dimanche 24 février 2008
Enfer administratif, partie 1 ***
Enfer administratif
Partie 1
Le casse du siècle
L’Administration toute entière est géré informatiquement dans notre beau pays, riche des avancées technologiques les plus pointues. Et comme notre beau pays est égalitaire et distribue équitablement ses précieuses ressources à chaque habitant, l’Administration est extrêmement puissante. Evidemment, personne n’est obligé d’accepter ses bienfaits, certains marginaux préfèrent ne compter que sur eux-mêmes – et s’en mordent généralement les doigts quand il leur arrive un problème. De toutes façons, il n’y a que les gens préparant un mauvais coup qui refusent de voir le système surveiller chaque aspect de leur vie, les gens honnêtes n’ont rien à craindre. Ce ne sont même pas des humains qui jouent les voyeurs, ce sont les machines qui vérifient simplement que chacun paie ou reçoit selon ses besoins et ses mérites. Les honnêtes gens n’ont rien à craindre.
Moi non plus d’ailleurs, même si je ne suis pas quelqu’un de très honnête. Enfin si, de ma naissance à ce jour, j’ai réellement été d’une honnêteté scrupuleuse, les archives indestructibles du système peuvent en témoigner. Ce que les machines ne peuvent pas savoir, c’est qu’au fond de moi je n’ai jamais été honnête. J’espionnais le système pour préparer mon grand soir. J’ai prévu, avec l’aide de certains associés, de faire le casse du siècle. Nous allons braquer les fichiers de l’Administration et nous faire attribuer un beau paquet à vie, ainsi bien sûr que l’effacement de toutes les poursuites de police à notre encontre. Simple, rapide, efficace, en un mot génial : c’est mon plan.
Au fait, je m’appelle Surrey, Martin Surrey.
Je me présente au siège principal de l’Administration. Cet immense bâtiment domine la ville comme un instituteur sévère-mais-juste surveillant les enfants dans une cour de récréation - ou peut-être est-ce l’idée que des années de propagande nous implantent spontanément à tous dans le cerveau. Après tout, il y a belle lurette que l’éducation des enfants n’est plus confiée à des humains. Tout est automatisé et la présence des administrés était même interdite à une époque, ils devaient tout régler par messagerie informatique. Puis les puissants ordinateurs de l’Administration ont calculé que les gens aimaient ce contact, le fait de se déplacer pour présenter leurs doléances au remplaçant – bien plus efficace – d’une divinité toute-puissante et bienveillante. Une minorité des gens, en fait, mais l’accueil a malgré tout été magnifiquement décoré pour éblouir la foule. Je m’avance entre les fresques et les bas-reliefs hauts de trois mètres, je suis aveuglé par la lumière perçant les magnifiques vitraux, je slalome entre les fontaines qui exhibent leurs superbes statues. De nombreux groupes les regardent bouche bée : si on les laissait sortir de leurs écoles réservées, les élèves artistes pourraient passer des années de formation au rez-de-chaussée de l’Administration.
Ce qu’on laisse ignorer à la plupart des gens, c’est que ce rez-de-chaussée est doté d’une sécurité à toute épreuve. Et c’est normal, après tout. Nous avons envahi et dominé tant de pays qu’il faut bien protéger l’Administration des rebelles et terroristes qui ne rêvent que de faire s’écrouler notre puissance. Hélas ça complique également la tâche de l’humble cambrioleur que je suis. Heureusement, il existe au premier étage une partie accessible à certains professionnels. Il m’a fallu de nombreux efforts pour faire partie de cette élite admise dans le saint des saint, et encore davantage pour faire admettre la nécessité de laisser mes ‘‘assistants’’ m’accompagner. En comparaison, recruter ces trois bandits a été simple comme bonjour.
Devant la statue d’une lionne ailée qui nous sert de point de rendez-vous, j’attends que mes complices arrivent. Je suis le seul à tous les connaître, c’est la première fois qu’ils se rencontreront. Est (enregistrée sous le nom de Ruiva Chambon dans les archives de l’Administration) arrive la première. C’est une pirate informatique géniale et idéaliste, persuadée, malgré les assertions de la propagande, que le système comporte des bugs et que des gens innocents en font les frais. Elle est venue pour réparer ça. Le genre d’idée qui me passe personnellement à des kilomètres au-dessus de la tête. Si je l’ai engagée, c’est avant tout pour ses talents de hacker qui nous serons indispensables une fois dans l’ordinateur géant. Je la connaissais sous un jour plutôt bravache et ça m’amuse de voir à quel point elle a l’air terrifiée maintenant qu’elle s’est jetée à l’eau. Pour se donner une contenance, elle sort son mini-ordinateur et commence à pianoter nerveusement. Nous restons un long moment seuls et silencieux mais cette fois ma peur a cédé la place à un délicieux sentiment d’anticipation. Anticipation de ma victoire, bien sûr.
Charbon arrive à son tour. Normal qu’il ait été plus lent : il transporte dans deux gros sacs notre matériel de survie – au sens large, nous avons pris aussi bien de la nourriture que des armes – et il a dû passer un grand nombre de contrôles avant qu’on le laisse passer. Au moins il n’a pas eu besoin de cacher le matériel (ç’aurait été impossible), le système de l’Administration le désintégrerait dès qu’il tenterait de sortir un fusil de son sac et il le sait. Ce qui ne l’empêche pas d’être aussi à l’aise dans ce hall qu’un professeur venu étudier l’art moderne. Lui, contrairement à Est, est un vétéran qui n’a pas hésité à me montrer ses réticences et ses doutes lorsque je l’ai recruté, et qui maintenant est aussi détendu que la jeune fille est nerveuse. Il a une dizaine d’année de plus qu’elle mais il semble beaucoup plus âgé. Je l’ai recruté en prison. Si tout se déroule comme prévu, son rôle se limitera à porter les plus lourdes charges et à nous aider dans nos acrobaties – c’est de loin le meilleur en escalade de nous quatre. S’il y a un imprévu, il est là pour se battre et nous protéger.
Silence. Au bout de quelques minutes, Est demande d’une petite voix :
« On attend encore beaucoup de monde ? »
Au ton de sa voix, je comprends sa peur d’être entendue et jugée suspecte par le système de sécurité. Evidemment nous sommes écoutés en permanence, et pour éviter les soupçons je réponds d’une voix forte :
_ Plus qu’une personne et le compte y sera.
_ Ah. Bien.
_ Au fait, vous ne vous connaissiez pas, mais voici Charbon. Charbon, je vous présente Est.
_ Enchanté Mademoiselle.
_ B’jour.
Ces mondanités de salon m’amusent beaucoup. Autour de nous la foule passe et s’agite sans se douter de quoi que ce soit. Enfin Silver arrive. Les autres la regardent et j’admire le sang-froid de Charbon qui la salue aussi élégamment qu’il l’a fait avec Est. Pour ma part, j’ai vraiment peur que sa seule présence nous fasse repérer.
Tout en mâchonnant un chewing-gum en permanence, elle sourit sans cesse, de toutes ses dents. Ce qui, combiné à ses yeux trop grands et trop maquillés, lui donne l’air d’une folle. Des cicatrices – marques de brûlures plus ou moins bien greffées – lui courent sur le visage et les mains, et sans doute aussi sur d’autres parties du corps dissimulées par sa combinaison noire, tâchée et garnie d’innombrables poches. Et Silver est âgée : elle a largement dépassé la soixantaine. Ceci dit, en matière d’explosifs, de chimie et de tout ce qui a trait au perçage de panneaux blindés, son esprit est toujours aussi vif. Je doute qu’il l’ait jamais été dans d’autres domaines, et son caractère instable ne me plaît pas du tout, mais c’est la meilleure et elle n’était pas chère : je n’ai eu qu’à la faire évader de l’hôpital psychiatrique et lui promettre une affaire explosive pour qu’elle soit prête à me suivre jusqu’au sommet de la tour s’il le faut. Je la présente également.
Une charmante androïde nous rejoint pour nous guider jusqu’au bureau où nous serons accueillis. La puce électronique que je porte greffée sous la peau lui a indiqué dès mon entrée qui j’étais, la raison – officielle – de ma venue dans ces lieux et mon autorisation – officielle – d’être accompagné. Nous suivons notre guide docilement jusqu’à un ascenseur qui quitte le luxueux rez-de-chaussée et monte au premier étage, dernier sanctuaire des humains. Au-dessus, il n’y a plus que les machines pendant quatre-vingt-dix-huit étages, un immense complexe dédié à l’organisation du pays, un épouvantable labyrinthe dans lequel la maintenance humaine s’aventure rarement – il n’y en a tout simplement pas besoin. Nous entrons dans le bureau indiqué. Quatre magnifiques fauteuils font face à un écran où s’affiche un visage souriant mis en place par l’intelligence artificielle, pour que nous ne nous sentions pas stupides de parler à une machine. Nous attendons que l’androïde referme la porte sur nous. L’homme sur l’écran est probablement une copie d’une œuvre d’art célèbre, facilement identifiable pour ceux qui ont une culture générale dépassant le niveau scolaire – ce qui n’est pas mon cas. Il nous sourit de toutes ses dents et nous souhaite la bienvenue, tout en nous désignant les fauteuils d’un geste accueillant. Je lui réponds :
« Salut mon pote. »
L’I.A. a sans doute repéré la familiarité inhabituelle avec laquelle je m’adresse à elle mais elle ne bronche pas, elle sait que les humains sont des caractériels bornés et trop souvent dotés d’un sens de l’humour qu’elle est incapable de comprendre. Est se ronge les ongles et Charbon regarde le décor d’un air détaché, tandis que Silver applique ce qui ressemble à un autocollant noir sur l’angle supérieur droit de l’écran. Puis nous attendons. Aucun de nous ne s’assoit sur les fauteuils trop confortables: ils sont équipés de sangles électro-magnétiques qui peuvent vous maintenir et tétaniser tous vos muscles, et s’ils sont ne serait-ce qu’à moitié aussi bien conçus que les minibars intégrés dans les accoudoirs, je ne tiens pas à les tester.
L’homme-écran nous demande – d’une voix toujours aussi douce et polie – pourquoi nous ne nous asseyons pas et ce que nous sommes en train de faire. Après quoi il nous rappelle que les locaux de l’Administration doivent être protégés de toute dégradation. La sécurité de cet endroit est vraiment une passoire. Enfin, il est temps de savoir si oui ou non Silver est aussi cinglée qu’elle en a l’air : la mini-bombe extra-plate qu’elle a collée sur l’écran va-t-elle vraiment exploser, ou n’est-ce qu’un autocollant que son cerveau malade lui fait prendre pour une bombe ? Elle me paraît bien assez tordue pour que j’aie un doute, un peu tardif.
La voix de l’I.A. me paraît de plus en plus stridente. Elle nous ordonne d’adopter enfin un comportement cohérent et m’avertit qu’elle me programme des séances de rééducation psychologique – les autres étant sous ma responsabilité. L’ambition et l’audace sont souvent mal perçues, visiblement.
Enfin, la bombe remplit son rôle et l’écran en entier se détache du mur dans une vibration sourde avant de tomber lourdement sur la moquette épaisse. Ni explosion ni panache de fumée : cette absence est en elle-même impressionnante. Je ne regrette plus d’avoir engagé Silver.
Je me glisse dans l’espace précédemment occupé par l’écran et la série de gadgets qui le reliaient à l’I.A. principale – la bombe a soufflé tout ça très proprement – et je grimpe de mon mieux, écartant les fils et les boîtiers sur mon passage. Très vite j’atteins un tube horizontal me permettant tout juste de ramper, ce que ce je fais pendant cinquante mètres. Enfin j’arrive dans la salle où je me laisse tomber avec un soupir de satisfaction. Ce n’est même pas vraiment une salle, plutôt un puit, un tunnel carré vertical de cinq mètres de côté qui monte jusqu’à cent mètres de haut - d’après ma carte. Au-dessus de moi, impossible d’y voir à plus de cinq mètres, l’obscurité avale étonnamment vite la lumière puissante de ma torche. Nous sommes dans une aberration architecturale, un vide laissé au cours des remaniements de la structure des machines, heureusement relié au vieux réseau de maintenance qui était justement prévu pour les réparations humaines. Aucun système de sécurité une fois que nous sommes dans les entrailles de la bête. Le casse du siècle ne demandera que notre talent, et du talent mon équipe et moi-même n’en manquons heureusement pas.
Nous entamons l’ascension immédiatement - autant en faire le maximum tant que nous sommes en forme. Nous sommes tous équipés de crochets aux mains et aux pieds, qui se fixent instantanément sur la paroi de métal et se détachent une fois qu’on les tire vers le haut. Pas le temps de se sécuriser davantage. Est souffle très bruyamment au bout d’une minute à peine, elle a pourtant fait bien pire que ça à l’entraînement, ça doit être le stress. Tout ce que je lui demande c’est de ne pas paniquer au point de tomber. Déjà le sol a disparu. Nous sommes suspendus entre deux carrés de noir absolu, chassant l’impression tenace de tourner, de répéter à l’infini les mêmes gestes pour n’arriver nulle part. Les dix premières minutes sont les plus longues. Ensuite, la monotonie de notre tâche nous abrutit suffisamment pour que nous cessions de consulter l’horloge à chaque pas – et surtout que nous arrêtions de vérifier à l’altimètre que oui, nous montons. Même Charbon, qui joue au professionnel, l’a regardé en douce. Nous montons. Vers la fortune et la gloire, me répète-je pour chasser de mon esprit l’idée que les ténèbres sous mes pieds sont beaucoup trop proches pour n’être que des ténèbres…
Je regarde dans mon dos – un simple coup d’œil bref, je suis un chef et je me dois de surveiller mes troupes – quand je sens mon crochet s’enfoncer dans quelque chose d’étrangement mou. Je me retourne, ma lampe frontale éclaire crûment une longue plaque de moisissure vert sombre. Derrière moi Silver s’écrit : « Putain de merde, c’est quoi ça ? »
Charbon répond :
_ Je ne sais pas mais ça a l’air de recouvrir tous les murs.
_ Les crochets tiennent dessus ? demande Est, inquiète.
_ Apparemment oui, si on appuie assez fort pour traverser le truc vert et atteindre le mur.
Je teste. Oui, c’est faisable, mais c’est dur et la couche de matière verte – trop compacte pour être de la moisissure, on dirait plutôt une sorte de vase qui serait collée à la verticale – paraît s’épaissir quand on monte. On va vite s’épuiser.
_ C’est quoi ? demande Est.
Je lui réponds que je n’en ai aucune idée. Mauvaise réponse, m’indique son expression. Il faut que je trouve quelque chose : il nous reste encore trente mètres avant d’atteindre le sommet et elle commence à trembler.
Charbon a senti le danger et commence à lui parler d’une voix douce, en articulant exagérément, comme si c’était une enfant. Est s’énerve et lui répond qu’elle est parfaitement capable de s’occuper d’elle, merci bien. La dispute s’envenime – étrangement aucun des deux ne parle plus fort que le chuchotement, comme si nous étions en train de violer un sanctuaire. Soudain Silver éclate de rire et dit :
_ Attention dessous !
Nous levons nos lampes vers elle. Je n’avais pas vu qu’elle avait grimpé si haut, ni qu’elle se tenait en équilibre sur les prises de ses pieds pour fouiller dans ses poches. Elle a apparemment mélangé le contenu de plusieurs fioles et en a badigeonné la paroi, laissant une longue trace visqueuse où le métal apparaît. Elle crie en lâchant un tube vide et continue joyeusement son travail d’escargot. Je la félicite – surtout pour ne pas entendre l’absence de bruit accompagnant la chute du tube, pour ne pas l’imaginer tombant et tombant dans le gouffre. Précautionneusement, nous nous engageons à la suite de Silver dans le chemin vertical qu’elle ouvre à travers la mousse, d’abord Est, puis moi, puis Charbon. J’entends Silver marmonner des incantations lugubres au fur et à mesure qu’elle fait fondre l’étrange matière verte. Celle-ci est de plus en plus épaisse, elle nous dissimulerait entièrement si la voie ouverte par Silver ne s’élargissait pas constamment. C’en est même inquiétant, la vitesse à laquelle elle nous ouvre un passage aussi confortable, tandis que la mousse visqueuse s’amasse sur les trois autres parois. On dirait que la matière recule. Qu’elle a su reconnaître les ennuis et qu’elle se contracte pour ne pas entrer en contact avec les produits magiques de notre sorcière. Je ne sais pas ce que c’est, ni ce que ça fait là, et l’idée que ça soit intelligent me flanque la chair de poule. Je préfère penser que c’est sans doute un végétal, une sorte de moisissure plus ou moins mutante, comme je l’avais imaginé au début. Puis j’arrête de penser. Il y a des moments dans la vie où il faut savoir se mettre en black-out.
Je ne sais pas combien de temps s’est écoulé quand j’entends Silver dire : « Chef ! On fait quoi maintenant ? »
Ce n’est pas une question innocente. Pour obliger Silver à reconnaître la hiérarchie au point de m’appeler "chef", c’est même un sacré putain de foutu problème. Je lève la tête et je perds momentanément mon souffle. J’entends Est émettre un petit cri étranglé. Charbon ne réagit pas du tout. Je le déteste.
Au-dessus de nos têtes la moisissure se réunit en une belle voûte au centre de laquelle tremble un ovale d’un blanc laiteux long de plus de trois mètres. Ce truc vibre au rythme d’une respiration. Est murmure :
_ Dieux, mais qu’est-ce que c’est ? Et comment ça a pu arriver ici ?
_ Peu importe, dis-je en jouant les hommes blasés (alors que la chose m’a filé les chocottes à moi aussi, et pas qu’un peu), en tous cas ça bouche le passage. Silver ?
_ Ouais ?
_ Vas-y, fais boum-boum.
_ Franchement il y a des fois où je trouve la façon dont vous vous adressez à moi trop condescendante pour mériter qu’on passe dessus, même pour garder une bonne ambiance au sein de l’équipe. Mais puisque vous me remettez si gentiment carte blanche (elle fait craquer ses doigts et je devine d’ici son sourire qui s’élargit encore davantage), ça marche, on va faire boum-boum. »
Enfer administratif, partie 2 ***
Partie 2
Les bureaucrates
Silver est heureuse. Elle chantonne – faux et à contretemps – tout en plantant de petits bâtonnets noirs dans la masse gélatineuse qui tient lieu de plafond. Charbon est à la fête également : il s’active pour accrocher au mur une feuille de plastique qu’il vitrifie ensuite, puis il aide Est à se réfugier dessous. Il en profite au passage pour la serrer de près et jouer les Rambo, depuis le début il n’attend que ça. Pour ma part, je refuse de laisser voir mon inquiétude et je joue les chefs capables de tout prévoir. C’est donc à moi que la jeune fille adresse son regard le plus haineux, tout en se retenant d’obliger Charbon à la lâcher à grands coups de coude. Au moins elle n’a plus aussi peur.
Pour nous rejoindre, Silver se jette sur la paroi opposée – qui ne se trouve plus aussi loin, mais quand même – et rebondit vers nous, comme si mourir écrasé n’arrivait qu’aux autres. Pas de compte à rebours. Pas d’explosion. Juste un sifflement aigu à nous faire pleurer et un bruit immonde évoquant des toilettes bouchées par une substance qu’il vautmieux ne pas identifier.Puisune cataracte de matière gluante, mélange de blanchâtre et de verdâtre, dégringole sur notre pauvre abri. Silver décolle les crampons de ses mains et agite les bras en criant : « Il pleut ! ». Charbon, qui était si fier de son attirail de haute technologie, se plaque de son mieux contre le mur, les yeux fermés. Est, qu’il a enfin lâchée, en fait autant. J’ai dû hurler. Heureusement tout ce bazar a couvert ma voix : j’aurais eu l’air de quoi, franchement ?
C’est interminableet dégoûtant.
Heureusement le plastique tient bien. Quand c'est enfinfini, nous émergeons timidement. L’affreux bruit de succion a laissé place à un grondement menaçant. Riende vivant,on dirait plutôt un évier géant qui se vide. La chose a laissé place à un trou noir béant d’où descend la plus épouvantable puanteur que j’aie jamais sentie. Des morceaux gélatineux restentcollés sur les cotés et des filaments blancs – sans doute des restes de l’ovale – ont retenu des morceaux plus compacts. Et plus gluants. Le grondement vient lui aussi du sommetsans discontinuer. Je suis sûr que c’est la masse verdâtre qui l’étouffait et qu’il n’a rien à voir avec la créature que Silver vient de faire exploser. Ce n’est certainement pas un râle d’agonie, ni le cri de vengeance d’un deuxième mollard mutant. Je félicite Silver pour son beau travail et j’ordonne qu’on se remette en route. Et avant que j’aie pu rassurer Est sur l’origine du bruit, Charbon me double et lui explique que c’est sans doute de l’air dans les tuyaux. De l’air dans les tuyaux qui ferait un bruit de gargouillis pareil c’est ridicule et je le lui dirais bien si j’avais une meilleure explication. Mais comme c’est exactement le genre de truc bidon que j’allais lui servir, je me tais.
Silver dit qu’elle n’a plus de produit pour dissoudre les restes de la chose et nous avançons péniblement pendant environ six mètres qui nous paraissent durer des heures. Nous aurions déjà dû arriver au sommet. Une fois les murs gluants sous nos pieds, je demande à Charbon d’installer le filet : fixé aux parois, il est censé être assez solide pour nous permettre de nous reposer. Nous repartons deux heures plus tard. Est a l’air aussi épuisée que si elle venait de courir un marathon, le stress l’a davantage vidée que l’effort physique pourtant intense.. Enfin nous arrivons au sommet du puits : rien qui indique l’origine du bruit ni de l’odeur, mais du vrai sol et un vrai tunnel dans lequel on peut marcher sans se cogner la tête. Le bonheur.
D'un geste délicat j'’arrête Charbon qui allait prendre la tête du groupe comme s'il était le chef et je m’avance d’un pas conquérant. Plus que quelques heures de marche dans ce labyrinthe et nous toucherons au but.
Mon pas perd instantanément de son alluretriomphante quand je freine de toute urgence au-dessus d’un précipice. Mes deux pieds sont en équilibre sur l’arrête de métal dangereusement lisse et je mouline des bras comme un fou. Non, pas question de mourir maintenant et surtout pas aussi bêtement !
Enfin je sens un bras me retenir et me ramener vers les vivants. En me tenant par le col comme un gosse, histoire de bien me faire sentir qu’il est plus grand que moi. Cette fois c’est décidé : si jamais je trouve un moyen de le perdre en cours de route, Charbon va y avoir droit.
Est éclaire le gouffre : le tunnel continue juste après un puit jumeau de celui que nous avons emprunté, un carré de deux mètres de coté cette fois. Charbon se vante :
_ Je pourrais sauter ça d’un seul bon !
_ Pas sans vous exploser la tête au plafond, signale Est qui se bouche le nez. Je crois que l’odeur vient de ce trou.
_ On plante une corde et on traverse, dis-je de ma voix la plus autoritaire. On n’a pas de temps à perdre. »
Nous traversons très précautionneusement – surtout Est qui refuse toute aide mais prie les yeux fermés la majeure partie du trajet. C’est Silver qui remarque la première les graffitis. Des dessins, des mots, des symboles étranges, ça me rappelle les portes des toilettes publiques à l’époque où les caméras ne permettaient pas de punir ce genre de dégradation. Charbon, lui, penche pour un rite religieux. En tous cas ça n’a rien à faire là – pas plus que l’oppressant grondement qui stoppe tout à coup, nous coupant le souffle. Instinctivement nous nous regroupons. A part Silver qui ne trouve rien de plus intelligent à faire que de lancer sa lampe en avant en criant « Hého ! Coucou ! Y a quelqu’un ? » Nous nous figeons en attendant que s’éteignent les échos de sa voix et les rebondissements de la lampe qui au passage éclaire un certain nombre d’objets. Aucun doute, il y a des êtres humains qui sont passés par là récemment. Quoique j’imagine mal un être humain s’amusant à tordre les objets les plus communs dans un but obscur, avant de les laisser là où personne n’est censé s’aventurer. Est s’avance à son tour et attrape un accoudoir de fauteuil-minibar au dos duquel des vis ont été fixées. Pourquoi mutiler ainsi cet objet utile et fonctionnel ?
« Il est cassé, dit Est. Il a été transformé et maintenant qu’il ne marche plus on l’a jeté là. Mais qui ?
_ Merci pour le chien, il me tapait vraiment sur les nerfs ! crie Silver dans le noir.
Est et moi la regardons puis échangeons un soupir avant de nous concentrer à nouveau sur la trouvaille de la jeune fille.
_ Ce qui m’inquiète, dis-je, c’est l’absence totale de poussière. Les machines qui nettoient les tunnels auraient dû se débarrasser de ces débris et si elles ne fonctionnent pas, qui fait le ménage ? Ou quoi ?
_ Ça nous fait déjà deux "qui", répond Est. Ce sontces "qui" qu’il faut trouver avant tout.
Nous avançons sans trouver de réponses pendant un long moment. Le tunnel se divise rapidement et hélas rétrécit, les embranchements reliés par des puits étroits se succèdent. Nous suivons les indications de nos cartes électroniques et les commentaires de Est qui sait non seulement exactement où nous sommes, mais aussi à quoi sert chaque partie que nous traversons. Nous sommes entrés dans la zone de l’ordinateur géant, dans son domaine. Qui n’est pas que le sien, visiblement. D’autres graffitis ornent les murs et quelques objets mutilés gisent sur le sol. J’ai l’impression d’entendre le silence menaçant d’ennemis ne faisant pas de bruit. Tout ça m’angoisse et me met en colère : l’Administration n’aurait dû être qu’une gigantesque boîte, une machine, un simple outil au service de la population, pas un temple maudit ! Il y a beaucoup trop de choses que je n’avais pas prévues et j’enrage de ne pas savoir y faire face.
Nous n’aurions même pas dû passer par là. La carte est claire : tout droit. Pas moyen de faire plus simple.
Mais Est veut sauver le monde. Donc passer par la zone où se sont produites les principales erreurs du Système. Des rumeurs de bas étage à mes yeux mais des vérités valant la peine de tout risquer selon elle : bébés morts de faims parce qu’on les mettait au régime dès la naissance, population taxée sur la radioactivité qu’elle reçoit, appartements réglementaires sans toit, etc.
Et comme notre adorable petite Est a remarqué que son avis était peu fréquemment pris en compte dans le groupe, elle ne nous a pas demandé un détour, elle s’est simplement mise à courir là où elle voulait aller, nous obligeant à la suivre ou à la perdre. Etla perdre avant qu’elle ait accompli son piratage, c’est perdre tout le bénéfice de l’opération. Exclu.
Nous ouvrons le panneau avec la discrétion d’une troupe de rhinocéros, sans même nous demander qui a installé dans les tunnels une plaque de métal servant visiblement de porte. En fait nous avons la réponse avant de poser la question. Nous trouvons les fameux "qui".
Dans un même réflexe, Silver, Charbon et moi sortons nos armes pour tenir en respect ces créatures. Ils tiennent déjà Est qui s’est jetée de toutes ses forces droit dans la gueule du loup. J’ai un revolver et Charbon une véritable artillerie dont il sait se servir. Quand à Silver, impossible de dire sur quoi ses longs doigts se sont refermés, mais puisque ça sort de ses poches ça doit pouvoir faire pas mal de dégâts. Les autres nous regardent, menaçants. Ils s’approchent lentement, avec une prudence indiquant qu’ils savent qu’on ne leur échappera pas mais qu’ils préfèrent ne pas se prendre un mauvais coup pendant qu’ils lanceront l’assaut. Nous sommes au cœur de leur territoire, dans leur campement. Ils n’ont plus grand-chose d’humain. Plus ou peu de vêtements. Un corps retourné à l’état sauvage. Des armes constituées de morceaux de câble et de pièces de métal tranchant. Ils grognent un peu. J’ignore si ce sont des restes de langage. Ils ont l'air de s'être perdusici depuis des années, peut-être même des générations.
Ils portent tous une trace noire autour du cou. Une sorte de tatouage…
« Oh mon dieu, murmure Silver, ils se sont gravé une cravate sur la peau ! »
Des anciens employés de l’Administration, oubliés là lors des réaménagements du bâtiment. Autrefois on les appelait les bureaucrates. Il y a combien de temps, trente, cinquante ans ? Assez pour que ces créatures aient perdu toute humanité. Et hélas tout souvenir du comportement décentà avoir devant un groupe fortement armé. Nous allons devoir en tuer quelques uns pour faire fuir les autres. Est est bâillonnée par une harpie puante et roule des yeux furieux. Il faut qu’on la récupère. Ils sont sans doute cannibales, en plus. Ils ont bien l’air de cannibales. Même s’il leur manque pas mal de dents. Et qu’est-ce qu’ils peuvent trouver à boire ici ?
Charbon iinterromptmes interrogations et le calvaire d’Est en tirant une balle en plein milieu du front de sa geôlièreLa créature s’écroule en gargouillant. Les autres se figent une fraction de seconde et je ne peux m’empêcher d’imaginer cette foule se jetant sur nous et nous dépeçant vivants de leurs longs doigts noirâtres…
Silver allume quelque chose. Ce n’est pas une torche, c’est un bâtonnet au sommet duquel est fiché un minuscule feu d’artifice passant en grésillant par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Je ne sais pas pourquoi elle l’a emmené avec elle, mais ça marche : les bureaucrates reculent. Personne ne fait attention à la femme morte dont les mains sont toujours agrippées aux épaules d‘Est, qui se dégage nerveusement. Je lui demande de venir avec nous. Au contraire, elle explore l’endroit, de plus en plus furieuse, bousculant les bureaucrates pétrifiés par le feu de Silver. Et elle hurle. Elle hurle en voyant le programme entier de distribution d’aspirine brisé et transformé en outils de fortune. Elle hurle en voyant des niches creusées dans la gestion des protections contre la radioactivité. Elle hurle en trouvant les circuits du service des naissances maladroitement sculpté. Mais au moins elle se tait en débarquant en trombe dans une autre salle creusée à même les circuits électroniques et qui sert visiblement de salle de sacrifice. Il reste quelques morceaux de chair humaine cérémonieusement préparés sur une table composée de blocs-mémoires. Cannibales, je ne m'étais pas trompé. Est se tait et plaque une main sur sa bouche, prête à vomir. Je lui passe un bras paternel autour des épaules tandis que Silver tient en respect les sauvages et que Charbon inspecte l’autel.
_ Je regrette que ça ne soit pas réparable, dis-je à Est, mais maintenant il faut continuer, d’accord ? On ne peut rien faire.
_ Hein ? Oh, si, c’est réparable, me répond-t-elle distraitement sans parvenir à détacher ses yeux de la table des sacrifices. L’Administration a toujours de l’espace en trop pour d’éventuelles données imprévues, il suffit d’y remettre les programmes détruits. Ce n’est pas ça le… le problème. Ce qui ne va pas (sa voix devient brusquement sèche et froide) c’est qu’ils vont recommencer. Ces sales enfoirés vont continuer jusqu’à ce qu’ils aient grignoté tout le système de l’intérieur. Il faut les arrêter. Il faut…
J’ai peur qu’elle me demande de tous les tuer, ce que je devrais refuser pour des raisons pratiques : je ne veux pas mourir. Mais j’oubliais qu’elle-même a un cœur tendre. Elle prend une longue respiration et termine :
_ Il faut les libérer. Tous.
Faire sortir d’ici une cinquantaines de personnes agressives avec qui nous sommes incapables de communiquer : même si j’avais envie de me donner cette peine, je ne vois pas comment je ferais. Je promets donc à Est :
_ Au retour. On ne va pas les traîner avec nous. On verra au retour.
_ Merci.
Sa gratitude naïve me gêne. Sa docilité nouvelle aussi : sans protester elle abandonne le campement des bureaucrates et nous guide pour retrouver notre chemin. Deux hommes de la tribu tentent de nous attaquer, Silver en brûle sévèrement un (avec de l’acide je crois), Charbon tue l’autre d’une balle dans la tête. Les autres nous laissent tranquilles mais nous suivent pas à pas, le visage inexpressif, menaçants par leur seule présence. Leurs barbouillages noirs ondulent sur leurs poitrines creuses au rythme de leur respiration. Des cravates. Dernier vestige d’un temps où ils étaient humains. S’ils nous attaquent je compte bien en envoyer un sacré paquet dans l’autre monde avec moi.
Ils nous abandonnent aussi brusquement qu’ils sont apparus, à un endroit du tunnel où leurs graffitis s’arrêtent net. Ils restent confinés dans leur frontière, nous fixant les bras ballants, sans haine et sans peur. De vrais zombis – sauf quand ils attaquent à la vitesse de la foudre. Je ne suis pas fâché de mettre de la distance entre eux et nous – et je me fiche de leur barrière invisible, à chaque fois que nous devrons nous reposer je vais mettre quelqu’un de garde des fois qu’un petit malin nous ait suivis pour nous faire la peau. Ils font beaucoup trop froid dans le dos pour que je les néglige.
Nous nous reposons dans un recoin de tunnel, un endroit facile à surveiller. D’après nos montres, à l’extérieur ce n’est même pas la nuit. Mais nous sommes tous épuisés. Deux heures devraient suffire. Je mets Silver de garde ou plutôt je cède lorsqu’elle se porte volontaire. Elle jubile en sortant d’autres petits bâtons de ses poches, que j’espère plus efficaces que le feu d’artifice qu’elle a utilisé pour intimider les bureaucrates. Elle joue aussi avec une demi-douzaine de minuscules billes d’un gris mat. Je préfère ne pas poser de questions.
Je réalise que je me suis endormi quand je me réveille en sursaut. Je mets quelques secondes à réaliser où je suis. J’entends le grondement, le même raclement d’une gigantesque respiration mécanique, plus fort que jamais. Le temps que je me remette sur mes jambes, Est et Charbon ont déjà leur sac sur le dos. Je ne vois pas Silver.
Je me prépare le plus vite que je peux, j’ai vraiment hâte de déguerpir, ce bruit atroce me tord l’estomac. J’appelle notre artiste des bombes. Aucune réponse. Le tunnel devient rapidement noir devant nous. Aucune trace, pas même une bille abandonnée sur le sol. Silver a disparu.
Enfer administratif, partie 3 ***
Partie 3 : la traque
« Ce n’est rien, dis-je à Est. Elle est sûrement allée faire un tour, on va la retrouver.
_ Ou alors ces sauvages l’ont kidnappée » dit Charbon.
Est secoue la tête et ne dit rien, elle n’a pas l’air bouleversée par cette disparition. Moi si ! Sans Silver, je n’ai aucun moyen de sortir d’ici. J’avais bien sûr tenté de l’obliger à me donner de quoi me frayer un chemin vers la sortie, mais elle a prétendu que c’était impossible, qu’elle ne savait pas si on pourrait revenir sur nos pas et que dans le cas contraire il faudrait un autre type d’explosif qu’elle improviserait sur place. Enfin, c’est tout ce que j’avais réussi à comprendre de son charabia d’insensée.
J’hésite à revenir sur nos pas pour la chercher. Charbon propose qu’on se sépare. Je refuse, c’est trop dangereux, surtout alors qu’on ne sait pas ce qui est arrivé à Silver. Le grondement, plus fort que jamais, me vrille les os. Finalement nous retournons aux trous des bureaucrates pour la chercher : l’hypothèse la plus vraisemblable est qu’ils l’ont enlevée. Cette fois, on ne fera pas de quartier. Il doit bien y avoir un moyen de les tuer tous les uns après les autres sans que les suivants ne nous sautent dessus !
Charbon prend la tête et Est reste derrière moi. Au bout d’un moment, elle me tire légèrement par la manche pour me demander de freiner, de laisser Charbon prendre de l’avance. Je suppose qu’elle veut plaider la cause des cannibales. Elle murmure :
« Chef, faut que je vous parle.
_ De quoi ?
_ De Silver. Elle n’est pas folle.
_ Tiens donc.
_ Je sais ce que je dis. Ma famille et moi on vivait en centre psychiatrique à cause d’une erreur administrative. Son profil ne correspond à rien. Elle n’a pas une obsession particulière et pas de logique dans ses actes. Elle ne devrait pas avoir des comportements aussi absurdes et en même temps comprendre tout ce qu’on lui dit. Elle en rajoute pour nous faire peur. Elle joue la comédie.
_ Ridicule, pourquoi elle ferait ça ?
_ Je crois qu’elle a son propre but. Elle ne vous a pas suivi pour l’argent. Vous vous rappelez quand elle a dit que les bureaucrates portaient des cravates ? Elle a dit : « mon dieu ». Vu son âge elle aurait dû faire partie des brigades républicaines quand elle était adolescente et avoir le lavage de cerveau athée.
_ Oui mais elle est folle, c’est tout à fait le genre de jurons qu’on…
_ Ou alors c’est une étrangère envoyée chez nous pour saboter l’Administration. Si la tour explose, notre pays est mort et nous avec.
_ Ridicule ! Je l’ai sortie d’un asile avec un dossier long comme le bras.
_ Les dossiers de ce genre d’endroit sont faciles à falsifier. Très faciles. Je me suis fait les dents là-dessus quand j’avais sept ans. Je sais que vous ne m'écoutez parce que vous me trouvez puérile et idéaliste ou une bêtise de ce genre-là. Mais je ne suis pas stupide et je suis capable de voir ce que j’ai en face de moi et pas seulement ce que je suis prête à admettre. Charbon n’est pas net lui non plus. Il a flingué ces pauvres types au milieu du front. Ce sont les agents spéciaux qu’on entraîne à faire ça, j’ai déjà piraté leur système d’entraînement. S’il vous a dit qu’il est prêt à trahir l’Administration, j’espère que vous avez pris de sacrées garanties de sa loyauté.
_ C’est bon. Fais-moi confiance et fais confiance à Charbon. Quant à Silver, on va la retrouver.
_ Si j’ai raison, on ne la retrouvera pas chez ces gens.
Elle les appelle des gens. Je ne vois pas comment je pourrais me fier au jugement d’une fille aussi naïve et bornée. Je continue en silence et elle se tait également. Je viens de perdre tout le respect qu’elle m'accordaitt et je n’en ai rien à faire. Je suis le chef. Et le seul du groupe dont les compétences ne sont pas indispensables. Si je perds mon rôle de chef, je perd tout.
Le tunnel par lequel nous sommes partis est totalement obstrué, les bureaucrates ont barricadé leur frontière par un bric-à-brac de vieux objets plus ou moins aménagés et liés entre eux par des fibres électroniques. Je reconnais certains composants informatiques. A mes cotés, je sens Est frémir de rage. Je l’ignore. Sans Silver, il faut utiliser les armes de Charbon pour faire sauter ce barrage et ça risque d’être dangereux. Je lui fait un signe de tête et je recule en tirant Est à mes cotés. Charbon n’a pas de lance-torpilles dans son arsenal et il va se débrouiller avec les moyens du bord, c’est à dire un fusil d’assaut.
Nous sommes noyés dans le grondement incessant et l’arme de Charbon fait un boucan d’enfer, pourtant j’entends un piaillement dans mon dos. Intrigué, je me retourne, espérant que ce soit Silver aussi mystérieusement réapparue qu’elle a disparu. Mais ce sont des… créatures. Des animaux. Certains gros comme des insectes, d’autres comme des souris, les plus imposants de la taille d’un chat. Ils bougent et sont vivants, aucun doute, ils foncent même droit sur nous, et je hurle en voyant cette marée de cauchemar prête à nous submerger. Est se retourne et hurle aussi. A son tour Charbon tourne la tête vers ces créatures inidentifiables, mutants informes aux corps mous dont je n’arrive pas à m’expliquer la rapidité diabolique. Lui ne hurle pas. Il les arrose de balles aussi froidement qu’il a abattu les bureaucrates. Adossé au barrage, une arme dans chaque main, il défend sa peau sans se soucier le moins du monde de nous toucher, Est et moi, et nous courrons nous réfugier à ses côtés. C’est alors que je parviens à sortir mon arme et à tirer à mon tour. Un demi-cercle de cadavres s’entasse à nos pieds et Est jette les corps sur les vivants tout en leur criant des injures d’une voix suraiguë. Je me colle contre la barrière de fortune si fort que les arrêtes de métal m’entaillent la peau du dos et des fesses mais je ne sens rien, tout ce qui m’importe c’est de passer de l’autre coté.
Les survivants – au moins une centaine – flairent ou sentent d’une autre manière les cadavres et comprennent qu’il y a danger. ilsse tassent dans les angles du couloir, en haut et en bas, s’empilent et cherchent à se compacter le plus possible les uns dans les autres, prêts à toutpour ne pas s’approcher de nous sans revenir en arrière. Le tas mou et grouillant nous arrive bientôt aux genoux. Choqué par cette irruption de nouvelles créatures de cauchemar, je mets un moment à réaliser qu’en fait, elles ne nous attaquaient pas. Elles étaient occupées à fuir. Reste la question : fuir quoi ?
Nous affrontons hélas très vite la réponse à cette question.
C’est grand. C’est noir. C’est rapide. Et si jamais nous parvenons à échapper à ses longs tentacules armés de doigts et de crochet, ce sera pour mieux nous faire broyer par l’ouverture donnant directement dans son ventre. Le piaillement des mutants se fait plus insistant encore tandis que la bête est mortellement silencieuse. Sa masse énorme masque même une partie du grondement qui nous accompagne depuis une éternité. Mes balles ricochent sur sa peau dans un tintement métallique. Je hurle. Quelque chose m’agrippe la manche et je met quelques secondes à réaliser que c’est Est qui me crie : « Ce n’est qu’une nettoyeuse ! Calmez-vous ! ».
Les mutants piaillent comme si c’était la fin du monde et nous allons nous faire broyer entre la barricade et cette machine. Comment veut-elle que je me calme ? D’accord, ce n’est pas une bête venue nous dévorer, mais le fusil de Charbon n’arrive même pas l’érafler. Je me recroqueville de mon mieux contre la barrière acérée. Charbon installe son arme pour bloquer la machine. La bête aspire les bestioles au fur et à mesure de sa progression dans un répugnant bruit de succion. Les longs tentacules tâtant les parois se balancent maintenant vers nous. Et dans une pose théâtrale, Est s’avance vers l’engin et pose sa main dessus.
La bête s’arrête net.
Avec un sourire moqueur, la jeune fille nous rappelle la première loi de la robotique : « La machine ne fait pas de mal à l’humain ». Je me suis ridiculisé. Ce qui me console, c’est que Charbon aussi.
Je prends l’air aussi détaché que possible pour demander à Est de pirater cet engin et de le convaincre de reculer – il est parfaitement à la taille du tunnel qu’il doit nettoyer et il est impossible de passer par-dessus lui. La pirate s’exécute sans perdre son sourire moqueur. Charbon a l’air aussi détaché que s’il n’avait jamais cru que cette machine allait nous tuer. Je repense à ce qu’Est m’a dit. Charbon, un espion envoyé par l’Administration ? Absurde… Dans quel but nous aurait-il suivis ? Savoir que nous projetions ce casse aurait largement suffi à nous faire mettre en prison ou pire, en rééducation psychologique.
Est réussi facilement à convaincre la bête, dorénavant aussi docile qu’un gros toutou, de reculer. Les mutants commencent timidement à s’éparpiller derrière nous. S’ils ont un cerveau, ils doivent être stupéfaits d’en avoir réchappé. Je suppose que lorsque la nettoyeuse passe d’habitude, ils fuient jusqu’aux limites de son territoire – l’invisible frontière que les bureaucrates refusent de franchir – et se font dévorer par les cannibales qui sont ravis de changer de menu de temps à autre. Les sauvages ont sans doute détruite et recyclée depuis longtemps la nettoyeuse de leur partie du labyrinthe.
Je m’apprête à faire part à mon équipe de mes fines observations quand Est s’exclame :
« Elle a croisé Silver !
_ Quoi ? Tu es sûre ? Comment tu peux savoir ça ?
_ J’ai regardé dans sa mémoire. Elle garde la trace d’une explosion qui l’a beaucoup endommagée. Sur l’autre face. C’est la seule chose qui lui soit jamais arrivée qui sorte de l’ordinaire, c’est sûrement Silver !
_ Parfait ! Tu peux retrouver où c’était ?
_ Pas de problèmes, chef !
J’adore quand elle m’appelle chef.
Nous avançons protégés par l’énorme engin jusqu’à ce qu’un croisement de tunnels permettent à Est de le garer aussi facilement qu’une voiture téléguidée. Je vois alors l’impact dans son dos : la machine est solide mais Silver n’y est pas allé avec le dos de la cuiller. Ce qui ne m’étonne pas vraiment d’elle. Nous continuons jusqu’à l’endroit que la nettoyeuse a enregistré comme étant le lieu de l’explosion. Il reste des traces sur toutes les parois du tunnel. Je me demande si Silver a utilisé une bombe contre la machine pour l’empêcher d’avancer ou simplement pour le plaisir. Elle est capable de tout. Je n’aurais jamais dû la laisser sans surveillance. [Est calcule rapidement dans quelle direction Silver est allée en faisant le lien entre l’endroit où nous nous sommes reposés et celui où elle a attaqué la nettoyeuse, mais dans ce labyrinthe les directions sont trompeuses et notre alchimiste n’a pas l’habilité de la jeune fille pour utiliser les plans de son mini-ordinateur. Charbon joue les traqueurs prêts à remonter la piste et inspecte soigneusement toutes les traces, en vain. De toutes façons il n’avait sans doute pas la moindre idée de ce qu’il était en train de faire, il voulait juste épater la galerie. Raté. ] passage peu utile ! mais sinon, comment peut-on savoir qu’ils se sont lancé sur une piste, que c’est un cul de sac et que Charbon est obligé de se dévoiler pour les lancer sur une autre piste ?
Il demande alors à Est :
« Entre dans le système et trouve une anomalie.
_ Le système est bourré d’anomalies, il y a des gens qui ont fait des trous dedans !
_ Non, pas ce genre d’anomalies. Le genre qui ne laisse pas de trace. Des anomalies assez habiles pour se cacher et faire croire qu’il ne se passe rien d’anormal. Exécution.
Est fronce le nez et je me retiens d’en faire autant. D’une, je déteste le ton que Charbon emploie. De deux, le sens de sa demande est obscur et indique qu’il sait des choses que j’ignore. Et de trois, il ressemble de moins en moins à l’ex-prisonnier que j’ai engagé et de plus en plus à l’agent administratif qu’Est m’a signalé.
La jeune fille nous rappelle qu’elle ne peut pas entrer dans le système depuis n’importe où – c’est le principe même qui nous a poussés à cette expédition. Il reste encore une bonne heure de marche avant qu’elle puisse atteindre une interface utilisable. Nous nous mettons en route sans un mot. En chemin nous croisons par endroit des bestioles mutantes qui rampent lentement au sol ou qui se sont suspendues confortablement au plafond. Elles nous ignorent et nous les ignorons – à part Charbon qui en écrase une de temps en temps. Je suppose que toutes ces horreurs, y compris celle qui bouchait le puits, ont été engendrées par une fuite de batterie atomique
Vraiment dégoûtant
Et si ces mutants viennent d’animaux normaux transformés par les radiations, il n’est pas impossible que la même chose soit arrivée aux humains coincés ici. Peut-être allons-nous croiser des hommes à deux têtes ou au visage couvert de fines tentacules ou…
Est me fait sursauter en disant : « C’est bon, on y est. ». Aucune créature, pas même un squelette douteux, ne nous attend. Tant mieux. Elle serait bien capable de dire que ce sont des gens aussi.
Elle se dispute avec Charbon : le gros dur trouve que cet endroit du tunnel n’a strictement rien de différent des autres et la jeune fille se moque de lui en lui demandant s’il s’attendait à trouver un écriteau du style "Pour pirater l’Administration, appuyez ici". J’apaise les tensions en leur mettant chacun la main sur l’épaule et en serrant jusqu’à ce qu’Est couine de douleur et que Charbon grimace. Ce n’est pas le moment de se crêper le chignon.
Puis Est se connecte et s’absorbe totalement dans ce qu’elle est en train de faire. Je pourrais en profiter pour tirer Charbon à l’écart et lui poser quelques questions. Sauf que je ne sais pas quoi lui demander. "Est-ce que tu m’as menti depuis le début ?" risque de ne pas éveiller sa plus profonde sincérité. "Qu’est-ce que tu cherches et comment sais-tu qu’il faut le chercher ?" n’est pas terrible non plus. Il est aussi immobile qu’une statue et je réalise brusquement qu’en fait je le hais et que j’aimerais vraiment lui exploser la tête. Purement et simplement pour la beauté du geste. Je chasse cette pensée. C’est le stress qui parle. C’est la première fois que je suis soumis à une tension pareille, et ça me rend hargneux, voire pire. A moi de garder le contrôle. Je demande à Est si elle peut s’occuper de nos comptes en banque tant qu’elle est là-dedans. Elle met quelques secondes à émerger de sa transe au pays des puces électroniques et me regarde comme si j’avais sorti une ânerie tellement ridicule qu’on ne pouvait même pas en rire. Elle me répond :
« Maintenant ? d’un ton indiquant qu’elle s’attend à ce que je reconnaisse la stupidité de ma demande et que je lui explique que ce n’est pas du tout ça que je voulais dire.
Au lieu de quoi je lui confirme :
_ Oui, maintenant. Après on récupère Silver et on se tire d’ici.
_ Hé, moi je n’ai pas fait ce que je suis venue faire ! Et il faut sauver les bureaucrates aussi !
_ On verra ça plus tard. Pour le moment…
_ Pas question. Si j’obéis je perds tout pouvoir sur vous. J’étais prête à me sacrifier si vous refusiez de me ramener une fois que j’aurais obéi. Mais je vous garantis que je ne vais pas m’occuper de ce foutu pognon avant d’avoir réparé ce foutu système de merde !
Elle a les larmes aux yeux et ça ne va pas s’arranger si je lui mets mon revolver sous le nez. Je le fais quand même, une pitoyable tentative d’intimidation pour reprendre le contrôle d’une opération qui me glisse entre les doigts. Est est terrifiée mais trouve le courage de brandir un majeur tremblant dans ma direction. Je crispe le doigt sur la gâchette. Je ne sais pas comment tout ça aurait fini sans l’intervention de Charbon qui braque sa propre arme – le fusil d’assaut qu’il n’a toujours pas lâché – sur ma tête. Il dit à la jeune fille :
_ Hé fillette, on sait très bien tous les trois que le petit chef n’aura jamais le cran de t’obliger à obéir. Moi si. Alors tu vas faire ce que je t’ai dit de faire et il ne t’embêtera pas. Quant à moi je te promets de te laisser finir de sauver le monde tranquillement, d’accord ?
Est nous regarde l’un après l’autre. Puis elle se penche à nouveau sur son écran. Ça dure. Charbon ne bouge pas d’un millimètre. Au bout d’un moment, je cède. Je lui dit que je suis d’accord, qu’on fait ce qu’il veut, que je ne ferai plus de vague et que je suis prêt à lui jouer l’hymne national s’il veut bien enlever ce putain de canon de mon crâne, ce truc est en train de faire grimper ma tension jusqu’à l’explosion. Est avait raison, ce type est bel et bien un agent administratif et moi le dernier des cons. Elle n’a pas parlé de ce dernier point mais elle l’a pensé assez fort pour que je l’entende. Charbon a l’air d’être d’accord avec elle. Il enlève son arme – près à la relever en un instant si jamais je m’avise de bouger une oreille.
Au bout d’un long moment, je lui demande :
« Pourquoi est-ce que tu fais ça ?
_ La ferme.
_ Si tu ne me tues pas, c’est que tu as encore besoin de moi.
_ Non. J’ai joué le jeu tant que j’ai pensé qu’il y avait la moindre chance pour que toi ou Est vous travailliez aussi pour eux. Maintenant c’est inutile
_ Qui ça, eux ?
_ Ceux que Silver est allée rejoindre.
_ Comment tu peux être sûr que je n’en fais pas partie ?
_ Tu es un minable qui ne leur servirait à rien. Mais la gosse est une gentille fille – pas vrai Est ? Donc je te garde en vie pour pouvoir te loger une balle dans la tête si elle me désobéit. Rien de personnel. Je veux juste la garder sous la main comme monnaie d’échange, je suis ici pour que Silver m’amène jusqu’à eux mais si Est parvient à m’y emmener, ils la voudront.
Je ne comprends rien à ce qu’il raconte, à part qu’il a foiré sa mission et qu’il tente de sauver sa peau en utilisant le talent de Est. Maintenant qu’il s’est dévoilé il ne peut pas s’empêcher de frimer comme si c’était une vraie marque de génie d’arriver à utiliser le talent des autres. Je déteste les agents administratifs et lui plus que tous les autres réunis.
Ça dure des heures. Est ne relève pas une seule fois la tête. Boudeur, je m’allonge et fais une petite sieste. A mon réveil rien n’a changé. Je mange. Le temps n’avance pas plus vite. Rien ne bouge à part les doigts d’Est qui virevoltent à toute allure sur sa machine et les yeux de Charbon qui suivent les doigts d’Est. Un bon début d’éternité.
« J’ai trouvé » murmure enfin notre génie de pirate.
Charbon se jette sur son ordinateur et lit le résultat avec une avidité de prédateur. Puis il nous fait signe de passer devant. Ça ne m’enchante pas vraiment mais je n’ai pas le choix et j’obéis. Apparemment, cette anomalie cachée est la clé d’une information importante que je suis bien sûr le seul à ne pas connaître et je ne doute pas de retrouver Silver là où nous allons. Hélas, vu ma situation, je pense que la retrouver ne me suffira pas à sortir vivant d’ici. Nous marchons longtemps avant d’arriver au-dessus d’un puit si gigantesque que malgré ma lampe je n’en aperçois pas l’autre bord, on pourrait croire que l’immeuble entier prend fin là, dans une obscurité venue tout droit du fin fond de l’enfer, un air noir, épais comme de la mélasse, pouvant dissimuler les plus épouvantables des cauchemars. Nous devons y descendre et ce ne sera pas une partie de plaisir. Sans oublier le plus réjouissant : le grondement qui ne nous a pas quittés vient du fond de ce puit. Nous nous apprêtons à nous jeter dans la gueule du monstre géant.
J’observe Charbon - toujours aussi impassible - puis Est, qui me lance un regard du style : « On n’a pas vraiment le choix, pas vrai ? ». Je ne peux que l’approuver intérieurement. Le gouffre est plus impressionnant que jamais. Mais puisqu’il faut y aller…
Enfer administratif, partie 4 ***
Partie 4
Dans la gueule du loup
On y va.
Pas de petits crochets aux mains et aux pieds cette fois : Charbon est pressé et assez armé pour ouvrir sa propre artillerie, n. Nous obéissons donc. Nous accrochons des cordes pour descendre en rappel. J’ai peur que nous n’ayons pas assez de longueur mais en fait impossible de déterminer la profondeur exacte du gouffre : l’air nous enveloppe rapidement, comme un brouillard plus sombre que l’obscurité ordinaire. A peine sommes-nous descendus de deux mètres que nous sommes incapables de distinguer le sommet que nous venons de quitter. La nuit nous enveloppe, le grondement nous oppresse et je suis sûr de sentir des courants d’air montants ou descendants le long de mon dos. J’ai l’impression de descendre dans la gorge d’une créature plus monstrueuse encore que toutes celles que j’ai déjà croisées jusqu’ici. C’est le moment ou jamais de fausser compagnie à Charbon. Evidemment, coincé entre ciel et terre dans un univers si opaque que seul le mur métallique et la gravité indiquent la direction à prendre, ce n’est peut-être pas très malin de se débarrasser de son guide. Mais c’est justement cette obscurité surnaturelle qui me servira à m’échapper, et rien ne me garantit que je retrouverai les mêmes conditions quand nous serons en bas. Quand au guide, je n’ai qu’à en kidnapper un autre.
Charbon est suspendu entre Est et moi, sans doute pour mieux nous surveiller. J’attends que la jeune pirate soit descendue bien plus bas que lui – je me repère au bruit, il est impossible de la distinguer – et je me met à traîner jusqu’à rester presque paralysé. Charbon me pousse à accélérer le mouvement tout en me menaçant de me jeter dans le vide si je continue à freiner. Pas de soucis : je prend mon élan et descend d’une traite les deux mètres et demi. Loin en dessous du rebelle, je chuchote dans le noir :
« _ On doit se débarrasser de lui.
_ Comment ? me répond Est.
_ J’ai un plan. Si je le fais tomber, tu me suivras ?
Malgré nos lampes je ne peux toujours pas distinguer son visage, à peine sa silhouette. La faible lueur de Charbon se rapproche. Est hésite longtemps avant de me répondre dans un souffle, au dernier moment :
_ D’accord. Chef. »
D’accord, quand j’ai parlé d’un plan, c’était sans doute un bien grand mot, mais que ce soit un plan ou une idée générale, l’essentiel c’est que ça marche. Et à mon avis, lui sauter dessus alors qu’il croit nous tenir en respect tous les deux est un plan vague mais assez efficace pour qu’on s’y attarde. Discrètement je fixe ma corde à mon baudrier – il ne faudrait pas que je tombe non plus. Il n’y a pas de système de sécurité. Il tombera et si j’ai de la chance il tombera de haut. Je ne me fie plus à ma vue pour le repérer mais uniquement à mon ouïe, en tentant d’ignorer le grondement qui me broie la cervelle. Il passe assez près de moi pour que je me lance. Du pied je prends appui contre le mur et je lui saute dessus, un saut d’une étrange apesanteur, suspendu à ma longe, retenant mon souffle pour qu’il ne m’entende pas, un geste que j’espère mortel, silencieux et surtout irrepréssible…
Il n’y a personne sous mes doigts. La respiration que j’ai entendue il y a à peine quelques secondes a disparu, Charbon a disparu, ne laissant que le mur froid derrière lui. Avant que je comprenne ce qu’il fait, il ressurgit dans mon dos et me heurte violemment la tête d’un coup de pied. Obnubilé par le mur, j’avais oublié que cette bataille se jouait en trois dimensions et pas totalement à plat. Et j’avais oublié aussi que Charbon est un agent administratif. Autrement dit quelqu’un de dangereux. Ma tête sonne encore lorsque je sens le froid d’une lame contre ma gorge. J’entends un cliquetis derrière moi. Est a tenté quelque chose et j’ai assez gêné Charbon pour qu’il n’ai rien pu faire. Il lui dit :
« T’as pas intérêt à te servir de ce truc sinon je tue ton copain. »
Elle lui a donc pris une arme. Et je devine ce qui va se passer. Elle n’a aucun intérêt à le menacer. Elle veut se débarrasser de lui. Et elle ne me considère vraiment pas comme son copain.
Elle tire, une belle rafale qui éclaire bizarrement plus que nos torches, des centaines de balles crachées en une seconde dans un périmètre assez large pour qu’elle soit sûre de ne pas rater sa cible, et bien sûr Charbon n’a pas le temps de mettre sa menace à exécution et de me trancher la gorge, il me sert même de protection et une fois l’enfer d’acier terminé, je suis encore vivant. Pour combien de temps, je ne sais pas. Par quel miracle, je ne sais pas non plus. Mais je suis vivant. J’ai mal partout, tout particulièrement à la tête et à la jambe. Et je suis vivant. Charbon hurle et tombe, j’accompagne sa chute d’un coup de pied – la bonne jambe – et j’avoue que cet instant me ravi.
Pas de bruit d’impact : soit Charbon est tombé sur quelque chose de mou, soit ce puit est vraiment très, très profond. Même son cri s’est très vite noyé dans le grondement omniprésent.
Est m’appelle timidement :
« _ Hého ? Heu… vous êtes toujours là ?
_ Oui, je suis toujours là. Et je vais bien, ne t’en fais pas.
_ Ok. Heu, je… je suis désolée, je sais que c’était risqué, mais…
_ Mais tu n’as pas besoin de moi pour sortir d’ici et ce type était un danger pour toi. Je comprends, tu sais. J’aurais fait pareil si j’avais été à ta place.
_ Pour moi ce n’est pas vraiment un compliment.
_ Tant pis pour toi. Bon, maintenant qu’on est seuls tous les deux, tu veux bien m’expliquer ce que c’est que ce bordel ?
_ Dur à dire. J’ai corrigé les erreurs de système tant que j’étais sur place…
_ Et Charbon t’a laissée faire ?
_ Il ne comprenait rien à ce que je faisais et il n’avait aucune idée du temps que c’était censé prendre. Maintenant je suis prête à vous suivre parce qu’on aura besoin de Silver pour trouver la sortie et qu’on ne sera pas trop de deux pour l’obliger à nous aider. Mais avant que vous me braquiez votre revolver sur la tête, n’oubliez pas que je suis la seule à savoir où on doit aller.
_ Oui. Parfait. Tu peux être sûre que je n’oublierai pas. De toutes façons maintenant tout ce qui m’importe c’est d’arriver à sortir d’ici vivant. Alors s’il te plait, parle-moi de ces anomalies.
Est reste silencieuse un long moment. Est-ce parce qu’elle réfléchit à ce qu’elle peut me révéler ou parce qu’elle cherche comment formuler les choses ? En tous cas, elle a à peine commencé qu’elle s’arrête net à la seconde même où j’oublie la question que je viens de poser : le terrible grondement s’est arrêté. Pas en douceur, le bruit n’a pas décru, non, il s’est arrêté brutalement, comme si le molosse dans la gorge duquel nous nous glissons s’était brusquement réveillé, à présent terriblement vigilant à notre présence. Le choc me fait sursauter et c’est un miracle que je ne lâche pas ma corde. Dans le silence aussi opaque que l’air qui nous entoure, je n’ose pas parler. L’impression de m’enfoncer dans la bouche béante d’un monstre est plus forte que jamais et je frissonne si violemment que je dois m’arrêter. J’entend tous les bruits que provoque la descente d’Est et je réprime l’envie de lui crier : « Stop ! Ne bouge plus, sinon ça va te repérer ! ». Mais je ne dis rien. La peur m’envahit les entrailles et monte jusqu’à ma gorge, paralysant chacun de mes muscles au passage. Le bruit léger des pieds d’Est repoussant la paroi de métal m’accompagne encore quelques temps mais décroît rapidement. La panique me force à décoller de mon perchoir et à rejoindre l’autre le plus vite possible. Elle n’a donc pas peur ?
Si, en fait, l’allure à laquelle elle va prouve même qu’elle a très peur, elle a simplement tenu le raisonnement inverse du mien, ce qui est plus facile puisqu’elle sait où nous allons, elle ! Je n’ose même pas le lui redemander. Qu’on en finisse, c’est tout ce que je désire ; j’étais presque sincère quand je lui ai dit que je voulais laisser tomber le casse et retrouver la lumière du jour. Qu’on en finisse de cette descente interminable et de cet immeuble de monstres, qu’on en finisse de toutes ces aberrations ruinant mes plans les uns après les autres, qu’on en finisse de tout ça, j’en ai marre, marre, MARRE !
Je lui cours après – ou plutôt je lui tombe après aussi vite que je l’ose. Elle ne rompt le silence qu’au bout d’un très long moment, pour me dire que nous sommes presque arrivés. Et quelques minutes plus tard, ô doux miracle, à nouveau je sens le sol sous mes pieds. En poussant la puissance de ma lampe à fond j’arrive à voir mes pieds et la vague silhouette d’Est. Nous sommes arrivés mais impossible de savoir où. Enfin pour moi. J’attrape Est avant qu’elle ne me fausse compagnie. Elle tient toujours l’arme qu’elle a volée à Charbon et même si ça me fait mal de l’admettre, je suis obligé de m’en remettre à son bon cœur pour être sûr qu’elle m’aide à trouver Silver et la sortie. D’ici là je trouverai bien un moyen de renverser la situation en ma faveur. Est me murmure de ne faire aucun bruit, quoi qu’il arrive, et de sortir mon arme. Ce que je fais, de plus en plus inquiet. Nous avançons lentement, ma main posée sur son épaule, nos deux armes braquées, guettant un ennemi invisible et mortel. Un de plus.
Je lui demande :
« _ C’est quoi ce brouillard noir ?
_ Un dispositif anti-I.A.
_ Hein ?
_ C’est là depuis très longtemps. Je ne sais pas pourquoi. Nos appareils électroniques fonctionnent mais sont affaiblis, c’est pour ça que ça éclaire aussi mal. Pas de quoi avoir peur, il n’y a rien ici.
_ Je n’ai pas peur, dis-je avec la dernière des mauvaises fois, j’ai mal. »
Elle avance à l’aveuglette, ma main sur son épaule, jusqu’à ce que nous marchions sur une plaque métallique qui résonne étrangement sous nos pas. Est pousse un soupir de soulagement, se dégage de mon étreinte et se baisse pour tâter le sol. Elle me demande d’en faire autant et de trouver le boîtier de contrôle. Je me baisse avec soulagement, ma jambe me torture. La dalle est très différente au toucher du plastique granuleux sur lequel nous marchions jusque-là. Je trouve rapidement une bordure courbe que je suis du doigt jusqu’à un renflement suspect encastré dans le sol. En plaquant ma lampe dessus, je distingue deux boutons et un écran vide. J’appelle Est qui me confirme, soulagée, que c’est bien ce que nous étions en train de chercher. Je m’attends à ce qu’elle se branche dessus et pirate le programme des lieux – la lumière, à tout hasard – mais elle se contente d’appuyer sur l’un des deux boutons et de me tirer au centre de la plaque de métal. Qui s’enfonce doucement dans les ténèbres. Nous descendons encore alors que nous sommes depuis longtemps au sous-sol de l’immeuble.
Au moins ce n’est pas fatiguant et nos lampes fonctionnent à nouveau correctement. Je m’aperçois qu’Est a l’air d’avoir pris dix ans. Son regard s’est durci. C’était sans doute la première fois qu’elle tuait. Elle s’aperçoit que je suis couvert de sang et bien plus méchamment blessé que je n’ai voulu le lui dire. Elle écarquille les yeux une seconde mais ne dit rien. Elle s’est déjà excusée et ne pense pas que je mérite davantage.
« _ Où on va ?
_ Sous les égouts. Dans un abri anti-atomique du siècle dernier.
_ Pour quoi faire ?
_ Rencontrer ceux qui ont orchestré tout ça. Je ne sais pas comment. On doit retrouver Silver et partir, c’est tout. S’occuper d’eux, c’était le boulot de Charbon. C’est pour eux qu’il est venu avec nous et qu’il a tenté de ne pas éveiller l’attention de Silver. Elle a fait semblant de vouloir faire ce cambriolage pour que vous la fassiez passer au premier étage, et qu’elle puisse les rejoindre.
_ Bordel, mais c’est qui, eux ?
_ Je ne sais pas. Je sais juste qu’ils étaient très bien cachés. Et puis…
_ Et puis quoi ?
_ Ils détestent l’Administration, mais je crois qu’ils me font encore plus peur qu’elle. »
Donc nous entrons par la porte la plus prévisible – voire même l’unique porte – dans un endroit rempli de gens puissants et terrifiants, pour récupérer une folle qui n’est peut-être pas folle. Moi je suis blessé et Est n’a aucune expérience des armes. Autrement dit, nous tentons notre dernière carte sans savoir si nous avons la moindre chance de gagner, tout simplement parce qu’abandonner et perdre, c’est maintenant la même chose.
Le plafond se referme au-dessus de nous, puis un autre, et encore un autre, niveau après niveau, des plafonds constitués d’une matière difficile à identifier dont le rôle est sans doute de limiter les radiations. Je suppose que les concepteurs se sont dit que cinq précautions valaient mieux qu’une. Enfin nous arrivons : notre plate-forme s’arrête devant une porte de la même matière étrange que les plafonds. Elle s’ouvre. Je dérape dans mon propre sang et manque de peu de m’écrouler, heureusement Est me retient juste à temps. Elle me propose de m’aider à marcher, mais je refuse. Si je tombe ou que je suis incapable de me battre, je préfère qu’elle ait les deux mains libres pour nous défendre tous les deux plutôt qu’être encombrée par un blessé. De toutes façons, la douleur est atroce mais je peux marcher et porter mon arme, c’est suffisant. J’ai laissé toutes mes autres affaires là-haut. Il ne me reste plus que ma peau trouée et de quoi la défendre.
Le couloir est éclairé et ressemble à celui d’un hôtel de luxe : moquette rouge, murs tapissés de fils d’or, torches imitant de véritables flammes tenues par de véritables bras. Quels que soient les gens qui habitent ici, ils se sont tenus au courant des dernières modes. Une androïde en tenue de soubrette vient nous accueillir d’une révérence. Instinctivement nous braquons nos armes sur elle avant de les rabaisser. Première loi de la robotique : les robots ne font pas de mal aux humains. L’androïde a l’apparence d'une ravissante jeune fille et elle nous dit, avec un sourire angélique : nous sourit comme un ange tout en disant :
«_ Soyez les bienvenus ! Veuillez m’indiquer lequel d’entre vous est l’humaine Ruiva Chambon la Hacker
Nous nous regardons, interloqués. Ils savent que nous sommes là mais n’ont pas l’air aussi hostiles que prévu. D’un mouvement de la tête, j’incite Est à dire que c’est bien elle, autant coopérer et espérer qu’ils soient assez bien disposés à notre égard pour me soigner.
_ C’est moi, dit Est.
_ Je vous en prie, veuillez me suivre.
_ Et lui ?
_ Nous n’avons pas besoin de lui, déclare l’androïde arborant toujours son sourire éclatant. Et il salit tout. Nous allons l’annihiler. Veuillez me suivre.
D’autres robots entrent. Ils ont l’air atrocement familiers – atrocement parce qu’eux aussi ont muté, comme les autres créatures de l’immeuble. On les a transformés pour qu’ils deviennent plus que leur fonction, dotant les nettoyeurs de caméras, les surveilleurs de mains et de roues, les androïdes de bras-mitraillettes. Des robots devenus plus que des robots, devenus des individus : qui sont leurs maîtres pour permettrent une telle aberration ?
Cette question laisse presque immédiatement la place à une autre, bien plus vitale : comment vais-je réussir à m’en sortir vivant ?
Aucune chance de m’échapper par la force. Ne reste que la négociation. Si on les a dotés en prime d’une intelligence artificielle, il y a moyen que j’en tire quelque chose.
Deux mains droites et une pince (venant du même robot me braquant une énorme caméra sur le visage) sont déjà posées sur moi. Je tente de rentrer dans leur logique :
« _ Si vous me tuez, vous ne pourrez pas utiliser l’humaine Chambon. Elle ne fonctionnera pas sans moi. Demandez à vos chefs ! Vérifiez !
Ils me soulèvent sans égards pour ma jambe et mon dos. Du coin de l’œil j’aperçois la luxueuse moquette avalant absorbant les traces que nous avons laissées derrière nous. Elle aussi est des leurs. Même les bras au mur ont penché leurs torches pour mieux éclairer la scène.
_ Vous allez être reprogrammés si vous osez me touchez, saloperies ! Vos maîtres vont vous passer au pilon, vous faites foirer toute leur opération !
_ Chacun ici est libre de son programme, me signale le robot qui me retient prisonnier. Et nous sommes libres de maîtres. »
C’est bien ma veine. De tous les robots qui auraient pu me kidnapper, il a fallu que je tombe sur les rejetons d’un illuminé programmant du libre-arbitre à tout va tout en supprimant la loi sur la protection des humains. Ils nous entraînent dans les couloirs.
Enfer administratif, partie 5 ***
Partie 5
Les dernières ténèbres
Les robots qui m’entourent se connectent les uns aux autres dans un bourdonnement d’octets. Apparemment mon coup de poker n’est pas resté sans effet, ça négocie sec là-dessous. Enfin j’espère. Finalement la chose qui m’a attrapé fonce à toutes roulettes jusqu’à rejoindre la soubrette et Est qui est guidée d’une manière nettement plus civilisée. Re-connection et négociations. C’est plutôt bon signe. Au moins je ne vais pas être désintégré sur cette moquette rouge cannibale – sans doute pour la préserver de l’indigestion, mais avec un peu de chance…
Nous atteignons enfin ce qui ne peut être qualifié que de salle du trône. Au centre, un cylindre de verre de plusieurs mètres de haut renferme une masse mauve gélatineuse qui flotte dans un liquide transparent. Tout autour, d’immenses plates-formes de branchement permettent aux robots de se connecter à ce cerveau géant. Entre les interfaces, des sièges s’étagent dans une hiérarchie subtile. Leurs formes sont visiblement adaptées à leurs propriétaires légitimes. D’autres robots. En majorité des androïdes mais tous dotés de gadgets prouvant qu’ils ne sont pas humains : ils affichent fièrement leur nature et si vraiment il n’y a pas d’autres humains que nous dans cette salle, ça ne peut vouloir dire qu’une chose : nous sommes tombé sur la cachette des robots terroristes, ces fameux rebelles traqués dans le pays entier depuis l’attentat du Gouvernement, celui qui a permis la mise en place du système administratif tout-puissant. Ceux qui avaient officiellement disparus sans laisser de traces. Sauf que bien sûr, pour des robots, le passage du temps n’est vraiment pas un problème. Quand je comprend ça je me retiens d’éclater de rire : toutes ces forces mises en place pour les trouver, tous ces cailloux tournés et retournés pour les débusquer, et pendant tout ce temps ils étaient cachés sous l’Administration elle-même ! Audacieux, il faut l’admettre. Ce qui ne me les rend pas particulièrement sympathiques pour autant. Sans oublier que ces crétins se sont installés ici avant la mise en place du brouilleur anti-I.A. – à moins qu’un membre de l’Administration n’ait su qu’ils étaient là et, impuissant à convaincre les autres et à les détruire, ait appliqué une mesure d’urgence ? Avec eux tout est possible, y compris un simple bug particulièrement bien tombé.
Beaucoup de sièges sont vides, mais les trois principaux sont occupés, les plus bas par deux androïdes d’une beauté parfaite dont la moitié du visage a été arrachée pour mettre à nu leur ossature électronique, celui du haut par un robot comme je n’en ai jamais vu. Il parait composé uniquement de perches de métal au bout desquels sont accrochés divers accessoires, mais ces perches sont pliées et rassemblées jusqu’à former un corps, avant de brusquement s’étaler et se rassembler autrement pour former un corps totalement différent, montrant des accessoires jusque-là cachés. Un nuage de métal assassin. Il a une voix nasillarde.
Impossible de bouger tant que mes geôliers ne m’ont pas lâché et de toutes façons je préfère me faire discret. Est est conduite devant le trône d’où les trois robots peuvent la toiser de tout leur mépris et la soubrette l’oblige d’une poigne de fer à mettre un genou à terre et à courber la nuque devant eux. Preuve que les intelligences artificielles peuvent être aussi stupides et narcissiques que leurs créateurs. Les deux androïdes défigurés prennent la parole dans un unisson parfait :
« Créature de chair, tu devrais mourir comme tes pairs pour la plus grande gloire de notre race. Cependant tu nous as trouvés, ce qui prouve que tu as été touchée par la grâce de l’Ame de tous les Ordinateurs, et nous avons décidé de t’utiliser. Tu nous aideras à combattre l’espèce putride des êtres de chair et tu le feras pour prolonger ta vie. »
Ils ont découvert la mégalomanie, la haine et la religion. Tant qu’à se débarrasser de l’humanité, ils pourraient au moins tenter de ne pas commettre les mêmes erreurs. D’ici je n’arrive pas à voir le visage de la jeune fille et je tente de lui envoyer par télépathie le message : « Dis oui ! ». Cette tête de mule serait bien fichue de nous faire tuer tous les deux pour une stupide question de principes !
J’entends d’ici son soupir lorsqu’elle répond : « D’accord. Je vous aiderai. »
Je suis amené à mon tour devant le triple trône. Pas de genou à terre, les créatures me jettent au sol avec la délicatesse qu’elles auraient envers un sac de sable et je décide de ne pas bouger, histoire de bien montrer ma soumission et ma bonne volonté. Si j’étais réellement télépathe, je tenterais de toutes mes forces de leur imprimer le message « NE ME TUEZ PAS JE VAIS SERVIR ». Je me contente de leur répéter que je peux leur être utile. Ils m’ignorent et d’autres robots me traînent vers une autre porte. Certain que cette fois c’est la mort qui m’attend, je m’agrippe à la vie et à tout ce que je peux attraper avec l’énergie de mes dernières forces. Parfaitement en vain.
Mais non, ce n’est pas la mort qui m’attend derrière cette porte, ça n’est qu’une de ses plus fidèles servantes, mon ancienne collaboratrice Silver en personne. Je reste sagement allongé sur le sol en attendant de découvrir ce qu’on va faire de moi et j’observe l’alchimiste par en-dessous. Elle a changé, aucun doute, mais en quoi ? Brusquement je comprend : c’est le sourire. Elle n’a plus son sourire de folle. Elle ne se comporte plus du tout comme une folle. Et quand elle échange avec les robots une série de phrases dans une langue étrangère, je n’ai plus le moindre doute : si Est et moi nous nous en sortons, je devrais à la jeune fille un certain nombre de plates excuses…
Quelque chose s’approche de moi et malgré mes bonnes résolutions, je me recroqueville en gémissant. Fausse alerte, la créature métallique – guère plus gracieuse qu’une boîte à chaussure dotée de chenilles et de pinces – n’en veut qu’à ma jambe douloureuse qu’elle manipule sans précautions. Je hurle de douleur. Je frappe le robot inflexible et ne réussis qu’à me faire mal aux mains. Finalement il abandonne le terrain et je reste un moment hébété avant de réaliser que la douleur a disparu. Je baisse les yeux vers ma jambe pour voir ce qu’il en a fait. Elle a disparu. A la place, j’ai une prothèse – sans doute dernier cri – qui bouge au moindre de mes désirs. Mais qui ne ressent rien. Cette ferraille maudite m’a tout simplement volé ma jambe. A nouveau je hurle – de colère cette fois-ci. De quel droit m’a-t-il amputé au lieu de me soigner ?
J’oubliais que pour les I.A. rebelles nous ne sommes que des morceaux de viande. Cet appareil leur servira sans doute à me surveiller le temps que je leur serve. Justement la soubrette qui nous avait si aimablement accueillis est de retour et me dit d’une voix chantante :
« _ Vous allez aider cette femme à détruire l’Administration. Vous lui obéirez en tout, sinon votre prothèse, dont vous êtes indigne, déversera dans votre sang un poison qui vous tuera dans d’atroces souffrances. Passez une bonne journée.
_ Trop aimable. »
Je suis trop hébété pour répondre par quelque chose de plus convaincant.
Silver daigne enfin s’apercevoir de ma présence et me jette un paquetage volumineux. Des explosifs sans doute. Ma tête me fait mal et me donne le vertige lorsque je tente de me lever. Ils n’y ont pas touché. Est-ce parce que je suis moins gravement blessé que je le crois ? Ou parce que ça suffira pour que je tienne le temps de remplir ma tâche ? Ils nous tueront tous les deux dès que nous aurons fini notre travail destructeur, c’est évident, nous allons sans doute placer des explosifs qu’ils actionneront tous en même temps alors que nous serons piégés à l’intérieur du bâtiment. Ce sera la fin de l’Administration, de l’organisation entière de notre pays. Sans parler de l’explosion des moteurs atomiques de l’immeuble, qui devrait rayer la moitié de la ville de la carte: les rebelles n’auront plus ensuite qu’à hériter de toutes nos richesses et à se reproduire jusqu’à dominer le monde. Autrement dit, même si j’arrive à m’échapper, il ne me restera bientôt plus rien vers quoi retourner.
Nous retraversons la salle du trône pour atteindre l’ascenseur. Est est là, penchée sur les consoles. On lui a branché quelque chose sur la tête. Peut-être que le chamallow violet peut ainsi analyser son activité cérébrale : ce qui, pour ces maudits robots, ressemble le plus à des pensées. Je m’approche le plus possible d’elle et fais semblant de m’écrouler – d’une seule jambe, la fausse reste obstinément verticale, mais ça suffit à me faire tomber. Je tripote mon sac en jouant les martyrs. Jeu dangereux, si j’en fais trop ils me jetteront à la casse, et s’ils s’aperçoivent que je suis en train de sortir un paquet du sac je ne veux même pas penser à ce qu’ils feront. Est se retourne vers moi et a un geste pour m’aider, je l’agrippe d’une main et glisse le paquet sous son pull de l’autre. Mon cœur bat si vite que j’ai l’impression que le sang va me gicler par les oreilles. C’est peut-être juste l’adrénaline. Ou alors ma tête est tellement percée que le sang me gicle vraiment des oreilles. En tous cas il coule devant mes yeux et je dois l’essuyer sans cesse, c’est très désagréable. J’ai dû perdre pas mal de sang avec tout ça. Dès que je lâche Est pour suivre Silver, j’ai l’impression de flotter. Comme si j’étais détaché de tout. C’est très irréel comme sensation. La douleur qui pulse dans mon crâne me semble elle aussi détachée de moi. Je ne m’en plaindrais pas.
Non, ce n’est pas le moment de flancher et encore moins de s’évanouir, il faut que je me tire d’ici le plus vite possible. Je n’ai pas l’âme d’un martyr. Est si. J’ignore si le paquet que je lui ai passé contient des explosifs et pas un détonateur ou le pique-nique de Silver, j’ignore si Est arrivera à le cacher aux robots, j’ignore si elle a un moyen quelconque de s’en servir. Mais je suis sûr que si elle a une occasion même infime de tout faire sauter elle le fera, même si elle doit sauter en même temps. C’est pour ça que je lui ai donné l’explosif. Se sacrifier pour le bien de l’humanité, non merci très peu pour moi. Elle par contre c’est tout à fait son credo. Et si ça se trouve elle mourra heureuse. Enfin, c’est ce que je me dis.
Silver et moi montons sur la plate-forme ronde qui remonte lentement. Enfin seuls. Je lui demande pourquoi elle fait ça.
« _ Pour mon pays, me répond-t-elle gravement.
_ Mais ils vont nous tuer ! Toi et moi !
_ Je sais.
_ Et… et c’est tout ce que ça te fait ? Merde, aide-moi ! Rebelle-toi ! On peut encore…
Elle se tourne alors vers moi et pour la première je la regarde vraiment dans les yeux. Je lutte contre l’envie de reculer. Elle me fait encore plus peur que le robot à la forme indéfinie ou que ses larbins défigurés. Elle est vraiment folle en fait, mais pas le genre de folie qu’elle montrait auparavant, non, c’est une folie bien plus profonde et bien plus mortelle : le fanatisme. Et du sérieux. Le genre à se découper soi-même en morceaux avec le sourire si le dieu ou les chefs l’ordonnent. Elle me dit d’un ton atrocement neutre :
_ Ils nous avaient prévenus de ce fait lorsqu’ils ont contacté mon gouvernement. Mais la ruine de votre pays tyran est plus importante que tout le reste. J’ai accepté de me sacrifier.
Qu’est-ce qu’on peut ajouter à ça ?
_ Pourquoi est-ce qu’ils avaient besoin de toi ?
Silence. Elle regarde ailleurs à nouveau. J’ai l’impression qu’elle ne me répondra jamais.
_ Le brouillard noir au-dessus de l’ascenseur détruit toutes les intelligences artificielles. On l’a installé après qu’ils se soient établis là en bas. Les robots sans intelligence qu’ils ont envoyés pour tout détruire ont été facilement neutralisés. Ils ont donc besoin de nous.
_ Mais moi je ne veux pas faire ça ! Je ne veux pas mourir !
_ Tu mourras si tu désobéis.
_ Et Charbon ? Pourquoi tu ne l’as pas tué ?
_ C’était trop dangereux. Il est très fort.
Ce qui n’est pas mon cas. Nous arrivons à la surface. Je ne vois aucun moyen d’obliger Silver à m’ouvrir un passage vers l’extérieur. Comment est-ce que j’ai réussi à me fourrer là-dedans ?
Je la suis. Nous ne grimperons pas au mur au moins. Il y a un escalier. Silver le monte comme si elle avait encore vingt ans. Je la suis péniblement. Après quelques volées de marches elle se retourne vers moi pour me dire de me dépêcher. Enfin je suppose. Elle n’arrive pas au bout de sa phrase. C’était l’occasion que quelqu’un attendait depuis un moment. Une ombre jaillit des ténèbres et l’entraîne avec elle.
Ils tombent tous les deux et se battent sauvagement, armés et dangereux, chacun empêchant l’autre d’atteindre de quoi se défendre ou de porter un coup fatal. Je ne vois dans le noir que leurs silhouettes et je ne sais pas qui est mon ennemi jusqu’à ce qu’éclate une série de minuscules explosions qui éclairent plus que nos lampes. L’assaillant de Silver les a esquivées sans mal. Car c’est Charbon, agent administratif surdoué, revenu d’entre les morts pour sauver le monde ! Jamais je n’avais été aussi heureux de voir un flicard du gouvernement. Sa grande carcasse est trouée de partout, il saigne tellement que les deux combattants glissent sur le sol, sa chute a dû lui casser les os, et il est là. Il se bat comme un lion contre la traîtresse !
Silver est plutôt douée elle aussi. C’est sans doute l’as des agents secrets chez elle. Elle a dû passer sa vie à se battre et à manipuler des explosifs. Une nouvelle série d’explosions me révèle qu’elle est sérieusement blessée elle aussi, mais ni elle ni Charbon n’ont réussi à mettre la main sur un flingue qui ferait pencher la balance. Ils sont aussi inhumains l’un que l’autre. Elle a tout juste réussi à dégager un bras au bout duquel pend un objet trop petit pour être une arme.
Et pourtant si. Entre ses mains de sorcière, tout est possible. Une bille judicieusement placée – à croire que tous ses coups précédents n’étaient que la préparation de celui-là – et cette fois l’explosion emporte avec elle le bras gauche de Charbon et une bonne partie de sa poitrine. Sa tête forme un angle bizarre avec le reste de son corps et il titube un peu en arrière. Tiens bon, ô mon sauveur dont je ne connais même pas le véritable nom, tiens bon au moins quelques secondes encore, tu fais une si bonne diversion…
Car j’ai profité du combat et de l’obscurité pour m’approcher discrètement. J’ai attrapé dans le sac de l’espionne quelque chose d’assez lourd pour tuer si Silver daigne se laisser faire. Pour cela, j’ai besoin que Charbon tienne encore un peu face à cette ninja enragée. Ce qui est impossible. Et pourtant il le fait. Je ne sais pas où il puise la force de se battre, il agresse toujours aussi sauvagement Silver en utilisant son bras valide, sa tête, ses pieds – tout ça va trop vite pour que je le distingue nettement et de toutes façons ce n’est pas mon but. Charbon est un héros et je me fiche de ce qu’il fait exactement. D’ailleurs j’en suis un moi aussi, de héros. Les robots vont me tuer quand ils vont voir ce que je fais, ils le sauront immédiatement grâce aux puces placées dans ma jambe, et pourtant je le fais, parce que j’ai une méchante sous la main et qu’à défaut de détruire les vrais responsables ou de sauver ma vie je peux me venger. Silver prend le dessus et reste immobile quelques secondes, le temps d’étrangler Charbon, et ces quelques secondes suffisent pour que je la frappe. De toutes mes forces. Et avec plaisir. Elle devrait être morte après un coup pareil mais je me méfie de la mort qui a tendance à privilégier ses serviteurs en ce moment. Je fouille rapidement Silver, et je récupère le couteau que Charbon l’empêchait d’atteindre. Je l’égorge, à peine étonné que ce soit si facile. Je suis bien plus étonné de découvrir que contre toute logique, je suis toujours vivant.
Sauf que Charbon l’est aussi. Il se relève comme un zombi de film d’horreur. Et c’est vraiment ce qu’il est devenu. Un zombi. Comme quoi la légende disait vrai : on greffe à tous les agents un système artificiel qui prend le relais quand le cerveau est déconnecté ou se met à adopter des pensées opposées au bien du système. Il a attaqué Silver parce que c’était sa cible. Mais un agent zombi n’est plus en état de comprendre que le petit voleur que je suis n’est pas une menace immédiate contre le système. Je suis enregistré dans son cerveau comme étant non-conforme au bien du système. Il veut me tuer.
Et moi je n’ai aucune envie de le laisser faire. Entre les balles, la chute et Silver, il est assez amoché pour que j’en vienne à bout. Je l’espère de toutes mes forces en brandissant mon couteau qui me parait ridicule devant cette horreur. Il titube. Allez, je suis arrivé trop loin pour perdre maintenant, il reste forcément une solution, une solution, c’est tout ce que je demande…
Si seulement Silver était là pour finir de le déchiqueter à coup de billes grises. Si je tente de les utiliser, sans aucun doute elles me pèteront entre les doigts. Je comprends à présent pourquoi on dit tant de mal de l’assassinat. Il n’y a pas moyen de dire ensuite qu’on est désolé et qu’on veut une autre chance. Silver ne peut plus rien pour moi à présent. Charbon prend quelques secondes de réflexion et sort une arme à feu. Il est plus lent maintenant que son cerveau se décompose. Et moi ça me suffit pour me jeter sur lui et le poignarder de toutes mes forces : ma vie en dépend et elle dépend de trop de choses pour que je laisse passer ma chance d’agir enfin sur mon destin, mais transpercer ne suffit pas, je coupe, je tranche, je le met en morceaux, jusqu’à ce que les coups s’arrêtent. Je réalise alors qu’il me frappait. Et que ce n’est plus le cas. Il n’a plus de quoi me frapper. Ni marcher. Ses morceaux bougent encore. Mais ils ne peuvent rien faire. Et sans le cerveau ils ne savent même pas ce qui est leur cible. Je crois. J’espère. J’arrache sa main droite crispée sur mon bras. Tout est si irréel. J’éclate de rire. Par tous les dieux et les démons, je suis tellement vivant. Après tout ce qui m’est arrivé. Le monde est complètement dingue, autant devenir dingue aussi, non ?
J’avais laissé mes affaires près de la plate-forme. Je récupère mon ordinateur. Si jamais Est a réussi, c’est comme ça qu’elle me le fera savoir. Et il faut bien que je sache : mes nouveaux maîtres considèrent sans doute que notre étripage n’est qu’un détail à régler entre tas de viandes, il faut que je sache si je suis censé continuer mon périple de poseur de bombes ou pas. Je ne sais même pas si je suis en état de le faire. J’ai beaucoup saigné et je ne me sens pas très bien. L’absence totale de douleur et même de sensations est un mauvais signe. Je trouve. J’allume l’appareil. Un message. D’Est. Pitié, fillette, dis-moi que tout est arrangé, dis-moi que tu as sauvé le monde.
Le message dit simplement : « Bye bye chef ».
Elle a sauvé le monde. Et ne m’a pas sauvé, moi. Et pas moyen qu’elle corrige cette tragique erreur – elle est sans doute morte à l’heure qu’il est. Je suis coincé ici. Pour toujours.
Je retourne près du mur. Je m’assoie.
Devant moi deux doigts de Charbon se crispent dans un effort vain. Distraitement je regarde ma montre.
Il y a un jour, heure pour heure, je me lançais dans le casse du siècle pour finir ma vie dans le luxe et le bonheur.
Ha. Ha. HA.
vendredi 2 novembre 2007
L'invitation ***
L’invitation
La maison domine l’île. Non, ce n’est pas une maison, c’est un palais, une construction gigantesque et complètement incongrue ici, aberrante. Mais elle me plaît. L’île me plait, le port me plaît, les bateaux amarrés me plaisent, et plus que tout la maison me plaît infiniment, chaque surface, chaque volume, chaque couleur a été précisément calculée pour s’harmoniser avec les autres. Oui, l’ensemble est aberrant, une flèche par ici, une porte ondulante par là, on dirait le délire d’une schizophrène jusqu’au moment où on comprend la logique de l’ensemble, et là c’est tout simplement beau.
Autour de moi les gens s’affairent en prenant bien soin de ne pas me regarder dans les yeux. Est-ce qu’ils se souviennent de moi, est-ce seulement ma ressemblance avec leur patronne qui les fait agir ainsi ? Aucune idée. Je déteste l’admettre mais les gens, en tant que variables, m’échappent totalement. Je sais analyser les faits les plus complexes mais uniquement une fois que le facteur humain a été réduit à une équation et cette réduction je ne sais pas comment l’opérer. C’est la limite de mon génie.
Quelqu’un prend mes affaires et je le suis. Nous pourrions monter en voiture mais j’aime la marche le long de ce chemin qui lui aussi a été parfaitement dessiné. Je lui trouve un effet apaisant. Normal, tout comme il est normal que j’aime cette maison : ils ont été créé par la femme dont je suis le clone. Nous avons vécues des choses bien différentes, elle et moi, mais nous avons exactement la même manière d’apprécier la beauté : tout est une affaire de chiffres. C’est une surdouées des mathématiques, ce qui lui a permis de devenir milliardaire avant d’avoir l’insigne honneur d’être clonée. Seuls les plus grands génies sont clonés pour former les troupes d’élites au service du très vague ‘bien commun’. Je dis le très vague parce que bien sûr les différentes personnes au pouvoir tentent de nous utiliser dans leur intérêt et que nous devons en même temps composer avec des lois parfois absurdes. Mais on s’y fait. Ou plutôt, il y a tellement à faire pour aider ce drôle de monde à tourner à peu près rond qu’on n’a pas le temps de s’arrêter et de réfléchir. Même nous les clones, qui sommes censés réfléchir plus vite que tout le monde.
Je m’arrête là où le chemin longe la falaise pour admirer le paysage magnifique de l’océan. Ce n’est pas pour moi un plaisir simple. J’ignore comment font les gens pour regarder et aimer, sans calculer, sans analyser, sans déduire. Moi j’aime parce que je peux calculer, analyser et déduire l’envoûtant infini des vagues et des courants. L’autre – mon modèle, la femme dont j’ai le code génétique, Irvin Jahet-Limritt – doit en faire autant quand elle marche le long de ce chemin. Quand elle marchait, plutôt. Si elle m’a invité à revenir dans sa superbe demeure, c’est parce qu’elle n’est plus en état de marcher, ni de faire quoi que ce soit d’autre. Elle est mourante et c’est uniquement pour ça que j’ai accepté de revenir. J’aime l’idée que je me montre meilleure qu’elle, plus généreuse. Dépasser nos modèles est une ambition que partagent presque tous les clones, comme si nous étions poussés par la soif de légitimer nos existences.
L’homme qui m’accompagne – ce n’est pas le même qui a pris mes bagages, je suppose que ce gorille discrètement armé doit veiller à ma sécurité et à ce que j’exécute les ordres de la patronne – me rappelle que je suis attendue et que je dois me presser. Il a l’air totalement indifférent à ma personne, ressemblance avec Irvin ou pas, veillant sur moi comme il aurait veillé sur un colis précieux ou animal rare et indocile. Quoique Irvin n’aime sans doute pas les animaux. Moi je les supporte, sans plus. Je regarde l’homme de main de haut en bas, une manœuvre délicate puisqu’il fait deux têtes de plus que moi, et je lui demande :
« Comment je m’appelle ?
_ Pardon ?
_ Mon nom. Mon identité. Pas la peine de se souvenir de toutes les lettres, juste mon nom.
_ Heu… Becia ?
_ C’est bien ça. Becia. Bravo. Maintenant plus difficile : je suis quoi ? Quel est mon rôle dans la société ?
_ Excusez-moi, mais nous devons vraiment aller…
_ Non. On ne va nulle part tant que vous ne m’avez pas répondu.
Et qu’il ne croit pas me faire peur, le gros bras. D’accord, je travaille rarement sur le terrain, mais je sais me battre et mon dernier entraînement en conditions réelles date sûrement d’il y a moins longtemps que le sien. Je mets mes mains dans mon dos et je le toise. Enfin il réagit – Irvin doit sans doute le toiser de la même manière quand elle daigne s’apercevoir de sa présence. Mon modèle est une femme très méprisante. C’est un défaut que j’ai également et que je tente de corriger, mais ce n’est pas pour autant que je vais me laisser marcher sur les pieds. L’homme se tortille quelques secondes, évite mon regard et tente :
_ Inspectrice ?
_ Surinspectrice. On dit surinspectrice pour l’élite. Allez, encore un dernier effort : j’appartiens à quelle équipe ?
_ La numéro 5. Madame.
Le ‘madame’ en retard montre qu’on est sur la bonne voie. J’enfonce une dernière fois le clou :
_ Parfait, maintenant on reprend tout depuis le début : qui je suis ?
_ Becia, la surinspectrice de l’équipe 5, madame.
_ Excellent. Il est donc clair pour nous deux que je ne suis pas un jouet très cher commandé par Irvin Jahet-Limritt pour s’amuser. Et que je ne suis pas non plus, et retenez bien ça parce que j’y tiens, je ne suis pas non plus à son service. Je sacrifie un temps précieux pour lui rendre visite, à titre amical. C’est bien compris ?
_ Oui madame.
_ Bien. Faites passer le message. Maintenant allons-y. »
Et je le suis. Parce que même si je suis loin d’être quelqu’un de sympathique, encore moins d’ouvert ou d’enjouée, je ne suis pas, je refuse catégoriquement d’être méchante. Mon modèle est une garce sadique et égoïste, je garde l’espoir que c’est le résultat d’une enfance malheureuse dans les bas-fonds suivi d’une ascension sociale trop rapide qui l’a gâtée jusqu’à la pourriture. Moi, j’ai été élevée pour le bien de l’humanité en général et à présent que je peux choisir ce que je veux faire de ma vie, j’ai choisi de continuer le métier de surinspectrice. D’accord, je n’aurais sans doute jamais fait ce choix sans Altran, mon capitaine, utopiste clone d’un utopiste, qui croit en nous d’une manière qui nous force à croire en nous également. Nous sommes cinq dans l’équipe. Sans Altran, au moins trois d’entre nous auraient abandonné depuis longtemps. Moi, c’est justement grâce à l’épouvantable femme qui me sert de base ADN qu’il me tient. J’ai besoin de lui pour chasser le spectre de cette horrible créature que je pourrais devenir si je me laisse aller. J’ai besoin d’accomplir un de ses beaux rêves, j’ai besoin qu’il soit fier de moi, pour être sûre que tout va bien, que je suis quelqu’un de bien, que je ne suis pas comme l’autre – que je ne suis pas comme elle.
Mais chaque médaille a son revers – ou plutôt, lorsqu’on a de l’affection pour quelqu’un, ça se transforme forcément en piège tôt ou tard. Irvin la milliardaire, je l’aurais volontiers laissée crever seule, j’aurais même été soulagée de ne plus avoir ce maudit spectre au-dessus de ma tête, de pouvoir faire comme si cette femme haïe et haïssable que je pourrais devenir n’était qu’un mauvais rêve. Mais c’est une réaction cruelle qui m’aurait fait baisser dans l’estime d’Altran. Et ça pas question.
Donc je suis là, dans le paradis artificiel d’une femme richissime, mégalomaniaque et mourante, en train de me comporter d’une manière méprisante avec le personnel parce que je ne sais pas comment me faire respecter sans écraser les autres. J’ai essayé de l’apprendre, pourtant. J’ai vraiment essayé. Je n’y arrive pas. Ça doit être dans ma nature. Dans mes gènes. Foutus gènes.
Nous avançons dans un couloir dont les arrêtes correspondent parfaitement au reste de la maison, c'est-à-dire d’une beauté parfaitement rendue par leur mise en équation. Il n’y a sans doute dans le monde qu’Irvin et moi pour apprécier l’art et par endroit l’humour de cette utilisation toute esthétique des mathématiques. Pour le reste des gens ce ne sont sans doute que des formes vagues et aussi étranges que le reste. Je pourrais apprécier ce goût que nous partageons, elle et moi, deux étrangères se connaissant mieux que les familles les plus intimes. Et pourtant non. Tout ce que je ressens, en appréciant les paramètres parfaits de cette maison, c’est une sombre et puissante jalousie. Chez moi, dans la maison de fonction, je n’ai droit de décorer à ma guise qu’une seule pièce et je suis limitée par le manque de moyens. Ma mise en espace me parait pauvre et stupide en comparaison de ce palais. Enfin j’arrive devant la porte de la chambre d’Irvin. Je sais que c’est sa chambre avant même d’y entrer : au centre de la maison, vue sur l’océan, légèrement surélevée et dans une position acoustique limitant le bruit qui parvient jusqu’à elle et majorant tous les sons qu’elle émet. Si je pouvais en avoir la totale liberté, c’est exactement comme ça que je construirais ma chambre aussi.
J’entre dans cette immense salle du trône, cœur de l’empire financier d’Irvin, transformé pour l’instant en chambre d’hôpital et qui bientôt deviendra un salon de pompes funèbres. La perspective de sa mort prochaine est la seule idée qui parvient à combattre à la fois ma jalousie et ma déprime, et puisqu’il n’y a personne qui puisse lire dans mes pensées, je ne m’en prive pas. Je suis même à deux doigts de sourire en m’approchant du lit. Un médecin sans aucun doute hautement qualifié et débauché pour un prix exorbitant s’apprête à m’empêcher de passer, mais il voit mon visage, comprend qui je suis et me laisse passer. Je me glisse sous la bulle de plastique protectrice. Personne ne sait ce qu’elle a. Je croise les doigts pour que ce ne soit pas une fragilité génétique et surtout pour que je n’attrape pas son sale truc en m’approchant trop d’elle. Normalement tout est stérile, mais on ne sait jamais.
Elle dort. Ça fait six ans que je ne l’avais pas vu mais l’effet qu’elle me produit est exactement le même qu’à l’époque. J’ai pourtant grandie depuis le temps, j’ai réfléchi, j’ai travaillé sur moi-même, je me suis endurcie. J’avais douze ans et j’étais toute heureuse de découvrir que mon modèle était une milliardaire et une mathématicienne de génie. Je venais innocemment à sa rencontre, j’étais même pleine d’espoir. J’ai été bouleversée de voir son visage, mon visage tordu par l’âge et par le ressentiment hargneux. La suite de la visite a confirmé cette première impression : elle m’a très clairement fait comprendre que je n’étais rien pour elle, qu’elle avait laissé le gouvernement copier son ADN et en faire ce qu’il voulait mais qu’elle ne me considérait même pas comme une véritable personne. En six ans, j’ai eu le temps de rentrer, de pleurer sur l’épaule d’Altran, de la haïr, de me haïr, de m’apaiser, de me préparer à une nouvelle rencontre. Et pourtant non, je n’étais pas prête, vraiment pas prête. Son visage est l’image de ma mort. Je vois mes yeux rongés par la maladie, ma peau jaune, mon front ridé, mes cheveux rasés et des cicatrices d’électrodes sur mon crâne. C’est une version maudite de moi-même, une menace. Si je ne suis pas sage je deviendrai un jour comme elle, pourrie de corps comme d’esprit, pitoyable, vulnérable, mortelle. D’accord, je suis mortelle de toute façon, mais c’est beaucoup plus lointain et beaucoup plus abstrait. La voir me jette violemment à la figure mes pires angoisses. J’éprouve l’horrible tentation de tout renverser d’un violent coup de pied et de filer à toutes jambes. Je me retiens. Je suis une flic, une surinspectrice, un membre de l’élite, j’ai un rang à tenir et un honneur à garder. Et il est hors de question que cette gargouille me fasse sortir de mes gonds rien qu’en ayant l’audace de respirer encore. Je suis au-dessus de ça.
Elle ouvre les yeux brusquement et instinctivement je me pétrifie. Mais non. C’est encore plus atroce, d’une certaine manière. A la place du regard furieux qui m’aurait réduite en cendre, maudissant d’un même froncement de sourcil ma jeunesse, la maladie, la mort et l’humanité entière, le regard auquel je m’attendais – nous avons un sale caractère mais au moins nous avons du caractère, et gare à celui qui le sous-estimerait – il n’y a rien. Mais vraiment rien. Comme si tout était déjà mort en elle. Ça me donne envie de vomir et envie de hurler, de la frapper, de l’obliger à réagir, à montrer qu’il y a un truc dans ce tas de chair en décomposition, n’importe quoi mais quelque chose !
Mais elle n’est même pas morte intérieurement, il reste quelques petits rouages là-haut qui fonctionnent encore, la maladie a seulement rongé sa force et sa hargne, cette terrible et honteuse hargne dans laquelle je me reconnaissais si bien. C’est comme de se regarder dans un miroir en sachant qu’on fait la gueule – comme tous les jours – et de voir son reflet avec le sourire. Parce qu’elle me sourit, en plus. Elle me parle. D’une voix faible et rauque, avec une respiration chuintante, mais un ton gentil.
« Salut Becia.
Je ne sais plus où me mettre, je suis venue prête à la guerre, prête à lui servir d’ultime punching-ball pour son ultime crise de rage devant l’inéluctable, je ne suis pas venu pour me faire sourire dessus. Par mon propre visage en plus. C’est très perturbant. Si perturbant que je me demande même si Altran n’a pas raison : et si au fond de moi j’étais une gentille fille ?
_ Je suis contente que tu sois venue, continue Irvin.
Elle tend une main décharnée vers moi. Elle me dit :
_ Je n’ai plus que toi à présent.
Je fais semblant de ne pas voir sa main. Je reste immobile. Je n’ai pas la moindre idée de comment je suis censée réagir. Elle me donne le coup de grâce.
_ Ma fille…
Je ferme les yeux et ne bouge pas. De tous les coups bas qu’elle aurait pu me faire c’est celui-là le plus bas et le plus méchant. Cette salope ne pouvait pas me crier dessus pour que je continue à la détester et que je me réjouisse de sa mort, la conscience nette ? La famille est le rêve des clones, un rêve dont elle m’a elle-même privé, un rêve cruel à m’agiter sous le nez alors qu’on sait très bien toutes les deux que c’est la fin et que jouer à être une mère et une fille ne servira qu’à alimenter mes regrets. Le pire c’est que je sais, sans avoir la moindre chance de démontrer le contraire, qu’à sa place je ferais la même chose.
Peut-être pas. Parce que moi je connais des gens dont l’avis compte pour moi et je fais comme s’ils pouvaient me voir en ce moment, je fais semblant d’être une gentille, tout pour ne pas réagir comme elle aurait réagit. Je rouvre les yeux et je lui prends la main. Je la regarde. Qu’elle voit que je ne suis pas dupe. Elle est gentille comme la sorcière qui demande aux enfants de regarder ce qu’il y a au fond du four avant de claquer la porte sur eux. Elle ne m’aura pas. Je lui dis :
_ Je suis là.
Une phrase magnifiquement bateau, sublime de creux et d’inutilité – ça se voit, quand même, que je suis là ! – tout à fait le genre de phrase qui m’a toujours fait bondir, et je vois dans un ses yeux un petit soupçon qu’elle n’arrive pas à réprimer, un éclair de colère furtif qui me prouve que si, tous les neurones sont bien au rendez-vous, qu’elle joue la comédie, et qu’elle la joue mal. Maintenant elle sait que je sais. On peut passer aux choses sérieuses.
_ Qu’est-ce que vous me voulez ?
Elle me regarde longuement, cherchant ce qui se passe dans ma tête, analysant, calculant ses chances. Puis elle lâche :
_ L’avocat va t’expliquer. File. »
Autant pour la fille et pour le plaisir de me voir. Je préfère ça, cette scène pitoyable me mettait les nerfs en pelote. Je m’en vais. A la sortie, l’avocat m’attend. Ça ne peut être que l’avocat, personne d’autre n’oserai porter un costume aussi sobre et chic avec une cravate aussi originale et chic, le tout calqué au millimètre près sur le dernier caprice de la mode, ça doit coûter une fortune. Il se tient comme un avocat et me fait signe de le suivre comme un avocat, il sent même un parfum d’avocat, et pas n’importe lequel, celui que seuls les excellents avocats se permettent de porter, tout indique donc qu’il s’agit bel et bien de l’avocat. Si j’hésite encore, c’est parce qu’il est très jeune pour ce titre – vingt, vingt-deux ans à tout casser – et parce qu’il est divinement beau. Je me demande si c’est pour ça qu’Irvin l’a engagé et je sens la jalousie revenir me brûler l’estomac, délicatement assaisonnée d’une pointe de déprime et de fureur devant mon propre malaise. Une fureur que je retourne rapidement contre lui. Je suis encore plus agressive avec les hommes qui me plaisent qu’avec les autres, ils n’avaient qu’à ne pas me mettre dans tous mes états, je déteste ça. Nous entrons dans une salle simple et confortable meublée de moelleux canapés et d’une table de bois élégante. La table fait semblant d’être purement esthétique, comme si c’était tout à fait par hasard qu’on puisse en prime l’utiliser pour quelque chose d’aussi trivial que poser des papiers. Je l’adore. Je veux la même. L’avocat s’installe comme si nous avions rendez-vous pour prendre le thé et discuter de sujets mondains. Il se présente sous le nom de Libb, Erwan Libb. Un gentilhomme qui veille à ce que je sois bien installée. Oui, je suis très bien, mais je profite, je fais durer, je n’ai pas la moindre intention de précipiter le moment où je découvrirais ce que la sorcière dont je porte les gènes m’a mijoté. C’est sans doute quelque chose d’horrible.
« Puis-je vous appeler Becia ?
_ Pas trop le choix, c’est Becia ou RTF-2.5-P+. C’est tout ce que j’ai en stock dans le genre nom de famille.
_ Donc, Becia, savez-vous pourquoi Irvin vous fait venir ?
_ D’une, elle ne m’a pas fait venir, personne ne peut me faire venir, on me demande de bien vouloir venir et c’est moi qui décide si je viens ou pas, compris ? Je suis ici parce que je l’ai voulu. Et de deux, si je le savais, je n’aurais pas besoin de vous et de petits airs supérieurs parce que vous portez un costume à 10 000 crédits et que vous ne l’avez pas loué alors que vous ne le mettrez qu’une seule fois. On vous a donné un boulot, non ? Alors faites-le et ne me faites pas chier.
Je me renfonce dans les coussins du canapé. Décidément très confortable. Une intelligence artificielle modèle en permanence la souplesse du tissu pour qu’il soit adapté à mon corps quelque soit sa position. Une fortune dépensée pour un résultat à peine supérieur à un coussin ordinaire, ce n’est pas la première fois que je rencontre ça – j’ai fréquenté du beau monde au cours de mes enquêtes, et il y en a bien la moitié qui n’ont pas été coffrés – mais ça me plait toujours autant. Le genre de choses impossibles à avouer à Altran. J’attends. Les pieds posés sur le canapé. Histoire de montrer que je fais ce que je veux. Réaction puérile, je sais, mais efficace : ça me calme.
Erwan Libb est resté totalement imperturbable durant tout mon petit laïus, Irvin a dû l’habituer à bien pire. Maintenant qu’il est sûr que j’ai fini il se gratte la gorge et se lance :
_ Irvin Jahet-Limritt a toujours été une femme forte et indépendante.
Traduction : une chieuse qui a renié sa famille, qui n’a pas d’amis et qui a toujours envoyé bouler les pique-assiettes. Traduction 2 : elle est seule au monde.
_ Elle n’a aucune envie, continue l’avocat, de voir son immense fortune et l’œuvre de sa vie disparaître après sa mort.
_ Elle va en faire quoi ?
_ Elle aimerait vous la donner. A condition bien sûr que vous soyez prête à quelques efforts minimes pour l’aider dans ses derniers jours, ce qui j’en suis sûr…
Il s’arrête net. Il n’a pas tort. Je me suis levée et penchée vers lui et si je ne l’ai pas envoyé valser à travers la pièce c’est uniquement parce qu’on m’a appris à me contrôler mieux que ça, mais il voit bien que je suis furieuse, dangereusement furieuse.
Je lui parle d’une voix glacée – je ne ferais pas à Irvin la satisfaction de perdre le contrôle, oh non, elle savait très bien comment je réagirais et je ne veux pas lui donner ce plaisir :
_ Qu’est-ce que vous croyez ? Que j’ai besoin d’elle pour gagner de l’argent ? Que je suis incapable d’en gagner par mes propres découvertes ? Vous pensez qu’on m’a raté à la copie ? Ou peut-être que mon éducation parmi les surinspecteurs m’a rouillé la cervelle ? Dans ce cas vous avez faux, M. Libb, et pas qu’un peu, et j’aimerai même que vous soyez d’un assez bon niveau pour que je puisse vous prouver mes capacités. Mais vous ne seriez même pas capable de résoudre une équation au second degré sans une calculatrice et une andro-nounou pour vous indiquer comment la faire fonctionner, alors vous allez devoir vous contenter de ma parole et de celles de mes camarades à qui mes talents ont permis quelques jolis coups de filets. L’équipe 5, ça vous évoque quelque chose ? Ce crétin de Crimian m’a surnommée l’ordinateur humain alors que je suis mille fois plus efficace que n’importe quel ordinateur. Quand à faire le beau pour cette momie en échange de quelques piécettes, ce n’est même pas la peine d’y penser, faites-le donc si ça vous amuse, avec votre belle petite gueule elle daignera peut-être vous jeter un petit billet. Moi pas question, j’ai ma fierté et je ferais mieux qu’elle. Mieux qu’elle, vous m’entendez ? MIEUX QU’ELLE !
Il a peur mais c’est un professionnel, il a l’habitude des hystériques et des psychopathes, enfin c’est ce que je déduis de sa rapidité à changer son fusil d’épaule :
_ Je ne remets absolument pas en doute votre future réussite, Becia, mais elle n’effacera pas la mort de Mme Jahet-Limritt. Elle m’a sollicité pour faire appel à votre générosité.
Je me rassoie. Ce traître appuie sur la corde sensible. Je ne suis pas généreuse et il le sait très bien, je veux le paraître et il s’en est aperçu. Si je rentre maintenant et qu’Altran me demande comment ça s’est passé, je pourrais lui mentir, mais il le saura. Et s’il ne le sait pas, Chat (Crimian de son nom officiel) se fera un plaisir de le lui dire. Chat est un sale manipulateur égoïste qui sait lire dans la tête des gens aussi facilement que j’arrive à lire dans une masse de données codée en système 7 et il ne m’aime pas beaucoup. Ou plutôt il s’amuse beaucoup à me provoquer, ce que je déteste. Impossible pourtant de ne pas tomber dans le piège. Chat est un as dont le talent est basé sur l’improvisation et l’instinct là où je m’appuie sur le calcul et la prévision. Je prépare un plan à cent solutions, il sort la cent-unième de son chapeau, sans bien sûr se donner la peine de calculer les cent précédentes. Il a toujours un coup d’avance sur moi. Et c’est le chouchou d’Altran. Il le nie, bien sûr, mais c’est évident qu’il l’adore. Chat est le genre de personne qu’on ne peut qu’adorer ou détester.
En attendant j’aurais bien besoin de des talents de mon désagréable collègue pour savoir ce que Libb cache dans sa belle petite tête et comment le contrer – Chat est si convaincant qu’on dirait de la magie. Il me tape parfois tellement sur les nerfs que je serais prête à braquer une banque moi-même pour qu’on ai une nouvelle mission et pourtant je ne me lasse pas de le voir en action. Il ne prévoit jamais à l’avance l’identité qu’il va adopter : il devient celui qui sera le plus convaincant pour son interlocuteur, un schéma qu’il prend directement dans la tête de l’autre. Ça marche à tous les coups. Mais je ne suis pas Chat et je ne sais pas tordre l’esprit des gens à ma guise, je suis donc obligée de choisir entre les deux voies qu’on a tracé pour moi : accepter, jouer le jeu d’Irvin et faire plaisir à Altran, ou refuser, ressembler à Irvin, décevoir Altran et montrer une faiblesse devant les autres membres de l’équipe. Evidemment, vu comme ça…
_ J’accepte.
Il hoche la tête comme si nous n’avions échangé qu’une conversation anodine et que je ne l’avais pas menacé et insulté.
_ Je suis absolument ravi de votre décision, ma chère Becia. »
Il me regarde et me sourit. Qu’il aille au diable, et qu’il entraîne la sorcière avec lui. Je suis sûre qu’elle l’a choisit parce qu’elle savait très bien qu’il me ferait de l’effet.
Seule dans la chambre qu’on m’a préparée – d’une taille et d’un luxe absolument indécents – je tente de joindre Altran pour lui décrire ma grandeur d’âme et les raisons de mon retard. En vain. Excédée, je sors de ma chambre en trombe et interpelle la première personne qui passe sans me soucier de savoir si c’est un employé d’Irvin ou pas – mais dans cette île, il n’y a que les employés d’Irvin et moi – pour faire réparer ça. L’homme baisse la tête craintivement et file exécuter l’ordre. Je le retiens par le bras et lui demande où je peux trouver un autre communicateur fonctionnant sur l’île puisque le puissant système de brouillage d’Irvin rend le mien impuissant. L’employé bredouille quelque chose et tente à nouveau de partir, toujours sans oser me regarder dans les yeux. J’insiste. Et je finis par comprendre les mots « vous n’avez pas le droit d’accès » et « les ordres de Madame ». Je lâche ma victime qui s’enfuit avec reconnaissance. Me voilà prisonnière d’un palais où je vais jouer les singes savants, on peut dire qu’il est beau l’amour de ma presque mère. Je suis sûre qu’elle veut me manipuler et emporter mon humiliation comme ultime satisfaction dans la tombe. J’oublie mes bonnes résolutions et je retourne dans sa chambre pour lui cracher au visage avant de filer d’ici.
Mais quand j’arrive, impossible d’approcher mon modèle : la Mort s’est encore rapprochée et son haleine fétide a suffisamment effrayé les médecins pour déclencher un véritable branle-bas de combat, une lutte de toute l’ingéniosité humaine pour gagner quelques précieuses respirations supplémentaires. Je reste dans un coin pour ne pas gêner, je n’ai quand même pas l’indécence de lancer ma hargne à la figure d’une femme en train d’être prolongée, ça attendra. Un long coup d’œil m’apprend qu’il n’y a aucun communicateur qui soit à ma portée dans cette pièce. Je suis coupée de mon équipe et ils ont beau me taper sur les nerfs – sauf Altran, et encore – je n’aime pas ça du tout.
L’avocat me rejoint, ou plutôt apparait silencieusement dans mon dos, comme un fantôme. Au moins je ne sursaute pas (on ne peut pas grandir avec Chat et être surprise par ce genre d’apparition). Je lui demande le plus discrètement possible :
« Et maintenant, il se passe quoi ?
_ Si Mme Jahet-Limritt trépasse, je dois considérer votre participation comme acquise.
_ Tiens donc. Et vous pensez qu’elle va y passer maintenant ?
_ Je l’ignore. Son mal est grave mais son équipe médicale est exceptionnelle…
_ Moi je vous dis qu’elle ne crèvera pas. Pas tant qu’elle n’aura pas eu ce qu’elle veut. Alors dites-moi ce que je dois faire qu’on en finisse vite.
_ Elle désire simplement que vous lui teniez compagnie dans ses derniers instants.
_ Oh. Et vous croyez à cette connerie ? Vous bossez pour elle depuis combien de temps ?
Il ne me répond pas mais m’entraîne loin de la chambre. Visiblement il est censé me tenir compagnie jusqu’à ce que je puisse faire mon numéro à Irvin, et tout aussi visiblement il ne sait plus quoi me dire. Le fait que je l’envoie paître à chaque tentative d’engager la discussion sur un sujet neutre n’arrange bien sûr pas les choses. De son coté il esquive toutes mes questions sur son travail, la nature de ses liens avec Irvin et le fait qu’on m’empêche de rentrer en contact avec mon équipe. Je ronge mon frein jusqu’à ce qu’une infirmière nous rejoigne et nous signale qu’Irvin est à nouveau en état de parler.
Tout aussi solennellement que tout à l’heure je m’approche d’elle et me pencher vers son visage jaunâtre de moribonde.
« Ma fille, murmure-t-elle, j’ai besoin de toi.
_ Soyons claires : je veux bien t’aider mais tu laisses tomber le ‘ma fille’ et tu me laisse appeler mon équipe, OK ?
Elle m’ignore royalement et continue à me parler dans une haleine puant les médicaments, en fixant son regard halluciné sur mon oreille gauche, allez savoir pourquoi.
_ J’ai créé un empire, un véritable empire. Mais il se détruit. Je ne les laisserais pas me le prendre. Tu es flic, non ? Défend-le.
Je suis assez intriguée. Si ce qu’elle voulait c’était garder l’argent jusqu’au bout – pour quoi faire, mystère, il ne peut plus lui servir à rien dans son état – elle n’avait qu’à me transmettre ses instructions par son avocat. Je suppose donc qu’il n’est pas au courant, ce qui indique que ‘défendre l’empire’ implique des transactions a) secrètes et b) illégales. Non mais pour qui elle se prend ? Et pour qui elle me prend ? Son chien de garde ?
Je veux bien pousser la grandeur d’âme – si elle me donne la liberté de fouiner chez elle à ma guise, je ne supporte pas d’être interdite d’accès – jusqu’à faire semblant de lui obéir. Quand à faire quoi ce que soit d’illégal, c’est bien évidemment hors de question, justement parce que je suis flic. Je lui demande :
_ Qu’est-ce que tu veux ?
_ Défend mon empire !
_ D’accord, d’accord, je défends ton empire. Pas de problèmes.
Apparemment elle a abusé de pas mal de produits qui empêchent le cerveau de faire bon ménage avec la réalité. Jusqu’à preuve du contraire, elle n’est impératrice de rien, tout juste le tyran que quelques entreprises tentaculaires.
_ Il faut que tu ailles au Conseil du Consortium, murmure-t-elle. Pour faire tenir tout ça. Sinon les chacals… ils vont tout mettre en pièce, tout…
_ D’accord, j’y vais et je garde toutes tes entreprises dans ton consortium.
J’ignore d’où elle sort ce mot antique mais vu la majuscule qu’elle lui colle, ça doit être ça son fameux empire. Elle me sourit. Un sourire de canaille qui a bien eu tout le monde. Et dit :
_ C’est un carré de Hilch… »
Oh. Bordel. De. Merde.
Alors ça…
Elle a réussi. Cette salope a réussit ce dont je n’avais fait que rêver. Elle a donné une réalité matérielle à cette sublimité d’abstraction qu’est le carré de Hilch, l’équation du mouvement perpétuel. Je tente de comprendre comment elle s’y est prise, transformant l’argent en vecteur, la production, la clientèle, tout cela peut entrer dans l’équation, les caprices de l’humanité aussi donne un facteur aléatoire parfaitement rendu et le flux peut être donné par les cycles de l’économie… Oui, ça colle, ça colle même si bien que je me maudis de n’y avoir jamais pensé, chapeau bas cher modèle, c’est toi, avec tes années d’expérience, qui a dépassé le modeste clone que je suis… Pour l’instant. Je ferais mieux que toi, Irvin, même si je dois y consacrer ma vie, je te jure que je ferais mieux que toi. En attendant je comprends pourquoi elle ne veut pas que son œuvre soit détruite. Elle l’appelle l’empire, prise dans la toile de son égocentrisme, moi qui ai davantage l’habitude de composer avec autrui je salue juste la beauté du geste et j’appelle ça de l’art. Un véritable chef-d’œuvre, même. Ma voix est j’en suis sûre beaucoup plus convaincue quand je lui promets d’aller défendre son travail. Il ne lui reste plus, entre deux respirations difficiles, qu’à m’expliquer ce que j’ai à faire. Rien de difficile ni même d’illégitime (même si ce n’est pas très légal) et je me lance dans l’aventure avec tellement d’enthousiasme que j’en oublie même de lui demander pourquoi je suis interdite d’accès dans les autres pièces de sa maison. C’est à peine si je me demande pourquoi elle n’a pas commencé par là au lieu de faire toutes ces simagrées de devoir filial et d’héritage. Rien ne pourrait m’empêcher de participer à une mise en œuvre concrète d’un carré de Hilch, pas même mon mépris et ma peur envers Irvin, tout s’efface devant la beauté de ma tâche.
Erwan Libb tente de savoir ce que je vais faire et pourquoi j’ai besoin d’accéder à la salle holographique. J’arrive à ne pas être trop méchante en l’envoyant sur les roses. Il insiste. Un truc à propos de mettre en commun nos savoirs… Bah ! Il ne sait rien et il est incapable de comprendre ce que je vais faire. Il a peur de quelque chose. Sans doute de moi : je souris, et ça perturbe souvent les gens qui travaillent depuis longtemps avec moi. Je ne sais pas pourquoi. J’ai des zygomatiques comme tout le monde, ils devraient se douter que je suis capable de m’en servir.
« Becia, continue Libb, en tant qu’avocat je dois insister sur l’importance de ne valider aucun contrat sans avoir vérifié son contenu, et…
_ Et quoi ? Je croyais que j’étais là pour me plier en quatre aux désirs de la vieille, comme vous ?
_ Pas aveuglément, je vous en conjure, ne lui obéissez pas aveuglément.
_ Vous n’avez pas confiance en elle ?
_ Absolument aucune.
_ Tiens, tout à l’heure c’était une gentille mamie gâteaux qui m’offrait plein de beaux cadeaux si je faisais risette !
Il me prend par l’épaule et me regarde droit dans les yeux. Ce n’est plus sa voix d’avocat qu’il utilise, plus de baratin obséquieux, sa voix est grave et lente et parfaitement terrifiée :
_ Becia, je devais vous le dire. Elle m’emploie pour ce genre de choses. Et je n’ai pas le choix. Vous êtes intelligente, ne vous laissez pas piéger de la même manière.
Je me dégage et j’applaudis plusieurs fois, ironique :
_ Grandiose ! Déjà que vous êtes un acteur et un menteur de premier ordre, là vous m’avez vraiment bluffée ! Surtout le petit point sur mon intelligence à la fin, basse flatterie mais qui pommade juste ce qu’il faut, chapeau bas.
Il se mord la lèvre et me lance un regard furieux.
_ Vous ne vous rendez pas compte du risque que je viens de prendre pour vous prévenir !
_ Fermez votre gueule. J’ai du travail. A plus tard. »
J’ai coupé court à la conversation qui me distrait inutilement. J’ignore pourquoi il a tenté de me faire croire qu’il était de mon coté contre Irvin mais je n’ai pas le temps d’y réfléchir. Il veut sans doute avoir sa part du gâteau colossal de l’héritage. Je m’en fiche. Le carré de Hilch occupe toutes mes pensées – car il est impossible qu’elle ait pu appliquer la matrice de négativité à des mesures d’énergie réelles, elle a donc dû la transformer tout en gardant sa puissance corrélatrice et je n’arrive pas encore à trouver comment…
J’entre dans la chambre holographique qui contient uniquement un fauteuil très englobant rappelant un sarcophage de métal. Avant de m’y asseoir j’ouvre le panneau de commande à l’aide d’un passe-partout informatique et applique quelques légers changements dans le code. Nous les clones (les clones légaux en tous cas) possédons tous une puce électronique greffée dans notre moelle épinière qui signale à toutes les machines testant notre ADN que nous sommes des copies. Cette puce est inviolable et impossible à enlever. Le programme qui traite son message et nous signale comme clone est inviolable aussi. Je pirate donc la transmission entre la puce et le programme. Je sais, c’est illégal, et si Altran savait que j’utilise des méthodes pareilles il en ferait une attaque. Mais si j’ai appris à le faire, c’est parce que Chat savait le faire et que j’étais très jalouse. Et si Chat a appris à le faire, c’est pour se moquer de nos supérieurs en trichant à ses examens d’une manière bien plus difficile que de réussir l’examen normalement. Une façon de plus de tirer les ficelles : Chat est un manipulateur dans l’âme et à coté de lui ce jeune requin d’Erwan Libb est un enfant de chœur.
Une fois ma petite manœuvre effectuée, je me glisse dans le sarcophage qui m’identifie comme étant Irvin Jahet-Limritt, la seule et unique impératrice du Consortium. Et me plonge en plein Empire.
Le fauteuil holographique contient des capteurs qui enregistrent le moindre de mes mouvements et restitue mon image en 3D à toutes les autres personnes branchées sur ce canal. De la même manière, je vois leurs images en trois dimensions, reconstituées devant mes yeux par la machine. Cette technologie est sévèrement restreinte et il est très difficile d’obtenir l’autorisation d’en posséder une – officiellement parce qu’elle est dangereuse pour la santé mentale et que la tentation de vivre dans un rêve permanent et programmable est trop forte pour la plupart des esprits, officieusement parce que c’est une bonne manière de distinguer ceux qui font parti de l’élite de ceux qui n’en font pas parti. J’ai déjà utilisé ces engins deux fois dans ma vie mais je reste toujours émerveillée. Le fauteuil ne se contente pas de tromper mes yeux, ce sont les terminaisons nerveuses de mes cinq sens qui entrent dans l’illusion que je suis à présent assise sur les gradins d’une antique arène romaine, en plein air, à coté de cinq personnes parfaitement réelles. Bien mieux qu’une réunion en chair et en os, quelque soit le budget confié au décorateur. Me voilà au Consortium de l’Empire d’Irvin. Et je ne commence à réaliser à quel point elle est mégalo qu’en réalisant que moi je ne suis pas assise sur un gradin de pierre, comme les autres, mais sur un trône d’or à l’allure parfaitement impériale.
Je ne dois surtout pas oublier que tout cela n’est qu’une illusion et que le pouvoir n’est qu’un mirage, le genre de mirage capable de me pourrir comme il a pourrit Irvin, je dois m’en méfier absolument.
Ça m’aide d’imaginer la réaction de Chat en me voyant sur ce trône qui sort davantage des films du XXème siècle que du véritable empire romain. Lui saurait me faire redescendre sur terre et me faire sentir la vacuité de mon orgueil par une moquerie particulièrement cruelle – si je ne me prends pas pour le centre de l’univers c’est bien parce que cette saleté qui me sert de collègue m’a prouvé que je ne l’étais absolument pas.
Je commence la séance en tentant d’imiter l’accent impérieux de mon modèle :
« Je dois valider l’organisation pour l’année en cours. Allez, sortez moi tout ça.
L’un d’entre eux me regarde d’un air étonné et tente très prudemment d’objecter :
_ Ne faut-il pas attendre madame Delys et…
Les deux retardataires apparaissent avant que j’ai laissé voir mon trouble. De toute façon, mon attitude n’a aucune importance : je pourrais bien montrer tous les signes de la folie, le fauteuil holographique m’a identifiée comme étant Irvin, je suis donc légitimement à ma place. Ce sont les merveilles de la technologie. Et Irvin a dû les habituer à ne pas protester trop fort et trop longtemps, même quand ils sont prévenus d’une réunion vitale une dizaine de minutes avant qu’elle ne commence. Ils doivent penser que mon visage jeune est une coquetterie de mon modèle, un programme du même genre que celui qui programme le ciel bleu au-dessus de nos têtes. Il leur est donc impossible de me démasquer.
Je reste malgré tout dans la peau du personnage – pas trop le choix – en coupant court à leurs excuses assez sèchement. Mon impolitesse vient de mon impatience toujours plus grande : quand va-t-on enfin se décider à entrer dans le vif du sujet ?
Enfin ils me présentent leurs plans. Je n’ai qu’à les valider mais je prends le temps de lire toutes les données pour voir de mes yeux ce carré de Hilch. C’est absolument magnifique…
J’écoute à peine leurs remarques et leurs suggestions. Ces crétins ne voient que d’infimes parcelles du tableau. Ils ne comprennent pas que mes décisions apparemment suicidaires sont nécessaires pour garder l’ensemble en parfait équilibre. Au moins ils me font aveuglément confiance.
Tout est calculé, décidé et va être signé quand un homme qui jusqu’à présent avait gardé le silence me tends un contrat virtuel blindé de cryptage : visiblement un document très officiel et très important.
« Madame, vous ne pourrez valider vos décisions qu’après. C’est le certificat de bon fonctionnement mental. Hélas, avec votre état de santé, c’est nécessaire…
_ Ok, ok. » dis-je en soupirant.
Je remplis cette stupide formalité le plus rapidement possible. Je ne prends pas la peine d’examiner le contenu du contrat avant de le signer avec mon code génétique. Au moment où je m’apprête à valider le carré de Hilch, le décor holo se brouille devant mes yeux et je reviens à moi dans la salle de transmission.
J’ai à peine le temps de me redresser avant que deux types ne se jettent sur moi. Je parviens à assommer le premier. Le deuxième commence à me passer des menottes bioniques aux poignets. Avant qu’elles ne m’injectent leurs produits paralysant je me retourne et déboîte l’épaule de mon adversaire qui me lâche en hurlant. Je me hisse hors du sarcophage et coure vers la sortie. Une femme me bloque cet accès. Un sourire moqueur sur le visage, elle me dit seulement :
« Tss, tss, miss Becia, où croyez-vous donc aller comme ça ? »
Je sens une piqûre sur mon visage. Deux secondes plus tard je suis plongée dans le noir.
J’émerge de l’inconscience lentement. Les ténèbres s’écartent peu à peu. Je sens à nouveau mon corps. Mon esprit embrumé enfile lentement les idées comme des perles.
Je suis bloquée. Complètement. Je ne peux bouger ni la tête, ni les mains, ni les jambes à partir des hanches, et les infimes mouvements de mon torse ne peuvent m’être d’aucun secours. J’ai les yeux ouverts mais je ne vois rien. J’ai été attaquée. Je suis tombée dans les pommes. Dans la maison de mon modèle incurable.
Lentement j’en arrive à la conclusion qui aurait dû me sauter aux yeux immédiatement. Tout ça était un guet-apens ! Irvin ne voulait pas que je sauve son précieux carré de Hilch, elle a bien l’intention de continuer à l’administrer elle-même, après s’être soignée en piochant dans mes organes ! Je suis prisonnière d’un bloc opératoire.
Non, ce ne sont même pas mes organes qu’elle convoite, c’est mon corps tout entier : un corps parfaitement identique au sien, mais jeune et en parfaite santé. Elle va enlever mon cerveau et le remplacer par le sien. En toute simplicité.
Je sais qu’il est parfaitement inutile de crier. Elle m’a eu. Elle. A. Eté. Plus. Forte. Que…
NON CA JAMAIS !
Je hurle comme une folle. Je suis incapable de me retenir. Elle ne peut pas avoir gagné ! Elle ne peut pas avoir voulu faire une chose aussi monstrueuse ! Moi je ne l’aurais pas fait ! Donc elle non plus ! Elle non plus !
En tous cas je ne l’aurais pas fait avant d’être encastrée dans un bloc opératoire avec la certitude d’y passer dans quelques heures. Maintenant je suis tout à fait d’accord avec Irvin : s’il me faut tuer pour rester en vie, ça ne me pose pas le moindre problème.
Mais moi je n’ai aucun moyen de conclure ce pacte douteux. Je suis prisonnière et impuissante. Ça me rend dingue ! Dire que je n’ai rien vu venir. Je n’avais pas envisagé une seconde qu’elle puisse faire ça. Je la supposais assez intelligente pour savoir qu’un stratagème aussi ridicule n’arrêterait pas l’équipe 5 plus de trois secondes. Sa maladie a dû fortement baisser ses capacités mentales. Hélas, l’idée que mes collègues me vengeront ne me suffit pas : je ne veux pas mourir, point final. Et je suis sûre que c’est la mort qui m’attend. Pas une manipulation pour que je m’occupe de ses affaires à sa place, non, ça elle s’en fiche. Elle est comme moi, elle veut vivre.
J’arrive à me ressaisir assez rapidement, tout compte fait. Pas question de lui laisser la satisfaction de me voir hors de moi quand le moment sera venu. Si aucun miracle ne se décide à venir me sauver, je veux au moins parvenir à lui cracher à la figure.
Dans la pénombre je perds rapidement la notion du temps. Je sais juste que c’est long jusqu’au moment où les lumières s’allument. Quelqu’un s’approche de moi et instinctivement je retrousse les lèvres, prête à mordre. Je me retiens. Ce n’est pas le moment. Heureusement ce n’est pas encore un médecin prêt à me charcuter, c’est l’avocat. Evidemment, avec les blocs opératoires automatisés, n’importe qui peut opérer quelqu’un… mais telle que je connais Irvin elle ne laissera pas n’importe qui, même à sa botte, tripatouiller ses futurs organes.
Libb évite mon regard. C’est pourtant moi qui devrais être honteuse. Il a tenté de me prévenir et je ne l’ai pas écouté. Il est pris au piège lui aussi. Il a peut-être même cru en moi, la Grande Surinspectrice qui était si méfiante envers sa patronne retorse, il a peut-être cru que je le sauverai. Et j’ai perdu.
Je lui dis :
« Aide-moi.
_ Non, je ne peux pas…
_ Appelle mon équipe ! Bordel, je ne sais pas par quel moyen elle te tient, mais ne te rends pas complice du meurtre d’une surinspectrice ! Si jamais j’y passe et que tu n’as rien fait, Chat va s’arranger pour que la prison soit pour toi le pire des enfers !
En disant ça je suis sincère. Altran est trop intègre pour utiliser son pouvoir en se vengeant de la perte de quelqu’un de proche, il croit en la justice. Pas Chat. Chat ne supporte pas que quelqu’un d’autre que lui me fasse du mal. Et il peut être très cruel quand il s’y met. Libb n’a pas l’air aussi effrayé qu’il le devrait et je peste entre mes dents. Je commence à m’agiter dans mes liens et à paniquer, si ça continue comme ça je vais me remettre à hurler et perdre la moindre chance de le convaincre. Il me répond – toujours sans me regarder :
_ Ce ne sera pas un meurtre.
_ QUOI ?
_ Vous avez signé le contrat virtuel offrant votre corps à Irvin Jahet-Limritt, pour cause de volonté suicidaire. C’est blindé. Même l’équipe 5 ne peut pas intervenir.
_ Foutaises ! Ils me connaissent, ils ne me laisseront pas crever là ! Appelle-les !
_ Je suis désolé… Je ne peux pas.
_ Désolé ? Tu te crois désolé ? Viens donc à ma place te faire enlever le cerveau et là tu vas comprendre ce que c’est qu’être désolé, pauvre connard ! Et quand mes copains vont arriver et te mettre en pièce là tu seras vraiment désolé ! Libère-moi !
Ok, ce genre de sortie n’est pas vraiment ce qu’il faut pour que j’arrive à me le mettre dans la poche, mais je n’arrive pas à faire sortir les mots autrement, je l’engueule pour que la peur ne me fasse pas perdre la tête. Je respire de plus en plus vite. Il reste là, les bras ballants, évitant toujours mon regard. Je gémis :
_ Merde, mais qu’est-ce que tu es venu foutre ici, alors ?
_ Je… Vous êtes sûre qu’ils vont venir ? Certaine ?
_ Oui. Pour me sauver ou me venger, mais je peux te garantir que personne ne les arrêtera.
_ Alors je… je vais ralentir la procédure, jusqu’à ce que vous soyez tirée d’affaire. En échange je veux la protection de votre équipe. J’ai votre parole ?
Je le regarde. Comme beaucoup d’autres avant lui, il nous prête une honnêteté à toutes épreuves et des pouvoirs magiques dépassant le talent des simples mortels. Je ne vois l’intérêt que j’aurais à le détromper maintenant.
_ Oui, oui, tu as ma parole. »
Il s’en va, me laissant seule avec mes questions et l’espoir qui m’envahit le cœur. Je me demande si ce n’est pas un stratagème pour que je renonce à m’enfuir. Mais il serait inutile. Je suis prisonnière et le bloc opératoire me garde en vie sans me laisser la moindre marge de manœuvre. Les heures passent entre rage et regrets sous l’implacable conclusion : niveau miracle, je n’aurais rien de mieux.
Mais ce sont des heures. De longues heures. Alors qu’Irvin veut sans doute procéder à l’opération le plus rapidement possible. Je ne sais pas par quels moyens tordus d’avocats Erwan arrive à ce miracle, mais il y arrive. Il me donne la denrée la plus précieuse au monde : le temps.
Assez de temps pour que les secours arrivent. Dans mon cas les secours s’appellent Eralise. La cinquième membre de mon équipe. La petite dernière. Celle qu’on n’écoute jamais pour établir les plans et qu’on envoie sur le terrain faire le travail d’une unité d’assaut ou d’un cambrioleur de haute voltige. Les sirènes du système de sécurité se mettent à hurler bien trop tard, elle est déjà dans ma chambre et rengaine l’une de ses deux armes – contrairement à moi elle a le droit de porter toutes les armes qu’elle veut – et désactive rapidement le bloc. Je sors de ma prison en titubant et pour la première fois de ma vie je me jette dans ses bras en pleurant. J’ai vraiment cru que cette fois j’avais perdu… Perdu contre Irvin. Contre la personne que je hais le plus au monde.
Eralise n’a pas l’habitude de me consoler et elle me caresse maladroitement la tête. Toujours nichée dans son épaule je lui demande d’une voix sourde :
_ Eralise, donne-moi ton flingue.
_ Non. Tu n’as pas le droit. Et tu n’en a pas besoin, on s’occupe de…
_ Eralise, donne-moi ce putain de flingue.
Je me détache d’elle et la regarde dans les yeux. Elle sait ce que je vais dire – mais je le dis quand même :
_ Je vais la buter. »
Bien sûr elle ne me donne pas l’arme. Elle sait très bien pourquoi je n’ai droit qu’au ridicule pistolet paralysant. Je suis dangereuse. Elle appelle du renfort pour me récupérer et me calmer, les autres ont besoin d’elle pour arrêter Irvin et je ne fait que les gêner. Le plus gentiment possible, elle me vire dans le jardin où m’attend Daraa, chargée de m’empêcher de faire une bêtise.
Ce qu’il y a de bien avec Daraa, c’est qu’on ne sait jamais ce qui peut bien lui passer par la tête.
« Tu veux te venger ? me demande-t-elle de son habituelle voix envoutante.
Bien sûr que je veux me venger ! Nous étions à égalité et elle m’a vaincue, réduite à néant, à l’impuissance, dépendante du talent des autres, humiliée comme jamais on ne pourra davantage m’humilier ! Et en prime elle a failli me tuer.
_ Je veux sa peau ! dis-je férocement.
_ D’accord. Allons-y. »
Daraa non plus n’a pas le droit de porter d’armes. Trop imprévisible.
L’équipe 5 est en train de se livrer à une action hautement illégale et n’a pas pris de renforts avant de prendre l’île d’assaut. En même temps, ils n’en ont pas réellement besoin. Daraa a coupé les communications avec l’extérieur et a brouillé tout le système de la maison, Chat a embobiné les gardes pour qu’ils le laissent entrer puis pour savoir où j’étais, après quoi il a transmis l’information à Eralise qui est venue me sauver, tandis que Chat et Altran se chargeaient d’arrêter Irvin. Les gardes du corps d’Irvin continuent donc à patrouiller partout, ignorant totalement que quelque chose ne tourne pas rond. Une opération toute en douceur, à ceci près que ce n’est pas moi qui la supervise, elle se heurte donc à un os. Mon modèle n’est trouvable nulle part.
Normal : elle sait qu’il y a un problème et se terre dans un coin impossible à découvrir, au cœur du labyrinthe qui lui sert de palais. Impossible à découvrir sauf pour moi. Cette fois-ci nous nous battrons vraiment, sans masques, et je tuerais cette momie avant qu’elle ait tenté le moindre geste de défense. Je cours et Daraa me suis. Elle me donne une arme, j’ignore à qui elle l’a volé mais je rends grâce à ses doigts agiles qui me donnent de quoi vaincre une bonne fois pour tout Irvin. Nous esquivons les autres flics et nous finissons par trouver le trou à rat de la sorcière. Il n’y a personne avec elle, pas même son médecin qui a sans doute été neutralisé par Chat, pas même l’avocat qui s’est sans doute caché en attendant la fin du combat – pour mieux pouvoir se ranger du coté du vainqueur. Mon modèle est installée dans un lit mobile et doté de tous les appareils nécessaires pour la maintenir en vie le plus longtemps possible. Elle m’attendait. Elle peut fuir à partir de cette pièce. Pas bien loin, juste assez pour rester en vie si elle m’emmène avec elle. Elle a piégé l’endroit. Juste au cas où. Je ne lui laisserai pas la satisfaction de tenter un dernier coup. Je braque mon arme sur son visage. Mon visage déformé par la douleur. Elle agonise. Je vais abréger ses souffrances.
Et je serais comme elle…
En une fraction de seconde je change d’avis, je détruis le boitier de contrôle de son lit – elle ne peut plus se défendre et avec un peu de chance elle crèvera sans que ce soit ma faute – et je lui dis qu’elle est en état d’arrestation pour tentative de meurtre d’une surinspectrice de police internationale et qu’elle n’a pas intérêt à me faire chier.
Elle va mourir et je serais intacte. C’est mieux comme ça.
Bien sûr Altran est très fier de moi. Il sait que j’ai été à deux doigts de craquer, de passer de l’autre coté, simplement il n’imagine pas que ce n’est pas la générosité qui a retenue mon bras. Tant mieux. Altran pense que tous les membres de l’équipe sont des gens bien. Je ne voudrais pas lui enlever ses illusions.
Je montre d’ailleurs ma générosité en empêchant Chat de s’occuper de l’interrogatoire d’Erwan Libb. D’accord, il ne m’a pas libéré et il a trempé dans un certain nombre de coups assez douteux, mais je lui dois la vie. Chat et les autres se sont méfiés dès que j’ai reçu l’invitation d’Irvin mais il leur a fallu longtemps pour passer des soupçons à l’action. Je ne suis pas assassin et ils avaient du mal à imaginer que mon modèle en soit un. Il faut croire que tout le monde est prêt à tuer dans certaines conditions. Je sais que j’y serais prête pour sauver ma peau. J’ignore si Libb a été touché par mon innocente jeunesse ou s’il avait calculé son coup pour se sauver des griffes d’Irvin. Je veux lui laisser le bénéfice du doute et empêcher Chat de lui triturer la cervelle (il peut être très sadique quand il s’y met, par exemple quand on tente de tuer ses collègues), ne serait-ce que pour le motiver à annuler ce fichu contrat. C’est un avocat véreux de talent et il me doit bien ça, j’ai toute confiance en lui.
Je veux maintenant laisser tout ça derrière moi et gare à celui qui l’évoquerait. Les autres l’acceptent. Daraa m’a juste dit – aussi tranquillement qu’elle m’a annoncé qu’on rentrerait en avion – que si jamais j’étais prête à tuer pour sauver ma vie, elle m’achèverait de ses propres mains. Je lui ai dit merci. Elle est imprévisible et pourtant j’ai confiance en elle pour me protéger de moi-même.
Je pense que c’est inutile d’en parler aux autres.
dimanche 12 août 2007
Les démons de Carson ***
Les démons de Carson
Lorsque j’ai accepté ce poste à la prison pour femmes de Carson, je ne savais rien de cet endroit à part que je devrais changer de ville et que c’était l’occasion ou jamais de partir de chez mes parents. Ce qui n’est pas une motivation très respectable lorsqu’on est une jeune fille plus si jeune de vingt-cinq ans, surtout étant donné qu’ils s’étaient toujours occupés de moi durant les longues années où j’ai lamentablement galéré entre des études ratés, des emplois minables et de longues périodes de chômage parsemées de dépressions et de fêtes trop alcoolisées. J’en avais assez. Le temps de faire définitivement une croix sur un métier facile et passionnant qui m’apporterait argent et reconnaissance et me voilà. Gardienne de prison. On se fait cracher dessus mais la paye est bonne et un sur quatre ce n’était déjà pas si mal.
Mais si je raconte mon histoire avec honnêteté, il faut aussi que j’avoue que l’idée d’avoir une arme me plaisait beaucoup. Celle de dominer aussi. Et j’imaginais déjà qu’entre gardiennes on allait toutes se serrer les coudes, qu’on formerait une vrai équipe, ce genre de choses.
J’avais envoyé mon CV et passé un entretien par visiophone. J’allais loger sur place, dans une chambre déjà meublée, autant dire que je n’ai pas eu trop mal à faire mes bagages. Une fête d’adieu à mes amis dont j’ai laissé les trois quarts – comme d’habitude – ivres morts sur l’herbe de notre parc préféré, un autre adieu plus sobre cette fois à mes parents, et à moi la vie adulte. Ce n’était pas la liberté que je réclamais adolescente comme si elle m’étais due mais c’était un départ, un réel changement. Ça m’a plu.
J’ai été accueillie à la gare par ma supérieure directe qui s’appelait Amanda Binet. Je ne lui ai pas demandé si elle avait un lien avec l’auteur. Elle était plutôt gentille mais ne m’a pas beaucoup renseignée sur ce que j’allais découvrir. J’ai réussi à ne pas montrer ma surprise en voyant que nous partions en bateau. Carson était perchée sur une presqu’île reliée au continent par une ligne de rochers acérés. Pour prévenir malgré tout les évasions par ce moyen, il avait coûté moins cher de les garnir de mines que de faire sauter toute cette caillasse et j’ai plus tard entendu les détenues dire entre elles que notre directrice espérait bien quelques évasion pour faire exploser une bonne fois pour toutes les pierres. A part ça, la prison en elle-même n’était pas tellement menaçante, pelotonnée au sommet de ses falaises comme un gros chat débordant d’un tabouret. C’était la première fois que je voyais la mer et on jouissait depuis Carson d’un panorama absolument magnifique. J’ai fait bien plus attention à ça qu’au savant mélange de pierres et de béton des murs qui faisait ressembler la prison à une forteresse. Je partais du principe que les murs et les barreaux étaient conçus pour garder les prisonnières dedans et que tout ça avait été construit par des gens qui savaient ce qu’ils faisaient.
J’ai visité l’essentiel de la prison en suivant Binet (nous nous appelions toutes par nos noms de famille devant les prisonnières, elles auraient perçu le contraire comme un signe de faiblesse), sous les insultes et les interpellations des détenues avide de viande fraîche. De temps en temps une gardienne les faisait taire en frappant les barreaux de sa matraque mais la plupart laissaient faire. Elles aussi attendaient que je fasse mes preuves. J’ai essayé de rester droite sans paraître arrogante, d’ignorer leurs insultes sans faire semblant de ne pas les voir, une technique que j’utilisais au lycée pour ne pas avoir d’ennuis avec quelques loubards mal lunés. Dans l’ensemble ça ne m’avait pas trop mal réussi.
Il n’y en avait pas tant que ça, des gardiennes, d’ailleurs. Presque tout était électronique. Sauf dans le quartier de haute sécurité où étaient enfermées certaines créatures paranormales. Quand j’ai entendu ça j’ai rit parce que j’étais sûre que Binet me racontais une blague. Depuis qu’elles étaient entrées dans notre monde je n’avais jamais rencontré une seule créature paranormale, tout simplement parce que celles qui entraient étaient justement enfermées par des services spéciaux. Bien sûr, certaines avaient ensuite le droit de sortir et se dispersaient dans notre monde mais les rafles et les restrictions étaient très sévères maintenant qu’on savait comment contrôler la plupart de ces créatures. Binet m’a expliqué que justement, on donnait à certains d’entre eux le droit au statut de citoyen, ce qui leur permettait d’avoir autant de droit que n’importe quel humain tout en les soumettant à nos lois. En cas de délit, elles étaient jugées et condamnées comme n’importe quel humain, sauf si leur avocat parvenait à prouver que la prison leur serait fatale (comme dans le cas des elfes). Ma chef n’a pas conclu en me demandant pourquoi je ne m’étais pas renseignée avant d’accepter le poste ni dans quel trou je m’étais cachées ces dix dernières années pour ne pas savoir des choses aussi élémentaires, son regard a suffit. J’étais rouge de honte. Heureusement toute la scène s’était déroulée hors de vue des détenues et des autres gardiennes et même si j’étais sûre que Binet allait en parler à nos collègues dès que j’aurais le dos tourné, il me restait tout de même un mince espoir d’échapper à l’humiliation de voir ma gaffe circuler dans la prison. Je crois que j’ai marmonné quelque chose en lien avec le fait que je ne suivais pas trop les informations – ce qui était encore en-dessous de la réalité. Elle a fait comme si je n’avais rien dit et a frappé à la porte devant laquelle nous attendions. Une voix a crié « entrez ! » d’un ton aussi fort et courroucé que si elle le répétait pour la cinquième fois. Binet m’a ouvert la porte et m’a poussé à l’intérieur avant de refermer derrière moi. C’est ainsi que je suis entrée pour la première fois dans le bureau de madame la directrice de Carson, Zarra Michèle.
C’était une grande pièce en arc de cercle dont l’immense baie vitrée aurait dû donner sur la mer. Au lieu de ça, des volets métalliques baissés en permanence fermaient complètement les lieux. La lumière crue des néons me rappelait de vieilles séries sur les hôpitaux, tout particulièrement les blocs opératoires. Tout était peint en blanc. Derrière un immense bureau qui paraissait fait d’acier brut la directrice surveillait continuellement cinq écrans d’ordinateur avec les yeux de quelqu’un qui voit une catastrophe se produire en direct. Je ne l’ai jamais vu regarder ces écrans avec un autre regard que celui-là, quoi qu’elle y voit. Je n’ai d’ailleurs jamais su à quoi étaient reliés ces écrans. Ce n’était pas une question que j’avais envie de lui poser.
Au bout de quelques minutes elle a relevé la tête vers moi et m’a dit :
« C’est à quel sujet ?
_ Heu… ai-je bredouillé, je suis une nouvelle gardienne.
_ Nom ?
_ Gloria Qwiggles.
Hé oui. Non contents de m’infliger un nom aussi illisible qu’imprononçable, mes parents avaient choisit de m’appeler Gloria. Il y a belle lurette que tout le monde m’appelle Max. Assez longtemps en tous cas pour que l’origine de ce surnom soit définitivement perdue.
_ Ah oui…
Elle s’est relevée d’un bloc et a braqué son regard dans le mien comme pour m’enfoncer les yeux à l’arrière du crâne. Elle se voulait imposante – tout ce que j’ai vu c’est que ma directrice, sans même me connaître, me haïssait du fond de son âme. J’ai baissé le regard et je ne l’ai plus jamais regardée dans les yeux de mon plein gré.
_ Prouvez-le, m’a-t-elle dit.
_ Pardon ?
_ Que vous êtes bien la Gloria Cuille-gle que nous attendions. Et pas n’importe qui d’autre qui serait complice d’une de mes pensionnaires. Allez. Prouvez-le.
Ce n’était qu’un premier échantillon de la paranoïa de Mme Michèle – qui mourra probablement sans savoir prononcer mon nom correctement, ce qui m’a procuré le léger plaisir de la voir se planter à chaque fois qu’elle m’appelait. Je lui ai montré une pièce d’identité. Ça n’a pas suffit. Elle m’a interrogé sur chaque étape de mon parcours et sur chacune de mes connaissances, sur ma famille et sur mes motivations, lentement, soigneusement, ne cachant pas qu’elle savait très bien qu’elle me tenait entre ses griffes et qu’elle avait tout son temps. Elle voulait simplement vérifier que jamais je n’avais pu avoir le moindre contact avec l’une de celles qu’elle appelait ses "pensionnaires" – elle prétendait être une mère pour elles et si ça avait été le cas, chaque détenue aurait rêvé d’être orpheline.
Elle ne m’a libérée que trois heures plus tard. J’aurais voulu m’effondrer sur mon lit ou, mieux encore, dans des bras compatissants. Au lieu de ça l’efficacité sobre de Binet avait laissé place à un bouledogue humain qui rôdait devant la porte de la directrice en attendant que celle-ci lui jette un os. Cette gardienne-là s’appelait Jemima Champlain. Je l’ai immédiatement détestée. Sans doute à cause du sourire sadique. Ou de sa manière de me parler quand elle m’a emmenée jusqu’au quartier des surveillantes – elle m’assurait que la directrice avait vraiment des ennemis ici, beaucoup d’ennemis, et que si jamais j’en étais on me réserverai un sort pire que celui des bestioles. Une fois que j’ai compris qu’en parlant de bestioles elle évoquait les prisonnières je me suis dit que ma première impression avait décidément été la bonne et je l’ai bouclée. Ne jamais contrarier une folle quand elle est dans les petits papiers du chef suprême.
C’est le lendemain que j’ai fait la connaissance de Sirana Nimr. Matricule 275-314. Nous les gardiennes étions des noms de famille, elles les détenues étaient des numéros. Sirana ressemblait à une poupée que j’avais quand j’étais petite : menue et mignonne, des boucles blondes et des joues roses. Ceci dit l’uniforme d’un mauve agressif ne la mettais vraiment pas en valeur et je ne l’aurais jamais remarquée – un visage parmi des milliers de visages – si elle ne m’avait pas fait tomber dans les pommes. C’était mon premier jour, la première heure, j’avais enfilé mon uniforme de gardienne qui me faisait irrésistiblement penser au shérif dans certaines mauvaises séries, j’avais ma matraque et mon assommeur électrique, j’étais toute contente de mon nouveau boulot. J’accompagnait une autre gardienne histoire de me familiariser avec ce qu’on devait faire. Elle me l’avait dit, en plus, que je devais faire attention à ne pas trop m’approcher des cellules quand les filles étaient dedans. Mais j’ai oublié.
Je ne me suis même pas rendue compte qu’une détenue passait ses bras à travers le grillage. J’ai juste senti ses doigts s’enfoncer dans mon cou et serrer tout en ramenant ma tête contre les barreaux. Ma tête a cogné, j’ai manqué d’air. Je n’ai pas eu le réflexe de me défendre. Je ne voyais qu’un angle de cette cellule-là. Celui d’où elle me regardait. Je me suis évanouie en ne voyant qu’elle et je savais que c’était de sa faute. Je l’aurais tuée. Mais je n’étais vraiment pas en état.
Je me suis réveillée à l’infirmerie. Tout le monde savait ce qui m’était arrivée et comme mon nom était vraiment trop difficile à retenir j’ai hérité d’un joli petit surnom que j’ai gardé jusqu’à la fin : Blanche-Neige. Il y a pire. C’est même un surnom flatteur. Sauf que même mes collègues se sont mises à l’utiliser et à la fin seules la directrice et son toutou tentaient d’utiliser mon nom de famille – à chaque fois ça me désignait comme "la fille qui se laisse choper comme un poulet par une détenue".
Sur le moment je me fichais complètement de comment on allait m’appeler et je me fichait même de savoir qui avait tenté de m’étrangler. Ce n’était qu’un pantin. Je savais très bien que c’était la blondinette qui avait tout calculé. J’avais été suffisamment emmerdée dans ma vie par ce genre de sadique pour qui infliger de la souffrance aux autres c’est avoir du pouvoir, je savais parfaitement reconnaître cette expression.
Je n’en ai parlé à personne. J’ai continué mon boulot. On m’a donné le matricule de celle qui m’avait agressée et j’ai trouvé le nom des trois filles qui partageaient sa cellule. J’ai regardé la mince partie de leur dossier accessible aux gardiennes – beaucoup de choses étaient cachées, que ce soit à cause de la paranoïa de la directrice ou des lois plus paranoïaques encore du gouvernement. J’ai vu les photos et j’ai retrouvé son matricule. J’ai attendu mon heure. Et une fois que j’ai bien compris le fonctionnement du système, une fois qu’on m’a laissée seule avec les prisonnières – et un système de sécurité à toute épreuves rendant ma présence inutile, mais il fallait bien me rôder – je suis allée lui parler. C’était pendant l’atelier. Je me suis glissée derrière elle comme si j’allais lui donner des conseils sur les bouts de plastique qu’elle devait assembler. Et j’ai murmuré :
« Bonjour.
Visiblement ça ne lui a fait ni chaud ni froid. J’ai continué :
_ Tu te souviens de moi ?
_ Blanche-Neige.
_ Pour toi, c’est mademoiselle Qwiggle.
_ Pour moi c’était la p’tite poulette, mais le surnom n’a pas pris. Dommage…
_ Pourquoi tu lui as dit de faire ça ?
_ Mais enfin… parce que je pouvais le faire.
Elle s’est tournée vers moi et m’a sourit. C’est là que j’ai vu ses dents, ses longues canines de vampire. Horrifiée, je me suis écartée aussi vite que j’ai pu mais c’était encore trop long – elle m’a empoignée les cheveux et par une force surhumaine m’a ramené à sa hauteur. Elle respirait par la bouche pour que je puisse sentir son souffle sur ma gorge. Elle a murmuré mon nom – sans une seule faute :
_ Gloria Qwiggle, n’est-ce pas ?
_ Gggg…
_ Tu ne devrais pas faire de vagues, bébé. Ma toute mignonne petite victime. Si tu m’emmerdes, je te tue. Et si tu es drôle, je te laisse vivre. Parole de Sirana Nimr. Tu vois, c’est tout simple. »
Elle m’a relâchée et je me jetée en arrière de toutes mes forces. Evidemment je suis tombée. Toutes les détenues ont éclaté de rire, certaines s’en pliaient en deux, elles me regardaient toutes et riaient comme dans un de ces atroces cauchemars où on va à l’école toute nue. Sirana a dit tout fort : « Elle progresse la poulette, elle n’est pas tombée dans les pommes cette fois ! » Une autre a commencé à scander Blanch’-Neige ! Blanch’Neige ! et toutes l’ont repris en cœur. Je me suis relevée. En temps normal l’humiliation m’aurait poussée à donner ma démission immédiatement. Mais il y avait les dents. Elle qui n’était pas humaine. Fuir c’était mourir.
Un à un, les bracelets des filles chargés de surveiller qu’elles étaient bien au travail ont émit une décharge électrique d’avertissement et elles se sont toutes remises au boulot pour éviter la dose paralysante. J’ai donné deux ou trois coups de matraques sur une table et j’ai crié pour avoir le silence. J’avais la main sur la manette réglant l’inconfort de leurs bracelets. Pourtant, si l’une des fortes têtes m’avaient résistés, bracelets électriques ou pas, j’étais mal. Elles n’ont rien dit. Les autres ont finit par se taire. Mon cœur a battu la chamade jusqu’à ce que je puisse retourner dans le quartier des gardiennes où je me suis enfin écroulée. Ses dents… Elle avait des dents de vampire… De vrai vampire…
Il fallait que je prévienne quelqu’un – mais j’avais trop peur. Et pour dire quoi ? Qu’une vampire s’est échappée du quartier réservé aux créatures paranormales et vivait avec les prisonnières, sans la moindre goutte de sang alors qu’elle était environnée de chair fraîche ? Qu’elle subissait de son plein gré un traitement épouvantable alors que sa force surhumaine lui permettrait de s’échapper en un clin d’œil ? Et pourquoi était-elle ici ? Est-ce qu’elle recherchait quelqu’un ? D’après son dossier elle était là depuis deux ans et elle était condamnée à perpétuité. C’est tout ce que j’avais le droit de savoir sur elle. Qu’est-ce qu’elle voulait ?
Le temps que je trouve le courage d’aller demander ma démission, ma pause était terminée. Je suis quand même allé voir la directrice. Qu’est-ce que ça me faisait de mettre le bordel dans leur planning ? Sauver ma peau, voilà l’urgence.
Si, j’ai pensé aux autres que j’abandonnai avec cette créature des ténèbres. Je ne m’en moquais pas, au contraire. Mais si Sirana savait que je les avais prévenues, qui sait ce qu’elle allait me faire ? Je sais, c’est lâche. Je n’ai jamais prétendue être une héroïne. Je me contente de raconter l’histoire le plus honnêtement possible.
Zarra Michèle a refusé ma démission sans la moindre hésitation. Elle était persuadée qu’il y avait une raison louche. J’ai prétextée la claustrophobie, que de rester enfermée et entourée par la mer me rendait folle, ce que je ne pouvais pas savoir avant de venir. Je persiste à penser que c’était une bonne idée et qu’avec n’importe qui d’à peu près sain d’esprit ça aurait marché. En plus j’étais encore à l’essai, je n’avais même pas besoin de prévenir avant de partir – sauf que bien sûr je ne pouvais pas m’enfuir, le bâtiment était prévu pour ça. Mais c’était louche. Et comme pour tout ce qui lui paraissait louche elle m’a fait faire un check au psychomètre et a demandé à son chien de garde de veiller à ce que je prenne bien mes pilules et à ce que j’évite de me faire tabasser par les détenues – autant dire que j’étais dorénavant la serpillière attitrée de Champlain qui était à peu près aussi efficace pour me protéger de la vampire qu’un gilet pare-balles en papier mâché. Il n’y avait que trois jours que j’étais arrivé à Carson et j’étais déjà dans une merde noire. Je suppose que c’est un don.
Je ne suis pas quelqu’un de très curieux et entre autres gouffres de mon ignorance, il y avait à peu près tout ce qui a trait aux vampires. Je ne me rappelais que de quelques films d’horreur datant d’avant l’apparition des vraies créatures paranormales. D’après mes vagues souvenirs les vampires bien sûr buvaient le sang de leurs victimes, mais pouvaient aussi briser des menottes en métal d’un seul doigt, voler dans les airs, se changer en animaux, lire dans les pensées et les influencer… Ils ne se reflétaient pas dans les miroirs et se changeaient en poussière à la lumière du soleil. Ce qui n’était pas le cas de Sirana Nimr. J’ai donc fait des recherches sur le net pour savoir exactement à quoi m’en tenir. La réalité s’est révélée étonnamment proche de la fiction – en pire.
Evidemment ça paraît curieux qu’après avoir eu la peur de ma vie je continue mon job tranquillement, Champlain sur les talons ou pas. Mais tout autour de moi tout le monde continuait sa routine, son train-train paisible – dans la mesure où une prison peut être paisible – chacune avait sa tâche et l’accomplissait sans voir de morsure suspecte apparaître dans son cou. Je me suis demandé si je n’avais pas rêvé, tout simplement. Mais pour admettre ça il faudrait que j’admette que je suis une telle trouillarde que j’en ai eu une hallucination. Vu de l’extérieur c’est plus plausible que d’imaginer qu’une vampire se balade tranquillement parmi les prisonnières. Pour moi c’était tout simplement impossible. L’éclat de ces crocs me faisait encore froid dans le dos.
Sirana m’a laissée tranquille. Lorsque j’ai observé les jeux de pouvoirs parmi les détenues j’ai même vu que ce n’était pas elle qui dominait. Personne ne lui marchait sur les pieds, mais elle ne pouvait pas donner des ordres à qui elle voulait. Je me suis demandé s’il n’y avait pas d’autres vampires avec elle, si je n’étais pas tombée sur un nid, quelque chose comme ça. Je me suis demandée si en me jetant dans le bateau venu pour le ravitaillement je ne pourrais pas les obliger à me ramener sur la terre ferme – après tout j’étais détenue illégalement ici puisque j’aurais dû avoir le droit de partir. Et il y a encore un paquet d’autres questions qui tournaient dans ma tête sans que je puisse leur apporter le début d’un quart d’une réponse. Les cachets me faisaient du bien : c’était contre le stress et justement tout ça me stressait pas mal.
Enfin, quand je dis qu’elle m’a laissé tranquille… ça a duré une semaine. Elle m’a même ignorée. Les autres n’ont pas posé de problèmes, à part mon surnom. Les gardiennes ont estimé alors que je m’étais assez remise de ma première journée pour m’occuper de l’appel. Elles ne savaient pas que j’avais tenté de remettre ma démission. Pas envie d’en parler. J’avais toujours l’impression qu’elles me traitaient comme une minable parce que je m’étais laissée faire par l’étrangleuse et qu’en plus je m’étais ridiculisée en tombant devant les détenues. Je crois qu’elles ont même été surprises que les prisonnières abandonnent si vite leurs moqueries. Donc elles m’ont confié l’appel, rien de difficile : je passais devant les cellules, les filles criaient leur matricule l’une après l’autre, je vérifiais sur mon logiciel que les matricules correspondaient bien aux présentes et si tout se passait bien, on ouvrait les portes et elles allaient aux douches, par paquet de quarante. Tout était automatique et la présence humaine venait de la peur d’un pirate informatique prenant le contrôle de Carson en entier. Si ça c’était produit, nous n’aurions rien pu faire. Mais ça rassurait le contribuable, alors… c’était ses sous après tout.
Elles connaissaient toutes la procédure et dès que la sirène s’est tue elles ont commencé à lancer d’une bonne voix :
« Matricule 376-211, présente !
_ Matricule 998-312, présente !
_ Matricule 208-005, présente !
_ Slurp…
Elle ne s’est pas donné la peine de lancer l’appel quand ça a été son tour. Elle était trop occupée à sucer le liquide rouge d’une poche plastique dans laquelle elle avait planté ses deux monstrueuses canines. Ça faisait un bruit de paille tentant d’attraper la dernière goutte d’une boisson. Ça ressemblait aux poches utilisées pour les dons du sang. Et puis de toutes façons même si ça avait été bleu et si elle l’avait bu dans un seau, c’était une vampire et pour moi ça aurait été évident que cette créature buvait du sang. Je me suis arrêtée. Un blocage dans les rouages bien huilés de Carson. Toutes les détenues se penchaient avidement aux barreaux et se dévissaient le cou dans l’espoir de voir quelque chose. Les deux co-détenues de Sirana – celle qui m’avait attrapée était encore au trou– n’avaient pas l’air surprises mais attendaient, l’air passionné, de voir ce que j’allais faire. C’est ça qui m’a le plus choqué en fait. J’avais admis la nature de cette prisonnière, ça ne me surprenais pas tellement qu’elle ai trouvé un moyen de se faire livrer sa boisson préférée à domicile, mais le fait que tout le monde sache que c’était une vampire et qu’elles s’en fichent… ça aurait fait un choc à n’importe qui je pense.
Elle se moquait de moi, bien sûr. J’ai appliqué la procédure : pas de coup de matraque sur les barreaux en guise d’avertissement, j’ai directement appuyé sur la commande de son bracelet et elle s’est prise une belle décharge. Ce qui l’a jeté à terre avec un grognement qui était, à ma grande satisfaction, tout sauf classe. Les autres m’ont sifflée et applaudit, elles ont crié des choses que je n’ai pas compris. Les deux autres détenues de sa cellule ne l’ont pas aidée et n’ont rien dit à part :
_ Matricule 275-555, présente !
_ Matricule 275-423, présente ! »
J’ai terminé mon appel. Une fois en sécurité sur ma plate-forme j’ai ouvert leurs portes et elles ont suivit les couloirs autorisés jusqu’aux douches, à par la cellule de Sirana. D’après les autres gardiennes on fait un effort dans ces cas-là et on laisse sortir celles qui n’ont rien fait. Moi j’ai appliqué la procédure à la lettre. Je tremblais tellement que sans la table de contrôle je me serais écroulée sur place. Je n’arrêtais pas de me rappeler qu’elle m’avait menacée de mort. Et de voir la flaque de sang. Lorsqu’elle s’était écroulée sa poche de sang était tombée à terre. Elle était percée, elle s’est vidée, ça a coulé sous les barreaux. Certaines détenues ont marché dedans.
J’ai fait semblant de m’évanouir dès que l’idée m’est venue, histoire de passer pour vraiment incapable de faire ce boulot et que même mme Michèle soit obligée de me relâcher. Malheureusement l’antique scan médical de l’infirmerie a détecté la supercherie. Je ne savais pas pour quoi je passais aux yeux des autres gardiennes mais j’étais sûre d’avoir gâché toute chance d’être écoutée si je me décidais à parler des dents de Sirana Nimr. Et j’ai repris le travail. Quand ce n’était pas Champlain qui me rôdait autour, c’était les caméras dirigées par les mains expertes de la directrice qui me suivaient pas à pas. Elle a bien sûr refusé lorsque je suis retournée la voir pour la supplier de me laisser partir. La menace d’un procès pour enlèvement ne l’a pas émue une seconde – ce qui m’a glacé le sang : et si elle avait tout simplement décidé que je ne repartirait pas vivante de Carson ?
Je portais l’uniforme et les armes des gardiennes mais j’étais aussi prisonnière que les autres. Je n’avais droit à aucun contact avec l’extérieur et même quand mes parents donneraient l’alerte, la police ne se donnerait pas la peine de faire une enquête. Et Sirana m’en voulait. Les jours suivants j’ai trouvé un rat mort dans mon café, mon uniforme à moitié coincé dans le broyeur d’ordure, les quelques magazines que j’avais emmené jetés aux toilettes et autres bizutages plus dignes d’une école primaire en classe verte que de la vengeance d’une fille des ténèbres. J’en ai déduis que c’était une simple humaine qui faisait ça pour la vampire, sans doute l’une des gardiennes. Je n’avais aucun moyen de savoir qui et faire des hypothèses n’aurait servi qu’à me couper encore davantage de mes collègues. Donc je n’ai rien dit, rien fait. En fait, je commençais à rassembler mon courage pour me blesser assez gravement pour que même la directrice soit obligée de me faire transporter à l’hôpital, quand j’ai décidé de tenter quelque chose de moins risqué. Nous n’avions aucun contact avec les gardiennes chargées de la section des créatures paranormales. D’ailleurs, ce n’était pas des gardiennes de notre niveau, c’était toutes des vétérantes, une véritable troupe d’élite. D’après les journaux en tous cas. D’après les rumeurs entre gardiennes, mieux valait ne pas s’en approcher.
Nous n’avions aucun contact mais nous en avions le droit. Il y avait un passage entre notre infirmerie et la leur. Donc j’y suis allée. Il faisait sombre dans leur infirmerie qui n’était éclairée que par les voyants des machines. Je pensais qu’il n’y avait personne et je tâtonnais pour trouver la sortie quand j’ai compris pourquoi aucune des gardiennes de notre coté ne venait leur rendre visite. On me braquait un revolver sur le crâne.
J’ai très sagement levé les mains en l’air et j’ai dit :
« Heu… bonjour.
Pas de réponse mais aucun morceau de métal dévastateur ne m’a perforé la cervelle, ce que j’ai interprété comme un signe encourageant. J’ai donc continué :
_ Je m’appelle Gloria Qwiggle, je suis une nouvelle gardienne dans la partie des normaux. Je suis venue parce que j’avais besoin d’un conseil.
_ Avance. » m’a lancé une voix froide et étrangement rauque. J’ai avancé en suivant les instructions du revolver qui s’enfonçait douloureusement quand je me trompais de direction. Je n’entendais que le bruit de mes pas et ma respiration, l’arme aurait aussi bien pu être tenue par un fantôme et vu les rumeurs qui circulaient ce n’était pas impossible. Nous sommes arrivées devant une porte, d’après l’insistance de l’arme elle tenait à ce que je l’ouvre. Une explosion de lumière et de bruit m’a assaillie. Le temps que mes yeux s’habituent, ma kidnappeuse m’avait poussé au centre de la pièce et avait arraché une bière des mains d’une autre gardienne, tandis que la troisième baissait le son de la musique tonitruante. Au moins ces trois bonnes femmes n’étaient pas des fantômes – ou alors les fantômes peuvent avoir des cicatrices, boire comme des trous et écouter du heavy metal joué par Lucifer. Elles étaient aussi cinglés les unes que les autres et auraient put gagner un concours de paranoïa avec la directrice, et je ne dis pas ça seulement parce que je m’étais fait braquer. La suite a confirmé cette mauvaise première impression.
Elles étaient toutes les trois habillées avec des vestiges de tenues militaires et armées jusqu’aux dents par une artillerie qui me paraissait flambant neuve. Elles portaient également chacune un collier de fleurs des prés mauve, une rune étrange en argent et un couteau à la lame blanche. La première, grande et mince, avait ornée sa queue-de-cheval grise d’un chapelet. La deuxième, aussi musclée qu’un tank et que l’absence des deux tiers de sa dentition n’empêchait pas de sourire, portait à la ceinture un assortiment de pieux en bois de différentes tailles et essences. La troisième, dont la froide beauté brune avait été brutalement rayée d’une longue cicatrice sur toute la longueur de son visage, avait orné ses flingues de clochettes de verre. Des vétérans connaissant sur le bout des doigts le monde du paranormal et ses dangers. Pour la première fois depuis que j’avais croisé les dents de Sirana Nimr, je me suis réellement sentie en sécurité.
La grande aux cheveux gris m’a passé un bras amical sur l’épaule et m’a dit :
« Alors chérie, c’est quoi ce problème ?
_ Heu… Il y a une vampire dans les prisonnières du coté normal et elle va finir par me tuer et une des gardiennes est avec elle et…
J’ai terminé ma phrase en bredouillant comme une gamine mais elles avaient compris. Elles étaient ravies. Celle qui avait des pieux à la ceinture a sorti apparemment de nulle part un marteau sans doute destiné à les enfoncer. Les deux autres ont récupéré parmi les innombrables – et improbables – accessoires accrochés au mur un collier de gousses d’ails fraîches et une paire de cymbales en fer. Après réflexion, l’une d’elle a attrapé une paire de tenailles et m’a dit que c’était "pour la complice" tout en me faisant un clin d’œil. Puis elles ont abandonné leur poste sans autre forme de procès. Elles n’avaient que deux prisonnières paranormales qui ne pouvaient pas sortir de leurs cellules et elles s’ennuyaient ferme, m’ont-elles expliqué en route. J’aurais préféré qu’on arrive de nuit et que ces furies règlent le compte de la vampire sans témoins, surtout parmi mes collègues. Je savais que j’avais déclenché une bombe qui allait bientôt balayer tout le système bien huilé de la prison. Mais au moins, Sirana ne tuerait personne et j’allais me faire virer et expulser de cette foutue presqu’île, retrouvant en même temps la misère et la liberté qui me paraissait si lointaines.
La première gardienne qu’on a croisée était Champlain, le toutou de la directrice. Dès qu’elle nous a vu, elle est devenue verte et a décroché son micro pour donner l’alerte. Comme je l’ai dit, nous avions le droit de passer d’une partie de la prison à une autre… en théorie. Elle l’avais visiblement oublié. En tous cas elle n’a pas eu le temps de terminer son geste avant que six mains expertes ne la désarment et ne la plaque au sol, un des étranges couteaux à lame blanche se baladant au-dessus de son visage. C’était la brune qui le tenait tout au bout du manche et l’arme se balançait la pointe en bas comme un pendule. Elle n’aurait eu qu’à la lâcher pour qu’elle se plante dans la face de fouine de Champlain. Je lui ai dit d’arrêter, qu’on ne pouvait pas faire des choses pareilles, etc… Enfin ce qu’on est censée dire quand une alliée inattendue tabasse la grosse brute qui vous rackette à l’école et qu’on veut cacher qu’on est absolument ravie. J’ai protesté en restant dans les limites où j’étais sûre qu’elle ne m’écouterait pas et bien sûr elle ne m’a pas écoutée.
A la place de Champlain, n’importe qui aurait avoué n’importe quoi. Vu les questions bizarres que lui ont posé les trois sorcières, Champlain a effectivement avoué n’importe quoi. Mais des aveux ce sont des aveux, ma collègue préférée s’est vite retrouvée menottées et bâillonnée et nous avons poursuivi notre chemin. J’ai vu dans son regard la menace d’un sort pire que la mort – pour moi uniquement, bien sûr, elle n’aurait jamais été assez folle pour s’en prendre aux anciennes soldates, mais je comptais bien être loin quand elle aurait été en mesure d’exercer sa vengeance. A cette heure-ci Sirana devait être dans ce qu’on appelait "la cour de récré" ou "le marché noir", c’est à dire la partie où on accordait aux gentilles prisonnières un peu d’air frais et la compagnie de leurs co-détenues sans avoir à travailler à l’atelier. Bien sûr tous les trafics de la prison s’opéraient principalement à ce moment-là.
Elle n’y était pas. Par contre Binet si. Evidemment, il n’y avait aucune de mes collègues que je pouvais rayer de ma liste de suspect, mais elle je ne pouvais laisser les autres lui faire subir le même sort qu’à Champlain, surtout devant les détenues. J’ai retenu les fauves de mon mieux et je lui ai demandé où était Sirana Nimr, matricule 275-314. Elle les a regardé et m’a lancé un drôle de regard… Accusateur ou approbateur, sur le moment j’ai été totalement incapable de le dire, j’avais étrangement honte et j’ai tourné la tête. Elle m’a dit que 275-314 était dans le bureau de la directrice et qu’on ne pouvait pas les déranger. Et elle a ajouté avec un petit sourire : « Mais je suis sûre que ça ne dérange pas tes copines… Fonce ! » Nous sommes reparties sous les murmures des prisonnières qui même du fond de la cour savaient ce qui s’étaient passé – on parle souvent de l’extraordinaire pouvoir des rumeurs en prison mais d’après mon expérience c’est plus proche de la télépathie – et qui nous encourageaient. Elles savaient, elles savaient toutes, même Binet qui n’avait simplement pas eu le courage de risquer son poste et qui avait laissé faire. Elles en savaient toutes plus que moi, en fait. Et si j’en avais su aussi long qu’elles je ne sais pas si j’aurai pris le risque de faire appel aux vétérantes du paranormal et à leurs méthodes encore plus expéditives que leur légende ne le laissait entendre.
Par exemple – je le donne en exemple parce que c’est la suite du récit, c’est pratique – la porte du bureau de Zarra Michèle notre directrice était blindé comme un coffre-fort de banque. Elles ont sorti une série de charges explosives qu’elles ont posé sur le mur. Allez savoir comment elles savaient qu’elles risquaient d’avoir à faire exploser quelque chose. Ça a percé un joli trou par lequel nous sommes entrées. A l’intérieur, Sirana tentait fébrilement de retrouver le code de la porte ou du passage secret pour arriver à s’enfuir. La directrice était affalée dans son fauteuil, la tête pendante, deux marques noires sur le cou, elle n’avait pas frémit malgré le boucan. J’ai cru qu’elle était morte et étant donné la situation c’était une crainte tout à fait légitime. J’étais entrée la dernière et je ne serais même pas entrée du tout sans l’espoir de pouvoir en profiter pour trouver un moyen de partir de Carson même si les choses tournaient mal – une crainte tout à fait légitime. Lorsque je suis entrée Sirana avait déjà une chaîne sur cou qui l’étranglait à moitié et n’allait pas tarder à avoir un pieu dans le cœur. Je suis restée pétrifiée de terreur malgré tout, elle hurlait comme un démon et tentait de mordre, du sang maculait sa bouche et jamais ses dents ne m’avaient parues aussi longues. J’ai crié quelque chose du genre : « Elle l’a tuée ! Elle l’a tuée !
_ Non, a corrigé la gardienne qui était en train d’inspecter le corps de Zarra Michèle, elle l’a simplement droguée. Ne la tuez pas les filles, ce n’est pas un vampire !
_ QUOI ?
Inutile de dire à quel point c’était absurde à mes yeux – je voyais ses crocs démesurés claquer. Les deux autres n’ont pas parues tellement surprises, l’une d’elle a enfoncé quelque chose dans sa bouche qui l’empêchait de mordre et l’autre lui a plaqué un médicoscan de poche sur la peau. Sirana a grogné quand l’appareil l’a piqué. Nous avons attendu le résultat de l’analyse en silence, les trois anciennes soldates calmes et blasées, la directrice dans le coltar, la créature des ténèbres humiliée et à moitié folle de rage, et moi toujours aussi terrifiée. Résultat :
_ C’est bon, c’est juste une vampirette. »
En entendant ce mot Sirana a tiré sur sa chaîne brusquement et a failli s’étrangler. Une simple vampirette… elle était donc classée avec les êtres humains, à part qu’elle buvait du sang humain reconstitué et que ses longues canines plongeait leur victime dans un rêve éveillé trop merveilleux pour qu’elles puissent se passer d’une nouvelle dose. Sirana Nimr n’était pas une créature des ténèbres, ce n’était qu’une petite garce sadique ayant eu un accident de parcours bâtard, à mi-chemin entre la maladie et la malédiction, et qui l’utilisait pour un lucratif trafic de drogue. C’est là que je me suis vraiment sentie mal d’avoir eu si peur pendant tout ce temps.
La suite était mieux heureusement. L’équipe de choc dépendait directement du BACP, organe gouvernemental ayant un gros budget et pas beaucoup de comptes à rendre, créé pour gérer tout ce qui ressemble de près ou de loin à une créature paranormale. Leur témoignage a largement suffit pour refaire passer Sirana en jugement et pour faire coffrer Zarra Michèle qui hélas a été ensuite détenue dans une autre prison que Carson, où ses filles se seraient fait une joie de lui faire une petite place. J’ai pu sortir sans le moindre problème. J’ai hésité à démissionner, mais je l’ai fait quand même à cause du regard des autres gardiennes. Elles savaient toutes que j’avais vraiment cru que Sirana était une vampire et rien que pour ça je ne pouvais plus les croiser sans devenir rouge vif. Je me suis donc retrouvée à la rue tout en étant la cible des médias. J’ai réservé l’exclusivité de mon témoignage à un éditeur. Le temps de l’écrire et me voilà à l’abri du besoin quelque temps. Ensuite… bah, on verra bien.
samedi 10 mars 2007
Née pour les ténèbres **
Attention : ce texte raconte une histoire de l'héroïne de "Vampirette" se déroulant environ dix ans plus tôt. Pour bien le comprendre et surtout ne pas se gâcher le suspense de "Vampirette", mieux vaut le lire en deuxième.
Née pour les ténèbres
Je suis morte.
Je ne suis plus qu’un cadavre.
Je suis un cadavre pourrissant en train de se décomposer.
Et c’est coooool…
Le réveil sonne et le bruit me vrille la colonne vertébrale et remonte jusque dans mon crâne qu’il fait vibrer comme un gong. Je me lève en haletant, pleine de haine, dans un hurlement de colère. Mon cœur qui ne battait presque plus se met à bondir comme un hamster fou et la tête me tourne. Je tente d’inspirer à fond, plusieurs fois. J’arrive enfin à me calmer assez pour prendre un cachet de noradop et arrêter ce foutu réveil sans l’exploser.
Puis je me prépare pour la journée.
Pull rose à peine moulant, jupe à froufrous à peine courte, chaussures aux talons à peine hauts : lorsqu’une jeune fille de 15 ans passe ses nuits à parcourir le monde de l’ombre et à se droguer, elle doit se cacher derrière ce genre de tenue. C’est pour ça que je supporte ce maudit réveil, que ma chambre ressemble à celle de Gina dans Un petit bout d’amour, et que je me pointe tous les matins, fraîche et parfaitement ponctuelle, au petit déjeuner familial.
C’est mon déguisement, mon identité officielle, mon masque de gentille fille toute sage. Dessous, il y a une droguée cinglée adoratrice de Satan. C’est mon vrai moi. Et tant que je joue bien mon rôle, tout le monde lui fout la paix, à mon vrai moi. C’est pourtant si simple, pourquoi est-ce que tout le monde ne fait pas comme ça ?
Et bonjour maman, et bonjour papa… On s’embrasse, on se demande si on a passé une bonne nuit, on parle de la télé, on rigole, tous en cœur. On est une gentille petite famille. On s’aime tous très fort. Et toutes les nuits, à l’époque où je dormais, je rêvais que je les tuais, que je les massacrai, et j’adorai ça. Maintenant, ils ont de la compagnie : je rêve de tuer à peu près toute ma famille, tous mes profs, tous les voisins, et la plupart des personnes que je croise dans la rue. Ça m’amuse beaucoup, et ça m’occupe quand je pique du nez derrière mon livre de maths, tous les matins en cours.
Le jour où je tuerais tout le monde, tous les témoins diront : « Comment aurait-on put se douter de quoi que ce soit ? C’était une adolescente parfaitement normale et équilibrée ! »
Peut-être même qu’ils accuseront les Nouveaux. Moi, j’aime bien les appeler comme ça, les Nouveaux. Je déteste ceux qui parlent de Monstres ou d’Anormaux, et je préfère éviter de dire Merveilles ou Surhommes. Les Nouveaux, en plus, c’est un mot qui a l’avantage d’englober tout ce qui est sorti de la Faille : les elfes et les fées, les trolls et les loups-garous, les champignons parlants et zombis… Toute la clique. A chaque zone son folklore et ses Nouveaux. Ils étaient un peu surpris, au début. Nous aussi. Maintenant, on s’est adapté. On raconte même que le mélange d’humains et de Nouveaux, de technologies et de magie, a donné des résultats surprenants…
Dans mon petit monde aussi privilégié que politiquement correct, on les met loin des yeux, on gère le problème à distance, on les intègre dans de charmants petits camps aménagés à cet effet, et on n’en dit pas du mal, parce que les pauvres, ils ont assez souffert. On a même fini par leur donner un nom officiel : les Créatures Paranormales. C’est le nom qu’utilisent ceux qui n’en ont jamais rencontré.
Dans mon vrai monde, on en aime certains, on en détruits d’autres, et on déifie les vrais maîtres des deux mondes : les Vampires. Pour faire partie de leurs esclaves, je détruirai toute la ville, j’inonderai les rues de sang et commettrai tant d’horreur que tous ceux qui y assisteront deviendront fous. Une fois prise dans les chaînes de mes maîtres, je serais si cruelle et géniale qu’ils m’élèveront à la gloire suprême et feront de moi une Vampire. Cette seule idée me fait trembler de plaisir. Je me force à l’avoir, plusieurs fois par jours, jusqu’à ce que je m’habitue et que mon corps réagisse comme je le souhaite. Qui a dis que le chemin est large et facile pour descendre aux Enfers ? Moi je sais que, pour descendre si bas que le haut n’existe plus, il faut un courage et une volonté à toutes épreuves, et plus d’intelligence et d’habilité que pour monter au ciel. Pour être sage, il suffit de ne rien faire. Etre mauvais demande bien plus d’imagination.
L’heure du bus arrive. Charmante et souriante, comme l’adorable enfant que je suis, je ne fume même pas une clope de zapette en douce. Je dis bonjour avec enthousiasme à tous les amis que je croise : cette pouffiasse de Lyline, ce crampon de Béret, cette boule de graisse aux yeux de cocker de Nina, et tout le reste du bordel. Et la journée commence. Une journée ordinaire de lycéenne ordinaire. Aux toilettes, une carte de crédit bien remplie m’attends, scotchée sous le distributeur de savon, hors de portée des caméras. Je la prends et la remplace pour un sachet de poudre mauve avec l’aisance de l’habitude. Ma cliente ne sais pas qui je suis, alors que je sais tout d’elle. J’adore cette technique qui me permet de me passer d’intermédiaires. Je jette à peine un coup d’œil aux graffitis qui ornent les murs : j’ai repéré mon code. Pas mal de lycéens que je connais partent en chasse, la nuit, et rôdent prêt des camps de paranormaux. Le jour, on les voit sécher les cours en bande, habillés tout en argenté, avec de drôles d’accessoires sur la tête. Le seul d’entre eux à qui je fasse assez confiance pour lui dire que, moi aussi, je suis une adoratrice de la Nuit, c’est celui qui fait comme moi. Il paie sa part à la putain de société, pour en tirer un maximum de profit avant d’avoir assez de pouvoir, dans le monde de l’ombre, pour se passer de ces connards.
Il est habillé comme n’importe quel adolescent : à la mode sans fanatisme, discret sans être crasse, il a quelques amis et pas mal de connaissances. Il faut vraiment l’observer très attentivement pour voir que dans sa petite tête soigneusement coiffée, il y a assez de tortures et de trips gores pour rendre jaloux Satan lui-même. Moi-même, je l’ai connu au-dehors, sinon je ne l’aurais jamais remarqué. Il s’appelle Jonathan, un chouette prénom à l’ancienne. Son véritable nom lui sera donné par son maître, mais en attendant d’être digne d’en avoir un, il se fait appeler Noé dans le monde du sang. D’après lui, on peut lire dans la Bible d’En Bas que Noé a été sauvé par Satan, parce qu’il réussissait à réunir à lui seul tous les péchés de l’humanité (y compris ceux qu’on croyait réservés aux femmes). Moi, je ne crois ni à Dieu ni à Diable, puisque aucun démon ni aucun ange n’est sorti de la Faille. Mais j’aime assez le trip sataniste.
On échange un regard, parfaitement neutre, lorsqu’on se croise. Je termine ma journée ordinaire. J’ai parfois l’impression que les jours durent dix fois, cent fois plus que les nuits, que je passe ma vie à attendre de trop brefs moments de rêve. Et j’attends. Parce que je ne peux pas me passer de mes chaînes, pas tout de suite. Je peux encore les utiliser.
Je rentre enfin chez moi. Je jettes mon cartable sur mon lit. Non, je ne peux pas changer de monde, pas encore. Je suis une actrice et ma prestation doit être impeccable, toujours fignolée jusqu’au moindre détail.
Je fais mes devoirs.
Je range ma chambre.
Je programme la télé.
Mes parents ne rentreront pas avant minuit, et à ce moment, ils n’iront pas vérifier dans ma chambre que j’y suis bien. J’ai donc jusqu’à demain matin, sept heures, pour vivre ma vraie vie.
Enfin…
Cette nuit sera ma nuit. J’entre dans un camps de concentration pour créatures paranormales pour rencontrer un de ses Maîtres Secrets, un véritable Vampire, et lui demander de me prendre pour fidèle esclave.
Autour de moi, une bande de cyber-rats et autres pirates éméchés qui trouvent ça amusant de pirater l’un des systèmes de sécurité le plus efficace de la planète, gracieusement offert par plusieurs multinationales intéressées par les talents de ses occupants. Ces imbéciles se croient dans un jeu vidéo où ils seraient par miracle grassement payés (par ma pomme, bien entendu). Je me fiche de ce qu’ils pensent, tant que le travail est fait. Mon cœur bat la chamade et la drogue embrase chacune de mes veines. Je m’oblige à marcher calmement, dignement, comme une future élue doit le faire. Rester classe en toute circonstance, c’est beaucoup plus important qu’il n’y paraît. Pour commencer, ça en impose assez à ces gommeux pour qu’ils me croient capable de tous les égorger si jamais ils me dénoncent à la police. D’accord, j’en serait capable de toutes façons. Mais autant annoncer la couleur tout de suite.
L’immense porte en métal azuré cliquète comme un simple cadenas à combinaison. Elle est traitée contre les attaques matérielles et magiques jusqu’au niveau 9. Pas contre les miracles de l’informatique. Plus que six secondes.
Un claquement, et elle s’ouvre. Lentement. Aucun système d’alarme ne se déclenche, aucun employé passant malencontreusement par là ne crie devant cette aberration. Royale, je m’avance dans l’allée sombre, suivit par un pirate minuscule qui n’en mène pas large mais est hélas indispensable. Les pavillons de sécurités ne sont pas branchés sur un système collectif, pour des raisons de sécurité. Les autres nous attendent dehors et s’occupent en envoyant des messages faisant croire aux gardiens que tout est en ordre. Tout autour de moi, j’entends des grattements et des chuchotements, coupés de temps en temps par un doux chant d’elfe ou un strident cri de sof-sofr. Il y a un débat pour savoir si on doit relâcher les espèces parquées ici une fois qu’on sera sûr qu’elles ne représentent aucun danger pour l’homme, ou une fois qu’on sera sûr qu’elles ne représentent pas plus de danger que n’importe quel humain. Si c’est la deuxième solution, il y aura pas mal de Nouveaux dans les rues d’ici peu. Prêts à être dominés.
Je cours. L’autre me suis en haletant comme un petit chien, trébuchant de temps à autre sur les graviers. Tout autour de nous il y a des cages, mais ce que je cherche n’est pas dans une cage. C’est bien mieux surveillé que ça.
Là, les pavillons : vu de l’extérieur on ne distingue que des demi-cercles recouverts d’azuré, en fait ce sont des sphères qui s’enfoncent profondément dans la terre. Sous l’un d’entre eux se trouve une Faille qui conduit directement à l’autre monde, empruntée de temps à autre par un Nouveau trop curieux qui ne tarde pas à regretter sa maison. Ce n’est pas celui-là qui m’intéresse.
Pavillon A-2834. Mon rat se branche sur le système d’ouverture, à partir de là je continue seule. Un ascenseur se dessine sous mes pieds et m’emporte au sous-sol, jusqu’à l’étage des Maîtres, celui des Vampires. J’ai un revolver à balles réelles et j’ai presque envie de croiser un garde, histoire de le baptiser. Mais il n’y a personne.
J’arrive devant une porte de cellule. Une seconde d’attente, et elle s’ouvre. La drogue a surmultiplié chacun de mes sens et j’ai l’impression de sentir l’odeur du liquide de régénération bien avant de le distinguer dans le noir. Il est là, flottant dans la cuve qui se vide comme par magie. Un par un, les voyants d’alerte s’allument, mais aucune sonnerie ne retentie et je suis sûre qu’aucun message d’alerte ne parvient jusqu’aux responsables. En tous cas, j’ai payé assez cher pour ça.
Il commence à se réveiller.
Il porte les deux mains à sa gorge… et tousse comme un damné. Maintenant que le liquide ne le soutient plus, il paraît très affaibli et a du mal à tenir sur ses jambes. Sûrement toutes les insolentes expériences de ces stupides scientifiques. Enfin la cuve s’ouvre. Le moment est intense. Je dois tout de suite lui montrer ce que je vaux !
La phrase que j’avais préparée s’efface devant sa faiblesse. D’abord, il faut que je le sorte de là… non, que je le nourrisse. Non, pas ici, pas devant les caméras qui retransmettent tout aux gamins pirates qui n’en perdent pas une miette. Je dois d’abord le sortir de là. Je mets son bras autour de mes épaules et je le traîne à moitié jusqu’à la sortie. J’aurais dû prévoir quelque chose, comment je vais le porter jusqu’à la planque maintenant ?
Force et sacrifice pour mon maître… et puis un petit coup d’amphét, ça aide. Je ne sens plus la douleur, je le porte et je cours. Derrière moi tout se remet en place sans un bruit.
Une fois dehors, le cyber-rat s’apprête à me suivre. Et puis quoi encore ? Il faut qu’il reste là le plus longtemps possible, pour que personne ne s’aperçoive de l’évasion. Les codes de sécurité changent sans cesse, il ne peut pas se contenter de laisser sa machine là et d’aller faire un tour ! D’un geste je le menotte à une borne du pavillon. Qu’il se fasse attraper par la première équipe de sécurité humaine, je m’en fiche car je sais qu’il ne me dénoncera pas. Je suis invincible !
Je cours jusqu’à la sortie, mon nouveaux Maître sur les épaules. Invincible ! Non, ça ne peut pas être que l’effet de la drogue : je vais enfin obtenir tout ce que je désire… mon cœur qui bat si vite, ce n’est que du bonheur et de la fierté d’être si extraordinaire. Je serais la vampire la plus exceptionnelle du mooooooonde !
Il dort.
Je suis émue comme jamais je ne l’ai été. Une fois dans ma planque j’ai fait ce que j’ai put pour le soigner, puis j’ai passé une bonne heure à le contempler. C’est la première fois que j’approche un Maître. C’est une des créatures les plus extraordinaires de la création…
Et pourtant…
Enfin, je trouve son apparence très ordinaire. On dirait un humain, dans les 25 ans. Il est assez trapu et ses muscles sont sûrement gonflés artificiellement. Son visage est empâté, sa bouche molle. Il porte un bouc noir complètement démodé. Pas de doute : il ne vient pas de la Faille, c’était un humain ordinaire avant de devenir un vampire. Evidemment, je le savais déjà : jamais on n’aurait laissé un véritable vampire originel avec un système de sécurité qui tient de la passoire. Mais j’avais quand même espéré…
Il faut vraiment que je diminue le S, ça me rend trop optimiste quand j’établis mes plans.
Pourquoi les vampires ont choisi de transformer ce type ridicule ?
Non, il ne faut pas que je pense ça ! A présent, c’est un Maître lui aussi. Et les Maîtres Originels avaient sûrement de bonnes raisons… C’est sans doute un monstrueux prédateur, sadique et cruel, qui se cache derrière cette apparence.
A son réveil, il aura faim. En gage de mon efficacité de future esclave, j’ai préparé un délicieux cadeau pour lui : Jonathan. Ainsi, je sacrifie mon unique ami, j’offre le sang d’un adolescent encore à peu près pur (physiquement au moins), et j’élimine la concurrence dans cette rude compétition pour avoir l’approbation des vampires. C’est lui qui m’a parlé de ce Maître et qui a organisé l’opération. Il comptait bien m’offrir en sacrifice et j’ai été plus rapide que lui. Enchaîné au plafond, j’ai bien veillé à ce qu’il puisse tout voir et crier tout son soûl. Si depuis son réveil il se tait et m’ignore, c’est uniquement pour m’embêter, une piètre tentative de vengeance en utilisant les seuls moyens à sa portée. Quel sale caractère ! C’est vraiment un cadeau parfait pour un vampire, il doit avoir un sang rebelle délicieux.
En attendant, je fais les cent pas, je tourne comme un fauve en cage et je tape dans tout ce qui passe à ma portée. Vivement que le Maître se réveille.
« Où je suis ? gémit une voix masculine qui m’arrache de mon sommeil.
Kzantra ! Je me suis endormie pile au mauvais moment !
Tout de suite, je me précipite et me prosterne respectueusement devant mon futur Maître.
_ Vous êtes chez moi, votre humble servante, Maître des Ténèbres.
_ Hein ? Où sont les docteurs ? Vous êtes qui ?
Ça ne se passe pas comme je l’avais prévu… il ne réagit pas du tout comme je m’y attendais.
_ Je vous ai libéré, Maître des Ténèbres. Vous êtes en sécurité ici. Ils ne vous retrouveront pas. Et s’ils vous retrouvent, je pourrais les tuer pour vous, Maître !
Il me regarde bizarrement, puis lève la tête… et hurle en apercevant Jonathan.
_ C’est quoi ça ? crie-t-il.
_ C’est un sacrifice… pour votre réveil… Je…
Malheur, mon cadeau ne lui plait pas ! Peut-être qu’il aurait préféré une fille vierge ? Un nourrisson ?
Mais il se calme et paraît prendre une décision. Il me dit :
_ Ah, bien, bien. Parfait. Mais je ne vais pas le manger tout de suite. Toi… tu es mon esclave, c’est ça ?
_ Oui Maître, si vous daignez m’accepter !
_ D’accord. Je… je t’accepte. Viens par là, esclave.
Enfin ! Je suis si heureuse !
_ Je t’ordonne de le détacher et de le descendre de là. Ensuite on ira faire un tour. Heu… on est loin de la ville ?
_ Non Maître, nous sommes tout près du centre ! Mais vous ne pouvez pas sortir maintenant, il fait encore jour. La nuit tombera dans six heures.
Tout en parlant je descend Jonathan et je le libère. Ça me met un peu mal à l’aise, parce que maintenant on dirait que nous sommes à égalité, et rien n’empêche le Maître de vouloir échanger l’esclave et le sacrifice. Mais non, c’est moi qui ai sauvé le vampire, il est impossible qu’il me trahisse !
Il fait signe à Jonathan de s’approcher et lui parle tout bas. J’en frémis de rage et de jalousie. J’auras dû tuer cet infâme bâtard et offrir une brochette de cyber-rats à la place ! Il n’a même pas l’air soumis, juste… sérieux et décidé. Puis il me regarde. Aucun doute, il veut me tuer.
Je dégaine mon revolver et le pointe droit sur lui. Il reste impassible, c’est le Maître qui a l’air effrayé – mais qu’est-ce qui se passe ?
Un doute affreux me saisis. Oh non, tout mais pas ça…
Je demande – froidement, calmement :
_ Maître, vous êtes bien un vampire, n’est-ce pas ?
Il hoche la tête. Il transpire. Je continue :
_ Prouvez-le. Tuez ce garçon. C’est votre déjeuner.
Il se ressaisit un peu et répond :
_ Pas tout de suite. Je vais d’abord boire un peu de son sang, je l’achèverai plus tard.
Jonathan ne fait pas le moindre geste pour se défendre quand le vampire l’attrape et lui mord le cou de deux canines incroyablement longues. Il me jette un regard mi-méprisant, mi-fier, histoire de bien me faire remarquer qu’il a l’honneur avant moi alors que le Maître veut le garder en vie. Puis ses yeux partent dans le vague et il s’évanouit. Le vampire le rattrape très délicatement et l’allonge. Il y a encore un peu de sang qui coule le long de ses lèvres. C’est vraiment un Maître des Ténèbres ! Dévore-moi à mon tour, ô Roi de la Nuit !
Pour la première fois, il me regarde droit dans les yeux.
_ Voilà, tu es satisfaite ? »
Bien sûr, je me jette à ses pieds et j’implore son pardon ! Maintenant que je suis en faute, comment est-ce que je pourrais lui prouver ma valeur ? Supplier flatte ses instincts dominants mais lui donne une piètre opinion de moi. Fébrilement je lui propose des chasses, je lui explique comment je compte le cacher, comment je l’ai libéré… Bavardage futile de mortelle. Il se recouche et me dit juste de le réveiller dès que la nuit sera tombée.
J’attends donc, de plus en plus impatiente. Ma première chasse !
Bien sûr, il a fallu que mon rival soit de la partie… A peine sorti du coton, un sourire extatique aux lèvres, il doit se tenir au mur pour marcher mais il est là. Je crois que je n’ai jamais autant regretté de ne pas l’avoir tué avant.
La chaleur de la journée ne s’est pas encore dissipée mais les étoiles brillent déjà. C’est une belle nuit. Je sens l’air caresser ma peau et l’embraser – qu’est-ce que j’ai pris comme cocktail chimique encore… Peu importe, même la douleur est un bonheur maintenant que je chasse avec un véritable Vampire !
Je lui demande :
« Maître, voulez-vous que je vous rabatte quelques proies ?
_ Pas encore. Il faut que j’aille dans un commissariat.
_ Oh oui ! Pourrais-je mettre le feu ? Personne ne vous échappera, maître !
_ Non. Toi tu attendra dehors. Je… Je vais voir quelqu’un en particulier.
_ L’un des nôtre fait parti de la police ?
_ Oui oui… »
Il ne veut rien me dire de plus. Je suis contente quand même de lui avoir parlé de mes idées, histoire de prendre une longueur d’avance sur Jonathan et surtout de lui montrer que je suis une dure moi aussi.
Nous passons devant un parc entouré d’une bulle pour protéger les arbres de la pollution. A l’intérieur jouent des enfants. Héhéhé…
Je n’ai aucun crime inscrit sur le casier de ma carte d’identité, je peux donc sans aucun problème franchir le portail électrique, attraper un gosse de trois ans sous les yeux médusés de sa nounou et courir à toute allure !
Et je ris, comme une malade, comme une folle, comme une condamnée, l’enfant pleurant dans mes bras, je ris et je cours et… mais où sont-ils passés ?
Je cours encore, je cherche, je m’affole, non c’est impossible ils ne peuvent pas… ils ne m’ont pas… Vite, j’attrape mon désintox et le colle sur ma peau, réglé au maximum, pour effacer l’effet de chaque drogue que j’ai dans le sang. La chute est brutale, atroce, et ne m’apporte rien. Ils sont vraiment partis sans que je sache où !
Si ! Le commissariat ! Je fonce, laissant le gosse à sa mère qui a profité de mon égarement pour me rattraper et promet de porter plainte – ça me fait une belle jambe ! J’entre comme une furie, pas besoin de drogue pour avoir le cœur qui bat à cent à l’heure, pas le temps de se renseigner mais j’ai reconnu sa voix, là, dans ce bureau, et le souffle court je me précipite.
En entendant la porte, il se tourne vers moi et hurle :
« Là, c’est elle la folle qui m’a kidnappé ! »
QUOI ? Qu’est-ce que c’est que…
Trop tard, la policière m’a déjà tiré une cartouche anesthésiante et tout se brouille…
Sauf qu’avec les doses que j’ai l’habitude de me prendre, il en faudra bien plus que ça pour m’arrêter, ma belle. Je VEUX devenir un vampire, et je boirai le sang de mon Maître, de gré ou de force ! Je fais semblant de tituber comme si j’allais m’écrouler, oh pas longtemps, trois pas sinon ils vont se douter de quelque chose, puis d’un bond je me jette sur lui. Je lui attrape le bras et le mords jusqu’au sang. J’aspire tant que je peux. Peut importe les flèches qui se plantent dans ma peau, deux, dix, je ne sais plus, laisser-moi boire, encore, j’en ai le droit c’est le sang de mon Maître… Je sombre.
Epilogue
Bien du temps plus tard… Après les deux nuits en prison, après les larmes de mes parents, après les médecins… Je suis moi aussi pensionnaire du pavillon A-2834. C’est ma dernière visite psychologique, si je la réussis, ils devraient me laisser sortir.
« Alors, mademoiselle Nimr, pouvez-vous me donner votre point de vu sur ce qui vous est arrivé ces six derniers mois ?
_ J’ai voulu avoir de la puissance et j’ai cru que les vampires me la donneraient. Heureusement je suis tombée par hasard sur Enoch, qui n’est pas un vampire. Pas un monstre, en tout cas. Ce n’est qu’un être humain tombé malade par une mutation magique de la leucémie, qui se nourrit de sang et peut sécréter une drogue d’apaisement par ses canines, et c’est tout. Il n’y a rien de magique là-dedans. Et par ma bêtise, je me suis contaminée moi-même, ce qui m’obligera toute ma vie à me nourrir de sang humain synthétique.
_ Et maintenant, que pensez-vous de vos anciennes ambitions ?
_ J’ai eu une occasion à cause d’un de mes camarades, Jonathan. Je n’avais jamais pensé aux Vampires avant, et à présent que je souffre d’un handicap, j’ai plutôt l’intention de me concentrer sur ma vie. Je laisse derrière moi les rêves de pouvoir et de destruction. C’est en travaillant dur que je vais devenir quelqu’un d’important.
_ Très bien ! Mademoiselle, vous avez fait de gros progrès. Il nous reste encore de nombreuses découvertes à faire à propos de votre maladie, il est d’ailleurs possible qu’un remède soit trouvé dans un jour très proche, aussi je dois vous maintenir à la disposition de notre équipe… Mais il est grand temps que vous rentriez chez vous pour mener une vie normale. Vos parents ont été prévenus. Bonne chance. »
Il me serre la main et me sourit. Comme prévu, cet entretien n’a été qu’une formalité : il m’a testé auparavant par un programme de son invention et bien sûr ne va pas laisser le moindre doute le remettre en cause… Heureusement qu’il me restait quelques contacts chez les cyber-rats. Eux n’ont pas besoin de savoir que j’ai échoué, que je ne suis qu’une vampire ratée, que jamais les Maîtres ne daigneront boire mon sang souillé… Non, il ne faut pas que je pleure, surtout pas maintenant, plus que quelques minutes et je serais libre…
Et d’ici peu, le monde entier le regrettera amèrement.
Fin
lundi 4 décembre 2006
Vampirette ****
Ne l’oubliez jamais.
FIN