commencer par une puissante énergie. Oui, elle serait plus à sa place à massacrer des gens sur un champ de bataille que dans une masure qui tombe en ruine, à veiller sur un vieil homme qui perd la boule…
Pourquoi n’y a-t-il aucun de mes compagnons à mes côtés ? Sont-ils tous morts ?
Je le lui demande.
Elle explose :
« Parce que vous avez agi selon le Droit, comme le veulent les Sept-Esprits, et pas selon les ordres du Roi ! Et que tous ces ingrats vous ont abandonné les uns après les autres. J’ai demandé de l’aide – je sais bien que je n’ai rien d’une sœur des Sept-Esprit ! Moi, je suis chevalier, je me bat pour protéger le Royaume. Je ne sais pas prendre soin d’un malade ! Et eux sont tous partis ! Ils vous avaient tous promis amitié, aide, soutien, et ils sont tous partis ! Ils ne savent même pas si vous êtes mort ou vivant ! Vos parents ne vous reconnaissent plus, votre seigneur vous a renvoyé, vos bâtards profitent de vos largesses passées et vous ont oublié aussi, et même votre dernier écuyer a pris la fuite. Vous…»
A ce moment-là, elle me regarde et se met la main sur la bouche, comme un enfant. Je sens les larmes couler sur mes joues.
Je suis donc seul.
La seule personne au monde à se soucier de moi, je l’ai injurié en pensée. Ce n’est pas de sa faute, si elle n’est pas douce ni souriante. Elle…
« Tu es chevalier ? Comment est-ce possible ?
Elle s’agenouille près de mon lit. Ma voix avait tremblé comme une feuille dans le vent, en posant cette simple question. Je ne veux plus penser à ce qu’elle m’a dit.
_ Vous m’avez fait passer pour un garçon, messire. Et j’ai prononcé mes vœux d’écuyer avec mon véritable nom, devant les Sept Pierres elles-même. Même le roi ne pouvait briser ces vœux. Votre seigneur de l’époque, le prince Etrix, vous a renvoyé. Vous êtes devenu chevalier errant. Et je vous ai suivi, messire. Vous m’avez appris à protéger le faible et l’innocent, à lutter pour la justice des Sept-Esprits, même quand la loi officielle n’était pas de notre côté. Et j’ai appris à me battre à l’épée, à cheval… Tout ce qu’il fallait. Nous avons participé à des batailles. Le prince Aegion m’a pris pour écuyère à son tour. Et il m’a adoubé chevalier à la bataille de Malar, avec l’épée encore couverte de sang que j’avais arrachée au Seigneur des Corbeaux. J’avais 22 ans. C’est tard, mais vous étiez fier de moi quand même. »
Elle soupire et se redresse. Puis se penche et, maladroitement, essuie mes joues.
« Pardonnez-moi, messire. Je n’aurais jamais dû vous parler ainsi. C’est juste qu’on en a vu des dures, vous et moi, pendant toutes ces années de misères, et ça me rend triste de vous voir ainsi. Et que vous m’ayez oublié, bien sûr. Faut pas vous faire de mouron, messire. Vous n’avez pas la reconnaissance des hommes, mais les Sept-Esprits savent que vous êtes un Chevalier, le meilleur et le plus noble de tous. Vous n’êtes pas doué en politique, c’est tout. Et vous êtes un peu trop porté sur les femmes mariées à des seigneurs puissants et pas commodes, c’est sûr. Mais bon, c’est elles qui vous couraient après sans arrêt. Vous vous souvenez ? Dame Dina, dame Mylone, damoiselle Emyla… Vous aviez un sacré succès.
_ Elles aussi… elles m’ont oublié, n’est-ce pas ?
_ Je ne sais pas. Je pense que non. Mais elles n’ont pas le pouvoir de venir librement.
Des femmes m’aimaient… Oui, cela je veux bien le croire.
_ Mieux vaux qu’elles… ne me voient pas… dans cet état, non ?
Je suis si fatigué que je peux à peine finir mes phrases.
_ Sans doute, messire.
_ Et toi… tu resteras avec moi ?
_ Oui, messire. Jusqu’à ce que quelqu’un de plus compétent vienne me remplacer, ou que la Vieille Salope débarque.
_ La Vieille Salope…
_ La Mort, messire. La Camarde, la Vieille Peau, le tas d’os… on lui avait donné pas mal de surnoms. Elle nous a pris pas mal de compagnons, aussi. C’est mieux que vous ayez oublié.
_ Qui prie pour eux ?
_ Je prie tous les jours, messire. Et je prierai pour vous aussi, quand le moment sera venu. »
Mais que quelqu’un la fasse taire ! Je ne veux pas mourir ! Je ne veux pas finir de pourrir dans cet endroit pourri, entre les mains d’une folle, abandonné par tous ceux qui devraient… qui devraient…
Au nom de quoi suis-je sûr qu’on doit le respect ? Je ne me souviens de rien. Je crois, je suis sûr, je mérite les égards dus à un chevalier, un guerrier… Pourquoi personne n’est à mes côtés, alors ? La mort d’un guerrier est une affaire d’homme. Je ne veux pas mourir avec pour toute compagnie une femme qui attend que j’y passe pour retourner à ses affaires.
Yena a dû comprendre qu’elle était maladroite en mots comme en gestes. Elle n’a plus rien dit de tout le jour.
Et à nouveau, le brouillard m’avale…
J’émerge à nouveau. Yena est encore là, et je suis content de me rappeler de son nom. Je l’entends qui fait quelque chose avec du métal… Je ne saurais dire quoi, mais ce bruit m’est doux et familier, rassurant.
J’ai envie de m’asseoir. Sans aide. Je suis vieux et malade, mais pas mourant, par la Vieille Salope ! Enfin, je crois…
Je place mes coudes (maigres comme des cures-dents) à hauteur de mes épaules, et je m’appuie dessus. Mon corps est si lourd, j’ai l’impression de soulever une des Sept Pierres. Je sais pourtant que je dois être aussi léger qu’un souffle d’aile de papillon sur un squelette, et j’en convainc mes bras, qui finalement me soulèvent. Ouf. On a une belle vue de là-haut.
Le bruit de tout à l’heure, c’est Yena qui aiguise une épée. Elle est penchée sur son ouvrage, et pour la première fois dont je me souvienne, elle ressemble à une vraie femme : douce, précise, concentrée, d’une infinie patience. Ses cheveux longs sont attachés en tresse de guerrier, et je parviens à voir une cicatrice sur sa nuque… La peste emporte ma mauvaise vue ! Quand j’étais jeune, je distinguais jusqu’aux yeux des aigles qui guettaient leurs proies depuis l’azur. J’en suis sûr !
Epuisé, je me laisse retomber plutôt durement sur ma couche. Aussitôt, Yena est là, à me demander ce que j’ai, ce que je veux. Je suis vieux et je veux redevenir l’homme que j’étais, voilà tout, ma fille. Mais comment pourrait-elle le comprendre ? Moi-même, ai-je une seule fois compris les vieillards qui ne supportaient ni bruit ni lumière, qui se laissaient crever dans leur pourriture ? Elle tente de m’aider – mais elle n’a aucune aide à m’apporter. Me nourrir, veiller à ce que je ne prenne pas froid, ça ne m’aide en rien, ça ne fait que retarder un sort pire encore.
Un homme arrive. Je le vois de ma couche, il reste prudemment sur le seuil. Il parle à Yena :
« Etes-vous prête, à présent, messire ?
_ Non. Je t’ai déjà dit que je resterai tant que messire Godoire aura besoin de moi, alors file chercher de l’aide au lieu de me tourner autour comme un moustique attiré par une peau de jouvencelle !
Yena est encore penchée vers moi, et si j’étais vicieux, je penserai qu’elle est heureuse d’avoir quelqu’un sur qui se défouler de sa mauvaise humeur. Pourtant, rien dans ses mots n’indique sa colère. Son ton est froid et menaçant, sans plus.
L’homme doit se dire qu’il ne court pas grand risque à insister : il entre, timidement, et ôte immédiatement son bandeau de messager de son front. Je croirais avec plaisir que ces marques de respect me sont destinées, mais je vois bien qu’il garde les yeux braqués sur Yena. En fait, il ne me salue pas plus qu’il n’aurait salué un chat.
La femme réagit immédiatement : elle fonce sur l’intrus, l’attrape par le bras qu’elle tord affreusement dans son dos, et le jette dehors avec sa botte au fondement. Le messager gémit :
_ Mais, messire, le Roi vous fait mander ! Vous êtes le septième Chevalier Blanc, vous vous devez de…
Et j’entend Yena lui gronder :
_ Quand on est poli et maître des mots, on dit la septième Cavalière Blanche. Et quand on connaît les lois de l’honneur, on ne demande pas à son chevalier d’abandonner son maître dans le besoin – jamais, au nom des Sept-Esprits !
J’entend des bruits de corps qui se heurtent, la femme doit appuyer sa leçon par quelque démonstration physique. Le messager glapit une justification, elle le fait taire et rentre dans la maison, à peine décoiffée.
Elle voit que je la regarde et me sourit. Un vrai sourire de canaille, le sourire de quelqu’un à qui il vaut mieux ne pas confier son cheval. Elle a joué un sale tour à l’autorité, et ça m’amuse bien, je dois l’avouer. Si j’avais encore la maîtrise de mon corps, je crois qu’elle me plairait bien, cette fille. C’est une mauvaise soigneuse, voilà tout.
Elle s’approche de mon lit. A nouveau, je me sens mal à l’aise. Je crois qu’elle cherche quelque chose à me dire. Je ne sais plus trop ce qu’elle m’a dit, mais je n’avais guère aimé. Heureusement, elle finit par se redresser sans un mot.
Une idée bizarre me trotte dans la tête… L’homme a bien parlé de Chevalier Blanc, non ? Suis-je un Chevalier Blanc ? Ça expliquerait que je ne me souvienne ni de mon nom ni de ma terre. Les sept Chevaliers Blancs sont les meilleurs guerriers du Royaume et ne se consacrent qu’au Royaume, ils doivent abandonner leur nom et leur terre et servir le Roi de leur force et de leurs conseils. Même si certains riches seigneurs refusent de postuler, c’est l’honneur suprême de tout chevalier, et plus d’un troisième fils noble a tout perdu en cherchant à passer l’épreuve…
Moi, l’aurais-je réussi ?
Cette idée m’empli de plaisir. Chevalier Blanc… Oui, aucune vie ne peut être vaine ni absurde, si on a été, au moins pendant une année pleine, un Chevalier Blanc, luttant pour le Royaume, son roi, son peuple et sa terre. Je demande à la femme – je suis si faible qu’elle ne m’entend pas tout de suite :
« Yena… Yena… fille, viens…