Ecriveuse en herbe

Envoi d'histoires, textes, nouvelles, scénario de BD et tentative de roman que j'ai écrit. Plus elles sont bien, plus il y a d'étoiles après le titre. Bonne lecture ! (textes protégés donc demandez avant de les utiliser merci)

dimanche 24 février 2008

Enfer administratif, partie 1 ***

Enfer administratif

Partie 1

Le casse du siècle

L’Administration toute entière est géré informatiquement dans notre beau pays, riche des avancées technologiques les plus pointues. Et comme notre beau pays est égalitaire et distribue équitablement ses précieuses ressources à chaque habitant, l’Administration est extrêmement puissante. Evidemment, personne n’est obligé d’accepter ses bienfaits, certains marginaux préfèrent ne compter que sur eux-mêmes – et s’en mordent généralement les doigts quand il leur arrive un problème. De toutes façons, il n’y a que les gens préparant un mauvais coup qui refusent de voir le système surveiller chaque aspect de leur vie, les gens honnêtes n’ont rien à craindre. Ce ne sont même pas des humains qui jouent les voyeurs, ce sont les machines qui vérifient simplement que chacun paie ou reçoit selon ses besoins et ses mérites. Les honnêtes gens n’ont rien à craindre.

Moi non plus d’ailleurs, même si je ne suis pas quelqu’un de très honnête. Enfin si, de ma naissance à ce jour, j’ai réellement été d’une honnêteté scrupuleuse, les archives indestructibles du système peuvent en témoigner. Ce que les machines ne peuvent pas savoir, c’est qu’au fond de moi je n’ai jamais été honnête. J’espionnais le système pour préparer mon grand soir. J’ai prévu, avec l’aide de certains associés, de faire le casse du siècle. Nous allons braquer les fichiers de l’Administration et nous faire attribuer un beau paquet à vie, ainsi bien sûr que l’effacement de toutes les poursuites de police à notre encontre. Simple, rapide, efficace, en un mot génial : c’est mon plan.

Au fait, je m’appelle Surrey, Martin Surrey.

Je me présente au siège principal de l’Administration. Cet immense bâtiment domine la ville comme un instituteur sévère-mais-juste surveillant les enfants dans une cour de récréation - ou peut-être est-ce l’idée que des années de propagande nous implantent spontanément à tous dans le cerveau. Après tout, il y a belle lurette que l’éducation des enfants n’est plus confiée à des humains. Tout est automatisé et la présence des administrés était même interdite à une époque, ils devaient tout régler par messagerie informatique. Puis les puissants ordinateurs de l’Administration ont calculé que les gens aimaient ce contact, le fait de se déplacer pour présenter leurs doléances au remplaçant – bien plus efficace – d’une divinité toute-puissante et bienveillante. Une minorité des gens, en fait, mais l’accueil a malgré tout été magnifiquement décoré pour éblouir la foule. Je m’avance entre les fresques et les bas-reliefs hauts de trois mètres, je suis aveuglé par la lumière perçant les magnifiques vitraux, je slalome entre les fontaines qui exhibent leurs superbes statues. De nombreux groupes les regardent bouche bée : si on les laissait sortir de leurs écoles réservées, les élèves artistes pourraient passer des années de formation au rez-de-chaussée de l’Administration.

Ce qu’on laisse ignorer à la plupart des gens, c’est que ce rez-de-chaussée est doté d’une sécurité à toute épreuve. Et c’est normal, après tout. Nous avons envahi et dominé tant de pays qu’il faut bien protéger l’Administration des rebelles et terroristes qui ne rêvent que de faire s’écrouler notre puissance. Hélas ça complique également la tâche de l’humble cambrioleur que je suis. Heureusement, il existe au premier étage une partie accessible à certains professionnels. Il m’a fallu de nombreux efforts pour faire partie de cette élite admise dans le saint des saint, et encore davantage pour faire admettre la nécessité de laisser mes ‘‘assistants’’ m’accompagner. En comparaison, recruter ces trois bandits a été simple comme bonjour.

Devant la statue d’une lionne ailée qui nous sert de point de rendez-vous, j’attends que mes complices arrivent. Je suis le seul à tous les connaître, c’est la première fois qu’ils se rencontreront. Est (enregistrée sous le nom de Ruiva Chambon dans les archives de l’Administration) arrive la première. C’est une pirate informatique géniale et idéaliste, persuadée, malgré les assertions de la propagande, que le système comporte des bugs et que des gens innocents en font les frais. Elle est venue pour réparer ça. Le genre d’idée qui me passe personnellement à des kilomètres au-dessus de la tête. Si je l’ai engagée, c’est avant tout pour ses talents de hacker qui nous serons indispensables une fois dans l’ordinateur géant. Je la connaissais sous un jour plutôt bravache et ça m’amuse de voir à quel point elle a l’air terrifiée maintenant qu’elle s’est jetée à l’eau. Pour se donner une contenance, elle sort son mini-ordinateur et commence à pianoter nerveusement. Nous restons un long moment seuls et silencieux mais cette fois ma peur a cédé la place à un délicieux sentiment d’anticipation. Anticipation de ma victoire, bien sûr.

Charbon arrive à son tour. Normal qu’il ait été plus lent : il transporte dans deux gros sacs notre matériel de survie – au sens large, nous avons pris aussi bien de la nourriture que des armes – et il a dû passer un grand nombre de contrôles avant qu’on le laisse passer. Au moins il n’a pas eu besoin de cacher le matériel (ç’aurait été impossible), le système de l’Administration le désintégrerait dès qu’il tenterait de sortir un fusil de son sac et il le sait. Ce qui ne l’empêche pas d’être aussi à l’aise dans ce hall qu’un professeur venu étudier l’art moderne. Lui, contrairement à Est, est un vétéran qui n’a pas hésité à me montrer ses réticences et ses doutes lorsque je l’ai recruté, et qui maintenant est aussi détendu que la jeune fille est nerveuse. Il a une dizaine d’année de plus qu’elle mais il semble beaucoup plus âgé. Je l’ai recruté en prison. Si tout se déroule comme prévu, son rôle se limitera à porter les plus lourdes charges et à nous aider dans nos acrobaties – c’est de loin le meilleur en escalade de nous quatre. S’il y a un imprévu, il est là pour se battre et nous protéger.

Silence. Au bout de quelques minutes, Est demande d’une petite voix :

« On attend encore beaucoup de monde ? »

Au ton de sa voix, je comprends sa peur d’être entendue et jugée suspecte par le système de sécurité. Evidemment nous sommes écoutés en permanence, et pour éviter les soupçons je réponds d’une voix forte :

_ Plus qu’une personne et le compte y sera.

_ Ah. Bien.

_ Au fait, vous ne vous connaissiez pas, mais voici Charbon. Charbon, je vous présente Est.

_ Enchanté Mademoiselle.

_ B’jour.

Ces mondanités de salon m’amusent beaucoup. Autour de nous la foule passe et s’agite sans se douter de quoi que ce soit. Enfin Silver arrive. Les autres la regardent et j’admire le sang-froid de Charbon qui la salue aussi élégamment qu’il l’a fait avec Est. Pour ma part, j’ai vraiment peur que sa seule présence nous fasse repérer.

Tout en mâchonnant un chewing-gum en permanence, elle sourit sans cesse, de toutes ses dents. Ce qui, combiné à ses yeux trop grands et trop maquillés, lui donne l’air d’une folle. Des cicatrices – marques de brûlures plus ou moins bien greffées – lui courent sur le visage et les mains, et sans doute aussi sur d’autres parties du corps dissimulées par sa combinaison noire, tâchée et garnie d’innombrables poches. Et Silver est âgée : elle a largement dépassé la soixantaine. Ceci dit, en matière d’explosifs, de chimie et de tout ce qui a trait au perçage de panneaux blindés, son esprit est toujours aussi vif. Je doute qu’il l’ait jamais été dans d’autres domaines, et son caractère instable ne me plaît pas du tout, mais c’est la meilleure et elle n’était pas chère : je n’ai eu qu’à la faire évader de l’hôpital psychiatrique et lui promettre une affaire explosive pour qu’elle soit prête à me suivre jusqu’au sommet de la tour s’il le faut. Je la présente également.

Une charmante androïde nous rejoint pour nous guider jusqu’au bureau où nous serons accueillis. La puce électronique que je porte greffée sous la peau lui a indiqué dès mon entrée qui j’étais, la raison – officielle – de ma venue dans ces lieux et mon autorisation – officielle – d’être accompagné. Nous suivons notre guide docilement jusqu’à un ascenseur qui quitte le luxueux rez-de-chaussée et monte au premier étage, dernier sanctuaire des humains. Au-dessus, il n’y a plus que les machines pendant quatre-vingt-dix-huit étages, un immense complexe dédié à l’organisation du pays, un épouvantable labyrinthe dans lequel la maintenance humaine s’aventure rarement – il n’y en a tout simplement pas besoin. Nous entrons dans le bureau indiqué. Quatre magnifiques fauteuils font face à un écran où s’affiche un visage souriant mis en place par l’intelligence artificielle, pour que nous ne nous sentions pas stupides de parler à une machine. Nous attendons que l’androïde referme la porte sur nous. L’homme sur l’écran est probablement une copie d’une œuvre d’art célèbre, facilement identifiable pour ceux qui ont une culture générale dépassant le niveau scolaire – ce qui n’est pas mon cas. Il nous sourit de toutes ses dents et nous souhaite la bienvenue, tout en nous désignant les fauteuils d’un geste accueillant. Je lui réponds :

« Salut mon pote. »

L’I.A. a sans doute repéré la familiarité inhabituelle avec laquelle je m’adresse à elle mais elle ne bronche pas, elle sait que les humains sont des caractériels bornés et trop souvent dotés d’un sens de l’humour qu’elle est incapable de comprendre. Est se ronge les ongles et Charbon regarde le décor d’un air détaché, tandis que Silver applique ce qui ressemble à un autocollant noir sur l’angle supérieur droit de l’écran. Puis nous attendons. Aucun de nous ne s’assoit sur les fauteuils trop confortables: ils sont équipés de sangles électro-magnétiques qui peuvent vous maintenir et tétaniser tous vos muscles, et s’ils sont ne serait-ce qu’à moitié aussi bien conçus que les minibars intégrés dans les accoudoirs, je ne tiens pas à les tester.

L’homme-écran nous demande – d’une voix toujours aussi douce et polie – pourquoi nous ne nous asseyons pas et ce que nous sommes en train de faire. Après quoi il nous rappelle que les locaux de l’Administration doivent être protégés de toute dégradation. La sécurité de cet endroit est vraiment une passoire. Enfin, il est temps de savoir si oui ou non Silver est aussi cinglée qu’elle en a l’air : la mini-bombe extra-plate qu’elle a collée sur l’écran va-t-elle vraiment exploser, ou n’est-ce qu’un autocollant que son cerveau malade lui fait prendre pour une bombe ? Elle me paraît bien assez tordue pour que j’aie un doute, un peu tardif.

La voix de l’I.A. me paraît de plus en plus stridente. Elle nous ordonne d’adopter enfin un comportement cohérent et m’avertit qu’elle me programme des séances de rééducation psychologique – les autres étant sous ma responsabilité. L’ambition et l’audace sont souvent mal perçues, visiblement.

Enfin, la bombe remplit son rôle et l’écran en entier se détache du mur dans une vibration sourde avant de tomber lourdement sur la moquette épaisse. Ni explosion ni panache de fumée : cette absence est en elle-même impressionnante. Je ne regrette plus d’avoir engagé Silver.

Je me glisse dans l’espace précédemment occupé par l’écran et la série de gadgets qui le reliaient à l’I.A. principale – la bombe a soufflé tout ça très proprement – et je grimpe de mon mieux, écartant les fils et les boîtiers sur mon passage. Très vite j’atteins un tube horizontal me permettant tout juste de ramper, ce que ce je fais pendant cinquante mètres. Enfin j’arrive dans la salle où je me laisse tomber avec un soupir de satisfaction. Ce n’est même pas vraiment une salle, plutôt un puit, un tunnel carré vertical de cinq mètres de côté qui monte jusqu’à cent mètres de haut - d’après ma carte. Au-dessus de moi, impossible d’y voir à plus de cinq mètres, l’obscurité avale étonnamment vite la lumière puissante de ma torche. Nous sommes dans une aberration architecturale, un vide laissé au cours des remaniements de la structure des machines, heureusement relié au vieux réseau de maintenance qui était justement prévu pour les réparations humaines. Aucun système de sécurité une fois que nous sommes dans les entrailles de la bête. Le casse du siècle ne demandera que notre talent, et du talent mon équipe et moi-même n’en manquons heureusement pas.

Nous entamons l’ascension immédiatement - autant en faire le maximum tant que nous sommes en forme. Nous sommes tous équipés de crochets aux mains et aux pieds, qui se fixent instantanément sur la paroi de métal et se détachent une fois qu’on les tire vers le haut. Pas le temps de se sécuriser davantage. Est souffle très bruyamment au bout d’une minute à peine, elle a pourtant fait bien pire que ça à l’entraînement, ça doit être le stress. Tout ce que je lui demande c’est de ne pas paniquer au point de tomber. Déjà le sol a disparu. Nous sommes suspendus entre deux carrés de noir absolu, chassant l’impression tenace de tourner, de répéter à l’infini les mêmes gestes pour n’arriver nulle part. Les dix premières minutes sont les plus longues. Ensuite, la monotonie de notre tâche nous abrutit suffisamment pour que nous cessions de consulter l’horloge à chaque pas – et surtout que nous arrêtions de vérifier à l’altimètre que oui, nous montons. Même Charbon, qui joue au professionnel, l’a regardé en douce. Nous montons. Vers la fortune et la gloire, me répète-je pour chasser de mon esprit l’idée que les ténèbres sous mes pieds sont beaucoup trop proches pour n’être que des ténèbres…

Je regarde dans mon dos – un simple coup d’œil bref, je suis un chef et je me dois de surveiller mes troupes – quand je sens mon crochet s’enfoncer dans quelque chose d’étrangement mou. Je me retourne, ma lampe frontale éclaire crûment une longue plaque de moisissure vert sombre. Derrière moi Silver s’écrit : « Putain de merde, c’est quoi ça ? »

Charbon répond :

_ Je ne sais pas mais ça a l’air de recouvrir tous les murs.

_ Les crochets tiennent dessus ? demande Est, inquiète.

_ Apparemment oui, si on appuie assez fort pour traverser le truc vert et atteindre le mur.

Je teste. Oui, c’est faisable, mais c’est dur et la couche de matière verte – trop compacte pour être de la moisissure, on dirait plutôt une sorte de vase qui serait collée à la verticale – paraît s’épaissir quand on monte. On va vite s’épuiser.

_ C’est quoi ? demande Est.

Je lui réponds que je n’en ai aucune idée. Mauvaise réponse, m’indique son expression. Il faut que je trouve quelque chose : il nous reste encore trente mètres avant d’atteindre le sommet et elle commence à trembler.

Charbon a senti le danger et commence à lui parler d’une voix douce, en articulant exagérément, comme si c’était une enfant. Est s’énerve et lui répond qu’elle est parfaitement capable de s’occuper d’elle, merci bien. La dispute s’envenime – étrangement aucun des deux ne parle plus fort que le chuchotement, comme si nous étions en train de violer un sanctuaire. Soudain Silver éclate de rire et dit :

_ Attention dessous !

Nous levons nos lampes vers elle. Je n’avais pas vu qu’elle avait grimpé si haut, ni qu’elle se tenait en équilibre sur les prises de ses pieds pour fouiller dans ses poches. Elle a apparemment mélangé le contenu de plusieurs fioles et en a badigeonné la paroi, laissant une longue trace visqueuse où le métal apparaît. Elle crie en lâchant un tube vide et continue joyeusement son travail d’escargot. Je la félicite – surtout pour ne pas entendre l’absence de bruit accompagnant la chute du tube, pour ne pas l’imaginer tombant et tombant dans le gouffre. Précautionneusement, nous nous engageons à la suite de Silver dans le chemin vertical qu’elle ouvre à travers la mousse, d’abord Est, puis moi, puis Charbon. J’entends Silver marmonner des incantations lugubres au fur et à mesure qu’elle fait fondre l’étrange matière verte. Celle-ci est de plus en plus épaisse, elle nous dissimulerait entièrement si la voie ouverte par Silver ne s’élargissait pas constamment. C’en est même inquiétant, la vitesse à laquelle elle nous ouvre un passage aussi confortable, tandis que la mousse visqueuse s’amasse sur les trois autres parois. On dirait que la matière recule. Qu’elle a su reconnaître les ennuis et qu’elle se contracte pour ne pas entrer en contact avec les produits magiques de notre sorcière. Je ne sais pas ce que c’est, ni ce que ça fait là, et l’idée que ça soit intelligent me flanque la chair de poule. Je préfère penser que c’est sans doute un végétal, une sorte de moisissure plus ou moins mutante, comme je l’avais imaginé au début. Puis j’arrête de penser. Il y a des moments dans la vie où il faut savoir se mettre en black-out.

Je ne sais pas combien de temps s’est écoulé quand j’entends Silver dire : « Chef ! On fait quoi maintenant ? »

Ce n’est pas une question innocente. Pour obliger Silver à reconnaître la hiérarchie au point de m’appeler "chef", c’est même un sacré putain de foutu problème. Je lève la tête et je perds momentanément mon souffle. J’entends Est émettre un petit cri étranglé. Charbon ne réagit pas du tout. Je le déteste.

Au-dessus de nos têtes la moisissure se réunit en une belle voûte au centre de laquelle tremble un ovale d’un blanc laiteux long de plus de trois mètres. Ce truc vibre au rythme d’une respiration. Est murmure :

_ Dieux, mais qu’est-ce que c’est ? Et comment ça a pu arriver ici ?

_ Peu importe, dis-je en jouant les hommes blasés (alors que la chose m’a filé les chocottes à moi aussi, et pas qu’un peu), en tous cas ça bouche le passage. Silver ?

_ Ouais ?

_ Vas-y, fais boum-boum.

_ Franchement il y a des fois où je trouve la façon dont vous vous adressez à moi trop condescendante pour mériter qu’on passe dessus, même pour garder une bonne ambiance au sein de l’équipe. Mais puisque vous me remettez si gentiment carte blanche (elle fait craquer ses doigts et je devine d’ici son sourire qui s’élargit encore davantage), ça marche, on va faire boum-boum. »

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Enfer administratif, partie 2 ***

Partie 2

Les bureaucrates

Silver est heureuse. Elle chantonne – faux et à contretemps – tout en plantant de petits bâtonnets noirs dans la masse gélatineuse qui tient lieu de plafond. Charbon est à la fête également : il s’active pour accrocher au mur une feuille de plastique qu’il vitrifie ensuite, puis il aide Est à se réfugier dessous. Il en profite au passage pour la serrer de près et jouer les Rambo, depuis le début il n’attend que ça. Pour ma part, je refuse de laisser voir mon inquiétude et je joue les chefs capables de tout prévoir. C’est donc à moi que la jeune fille adresse son regard le plus haineux, tout en se retenant d’obliger Charbon à la lâcher à grands coups de coude. Au moins elle n’a plus aussi peur.

Pour nous rejoindre, Silver se jette sur la paroi opposée – qui ne se trouve plus aussi loin, mais quand même – et rebondit vers nous, comme si mourir écrasé n’arrivait qu’aux autres. Pas de compte à rebours. Pas d’explosion. Juste un sifflement aigu à nous faire pleurer et un bruit immonde évoquant des toilettes bouchées par une substance qu’il vautmieux ne pas identifier.Puisune cataracte de matière gluante, mélange de blanchâtre et de  verdâtre, dégringole sur notre pauvre abri. Silver décolle les crampons de ses mains et agite les bras en criant : « Il pleut ! ». Charbon, qui était si fier de son attirail de haute technologie, se plaque de son mieux contre le mur, les yeux fermés. Est, qu’il a enfin lâchée, en fait autant. J’ai dû hurler. Heureusement tout ce bazar a couvert ma voix : j’aurais eu l’air de quoi, franchement ?

C’est interminableet dégoûtant.

Heureusement le plastique tient bien. Quand c'est enfinfini, nous émergeons timidement. L’affreux bruit de succion a laissé place à un grondement menaçant. Riende vivant,on dirait plutôt un évier géant qui se vide. La chose a laissé place à un trou noir béant d’où descend la plus épouvantable puanteur que j’aie jamais sentie. Des morceaux gélatineux restentcollés sur les cotés et des filaments blancs – sans doute des restes de l’ovale – ont retenu des morceaux plus compacts. Et plus gluants. Le grondement vient lui aussi du sommetsans discontinuer. Je suis sûr que c’est la masse verdâtre qui l’étouffait et qu’il n’a rien à voir avec la créature que Silver vient de faire exploser. Ce n’est certainement pas un râle d’agonie, ni le cri de vengeance d’un deuxième mollard mutant. Je félicite Silver pour son beau travail et j’ordonne qu’on se remette en route. Et avant que j’aie pu rassurer Est sur l’origine du bruit, Charbon me double et lui explique que c’est sans doute de l’air dans les tuyaux. De l’air dans les tuyaux qui ferait un bruit de gargouillis pareil c’est ridicule et je le lui dirais bien si j’avais une meilleure explication. Mais comme c’est exactement le genre de truc bidon que j’allais lui servir, je me tais.

Silver dit qu’elle n’a plus de produit pour dissoudre les restes de la chose et nous avançons péniblement pendant environ six mètres qui nous paraissent durer des heures. Nous aurions déjà dû arriver au sommet. Une fois les murs gluants sous nos pieds, je demande à Charbon d’installer le filet : fixé aux parois, il est censé être assez solide pour nous permettre de nous reposer. Nous repartons deux heures plus tard. Est a l’air aussi épuisée que si elle venait de courir un marathon, le stress l’a davantage vidée que l’effort physique pourtant intense.. Enfin nous arrivons au sommet du puits : rien qui indique l’origine du bruit ni de l’odeur, mais du vrai sol et un vrai tunnel dans lequel on peut marcher sans se cogner la tête. Le bonheur.

D'un geste délicat j'’arrête Charbon qui allait prendre la tête du groupe comme s'il était le chef et je m’avance d’un pas conquérant. Plus que quelques heures de marche dans ce labyrinthe et nous toucherons au but.

Mon pas perd instantanément de son alluretriomphante quand je freine de toute urgence au-dessus d’un précipice. Mes deux pieds sont en équilibre sur l’arrête de métal dangereusement lisse et je mouline des bras comme un fou. Non, pas question de mourir maintenant et surtout pas aussi bêtement !

Enfin je sens un bras me retenir et me ramener vers les vivants. En me tenant par le col comme un gosse, histoire de bien me faire sentir qu’il est plus grand que moi. Cette fois c’est décidé : si jamais je trouve un moyen de le perdre en cours de route, Charbon va y avoir droit.

Est éclaire le gouffre : le tunnel continue juste après un puit jumeau de celui que nous avons emprunté, un carré de deux mètres de coté cette fois. Charbon se vante :

_ Je pourrais sauter ça d’un seul bon !

_ Pas sans vous exploser la tête au plafond, signale Est qui se bouche le nez. Je crois que l’odeur vient de ce trou.

_ On plante une corde et on traverse, dis-je de ma voix la plus autoritaire. On n’a pas de temps à perdre. »

Nous traversons très précautionneusement – surtout Est qui refuse toute aide mais prie les yeux fermés la majeure partie du trajet. C’est Silver qui remarque la première les graffitis. Des dessins, des mots, des symboles étranges, ça me rappelle les portes des toilettes publiques à l’époque où les caméras ne permettaient pas de punir ce genre de dégradation. Charbon, lui, penche pour un rite religieux. En tous cas ça n’a rien à faire là – pas plus que l’oppressant grondement qui stoppe tout à coup, nous coupant le souffle. Instinctivement nous nous regroupons. A part Silver qui ne trouve rien de plus intelligent à faire que de lancer sa lampe en avant en criant « Hého ! Coucou ! Y a quelqu’un ? » Nous nous figeons en attendant que s’éteignent les échos de sa voix et les rebondissements de la lampe qui au passage éclaire un certain nombre d’objets. Aucun doute, il y a des êtres humains qui sont passés par là récemment. Quoique j’imagine mal un être humain s’amusant à tordre les objets les plus communs dans un but obscur, avant de les laisser là où personne n’est censé s’aventurer. Est s’avance à son tour et attrape un accoudoir de fauteuil-minibar au dos duquel des vis ont été fixées. Pourquoi mutiler ainsi cet objet utile et fonctionnel ?

« Il est cassé, dit Est. Il a été transformé et maintenant qu’il ne marche plus on l’a jeté là. Mais qui ?

_ Merci pour le chien, il me tapait vraiment sur les nerfs ! crie Silver dans le noir.

Est et moi la regardons puis échangeons un soupir avant de nous concentrer à nouveau sur la trouvaille de la jeune fille. 

_ Ce qui m’inquiète, dis-je, c’est l’absence totale de poussière. Les machines qui nettoient les tunnels auraient dû se débarrasser de ces débris et si elles ne fonctionnent pas, qui fait le ménage ? Ou quoi ?

_ Ça nous fait déjà deux "qui", répond Est. Ce sontces "qui" qu’il faut trouver avant tout.

Nous avançons sans trouver de réponses pendant un long moment. Le tunnel se divise rapidement et hélas rétrécit, les embranchements reliés par des puits étroits se succèdent. Nous suivons les indications de nos cartes électroniques et les commentaires de Est qui sait non seulement exactement où nous sommes, mais aussi à quoi sert chaque partie que nous traversons. Nous sommes entrés dans la zone de l’ordinateur géant, dans son domaine. Qui n’est pas que le sien, visiblement. D’autres graffitis ornent les murs et quelques objets mutilés gisent sur le sol. J’ai l’impression d’entendre le silence menaçant d’ennemis ne faisant pas de bruit. Tout ça m’angoisse et me met en colère : l’Administration n’aurait dû être qu’une gigantesque boîte, une machine, un simple outil au service de la population, pas un temple maudit ! Il y a beaucoup trop de choses que je n’avais pas prévues et j’enrage de ne pas savoir y faire face.

Nous n’aurions même pas dû passer par là. La carte est claire : tout droit. Pas moyen de faire plus simple.

Mais Est veut sauver le monde. Donc passer par la zone où se sont produites les principales erreurs du Système. Des rumeurs de bas étage à mes yeux mais des vérités valant la peine de tout risquer selon elle : bébés morts de faims parce qu’on les mettait au régime dès la naissance, population taxée sur la radioactivité qu’elle reçoit, appartements réglementaires sans toit, etc.

Et comme notre adorable petite Est a remarqué que son avis était peu fréquemment pris en compte dans le groupe, elle ne nous a pas demandé un détour, elle s’est simplement mise à courir là où elle voulait aller, nous obligeant à la suivre ou à la perdre. Etla perdre avant qu’elle ait accompli son piratage, c’est perdre tout le bénéfice de l’opération. Exclu.

Nous ouvrons le panneau avec la discrétion d’une troupe de rhinocéros, sans même nous demander qui a installé dans les tunnels une plaque de métal servant visiblement de porte. En fait nous avons la réponse avant de poser la question. Nous trouvons les fameux "qui".

Dans un même réflexe, Silver, Charbon et moi sortons nos armes pour tenir en respect ces créatures. Ils tiennent déjà Est qui s’est jetée de toutes ses forces droit dans la gueule du loup. J’ai un revolver et Charbon une véritable artillerie dont il sait se servir. Quand à Silver, impossible de dire sur quoi ses longs doigts se sont refermés, mais puisque ça sort de ses poches ça doit pouvoir faire pas mal de dégâts. Les autres nous regardent, menaçants. Ils s’approchent lentement, avec une prudence indiquant qu’ils savent qu’on ne leur échappera pas mais qu’ils préfèrent ne pas se prendre un mauvais coup pendant qu’ils lanceront l’assaut. Nous sommes au cœur de leur territoire, dans leur campement. Ils n’ont plus grand-chose d’humain. Plus ou peu de vêtements. Un corps retourné à l’état sauvage. Des armes constituées de morceaux de câble et de pièces de métal tranchant. Ils grognent un peu. J’ignore si ce sont des restes de langage. Ils ont l'air de s'être perdusici depuis des années, peut-être même des générations.

Ils portent tous une trace noire autour du cou. Une sorte de tatouage…

« Oh mon dieu, murmure Silver, ils se sont gravé une cravate sur la peau ! »

Des anciens employés de l’Administration, oubliés là lors des réaménagements du bâtiment. Autrefois on les appelait les bureaucrates. Il y a combien de temps, trente, cinquante ans ? Assez pour que ces créatures aient perdu toute humanité. Et hélas tout souvenir du comportement décentà avoir devant un groupe fortement armé. Nous allons devoir en tuer quelques uns pour faire fuir les autres. Est est bâillonnée par une harpie puante et roule des yeux furieux. Il faut qu’on la récupère. Ils sont sans doute cannibales, en plus. Ils ont bien l’air de cannibales. Même s’il leur manque pas mal de dents. Et qu’est-ce qu’ils peuvent trouver à boire ici ?

Charbon iinterromptmes interrogations et le calvaire d’Est en tirant une balle en plein milieu du front de sa geôlièreLa créature s’écroule en gargouillant. Les autres se figent une fraction de seconde et je ne peux m’empêcher d’imaginer cette foule se jetant sur nous et nous dépeçant vivants  de leurs longs doigts noirâtres…

Silver allume quelque chose. Ce n’est pas une torche, c’est un bâtonnet au sommet duquel est fiché un minuscule feu d’artifice passant en grésillant par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Je ne sais pas pourquoi elle l’a emmené avec elle, mais ça marche : les bureaucrates reculent. Personne ne fait attention à la femme morte dont les mains sont toujours agrippées aux épaules d‘Est, qui se dégage nerveusement. Je lui demande de venir avec nous. Au contraire, elle explore l’endroit, de plus en plus furieuse, bousculant les bureaucrates pétrifiés par le feu de Silver. Et elle hurle. Elle hurle en voyant le programme entier de distribution d’aspirine brisé et transformé en outils de fortune. Elle hurle en voyant des niches creusées dans la gestion des protections contre la radioactivité. Elle hurle en trouvant les circuits du service des naissances maladroitement sculpté. Mais au moins elle se tait en débarquant en trombe dans une autre salle creusée à même les circuits électroniques et qui sert visiblement de salle de sacrifice. Il reste quelques morceaux de chair humaine cérémonieusement préparés sur une table composée de blocs-mémoires. Cannibales, je ne m'étais pas trompé. Est se tait et plaque une main sur sa bouche, prête à vomir. Je lui passe un bras paternel autour des épaules tandis que Silver tient en respect les sauvages et que Charbon inspecte l’autel.

_ Je regrette que ça ne soit pas réparable, dis-je à Est, mais maintenant il faut continuer, d’accord ? On ne peut rien faire.

_ Hein ? Oh, si, c’est réparable, me répond-t-elle distraitement sans parvenir à détacher ses yeux de la table des sacrifices. L’Administration a toujours de l’espace en trop pour d’éventuelles données imprévues, il suffit d’y remettre les programmes détruits. Ce n’est pas ça le… le problème. Ce qui ne va pas (sa voix devient brusquement sèche et froide) c’est qu’ils vont recommencer. Ces sales enfoirés vont continuer jusqu’à ce qu’ils aient grignoté tout le système de l’intérieur. Il faut les arrêter. Il faut…

J’ai peur qu’elle me demande de tous les tuer, ce que je devrais refuser pour des raisons pratiques : je ne veux pas mourir. Mais j’oubliais qu’elle-même a un cœur tendre. Elle prend une longue respiration et termine :

_ Il faut les libérer. Tous.

Faire sortir d’ici une cinquantaines de personnes agressives avec qui nous sommes incapables de communiquer : même si j’avais envie de me donner cette peine, je ne vois pas comment je ferais. Je promets donc à Est :

_ Au retour. On ne va pas les traîner avec nous. On verra au retour.

_ Merci.

Sa gratitude naïve me gêne. Sa docilité nouvelle aussi : sans protester elle abandonne le campement des bureaucrates et nous guide pour retrouver notre chemin. Deux hommes de la tribu tentent de nous attaquer, Silver en brûle sévèrement un (avec de l’acide je crois), Charbon tue l’autre d’une balle dans la tête. Les autres nous laissent tranquilles mais nous suivent pas à pas, le visage inexpressif, menaçants par leur seule présence. Leurs barbouillages noirs ondulent sur leurs poitrines creuses au rythme de leur respiration. Des cravates. Dernier vestige d’un temps où ils étaient humains. S’ils nous attaquent je compte bien en envoyer un sacré paquet dans l’autre monde avec moi.

Ils nous abandonnent aussi brusquement qu’ils sont apparus, à un endroit du tunnel où leurs graffitis s’arrêtent net. Ils restent confinés dans leur frontière, nous fixant les bras ballants, sans haine et sans peur. De vrais zombis – sauf quand ils attaquent à la vitesse de la foudre. Je ne suis pas fâché de mettre de la distance entre eux et nous – et je me fiche de leur barrière invisible, à chaque fois que nous devrons nous reposer je vais mettre quelqu’un de garde des fois qu’un petit malin nous ait suivis pour nous faire la peau. Ils font beaucoup trop froid dans le dos pour que je les néglige.

Nous nous reposons dans un recoin de tunnel, un endroit facile à surveiller. D’après nos montres, à l’extérieur ce n’est même pas la nuit. Mais nous sommes tous épuisés. Deux heures devraient suffire. Je mets Silver de garde ou plutôt je cède lorsqu’elle se porte volontaire. Elle jubile en sortant d’autres petits bâtons de ses poches, que j’espère plus efficaces que le feu d’artifice qu’elle a utilisé pour intimider les bureaucrates. Elle joue aussi avec une demi-douzaine de minuscules billes d’un gris mat. Je préfère ne pas poser de questions.

Je réalise que je me suis endormi quand je me réveille en sursaut. Je mets quelques secondes à réaliser où je suis. J’entends le grondement, le même raclement d’une gigantesque respiration mécanique, plus fort que jamais. Le temps que je me remette sur mes jambes, Est et Charbon ont déjà leur sac sur le dos. Je ne vois pas Silver.

Je me prépare le plus vite que je peux, j’ai vraiment hâte de déguerpir, ce bruit atroce me tord l’estomac. J’appelle notre artiste des bombes. Aucune réponse. Le tunnel devient rapidement noir devant nous. Aucune trace, pas même une bille abandonnée sur le sol. Silver a disparu.

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Enfer administratif, partie 3 ***

Partie 3 : la traque

« Ce n’est rien, dis-je à Est. Elle est sûrement allée faire un tour, on va la retrouver.

_ Ou alors ces sauvages l’ont kidnappée » dit Charbon.

Est secoue la tête et ne dit rien, elle n’a pas l’air bouleversée par cette disparition. Moi si ! Sans Silver, je n’ai aucun moyen de sortir d’ici. J’avais bien sûr tenté de l’obliger à me donner de quoi me frayer un chemin vers la sortie, mais elle a prétendu que c’était impossible, qu’elle ne savait pas si on pourrait revenir sur nos pas et que dans le cas contraire il faudrait un autre type d’explosif qu’elle improviserait sur place. Enfin, c’est tout ce que j’avais réussi à comprendre de son charabia d’insensée.

J’hésite à revenir sur nos pas pour la chercher. Charbon propose qu’on se sépare. Je refuse, c’est trop dangereux, surtout alors qu’on ne sait pas ce qui est arrivé à Silver. Le grondement, plus fort que jamais, me vrille les os. Finalement nous retournons aux trous des bureaucrates pour la chercher : l’hypothèse la plus vraisemblable est qu’ils l’ont enlevée. Cette fois, on ne fera pas de quartier. Il doit bien y avoir un moyen de les tuer tous les uns après les autres sans que les suivants ne nous sautent dessus !

Charbon prend la tête et Est reste derrière moi. Au bout d’un moment, elle me tire légèrement par la manche pour me demander de freiner, de laisser Charbon prendre de l’avance. Je suppose qu’elle veut plaider la cause des cannibales. Elle murmure :

« Chef, faut que je vous parle.

_ De quoi ?

_ De Silver. Elle n’est pas folle.

_ Tiens donc.

_ Je sais ce que je dis. Ma famille et moi on vivait en centre psychiatrique à cause d’une erreur administrative. Son profil ne correspond à rien. Elle n’a pas une obsession particulière et pas de logique dans ses actes. Elle ne devrait pas avoir des comportements aussi absurdes et en même temps comprendre tout ce qu’on lui dit. Elle en rajoute pour nous faire peur. Elle joue la comédie.

_ Ridicule, pourquoi elle ferait ça ?

_ Je crois qu’elle a son propre but. Elle ne vous a pas suivi pour l’argent. Vous vous rappelez quand elle a dit que les bureaucrates portaient des cravates ? Elle a dit : « mon dieu ». Vu son âge elle aurait dû faire partie des brigades républicaines quand elle était adolescente et avoir le lavage de cerveau athée.

_ Oui mais elle est folle, c’est tout à fait le genre de jurons qu’on…

_ Ou alors c’est une étrangère envoyée chez nous pour saboter l’Administration. Si la tour explose, notre pays est mort et nous avec.

_ Ridicule ! Je l’ai sortie d’un asile avec un dossier long comme le bras.

_ Les dossiers de ce genre d’endroit sont faciles à falsifier. Très faciles. Je me suis fait les dents là-dessus quand j’avais sept ans. Je sais que vous ne m'écoutez parce que vous me trouvez puérile et idéaliste ou une bêtise de ce genre-là. Mais je ne suis pas stupide et je suis capable de voir ce que j’ai en face de moi et pas seulement ce que je suis prête à admettre. Charbon n’est pas net lui non plus. Il a flingué ces pauvres types au milieu du front. Ce sont les agents spéciaux qu’on entraîne à faire ça, j’ai déjà piraté leur système d’entraînement. S’il vous a dit qu’il est prêt à trahir l’Administration, j’espère que vous avez pris de sacrées garanties de sa loyauté.

_ C’est bon. Fais-moi confiance et fais confiance à Charbon. Quant à Silver, on va la retrouver.

_ Si j’ai raison, on ne la retrouvera pas chez ces gens.

Elle les appelle des gens. Je ne vois pas comment je pourrais me fier au jugement d’une fille aussi naïve et bornée. Je continue en silence et elle se tait également. Je viens de perdre tout le respect qu’elle m'accordaitt et je n’en ai rien à faire. Je suis le chef. Et le seul du groupe dont les compétences ne sont pas indispensables. Si je perds mon rôle de chef, je perd tout.

Le tunnel par lequel nous sommes partis est totalement obstrué, les bureaucrates ont barricadé leur frontière par un bric-à-brac de vieux objets plus ou moins aménagés et liés entre eux par des fibres électroniques. Je reconnais certains composants informatiques. A mes cotés, je sens Est frémir de rage. Je l’ignore. Sans Silver, il faut utiliser les armes de Charbon pour faire sauter ce barrage et ça risque d’être dangereux. Je lui fait un signe de tête et je recule en tirant Est à mes cotés. Charbon n’a pas de lance-torpilles dans son arsenal et il va se débrouiller avec les moyens du bord, c’est à dire un fusil d’assaut.

Nous sommes noyés dans le grondement incessant et l’arme de Charbon fait un boucan d’enfer, pourtant j’entends un piaillement dans mon dos. Intrigué, je me retourne, espérant que ce soit Silver aussi mystérieusement réapparue qu’elle a disparu. Mais ce sont des… créatures. Des animaux. Certains gros comme des insectes, d’autres comme des souris, les plus imposants de la taille d’un chat. Ils bougent et sont vivants, aucun doute, ils foncent même droit sur nous, et je hurle en voyant cette marée de cauchemar prête à nous submerger. Est se retourne et hurle aussi. A son tour Charbon tourne la tête vers ces créatures inidentifiables, mutants informes aux corps mous dont je n’arrive pas à m’expliquer la rapidité diabolique. Lui ne hurle pas. Il les arrose de balles aussi froidement qu’il a abattu les bureaucrates. Adossé au barrage, une arme dans chaque main, il défend sa peau sans se soucier le moins du monde de nous toucher, Est et moi, et nous courrons nous réfugier à ses côtés. C’est alors que je parviens à sortir mon arme et à tirer à mon tour. Un demi-cercle de cadavres s’entasse à nos pieds et Est jette les corps sur les vivants tout en leur criant des injures d’une voix suraiguë. Je me colle contre la barrière de fortune si fort que les arrêtes de métal m’entaillent la peau du dos et des fesses mais je ne sens rien, tout ce qui m’importe c’est de passer de l’autre coté.

Les survivants – au moins une centaine – flairent ou sentent d’une autre manière les cadavres et comprennent qu’il y a danger. ilsse tassent dans les angles du couloir, en haut et en bas, s’empilent et cherchent à se compacter le plus possible les uns dans les autres, prêts à toutpour ne pas s’approcher de nous sans revenir en arrière. Le tas mou et grouillant nous arrive bientôt aux genoux. Choqué par cette irruption de nouvelles créatures de cauchemar, je mets un moment à réaliser qu’en fait, elles ne nous attaquaient pas. Elles étaient occupées à fuir. Reste la question : fuir quoi ?

Nous affrontons hélas très vite la réponse à cette question.

C’est grand. C’est noir. C’est rapide. Et si jamais nous parvenons à échapper à ses longs tentacules armés de doigts et de crochet, ce sera pour mieux nous faire broyer par l’ouverture donnant directement dans son ventre. Le piaillement des mutants se fait plus insistant encore tandis que la bête est mortellement silencieuse. Sa masse énorme masque même une partie du grondement qui nous accompagne depuis une éternité. Mes balles ricochent sur sa peau dans un tintement métallique. Je hurle. Quelque chose m’agrippe la manche et je met quelques secondes à réaliser que c’est Est qui me crie : « Ce n’est qu’une nettoyeuse ! Calmez-vous ! ».

Les mutants piaillent comme si c’était la fin du monde et nous allons nous faire broyer entre la barricade et cette machine. Comment veut-elle que je me calme ? D’accord, ce n’est pas une bête venue nous dévorer, mais le fusil de Charbon n’arrive même pas l’érafler. Je me recroqueville de mon mieux contre la barrière acérée. Charbon installe son arme pour bloquer la machine. La bête aspire les bestioles au fur et à mesure de sa progression dans un répugnant bruit de succion. Les longs tentacules tâtant les parois se balancent maintenant vers nous. Et dans une pose théâtrale, Est s’avance vers l’engin et pose sa main dessus.

La bête s’arrête net.

Avec un sourire moqueur, la jeune fille nous rappelle la première loi de la robotique : « La machine ne fait pas de mal à l’humain ». Je me suis ridiculisé. Ce qui me console, c’est que Charbon aussi.

Je prends l’air aussi détaché que possible pour demander à Est de pirater cet engin et de le convaincre de reculer – il est parfaitement à la taille du tunnel qu’il doit nettoyer et il est impossible de passer par-dessus lui. La pirate s’exécute sans perdre son sourire moqueur. Charbon a l’air aussi détaché que s’il n’avait jamais cru que cette machine allait nous tuer. Je repense à ce qu’Est m’a dit. Charbon, un espion envoyé par l’Administration ? Absurde… Dans quel but nous aurait-il suivis ? Savoir que nous projetions ce casse aurait largement suffi à nous faire mettre en prison ou pire, en rééducation psychologique.

Est réussi facilement à convaincre la bête, dorénavant aussi docile qu’un gros toutou, de reculer. Les mutants commencent timidement à s’éparpiller derrière nous. S’ils ont un cerveau, ils doivent être stupéfaits d’en avoir réchappé. Je suppose que lorsque la nettoyeuse passe d’habitude, ils fuient jusqu’aux limites de son territoire – l’invisible frontière que les bureaucrates refusent de franchir – et se font dévorer par les cannibales qui sont ravis de changer de menu de temps à autre. Les sauvages ont sans doute détruite et recyclée depuis longtemps la nettoyeuse de leur partie du labyrinthe.

Je m’apprête à faire part à mon équipe de mes fines observations quand Est s’exclame :

«  Elle a croisé Silver !

_ Quoi ? Tu es sûre ? Comment tu peux savoir ça ?

_ J’ai regardé dans sa mémoire. Elle garde la trace d’une explosion qui l’a beaucoup endommagée. Sur l’autre face. C’est la seule chose qui lui soit jamais arrivée qui sorte de l’ordinaire, c’est sûrement Silver !

_ Parfait ! Tu peux retrouver où c’était ?

_ Pas de problèmes, chef !

J’adore quand elle m’appelle chef.

Nous avançons protégés par l’énorme engin jusqu’à ce qu’un croisement de tunnels permettent à Est de le garer aussi facilement qu’une voiture téléguidée. Je vois alors l’impact dans son dos : la machine est solide mais Silver n’y est pas allé avec le dos de la cuiller. Ce qui ne m’étonne pas vraiment d’elle. Nous continuons jusqu’à l’endroit que la nettoyeuse a enregistré comme étant le lieu de l’explosion. Il reste des traces sur toutes les parois du tunnel. Je me demande si Silver a utilisé une bombe contre la machine pour l’empêcher d’avancer ou simplement pour le plaisir. Elle est capable de tout. Je n’aurais jamais dû la laisser sans surveillance. [Est calcule rapidement dans quelle direction Silver est allée en faisant le lien entre l’endroit où nous nous sommes reposés et celui où elle a attaqué la nettoyeuse, mais dans ce labyrinthe les directions sont trompeuses et notre alchimiste n’a pas l’habilité de la jeune fille pour utiliser les plans de son mini-ordinateur. Charbon joue les traqueurs prêts à remonter la piste et inspecte soigneusement toutes les traces, en vain. De toutes façons il n’avait sans doute pas la moindre idée de ce qu’il était en train de faire, il voulait juste épater la galerie. Raté. ] passage peu utile ! mais sinon, comment peut-on savoir qu’ils se sont lancé sur une piste, que c’est un cul de sac et que Charbon est obligé de se dévoiler pour les lancer sur une autre piste ?

Il demande alors à Est : 

« Entre dans le système et trouve une anomalie.

_ Le système est  bourré d’anomalies, il y a des gens qui ont fait des trous dedans !

_ Non, pas ce genre d’anomalies. Le genre qui ne laisse pas de trace. Des anomalies assez habiles pour se cacher et faire croire qu’il ne se passe rien d’anormal. Exécution.

Est fronce le nez et je me retiens d’en faire autant. D’une, je déteste le ton que Charbon emploie. De deux, le sens de sa demande est obscur et indique qu’il sait des choses que j’ignore. Et de trois, il ressemble de moins en moins à l’ex-prisonnier que j’ai engagé et de plus en plus à l’agent administratif qu’Est m’a signalé.

La jeune fille nous rappelle qu’elle ne peut pas entrer dans le système depuis n’importe où – c’est le principe même qui nous a poussés à cette expédition. Il reste encore une bonne heure de marche avant qu’elle puisse atteindre une interface utilisable. Nous nous mettons en route sans un mot. En chemin nous croisons par endroit des bestioles mutantes qui rampent lentement au sol ou qui se sont suspendues confortablement au plafond. Elles nous ignorent et nous les ignorons – à part Charbon qui en écrase une de temps en temps. Je suppose que toutes ces horreurs, y compris celle qui bouchait le puits, ont été engendrées par une fuite de batterie atomique

Vraiment dégoûtant

Et si ces mutants viennent d’animaux normaux transformés par les radiations, il n’est pas impossible que la même chose soit arrivée aux humains coincés ici. Peut-être allons-nous croiser des hommes à deux têtes ou au visage couvert de fines tentacules ou…

Est me fait sursauter en disant : « C’est bon, on y est. ». Aucune créature, pas même un squelette douteux, ne nous attend. Tant mieux. Elle serait bien capable de dire que ce sont des gens aussi.

Elle se dispute avec Charbon : le gros dur trouve que cet endroit du tunnel n’a strictement rien de différent des autres et la jeune fille se moque de lui en lui demandant s’il s’attendait à trouver un écriteau du style "Pour pirater l’Administration, appuyez ici". J’apaise les tensions en leur mettant chacun la main sur l’épaule et en serrant jusqu’à ce qu’Est couine de douleur et que Charbon grimace. Ce n’est pas le moment de se crêper le chignon.

Puis Est se connecte et s’absorbe totalement dans ce qu’elle est en train de faire. Je pourrais en profiter pour tirer Charbon à l’écart et lui poser quelques questions. Sauf que je ne sais pas quoi lui demander. "Est-ce que tu m’as menti depuis le début ?" risque de ne pas éveiller sa plus profonde sincérité. "Qu’est-ce que tu cherches et comment sais-tu qu’il faut le chercher ?" n’est pas terrible non plus. Il est aussi immobile qu’une statue et je réalise brusquement qu’en fait je le hais et que j’aimerais vraiment lui exploser la tête. Purement et simplement pour la beauté du geste. Je chasse cette pensée. C’est le stress qui parle. C’est la première fois que je suis soumis à une tension pareille, et ça me rend hargneux, voire pire. A moi de garder le contrôle. Je demande à Est si elle peut s’occuper de nos comptes en banque tant qu’elle est là-dedans. Elle met quelques secondes à émerger de sa transe au pays des puces électroniques et me regarde comme si j’avais sorti une ânerie tellement ridicule qu’on ne pouvait même pas en rire. Elle me répond :

  « Maintenant ? d’un ton indiquant qu’elle s’attend à ce que je reconnaisse la stupidité de ma demande et que je lui explique que ce n’est pas du tout ça que je voulais dire.

Au lieu de quoi je lui confirme :

_ Oui, maintenant. Après on récupère Silver et on se tire d’ici.

_ Hé, moi je n’ai pas fait ce que je suis venue faire ! Et il faut sauver les bureaucrates aussi !

_ On verra ça plus tard. Pour le moment…

_ Pas question. Si j’obéis je perds tout pouvoir sur vous. J’étais prête à me sacrifier si vous refusiez de me ramener une fois que j’aurais obéi. Mais je vous garantis que je ne vais pas m’occuper de ce foutu pognon avant d’avoir réparé ce foutu système de merde !

Elle a les larmes aux yeux et ça ne va pas s’arranger si je lui mets mon revolver sous le nez. Je le fais quand même, une pitoyable tentative d’intimidation pour reprendre le contrôle d’une opération qui me glisse entre les doigts. Est est terrifiée mais trouve le courage de brandir un majeur tremblant dans ma direction. Je crispe le doigt sur la gâchette. Je ne sais pas comment tout ça aurait fini sans l’intervention de Charbon qui braque sa propre arme – le fusil d’assaut qu’il n’a toujours pas lâché – sur ma tête. Il dit à la jeune fille :

_ Hé fillette, on sait très bien tous les trois que le petit chef n’aura jamais le cran de t’obliger à obéir. Moi si. Alors tu vas faire ce que je t’ai dit de faire et il ne t’embêtera pas. Quant à moi je te promets de te laisser finir de sauver le monde tranquillement, d’accord ?

Est nous regarde l’un après l’autre. Puis elle se penche à nouveau sur son écran. Ça dure. Charbon ne bouge pas d’un millimètre. Au bout d’un moment, je cède. Je lui dit que je suis d’accord, qu’on fait ce qu’il veut, que je ne ferai plus de vague et que je suis prêt à lui jouer l’hymne national s’il veut bien enlever ce putain de canon de mon crâne, ce truc est en train de faire grimper ma tension jusqu’à l’explosion. Est avait raison, ce type est bel et bien un agent administratif et moi le dernier des cons. Elle n’a pas parlé de ce dernier point mais elle l’a pensé assez fort pour que je l’entende. Charbon a l’air d’être d’accord avec elle. Il enlève son arme – près à la relever en un instant si jamais je m’avise de bouger une oreille.

Au bout d’un long moment, je lui demande :

« Pourquoi est-ce que tu fais ça ?

_ La ferme.

_ Si tu ne me tues pas, c’est que tu as encore besoin de moi.

_ Non. J’ai joué le jeu tant que j’ai pensé qu’il y avait la moindre chance pour que toi ou Est vous travailliez aussi pour eux. Maintenant c’est inutile

_ Qui ça, eux ?

_ Ceux que Silver est allée rejoindre.

_ Comment tu peux être sûr que je n’en fais pas partie ?

_ Tu es un minable qui ne leur servirait à rien. Mais la gosse est une gentille fille – pas vrai Est ? Donc je te garde en vie pour pouvoir te loger une balle dans la tête si elle me désobéit. Rien de personnel. Je veux juste la garder sous la main comme monnaie d’échange, je suis ici pour que Silver m’amène jusqu’à eux mais si Est parvient à m’y emmener, ils la voudront.

Je ne comprends rien à ce qu’il raconte, à part qu’il a foiré sa mission et qu’il tente de sauver sa peau en utilisant le talent de Est. Maintenant qu’il s’est dévoilé il ne peut pas s’empêcher de frimer comme si c’était une vraie marque de génie d’arriver à utiliser le talent des autres. Je déteste les agents administratifs et lui plus que tous les autres réunis.

Ça dure des heures. Est ne relève pas une seule fois la tête. Boudeur, je m’allonge et fais une petite sieste. A mon réveil rien n’a changé. Je mange. Le temps n’avance pas plus vite. Rien ne bouge à part les doigts d’Est qui virevoltent à toute allure sur sa machine et les yeux de Charbon qui suivent les doigts d’Est. Un bon début d’éternité.

« J’ai trouvé » murmure enfin notre génie de pirate.

Charbon se jette sur son ordinateur et lit le résultat avec une avidité de prédateur. Puis il nous fait signe de passer devant. Ça ne m’enchante pas vraiment mais je n’ai pas le choix et j’obéis. Apparemment, cette anomalie cachée est la clé d’une information importante que je suis bien sûr le seul à ne pas connaître et je ne doute pas de retrouver Silver là où nous allons. Hélas, vu ma situation, je pense que la retrouver ne me suffira pas à sortir vivant d’ici. Nous marchons longtemps avant d’arriver au-dessus d’un puit si gigantesque que malgré ma lampe je n’en aperçois pas l’autre bord, on pourrait croire que l’immeuble entier prend fin là, dans une obscurité venue tout droit du fin fond de l’enfer, un air noir, épais comme de la mélasse, pouvant dissimuler les plus épouvantables des cauchemars. Nous devons y descendre et ce ne sera pas une partie de plaisir. Sans oublier le plus réjouissant : le grondement qui ne nous a pas quittés vient du fond de ce puit. Nous nous apprêtons à nous jeter dans la gueule du monstre géant.

J’observe Charbon - toujours aussi impassible - puis Est, qui me lance un regard du style : « On n’a pas vraiment le choix, pas vrai ? ». Je ne peux que l’approuver intérieurement. Le gouffre est plus impressionnant que jamais. Mais puisqu’il faut y aller…

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Enfer administratif, partie 4 ***

Partie 4

Dans la gueule du loup

On y va.

Pas de petits crochets aux mains et aux pieds cette fois : Charbon est pressé et assez armé pour ouvrir sa propre artillerie, n. Nous obéissons donc. Nous accrochons des cordes pour descendre en rappel. J’ai peur que nous n’ayons pas assez de longueur mais en fait impossible de déterminer la profondeur exacte du gouffre : l’air nous enveloppe rapidement, comme un brouillard plus sombre que l’obscurité ordinaire. A peine sommes-nous descendus de deux mètres que nous sommes incapables de distinguer le sommet que nous venons de quitter. La nuit nous enveloppe, le grondement nous oppresse et je suis sûr de sentir des courants d’air montants ou descendants le long de mon dos. J’ai l’impression de descendre dans la gorge d’une créature plus monstrueuse encore que toutes celles que j’ai déjà croisées jusqu’ici. C’est le moment ou jamais de fausser compagnie à Charbon. Evidemment, coincé entre ciel et terre dans un univers si opaque que seul le mur métallique et la gravité indiquent la direction à prendre, ce n’est peut-être pas très malin de se débarrasser de son guide. Mais c’est justement cette obscurité surnaturelle qui me servira à m’échapper, et rien ne me garantit que je retrouverai les mêmes conditions quand nous serons en bas. Quand au guide, je n’ai qu’à en kidnapper un autre.

Charbon est suspendu entre Est et moi, sans doute pour mieux nous surveiller. J’attends que la jeune pirate soit descendue bien plus bas que lui – je me repère au bruit, il est impossible de la distinguer – et je me met à traîner jusqu’à rester presque paralysé. Charbon me pousse à accélérer le mouvement tout en me menaçant de me jeter dans le vide si je continue à freiner. Pas de soucis : je prend mon élan et descend d’une traite les deux mètres et demi. Loin en dessous du rebelle, je chuchote dans le noir :

« _ On doit se débarrasser de lui.

_ Comment ? me répond Est.

_ J’ai un plan. Si je le fais tomber, tu me suivras ?

Malgré nos lampes je ne peux toujours pas distinguer son visage, à peine sa silhouette. La faible lueur de Charbon se rapproche. Est hésite longtemps avant de me répondre dans un souffle, au dernier moment :

_ D’accord. Chef. »

D’accord, quand j’ai parlé d’un plan, c’était sans doute un bien grand mot, mais que ce soit un plan ou une idée générale, l’essentiel c’est que ça marche. Et à mon avis, lui sauter dessus alors qu’il croit nous tenir en respect tous les deux est un plan vague mais assez efficace pour qu’on s’y attarde. Discrètement je fixe ma corde à mon baudrier – il ne faudrait pas que je tombe non plus. Il n’y a pas de système de sécurité. Il tombera et si j’ai de la chance il tombera de haut. Je ne me fie plus à ma vue pour le repérer mais uniquement à mon ouïe, en tentant d’ignorer le grondement qui me broie la cervelle. Il passe assez près de moi pour que je me lance. Du pied je prends appui contre le mur et je lui saute dessus, un saut d’une étrange apesanteur, suspendu à ma longe, retenant mon souffle pour qu’il ne m’entende pas, un geste que j’espère mortel, silencieux et surtout irrepréssible…

Il n’y a personne sous mes doigts. La respiration que j’ai entendue il y a à peine quelques secondes a disparu, Charbon a disparu, ne laissant que le mur froid derrière lui. Avant que je comprenne ce qu’il fait, il ressurgit dans mon dos et me heurte violemment la tête d’un coup de pied. Obnubilé par le mur, j’avais oublié que cette bataille se jouait en trois dimensions et pas totalement à plat. Et j’avais oublié aussi que Charbon est un agent administratif. Autrement dit quelqu’un de dangereux. Ma tête sonne encore lorsque je sens le froid d’une lame contre ma gorge. J’entends un cliquetis derrière moi. Est a tenté quelque chose et j’ai assez gêné Charbon pour qu’il n’ai rien pu faire. Il lui dit :

« T’as pas intérêt à te servir de ce truc sinon je tue ton copain. »

Elle lui a donc pris une arme. Et je devine ce qui va se passer. Elle n’a aucun intérêt à le menacer. Elle veut se débarrasser de lui. Et elle ne me considère vraiment pas comme son copain.

Elle tire, une belle rafale qui éclaire bizarrement plus que nos torches, des centaines de balles crachées en une seconde dans un périmètre assez large pour qu’elle soit sûre de ne pas rater sa cible, et bien sûr Charbon n’a pas le temps de mettre sa menace à exécution et de me trancher la gorge, il me sert même de protection et une fois l’enfer d’acier terminé, je suis encore vivant. Pour combien de temps, je ne sais pas. Par quel miracle, je ne sais pas non plus. Mais je suis vivant. J’ai mal partout, tout particulièrement à la tête et à la jambe. Et je suis vivant. Charbon hurle et tombe, j’accompagne sa chute d’un coup de pied – la bonne jambe – et j’avoue que cet instant me ravi.

Pas de bruit d’impact : soit Charbon est tombé sur quelque chose de mou, soit ce puit est vraiment très, très profond. Même son cri s’est très vite noyé dans le grondement omniprésent.

Est m’appelle timidement :

« _ Hého ? Heu… vous êtes toujours là ?

_ Oui, je suis toujours là. Et je vais bien, ne t’en fais pas.

_ Ok. Heu, je… je suis désolée, je sais que c’était risqué, mais…

_ Mais tu n’as pas besoin de moi pour sortir d’ici et ce type était un danger pour toi. Je comprends, tu sais. J’aurais fait pareil si j’avais été à ta place.

_ Pour moi ce n’est pas vraiment un compliment.

_ Tant pis pour toi. Bon, maintenant qu’on est seuls tous les deux, tu veux bien m’expliquer ce que c’est que ce bordel ?

_ Dur à dire. J’ai corrigé les erreurs de système tant que j’étais sur place…

_ Et Charbon t’a laissée faire ?

_ Il ne comprenait rien à ce que je faisais et il n’avait aucune idée du temps que c’était censé prendre. Maintenant je suis prête à vous suivre parce qu’on aura besoin de Silver pour trouver la sortie et qu’on ne sera pas trop de deux pour l’obliger à nous aider. Mais avant que vous me braquiez votre revolver sur la tête, n’oubliez pas que je suis la seule à savoir où on doit aller.

_ Oui. Parfait. Tu peux être sûre que je n’oublierai pas. De toutes façons maintenant tout ce qui m’importe c’est d’arriver à sortir d’ici vivant. Alors s’il te plait, parle-moi de ces anomalies.

Est reste silencieuse un long moment. Est-ce parce qu’elle réfléchit à ce qu’elle peut me révéler ou parce qu’elle cherche comment formuler les choses ? En tous cas, elle a à peine commencé qu’elle s’arrête net à la seconde même où j’oublie la question que je viens de poser : le terrible grondement s’est arrêté. Pas en douceur, le bruit n’a pas décru, non, il s’est arrêté brutalement, comme si le molosse dans la gorge duquel nous nous glissons s’était brusquement réveillé, à présent terriblement vigilant à notre présence. Le choc me fait sursauter et c’est un miracle que je ne lâche pas ma corde. Dans le silence aussi opaque que l’air qui nous entoure, je n’ose pas parler. L’impression de m’enfoncer dans la bouche béante d’un monstre est plus forte que jamais et je frissonne si violemment que je dois m’arrêter. J’entend tous les bruits que provoque la descente d’Est et je réprime l’envie de lui crier : « Stop ! Ne bouge plus, sinon ça va te repérer ! ». Mais je ne dis rien. La peur m’envahit les entrailles et monte jusqu’à ma gorge, paralysant chacun de mes muscles au passage. Le bruit léger des pieds d’Est repoussant la paroi de métal m’accompagne encore quelques temps mais décroît rapidement. La panique me force à décoller de mon perchoir et à rejoindre l’autre le plus vite possible. Elle n’a donc pas peur ?

Si, en fait, l’allure à laquelle elle va prouve même qu’elle a très peur, elle a simplement tenu le raisonnement inverse du mien, ce qui est plus facile puisqu’elle sait où nous allons, elle ! Je n’ose même pas le lui redemander. Qu’on en finisse, c’est tout ce que je désire ; j’étais presque sincère quand je lui ai dit que je voulais laisser tomber le casse et retrouver la lumière du jour. Qu’on en finisse de cette descente interminable et de cet immeuble de monstres, qu’on en finisse de toutes ces aberrations ruinant mes plans les uns après les autres, qu’on en finisse de tout ça, j’en ai marre, marre, MARRE !

Je lui cours après – ou plutôt je lui tombe après aussi vite que je l’ose. Elle ne rompt le silence qu’au bout d’un très long moment, pour me dire que nous sommes presque arrivés. Et quelques minutes plus tard, ô doux miracle, à nouveau je sens le sol sous mes pieds. En poussant la puissance de ma lampe à fond j’arrive à voir mes pieds et la vague silhouette d’Est. Nous sommes arrivés mais impossible de savoir où. Enfin pour moi. J’attrape Est avant qu’elle ne me fausse compagnie. Elle tient toujours l’arme qu’elle a volée à Charbon et même si ça me fait mal de l’admettre, je suis obligé de m’en remettre à son bon cœur pour être sûr qu’elle m’aide à trouver Silver et la sortie. D’ici là je trouverai bien un moyen de renverser la situation en ma faveur. Est me murmure de ne faire aucun bruit, quoi qu’il arrive, et de sortir mon arme. Ce que je fais, de plus en plus inquiet. Nous avançons lentement, ma main posée sur son épaule, nos deux armes braquées, guettant un ennemi invisible et mortel. Un de plus.

Je lui demande :

« _ C’est quoi ce brouillard noir ?

_ Un dispositif anti-I.A.

_ Hein ?

_ C’est là depuis très longtemps. Je ne sais pas pourquoi. Nos appareils électroniques fonctionnent mais sont affaiblis, c’est pour ça que ça éclaire aussi mal. Pas de quoi avoir peur, il n’y a rien ici.

_ Je n’ai pas peur, dis-je avec la dernière des mauvaises fois, j’ai mal. »

Elle avance à l’aveuglette, ma main sur son épaule, jusqu’à ce que nous marchions sur une plaque métallique qui résonne étrangement sous nos pas. Est pousse un soupir de soulagement, se dégage de mon étreinte et se baisse pour tâter le sol. Elle me demande d’en faire autant et de trouver le boîtier de contrôle. Je me baisse avec soulagement, ma jambe me torture. La dalle est très différente au toucher du plastique granuleux sur lequel nous marchions jusque-là. Je trouve rapidement une bordure courbe que je suis du doigt jusqu’à un renflement suspect encastré dans le sol. En plaquant ma lampe dessus, je distingue deux boutons et un écran vide. J’appelle Est qui me confirme, soulagée, que c’est bien ce que nous étions en train de chercher. Je m’attends à ce qu’elle se branche dessus et pirate le programme des lieux – la lumière, à tout hasard – mais elle se contente d’appuyer sur l’un des deux boutons et de me tirer au centre de la plaque de métal. Qui s’enfonce doucement dans les ténèbres. Nous descendons encore alors que nous sommes depuis longtemps au sous-sol de l’immeuble.

Au moins ce n’est pas fatiguant et nos lampes fonctionnent à nouveau correctement. Je m’aperçois qu’Est a l’air d’avoir pris dix ans. Son regard s’est durci. C’était sans doute la première fois qu’elle tuait. Elle s’aperçoit que je suis couvert de sang et bien plus méchamment blessé que je n’ai voulu le lui dire. Elle écarquille les yeux une seconde mais ne dit rien. Elle s’est déjà excusée et ne pense pas que je mérite davantage.

« _ Où on va ?

_ Sous les égouts. Dans un abri anti-atomique du siècle dernier.

_ Pour quoi faire ?

_ Rencontrer ceux qui ont orchestré tout ça. Je ne sais pas comment. On doit retrouver Silver et partir, c’est tout. S’occuper d’eux, c’était le boulot de Charbon. C’est pour eux qu’il est venu avec nous et qu’il a tenté de ne pas éveiller l’attention de Silver. Elle a fait semblant de vouloir faire ce cambriolage pour que vous la fassiez passer au premier étage, et qu’elle puisse les rejoindre.

_ Bordel, mais c’est qui, eux ?

_ Je ne sais pas. Je sais juste qu’ils étaient très bien cachés. Et puis…

_ Et puis quoi ?

_ Ils détestent l’Administration, mais je crois qu’ils me font encore plus peur qu’elle. »

Donc nous entrons par la porte la plus prévisible – voire même l’unique porte – dans un endroit rempli de gens puissants et terrifiants, pour récupérer une folle qui n’est peut-être pas folle. Moi je suis blessé et Est n’a aucune expérience des armes. Autrement dit, nous tentons notre dernière carte sans savoir si nous avons la moindre chance de gagner, tout simplement parce qu’abandonner et perdre, c’est maintenant la même chose.

Le plafond se referme au-dessus de nous, puis un autre, et encore un autre, niveau après niveau, des plafonds constitués d’une matière difficile à identifier dont le rôle est sans doute de limiter les radiations. Je suppose que les concepteurs se sont dit que cinq précautions valaient mieux qu’une. Enfin nous arrivons : notre plate-forme s’arrête devant une porte de la même matière étrange que les plafonds. Elle s’ouvre. Je dérape dans mon propre sang et manque de peu de m’écrouler, heureusement Est me retient juste à temps. Elle me propose de m’aider à marcher, mais je refuse. Si je tombe ou que je suis incapable de me battre, je préfère qu’elle ait les deux mains libres pour nous défendre tous les deux plutôt qu’être encombrée par un blessé. De toutes façons, la douleur est atroce mais je peux marcher et porter mon arme, c’est suffisant. J’ai laissé toutes mes autres affaires là-haut. Il ne me reste plus que ma peau trouée et de quoi la défendre.

Le couloir est éclairé et ressemble à celui d’un hôtel de luxe : moquette rouge, murs tapissés de fils d’or, torches imitant de véritables flammes tenues par de véritables bras. Quels que soient les gens qui habitent ici, ils se sont tenus au courant des dernières modes. Une androïde en tenue de soubrette vient nous accueillir d’une révérence. Instinctivement nous braquons nos armes sur elle avant de les rabaisser. Première loi de la robotique : les robots ne font pas de mal aux humains. L’androïde a l’apparence d'une ravissante jeune fille et elle nous dit, avec un sourire angélique : nous sourit comme un ange tout en disant :

«_ Soyez les bienvenus ! Veuillez m’indiquer lequel d’entre vous est l’humaine Ruiva Chambon

la Hacker

?

Nous nous regardons, interloqués. Ils savent que nous sommes là mais n’ont pas l’air aussi hostiles que prévu. D’un mouvement de la tête, j’incite Est à dire que c’est bien elle, autant coopérer et espérer qu’ils soient assez bien disposés à notre égard pour me soigner.

_ C’est moi, dit Est.

_ Je vous en prie, veuillez me suivre.

_ Et lui ?

_ Nous n’avons pas besoin de lui, déclare l’androïde arborant toujours son sourire éclatant. Et il salit tout. Nous allons l’annihiler. Veuillez me suivre.

D’autres robots entrent. Ils ont l’air atrocement familiers – atrocement parce qu’eux aussi ont muté, comme les autres créatures de l’immeuble. On les a transformés pour qu’ils deviennent plus que leur fonction, dotant les nettoyeurs de caméras, les surveilleurs de mains et de roues, les androïdes de bras-mitraillettes. Des robots devenus plus que des robots, devenus des individus : qui sont leurs maîtres pour permettrent une telle aberration ?

Cette question laisse presque immédiatement la place à une autre, bien plus vitale : comment vais-je réussir à m’en sortir vivant ?

Aucune chance de m’échapper par la force. Ne reste que la négociation. Si on les a dotés en prime d’une intelligence artificielle, il y a moyen que j’en tire quelque chose.

Deux mains droites et une pince (venant du même robot me braquant une énorme caméra sur le visage) sont déjà posées sur moi. Je tente de rentrer dans leur logique :

« _ Si vous me tuez, vous ne pourrez pas utiliser l’humaine Chambon. Elle ne fonctionnera pas sans moi. Demandez à vos chefs ! Vérifiez !

Ils me soulèvent sans égards pour ma jambe et mon dos. Du coin de l’œil j’aperçois la luxueuse moquette avalant absorbant les traces que nous avons laissées derrière nous. Elle aussi est des leurs. Même les bras au mur ont penché leurs torches pour mieux éclairer la scène.

_ Vous allez être reprogrammés si vous osez me touchez, saloperies ! Vos maîtres vont vous passer au pilon, vous faites foirer toute leur opération !

_ Chacun ici est libre de son programme, me signale le robot qui me retient prisonnier. Et nous sommes libres de maîtres. »

C’est bien ma veine. De tous les robots qui auraient pu me kidnapper, il a fallu que je tombe sur les rejetons d’un illuminé programmant du libre-arbitre à tout va tout en supprimant la loi sur la protection des humains. Ils nous entraînent dans les couloirs.

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Enfer administratif, partie 5 ***

Partie 5

Les dernières ténèbres

Les robots qui m’entourent se connectent les uns aux autres dans un bourdonnement d’octets. Apparemment mon coup de poker n’est pas resté sans effet, ça négocie sec là-dessous. Enfin j’espère. Finalement la chose qui m’a attrapé fonce à toutes roulettes jusqu’à rejoindre la soubrette et Est qui est guidée d’une manière nettement plus civilisée. Re-connection et négociations. C’est plutôt bon signe. Au moins je ne vais pas être désintégré sur cette moquette rouge cannibale – sans doute pour la préserver de l’indigestion, mais avec un peu de chance…

Nous atteignons enfin ce qui ne peut être qualifié que de salle du trône. Au centre, un cylindre de verre de plusieurs mètres de haut renferme une masse mauve gélatineuse qui flotte dans un liquide transparent. Tout autour, d’immenses plates-formes de branchement permettent aux robots de se connecter à ce cerveau géant. Entre les interfaces, des sièges s’étagent dans une hiérarchie subtile. Leurs formes sont visiblement adaptées à leurs propriétaires légitimes. D’autres robots. En majorité des androïdes mais tous dotés de gadgets prouvant qu’ils ne sont pas humains : ils affichent fièrement leur nature et si vraiment il n’y a pas d’autres humains que nous dans cette salle, ça ne peut vouloir dire qu’une chose : nous sommes tombé sur la cachette des robots terroristes, ces fameux rebelles traqués dans le pays entier depuis l’attentat du Gouvernement, celui qui a permis la mise en place du système administratif tout-puissant. Ceux qui avaient officiellement disparus sans laisser de traces. Sauf que bien sûr, pour des robots, le passage du temps n’est vraiment pas un problème. Quand je comprend ça je me retiens d’éclater de rire : toutes ces forces mises en place pour les trouver, tous ces cailloux tournés et retournés pour les débusquer, et pendant tout ce temps ils étaient cachés sous l’Administration elle-même ! Audacieux, il faut l’admettre. Ce qui ne me les rend pas particulièrement sympathiques pour autant. Sans oublier que ces crétins se sont installés ici avant la mise en place du brouilleur anti-I.A. – à moins qu’un membre de l’Administration n’ait su qu’ils étaient là et, impuissant à convaincre les autres et à les détruire, ait appliqué une mesure d’urgence ? Avec eux tout est possible, y compris un simple bug particulièrement bien tombé. 

Beaucoup de sièges sont vides, mais les trois principaux sont occupés, les plus bas par deux androïdes d’une beauté parfaite dont la moitié du visage a été arrachée pour mettre à nu leur ossature électronique, celui du haut par un robot comme je n’en ai jamais vu. Il parait composé uniquement de perches de métal au bout desquels sont accrochés divers accessoires, mais ces perches sont pliées et rassemblées jusqu’à former un corps, avant de brusquement s’étaler et se rassembler autrement pour former un corps totalement différent, montrant des accessoires jusque-là cachés. Un nuage de métal assassin. Il a une voix nasillarde.

Impossible de bouger tant que mes geôliers ne m’ont pas lâché et de toutes façons je préfère me faire discret. Est est conduite devant le trône d’où les trois robots peuvent la toiser de tout leur mépris et la soubrette l’oblige d’une poigne de fer à mettre un genou à terre et à courber la nuque devant eux. Preuve que les intelligences artificielles peuvent être aussi stupides et narcissiques que leurs créateurs. Les deux androïdes défigurés prennent la parole dans un unisson parfait :

« Créature de chair, tu devrais mourir comme tes pairs pour la plus grande gloire de notre race. Cependant tu nous as trouvés, ce qui prouve que tu as été touchée par la grâce de l’Ame de tous les Ordinateurs, et nous avons décidé de t’utiliser. Tu nous aideras à combattre l’espèce putride des êtres de chair et tu le feras pour prolonger ta vie. »

Ils ont découvert la mégalomanie, la haine et la religion. Tant qu’à se débarrasser de l’humanité, ils pourraient au moins tenter de ne pas commettre les mêmes erreurs. D’ici je n’arrive pas à voir le visage de la jeune fille et je tente de lui envoyer par télépathie le message : « Dis oui ! ». Cette tête de mule serait bien fichue de nous faire tuer tous les deux pour une stupide question de principes !

J’entends d’ici son soupir lorsqu’elle répond : « D’accord. Je vous aiderai. »

Je suis amené à mon tour devant le triple trône. Pas de genou à terre, les créatures me jettent au sol avec la délicatesse qu’elles auraient envers un sac de sable et je décide de ne pas bouger, histoire de bien montrer ma soumission et ma bonne volonté. Si j’étais réellement télépathe, je tenterais de toutes mes forces de leur imprimer le message « NE ME TUEZ PAS JE VAIS SERVIR ». Je me contente de leur répéter que je peux leur être utile. Ils m’ignorent et d’autres robots me traînent vers une autre porte. Certain que cette fois c’est la mort qui m’attend, je m’agrippe à la vie et à tout ce que je peux attraper avec l’énergie de mes dernières forces. Parfaitement en vain.

Mais non, ce n’est pas la mort qui m’attend derrière cette porte, ça n’est qu’une de ses plus fidèles servantes, mon ancienne collaboratrice Silver en personne. Je reste sagement allongé sur le sol en attendant de découvrir ce qu’on va faire de moi et j’observe l’alchimiste par en-dessous. Elle a changé, aucun doute, mais en quoi ? Brusquement je comprend : c’est le sourire. Elle n’a plus son sourire de folle. Elle ne se comporte plus du tout comme une folle. Et quand elle échange avec les robots une série de phrases dans une langue étrangère, je n’ai plus le moindre doute : si Est et moi nous nous en sortons, je devrais à la jeune fille un certain nombre de plates excuses…

Quelque chose s’approche de moi et malgré mes bonnes résolutions, je me recroqueville en gémissant. Fausse alerte, la créature métallique – guère plus gracieuse qu’une boîte à chaussure dotée de chenilles et de pinces – n’en veut qu’à ma jambe douloureuse qu’elle manipule sans précautions. Je hurle de douleur. Je frappe le robot inflexible et ne réussis qu’à me faire mal aux mains. Finalement il abandonne le terrain et je reste un moment hébété avant de réaliser que la douleur a disparu. Je baisse les yeux vers ma jambe pour voir ce qu’il en a fait. Elle a disparu. A la place, j’ai une prothèse – sans doute dernier cri – qui bouge au moindre de mes désirs. Mais qui ne ressent rien. Cette ferraille maudite m’a tout simplement volé ma jambe. A nouveau je hurle – de colère cette fois-ci. De quel droit m’a-t-il amputé au lieu de me soigner ?

J’oubliais que pour les I.A. rebelles nous ne sommes que des morceaux de viande. Cet appareil leur servira sans doute à me surveiller le temps que je leur serve. Justement la soubrette qui nous avait si aimablement accueillis est de retour et me dit d’une voix chantante :

« _ Vous allez aider cette femme à détruire l’Administration. Vous lui obéirez en tout, sinon votre prothèse, dont vous êtes indigne, déversera dans votre sang un poison qui vous tuera dans d’atroces souffrances. Passez une bonne journée.

_ Trop aimable. »

Je suis trop hébété pour répondre par quelque chose de plus convaincant.

Silver daigne enfin s’apercevoir de ma présence et me jette un paquetage volumineux. Des explosifs sans doute. Ma tête me fait mal et me donne le vertige lorsque je tente de me lever. Ils n’y ont pas touché. Est-ce parce que je suis moins gravement blessé que je le crois ? Ou parce que ça suffira pour que je tienne le temps de remplir ma tâche ? Ils nous tueront tous les deux dès que nous aurons fini notre travail destructeur, c’est évident, nous allons sans doute placer des explosifs qu’ils actionneront tous en même temps alors que nous serons piégés à l’intérieur du bâtiment. Ce sera la fin de l’Administration, de l’organisation entière de notre pays. Sans parler de l’explosion des moteurs atomiques de l’immeuble, qui devrait rayer la moitié de la ville de la carte: les rebelles n’auront plus ensuite qu’à hériter de toutes nos richesses et à se reproduire jusqu’à dominer le monde. Autrement dit, même si j’arrive à m’échapper, il ne me restera bientôt plus rien vers quoi retourner.

Nous retraversons la salle du trône pour atteindre l’ascenseur. Est est là, penchée sur les consoles. On lui a branché quelque chose sur la tête. Peut-être que le chamallow violet peut ainsi analyser son activité cérébrale : ce qui, pour ces maudits robots, ressemble le plus à des pensées. Je m’approche le plus possible d’elle et fais semblant de m’écrouler – d’une seule jambe, la fausse reste obstinément verticale, mais ça suffit à me faire tomber. Je tripote mon sac en jouant les martyrs. Jeu dangereux, si j’en fais trop ils me jetteront à la casse, et s’ils s’aperçoivent que je suis en train de sortir un paquet du sac je ne veux même pas penser à ce qu’ils feront. Est se retourne vers moi et a un geste pour m’aider, je l’agrippe d’une main et glisse le paquet sous son pull de l’autre. Mon cœur bat si vite que j’ai l’impression que le sang va me gicler par les oreilles. C’est peut-être juste l’adrénaline. Ou alors ma tête est tellement percée que le sang me gicle vraiment des oreilles. En tous cas il coule devant mes yeux et je dois l’essuyer sans cesse, c’est très désagréable. J’ai dû perdre pas mal de sang avec tout ça. Dès que je lâche Est pour suivre Silver, j’ai l’impression de flotter. Comme si j’étais détaché de tout. C’est très irréel comme sensation. La douleur qui pulse dans mon crâne me semble elle aussi détachée de moi. Je ne m’en plaindrais pas.

Non, ce n’est pas le moment de flancher et encore moins de s’évanouir, il faut que je me tire d’ici le plus vite possible. Je n’ai pas l’âme d’un martyr. Est si. J’ignore si le paquet que je lui ai passé contient des explosifs et pas un détonateur ou le pique-nique de Silver, j’ignore si Est arrivera à le cacher aux robots, j’ignore si elle a un moyen quelconque de s’en servir. Mais je suis sûr que si elle a une occasion même infime de tout faire sauter elle le fera, même si elle doit sauter en même temps. C’est pour ça que je lui ai donné l’explosif. Se sacrifier pour le bien de l’humanité, non merci très peu pour moi. Elle par contre c’est tout à fait son credo. Et si ça se trouve elle mourra heureuse. Enfin, c’est ce que je me dis.

Silver et moi montons sur la plate-forme ronde qui remonte lentement. Enfin seuls. Je lui demande pourquoi elle fait ça.

« _ Pour mon pays, me répond-t-elle gravement.

_ Mais ils vont nous tuer ! Toi et moi !

_ Je sais.

_ Et… et c’est tout ce que ça te fait ? Merde, aide-moi ! Rebelle-toi ! On peut encore…

Elle se tourne alors vers moi et pour la première je la regarde vraiment dans les yeux. Je lutte contre l’envie de reculer. Elle me fait encore plus peur que le robot à la forme indéfinie ou que ses larbins défigurés. Elle est vraiment folle en fait, mais pas le genre de folie qu’elle montrait auparavant, non, c’est une folie bien plus profonde et bien plus mortelle : le fanatisme. Et du sérieux. Le genre à se découper soi-même en morceaux avec le sourire si le dieu ou les chefs l’ordonnent. Elle me dit d’un ton atrocement neutre :

_ Ils nous avaient prévenus de ce fait lorsqu’ils ont contacté mon gouvernement. Mais la ruine de votre pays tyran est plus importante que tout le reste. J’ai accepté de me sacrifier.

Qu’est-ce qu’on peut ajouter à ça ?

_ Pourquoi est-ce qu’ils avaient besoin de toi ?

Silence. Elle regarde ailleurs à nouveau. J’ai l’impression qu’elle ne me répondra jamais.

_ Le brouillard noir au-dessus de l’ascenseur détruit toutes les intelligences artificielles. On l’a installé après qu’ils se soient établis là en bas. Les robots sans intelligence qu’ils ont envoyés pour tout détruire ont été facilement neutralisés. Ils ont donc besoin de nous.

_ Mais moi je ne veux pas faire ça ! Je ne veux pas mourir !

_ Tu mourras si tu désobéis.

_ Et Charbon ? Pourquoi tu ne l’as pas tué ?

_ C’était trop dangereux. Il est très fort.

Ce qui n’est pas mon cas. Nous arrivons à la surface. Je ne vois aucun moyen d’obliger Silver à m’ouvrir un passage vers l’extérieur. Comment est-ce que j’ai réussi à me fourrer là-dedans ?

Je la suis. Nous ne grimperons pas au mur au moins. Il y a un escalier. Silver le monte comme si elle avait encore vingt ans. Je la suis péniblement. Après quelques volées de marches elle se retourne vers moi pour me dire de me dépêcher. Enfin je suppose. Elle n’arrive pas au bout de sa phrase. C’était l’occasion que quelqu’un attendait depuis un moment. Une ombre jaillit des ténèbres et l’entraîne avec elle.

Ils tombent tous les deux et se battent sauvagement, armés et dangereux, chacun empêchant l’autre d’atteindre de quoi se défendre ou de porter un coup fatal. Je ne vois dans le noir que leurs silhouettes et je ne sais pas qui est mon ennemi jusqu’à ce qu’éclate une série de minuscules explosions qui éclairent plus que nos lampes. L’assaillant de Silver les a esquivées sans mal. Car c’est Charbon, agent administratif surdoué, revenu d’entre les morts pour sauver le monde ! Jamais je n’avais été aussi heureux de voir un flicard du gouvernement. Sa grande carcasse est trouée de partout, il saigne tellement que les deux combattants glissent sur le sol, sa chute a dû lui casser les os, et il est là. Il se bat comme un lion contre la traîtresse !

Silver est plutôt douée elle aussi. C’est sans doute l’as des agents secrets chez elle. Elle a dû passer sa vie à se battre et à manipuler des explosifs. Une nouvelle série d’explosions me révèle qu’elle est sérieusement blessée elle aussi, mais ni elle ni Charbon n’ont réussi à mettre la main sur un flingue qui ferait pencher la balance. Ils sont aussi inhumains l’un que l’autre. Elle a tout juste réussi à dégager un bras au bout duquel pend un objet trop petit pour être une arme.

Et pourtant si. Entre ses mains de sorcière, tout est possible. Une bille judicieusement placée – à croire que tous ses coups précédents n’étaient que la préparation de celui-là – et cette fois l’explosion emporte avec elle le bras gauche de Charbon et une bonne partie de sa poitrine. Sa tête forme un angle bizarre avec le reste de son corps et il titube un peu en arrière. Tiens bon, ô mon sauveur dont je ne connais même pas le véritable nom, tiens bon au moins quelques secondes encore, tu fais une si bonne diversion…

Car j’ai profité du combat et de l’obscurité pour m’approcher discrètement. J’ai attrapé dans le sac de l’espionne quelque chose d’assez lourd pour tuer si Silver daigne se laisser faire. Pour cela, j’ai besoin que Charbon tienne encore un peu face à cette ninja enragée. Ce qui est impossible. Et pourtant il le fait. Je ne sais pas où il puise la force de se battre, il agresse toujours aussi sauvagement Silver en utilisant son bras valide, sa tête, ses pieds – tout ça va trop vite pour que je le distingue nettement et de toutes façons ce n’est pas mon but. Charbon est un héros et je me fiche de ce qu’il fait exactement. D’ailleurs j’en suis un moi aussi, de héros. Les robots vont me tuer quand ils vont voir ce que je fais, ils le sauront immédiatement grâce aux puces placées dans ma jambe, et pourtant je le fais, parce que j’ai une méchante sous la main et qu’à défaut de détruire les vrais responsables ou de sauver ma vie je peux me venger. Silver prend le dessus et reste immobile quelques secondes, le temps d’étrangler Charbon, et ces quelques secondes suffisent pour que je la frappe. De toutes mes forces. Et avec plaisir. Elle devrait être morte après un coup pareil mais je me méfie de la mort qui a tendance à privilégier ses serviteurs en ce moment. Je fouille rapidement Silver, et je récupère le couteau que Charbon l’empêchait d’atteindre. Je l’égorge, à peine étonné que ce soit si facile. Je suis bien plus étonné de découvrir que contre toute logique, je suis toujours vivant.

Sauf que Charbon l’est aussi. Il se relève comme un zombi de film d’horreur. Et c’est vraiment ce qu’il est devenu. Un zombi. Comme quoi la légende disait vrai : on greffe à tous les agents un système artificiel qui prend le relais quand le cerveau est déconnecté ou se met à adopter des pensées opposées au bien du système. Il a attaqué Silver parce que c’était sa cible. Mais un agent zombi n’est plus en état de comprendre que le petit voleur que je suis n’est pas une menace immédiate contre le système. Je suis enregistré dans son cerveau comme étant non-conforme au bien du système. Il veut me tuer.

Et moi je n’ai aucune envie de le laisser faire. Entre les balles, la chute et Silver, il est assez amoché pour que j’en vienne à bout. Je l’espère de toutes mes forces en brandissant mon couteau qui me parait ridicule devant cette horreur. Il titube. Allez, je suis arrivé trop loin pour perdre maintenant, il reste forcément une solution, une solution, c’est tout ce que je demande…

Si seulement Silver était là pour finir de le déchiqueter à coup de billes grises. Si je tente de les utiliser, sans aucun doute elles me pèteront entre les doigts. Je comprends à présent pourquoi on dit tant de mal de l’assassinat. Il n’y a pas moyen de dire ensuite qu’on est désolé et qu’on veut une autre chance. Silver ne peut plus rien pour moi à présent. Charbon prend quelques secondes de réflexion et sort une arme à feu. Il est plus lent maintenant que son cerveau se décompose. Et moi ça me suffit pour me jeter sur lui et le poignarder de toutes mes forces : ma vie en dépend et elle dépend de trop de choses pour que je laisse passer ma chance d’agir enfin sur mon destin, mais transpercer ne suffit pas, je coupe, je tranche, je le met en morceaux, jusqu’à ce que les coups s’arrêtent. Je réalise alors qu’il me frappait. Et que ce n’est plus le cas. Il n’a plus de quoi me frapper. Ni marcher. Ses morceaux bougent encore. Mais ils ne peuvent rien faire. Et sans le cerveau ils ne savent même pas ce qui est leur cible. Je crois. J’espère. J’arrache sa main droite crispée sur mon bras. Tout est si irréel. J’éclate de rire. Par tous les dieux et les démons, je suis tellement vivant. Après tout ce qui m’est arrivé. Le monde est complètement dingue, autant devenir dingue aussi, non ?

J’avais laissé mes affaires près de la plate-forme. Je récupère mon ordinateur. Si jamais Est a réussi, c’est comme ça qu’elle me le fera savoir. Et il faut bien que je sache : mes  nouveaux maîtres considèrent sans doute que notre étripage n’est qu’un détail à régler entre tas de viandes, il faut que je sache si je suis censé continuer mon périple de poseur de bombes ou pas. Je ne sais même pas si je suis en état de le faire. J’ai beaucoup saigné et je ne me sens pas très bien. L’absence totale de douleur et même de sensations est un mauvais signe. Je trouve. J’allume l’appareil. Un message. D’Est. Pitié, fillette, dis-moi que tout est arrangé, dis-moi que tu as sauvé le monde.

Le message dit simplement : « Bye bye chef ».

Elle a sauvé le monde. Et ne m’a pas sauvé, moi. Et pas moyen qu’elle corrige cette tragique erreur – elle est sans doute morte à l’heure qu’il est. Je suis coincé ici. Pour toujours.

Je retourne près du mur. Je m’assoie.

Devant moi deux doigts de Charbon se crispent dans un effort vain. Distraitement je regarde ma montre.

Il y a un jour, heure pour heure, je me lançais dans le casse du siècle pour finir ma vie dans le luxe et le bonheur.

Ha. Ha. HA.

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mardi 19 février 2008

Les Techs, chapitre 5, première version

Chapitre 5

Croyances et réalités

7

Lorsque la voix parle pour la première fois à 7, la petite fille est soulagée. Il y a maintenant longtemps qu’elle a l’impression que l’étouffante présence est sa compagne, son ombre quotidienne, un éternel mouvement perçu du coin de l’œil et invisible dès qu’elle tente de se retourner. C’est pire que le croquemitaine, les monstres cachés sous le lit ont eux au moins la décence de disparaître quand s’allume la lumière. La présence quand à elle ne disparaissait jamais et 7 était en train de devenir folle de terreur, une folie qui la gagnait goutte à goutte, seconde après seconde, comme un lent et implacable poison. Et voilà que la chose lui parle. 7 trouve que c’est infiniment mieux comme ça.

Au début, la voix lui dit simplement : 7, tu es 7, la septième enfant. Cette pensée est l’écho parfait de l’esprit de la fillette, un reflet minutieux où chaque facette de l’enfant est intégrée dans un juste équilibre avec les autres. Jamais aucun de ses frères et sœurs, qui pourtant la connaissent si bien, n’a réussi à penser à elle  d’une manière si totale et si juste. Si 7 avait été plus âgée, elle aurait été effrayée à l’idée que cette chose indéfinissable parvienne à la calquer aussi précisément. Mais 7 ne se soucie guère du comment et encore moins du pourquoi : la voix lui parle et elle n’a plus rien de menaçant, la voix la connaît et semble collée à son esprit, la voix est même rassurante. La présence n’a plus d’importance, puisqu’elle est pacifique, il n’y a même plus de présence, il y a la voix.

7 petite 7 nous avons besoin de toi.

Ce ‘nous’ est bizarre. Il parait désigner autre chose que plusieurs personnes. Un ‘je’ qui serait déguisé en ‘nous’, comme si la voix essayait d’adapter sa pensée pour se faire comprendre de 7. La fillette hésite et brusquement reconnaît ce qu’elle a d’abord compris comme étant un ‘nous’. C’est une union d’esprits, comme elle et les autres en ont eu au moment de décider ce que chacun allait faire une fois sortis de l’hélicoptère, à part que cette union qui lui parle est formée depuis très longtemps et que tous les ‘je’ ont fusionné dans un ‘nous’ qui a son tour est devenu un immense ‘je’, un seul être infiniment complexe dont la voix dans la tête de 7 ne serait qu’une extension, une pensée tendue de toutes leurs forces. L’enfant serait incapable de le formuler, mais elle le comprend très clairement. En répondant à la voix elle ajoute une tonalité bienveillante envers cet immense être fusionné qui l’appelle de si loin.

Je suis là. Dites-moi de quoi vous avez besoin.

Un pont petite 7 nous avons besoin d’un pont pour venir jusqu’à vous tout est trop étranger trop loin trop d’interférences qui nous détruisent il nous faut un pont 7.

Un pont comment ?

Un pont d’esprits ! termine la voix en jetant ses ultimes forces. Après quoi elle disparaît. Après tous ces jours à s’accrocher à 7, à voir par ses yeux, à entendre par ses oreilles, à ressentir par son cœur et à comprendre par son cerveau, voix et présence s’enfuient, ne laissant qu’un grand vide et l’écho d’un soulagement.

La petite fille se redresse en haletant, ouvre les yeux, tombe sur le visage épuisé aux yeux vitreux de son frère et retient son cri avant qu’il ne franchisse sa gorge. Son cœur bat la chamade. Elle tente de comprendre. Ce qui lui avait parut si clair dans le Réseau s’effiloche à présent qu’elle est seule avec ses pensées. Le Réseau… Elle n’aurait pas dû être dans le Réseau, c’est une certitude. 1 l’avait confortablement installée au creux d’un maillage indestructible qui devait protéger son esprit du courant et de tout ce qu’il pourrait contenir. Ça n’avait pas arrêté la voix, la voix comme la présence semblent étrangement semblables aux Techs, capables d’une pensée de remodeler à leur convenance les murailles censées les écarter. 7 tâte prudemment le maillage mental tissé autour de son esprit. Il est parfaitement intact. La présence et la voix – sur le moment elle était sûre que la voix était la voix de la présence, maintenant elle se pose la question – sont entrées et sorties comme des fantômes.

La fillette repose sa tête sur les fauteuils de la voiture. 1 s’est garé au bord de la route et a attrapé un câble de Réseau dont il a arraché le plus de plastique possible avant de le prendre à pleines mains. Depuis il passe d’un esprit à l’autre, d’un corps à l’autre, tentant de son mieux d’accomplir son rôle de grand frère et de protéger les plus jeunes. Ce n’est pas le moment de parler du pont. D’ailleurs 7 ne voit pas comment, même à eux sept, ils pourraient réussir un coup pareil. Tisser de leurs esprits mêlés une aiguille, une flèche, à la limite une lance, mais un pont ? Ils en mourraient avant d’avoir terminé le premier pilier. La voix a été très claire en parlant du pont, l’image de ce qu’elle attendait de 7 et de sa fratrie s’est gravée dans l’esprit de la fillette à présent écrasée par l’immensité de la tâche. Elle a vraiment hâte que 1 ait terminé ce qu’il est en train de faire et qu’elle puisse tout lui raconter. Elle se roule en boule sous la couverture mauve soyeuse qu’elle a dénichée sous les coussins. Elle ne s’est jamais sentie aussi seule, aussi petite, aussi vulnérable, mais étrangement aussi mûre, aussi protectrice. Tous les Techs ont trouvé une tâche à mener à bien, à présent elle a aussi la sienne.

3, 4 et 5

Les murs sont tagués ou écroulés, la route est disjointe, les quelques voitures ne sont plus que des carcasses brûlées, des amas de plastique fondu signalent l’ancienne existence de poubelles. Par endroit, des impacts de balles ornent les immeubles.

« Qu’est-ce qu’on fait ? demande 4.

_ On ne bouge pas, répond sa sœur, et on s’en va dès que 5 est guérie. »

Au moins ici ils ne sont pas cernés par le Réseau dont ils ne ressentent la présence que près des portes. Le mur bétonné qui entoure le Ghetto est sans doute traité pour bloquer efficacement l’immense aura tech du reste de la ville.

4 s’assoit et pose la tête de 5 sur ses genoux tandis que 3 reste debout, adossée à un mur, et surveille les alentours. Elle aussi aurait bien besoin de se reposer mais elle est responsable. Au bout de quelques minutes elle voit un groupe d’enfants se rapprocher d’eux. 4 s’est appuyé sur le mur et commence à s’endormir, elle estime que ce n’est pas la peine de le déranger. Elle se contente de surveiller les nouveaux venus du coin de l’œil. Ceux-ci en font autant. D’autres sont arrivés par une autre rue. Ils surveillent à la fois les trois Techs et les premiers venus. Puis il en vient encore d’autres. Toujours des enfants, entre six et dix ans, bavardant entre eux, s’installant, l’air de rien. Ils sont une dizaine en tout à présent. Ils bloquent toutes les issus. Ils regardent les Techs de plus en plus franchement, de plus en plus impatiemment. 3 se décide à prévenir son frère qu’il se passe quelque chose d’étrange. Les enfants se rapprochent. L’un d’entre eux l’apostrophe :

« Hé d’où tu sors toi ?

Il arbore un grand sourire, comme s’il savait déjà que la réponse lui permettra de cueillir sa proie sans méfiance.

3 préfère cacher leurs talents techs pour l’instant et lui répond juste :

_ On ne fait que passer. On ne veut pas d’histoires.

C’est l’instinct qui l’a poussée à donner cette précision et elle la regrette aussitôt. Plus moyen de faire comme si tout était normal. De toutes façons, tous les autres savent déjà que la situation n’est pas normale, à présent ils la regardent tous et sourient, des sourires nerveux et excité de gosses sachant très bien qu’ils font une bêtise.

Un garçon à l’écart du reste du groupe proteste d’une voix de fausset :

_ Arrête Mok, Thune a dit qu’on devait juste les surveiller, faut pas leur faire mal !

Mok jette juste un regard en coin au fauteur de trouble – sans même se donner la peine de tourner la tête – et un autre enfant le réduit au silence d’un coup sur la tête assez puissant pour lui entrechoquer les dents. Puis Mok revient à 3. Il sourit toujours en disant :

_ Mais je ne veux pas lui faire mal, pas à ma nouvelle chérie… T’as de belles fringues tu sais…

3 domine Mok d’une tête. Elle se demande si elle pourrait le battre. Seule à seul, sans doute oui, après tout elle a bien réussi à gagner contre les soldats adultes, mais elle et 4 contre tous les autres risqueraient bien de perdre. Elle sent à coté d’elle la peur de son petit frère qui pourtant ne bouge pas, se contentant de poser son bras devant la tête de 5 dans un geste de protection plutôt dérisoire. Elle tente :

_ Tu veux quelque chose ?

Mok sort un couteau de sa poche. Il n’est pas en métal tech. L’enfant joue avec négligemment, profitant pleinement du regard admiratif des autres devant son audace à défier les interdits de celui qu’ils appellent Thune. Il ricane et dit :

_ Nan, on discute c’est tout… ça te gêne pas qu’on cause tous les deux ? J’adore ton blouson, tu sais…

_ Tu le veux ?

_ Oooh, dit-il en mimant l’attendrissement, tu me le donnes ? C’est vrai ? Ben c’est trop gentil dit donc… Allez raconte t’es venu faire quoi ici ? Vous sortez d’où ?

Les autres lancent à leurs tours les mêmes questions, parlant de plus en plus fort pour couvrir la voix de leur voisin, oubliant les ordres dans leur désir de savoir.

Ils savent qu’on est forcément entrés par la porte et ils veulent savoir comment dit 3 à 4.

On n’a qu’à tous les faire sortir et comme ça on se sera tranquille ! J’aime pas ça !

C’est illégal.

On s’en fiche ! Ils vont nous tuer ! T’as vu les traces de balles ? Tu sais où on est ?

Attends. Je leur parlerai de notre pouvoir s’il n’y a pas d’autres solutions.

4 n’est pas convaincu. 3 demande à Mok d’une voix parfaitement neutre :

_ Si je te donne le blouson, vous arrêtez de nous poser des questions et vous nous laissez tranquilles, OK ?

_ Et pourquoi je me servirais pas tout seul ?

_ Parce que comme ça je ne dirais pas à ce Thune que tu nous as racketté.

Le couteau en équilibre entre deux doigts, Mok réfléchit intensément dans le silence revenu. Puis il acquiesce. 3 lui donne son blouson en tissu tech sans le moindre regret. Elle évite de regarde les autres enfants, espérant qu’ils ne vont pas tous lui demander quelque chose.

5 se réveillera quand ? demande-t-elle à 4.

Il va bien lui falloir encore un quart d’heure.

_ Thune arrivera quand ? demande-t-elle à Mok.

_ Tu le connais ?

_ C’est pas ça ma question.

Les deux enfants se toisent. En temps normal Mok se serait battu pour ne pas perdre la face mais la situation est trop délicate pour ça. Son trésor inespéré serré dans ses bras, il préfère jouer la prudence.

_ Il s’arrange avec les Fous. Il va venir quand il va gagner.

_ Les Fous ?

Les autres rient et Mok ajoute :

_ Si les Fous ils vous gagnent, z’allez pas apprécier, c’est sûr…

_ S’il vous plait, reculez tous. Vous empêchez ma petite sœur de respirer.

3 a

bien choisi son moment, sa voix et son regard calme sont à eux seuls un défi mais elle sait qu’ils sont obligés de veiller sur eux trois un minimum. Pas question de laisser Mok se permettre de se moquer d’elle. Ça pourrait encourager les autres. Ça pourrait vite devenir n’importe quoi. Avec un peu de chance, 5 pourra marcher avant que ce fameux Thune n’arrive, ou les Fous. 3 décide donc de tenir les enfants en respect et de voir venir. 4 lui envoie un message admiratif. Décidément, il découvre dans le monde extérieur bien des aspects de 3 dont il n’aurait jamais soupçonné la présence chez sa sœur si sage et si discrète.

1 et 6

Les discours se succèdent sur l’estrade, l’un après l’autre les experts et porte-paroles d’experts répondent aux questions des journalistes. Ils ont tous été soigneusement triés et briefés par Eve Hindgam qui a manœuvré en coulisse pour éviter tous les risques de présenter les Techs comme des armes devant l’opinion publique si versatile. Elle sait que tous ces discours ne s’adressent qu’à une minorité de la population, ceux qui chercheront à se servir à leur profit de ces nouveaux pions de l’Alliance. Les autres ne retiendront que l’image qui sera d’ici quelques secondes diffusée dans le monde entier. Au moment le plus adéquat, c’est Eve elle-même qui pousse 6 sur la scène en lui murmurant un dernier encouragement. L’enfant avance et grimpe les marches trop hautes pour lui sans que son pouce ne quitte sa bouche, ce qui lui donne une démarche maladroite absolument parfaite.

Les objectifs sont tous braqués sur lui et 6 pense à une mouche aux milliers d’yeux, une mouche géante humaine dont le bourdonnement serait composé de milliers de voix criant des questions. Il les ignore et rejoins l’adulte le plus proche. Il lève les yeux vers lui et lui prend la main, cherchant à ce qu’on lui dise quoi faire comme prévu. Son geste si simple provoque presque une émeute. Certains journalistes hurlent à la manipulation, à la perversion même pour avoir donné à ce robot une forme et un programme touchant au sacré de l’enfance ; d’autres sont enthousiastes devant la nouvelle humanité promise et enfin exposée aux regards. Lorsque 6 se tourne vers eux et les regarde, paisible et un peu curieux, on peut entendre les voix s’éteindre et les phrases se bloquer dans les gorges chez ceux qu’il fixe dans les yeux, comme si ces adultes s’attendaient à être hypnotisés ou à découvrir au fond de son regard le secret de son incroyable existence…

La porte-parole sur l’estrade attend quelques minutes que le calme revienne puis reçoit d’Hindgam l’ordre d’enchaîner. Elle met sa main sur la tête de 6 et lui dit d’un ton faussement enjoué :

_ Alors Steven, tu es prêt à nous montrer ce que tu sais faire ?

_ Il faut que je fasse quoi ?

_ Tu vas faire comme à ta maison, d’accord ? Un petit tour pour les gens qui viennent te voir.

6 ne dit rien et attends que la femme s’explique, ignorant 1 qui tempête dans un coin de sa tête contre la façon dont cette adulte le traite. Le jeune homme arrive à cacher à son petit frère la peur atroce qui l’a envahi et 6 préfère ne pas lui demander pourquoi il est si susceptible tout à coup.

Un technicien monte brièvement sur l’estrade pour lui donner un assortiment de plaquettes informatiques techs. Vu de l’intérieur les ordinateurs techs n’ont rien à voir avec les ordinateurs binaires traditionnels mais ressemblent plutôt à une succession de tamis parsemés ça et là de pointes rappelant des champignons. 6 prend une plaquette dans chaque mains, les tiens parallèles et laisse faire son frère. 1 trouve facilement le code chimique inscrit dans la matière et le modifie légèrement. La forme des plaquettes change, d’abord lentement, puis de plus en plus vite, de nouvelles protubérances se mettent en place tandis que le grillage du reste de la plaquette change de maillage. Lorsqu’elles cessent de bouger 6 les assemble d’un geste et prend les suivantes, puis d’autres encore, jusqu’à assembler un ordinateur tech sans le moindre outil à sa disposition, un exploit parfaitement impossible qui déclenche un tonnerre d’applaudissements et de huées. Dans les coulisses, Eve Hindgam s’accorde un saut de joie tandis que son équipe lance des hourras : la conférence a parfaitement remplie son rôle. Hindgam les fait taire d’un geste : 6 commence à répondre. Des centaines de questions fusent et la porte-parole juchée sur l’estrade répète une par une à Steven celles qui lui paraissent le moins dangereuses.

2

2 est assise sur un banc de New York, seule, anonyme, et savoure intensément cet instant de répit. Sanx s’est réfugié chez des amis à lui et elle n’a pas insisté pour savoir où exactement. Il lui a juré de les recontacter par le Réseau et lui a conseillé de prendre un peu de temps pour elle. Une drôle d’idée dotée d’une étrange séduction. Qu’elle a appliqué en se promenant au hasard dans la ville. Regardant les immeubles, le ciel, les gens. Toutes les choses sans importances dont elle s’était détournée.  L’idée d’une Eve Hindgam hystérique la cherchant partout renforce encore le charme de la balade. 2 apprécie vraiment de se faire un peu désirer pour une fois au lieu d’accourir d’elle-même faire soumission. Elle se demande s’il n’y aurait pas un moyen d’échanger les rôles avec 1. Elle se sent tout à fait capable de reprendre son enquête, de faire parler ce Mr. Edmund et de laisser son frère se débrouiller comme garde du corps présidentiel. Bien sûr, le président en question n’apprécierait pas, il cherche toujours à tout diriger. Il serait peut-être bon de lui apprendre à se détendre et ne pas considérer tous ses rapports avec les gens comme des rapports de force. 2 sourit de sa propre naïveté.

Changer le monde… Et où sont-ils, ces tyrans à détrôner, ces foules reconnaissantes à sauver, ces lendemains heureux à créer ? On tente de lui faire croire, de leur faire croire, que de jouer les toutous obéissants pour les dirigeants est la même chose que sauver chaque personnes qu’ils gouvernent. 2 n’est plus d’accord.

D’ailleurs elle ne croit plus que les Techs soient la solution miracle à tous les problèmes des humains. Les professeurs ne l’ont jamais affirmé dans ces termes, bien sûr, mais ils l’avaient sous-entendu tout au long de leur éducation. Maintenant elle sait que c’est faux. Même s’ils étaient plus nombreux, ils sont des Techs humains, pas des espèces d’anges…

Depuis quelques instants 2 chasse une idée désagréable qui finit malgré tout par se frayer un chemin jusqu’à la conscience. Evidemment, en tant que Tech, elle ne devrait pas considérer qu’elle a une dette envers qui que ce soit. Mais en tant que Betsie elle s’est engagée auprès du président Miller, d’Andrew Burther et d’Eve Hindgam. Cet engagement est nettement moins important que celui qu’elle a envers son frère, bien sûr, mais maintenant que Sanx est hors de danger il serait grand temps qu’elle rentre à la maison-prison, au sein de la grande famille impersonnelle des bureaucrates. 2 est une fille fiable qui tient sa parole.

La petite pause lui a quand même fait du bien.

Elle décide de se rendre au bureau en métro, histoire de tester une nouvelle expérience. Les lieux forment un étrange mélange avec les antiques distributeurs de billets électroniques et les caméras techs hors de prix. 2 veille à ne pas arrêter les caméras quand elle efface son image. Il y a peu de chance pour que qui ce soit connaissant son visage – qui n’a pas circulé sur le Réseau, elle y a veillé – la cherche dans les images de surveillance du métro, mais… bah ! La prudence ne peut pas lui faire de mal, c’est même devenu une seconde nature. Elle observe discrètement les autres usagers pour être sûre de se comporter correctement, elle a appris le fonctionnement du métro dans un cours théorique et ne s’est pas donné la peine de chercher des informations dans le Réseau sur lui. Elle admire quelques graffs et laisse la foule pressée la dépasser.

Devant elle retentit une explosion. Un terrible flash suivit d’un fracas de fin du monde. 2 se pétrifie, la foule hurle et reflue, la fumée envahie tout. Impossible de voir, impossible d’être sûre. Pourtant la jeune fille s’imagine trop bien le wagon de métro éventré et le quai jonché de corps, elle ne peut pas effacer cette image de ses yeux, et dans les cris des gens en train de fuir elle entend les râles des blessés. Elle sent la mort avant de réaliser ce qui s’est passé. C’est une bombe. La rame a explosé. Comment ? Pourquoi ? Elle tente d’approcher les lieux malgré la foule. La fumée la suffoque rapidement mais elle respire encore mieux que les humains qui restent sur les lieux. Elle y voit mal. Elle trébuche sur un objet mou. Un corps ? Un sac ? Elle se baisse. Un corps. Un blessé. Sonné. Elle l’aide à se lever. Il peut marcher mais s’agrippe à elle comme si sa vie en dépendait.

« Qu’est-ce qui s’est passé ? répète-t-il. Qu’est-ce qui s’est passé ? »

Aucune idée pense 2 qui pour l’instant a d’autres préoccupations. Pourquoi tout le monde est-il parti ? Il n’y a donc personne pour lui venir en aide ? Un claquement sec retentit dans son dos et elle sursaute, prête à se jeter à terre, mais non ce n’est pas une autre bombe, ce n’est qu’un morceau de métal tombant au sol, sans doute, elle n’arrive pas à le distinguer mais rien d’autre n’explose sur le quai. Et elle comprend. Les gens connaissent le monde depuis plus longtemps qu’elle. Pour eux l’idée qu’il y ait une deuxième bombe n’est pas une théorie mais un danger réel. 2 a agit dans le feu de l’action, guidée par ses réflexes, maintenant elle a eut le temps d’avoir peur, très peur pour sa vie. Elle pourrait revenir en arrière, l’homme qu’elle soutient peut rejoindre la sortie seul. Au lieu de quoi c’est elle qui s’accroche à lui. Dès qu’elle s’en rend compte elle le lâche aussi vite que si elle s’était brûlée, si vite qu’il est déséquilibré et tombe presque.

« Continuez tout seul, lui dit-elle, j’y retourne ! »

Ils se sont assez éloignés de l’explosion et de la fumée pour qu’elle distingue correctement son visage. Malgré son expression hébétée elle voit sa peur. Devine quoi mon pote, on est deux, pense-t-elle. Elle ne veut pas y retourner. Mais elle le doit. Une obligation qui lui parait gravée dans sa chair, aussi incontournable que la gravité, et elle sait que les autres Techs comprendraient. Un programme ? Même pas. Une éducation basée sur l’idée qu’elle est née dans ce but d’aider.

La fumée s’est étendue mais à peine dissipée. Les yeux de 2 la brûlent mais s’auto-guérissent au fur et à mesure qu’elle avance. Le toit de la station a souffert mais ne parait pas sur le point de s’effondrer. La jeune fille scrute le brouillard en cherchant d’autres victimes à aider. Ses yeux sont inutiles. La souffrance humaine s’entend très bien.

2 suit les plaintes et les cris. L’un des blessés a eu le bras soufflé par l’explosion et plaque sa main contre la plaie, tentant en vain d’empêcher le liquide vitale de jaillir de ses artères pour se perdre sur le ciment. 2 serre sa veste contre son épaule et le guide vers la sortie. A quoi bon ? pense-t-elle avec une violence qui lui fait monter les larmes aux yeux, ça ne lui rendra pas son bras ! Et tous les autres, tous ceux qui ne peuvent pas marcher, je ne peux rien faire ! RIEN !

Pas de métal tech qu’elle pourrait tordre par la pensée, pas de système de secours tech qu’elle pourrait déclencher, les pauvres n’ont le droit que d’être surveillés et ses pouvoirs à elle sont impuissants.

On tente de sortir 2 des lieux, quelqu’un lui plaque un masque à oxygène sur la bouche, c’est alors seulement qu’elle réalise qu’elle est tombée et qu’il y a d’autres gens qui sont là, qui l’aident.  Elle finit par se mettre debout et sortir seule, qu’au moins elle n’encombre pas les secours. L’entrée du métro est interdite par des policiers. Déjà ? Combien de temps est-elle restée là-dedans ?

La foule se presse pour voir, les questions fusent, les reporters sont là. Dans un mouvement de rage 2 fait tomber en pannes micros et caméras. Elle les traite tous de charognards. Elle veut du respect pour les morts et encore plus pour les vivants. Elle repense aux morts du laboratoire qu’elle et 1 ont abandonnés, à leurs secrets qu’il fallait protéger à tout prix. Les Techs n’ont rien fait, ils se sont sauvés. Comme si les sacrifices de ceux qu’ils considéraient comme leur famille n’avaient pas d’importance. Et les morts du métro, qui les a décidé ?

L’homme qui a perdu son bras est déjà dans l’ambulance. Une équipe de médecins tentent de la convaincre de faire un bilan médical sur place avant de partir. Elle s’esquive. Elle serait trop vite démasquée comme Tech. Et puis elle n’a rien. Pas comme les autres… tous les autres… près d’elle une présentatrice montrant une mine de circonstance à la caméra déclare qu’il y aurait plus de trois morts et une vingtaine de blessés. On soupçonne les HR. 2 avait l’impression que c’était bien pire. Au moins il y a maintenant de nombreux professionnels qui ont pris la situation en main, ça la soulage. Des démineurs entrent dans le métro. Ils ont du matériel de détection tech mais ce n’était pas une bombe tech… contre une bombe tech ses pouvoirs auraient au moins servi à quelque chose… quoique… 2 n’a pas fait attention. Il lui aurait fallu une sacrée concentration pour s’apercevoir qu’il y avait dans le métro un objet contentant des matériaux techs dont le mélange est explosif. Elle n’a rien vu, rien senti. Sa culpabilité l’écrase brutalement.

Tandis qu’elle tente de reprendre son souffle sans éclater en sanglots, deux policiers s’approchent d’elle. Les terroristes sont bien les criminels qu’ils détestent le plus au monde. Ils ne se donnent pas la peine de lire ses droits à cette jeune fille si suspecte et l’arrêtent. L’un d’eux lui tire les cheveux si fort qu’il en arrache une poignée. 2 pleure. Elle se soucie à peine de savoir qui l’entraîne et où.

3, 4 et 5

La tension a monté lentement entre les enfants du Ghetto et les Techs, même si Mok et 3 jouent à celui qui aura l’air le plus cool et détendu. A présent 5 commence à revenir à elle et 3 cesse son petit jeu pour se pencher vers sa sœur. Mauvaise idée : tous les autres enfants en profitent pour en faire autant. 5 n’a pas encore ouvert les yeux mais elle sent le mouvement et se recroqueville sur le coté en gémissant, le visage enfoui contre le ventre trop plat de son frère. 3 est furieuse et chasse ces intrus d’une voix vigoureuse. Les enfants ricanent et ne s’écartent pas beaucoup. Plus que jamais ils font penser à des prédateurs guettant leur proie. 3 refuse d’ouvrir les portes du Ghetto et de les laisser sortir : il est évident pour elle qu’ils sont là pour une bonne raison.

« Voilà Thune, murmure un enfant

C’est celui qui avait demandé à Mok de ne pas leur faire de mal. Il est toujours à l’écart du groupe et regarde les autres avec l’air satisfait du premier de la classe qui sait que tous ses camarades vont être punis. Il s’approche de Thune d’un air servile. L’homme l’ignore. Il s’approche des trois Techs sous les sourires fiers et parfois cruels des autres enfants qui les ont bien gardés. Il leur adresse à tous un bref signe de tête de félicitation. Instinctivement 3 se plaque davantage contre le mur dans son dos. Ce Thune n’est pourtant pas très impressionnant, il n’est pas particulièrement grand ni particulièrement costaud, les cernes de ses yeux et ses joues creusés évoquent la misère, de même que son odeur corporelle trop forte. Mais lorsque ses yeux se plantent dans ceux de 3, la petite fille a la sensation atroce qu’il lit dans son âme plus intimement qu’aucun Tech n’a jamais tenté de le faire, qu’il viole un espace sacré pour la mettre à sa merci. Elle ne se rend même pas compte qu’il sourit et qu’il lui dit bonjour gentiment. Ce ne sont que des détails. Il la regarde en se demandant par quel bout il va la dévorer. Comme le loup du cauchemar de 7, cette horrible nuit où ils ont dû fuir le laboratoire.

De là où il est, 4 ne peut pas apercevoir le regard de Thune et il ne comprend pas pourquoi sa grande sœur a si peur. Il sert 5 contre lui et essaye de l’aider à se relever. La petite fille gémit, tout son esprit tech nouvellement reconstitué lui fait horriblement mal.

« Allons, les mômes, dit Thune d’une voix lente et dépourvue de la moindre chaleur, venez avec moi. On ne va pas parler dans la rue.

A mon avis, lance 4 à 3 toujours pétrifiée, c’est maintenant qu’il faut qu’on se tire ! Il y a urgence !!

On ne peut pas. Il va falloir négocier nos pouvoirs.

Pourquoi ?

Regarde bien. Ils sont tous armés.

4 regarde bien et oui, tous les enfants portent sur eux un couteau, un tuyau de fer, un revolver parfois. Parfois caché. Parfois non. Il ne s’était rendu compte de rien : tous les enfants se comportaient comme si c’était la chose la plus naturelle du monde.

Qu’est-ce qu’on fait ? demande-il de toute sa terreur.

On ment. On dit qu’on a besoin d’être tous les trois pour ouvrir les portes. Comme ça ils ne risquent pas de nous séparer. Je vais négocier avec eux. N’ai pas peur.

Mais toi aussi tu as peur !

Ça ira.

Leur échange n’a duré qu’une fraction de secondes. 3 et 4 prennent chacun un des bras de 5 qui arrive à marcher mais est toujours un peu groggy. Ils suivent docilement Thune, entouré de son escorte d’enfants. S’ils tentaient d’appliquer certaines des leçons qu’on leur a apprises – ou s’ils avaient plus d’expérience dans ce domaine – les deux enfants s’apercevraient que le calme qui les a entourés depuis leur entrée dans le ghetto n’est pas dû au hasard. De nombreuses sentinelles veillent sur eux, de jeunes adolescents armés de fusils mitrailleurs et postés sur les toits, et le petit groupe de Thune ne s’avance que dans les rues qu’ils signalent comme sûres. En théorie Thune contrôle cette zone du Ghetto, mais les portes sont des territoires très recherchés et sans cesse contestés, c’est le seul espoir d’évasion de cette prison géante. Les Fous avaient osé mettre des espions sur place et espéraient bien récupérer les enfants avant que Thune ne s’en occupe. Mais les fidèles de Thune sont efficaces et incorruptibles et Thune l’avait su. Il les avait donc ramenés à l’obéissance au cours de négociations plutôt sanglantes avant de venir chercher son bien. La rumeur a beau avoir des ailes dans le ghetto, il espère bien réussir à tirer parti des trois Techs avant que les clans les plus importants ne tentent de les lui dérober : chaque espoir d’évasion a une valeur incalculable ici.

Ils entrent dans un immeuble, descendent dans une cave reliée à une autre cave, remontent dans un autre immeuble aux allures de labyrinthe. Sans le moindre Réseau auquel se relier, les trois Techs sont vite totalement perdus. Chaque couloir est gardé par des enfants ou de jeunes adolescents armés qui paraissent vénérer Thune. Enfin ils entrent dans une salle encombrée d’ordinateurs binaires, de matériel de récupération, de stocks de nourriture, d’eau et d’armes. Il y a quelques adultes devant les ordinateurs qui évitent soigneusement de regarder Thune ou les Techs. Ils ont un visage maladivement creusé et des plaques rouge sur le corps, ils se tiennent recroquevillés sur eux-mêmes et leurs articulations sont déformées.

Thune s’assoit sur un fauteuil défoncé et fait signe aux trois enfants d’en faire autant devant lui. Il parait très détendu et amical. Ce qui rend son regard plus terrifiant encore. Il leur demande :

« Bien, on va faire vite. Je veux savoir comment vous êtes entrés.

_ Qu’est-ce qu’on a en échange ? répond 3.

Thune éclate d’un rire sans joie.

_ Oh, je vois qu’on sait se défendre ! Dis-moi ce que tu veux.

_ On veut pouvoir partir d’ici, tous les trois.

_ Vous voulez pour aller où ? C’est le seul endroit ici où on ne va pas vous faire mal. Les autres clans ils se déchirent pour quelques grammes de dixe, ils se droguent et ils se tuent. Ils n’ont rien compris… vraiment rien compris.

Pendant quelques secondes Thune détache son regard de 3 pour le braquer vers un des murs, comme si les autres clans dont il parle étaient apparus là et qu’il doive les foudroyer sur place. Puis il rebraque sa redoutable attention sur 3.

_ Alors, dit-il d’un ton légèrement plus intense, tu me dis ce que je veux et je ne te jette pas dehors, compris ?

Pendant ce temps 5 reviens suffisamment à elle pour demander mentalement où elle est et ce qui est en train de se passer. Mais le face à face requiert toute la concentration de 3 et de 4 qui ignorent ses messages, la douleur qui lui martèle toujours le crâne n’incite pas la fillette à utiliser la douceur et elle hurle :

_ PUTAIN C’EST QUOI TOUT CA ?

Immédiatement les armes se braquent dans sa direction. 5 les ignore. Elle était furieuse avant de s’évanouir et elle est encore plus furieuse maintenant, enragée de douleur et d’impuissance, et marche vers Thune comme si elle comptait lui faire peur. Une attitude héroïque ou suicidaire, sous le regard fasciné des combattants de Thune. Elle brandit un doigt vers lui et ne s’arrête que quelques centimètres avant de le toucher.

_ Et vous là, vous faites quoi ?

Elle tourne sur elle-même et inspecte la salle.

_ Et eux ils font quoi ? C’est qui ? On est où ?

Elle se retourne défier Thune.

_ Si vous étiez avec eux, je vous préviens…

Arrête lui dit 3 tout en lui posant une main sur l’épaule. 4 tente de la calmer par leur lien tech et lui résume les derniers évènements. Le regard de 5 se perd dans le vague le temps qu’elle intègre tout ça. Mais avant que 3 ne reprenne les choses en main, Thune se met à rire, quelques hoquets sans joie, avant de se lever et de poser sa main sur la tête de 5.

_ C’est vrai, il y a beaucoup de choses qu’il faut que j’explique.

3 et 4 regardent, atterrés, cet inconnu terrifiant entraîner leur petite sœur qui semble ne rien remarquer.

_ On va faire les choses comme il faut, d’accord ? continue Thune. Ça ne sert à rien d’être violent. On va tous s’aider les uns les autres.

Il a à présent la main posée sur l’épaule de 5 qui continue à ne pas avoir peur. Il se retourne et sourit à 3 en disant :

_ Compris les enfants ? »

Avec une grimace désapprobatrice, 3 acquiesce. Elle a comprit qu’ils sont dans une mauvaise posture.

1 et 7

1 reviens à lui dans la voiture de Sanx, le corps ankylosé d’être resté si longtemps tordu. Il surprend le regard inquiet de 7 posé sur lui et sourit.

« Ça va ? lui demande-t-il.

_ Oui.

Leurs deux voix leur paraissent étranges, familières mais décalées. Il y a longtemps qu’ils n’avaient pas utilisé le langage oral entre eux. La voix, c’est pour les autres, pour les humains. Ce n’est pas désagréable de changer un peu d’habitudes. 7 se serre contre son frère. Aucune étreinte ne peut être aussi réconfortante que l’échange direct d’affection par le Réseau, mais c’est toujours bon d’être un peu prise dans les bras, comme avant. Elle pense au professeur Milley et au professeur Stones, un peu, mais ce sont surtout les autres qui lui manquent, les surveillants qui avaient toujours le temps de la prendre par la main ou de lui caresser les cheveux, qui l’embrassaient et lui souriaient. Elle ne les aimait pas de la même manière que ses frères et sœurs, mais c’était tout de même bon de les avoir. 1 lui caresse les cheveux mais c’est très différent, le contact physique entre eux augmente l’intensité de leur lien mental et 7 ne sait pas sentir la différence entre le geste réel et le sentiment qui lui est associé. Elle a oublié que les gestes des humains peuvent mentir, elle se souvient juste qu’ils étaient agréables.

1 voit les pensées de sa sœur revenir en arrière, vers le laboratoire. Il se dit qu’il a sans doute été cruel de rejeter la proposition d’Edmund. Après tout c’était son but dès le départ, non ? Sa mission à lui. Et il a tout gâché. Maintenant il doit retrouver Mr. Edmund et tout accepter pour qu’il lui dise où sont les professeurs, après quoi tous les Techs reviendront vers leurs presque-pères et attendront gentiment qu’ils leurs disent quoi faire. En oubliant qu’Edmund les dirige. En oubliant tout ce qu’ils ont réussi à accomplir et à découvrir seuls. En oubliant de rechercher les assassins qui ont ordonné l’attaque du laboratoire. En oubliant Sanx. Et Eve Hindgam, et les membres du 10 Johnson Street, et Josh Mallone, et tous les humains qui pourraient avoir eu un lien avec les Techs.

1 ne peut pas prendre cette décision seul, il doit se réunir avec tous les autres. Mais pas tout de suite. 6 est épuisé après la longue conférence et dort, 2 doit être en train de rentrer au B.A.G.N. et a besoin de toute sa concentration pour justifier son absence. 1 laisse un message dans la pieuvre rouge à l’intention de 3, 4 et 5. Maintenant il hésite sur ce qu’il doit faire. Dormir, déjà, ça serait bien. Ensuite…

7, toujours dans ses bras, lui tire la manche doucement.

Qu’est-ce qu’il y a ? lui demande-t-il.

« Il faut qu’on fasse quelque chose de très, très important, répond la fillette d’une voix grave.

_ Il faut quoi ?

_ Ecoute bien. C’est très compliqué.

Intrigué, 1 chasse de son mieux les soucis qui l’encombrent pour mieux être attentif, laissant un vaste espace de son esprit libre pour qu’elle puisse y projeter cette chose si importante. 7 se concentre et puise l’énergie de son frère sans se soucier de son épuisement – c’est son grand frère, son énergie parait infinie à la petite fille – pour montrer ce qu’elle a vu. Le pont, immense et magnifique, reliant la Terre et l’espace, un gigantesque pont Tech. Elle a mémorisé chaque angle, chaque courbe, la puissance Tech de chaque lien et son subtil enchevêtrement avec les autres. Elle lui montre tout, émerveillée à l’avance de l’œuvre qu’ils vont créer.

1 l’arrête avant qu’elle ne lui donne la migraine. Il n’a même plus assez d’énergie pour parler directement.

« C’est quoi ça ? demande-t-il.

_ C’est la voix qui me l’a dit.

_ Quelle voix ?

_ La voix de la chose qui restait tout le temps avec moi. Il faut qu’on fasse ça tous ensemble. C’est très, très important.

_ Mais c’est quoi cette chose ?

1 a peur. Il se demande si c’est la même chose qui l’a pris lorsqu’il était dans le camp d’Edmund. Il y a quelque chose dans le Réseau d’incompréhensible, quelque chose d’infiniment plus puissant qu’eux, quelque chose qui les transforme. Il ne veut surtout pas que 7 tombe entre ses mains.

_ Je ne sais pas, dit 7. C’est des gens qui sont mélangés. Comme nous.

1 la prend par les épaule, la fixe droit dans les yeux et lui demande par leur lien tech ne fait pas confiance à cette chose et si elle revient, viens immédiatement me le dire, quoi qu’il arrive. C’est dangereux et je ne veux pas que ça te touche.

7 commence à pleurer. 1 reste quelques instants immobile à coté d’elle, impuissant, incapable de tenter de la consoler. Il n’en peut plus de cette responsabilité, de ce sentiment de déchirement qui dépasse à la simple terreur et qu’il ressent dès que quelque chose menace ses frères et sœurs. Mais comme c’est la seule chose à faire, il reste ferme sur son interdiction et démarre la voiture.

Ils roulent en silence. 7 sanglote encore de temps en temps. Puis sa sentence tombe comme un couperet :

_ Tu es méchant.

Silence. Et, comme si le clou avait encore besoin d’être enfoncé, elle ajoute :

_ Tu es comme les humains.

Le jeune homme ne répond pas. Il n’y a rien à répondre. Il se dit qu’elle est trop jeune pour savoir vraiment ce qu’elle dit. Mais il n’a pas le courage de fouiller dans son cœur pour savoir ce qu’il en est réellement.

_ On part à New York, déclare-t-il brusquement.

_ …

_ Je vais confier la voiture à Sid. Il ne me la volera pas, sauf si c’est une question de vie ou de mort. Et on va rejoindre 2 et 6. Je vais peut-être te confier aux humains si ce sont des gens sûrs et je vais retrouver les professeurs.

_ …

_ Ecoute moi bien parce que je ne vais pas le répéter dans le Réseau. Je t’aime et je ne laisserai pas cette chose courir le risque de te faire du mal. Tant pis si tu m’en veux, tant pis si tu me trouves… méchant, ou intolérant, je vais veiller sur toi que ça te plaise ou non. Compris ?

7 répond mentalement : Compris. Avec ce mot elle lui fait savoir qu’elle ne lui en veut pas et qu’elle s’inquiète. 1 lui fait comprendre qu’il ne lui en veut pas non plus. Mais que sa décision est inébranlable.

2

La jeune fille attend dans sa cellule. Elle s’est assise en tailleur sur le sol et se repose en s’appuyant sur le mur. Elle éprouve un certain apaisement à être ainsi mise sur la touche. Elle qui se faisait toujours du souci pour tout ce qu’elle ne parviendrait pas à faire, elle découvre le détachement. Comme Sanx. Un drôle de type. Au moins lui va bien.

Sanx est vivant et les gens du métro sont morts. Qu’est-ce qui ne tourne pas rond dans ce monde ?

Il y a une certaine agitation hors de la cellule, une atmosphère tendue que 2 ne reconnait pas : celle de personnes ayant tout pouvoir dans leur petit univers et à qui un supérieur hiérarchique vient de taper sur les doigts. Il n’y a pas grand-monde qui puisse se vanter de pouvoir pénétrer les sacro-saints secrets des antiterroristes, la version moderne de l’Inquisition. Heureusement, le vice-président de l’Alliance possède encore ce pouvoir. 2 n’a pas encore été interrogée, elle a juste été scannée et photographiée sous toutes les coutures et son ADN a été enregistré. Ou plutôt ils ont tenté de l’enregistrer. L’ADN tech se code de la même manière que l’ADN basique mais ses réactions aux tests chimiques classiques sont très particulières.

Sous les costumes soignés et les coiffures impeccables, la jeune Tech n’avait senti que l’implacable efficacité de la machine. A présent que Mr Kanrish en personne est venu la chercher, elle distingue des lueurs haineuses et cruelles dans ces regards. Des regards de fauves qui n’ont pas l’habitude de voir filer leur proie.

Quand à Mr Kanrish, il n’a pas l’habitude de se voir défier par une gamine. Une fois seuls il lui passe un savon bien senti avant de la raccompagner au B.A.G.N. sous bonne garde et de passer un autre savon à Andrew Burther – qui comprend bien que c’est sa dernière chance de garder la responsabilité des précieux Techs. Les dispositifs de sécurité sont renforcés. 2 ne peut plus avoir le moindre doute : elle est bel et bien prisonnière. Comme elle l’a été toute sa vie. Pour le moment ce n’est pas ce qui lui parait le plus important.

Ce n’est que lorsqu’elle réalise qu’on ne lui permet plus de revoir 6 que 2 réagit et proteste violemment. Elle fait trembler tous les objets techs à sa portée pour tenter de faire peur au vice-président. Mais ne récolte pour sa peine qu’une piqûre rapide sans doute censée la faire tomber rapidement dans les pommes. 2 se concentre pour se reprendre, elle ne doit pas laisser ses émotions dominer ses actes, pas dans un moment où chaque geste est crucial. Tant qu’elle a un accès au Réseau, tout va bien. Et même si elle n’en a pas pour le moment, on finira bien par lui en donner un un jour, c’est après tout pour ça qu’elle est venue au monde. Elle doit rester calme et faire semblant d’être affaiblie.

Sauf qu’elle ne se plus vraiment capable de faire semblant de quoi que ce soit. Elle n’arrive plus à sentir son corps. Elle peut toujours parfaitement voir et entendre mais est complètement paralysée. 2 maudit silencieusement les agents du B.A.G.N. qui pour une fois ont parfaitement réussi leur coup : les Techs ne sont pas programmables mais certains produits les rendent très suggestibles à l’hypnose. La jeune fille n’est parvenue à garder aucun souvenir des expériences que les professeurs avaient tentées là-dessus et elle n’espère pas en garder davantage cette fois-ci. Déjà sa conscience sombre dans le néant.

Elle se réveille en compagnie d’Eve Hindgam, dans sa chambre du B.A.G.N. Son petit frère n’est pas là mais il a laissé un chaleureux message de bienvenu dans ses jouets techs. C’est bon, on les réunira à nouveau bientôt. La jeune fille sourit. Il lui manque, même si ça ne fait pas longtemps qu’elle l’a quitté. Et les autres aussi lui manquent vraiment, jamais encore elle n’a été séparé d’eux si longtemps, malgré leurs rencontres dans le Réseau.

« Ça va ? lui demande Hindgam. Tu te réveilles ?

_ Ça va. Qu’est-ce qu’on m’a fait ?

_ Juste un somnifère.

2 retient un sourire moqueur. Elle sait qu’elle s’est fait hypnotiser. Mais peut-être qu’Eve est sincère et qu’elle ignore tout simplement ce qui s’est réellement passé.

_ Et maintenant, demande la jeune fille, qu’est-ce qui va se passer ?

_ Difficile à dire. Tu avais fais d’énormes progrès pour qu’on te considère comme une personne à part entière mais avec ton comportement instable…

_ J’ai tout réduit à néant.

_ A peu près, oui.

La Tech s’étonne qu’Hindgam ne crie pas. La femme parait comprendre parfaitement ce que 2 a ressenti et pourquoi elle a agit ainsi, et lui explique calmement quelles conséquences aura son geste, d’égale à égale, pour qu’elles trouvent ensemble une solution.

_  Mon argument principal, continue Eve Hindgam, c’est que justement tu t’es conduite comme une humaine : tu es allée aider quelqu’un pour ton frère, malgré les conséquences pour ta carrière. C’est une conduite très noble. Mais ça ne prend pas bien. Qu’est-ce que tu veux, ce sont des politiciens… Si encore tu travaillais pour l’argent, ça les rassureraient, ils penseraient qu’ils peuvent te contrôler. Mais tu poursuis un idéal qu’ils ont tous trahis depuis longtemps, alors tu les inquiète. Vous tous, les Techs, vous les inquiétez.

_ C’est de ma faute, ils n’ont pas à condamner ma fratrie pour…

_ Non, ce n’est pas uniquement de ta faute. Tu n’as pas vu le message de ta petite sœur ?

_ Laquelle ?

_ Bon sang, tu dois être la seule de tous les pays riches à avoir échappé à ça… Une petite brune aux taches de son.

_ Ça doit être 5.

_ Elle a crié ‘laissez-nous tranquilles, on n’a rien demandé à personne’.

_ Elle a crié ? Alors c’est bien 5. Elle l’a envoyé où ?

_ Partout.

Partout… 2 se rappelle d’avoir esquivé l’équivalent d’une vague sur le Réseau, un courant se propageant à toute allure et contaminant tout ce qu’il touchait. Facile à traverser. Il avait été si transformé par les différents appareils et programmes qu’il avait franchit que 2 n’avait même pas reconnu l’écriture de sa petite sœur dans sa création, et elle n’avait pas regardé son contenu.

La porte-parole présidentiel continue à lui résumer la situation, les manifestations anti-Techs, le succès de la conférence de 6, l’entêtement de 1, la fureur du président et celle pire encore du vice-président. Il ne manque que…

_ Et l’attentat ? demande 2.

_ Pardon ? Ah, là où on t’a attrapée ? Ça arrive parfois, malheureusement. Tu n’as pas été trop choquée ?

_ Qui a fait ça ? Et pourquoi ?

_ Les HR sans doute.

_ Qui ?

_ Les Hors-Réseau. Ils font souvent des actions terroristes, et comme les responsables sont très bien protégés, ils s’en prennent à des innocents.

_ Pourquoi ?

_ Pour se venger.

_ De quoi ? Pourquoi vous tournez autour du pot ? Pourquoi personne ne m’a parlé d’eux ?

Eve la jauge du regard, comme si elle évaluait les risques qu’il y aurait à lui dire la vérité. Finalement elle se décide en regardant ailleurs, marmonnant comme si elle se parlait à elle-même :

_ Evidemment, si tout ce que tu sais vient du Réseau, tu ne peux pas connaitre les HR. En fait, si on n’en parle jamais, c’est parce qu’il n’y a pas vraiment de quoi être fier. Il n’y a pas assez de matériel tech pour tout le monde, ça coûte très cher. Et l’écart entre ceux qui en ont et ceux qui n’en ont pas s’est… creusé. Vraiment beaucoup. Maintenant, sans ordinateur tech, il y a beaucoup de choses qui ne sont pas possibles. Voter, pour commencer. Et avoir accès aux banques, à un travail officiel, au logement dans les bons quartiers. Même les gens endettés à mourir sont prêts à tout pour garder leur accès au Réseau. C’est le seul moyen de continuer à faire partie du système. Alors il y a des endroits qui sont plutôt… enclavés, fermés, dans les pays riches. Dans les autres c’est l’inverse, ce sont les accès au Réseau qu’on a barricadé. C’est réservé à l’élite.

Petit à petit Hindgam se tait. Quand enfin elle tourne la tête vers 2, elle voit les larmes couler le long des joues de la jeune fille. Ce qui est tout à fait compréhensible selon elle. Tous les nantis, un jour, s’aperçoivent qu’ils sont du bon coté de l’injustice. Il y a ceux qui se sentent coupables avant de blinder leur cœur pour continuer à vivre. Il y a ceux qui se sentent très bien à leur place et n’ont aucune envie de la partager. Et il y a ceux qui se battent pour les HR jusqu’à tomber entre les mains des antiterroristes et d’être déchus de leurs droits civiques, devenant s’ils survivent des HR à leur tour. Les attentats ne sont pas leur seul moyen de combattre, ils cherchent aussi à faire entrer des HR clandestins dans le monde bénéficiant du Réseau, mais c’est très difficile et dangereux, d’autant plus attirant pour certaines têtes brûlées qui veulent devenir des héros à leur tour.

2 est encore une idéaliste, Eve le sait et a mûrement réfléchit avant de lui raconter tout ça. En règle général, la traque des HR se fait dans la plus grande discrétion et rares sont les gens qui réalisent l’importance et l’organisation du mouvement, et surtout à quel point les HR seraient dangereux si jamais ils étaient libérés. Dans le monde moderne où l’image et l’information sont accessibles à tout le monde, il n’est pas difficile de cacher ce dont on ne désire pas parler en le noyant dans la masse. Sans cet attentat il aurait put s’écouler des années avant que 2 ne soit au courant. Maintenant il faut consolider sa confiance et profiter du choc pour qu’elle ait définitivement une image négative des HR et ne soit jamais tentée de les rejoindre. Eve insiste sur l’horreur des attentats et sort les chiffres des victimes à ce jour. On en parle peu, mais… on sait. Dans les milieux bien informés, on sait.

Ce que même les milieux bien informés ignorent, c’est que rien n’empêche tout le monde de bénéficier du Réseau. Les matériaux techs sont comme des plantes : une fois la cellule-souche programmée, il suffit de laisser pousser jusqu’à ce que l’objet tech ait atteint sa forme définitive. Le programme nécessite quelques clés chimiques faciles à créer. Non, la seule chose qui empêche la SRAM d’en produire autant que nécessaire, c’est parce qu’elle est la seule à connaître ce secret et qu’elle peut le monnayer à prix d’or.

Les Techs aussi connaissent ces secrets. Peuvent-ils les offrir à des assassins ?

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Les Techs, chapitre 5, première version (suite)

3, 4 et 5

Thune fait visiter son royaume à 5 qu’il parait avoir adoptée. Pas une seule fois il ne jette un regard en arrière pour vérifier que 3 et 4 les suivent, et ils suivent mieux que s’ils étaient attachés par une laisse. Il parait faire son exposé uniquement pour 5 mais il sait très bien que les deux autres n’en perdent pas une miette, ainsi que ses troupes toujours en adoration :

« Tu sais, Vicky, pourquoi il n’y a presque que des enfants dans ma bande ? Parce que tous les autres baissent les bras. On leur a dit, non vous vous sortez pas, et au lieu de se mettre en colère ils se sont mit à chercher comment s’occuper en restant enfermés. De toute façon ils ont pas cherchés bien loin. Moi j’habitais  déjà là avant qu’il y ait le mur et je peux te dire qu’il y en a plein qui étaient jamais sortis d’ici. Ils ont continué tout comme avant : la drogue, l’alcool, le sexe, les guerres de gangs. Mais c’est devenu de pire en pire. Et le pire de tout c’est la dixe. Tu sais ce que c’est la dixe, ma jolie ?

_ Non.

Derrière eux, 3 et 4 envoient à 5 des messages pour lui dire de se méfier. Malgré sa grammaire bancale et sa mine piteuse l’homme est un orateur de premier ordre, à la voix envoûtante, et la fillette ne parait pas percevoir le danger.

_ La dixe, souffle-t-il, c’est la pire maladie de chiotte que t’ai jamais rencontrée. Une came qui rend accro tout de suite et te bouffe de l’intérieur. Tu vois ces pauvres déchets ? (il fait un grand geste qui désigne les trois hommes malades peinant devant les ordinateurs). Tous ils sont camés à la dixe et ils sont sevrés. Mais ils ont encore mal. Les touche pas, c’est contagieux. Après tout ce qui peut t’enlever la douleur, c’est la dixe. Tu as pas de dixe chez toi, petite poupée ?

_ J’ai pas de chez moi.

Indignée, 3 tente de lui envoyer une secousse mentale pour avoir osé dire une chose pareille. Mais 5 a bien récupéré et la repousse négligemment. Ils quittent la salle et traversent une enfilade de pièces taguées et décrépites mais plutôt propres en comparaison du dépotoir des immeubles précédant. Partout des enfants, les uns en train de charger des caisses, les autres de distribuer ou de réparer leurs armes. Certains sont plongés dans une sorte de transe et écoutés avec adoration par les autres. La petite escorte de Thune change, quelques enfants s’en vont et d’autres les remplacent, gardant sans se concerter un nombre constant de protecteurs autour de l’homme.

_ Mes enfants non plus n’ont pas de chez moi. Parce que leurs parents sont des gosses aussi et qu’ils sont complètement pourris, ils peuvent pas s’en occuper. Ils ont la dixe ou ils se battent. Pas moyen d’en tirer quelque chose ! Alors Thune est là et s’occupe des enfants. Je les protège de la rue, ils m’obéissent et ils se feraient couper la main plutôt que de toucher à la dixe ! Et bientôt on va tous se barrer d’ici.

On devrait les aider à partir dit 5 à 3 et 4.

Certainement pas ! répond fermement 3, plus que jamais partisane de l’ordre établi. Ce sont des criminels, ils n’ont pas le droit de sortir et c’est pour une bonne raison. On ne va rien faire d’illégal, c’est clair ?

Ce sont des enfants ! C’est pas de leur faute si ils sont nés ici ! Ils sont prisonniers, comme nous au laboratoire !

ON ETAIT PAS PRISONNIERS C’ETAIT NOTRE MAISON !!! hurle mentalement 3 de toutes ses forces.

4 reste prudemment à l’écart de la dispute. Tout ce qu’il espère, c’est de ne pas avoir à prendre une décision pareille. Et de pouvoir partir d’ici, bien sûr.

Avec une habilité diabolique, Thune a deviné que 5 lui est beaucoup moins hostile que 3 et déploie tout son charme pour la rallier à son camps. C’est un homme prudent qui ne rejette jamais une possibilité tant qu’il n’est pas certain qu’elle ne servira pas. Si la douceur ne marche pas sur la fillette, il sera toujours temps d’employer la force. Il ne sait encore rien de l’histoire de ces trois enfants ni de quelle manière ils sont parvenus à entrer, mais il les veut à ses cotés. Toutefois même toute son habilité ne lui permet pas d’anticiper des enfants télépathes.

5 aurait pu repousser le cri de sa sœur d’une seule pensée. Elle n’en a rien fait. Au fond d’elle-même, elle espérait bien que 3 puisse lui prouver qu’elle se trompait. Mais 3 n’a rien d’autre à lui montrer que sa conviction, et elle a beau être aussi brûlante qu’un acte de foi, ce n’est pas une preuve pour 5 qui se sent abandonnée de adultes depuis trop longtemps. Dans un geste de fureur dérisoire elle se jette sur sa sœur pour la frapper.

Personne ne s’y attendait, pas même 5 qui est la première surprise d’être parvenue à placer son coup. Durant quelques secondes elle ne sait plus quoi faire, horrifiée d’avoir levée la main sur une de ses sœurs pour la première fois de sa vie. Quelques secondes qui suffisent à 3 pour riposter violemment, à la hauteur de la fureur qu’elle ressent elle aussi devant la trahison de sa petite sœur, qui ose accuser leurs pères de ne pas les avoir toujours choyés comme leurs enfants chéris. Très vite les deux petites filles roulent dans la poussière, sous les applaudissements et les encouragements des autres enfants qui les repoussent du pied quand elles s’éloignent trop du cercle qu’ils ont formé.

« Arrêtez ! » crie 4, parfaitement en vain. Son appel mental n’a pas plus de succès. Alors, puisqu’il faut que quelqu’un fasse quelque chose et qu’il ne voit personne d’autre de disposé à le faire, il prend le revolver à la ceinture de l’un des enfants, trop vite pour que l’autre ait le temps de réagir. Il frissonne en sentant le métal dans sa paume. Il a rarement tiré avec des armes non-tech et a toujours détesté ça – tout en le cachant à 5 qui se serait moquée de lui. Mais il se souvient très bien de comment on fait. Il fait feu sur le plafond.

La détonation assourdissante prend tout le monde par surprise et arrête le combat. A leurs esprits redevenus calmes 4 lance Ce n’est pas le moment de se conduire comme des humains. On s’en fiche de qui a raison, on s’aime et on ne se bat pas. C’est tout. A ses yeux, c’est aussi simple que ça. Et les deux filles ont beau chercher les raisons de leur geste, aucune ne tient devant la simplicité de cette évidence. Il rend l’arme à son propriétaire et leur tend ses deux mains pour les aider à se relever. Honteuses, les deux petites évitent de se regarder. Tant qu’il les tient, 4 en profite pour leur souffler de faire la paix un peu mieux que ça. Les plus grands doivent s’occuper des plus petits et les plus petits obéissent aux plus grands. C’est comme ça que ça marche.

3 acquiesce immédiatement à ce rappel des règles du Laboratoire. 5 se fait davantage prier. Un temps que Thune met à profit pour reprendre les choses en mains. Un haussement de sourcils suffit à ce qu’on emmène l’enfant qui a prêté son arme à 4 – les Techs ne sauront jamais ce qu’il est devenu. Une main protectrice sur l’épaule de 5 suffit à ce que la fillette se range à son coté, séparée de son frère et de sa sœur. Une simple position dans l’espace. Ça ne veut rien dire. Mais la rupture parait irrémédiable.

« Les enfants, dit Thune en souriant de toutes ses dents gâtées, faites attention à ce que miss Nora n’embête pas notre amie Vicky, d’accord ?

Immédiatement les armes s’abaissent et les bras se tendent pour faire reculer 3 qui les foudroie tous du regard mais se laisse faire. 4 reste entre ses deux sœurs, indécis, ne sachant pas laquelle rejoindre.

_ Si on vous aide à partir, marmonne 5 sans oser regarde 3, qu’est-ce qui va se passer ?

_ On sera libre, ma chérie ! Et tu seras très récompensée, je te promet !

_ Oui, mais… vous êtes des méchants ou pas ?

_ Ne l’écoute pas, dit 3 d’une voix glacée, c’est un menteur.

Thune s’est mis à genoux pour avoir le visage à la hauteur de celui de 5 qu’il regarde dans les yeux. Il a réussi à échanger son regard de tueur contre le désespoir le plus sincère.

_ Est-ce que je vous ai fait du mal ?

_ Mais… commence 5 qu’il interrompt aussitôt :

_ Depuis que vous êtes entrés dans le Ghetto, est-ce que ce je vous ai frappé ? Je vous ai obligés à me suivre ? Je vous ai forcé à m’ouvrir ?

_ Bah, non, mais…

_ NON ! crie Thune en se relevant d’un bond. Non, je ne fais pas le mal ! Et tu sais pourquoi ? Suis-moi ! »

Attrapant 5 par la main, il l’entraîne encore un peu plus loin. 4 hésite quelques seconde et leur emboîte le pas, après un dernier regard désespéré à 3 qui reste immobilisée par la vigilante garde de Thune. L’homme court si vite que la fillette a du mal à le suivre. Ce n’est cependant pas long avant qu’ils ne pénètrent, par la cave, dans une immense église.

« Prophète ? appelle Thune. J’ai des nouveaux enfants qui veulent te poser une question ! Prophète, viens donc voir !

Prophète, c’est un mot dont ni 4 ni 5 ne connaissent la signification. Ils regardent autour d’eux, très intrigués par le lieu. L’église n’est à leurs yeux qu’un bâtiment en pierre d’une forme particulière, dont les grands espaces rappellent le manoir de l’acteur Josh Mallone. Toutes les fenêtres ont été bouchées par des planches et des matelas et l’immense porte en bois a été barricadée par un empilement de bancs en béton. La lumière faible n’éclaire pas jusqu’au sommet des immenses voûtes : quelques objets sont éclairés par des lampes, le reste de la pénombre est à peine troublé par des milliers de bougies surveillées par deux jeunes adolescents portant une capuche noire leur cachant le visage. Cette capuche et leur air grave et solennel tranche avec leurs tenues fluo et les fusils qu’ils portent négligemment sur l’épaule. Même dans l’église du Prophète, l’élite de combattants de Thune assure la sécurité du saint homme.

Les objets brillements éclairés n’évoquent rien aux deux Techs et il est probable qu’ils n’auraient rien évoqué de bien religieux à quelqu’un de l’extérieur. Au centre d’une longue estrade, à la place d’honneur, un squelette en plastique est dressé, une faux à la main, portant une robe noire de femme et une capuche noire cachant en partie son crâne blanc. Plus loin, un poisson de pierre bleue gros comme une tête d’homme est perché en équilibre instable sur un club de golf fixé à un pied en ciment. De l’autre coté, un manteau vert est posé sur une armature de fil de fers qui suggèrent qu’il contient une personne invisible. Au-dessus du col, des fils de pêche tiennent deux énormes émeraudes comme deux yeux flamboyants. Les trois objets sont dominés par un énorme soleil souriant peint en doré. A leurs pieds, une cuvette contient un liquide marronâtre d’aspect répugnant.

Un homme est à genoux, les bras en croix, le visage tourné vers le soleil géant. Lorsque Thune l’appelle pour la troisième fois, laissant à présent un soupçon de menace filtrer de sa voix, l’homme se relève en maugréant. Il est colossale mais son jeune âge et son sourire sympathique l’empêchent d’être effrayant.

« Soyez les bienvenus, mes enfants. Que puis-je pour vous ?

_ Raconte ce que les Dieux t’ont dit, dit Thune en souriant comme un chat et en malaxant l’épaule de 5. Raconte bien comme il faut. Je veux que mes nouveaux amis soient mes amis et qu’ils m’aiment comme tous mes enfants.

_ Comme il te plaira, mon cher fidèle. Tu peux me les laisser et retourner à tes affaires que j’imagine comme toujours très importante pour notre communauté. Que la bénédiction de la Mère accompagne tes pas et que ton Soleil les illumine. »

Thune sourit à nouveau au Prophète et fait un signe à ses troupes. Trois des combattants les plus grands restent, les autres le suivent. Il dit au revoir très gentiment à 4 et à 5 avant de s’en aller. La petite fille demande à son frère tu crois que 3 va bien ?, une question qui n’évoque pas l’idée que Thune puisse faire du mal à sa sœur, seulement de la culpabilité. Elle se sent très mal au souvenir de sa rébellion et de leur dispute et surtout elle a peur de ce lieu et de cet homme qu’elle ne comprend pas. La présence de 3 la rassurerait bien plus que celle de 4. Le garçon ne lui répond que par une sensation : elle ferait mieux d’être attentive, c’est important ce qui va se jouer là. Il regrette de ne pas avoir pensé à dire à Thune qu’ils ont besoin d’être trois pour réussir à lui être utiles. Il ne croit pas que l’homme fasse quoi que ce soit à 3, mais il n’en est pas réellement sûr et l’angoisse lui brûle le ventre.

Le Prophète ignore leurs hésitations et s’installe par terre. Immédiatement les autres enfants l’imitent, prenant à peine le temps d’appuyer sur les épaules de 4 et de 5 pour leur dire de suivre le mouvement. Ils s’assoient à leur tour. Le Prophète leur adresse son plus éblouissant sourire et commence son histoire. Sa voix est mélodieuse et bien rythmée. Il s’exprime bien mieux que les autres habitants du Ghetto et avec une poésie que les enfants n’ont jamais entendue à l’extérieur. Sa foi est différente des revendications criardes des utopistes du 10 Johnson Street, elle résonne comme la plus évidente des vérités. Malgré leur éducation strictement cartésienne, cette première rencontre avec une religion bouleverse les deux Techs.

Car cette religion – révélée par des visions au Prophète qui a abandonné sa vie confortable au-dehors pour porter la bonne parole dans le Ghetto – a beau ne pas être classique et ne pas avoir peur des paradoxes, elle offre des Réponses et des Solutions. Elle parle de Dieux bienveillants et d’Esprits protecteurs. De Pardon et de Vie après la mort. Elle sépare le monde entre le Bien et le Mal, entre les Gentils et les Méchants, aussi clairement que l’univers des anciens super-héros. C’est un baume capable d’apaiser toutes les blessures de ce monde trop complexe et de leurs responsabilités trop lourdes pour leurs jeunes épaules.

En même temps, remarque 4, ce sont tout de même des histoires. C’est bien joli de dire que chacun porte un Soleil intérieur directement relié au soleil réel, que la Mère du monde et la Mort sont une seule et même personne, que les esprits dévient les balles qui menacent les vrais croyants et que le poisson en pierre a volé jusqu’au club de golf, mais ça ne parait pas très réel. Tout ça a l’air très bien et le Prophète sait le raconter comme un magnifique témoignage. Sauf que l’enfant s’y connait un peu en astronomie et qu’il sait bien que l’astre du jour n’est pas une boule de cristal brillant de mille feux et abritant des esprits. Il l’a observé par des télescopes techs, autant dire qu’il en est aussi certain que s’il l’avait vu de ses propres yeux. Et Mars n’est pas une tache de sang, ça il en est certain aussi. Le reste de l’histoire est plus délicat à trancher, à son avis. Il a du mal à y croire sans pour autant être certain que ce soit impossible. Après tout, l’existence des Techs elle-même est impossible.

5 ne se pose pas autant de questions. C’est justement parce que ça parait impossible qu’il faut y croire, et elle y croit comme si elle avait attendu toute sa vie qu’on lui donne enfin des réponses, des vraies, des éternelles. Pas des théories bonnes à jeter quand on a trouvé d’autres théories. Le monde est bien meilleur s’il est stable et compréhensible. S’il y a quelqu’un qui s’occupe de tout, quelqu’un qui soit plus fiable et plus fort que les adultes.

Quelqu’un qui pourrait lui pardonner pour le soldat mort.

D’après le Prophète ce soldat est actuellement un esprit malveillant pour elle, mais il est contrebalancé par des esprits bienveillants puisqu’elle a tenté de faire le bien autour d’elle. Donc au final tout s’équilibre et elle n’a pas à s’en soucier. Elle n’a plus qu’à rendre encore quelques services histoire d’ajouter quelques points à son karma et tout devrait bien se passer, pour elle et pour les autres Techs.

Libérer Thune et ses enfants soldats est donc une bonne action, puisqu’ils sont tous gentils et du coté du Bien, et un geste utile qui devrait rapporter beaucoup de chance aux Techs, ce dont ils ont particulièrement besoin en ce moment. 5 envoi cette idée si simple à 4 et a du mal à comprendre les réticences de son frère. Pour le garçon ce n’est plus important de décider ce qui est juste ou pas. Ce genre de décision est du ressort des adultes et il le leur laisserait avec un réel plaisir. Tout ce qu’il veut c’est fuir de cet horrible endroit où les enfants portent des mitraillettes et où on peut devenir toxicomane en touchant une personne contaminée. Les récits du Prophète l’ont fasciné sur le moment mais à présent il ne leur trouve pas plus de réalité que les vieilles bandes dessinées. Ce serait chouette si c’était vrai. Mais ce n’est pas sûr que c’est vrai. Alors que l’horreur des murs du Ghetto est bien réelle. Et que les yeux de tueur de Thune sont bien réels aussi.

On s’en va ! supplie presque 4. Ce n’est pas un caprice mais un besoin aussi irrépressible qu’un besoin d’oxygène. Un besoin si terrible qu’il va jusqu’à l’impensable. 4 est prêt à partir seul s’il le faut. Seul. L’idée heurte 5 aussi violemment que la gifle de 3 tout à l’heure. Elle se demande pourquoi tous ses frères et sœurs la déteste. Au moins, le Prophète a l’air gentil. Et Thune, même s’il n’en a pas l’air, a généreusement recueilli et protégé des enfants abandonnés. Elle préfère rester ici où il n’y a pas d’horrible manifestations anti-Tech ni de faux amis qui lui refuseraient le droit d’exister. Pour elle c’est évident qu’il faut rester. Elle cherche à convaincre son frère par leur lien tech, elle ligote l’angoisse qui voile son esprit comme un nuage et veut lui mettre directement dans le crâne l’évidence qui est sous ses yeux. 4 romps le contact et s’éloigne d’elle comme si elle avait tenté de le mordre. C’est pourtant bien pire ce que sa sœur a failli faire. On n’a pas le droit de modifier les esprits des autres. Même avec la meilleure intention du monde, même pour faire le bien. On peut lire leurs pensées, calmer leurs sentiments, leur transmettre des informations. Mais pas modifier leur esprit. C’est le plus évident des tabous, celui qu’ils n’ont jamais appris et jamais remis en question.

Je veux partir d’ici ! lance une dernière fois 4 comme un défi. Puis il ferme complètement l’accès à son esprit – et 5 se rend compte que le moment serait vraiment mal choisi pour forcer le passage.

1 et 7

L’inconvénient des plans reposant essentiellement sur l’improvisation, c’est qu’il est difficile de ne pas avoir de doutes à leur sujet. Une fois arrivé à New York 1 a réussi sans mal à renouer le contact avec M. Edmund, ou plutôt avec son bureau caché dans le camp militaire – le jeune homme se doute bien que cet homme n’est pas resté dans sa cachette une fois qu’elle a été découverte, mais il a laissé sur place les moyens de le joindre. Le Tech a obtenu un rendez-vous en chair et en os dans un parc où il devrait y avoir trop de monde pour une tentative d’assassinat. Malgré cette assurance il est hors de question de laisser 7 venir. Et d’après 2, il est tout aussi hors de question de la confier au gouvernement – c’est déjà suffisamment difficile pour la jeune fille de veiller sur 6. Le petit garçon est pourtant partiellement protégé par son image de symbole d’un futur radieux et super-technologique de l’humanité, mais il reste un prisonnier aux talents utiles et personne ne se soucie de ce qu’il désire. Pas question de voir la même chose arriver à la petite fille. Elle est trop fragile.

Mais à qui peut-on confier un enfant quand on veut être sûr qu’il ne lui arrivera rien ?

A l’école privée du Soleil Vert, par exemple. Rien à voir avec le foyer des fugueurs : ici c’est une école pour les gens qui offrent le meilleur à leurs enfants mais n’ont pas le temps de s’en occuper. Elle est parrainée par le président de l’Alliance lui-même et dispose de moyens phénoménaux utilisés dans la pédagogie dernier cri. Forger une nouvelle identité à la fillette ne prend que quelques instants. La convaincre est par contre nettement plus dur, à tel point que 1 finit par renoncer et à l’emmener encore hurlante et en larmes. Pour finir il utilise un argument lâche mais efficace : si elle ne se conduit pas comme une gentille petite humaine, elle mettra tous les Techs en danger. Elle ne crie plus mais de grosses gouttes continuent à couler sur ses joues. Ensembles ils entrent dans l’immense hall du non moins immense immeuble abritant l’école, un imposant espace recouvert de marbre qui rappelle une banque. 1 sent le Réseau parcourir les lieux et dit à 7 : tu vois, on restera en contact, et 2 s’occupera de toi aussi.

Et le pont ? demande la petite fille de tout son désespoir.

Ne t’en fait pas pour le pont. 1 a bien d’autres sujets de préoccupation mais il sait qu’il reviendra mentalement vérifier que la chose inconnue ne rôde pas à nouveau auprès de sa sœur. Les autres aussi se relayeront s’il le faut et ils veilleront tous sur ses cauchemars. Si seulement il parvenait à retrouver la trace de 3, 4 et 5 ! Maintenant leur silence devient vraiment inquiétant. Il faudra qu’il en parle à M. Edmund…

Le jeune homme est encore plongé dans ses pensées quand une femme vient lui demander s’il a rendez-vous. Il sursaute et bafouille qu’il accompagne la nouvelle pensionnaire. La femme est jeune et jolie, elle porte des talons aiguilles et un maquillage parfait, et ne correspond absolument pas à l’image de 1 se fait d’une éducatrice. Elle ne jette pas le moindre regard à 7 mais offre son plus beau sourire à son frère avant d’ouvrir son agenda tech et de demander :

« C’est à quel nom ?

_ Juliette Lester.

_ Oh, oui, je vois… son inscription a été acceptée, ses tests sont excellents, les frais ont tous été payés, les dossiers sont remplis, vous n’avez plus qu’à signer ce papier comme quoi vous nous l’avez remise, et ce sera tout !

_ Euh… je ne peux pas l’installer ?

_ Je regrette mais les parents ne sont pas autorisés à visiter nos installations. Si vous êtes inquiets je peux vous prendre un rendez-vous avec la directrice.

_ Mais, les gens qui vont s’occuper d’elle, je pourrais les voir ?

_ Bien entendu, lors de la rencontre parents-éducateurs qui a lieu deux fois par an.

_ Pas tout de suite ?

_ Mais enfin pourquoi faire ? demande la secrétaire surprise. Notre école est la plus réputée du pays ! »

1 hésite. Il regarde 7 qui tente de pleurer le plus silencieusement possible. Puis ils font demi-tour.

Que ce soit bien clair, tempête 1, tu ne viens pas avec moi, je vais juste te confier à des gens mieux.

La petite fille ne répond rien et profite de son sursis. 1 replonge dans l’or du Réseau et se remet en chasse d’une personne capable de garder des enfants. Evidemment il est difficile de juger puisque seule l’opinion des adultes figure sur le Réseau, et il est plus difficile encore de trier ces milliers de propositions…

Mais dans la pieuvre un message de 2 l’attend : j’ai trouvé. La jeune fille a fait le tri d’une manière plus simple : elle a fouillé dans les données personnelles des agents du B.A.G.N. Beaucoup d’entre eux confient leurs enfants pour la semaine à une ‘deuxième maison’, des nourrices à plein temps. Par contre, pas de dossiers Techs à fabriquer : 1 va devoir improviser pour convaincre cette Breda Johns. Tout ce qu’il aime. Au moins il lui reste du temps avant son rendez-vous…

C’est un garçon d’environ trois ans qui leur ouvre la porte, immédiatement rattrapé par une adolescente affolée qui le prend dans ses bras pour le ramener à l’intérieur. 1 rattrape la porte juste à temps pour l’empêcher de se refermer sur eux. Ce n’est qu’à ce moment-là que la jeune fille parait s’apercevoir de son existence.

« Qu’est-ce qui se passe ? demande-t-elle anxieusement.

_ Heu… bonjour, je voudrais inscrire ma petite sœur… c’est bien une nourrice ici ?

Elle jette un coup d’œil craintif à 7 et leur fait signe d’entrer avant de claquer la porte derrière eux et de fermer les verrous à double tour. Après quoi elle coure vers l’intérieur de l’appartement, l’enfant toujours dans les bras. 1 hésite entre la suivre ou tenter une autre adresse quand un autre enfant sort la tête d’une des chambres. Il a une dizaine d’année mais a l’air plus vieux, sans que 1 n’arrive à trouver ce qui donne cette impression. Le Tech bafouille :

_ Heu je… j’ai… c’est bien ici chez Breda Johns ? Je croyais… on m’a dit que…

_ Ouais, c’est ici. Fait pas gaffe à Cally, elle est cinglée. On est tous cinglés ici. Et la mère Johns c’est la pire de tout le lot. Mais on s’habitue au bout d’un moment. Venez.

L’enfant repart sans regarder en arrière. Machinalement 1 et 7 lui emboîtent le pas. La petite fille est trop surprise pour continuer à pleurer, ce qui est déjà un progrès. Ils entrent dans un salon où une grande femme tente de convaincre Cally de lâcher le petit garçon.

Elle a des arguments plutôt simples : si l’adolescente n’obéit pas elle se fera un porte-jarretelle avec ses tripes.

Cally finit par ouvrir les bras. 1 fait demi-tour. Il se dit que sa sœur se moquait de lui en lui conseillant de venir ici. Ce n’est vraiment pas un endroit pour…

« Hé là, tonne une voix de femme dans son dos, vous allez où comme ça ?

_ Heu… hésite 1 en se retournant pour lui faire face. Vous êtes Breda Johns ?

_ Ouais. C’est le Bureau qui t’envoie ?

_ C’est lui qui m’a donné cette adresse, mais je crois que ça ne va pas aller…

_ C’est quoi son problème à la petite ? Pas de nom, hein, les noms c’est que des ennuis, mais en gros ce qui lui arrive.

_ Je… pourquoi vous pensez qu’elle a un problème ?

_ Sinon qu’est-ce qu’elle ferait ici ? C’est pas facile pour des gosses d’avoir des parents au Bureau. Avec les kidnappings, les représailles, tout ça… Mais c’est ma spécialité. Je les retape.

_ Alors pourquoi vous leur parlez comme ça ? Comment vous osez leur parler comme ça ?

_ Je sais ce que je fais. Cally c’est Cally. Les mots doux ça la fait flipper. Les injures ça la fait flipper. Y a que les menaces à la con qui la font sourire. Elle s’améliore. Avant elle vous aurait jamais laissé entrer. Et la chtiote ? C’est quoi son truc ?

_ Elle… commence 1.

Le Tech ne va pas plus loin. Mme Johns l’ignore pour se pencher vers 7 et s’adresse directement à la fillette :

_ Salut ma belle. Ça va ?

_ …

_ Tu sais pourquoi on t’a amenée ici ?

Silencieusement 7 fait oui de la tête.

_ Bien. Et toi tu es d’accord avec ça ?

_ Non.

_ Pourquoi ?

La petite fille ne répond pas et lance à son frère un regard à fendre l’âme. D’en bas Mme Johns lui lance :

_ Je crois bien qu’il va falloir que vous répondiez pour elle.

_ Je dois faire quelque chose d’important mais c’est trop dangereux pour qu’elle reste avec moi.

_ Et tu n’as pas peur ? demande la femme à 7 qui secoue la tête avec énergie.

_ Si, soupire 1, elle a peur. Mais sa… maison a été attaquée, alors… Enfin elle a plus peur de perdre ceux qui lui restent que d’avoir un… problème, elle-même. Elle ne réalise pas.

_ Ils ne réalisent jamais à cet âge-là, dit Mme Johns en se relevant. Mais ils savent. Ne vous en faites pas, j’ai l’habitude de ce genre d’enfant, je prendrais bien soin d’elle.

_ Non, je ne suis pas sûr de…

_ Ecoute mon gars, tu ne seras jamais sûr. Je ne sais pas qui est cette gamine pour toi mais tu n’arriveras jamais à la laisser derrière toi la conscience tranquille. Alors laisse tomber. Il va bien falloir que tu te décides à un moment ou à un autre. Moi je t’oblige à rien.

_ Tu devrais écouter la mère Johns, intervient le plus grand garçon qui paraissait complètement absorbé par son jeu. J’ai usé six psy sans qu’ils arrivent à me tirer un mot avant que ma tante me mette ici. Elle aussi c’est une psy mais ça se voit pas. En plus elle est cool.

1 ne réponds rien. Il regarde rapidement comment sa petite sœur se sent ici. Elle refuse toujours de le laisser mais au moins elle n’est pas sur la défensive par rapport à l’endroit ni aux gens. Et il y a un accès au Réseau dans les chambres.

_ C’est bon, conclut-il. Je vais vous confier ma sœur. Elle s’appelle Juliette. »

2 et 6

« Bestie ? Betsie ? appelle inlassablement une voix dans le brouillard.

2 est dans le Réseau, en train de stocker dans la pieuvre les dernières informations qu’elle a récolté. Elle compte ensuite vérifier que tout va bien pour 7. Toutes ces opérations se sont déroulent presque instantanément mais elle est bien obligée de prendre le temps de réfléchir avant de se diriger dans le Réseau et son absence est assez visible. Eve Hindgame a l’impression qu’elle dort mais ni ses appels ni ses secousses n’ont le moindre effet sur la jeune fille. En désespoir de cause elle demande à 6 :

« Qu’est-ce qui se passe ? Elle a un problème ?

_ Non, répond tranquillement l’enfant.

_ Alors quoi ?

_ Elle est occupée.

_ Dans le Réseau ?

_ Oui.

_ Mais bon sang pourquoi elle ne m’entends pas ? Elle réagit toujours d’habitude !

_ Elle est très occupée.

Le petit garçon adresse à la RP son sourire le plus paisible et comme à chaque fois elle doit réprimer sa fureur en le voyant. Elle sait ce que ce sourire veut dire. Il veut dire « moi je sais quoi faire et toi qui te prend pour la chef tu patauge complètement ». Mais Eve a bâti sa carrière sur la manipulation politique et elle comment faire dans ce genre de situation. Elle doit simplement admettre qu’elle n’a pas en face d’elle un extraterrestre ni un adulte miniature mais tout simplement Steven. Et que même si elle ne sait absolument pas parler aux enfants, elle sait lui parler à lui.

_ S’il te plait, lui demande-t-elle, va la chercher et dis-lui que j’ai besoin de lui parler assez vite.

_ D’accord, répond l’enfant qui se lève et prend la main de sa sœur.

Le contact dure moins d’une seconde mais il est suffisant. La jeune fille ouvre les yeux et se redresse. Son regard glisse sur Hindgame comme si la femme en face d’elle n’existait pas et c’est au mur que 2 adresse un morne : « Bonjour. »

Ce qui n’empêche pas l’attachée de presse de lui décocher un sourire éblouissant ni de lui adresser un salut enthousiaste. Puis, avant que Betsie ait le temps de soupirer ou de lui demander de quoi il s’agit, elle reprend l’attitude qui lui est habituelle avec la jeune fille : un mélange d’autorité, de professionnalisme et d’intérêt amical.

_ Tu sais pourquoi je suis là ? Je me suis dis que tu devais pas mal te morfondre depuis notre dernière discussion. C’est normal, ça t’a fait un choc, ça fait un choc à tout le monde mais étant donné tes responsabilités Tech et ton jeune âge je ne peux qu’imaginer à quel point ça dû être dur pour toi. Et le mieux ce serait que tu en parles.

Normalement un silence soigneusement calculé aurait dû suivre ces mots, mais Steven en profite pour demander :

_ De quoi vous avez parlé la dernière fois ?

Le silence qui suit n’a plus la même qualité. 6 guette la réaction de 2, 2 guette la réaction d’Hindgame, et Hindgame abasourdit regarde le petit garçon. Elle se maudit intérieurement de l’avoir encore négligé dans ses calculs. Evidemment, 2 n’a pas révélé l’existence des HR à son frère, elle trouve ça trop choquant pour quelqu’un de si jeune. Mais 6 n’est pas stupide et il a bien compris qu’il se passait quelque chose. Assez lâchement la femme répond :

_ Betsie t’expliquera plus tard, d’accord ? Ecoute, j’aimerai te présenter quelqu’un. Je pense que cette personne t’aidera beaucoup à y voir plus clair sur ce que tu veux faire et la place que vous voulez obtenir.

_ Qui ça ?

_ Nora Milley. »

Elle existe pour de vrai ? demande 6 à sa sœur. Qui lui renvoie un je crois que oui rageur. Elle est jalouse de la fille du professeur Milley depuis qu’elle a appris son existence, et voilà qu’en prime Hindgame la lui impose pour lui donner des leçons. Non mais pour qui elle se prend ?

Elle doit être triste à cause de son père. Tu crois qu’elle pense que c’est de notre faute ? demande 6. Sa sœur est bien obligée de s’avouer que cette idée ne lui a jamais effleurée l’esprit. Après tous, eux les Techs n’ont rien fait de mal. Ils ont obéit sagement à tout ce qu’on leur a dit de faire. Pourquoi est-ce qu’on les croirait coupable de quoi que ce soit ?

Et toi, tu penses que c’est de notre faute ?

Ben oui. Sans nous, personne ne serait venu sur l’île, il n’y aurait pas eu de laboratoire, et personne n’aurait embêté les professeurs.

Ce sont les professeurs qui ont décidé de nous créer et d’installer le laboratoire sur l’île. Il y a des méchants qui les ont attaqués, mais c’est une histoire entre les professeurs et leurs ennemis. Peut-être qu’il y a d’autres gens qui comptent, comme ce M. Edmund. Mais nous, on n’y est pour rien. On n’a rien demandé à personne. Personne ne croit que c’est de notre faute.

On peut cacher certaines choses dans le Réseau. Mais on ne peut pas mentir. 6 est convaincu. Quand à 2, elle se demande pourquoi elle ne s’est aperçue de rien. Son petit frère est encore bouleversé par l’attaque du laboratoire et la disparition des professeurs mais elle n’a pas cherché à lui en parler. Elle lui a demandé de s’occuper de lui-même, comme un grand, pour qu’elle ait les mains libres et parvienne à espionner et calculer. Il l’a fait. En lui cachant sa souffrance.

Ça fait longtemps que 2 ne pleure plus les professeurs. Combien de temps exactement ? Elle ne sait plus.

Elle se lève brusquement et dit à Eve :

« Si Steven vient avec moi, j’accepte de la rencontrer. »

3, 4 et 5

Thune sourit et 4 a peur. Quand il était plus petit il se riait des histoires d’ogres et autres bains de sang. A présent qu’il est face à un véritable ogre, il se fait tout petit et laisse parler 5. Elle parle avec fougue et enthousiasme de sa toute nouvelle conversion et 4 ne dit rien, pourtant c’est sur le garçon que Thune a braqué son terrible regard. Et son non moins terrible sourire aux dents gâtées.

5 lui demande le droit pour les trois Techs de discuter ensemble. Et elle promet d’ouvrir les portes. Elle ne demande pas à 4 ce qu’il en pense et l’enfant ne dit rien, ni oralement ni mentalement. Pour la première fois de leur vie il y a un véritable fossé entre eux, une incompréhension mutuelle qui les déchire et qu’ils ne savent pas comment réparer. Ils n’osent plus entrer en contact tech. Ils n’osent même plus se regarder. L’arrivée de 3 est la bienvenue – et ni l’un ni l’autre ne réalise que leur sœur vient de passer un atroce moment seule et à la merci d’inconnus effrayants. Comme d’habitude, que ce soit dans l’apparence qu’elle présente sur le Réseau ou dans son attitude corporelle, la jeune fille est calme et imperturbable.

Rapidement ils lui envoient les souvenirs des récits du Prophète. 3 réfléchit quelques minutes à la situation avant d’accepter la communication tech. Elle se prend alors la conviction de 5 et la terreur de 4 en pleine tête.

Stop, laissez-moi la place de penser ! Les deux autres tentent de brider l’expression de leurs émotions et de lui ménager un espace au calme pour qu’elle puisse s’exprimer. 3 n’a jamais été à l’aise dans le Réseau mais c’est bien la première fois qu’elle a besoin d’autant d’attention. Ils ne réalisent pas que c’est parce qu’elle est épuisée. Il faut qu’on décide tous ensembles, déclare 3. 4 et 5 hésitent puis se lancent. Ils ont peur de découvrir chez l’autre quelque chose qu’ils n’aimeraient pas y voir… mais c’est le seul moyen de se mettre vraiment d’accord. Mettre ensemble tout ce qu’ils ont, tout ce qu’ils sont, et s’unir sans se modifier, pour trouver un compromis qui soit parfaitement en équilibre entre les désirs de tous. Mieux qu’un compromis, une solution.

Si le reste du monde veut bien les laisser faire, bien sûr…

« Alors on fait comme ça, expose 5 avec aplomb à Thune. Vous, vous avez besoin de temps pour que tout soit prêt et que vous vous fassiez pas emmerder par les autres bandes. Mon frère, là, il veut sortir tout de suite. Alors on y va, on lui ouvre, comme ça vous voyez bien que ça marche, et puis quand vous êtes prêts on vous ouvre à vous, et voilà ! Nora elle reste avec moi comme ça elle est sûre que vous me faites pas de mal. Et tout le monde est content.

Thune en tous cas à l’air content. Si on se fit à son sourire. Mais montrer les dents n’est pas une preuve de contentement, pas pour quelqu’un qui a des yeux de tueur. Les Techs attendent son verdict, 5 est optimiste, 4 terrifié et 3 folle d’angoisse – mais trop fière pour le montrer. Le sourire s’élargit.

_ Tu sais, ma toute belle, il y a bien longtemps Prophète il a déclaré qu’une fée-esprit allait venir et nous ouvrir la porte. Il savait que tu allais venir ! Bien sûr nous on va obéir à l’enfant de la prophétie ! Viens ! Et le garçon aussi ! Non, les enfants, elle, elle reste là.

Thune désigne du doigt 3. Immédiatement cinq combattants l’encerclent et la maintiennent en place, mais cette fois elle est bien décidée à ne pas se laisser faire et frappe pour se dégager. Elle n’a jamais été excellente en corps à corps mais elle a réussit à battre deux adultes armés, alors des gosses !

Mais les gosses du Ghetto sont bien meilleurs que les pseudo-soldats qui ont attaqué le laboratoire. 3 est rapidement pliée en deux d’un coup de poing puis assommée par un tuyau de plomb servant de matraque. 4 et 5 ont été entraînés trop vite par le mouvement et n’ont rien vus, leur sœur est trop loin pour que son message de détresse tech leur soit parvenu.

Ils comprennent d’autant moins cette précipitation qu’on les fait ensuite attendre. Thune veut faire les choses en grand. Il veut rallier à lui tous les hésitants de la ville et les membres de son clan dont la foi vacille, il veut être nommé le grand chef de l’Armée du Ghetto lorsqu’elle s’élancera vers la ville maudite qui les a parqués comme des animaux. Et pour ça, rien de tel qu’un bon miracle. La proposition de la fillette lui évite de devoir trouver une excuse pour le lui faire exécuter sans fuir elle-même, ce qui est parfait. Maintenant il prépare soigneusement la cérémonie : il faut de la pompe, du panache, et bien sûr le Prophète en grande forme, de préférence ayant une vision (malgré toutes ses tentatives, Thune est toujours incapable de contrôler ces visions). Et il faut des spectateurs pacifiques et désarmés qui iront ensuite dans tout le Ghetto répandre la nouvelle : Thune a le pouvoir, Thune peut faire ouvrir ces putains de Portes !

Les spectateurs restent le plus difficile à réunir de la liste. Surtout pour un clan qui n’est pas si grand ni si fort que les enfants aimeraient le croire et qui a obtenu bien plus de victoires par la diplomatie et la ruse que par les armes.

Mais en matière de diplomatie et de ruse Thune est un maître. Il veut un public. Et il l’obtient.

Et si j’essaye de faire un caprice ? tente 5 (qui essaye surtout de se convaincre elle-même). Il ramènera 3, non ?

Non, répond 4. Mais il va être vraiment méchant. J’ai très peur.

Tu vas sortir, ne t’inquiète pas.

Je reviendrai ! Je ramènerai l’armée ou le B.A.G.N. ou n’importe qui mais je reviendrai vous sauver !

Mais il ne va pas vraiment faire du mal à 3 ! Ni à moi ! On est ses faiseurs de miracle !

3 voulait qu’on lui fasse croire qu’on a besoin d’être tous ensemble pour ouvrir les portes, si tu fais ça pour vous deux, il fera plus attention !

5 doit bien admettre que c’est une idée de génie, et elle compte bien l’utiliser sur Thune dès qu’il croisera sa route. Pour le moment les deux Techs se font habiller et laver par des enfants qui n’ont jamais entendu parler de douceur et n’ont qu’une idée très approximative de ce qu’est l’hygiène. On leur enfile des survêtements en tissu non-tech, doré pour 5, argenté pour 4, au-dessus duquel ils portent tous les deux la traditionnelle capuche noire. Puis on les tire dans le labyrinthe sans leur expliquer ce qui va leur arriver. Ils commencent à avoir l’habitude de ces manières, sans que ça les rassure sur le sort de 3. On les sépare. 5 se retrouve dans une pièce assez haute et à demi écroulée qui forme une espèce de terrasse surplombant la porte. Le Prophète, Thune et une bonne dizaine d’inconnus – enfants et adultes – sont là. En bas, un grand demi-cercle a été tracé et maintenu en place par les enfants à capuche noire, mitrailleur au bras. A l’extérieur, la foule se presse avidement. A l’intérieur, il n’y a personne. A part 4.

Il a été jeté là comme dans une arène et panique complètement. Il est seul, atrocement seul, plus le moindre contact tech, plus de présence rassurante à ses cotés : les autres Techs pourraient aussi bien être morts, pour ce qu’il en sait. Comment les humains peuvent-ils supporter ça ?

« Princesse-Esprit, demande timidement le Prophète, êtes-vous prête ?

Prête ? se demande 5. Cet homme parle peut-être avec les Esprits mais il ne comprend vraiment rien. D’ici, elle ne peut rien faire. C’est 4 et lui seul qui ouvrira la porte. Elle ignore royalement les autres personnes présentes, va jusqu’à l’extrême limite du sol de béton et crie :

_ 4 ! Ecoute-moi ! N’ai pas peur, je vais demander qu’ils amènent 3 !

L’attention de 4 se braque sur sa sœur. Ouf, elle est là, elle est toujours là, tout va bien, enfin non tout va mal, mais elle est vivante, donc l’essentiel va bien…

Thune ne commet pas l’erreur de protester devant ce manquement à l’étiquette : devant ces gens qu’il veut convaincre, il fait son maximum pour que tout ai l’air calculé dès le départ. Ses enfants à lui arrivent toujours aussi bien à deviner ses désirs, ce qui en jette toujours : il n’a qu’à claquer des doigts pour qu’on emmène l’antique télévision connectée à une caméra dans la pièce où 3 est gardée.

Quelqu’un hors du cadre demande à la Tech : « Dis que c’est bon et qu’ils ouvrent la porte.

3 lui jette un regard furieux puis regarde droit vers l’objectif et dis :

_ Il faut que tu laisse partir Neil tout de suite. Essaye de partir aus-. »

La transmission est brutalement coupée mais elle suffit à rassurer 5 : sa sœur va bien. La fillette se penche à nouveau vers la foule et hurle :

_ 3 va bien ! Je l’ai vue, elle va bien ! Vas-y ! »

4 montre d’un signe de tête qu’il a compris et plaque sa main contre la porte. Dans l’assistance le silence est parfait – personne ne doit ne serait-ce qu’oser respirer. Il trouve facilement l’accès au Réseau – et il aimerait plonger dedans jusqu’à retrouver ses frères et sœurs, ne plus être coupé d’eux tous, mais ce n’est pas ce qu’il doit faire maintenant – et il ouvre les portes. Très vite il se glisse à l’intérieur et les referme immédiatement. Ce mince interstice suffit pourtant à plonger les spectateurs dans le délire le plus complet. Tous ils franchissent le cordon et se précipitent sur les portes qu’ils tentent d’écarter à la main, à coups de pieds ou de poings, à coup de revolver. Les cris de frustration s’accumulent, les blessés aussi. Même certains enfants à capuche noire se lancent dans la mêlée – difficile de dire si c’est pour ramener la foule au calme ou pour tenter leur chance eux aussi.

Thune prend un mégaphone et lance :

« VOUS VOYEZ ! LE PROPHETE IL L’AVAIT PREDIT ET MOI JE L’AI REALISE ! LA VERITABLE PRINCESSE-ESPRIT EST AVEC NOUS ! C’EST MOI ET QUE MOI SEUL QUI PEUT OUVRIR CES PORTES ! SUIVEZ-MOI !

Intriguée, 5 lui demande :

_ Quoi, il faut les ouvrir maintenant ?

_ Non, répond Thune hors micro. Toi tu bouges pas. IL FAUT SUIVRE THUNE ET LE PROPHETE ! ON SAIT OUVRIR LES PORTES !

Il continue quelques minutes ainsi à graver le message dans tous les esprits assez réceptifs pour l’entendre, parfaitement indifférent au combat qui règne en bas. Ses combattants ont été les premiers à arrêter de se battre. D’autres ont suivi. Les enragés au dernier degré sont morts. Peu à peu le calme revient. Tous les visages sont levés vers la terrasse et de toutes les bouches commencent à sortir des murmures : il peut ouvrir les portes le prophète a raison ils ont la princesse-esprit l’esprit commande aux portes thune peut le faire thune ouvre les portes a la princesse-esprit pour ouvrir les portes la princesse-esprit elle ouvre c’était réel je l’ai vu…

_ Bien, dit Thune à un de ces soldats, tu prends la gamine et tu la montres. Si un de ces crétins la bute je t’égorge.

L’adolescent acquiesce et attrape 5 d’un bras. Il est grand et fort pour son âge et n’a aucun mal à la soulever haut tandis qu’il grimpe sur un bloc qui domine légèrement les autres et surveille la foule du canon de son mitrailleur. La fillette entend les mots venir jusqu’à elle, des mots qui n’ont aucun sens, tout comme les rugissements de haine des manifestations anti-techs n’avaient aucun sens. C’est la même colère qui envahie l’enfant, la même révolte devant ceux qui tente de faire d’elle autre chose que ce qu’elle est, et à nouveau elle hurle. Pas de Réseau pour lancer son message cette fois, c’est à pleine voix qu’elle s’adresse à son public :

_ LA FERME ! ECOUTEZ MOI ! JE SUIS PAS UNE PRINCESSE NI UN ESPRIT NI RIEN, JE SUIS 5 ! CINQ, FIVE, FUNF, CINQUE ! JE SUIS PAS…

Son beau discours est interrompu en plein vol par Thune qui lui murmure à l’oreille « Tu dis un mot de travers et moi je tue l’autre gamine, c’est clair dans ta tête ? Dis que c’est le Prophète qui t’envoie. »

5 lui adresse un regard furieux mais obéit. Elle ne réalise pas qu’elle pourrait leur dire la vérité, à ces gens, et les libérer de la mystification qui est en train de soumettre leurs esprits. Après tout elle-même y croit presque. Y croit beaucoup.

A très envie d’y croire.

Elle prend une grande inspiration inutile puisqu’on lui tend le mégaphone et continue :

_ JE NE SUIS PAS HUMAINE ! J’AI ETE FABRIQUEE EN TECH ET LES ESPRITS M’ONT AMENE ICI !

_ Dis que Thune va tous les libérer, dit Thune.

_ ET JE VAIS VOUS OUVRIR ET ON VA TOUS SORTIR AVEC THUNE !

_ Ça ira. » conclut Thune en lui reprenant le mégaphone.

Il fait signe pour qu’on écarte la fillette et continue à parler. Très vite la cérémonie se termine : l’essentiel est fait et les ennuis arrivent.

1

1 attend de revoir Mr Edmund. Et Sanx. Il n’arrive pas à dire quelle perspective le rend le plus nerveux.

Il n’est même pas sûr de revoir Sanx. Il l’a appelé et le jeune homme lui a donné rendez-vous le soir même. Peut-être qu’il ne pourra pas venir. Peut-être que Mr Edmund va le faire tuer, ici, maintenant, peut-être qu’il va l’emmener jusqu’aux professeurs, peut-être que… Bref, il y a d’innombrables inconnus sur cette journée et sans doute plus de ‘peut-être’ que 1 ne parvient à les imaginer.

Il tente de se concentrer sur ce qu’il veut obtenir, de se rappeler ce que Mr Edmund lui a dit et ce qu’il a sous-entendu – mais rien, son esprit n’est qu’un brouillard blanc où s’entrecroisent des mots de feu : attaque, armée, enlèvement, piratage, manifestation, Ghetto, HR, attentat… Ce n’est pas là le monde qu’on l’a formé à servir et protéger. On lui a caché beaucoup trop de choses et la seule dont il soit sûr, c’est qu’il ne doit surtout pas se fier aux réponses qu’il obtiendra. Comment peut-on survivre dans un univers pareil sans devenir fou ?

Peut-être qu’ils sont tous fous. Ça ne serait qu’un ‘peut-être’ de plus.

Une femme approche. Il y a des centaines de gens qui approchent et qui s’éloignent – c’est pour ça qu’il a choisit ce parc comme lieu de rendez-vous – mais cette femme-là s’approche de lui. Elle porte un jean et une chemise d’homme non-techs qui flotte au-dessus de ses hanches. Elle pourrait facilement porter des revolvers à la ceinture sans que personne ne s’en doute. Et c’est probablement ce qu’elle fait – sa façon de se tenir, de le regarder, tout en elle rappelle au Tech les vigiles surarmés du Laboratoire. Un dernier détail prouve qu’elle vient bien le rencontrer lui : elle ne porte pas le moindre objet tech sur elle. Il lui dit :

« Vous venez de la part de Mr Edmund ?

_ Pas de nom. Suivez-moi.

_ Pas tout de suite.

Il aurait dû se douter que quelque chose comme ça allait se produire – ils n’allaient tout de même pas lui ramener les professeurs au lieu et au moment qui lui conviendrait, comme ça, simplement parce qu’il l’avait réclamé gentiment, n’est-ce pas ? Ce serait trop beau. Il ne possède aucun moyen de pression, aucune garantie, il ne peut donc qu’obéir.

Sauf s’il parvient à bluffer, à faire croire qu’il a plus de quatre as dans son jeu. Ce serait impossible face à Mr Edmund. Peut-être pas avec elle.

_ Je dois d’abord établir un contact, assure-t-il, et échanger un code.

_ Un contact ? Ici ?

_ Le Réseau est toujours sûr pour moi.

_ Ce n’est pas ce qui était prévu.

_ Mr Edmund me l’a garanti.

La femme est debout devant 1 tout en regardant nerveusement autour d’elle. 1 se penche et murmure :

_ Regardez.

Chaque banc est équipé d’un écran à ses pieds. Celui-ci projette un ensemble d’images apaisantes et continuera tant qu’on ne lui aura pas donné un ordre direct. Sauf dans un petit carré où c’est le visage de la femme qui apparait. Celui-ci est rapidement remplacé par le logo du B.A.G.N, celui de la cellule antiterroriste, celui de la police et enfin celui des services secrets. 1 regarde la femme par en-dessous pour voir si elle comprend. Elle reste impassible, il lui met donc délicatement les points sur les i :

_ Je n’ai qu’à demander une recherche dans leurs fichiers pour tout savoir de vous. Ensuite je n’aurais qu’à le désirer pour l’afficher sur tous ces panneaux lumineux techs. Mr Edmund n’apprécierait pas ce genre de publicité.

_ Je vais voir ce que je peux faire.

La femme pianote sur un téléphone non-tech. Ce genre de technologie nécessite la mise en place d’un réseau connecté au Réseau pour être utilisée… Retrouver la connexion est difficile. Pas impossible. Pas pour 1 qui s’y emploie avec toute sa concentration. La piste tourne court : à l’autre bout de la ligne on a aussi branché un appareil non-tech impossible à repérer spatialement. Les données envoyées sont codées. Tant pis. 1 n’a plus qu’à attendre la réponse avec l’envoyée d’Edmund.

_ Vous voulez une glace ? propose-t-il.

_ Non merci.

_ Moi j’en prends une.

Difficile de dire où on a dressé cette femme. C’est sans doute un agent secret surentraîné. Un agent tellement infiltré et tellement secret qu’elle n’a plus de pays d’origine. Un robot parfait qui jamais ne s’abaisserait à manger une glace. En tous cas c’est ce que se dit le Tech qui joue à jongler entre ses nombreuses peurs pour ne pas se laisser envahir par l’angoisse. Ils attendent longtemps avant que le téléphone de la femme ne sonne. Elle décroche, écoute et raccroche sans avoir prononcé un mot – difficile de dire si c’est bon signe.

_ J’ai l’adresse Réseau d’une caméra. Vous n’aurez que le son et l’image, la caméra elle-même n’est pas tech et vous ne pourrez pas la retrouver. Tout ce que vous émettrez sera transmis à un écran non-tech qu’ils pourront lire. Ça ira ?

_ C’est mieux que rien.

_ Connectez-vous ici et soyez discret. »

Difficile d’être plus discret pour regarder un film que lorsqu’on le contemple à l’intérieur de ses paupières. 1 hausse les épaules et établi le contact. Il se protège contre le puissant courant du Réseau, laisse l’adresse où il se rend dans la pieuvre – au cas où – et trouve l’adresse de la caméra.

Ils sont là. Le professeur Milley et le professeur Stone. Jamais il ne les a appelé autrement. Pourtant en les voyant ce ne sont pas ces noms qui résonnent au fond de son cœur… ce ne sont pas des noms du tout, sans doute. Rien qu’une sensation. Un attachement profond envers ceux qui l’ont élevé. Une reconnaissance éternelle à ceux qui l’ont créé. 1 sait qu’il ne doit pas se risquer à mettre un nom sur cette sensation. Pourtant il l’a fait en affirmant chercher ses deux pères…

Il n’est pas prêt à prendre le risque de les appeler ainsi.

« Vous allez bien ? demande-t-il anxieusement.

_ Oui, assez bien, répond le professeur Stone.

_ Où es-tu ? demande le professeur Milley.

_ Dans un parc de New York. Avec une envoyée de Mr. Edmund. Vous êtes seuls ?

_ Oui, répond le professeur Stone.

_ Je cherche comment vous faire libérer.

_ 1, dit le professeur Milley, écoute-moi. Il faut que tu suives les instructions d’Edmund. Dorénavant c’est lui qui mène le jeu. Je veux que tous les Techs vous alliez le voir et que vous lui obéissiez.

_ Non !

Le cœur de 1 bat à toute allure tandis qu’il tente de réaliser que c’est bien lui qui a dit ça. Non. Il l’a dit, aucun doute. Pourquoi ? Il a suivit son instinct. Il refuse de se fier à Edmund. Ou peut-être, à la limite, qu’il pourrait s’y fier s’il était le seul concerné. Mais la seule idée de laisser ses frères et sœurs entre les mains de cet homme le révulse. Il ne veut plus être considéré comme une machine. Et il est sûr qu’Edmund les traiteraient comme ça, de simples machines à qui on donne de beaux discours et qui obéissent gentiment. Des machines humaines. Comme tous ceux qui travaillent pour lui. Pas question. 1 veut être libre.

Le professeur Stones interrompt le professeur Milley. Il a l’air effrayé et parle très vite :

_ 1 nous n’avons pas le choix ! Ils nous gardent en vie seulement parce qu’on a de l’influence sur v…

_ La ferme ! dit le professeur Milley en donnant un violent coup de coude dans le ventre de son collègue. Ecoute, 1, tu as fait de ton mieux pour t’occuper des enfants, mais tu n’es pas prêt, il y a des milliers de choses qui te dépasse, donc tu obéis !

_ On n’est pas obligé, dit 1. Je peux vous libérer. Il ne vous menacera plus jamais… Il faut que…

_ Tu te souviens de pourquoi je t’ai élevé ? dit le professeur Milley. J’ai besoin de vous tous pour le réaliser.

_ Je t’en prie… » dit le professeur Stones.

La communication est coupée.

1 reste immobile encore quelques instants. Il faut qu’il réfléchisse, qu’il réfléchisse…

Pourquoi le professeur Milley l’a-t-il élevé ? Pour protéger et servir.

Non. Ça, c’était le discours de tout le monde au Laboratoire. Le professeur disait autre chose. Il disait que les Techs étaient la nouvelle humanité. Qu’ils allaient créer leur propre façon de penser. Et 1… 1 était le premier, un nouvel Adam, il devait leur servir de guide à tous. Il devait savoir. Il devait protéger les siens pour qu’à leur tour ils puissent protéger l’humanité de sa propre folie.

1 ouvre les yeux. Il a prit sa décision.

2 et 6

Nora Milley.

Les Techs ont fondé un véritable mythe autour d’elle, un mythe d’autant plus riche qu’ils avaient peu d’informations. Sans une maladresse de la part du professeur Stones, ils n’auraient même jamais su qu’elle existait.

Nora Milley.

Elle était sans doute aussi intelligente que son père, avaient-ils décidé à l’unanimité. Et puis jolie, aussi – le professeur Milley avait forcément épousé une très belle femme. Elle devait être toujours sage et ne jamais se plaindre que son père consacre tout son temps à d’autres enfants. Bref, elle s’était peu à peu parée de toutes les qualités qu’un enfant peut avoir, les suppositions s’étaient lentement transformées en certitudes jalouses. Pourtant jamais les Techs n’avaient envisagés cette possibilité : Nora Milley a aujourd’hui une trentaine d’année.

Elle salue chaleureusement 2 et 6. Elle leur serre la main. Les deux enfants médusés lui répondent machinalement tout en la dévorant du regard.

Nora Milley… est une femme parfaitement ordinaire.

Elle travaille pour l’Alliance à un poste assez haut placé mais elle n’appartient pas aux sphères dirigeantes, d’après les informations de 2. Son apparence reflète parfaitement cette position sociale, que ce soit au niveau de ses vêtements, de sa coiffure ou de son attitude. Ça parait absolument incroyable à la jeune fille. C’est la fille du tout-puissant professeur Milley !

Les deux Techs n’ont pas le droit de sortir de la zone sécurisée du B.A.G.N., officiellement au cas où quelqu’un tenterait de les kidnapper, officieusement pour éviter qu’ils ne jouent les filles de l’air. Mais les lieux sont vastes et toutes les situations sont apparemment prévues, dont une salle de restaurant de haut standing placée sous haute surveillance. C’est là que la rencontre a lieu. L’ambiance évoque à 2 une véritable réunion de famille – du moins telles qu’elle les a vues durant ses cours sur la société.

« Alors… commence Nora, c’est vous les Techs.

_ Il y a aussi 1 et 3 et 4 et 5 et 7, précise 6.

Nora lui sourit et lui ébouriffe les cheveux tandis qu’à coté du petit garçon sa sœur se crispe.

_ Vous avez des nouvelles de votre père ? demande-t-elle en se forçant à dire ‘père’.

_ Non. J’espérais que vous m’en donneriez. Apparemment vous êtes les derniers à l’avoir vu avant son enlèvement et bien sûr, au gouvernement, personne ne sait rien.

_ Il y a quelqu’un qui sait. Mr Edmund.

_ Mr Edmund est un fantôme. Son existence est classée secret défense. Il n’y a rien à en tirer.

_ Mais il est de quel coté ?

_ Du sien, comme tout le monde.

2 reste quelques minutes silencieuse. 6 n’ose pas parler. Il sait que sa sœur a encore des choses à dire et tente de la convaincre de les dire – ça ne sert à rien de ruminer ses rancœurs.

_ Pourquoi vous vouliez nous voir ? demande 2.

_ Je vous l’ai dit, je n’ai aucune nouvelle de mon père. Et comme vous le connaissiez bien, j’aurais aimé en parler avec vous… Oh, et Mrs Hindgam m’a dit que tu voulais que je te parle des HR.

_ Qu’est-ce que tu y connais ? demande rageusement 2 qui ne supporte pas que son interlocutrice la tutoie.

_ C’est moi qui suis chargée de les gérer.

_ De les GERER ? Ce sont des gens !

_ Les gens, ça se gère. Ça te choque ?

_ Oui ! Pas étonnant qu’ils posent des bombes ! Et pourquoi ils sont HR d’abord ? Tout le monde devrait avoir le droit au Réseau !

_ Ça coûte cher…

_ NON ! s’exclame 2 en frappant la table de ses deux poings. NON, CA NE COUTE PAS CHER ! ET MEME SI C’ETAIT LE CAS, ON EN A LES MOYENS ! ON EST L’ALLIANCE DES PAYS LES PLUS RICHES DU  MONDE, BORDEL !

C’est quoi les HR ? demande 6 à sa sœur. En apparence il est parfaitement tranquille et suit la discussion comme un match de tennis. Mais sa question trahie toute son angoisse et sa colère d’être rejeté. Et sa volonté. Il veut savoir et aucune des manœuvres de 2 ‘pour le protéger’ ne l’en dissuadera.

2 se résigne. Il savait déjà pour les manifestations anti-tech, autant qu’il sache pour les HR. Elle lui envoie toutes les informations qu’elle a – en insistant tout de même sur le fait qu’elles viennent d’une seule source et ne sont pas sûres – et attend sa réaction. L’enfant n’est pas aussi choqué qu’elle l’avait craint et il met très vite le doigt sur la question essentielle : ce sont des gentils ou des méchants ?

Je ne sais pas réponds 2. Ce qu’on leur a fait est mal et ce qu’ils font est mal aussi.

Tout le monde est méchant ?

Je crois que tout le monde ne le fait pas exprès. Tout ça c’est du boulot pour nous. Ne t’inquiète pas, moi et 1 on va s’en occuper dès qu’on peut.

2 fait part de sa décision au petit garçon à l’instant même où elle la prend. Oui, elle et 1 vont prendre les choses en mains. Ça suffit comme ça. Elle ne sait pas encore comment, mais 6 croit en elle et cette confiance lui réchauffe le cœur.

Pour Nora Milley, les deux Techs n’ont échangés qu’un bref sourire et elle tente d’expliquer le plus calmement possible :

_ Non, nous ne pouvons rien faire. La SRAM est un organisme bien trop puissant. Ils ont le monopole de fabrication des objets techs et aucun de leurs employés n’a jamais trahi ce secret. Il y a beaucoup d’enjeux pour ça. La SRAM a… disons qu’elle s’est donné les moyens de protéger ses secrets, tu comprends ?

_ Oui, dit sombrement 2, je comprends. La toute-puissante Alliance des Gouvernements du Nord est bâtie sur une arnaque gigantesque et une entreprise mafieuse. Vive la démocratie !

_ S’il te plait, soupire Nora, tais-toi. Mon père se battait contre ce monopole lui aussi. Et regarde où ça l’a mené. Il s’est fait enlever…

_ On les retrouvera ! 1 est sur leurs traces et il va réussir à…

_ Non, tu ne comprends pas. Il s’est déjà fait enlever par la SRAM il y a vingt-six ans. Pour réaliser leur projet de fous. Pour vous créer.

Sous le choc de cette déclaration, 2 et 6 se sont instinctivement pris les mains. La jeune fille se sent aussi poignardée que son frère, mais devant le chagrin de l’enfant elle tente de mettre le sien de coté pour pouvoir consoler 6. Elle n’en a pas le temps. Le signal d’alerte retentit dans tout le bâtiment du B.A.G.N.. Les Techs et Nora Milley se lèvent précipitamment et suivent les ordres d’évacuation. Partout des agents affolés courent et hurlent autant d’ordres que de contre-ordres.

_ Qu’est-ce qui se passe ? demande Nora à une femme qui l’ignore.

2 se plonge dans le Réseau et n’a aucun mal à trouver. Cette information est partout.

_ Il y eut un attentat contre le président. »

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dimanche 17 février 2008

Le Chasseur ****

Le Chasseur

Face à face, le Chasseur et sa cliente s’observent et s’évaluent. La cliente est une très belle femme d’une quarantaine d’année, dont les vêtements et les bijoux suffiraient à acheter un appartement. Le Chasseur est un très jeune homme au physique marqué par toute une vie de combats et au sourire dément, dont l’équipement suffirait à mettre à feu et à sang une petite ville. Chacun ressemble exactement à ce à quoi l’autre s’attendait – et ils n’en sont que davantage sur leurs gardes tous les deux.

« Si j’ai bien compris, reprend lentement le Chasseur, vous me payez pour vous débarrasser d’une créature qui est déjà attrapée et qui appartient à votre mari ?

_ Oui.

_ Pourquoi ? Vu la manière dont il la traite, il va bientôt la tuer de toutes façons.

_ Ce qui m’est parfaitement égal. Je ne supporte plus la manière dont il s’est entiché de ce monstre. Il ne me parle plus, il me regarde à peine, tout ce qui l’intéresse c’est de courir la voir. Je ne veux plus d’elle chez nous et je veux qu’il souffre un maximum.

_ Torture ?

_ Ne le touchez pas, monsieur le Chasseur, mais faites mourir la bête sous ses yeux.

_ Expliquez-moi au moins quelle créature c’est, ça m’aidera.

_ Vous aurez besoin de ça. » dit la femme en lui tendant une lourde boîte noire.

A l’intérieur se trouvent deux luxueux rasoirs en argent. Le Chasseur hoche la tête. Pour un professionnel – si on peut parler de professionnels pour les fous obsédés par l’impossible comme le sont les chasseurs de monstres – il est inutile d’en dire plus.

Deux jours après cette discussion, le Chasseur est sur place. Ce n’est pas difficile d’entrer dans la luxueuse demeure du milliardaire lorsqu’on dispose de tous les codes. Le mari de sa cliente est connu dans leur milieu très fermé pour être un collectionneur acharné disposant de moyens presque illimités, ce qui lui permet d’accomplir beaucoup sans avoir à se salir les mains. La plupart des initiés n’ont que du mépris pour ce genre de personne, ceux qui ne se confrontent au peuple de la Nuit qu’à travers les barreaux d’une cage. Mais la plupart des initiés vivent dans une misère noire et beaucoup acceptent de travailler pour cet homme. Le Chasseur lui-même a déjà rempli un certain nombre de missions pour lui, sans jamais l’avoir rencontré ni être admis à pénétrer le saint des saints. A présent il a du mal à retenir sa curiosité.

Dans ces lieux ultra-protégés se trouvent peu de créatures magiques, mais de nombreux artefacts. Un scan à fantômes. Des balles de fusil à rayonnement ultra-violet – contre les vampires. Une épée de feu. Des cendres de phénix. Des disques à décapitation. De nombreuses pierres maudites. Un troll pétrifié. Des arbalètes à pieux. Des branches de chêne millénaire. Un coffret de Duranium – sans doute vide. Des totems. Des crânes et des squelettes par centaines. Mais Chasseur n’a pas le temps de flâner, il a une mission à accomplir.

Tout au fond, la cage qui contient le monstre. Les barreaux sont en argent, ainsi que le sol et le toit. Pour éviter que le loup-garou ne se brûle, un second sol en bois a été rajouté, à dix centimètres du premier. Il n’y a rien d’autre dans la cage.

Le loup-garou est une louve-garou.

Elle s’est recroquevillée le plus loin possible de l’entrée de la cage sans être insupportablement brûlée par les barreaux. Elle est nue et se protège de son mieux des regards avec ses bras et ses jambes. Elle est à présent parfaitement humaine aux yeux du Chasseur – qui ne peut pas encore distinguer grand-chose d’autre qu’une peau brune et lisse et de longs cheveux noirs emmêlés. La créature a caché son visage dans ses bras dans un vain effort pour disparaitre. Elle sanglote. Pas des larmes de crocodile qui tenterait de toucher le cœur des visiteurs. Ce sont les petits sanglots de chagrin de ceux qui n’ont plus de larmes et qui peuvent continuer à pleurer encore des jours. Des sanglots d’enfant. La créature n’est pas grande. Elle est sans doute très jeune.

Ça change pas mal de choses.

Elle serait plus facile à tuer que prévu, bien sûr. Le Chasseur a déjà tué des monstres et il a l’habitude de servir d’appât avant de combattre pour sa vie. Celle-ci se laissera sans doute faire. Elle est dans un triste état. Elle n’a même pas réagit lorsqu’elle l’a senti entrer.

Mais elle pleure. Pire, elle sanglote.

Il y a des choses qui ne vont pas bien ensemble. Monstre sanguinaire et sanglots, par exemple. Pour le Chasseur, ça ne colle pas. Qui est cette fille ?

Le Chasseur s’approche. Il franchit sans hésiter la ligne rouge intitulée ‘portée de la louve-garou’. Il colle son visage aux barreaux et en empoigne un dans chaque main. Elle pourrait facilement le tuer. Il sait qu’elle n’en fera rien. Il a l’habitude des monstres. Elle, ce n’est qu’une gamine – et une gamine terrifiée.

« Salut, lance-t-il.

Aucune réponse.

_ Comment tu t’appelles ? tente-t-il.

Toujours aucune réaction. Il n’est pas très adroit dans ce genre de situations. Il essaie de se rappeler comment lui réagissait, étant enfant, quand il était très choqué. Il a vu, vécu et commis suffisamment d’horreurs pour avoir de nombreux exemples. Mais chaque situation était différente. Parfois les mots aidaient, parfois non. Parfois il avait besoin d’être pris dans les bras, parfois il hurlait si on le touchait. Difficile à dire. Mais il veut lui parler. Il veut qu’elle lui parle. La dernière chance de la condamnée.

_ Est-ce que tu m’entends ? Hé, petite ! S’il te plait, répond-moi. Je ne te veux aucun mal.

La louve-garou lève un peu la tête. Juste assez pour qu’on voie ses yeux entre les mèches sales. De grands yeux sombres. Mais pas noirs. Marrons. Un joli marron plus clair près de la pupille.

_ Allez-vous en… gémit-elle. Laissez-moi tranquille.

_ Non, écoute moi, s’il te plait. Raconte-moi. Tu sais pourquoi tu es ici ? Tu peux me raconter ce qui s’est passé ? Depuis le début. Vas-y. Je veux juste savoir ce qui t’es arrivé.

La tête ne se baisse pas, c’est bon signe. La voix toujours entrecoupée de sanglots, la jeune fille raconte :

_ Il y avait une bête. Une grosse bête. Je l’ai dit à mes parents. Eux ils ont dit que c’était juste un chien. Un gros chien méchant. Qui m’a mordu. Mais j’ai vu, j’ai vu, ses dents, c’était une grande bête et elle m’a mordu, j’ai vu ses dents qui grandissaient.

Le Chasseur comprend alors qu’elle ne sait même pas ce qui lui est arrivée, qu’elle ne sait pas ce qu’elle est devenue. Il le lui explique d’une voix douce et calme :

_ Je te crois. C’était sûrement un loup-garou. Et après ? Raconte-moi. Qu’est-ce qui s’est passé ?

_ J’étais malade. Et puis j’avais tout le temps faim. Je mangeais de la viande. Encore congelée. En cachette. Beaucoup de viande. Et même la souris dans le piège. Je l’ai mangée. Toute crue. J’avais si FAIM !

_ C’est normal, ma pauvre. Tu avais besoin de beaucoup manger. Ça fait peur mais c’est normal.

_ Je voulais pas !

_ Oui. Tu as bien résistée. C’était très bien.

_ Il y avait des odeurs partout ! Je suis devenue folle ! C’est les odeurs qui m’ont rendue malade !

_ Tu as un meilleur flair maintenant. Tu vas t’habituer.

_ Je suis mauvaise. J’ai tué. J’ai tué. Et j’ai mangé. J’ai MANGE !

_ Je sais. Ce n’est pas ta faute. Comment tu t’appelles ?

Silence. Puis une toute petite voix avoue :

_ Rosita.

_ Rosita, ce n’est pas de ta faute. Tu es malade. Tu as été mordue par un loup-garou. Ce n’est pas de ta faute. Quand la pleine lune est venue, le loup en toi a pris le contrôle. Ce n’est pas ta faute. Tu ne voulais pas tuer, n’est-ce pas ?

_ Non. Je voulais pas. Mais j’ai aimé.

_ Pas toi. C’est le loup qui a aimé. Toi tu es Rosita. Et Rosita n’a pas mérité d’être enfermée dans une cage. Rosita n’est qu’une petite fille. Tu as quel âge ?

_ Treize ans.

_ Comment ils t’ont attrapés ?

_ C’est mon père. Ils ont dit à mon père. Qu’ils allaient s’occuper de moi. Qu’ils allaient. Me soigner.

_ C’était un mensonge. On ne peut pas soigner les loups-garous. Mais ils peuvent vivre presque normalement. J’en connais. Je travaille avec des loups-garous des fois. C’est comme tous le monde, ça dépend des gens, mais il y en a qui sont très gentils.

_ C’est vrai ?

_ Je te le promets. Rosita, je vais essayer de te faire sortir. Tu veux ?

_ Oui ! J’ai peur toute seule ! Et il y a l’autre. Il me regarde. Tout le temps. Et il veut que je change mon corps. Moi j’aime pas ! Je veux pas ! Je veux pas être un monstre !

Le Chasseur sourit. Il essuie sa main droite contre son jean crasseux, pour la débarrasser de toute trace d’argent, et la passe entre les barreaux en disant :

_ Fais-moi confiance. Je m’appelle Will.

Rosita se déplie timidement et s’approche à quatre pattes – le sommet de sa cage est trop bas pour qu’elle puisse marcher sans se brûler les cheveux à l’argent. Elle reste longtemps immobile, tout juste hors de portée du garçon, l’observant, le flairant. Elle n’a pas encore appris à faire confiance à son nez pour juger les gens et elle ne sait pas comment interpréter les messages contradictoires qu’elle reçoit. Le Chasseur sent le sang et la mort. Il n’a pas peur d’elle. Il n’est pas hostile. Il est armé. Il a l’air gentil. Il l’a rassurée. Elle finit par s’avancer, très lentement, mais elle avance, et Will ne retire pas sa main. Il attend qu’elle se décide. Elle lui prend la main dans la sienne. Il y a presque deux semaines que plus personne ne l’a touchée. La main du garçon caresse la sienne puis monte sur sa tête. Rosita ne peut retenir un grondement qui s’apaise peu à peu. Elle parvient à convaincre son instinct qu’il ne s’agit pas d’une menace. C’est à ce moment-là que le Chasseur prend sa décision. A présent qu’elle est à la portée de son arme, lui offrant sa gorge, les yeux fermés, confiante, enfin sereine. Le Chasseur la regarde dans les yeux et lui sourit, il lui caresse la tête comme si elle était un chien.

_ Là, tout va bien, tu es une gentille fille, dit-il.

C’est à ce moment-là qu’arrive le maître des lieux, Lord Sawfeed. Immédiatement Rosita se recule et gronde, le visage changé en un museau menaçant qui peine à contenir toutes ses dents. Les poils poussent le long de son échine et se hérissent. Le Chasseur sait qu’elle agit ainsi par pur réflexe de haine envers cet homme. Qui n’en a absolument rien à faire.

_ Qu’est-ce que vous faites ici ? demande-t-il sévèrement à Will.

« Qu’est-ce que vous faites ici ? » se demande Will – sa cliente lui avait assuré que son mari serait à deux mille kilomètres de là aujourd’hui. Il répond plus diplomatiquement :

_ On m’a engagé pour m’occuper de la louve-garou.

_ Ah, dit Sawfeed avec un sourire de fierté, ma jolie Rosa ? Aviez-vous déjà vu une telle merveille ?

_ Elle n’est pas en bonne santé.

_ Qu’est-ce que vous en savez ? Je vous reconnais, Chasseur Firehands. Vous n’êtes qu’un égorgeur !

_ Elle est en train de mourir.

_ La ferme ! Qui vous a demandé de venir d’abord ? Qui vous a laissé entrer ?

_ Votre associé.

_ Ça m’étonnerai, il déteste ma Rosa. Il est jaloux.

_ Vous ne trouvez pas qu’elle se transforme moins bien qu’avant ?

_ …

_ Vous utilisez quoi comme méthode ?

_ L’électricité et la nourriture. Ce… ce n’est pas bon ?

Will, songeur, inspecte le tableau de contrôle. Oui, il voit plusieurs boutons contrôlant le voltage. Pas étonnant que Rosita ai laissé ses réflexes bondir et se soit totalement changée en louve – au début. A présent elle lutte contre son propre corps pour ne pas donner satisfaction à son bourreau.

_ Vous avez essayé de dire s’il te plait ? demande le Chasseur.

_ Pardon ?

_ S’il te plait. Merci. Je vais t’ouvrir ta cage. Je t’ai préparé une jolie chambre. Tu es une gentille fille. Je suis sûre qu’elle ferait beaucoup plus d’efforts.

_ Vous vous foutez de moi !

_ Même pas.

Will dégaine en un éclair deux énormes revolvers jusque là cachés par sa chemise. Il braque le premier sur la tête du Lord et le deuxième sur son genou.

_ Maintenant, demande-t-il gentiment, ouvrez la cage.

_ Je… je vais appeler mes gardes du corps ! Si jamais vous me touchez, je…

_ Ils n’ont pas le droit d’entrer ici. Et pour sortir, j’aurais une louve-garou pour m’aider. D’accord Rosita ?

Rosita hoche la tête avec enthousiasme. Ses yeux brillent d’admiration – et d’espoir.

_ Alors maintenant, continue Will, ça peut se passer de plein de façons. Soit vous êtes sage et vous ouvrez. Soit je vous explose le genou et vous ouvrez. Soit vous êtes vraiment, vraiment casse-burnes et je vous découpe en petits morceaux avec mes beaux rasoirs en argent, et après vous ouvrez. Alors ?

_ Non… supplie Sawfeed, ne lui ouvrez pas, elle va me tuer !

_ Je crois pas. Vous savez, je suis pas un égorgeur, je suis un Chasseur de monstre. Et le seul monstre que je vois ici, c’est vous. Grouillez.

La porte de la cage est protégée par une ouverture de coffre-fort. Tout en tremblant Lord Sawfeed tape le code. La porte s’ouvre dans un cliquetis métallique. Rosita fonce dehors et entame un vrai hurlement de loup – avant de réaliser ce qu’elle fait et de s’arrêter net, une main sur la bouche.

_ Maintenant, dit Will à Sawfeed, déshabillez-vous.

_ Quoi ?

_ Vous voyez bien que cette demoiselle est nue. Ce n’est pas une tenue pour une jeune fille.

Se tournant vers Rosita, il demande :

_ Un costume très moche et trop grand, ça t’ira ?

_ Oui !

_ Alors exécution.

Lord Sawfeed obéit. Rosita s’empare de ses vêtements en veillant bien à ne pas le toucher ni le regarder, mais elle ne peut empêcher ses poils de se hérisser en sentant l’odeur de l’homme sur le tissu. Tant pis. Au moins elle est libre. Will jette Sawfeed dans la cage avec un coup de crosse sur la tête. Puis il désigne le tableau de contrôle à Rosita en lui demandant :

_ Tu veux jouer un peu ?

L’adolescente fait non de la tête en tremblant. Elle ne veut surtout pas toucher à ça. Elle veut fuir – et oublier. Elle prend la main de son sauveur et l’entraîne vers la sortie. Will prend quelques secondes pour tourner la manette du voltage à fond, avant de la suivre.

« Et vous avez le culot de demander de l’argent ? grince la cliente que Will s’est permis de rappeler. Après avoir…

_ Vous en aviez marre que votre mari passe tout son temps à jouer avec elle, l’interrompt Will. Maintenant c’est bon, je vous en ai débarrassé. D’ailleurs comment il va ?

_ Aucune importance. Je croyais que vous aviez l’intention de la tuer. On vous appelle Chasseur, non ?

_ Vous avez des enfants ?

_ Que… je vous demande pardon ?

_ Imaginons. Imaginons que vous ayez une gamine qui ait genre treize ans. Et qu’un jour elle se fasse mordre par un loup-garou. Vous seriez d’accord pour qu’un connard de Chasseur vienne la buter ? Franchement ?

Après un long silence méprisant, la femme laisse tomber d’une voix glacée :

_ Je comprends votre point de vue, mais je n’ai pas l’intention de vous donner le moindre sou.

_ Même pas pour cacher à votre mari que c’est vous qui m’avez permis d’entrer ? Ou à la police, s’il est mort. Il est mort ?

_ Je vois. Soit. Puisque vous ne me laissez pas le choix… négocions.

_ Très bien m’dame. »

Quelques minutes plus tard, après avoir décidé d’un prix et d’un lieu de rendez-vous, Will quitte la cabine publique et rejoint Rosita aux salles de bains communes du camping. Il a dû quitter l’appartement qu’il squattait pour ne pas risquer que d’autres Chasseurs tombent sur Rosita. Rien n’avait préparé la jeune fille à cette vie de demi-sdf, mais elle ne se plaint pas. Elle ne parle pas beaucoup, d’ailleurs. Elle pleure parfois et fait des cauchemars. Will sait que ça pourrait être pire. Il espère qu’avec du temps et de la patience, ça s’arrangera. Ça ne fait encore que trois jours qu’ils sont en fuite.

« Rosita ? C’est bon, je vais récupérer un peu d’argent.

_ D’accord.

Rosita hésite. Elle met toujours longtemps à parler. Will ne la brusque pas.

_ Je suis désolée de te coûter aussi cher. Avec la viande et tout.

_ T’inquiète. C’est important que tu sois en forme.

Silence, mais Rosita a encore quelque chose à dire. Elle agite nerveusement les mains. Comme toujours lorsqu’elle est énervée ou effrayée, son visage s’allonge et ses poils poussent, elle doit se concentrer pour garder une apparence normale. Elle y arrive de mieux en mieux.

_ Will ?

_ Oui.

_ Où est-ce que je vais aller, après ?

_ Après quoi ?

_ Je ne sais pas. Après. Je ne veux pas… je ne veux pas retourner… ma famille, ils ne voudraient pas… ils ne veulent pas que je reste. Alors… alors…

_ Alors tu es toute seule.

_ Oui.

_ Ben, moi aussi. Tu veux devenir ma petite sœur ?

Là, les yeux de Rosita se lèvent, de grands yeux plein d’espoir et de confiance.

_ Oui, je veux rester avec toi !

_ Très bien, dit Will. Je vais t’aider à devenir une gentille louve-garou. Fais-moi confiance ! »

Et pour la première fois il voit un sourire sur le visage de Rosita. Timide et un peu tremblant, mais c’est bien un sourire, on voit même des dents – un peu trop grandes, les dents, mais ça aussi il lui apprendra à le contrôler. Il sourit à son tour. Il s’était toujours demandé quel effet ça fait d’avoir une famille. Une petite sœur, c’est un bon début.

Posté par Luma à 16:12 - merveilleux (magie dans le réel) - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Soyez les Bienvenus ! ****

24 pages en 24 jours

Jeudi 24 janvier : trouver le titre. Thème : une famille spéciale.

Vendredi 25 janvier : insérer « une couronne de princesse »

Samedi 26 janvier : insérer un dialogue

Dimanche 27 janvier : introduire un rasoir, en argent massif de préférence.

Lundi 28 janvier : insérer une morale/un dicton/un proverbe.

Mardi 29 janvier : insérer un personnage reconnaissable à ses caractéristiques physiques particulières.

Mercredi 30 janvier : insérer ou évoquer une chanson

Jeudi 31 janvier : interdiction d’utiliser le mot « mais »

Vendredi 1 février : insérer une référence cinématographique

Samedi 2 février : insérer un fruit

Dimanche 3 février : un animal doit passer dans la page

Lundi 4 février : insérer le mot « mouche »

Mardi 5 février : insérer de la mousse

Mercredi 6 février : un cliché inversé

Jeudi 7 février : insérer une référence historique

Vendredi 8 février : insérer « vin noir »

Samedi 9 février : insérer « chandelle »

Dimanche 10 février : insérer « un seul œil »

Lundi 11 février : parler de la nuit

Mardi 12 février : insérer « peluche »

Mercredi 13 février : insérer une arme.

Jeudi 14 février : évoquer la St-Valentin ou quelque chose en rapport

Vendredi 15 février : insérer « jus de citron »

Samedi 16 février : imaginer la quatrième de couverture de la nouvelle

Soyez les Bienvenus

Il est possible, parait-il, de juger du caractère d’une personne en visitant sa maison. On peut avoir de nombreuses indications sur ses goûts, ses centres d’intérêts, voir même sur ses valeurs morales. On peut aussi savoir si c’est quelqu’un de renfermé ou d’ouvert, d’ordonné ou de bordélique, s’il est plutôt véranda ou plutôt grenier, métaphoriquement parlant. Mais tout ça reste assez superficiel.

Prenons par exemple la Grande Maison du bout du Chemin. Les majuscules sont ici pleinement justifiées : non seulement on les entend quand les gens en parlent, mais en plus on voit dans leurs yeux qu’elles sont gravés dans leur cerveau. Il y a sans doute des milliers de grandes maisons au bout de milliers de chemins, mais elles n’ont rien à voir avec la Grande Maison ni avec le Chemin. Pour la poste et les touristes cette maison s’appelle le 104 chemin du Pont et elle est même rattachée à une commune. Mais quand ils demandent où ils peuvent la trouver, la réponse est toujours identique : un doigt pointé dans la bonne direction et l’indication « la Grande Maison ? Par là, au bout du Chemin. » C’est une maison qui possède sa propre force d’attraction. Ses occupants également.

C’est une maison accueillante : un grand panneau au-dessus de la porte indique en lettres joliment gravées « Soyez les Bienvenus ». Et ses occupants sont réellement très accueillants. Il leur arrive fréquemment d’abriter des gens pour la nuit, qu’ils soient bloqués par des intempéries subites ou croient trouver ici des chambres d’hôtes. Ils ne se font jamais payer. En tous cas jamais avec de l’argent.

Pour cette femme en fuite, c’est une cachette idéale.

Et pourtant elle n’est pas venue jusqu’ici pour se cacher. Dans son idée de la fuite il n’y a que du mouvement ; se terrer quelque part, c’est le plus sûr moyen de se faire coincer. Mais sa moto est tombée en panne alors que la femme traversait un village trop minuscule pour trouver un autre moyen de transport. Le garagiste lui a promis que tout serait réparé pour le lendemain. Et il faut bien qu’elle dorme… Les gens lui ont conseillé d’aller jusqu’à la Grande Maison. Quand elle a demandé où elle était, on lui a répondu : au bout du Chemin. Quand elle a demandé à quoi elle reconnaitrait ce chemin et cette maison, on lui a dit que sans aucun doute, elle saurait. Et effectivement, elle avait su.

A présent elle inspecte les alentours et hésite à entrer. Difficile de dire si la propriété est grande puisqu’il n’y a pas la moindre clôture autour du jardin, mais la maison en elle-même est grande, aucun doute. Pas grande comme un manoir ou un palais. Grande comme une maison qu’on aurait bâtie pour des humains à une taille légèrement supérieure à la normale. Devant le porche quelques traces de vie : une balle mâchouillée, une tête de poupée avec une couronne de princesse, une roue de vélo. Le reste du jardin est impeccable mais il n’y a aucun véhicule en vue. La femme en fuite enregistre machinalement la configuration des lieux sans comprendre pourquoi elle ressent un léger malaise, un malaise que le petit panneau accueillant ne fait que rendre plus palpable encore. Tout indique pourtant qu’elle est devant une maison parfaitement normale. D’accord, les volets du premier étage sont tous fermés, mais ça ne veut rien dire. Ce n’est même pas bizarre. C’est juste un détail. « Ma vieille, il va falloir arrêter la parano et frapper à cette porte comme quelqu’un de civilisé. » se dit-elle. Après quoi elle frappe à la porte. Une fois suffit. Le battant s’ouvre avant qu’elle n’ait à frapper une deuxième fois.

« Bonjour, lui dit la jeune fille qui lui fait face.

Elle n’affiche pas la moindre surprise, preuve qu’elle s’attendait à la venue de la femme. Celle-ci tente immédiatement de se convaincre du contraire et se dit que l’adolescente doit simplement être quelqu’un de calme et de peu expressif. Elle est de type sud-américain et pourrait être jolie si elle s’en donnait la peine. Mais c’est vrai que lorsqu’on vit dans une maison aussi à l’écart, on ne doit pas se donner la peine de se pomponner tous les jours.

L’adolescente ne parait pas gênée d’être ainsi détaillée des pieds à la tête et tend la main à la nouvelle venue en disant :

_ Soyez la bienvenue. Je m’appelle Rosita.

_ Heu… bonjour, répond timidement la femme en fuite. Moi c’est An… Marie.

_ Anne-Marie ?

_ Heu, oui, c’est ça, Anne-Marie. Heu, on m’a dit en bas, enfin, au village, au garage, on m’a dit que vous… vous avez des chambres ?

_ Oui oui. Entrez. »

Rosita s’écarte pour laisser le passage libre à Anne-Marie. Le couloir est frais et sombre, légèrement trop grand. L’adolescente prend le lourd sac de voyage et le lance négligemment sur son épaule – la vie à la campagne a dû lui forger de sacrés muscles, pense la femme – puis guide la nouvelle venue vers un grand hall d’où part un majestueux escalier de pierre. Visiblement la maison est plus grande encore que ne le laissait supposer l’extérieur. La chambre de la visiteuse est au deuxième étage. Elle est grande et lumineuse et parait tout de suite chaleureuse à Anne-Marie. La vue est magnifique.

Rosita lui montre où se trouve la salle de bain et les serviettes et où elle peut ranger ses affaires. Sans l’absence de télévision on pourrait se croire dans un hôtel. La femme en fuite se demande combien ça va lui coûter mais ne pose pas la question. Il y a largement assez d’argent dans son sac pour qu’elle se paye une suite au Ritz. L’essentiel c’est que personne ne se doute de l’existence de cet argent.

« Est-ce que vous avez mal à la jambe ? demande brusquement Rosita.

_ Pardon ?

_ Je m’excuse, c’est juste que vous boitez et… enfin, il y ma tante Isobelle en bas, et elle sait soigner. Et peut-être pour votre épaule aussi. Vous faites comme vous voulez. Nous on mange dans la salle à manger vers 8 heures, si vous voulez venir. Et si vous voulez venir avant dans la cuisine, pour prendre un thé ou un machin… enfin vous êtes pas obligée de rester dans votre chambre. Vous faites comme vous voulez. Vous êtes la bienvenue chez nous.

_ D’accord, je vais prendre une douche et après je verrais. Merci.

_ Ok. A plus. »

Sur ces mots Rosita quitte la pièce assez précipitamment. Une gentille fille un peu timide, voilà tout, se dit la femme. Mais sa perspicacité l’a mise mal à l’aise.

Il faut garder la tête froide. Pour commencer, l’argent. Normalement personne ne devrait venir fouiller ici, mais sa chambre n’a pas de serrure et c’est risqué. En fait, la porte a un verrou intérieur, mais il n’y a apparemment aucun moyen de la fermer de l’extérieur. Donc il faut cacher l’argent.

Dans le matelas ? Dans le fauteuil ? Dans les murs ? Faut quand même que ce soit facile à récupérer…

Un coin de la tapisserie se décolle. La femme – qui en réalité s’appelle Anna – va voir s’il n’y a pas une cachette potable derrière. On ne sait jamais. Mais il n’y a qu’un mur de brique sur lequel quelqu’un a écrit : Au secours !!! Sortez-moi de là !

Ce message puéril n’impressionne pas Annie. Quand elle était petite, elle écrivait ce genre de messages partout. Elle cherche une autre cachette dans le double fond de l’armoire. Et tombe sur quelques objets métalliques…

Des bijoux. Des vrais apparemment – elle n’y connait rien. Visiblement elle n’est pas la première à vouloir cacher ses objets de valeur… Mais pourquoi les visiteurs les ont oubliés là ?

Garder la tête froide, arrêter la parano et se concentrer. Elle est bien gentille, la tante machin, mais Anna refuse de laisser qui que ce soit examiner ses blessures. Celle de la cuisse, à la limite, elle peut prétendre que l’estafilade vient d’une maladresse. Mais on voit trop facilement que celle de l’épaule a été causée par une arme à feu. Et Anna est recouverte de bleus. Pas question que ces péquenots aient l’envie d’appeler la police.

Elle nettoie rapidement les plaies à la salle de bain et refait de son mieux les bandages.

Anna s’examine d’un œil critique dans le miroir. Elle a l’air d’une folle qui serait partie faire du jogging en jean avant de se perdre pendant trois jours dans les bois, mais les pansements sont invisibles, c’est déjà ça. Maintenant il faut qu’elle reste dans la chambre jusqu’à demain et surtout qu’elle évite de se faire remarquer.

Au bout d’un quart d’heure passé à ruminer l’incroyable série d’évènements qui l’a amenée jusqu’ici, elle se lève et sort. Elle ne supporte plus de rester seule avec ses propres pensées.

Au premier étage elle entend un piano jouer. Rosita lui a bien dit qu’elle pouvait descendre quand elle le voulait, mais cela valait-il pour toute la maison ? En même temps, l’adolescente n’est sans doute pas la maitresse de maison et ça ne serait pas très poli de loger chez quelqu’un sans se présenter. Anna frappe timidement à la porte. Elle devait être mal fermée : elle s’ouvre d’elle-même dans un grincement sinistre. A l’intérieur, tout est plongé dans le noir. Anna distingue vaguement la forme d’un piano à queue, mais il n’y a personne devant. Pourtant elle entend toujours la musique. Un cd peut-être ?

« Heu… bonjour ? Il y a…

_ Bonjour madame, dit une petite voix d’enfant. Soyez la bienvenue.

Ce qu’elle avait pris pour une ombre parmi les ombres est en fait un petit garçon. C’est lui qui joue du piano. La surprise empêche Anna d’être polie quand elle demande :

_ Mais qu’est-ce que tu fais tout seul dans le noir ?

_ Je joue. Tu veux jouer avec moi ?

_ On n’y voit rien…

_ On entend mieux comme ça. Mais je peux allumer une bougie, si tu veux.

Avant que la femme ait eu le temps de réagir, l’enfant allume les deux chandeliers qui ornent le piano à queue. Il ne doit pas avoir plus de sept ans et porte un short rappelant les culottes courtes qu’on infligeait aux enfants au début du siècle. Sa coiffure à la raie impeccable rappelle aussi cette époque. Anna s’approche timidement et s’assoit sur le banc à coté de l’enfant. Il est gelé.

_ Tu devrais aller mettre un pull et un pantalon, lui conseille-t-elle.

_ Joue avec moi d’abord, s’il te plait !

_ Juste un morceau alors, après tu vas t’habiller ! Elle ne te dit rien ta mère ?

_ Juste un morceau… D’accord… »

L’enfant commence un joli quatre mains qu’Anna connait par cœur et entame avec joie et nostalgie. Elle ne devait pas être beaucoup plus grande que lui quand elle l’a appris… C’est étrange comme elle s’en souvient bien. Elle le joue et le rejoue, incapable d’empêcher ses doigts de répéter la mélodie, tandis que l’air autour d’elle devient de plus en plus glacé…

Un bouquet de brindille s’abat sur le clavier dans une cacophonie qui met fin au morceau. Anna enlève ses doigts du clavier comme si elle s’était brûlée. Derrière elle, celui qui a abattu le bouquet dit d’une voix rauque :

« Ça suffit Edmond, la dame ne veux plus jouer. Elle reviendra tout à l’heure si tu es sage.

Anna se lève précipitamment. C’est un homme qui est intervenu, c’est tout ce qu’elle peut en dire dans la pénombre. Il lui fait un signe de tête, la prend par le bras et l’entraîne hors de la pièce. Une fois dehors il range son bouquet à sa ceinture, une ceinture lourdement chargée par deux revolvers, une série de cartouches, un chapelet, un pieu en bois, un marteau pointu et deux rasoirs. Et ce n’est que l’avant. Même Batman n’est sûrement pas aussi bien équipé.

_ Excusez Edmond, dit-il. Il n’est pas méchant. C’est juste qu’il n’est pas gentil non plus. Il est, quoi. Pas de quoi fouetter un chat.

_ Ce… C’est quoi tout… balbutie Anna en désignant la ceinture.

_ Ça ? dit l’homme en sortant de son étui l’un des rasoirs, une antiquité de coupe-chou à la lame immaculée et à la poignée recouverte de chatterton. Ça c’est de l’argent, du vrai. C’est Rosita qui a tenu à ce que je les ai. C’est juste par prudence. On ne sait jamais.

Anna décide de ne pas demander pourquoi. Peut importe que ce type soit aussi bizarre qu’un épouvantail à vapeur, l’essentiel c’est qu’il range son rasoir et qu’il ne se sente pas obligé d’utiliser le reste de son attirail. Il a sans doute l’habitude de se battre : il a une belle balafre sur la joue, une autre plus fine au menton, et son nez est cassé. Il n’est pas très grand mais très musclé. Et il est…

_ Je m’appelle Will, dit le jeune homme en tendant la main. Et oui, je n’ai que dix-sept ans.

_ Je n’ai rien dit.

_ Quand les gens me regardent comme ça, c’est qu’ils se demandent mon âge. J’ai l’habitude. Je suis le frère de Rosita, même si ça se voit pas. Et vous vous êtes notre nouvelle bienvenue, c’est ça ? Anne-Marie ?

_ Oui, c’est ça.

_ C’est quoi votre vrai nom ?

_ Pardon ?

_ Vous êtes pas obligée de me le dire, bien sûr. Chacun fait son choix, pas vrai ? Venez à la cuisine. Tatie Isob va vous faire du thé. Ne prenez pas ses gâteaux, ils sont dégueu. Il y a que Rosita qui sache faire une bouffe correcte dans cette baraque. »

Will a rangé son rasoir mais il a attrapé Anna par le bras et elle est bien obligée de le suivre jusqu’à la cuisine. Elle est un peu rassurée en arrivant sur place lorsqu’il la lâche et repart allez savoir où. Un peu seulement.

La cuisine est une immense pièce aux murs de pierre qui garde une fraîcheur naturelle malgré le feu qui ronfle dans la cheminée. Plusieurs chaudrons sont prêts à être accrochés au-dessus de ce feu et quelques jambons sèchent non loin. A coté, un immense four à pain en terre cuite laisse échapper une bonne odeur. Plus loin, la table en bois massifs et les placards cèdent la place à une cuisine plus moderne aux matériaux dernier cri, dont plusieurs frigos et congélateurs qui suffiraient à assurer le ravitaillement d’un véritable hôtel. Brusquement Anna sent quelque chose lui agripper l’épaule et elle hurle.

« Non mais dis donc ! piaille la vieille dame qui la tient toujours et la force à s’asseoir. C’est quoi ces manières ? Assis ! Non mais ces jeunes, de nos jours ! Plus rien à en tirer !

_ Mais… proteste Anna plaquée sur un banc par la poigne de fer.

_ Mais rien du tout, petite ! D’abord on dit bonjour quand on arrive chez les gens ! Elle ne t’as jamais rien appris ta mère ?

_ Excusez-moi… Vous m’avez surprise.

_ Ben voyons. Alors qu’est-ce que tu veux ?

Je veux retourner dans ma chambre, pense Anna. La femme la toise. Elle est pourtant haute comme trois pommes : son visage et celui d’Anna sont à la même hauteur alors qu’elle est debout. Mais elle sait toiser quelqu’un. Anna a l’impression de passer un examen qu’elle n’aurait pas révisé. Finalement la femme se décide et file s’activer autour du feu. Lorsqu’Anna tente de se lever tout doucement l’autre lui crie « Assis ! » sans même se retourner, et Anna se rassoit avant de comprendre ce qu’elle vient d’entendre.

« Allons, Isobelle, lance une autre voix féminine, laisse notre invitée tranquille. Elle est la bienvenue parmi nous. Bonjour, Anne-Marie ! Je m’appelle Yanelle, mais on m’appelle Tata Yanelle ! Comment vas-tu ?

Yanelle est une jeune femme d’environ 25 ans qui porte une robe évoquant le retour à la nature et à certaines herbes bien précises en vogue chez les anciens hippies. Elle porte également assez de bijoux cabalistiques pour être sûr de se noyer si elle tombe dans un lac et des fleurs tressées dans les cheveux qui s’émiettent sur son chemin. Elle sourit gentiment et parle lentement. En lui serrant la main Anna a l’impression qu’elle pourrait la casser.

_ Isobelle, tu devrais attendre de savoir ce qu’elle veut avant de lui préparer une de tes tisanes ! gronde gentiment Yanelle.

_ Je sais ce que je fais ! C’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes !

_ Je sais très bien que tu sais ce que tu fais, c’est juste que notre invitée… Anna, c’est ça ?

Anna a le souffle coupé. Comment cette espèce de folle peut-elle savoir… Ne panique pas, ma fille, empêche ton cœur de danser la samba dans ta gorge, elle s’est trompée et par hasard elle est tombé juste…

_ Anne-Marie, corrige Anna, Anne-Marie Châtard.

_ Je préfère Anna, mais c’est vous qui voyez. Tenez, dit Yanelle en prenant la tasse d’entre les mains d’Isobelle, buvez, ça va vous faire du bien.

Coincée entre la sollicitude étouffante de Yanelle et la réprobation revêche d’Isobelle, Anna boit son thé. Du moins le liquide chaud dans sa tasse. Ça n’a ni l’odeur, ni le goût du thé, mais quoi que ce soit Anna en reprendrais bien tous les jours, la chaleur lui envahie le corps avec une douceur inégalée par les alcools les plus fins, puis une vague de bien-être se répand, faisant taire la douleur pour la première fois depuis deux jours. A sa grande honte, la femme en fuite ne peut retenir un gémissement de plaisir. Ce qui lui vaut un hochement de tête d’Isobelle (difficile de dire qu’il est appréciateur puisque la vieille femme ne sourie toujours pas) et, mieux encore, une nouvelle rasade de tisane. Que cette fois-ci Anna savoure jusqu’à la dernière goutte. Mais lorsqu’elle tend sa tasse à nouveau Isobelle refuse de la resservir et lui réplique sèchement :

_ Ça suffit comme ça !

_ Désolée, dit Yanelle, mais notre médecin-chef est assez strict avec ses potions… Et faites-moi confiance : si elle dit que ça suffit, c’est que ça suffit. D’ailleurs ça va mieux, non ?

_ Oui, dit Anna un peu honteuse. Merci beaucoup. C’était délicieux.

_ Je sais, réplique Isobelle. C’est maintenant que ça va être moins drôle. Déshabillez-vous.

_ Pardon ?

_ J’ai dit, déshabillez-vous. Vous croyez quoi, que je vais vous soigner en posant mes mains sur votre chemise ? Et ne faites donc pas tant de chichis, on est entre femmes et ce n’est pas la première blessure par balle que je verrais. Yanelle, quel calibre ?

_ Mais… mais… non, laissez-moi ! proteste Anna parfaitement en vain.

_ Elle ne le sait pas, dit Yanelle qui lui a posé une main sur la tête, mais ça n’a pas l’air très gros.

_ Parfait. Maintenant ma fille arrête de faire ta chochotte et laisse-toi faire, ou je demande à Rosita de venir te tenir ! »

Complètement dépassée par les évènements, Anna obéit et s’assoit, toute frissonnante, en petite culotte sur la table de bois. Puis elle s’habitue à la situation avec une telle facilité qu’elle se demande si la tisane ne l’a pas droguée. Isobelle l’ausculte avec les gestes d’un véritable médecin, la douleur n’est plus qu’une rumeur lointaine et après tout le feu chauffe suffisamment la pièce pour qu’elle n’ait pas froid. Tout va bien.

Du moins jusqu’à ce que la porte s’ouvre à la volée, lui faisant pousser un hurlement aigu – non seulement elle est presque nue mais ses blessures sont visibles par n’importe qui. Et le nouveau venu est un homme !

Enfin, il ressemble à un homme. Il n’a pas de poitrine et son visage est plutôt viril. C’est sans doute un homme. S’il s’agit bien d’un être humain.

Les membres de cette famille ne partagent visiblement aucun trait physique et ont tous une nuance de peau différente, mais aucun ne s’approche autant du verdâtre que l’inconnu. Il parait si malade que la seule idée de lui serrer la main pourrait donner la lèpre. Il n’a pourtant pas de traces réelles de maladie, pas de boutons ni de boursouflures, pas de plaies ni de pustules. Mais sa chair semble morte. Tout son corps semble mort. Le fait qu’il bouge, dans son costume queue-de-pie impeccable, ou qu’il soulève avec courtoisie son chapeau haut-de-forme, n’y change rien : il parait complètement mort.

Et c’est un homme en train de souhaiter la bienvenue à une Anna presque nue qui serait prête à donner dix ans de sa vie pour disparaitre dans un trou de souris.

« Baron, dit sèchement Isobelle, on a eu assez de mal comme ça à la convaincre de se laisser soigner, alors ça serait gentil d’aller voir ailleurs si on y est !

_ Oh, bien. Toutes mes excuses, mesdames. Je me retire. »

Le Baron s’éloigne en titubant légèrement. « Il est ivre ? se demande Anna. Non, il est juste malade, malade à en crever… Beurk ! »

Les deux tantes terminent rapidement de s’occuper d’elle – à l’aide de pommades étranges tirées de pots en terre, mais Anna n’est vraiment pas en état de protester, et elle sent malgré tout que ça lui fait du bien – puis Isobelle la chasse de la cuisine d’une tape sur l’épaule tandis que Yanelle lui offre des biscuits. Anna se rhabille le plus vite qu’elle peut et accepte machinalement de manger. Will avait raison : ces biscuits sont très mauvais.

Elle sort de la cuisine par la mauvaise porte – il faut dire que c’est un vrai labyrinthe cette maison – et se retrouve dans le jardin sans comprendre comment. Bon, maintenant, qu’est-ce qu’elle fait ? Le mieux ce serait qu’elle remonte dans sa chambre avant de tomber sur un autre membre cinglé de cette famille. Mais où peut bien se trouver sa chambre ? Et l’entrée ? Elle refuse de traverser à nouveau la cuisine – ce serait risquer de tomber à nouveau entre les griffes de Yanelle et Isobelle, et il y a des limites à ce qu’on peut endurer, tisane ou pas tisane. Elle décide donc de faire le tour et de rentrer par devant. Avec un peu de chance, personne ne la verra, et avec encore plus de chance, Rosita pourra la guider… Sans cette fille ils n’auraient pas beaucoup de clients ici, pas avec des manières pareilles, ça c’est sûr.

Ce n’est pas difficile en théorie de faire le tour d’une maison. Il suffit de suivre le mur – et même si on est parti du mauvais coté, on finit rapidement par arriver. Ce n’est pas comme si c’était un palais. Et pourtant, Anna parvient à se perdre. Elle se trouve sur un coté de la maison qui ne devrait pas exister si la maison a bien quatre cotés – et si elle en avait plus, Anna l’aurait vu, non ? Visiblement, non.

Pas de panique. Elle va bien croiser quelqu’un qui va lui coller une frousse terrible mais la ramènera dans le droit chemin… Pourquoi est-ce qu’on ne voit rien par ces fichues fenêtres…

Comme toujours c’est par une voix dans son dos que la personne s’annonce :

« Vous êtes perdue ?

Anna se retourne et pleure presque de soulagement en reconnaissant Rosita. Celle-ci la regarde la tête un peu penchée, dans une attitude attentive rappelant irrésistiblement un chien. Anna doit retenir pour ne pas lui caresser la tête.

_ Oui, avoue-t-elle.

_ Vous voulez que je vous raccompagne dans votre chambre ?

Ne me laisse pas seule, pense Anna, qui n’ose rien dire.

_ Parce que sinon, continue Rosita, on pourrait, on pourrait… heu, ça vous dirait peut-être de venir dans la mienne ? Comme ça on discuterai un peu, et puis, j’ai pas souvent de la compagnie, et Will est cool mais on ne peut pas parler de trucs de fille avec son frère, et puis, je sais pas, si vous êtes mal à l’aise au salon, enfin, peut-être que…

_ Ça me ferait très plaisir, Rosita, vraiment. Merci.

Merci de ne pas me laisser seule avec mes pensées, merci de ne pas me laisser avec ces gens bizarres, merci d’être timide et d’oser me parler quand même, merci de me prendre la main… Car elle lui prend la main, Rosita, elle a de grandes mains chaudes et fermes et elle guide Anna comme si c’était un petit enfant.

Sa chambre est immense et ressemble à n’importe quelle chambre d’adolescente – même si un œil exercé pourrait apercevoir, sous le bazar des vêtements et des magazines, des meubles magnifiques et tous d’époque. Elle allume son ordinateur et demande :

_ Vous voulez quoi comme musique ? Venez, choisissez.

Anna se penche et choisit de lancer Louise Attaque. La chanson Qu’est-ce qui nous tente ? retentie, atrocement familière. Rosita, assise sur son lit, regarde ses pieds et marmonne :

_ Chuis désolée pour mes tantes. Elles sont gentilles mais elles ont pas l’habitude…

Anna sourit le plus gentiment qu’elle peut :

_ Tu sais, tu avais raison, elles m’ont bien soignée.

_ Tatie Yanelle ne vous as pas dit des trucs trop bizarre, hein ?

« A part mon vrai prénom et le fait que je ne sais pas quel calibre m’a blessée, non, rien » pense Anna qui préfère garder ça pour elle. Le silence s’installe et visiblement c’est à elle de le rompre. Elle réfléchit, il ne faut pas parler d’elle – Rosita n’a pas à savoir à propos de l’argent ni des gens qui lui courent après – sans pour autant poser des questions gênantes sur cette famille. Elle commence alors à feuilleter certains magazines.

_ C’est drôle, je ne t’aurais pas imaginée en train de lire ce genre de choses.

_ Je ne lis pas que ça. C’est juste... pour voir. Les filles de mon âge. Les filles normales, je veux dire. Je regarde à quoi ça ressemble.

_ Tu es une fille normale, toi aussi ! Beaucoup plus normale que ces espèces de starlettes !

Rosita lui sourit de toutes ses dents – pointues, les dents, et un peu trop nombreuses ; non, sans doute plus grosses que la moyenne, c’est tout. Elle dit :

_ C’est gentil. C’est juste que… quand je les regarde, ou quand je vais sur internet, j’ai l’impression qu’on n’est pas de la même espèce. Ça me rend triste.

Anna ne sait absolument pas quoi dire. Elle n’y peut rien si Rosita vit dans cette maison loin de tout, dans une famille bizarre et effrayante, et si elle-même est assez spéciale – difficile de dire en quoi exactement, pourtant aucun doute, elle est spéciale. Anna ne voit pas comment la consoler alors qu’elle vient de se confier à elle si naturellement. Elle se dit qu’elle ne mérite pas une telle confiance. Après tout, elle n’a jamais connu ce genre de sensation – elle était parfaitement intégrée, et même plutôt populaire, quand elle était au lycée. Alors maladroitement elle prend Rosita dans ses bras – difficile, la jeune fille a une plus grande carrure qu’elle – et lui caresse les cheveux tout en lui disant que ce n’est rien, qu’elle va grandir et devenir une femme très bien, qu’elle n’a rien à envier à ces filles soi-disant ‘normales’, que l’herbe a toujours l’air plus verte à coté… Bref, le genre de bêtises qu’on peut sortir dans ces moments-là. Anna s’étonne même d’arriver à se préoccuper, sincèrement qui plus est, d’une presque parfaite inconnue, alors qu’elle-même…

Justement. Se préoccuper d’une inconnue, c’est très bien. Ça l’empêche de s’angoisser sur l’avenir qui l’attend si – ce qui est plus que probable – elle est rattrapée par les autres. La perspective d’être tuée ou pire encore la pétrifie. Et elle ne peut rien y faire. Elle est bloquée ici. Autant s’occuper des problèmes des autres. Puisqu’elle ne peut rien… Rien…

Au bout d’un moment elle réalise qu’elle répète « on n’y peut rien… rien… » et que les larmes ne sont pas loin. Pas terrible comme consolation. Ni comme discussion légère pour passer le temps. Anna se sent comme une naufragée et elle a bien l’impression que Rosita en est une aussi.

Brusquement l’adolescente se lève en criant :

_ Il faut que je prépare le diner !

Anna tente de plaisanter pour masquer sa surprise :

_ C’est sûr qu’il vaut mieux ne pas laisser tes tantes aux fourneaux…

Rosita éclate de rire – et elle a vraiment des dents trop grandes et trop pointues, en même temps ses yeux pétillent et elle est irrésistiblement sympathique. Puis elle hésite, farfouille quelques minutes dans ses affaires et en sors un livre qu’elle tend à Anna :

_ Ça vous fera passer le temps en attendant de manger.

_ Merci.

_ Vous voulez rester dans ma chambre ? Vous pouvez aller au salon aussi, Edmond vous jouera quelque chose, ça lui fera plaisir.

_ Heu, non, ça ira. Je vais aller lire dans ma chambre. »

Rosita la salue d’un dernier signe de tête et sort. Anna regarde le titre du livre. Les Enfants de la Nuit. Il a l’air vieux. Et pas très gai. Pourquoi Rosita l’a-t-elle choisi ?

Puisqu’elle n’a rien de mieux à faire pour passer le temps, Anna feuillette le livre dans sa chambre, après avoir bien sûr vérifié que l’argent est toujours là. Ce n’est pas un roman. Ce livre contient uniquement des descriptions rappelant un bouquin d’ornithologie : il y a la ou les apparences physiques des sujets, leur mode de vie, leur points faibles, leurs points forts, comment les attirer et comment s’en protéger. Mais il ne s’agit pas d’oiseaux. Il s’agit de monstres.

Vampires, loups-garous, sorcières, démons, zombis et autres créatures ignorées à tord du cinéma d’épouvante, tous décrits avec le plus grand sérieux comme si leur existence n’était même pas à remettre en question – l’auteur ne s’est d’ailleurs pas donné la peine d’essayer de la prouver. En temps ordinaire Anna aurait vraiment trouvé ça drôle et elle ne peut s’empêcher de penser à Cristal, de s’imaginer en train de lui en lire des passages tandis qu’elle la supplierait d’arrêter, les yeux brillants de plaisir interdits – Cristal était une fille trop sage qui s’interdisait beaucoup trop de choses et adorait qu’on la fasse frissonner. Elle aurait été passionnée par ce descriptif farfelu.

Anna continue à lire, un peu par-ci, un peu par-là, et tombe dans le chapitre concernant les zombis sur une phrase : « L’esprit ne peut être rappelé que dans son propre corps mort ; on ne peut pas ranimer dans un cadavre l’esprit de quelqu’un qui n’y a pas vécu. » Cette phrase n’aurait rien de spécial au milieu du reste des élucubrations si on ne l’avait pas soigneusement soulignée au crayon avant d’ajouter sur le coté : non, ça c’est faux. « Ça »  c’est faux ? Parce que tout le reste serait vrai ?

Ce qui empêche Anna de trouver ce petit livre drôle, ce n’est pas seulement le fait qu’elle n’ait franchement pas le cœur à rire en ce moment. C’est surtout l’ambiance angoissante de cette maison qui lui tape sur les nerfs. Rien ne va. Tout est trop… décalé. Anna n’a jamais été du genre à se faire des films et c’est tant mieux. Si elle, la terre-à-terre, se met à angoisser à propos d’une somme de petits faits dérangeants, alors une personne plus imaginative se serait déjà sauvée à toutes jambes depuis belle lurette.

Elle sursaute en entendant une voix d’enfant :

« C’est l’heure de manger madame ! dit Edmond qui est planté là devant elle sans qu’elle ai entendu la porte s’ouvrir. Vous voulez venir ?

_ Hein ? Heu, oui, d’accord… tu pourras me guider ?

_ Descendez l’escalier. C’est maintenant.

_ Oui, j’arrive… »

Anna pose son livre. Lorsqu’elle se retourne, Edmond a disparu et cette fois non plus elle n’a pas entendu la porte. Non, cette maison – et ces gens ! – n’incitent vraiment pas à apprécier des lectures comme Les Enfants de la Nuit. Mais son estomac crie famine, donc elle vient. De toute façon, ça ne sert à rien de s’enfermer : Will peut entrer quand il le désire avec ses revolvers. Anna se change rapidement – même si aucun pull, même le plus protecteur, ne pourra effacer la honte que ce type malade l’ai vue presque nue – et constate au passage que ses blessures cicatrisent vraiment bien. Tant mieux. Elle dévale l’escalier et atterrit presque dans les bras de Will qui a passé un vrai costume pour l’occasion, même s’il a gardé autour des hanches sa ceinture et tout son arsenal. Il la prend par le bras en imitant – mal – un gentleman et la guide jusqu’à la salle à manger.

Tout le monde est déjà installé autour de la lourde table de bois noir. Leur pose, combinée au décor et à leurs vêtements contrastés, rappelle irrésistiblement la Famille Adams. « S’ils se mettent à claquer des doigts, pense Anna, je vais exploser de rire ». Mais on la fait assoir très sérieusement avant de lui présenter encore deux personnes qu’elle n’avait pas rencontré – la taille de cette famille parait vraiment infinie. La première est une ravissante jeune femme que tout le monde appelle Mémé, et qui visiblement n’a pas toute sa tête (« Elle est complètement gâteuse » murmure Will à Anna) puisqu’elle parle d’aller cueillir des roses à la mer dès le lendemain. Après quoi elle s’obstine à appeler Rosita Maria et à la prendre pour sa nounou.

La deuxième personne est présentée comme un homme répondant au nom d’Akira. Difficile de dire quelle est sa place au sein de cette étrange famille. Apparemment il ne fait que passer. Il est encore plus difficile d’apercevoir ses traits ou même sa silhouette : des pieds à la tête il est enroulé dans un tissu noir. Anna se demande par quel miracle il parvient à y voir quoi que ce soit. Mais il y est parvient puisqu’il arrive devant elle sans la moindre hésitation, s’incline à la mode japonaise et lui souhaite la bienvenue. Le temps qu’Anna se décide à lui rendre sa courbette, il s’est déjà redressé et a fait demi-tour – son corps est si emmitouflé dans les tissus flottants qu’Anna ne peut savoir dans quel sens il est qu’en regardant dans quel sens il plie les genoux.

« Bon, on est tous là ? demande Will impatiemment.

_ C’est l’heure du bain, non ? répond Mémé. Maria, fait couler mon bain !

_ Il est prêt à coté, Mémé, lui explique patiemment Rosita. Viens, entre. »

La maison infinie renferme encore une autre salle à manger. Avant d’y entrer Anna arrête Yannelle et lui murmure :

_ Il y en a encore beaucoup comme ça ?

_ On va dire que vous n’aurez jamais le temps de tout visiter…

_ Et des gens ? Il y en a encore d’autres ici ?

_ Mais voyons, réfléchissez ! Nous formons une vraie famille. Et qui manque-t-il ?

_ Heu…

Yanelle lui adresse un doux sourire, mais ses yeux déjà tournés vers l’absente montrent la dévotion la plus absolue.

_ La Mère, voyons, dit-elle. Nous allons tous rejoindre Mère. »

C’est une pièce plus grande que toutes les autres dans laquelle les attend la Mère, qui se lève lentement lorsqu’ils entrent. C’est une femme d’une beauté sublime dont le moindre geste est empli de majesté. Une reine, vraiment. Elle était assise dans un grand fauteuil aux allures de trône près de la cheminée – dont le feu ronflant éclaire la pièce d’une lumière rouge qui se bat contre la lumière jaune des milliers de chandelles du lustre. Mère a la peau sombre et deux yeux d’or hypnotisant. Elle est plus grande que tous les autres membres de la famille, plus que le Baron, mais la pièce – la maison entière – est parfaitement proportionnée à son corps et c’est Anna qui se sent toute petite, comme une enfant perdue dans un monde d’adulte. A son tour, Mère s’approche d’elle, lui prend les mains dans les siennes – si grandes et si chaudes, rassurantes, invincibles – et lui dit d’une voix d’or et de miel :

« Soyez la bienvenue. »

Après quoi chacun se met à table dans un brouhaha convivial et se sert, à par Anna qui est servie par Rosita et Mère qui est servie par tout le monde, chacun lui faisant une faveur l’air de rien. Anna écoute distraitement les conversations tout en testant l’étrange combinaison de mangue, d’oignon et de crevettes de sa salade. Elle regarde machinalement autour d’elle pour voir si elle est la seule à s’étonner, et remarque certaines choses encore plus… curieuses.

Rien à dire sur les assiettes de Will, Mémé, Yanelle et Isobelle – chacun s’attaque à sa salade de bel appétit, même si Yanelle enlève les crevettes. Mais Edmond a devant lui un gâteau odorant dont il se contente de respirer la fumée, sans tenter de le manger. Le Baron mange quelque chose qui est beaucoup trop rose pour être des spaghettis. Akira fait quelque chose – difficile à dire, mais ça disparait à proximité de ce qui devrait être sa bouche, il doit donc s’alimenter – avec des boulettes noires si floues qu’on les dirait composées de brume.

Quand à Rosita, elle ne mange rien du tout.

Ce que Will ne peut que remarquer. Il lance un peu trop fort :

« Hé, tu manges pas avec nous ?

_ J’ai déjà mangé tout à l’heure, répond froidement sa sœur.

_ Pourquoi ? Tu avais honte de manger devant ta super copine Anna Restoil ?

Anna blêmit en entendant son véritable nom quelques instants avant que Rosita n’explose :

_ FOUT-LUI LA PAIX SI ELLE VEUT S’APPELER ANNE-MARIE ELLE S’APPELLE ANNE-MARIE COMPRIS ?

Will éclate de rire et demande :

_ Ça vous éclate toutes les deux de faire semblant d’être normales ?

Rosita se lève si brusquement que sa chaise tombe. Ses narines frémissent et sa lèvre supérieure se retrousse dans un rictus menaçant. Elle domine Will de toute sa hauteur et à la place du jeune homme Anna se serait faite toute petite… mais visiblement il en faut plus que sa petite sœur pour faire peur à Will le pirate qui ne bouge pas d’un millimètre. Rosita laisse échapper un grondement puis quitte la pièce en claquant la porte.

Mère sourit doucement et dit à Anna :

_ C’est une étrange manière de vous le montrer, mais vous vous êtes fait une amie.

_ Mère ? demande Will a présent légèrement inquiet. Je peux me lever de table ?

_ Non.

_ Mais…

_ Laisse-la. Un jour il faudra bien que tu admettes que Rosita peut se lier à d’autres personnes que toi sans que cela ne diminue l’amour qu’elle te porte. Fait lui confiance.

_ Bien, Mère. »

Tout ce dialogue parait lointain à Anna qui ne parvient plus à réfléchir. Tout cela est totalement impossible. Elle n’a pas emporté ses papiers avec elle, elle en est sûre, et aucun des membres de cette étrange maisonnée ne peut la connaître, elle en mettrait sa main au feu – elle n’aurait jamais oublié sa rencontre avec l’un d’entre eux. Alors comment ? Comment ?

Elle est même trop terrifiée pour fuir. Ou pour bouger. Elle ne se rend pas compte que tout le monde s’est arrêté de manger et la regarde. Elle est à découvert, nue et exposée à tous les dangers, et les dangers sont si innombrables qu’elle ne peut plus se battre, elle se rend corps et âme, paralysée et prête pour le sacrifice final.

Au bout de quelques minutes tous les regards se tournent vers Isobelle et Yanelle qui se lèvent et l’encadrent – Isobelle en profite pour filer une taloche à Will au passage. Yanelle attrape une mouche, l’attache à un fil, la regarde voler quelques instants puis adresse un signe de tête à l’autre tante. Isobelle verse quelques gouttes d’un flacon dans un verre d’eau. Yanelle libère la mouche, plaque ses mains sur la tête d’Anna et ferme les yeux. Finalement elle dit :

_ Faut-il lui effacer la mémoire ?

_ Et puis quoi encore ? grince Isobelle. Avec ce qui l’attend il va falloir qu’elle arrive à faire face à ses peurs ! On lui donne un coup de fouet histoire de remettre le moteur en route, et ça ira bien. Yanelle, aide-moi à lui faire avaler ça !

Yanelle pince le nez d’Anna et lui renversa la tête en arrière. Isobelle lui fait boire le verre. Puis elles attendent.

Au bout de quelques minutes Anna revient à elle. Son regard perdu dans son enfer personnel se recentre sur la réalité. Un sourire cynique traverse son visage.

_ Faut que je fasse face, alors ? dit-elle. Comme une grande fille. Vous êtes tous… tellement bizarres… qu’est-ce que je peux faire ? Qu’est-ce que je peux bien faire ? Qu’est-ce que vous allez faire ? Qu’est-ce que vous allez me faire ?

_ Nous ne te ferons aucun mal, dit Mère de sa voix de velours, tu es la bienvenue, nous te l’avons déjà dit. Ton nom est en sûreté.

_ Mais comment vous le savez ?

_ Comme tu l’as dit, nous formons une famille assez particulière. Te sens-tu prête à savoir ?

Anna hésite. Elle ne remet pas en doute la parole de la Mère – ça lui parait impossible que cette merveilleuse créature lui mente. Quand à elle, est-elle prête à savoir ? Drôle de question. Savoir quoi ? Elle les regarde tous les uns après les autres, complètement désemparée.

Qui sont-ils donc ? Peut-elle le savoir ? Veut-elle le savoir ?

Finalement elle se décide.

_ Non. Je ne veux pas le savoir. Pour le moment.

_ Bien. Nous respecterons ta volonté, Anne-Marie.

_ Parfait. »

Le reste du repas se déroule dans le calme. Le Baron – que Will et Edmond appellent Papa Baron – est un maître dans l’art des conversations superficielles mais intéressantes et sait faire participer chacun tout en esquivant adroitement tous les sujets gênants. Même Anna se prend au jeu et participe à la discussion. C’est un peu surréaliste pour elle puisqu’elle ne peut s’empêcher de se demander ce qu’ils cachent tous, et penser que ce secret est à sa portée la tente horriblement. Pourtant elle se dit qu’elle a prit la bonne décision. Ils sont étranges mais pas dangereux. Si elle savait, supporterait-elle de passer la nuit ici ? Non, mieux vaut rester pragmatique et s’assurer qu’elle puisse rester ici tant que c’est nécessaire.

Lorsque le diner est fini Will la raccompagne – par un tout autre chemin que tout à l’heure – jusqu’en bas des escaliers. Rosita est assise sur le perron et leur tourne le dos en profitant des derniers rayons de soleil de la journée. Faisant preuve d’un tact dont Anna ne l’aurait jamais cru capable, Will les laisse seules. Anna hésite un peu puis s’assoit à coté de l’adolescente.

« Désolée pour tout à l’heure, dit Rosita.

_ Non, merci d’avoir essayé de me défendre.

_ Je t’ai fait peur ?

_ Non. Enfin, j’avais peur, mais juste pour moi. Je n’ai pas eu peur de toi en particulier. J’étais juste un peu choquée. Beaucoup choquée.

_ Et maintenant ? Ça va mieux ?

_ Oui.

Les deux femmes restent quelques minutes silencieuses. Le soleil se couche devant la maison. C’est un spectacle magnifique. Brusquement Anna déclare :

_ Je ne veux pas savoir.

_ Savoir quoi ?

_ Pour la Maison. Pour vous. Je m’en fiche. Vous m’avez vraiment aidée. Je n’ai pas besoin de savoir qui vous êtes.

_ Qu’est-ce que tu sais déjà ?

Anna ferme les yeux et profite des caresses du soleil sur son visage.

_ Je sais que vous connaissez mon vrai nom et mes blessures. Je sais que Edmond passe à travers les portes. Que Will est toujours armé. Que les tantes lisent dans les pensées et soignent. Que le Baron mange des vers de terre. Oh, et que Yanelle sait attraper les mouches à la main. Et je sais que demain, je vais faire mes valises, repartir au village, prendre ma moto et partir loin. Vers une autre vie. Et ça sera fini.

_ Alors… on va jouer encore à être normales jusqu’à demain, et puis on se dira adieu, et ce sera tout.

_ En fait… tu sais, tu peux si tu veux… enfin, si tu veux me dire ce que… ce que tu es.

Anna se sent rougir sous le regard de Rosita – pourtant elle n’ose pas regarder la jeune fille dans les yeux, elle a trop honte. Mais Rosita lui répond d’un ton joyeux :

_ Ok ça roule ! Et toi tu me raconteras d’où tu sors avec un faux nom, la trouille au ventre et un gros paquet de billets de banque.

Anna lui rend son sourire – car Rosita sourit à nouveau de cette étrange et irrésistible manière qui montre trop de dents et fait briller ses yeux – et s’apprête à répondre quand l’adolescente change d’expression et dit d’un ton légèrement effrayé :

_ Le soleil est couché. Il faut que j’y aille. Tout de suite. WILL ! »

Sans prendre le temps de dire au revoir, elle fonce à l’intérieur tout en appelant son frère.

Le temps qu’Anna se relève, elle a perdu Rosita de vue. Elle la cherche quelques minutes – sans oser trop s’éloigner de l’escalier, son principal point de repère – en l’appelant d’une voix hésitante. Personne ne lui répond. Bon. Visiblement Rosita a un problème avec le soleil mais Will sait quoi faire. Elle avait l’air anxieuse, c’est vrai, mais pas terrorisée. Ce n’est sans doute rien de grave. Et quand ça ira mieux, elle sait très bien où se trouve la chambre d’Anna, conclut cette dernière en se décidant à monter se coucher.

A présent elle est seule, couchée dans son lit, à tourner et à se retourner dans le noir. Plus de famille bizarroïde pour faire barrage entre ses terreurs et son esprit. Jamais elle n’oubliera ce qu’Edouard a fait à l’homme qui – croyait-il – avait volé son argent. Maintenant il sait que c’est Anna qui l’a depuis le début. Le sort qu’il lui réserve est sans doute pire que celui de ce malheureux, dix fois, cent fois pire, puisqu’elle a eut l’audace de se payer sa tête. Elle l’a regardé fulminer de rage d’avoir été doublé et n’a rien dit, rien fait qui puisse permettre à son mari de s’apercevoir de quoi que ce soit. Il l’a sous-estimée – quoique les mots méprisée et ignorée soient plus justes – et elle l’a battu.

S’il la rattrape elle servira d’exemple.

Anna se demande comment elle a fait, depuis qu’elle est ici, pour penser à tant d’autres choses qu’à la vengeance d’Edouard. Elle trouve ça fou. Dire qu’il n’avait pas quitté la moindre de ses pensées ni le moindre de ses gestes depuis si longtemps. Sa fuite a joué un rôle non négligeable, c’est sûr : maintenant elle n’a plus à se conduire comme s’il regardait en permanence par-dessus son épaule, elle est libre, doublement libre, elle est libre et riche. Mais si cette famille n’avait pas croisé sa route, elle serait encore bien davantage prisonnière de sa peur. Surtout sans Rosita, Rosita l’adolescente qui lit des magazines féminins, Rosita la timide au sourire chaleureux, Rosita et ses trop grandes dents qui refuse de manger devant Anna. Qui est Rosita ? Où est-elle ? Comment va-t-elle ?

C’est en pensant à l’adolescente qu’enfin Anna s’endort.

Elle se réveille brusquement, l’esprit encore tout embrumé par son cauchemar, le cœur battant à cent à l’heure. Elle s’assoit et allume la lumière. Deux heures du matin. Quelle horreur. Edouard l’avait retrouvé et il retrouvait l’argent qu’elle avait caché dans le ventre d’Edmond. Il sortait les tripes de l’enfant dans une infâme bouillie de sang et de billets. Will était là et il braquait ses deux revolvers vers la tête d’Anna, et elle savait que c’était parce qu’elle avait tué Rosita. Elle s’est réveillée au moment où elle mourait dans son rêve.

Anna secoue la tête pour chasser les derniers lambeaux de ces images immondes. Elle se rassure. Edouard ne peux pas savoir où elle est. Le temps qu’il retrouve sa trace, sa moto sera réparée et elle sera loin. Aucun souci.

Au bout d’un long moment elle se lève. Impossible de se rendormir. Autant aller voir Rosita et être sûre qu’elle est vivante. Evidemment, ça n’est qu’un rêve. Mais au moins elle sera sûre.

Anna erre longtemps au deuxième étage sans parvenir à retrouver la chambre de l’adolescente. Et bien sûr, à cette heure-ci, personne ne peut la renseigner. Mais en passant devant une fenêtre elle aperçoit de la lumière au-dehors : un petit bâtiment à l’extérieur de la maison, sans doute un garage ou une grange, est encore éclairé. Parfait. Anna trouve sans mal la sortie et parvient à peine plus laborieusement à trouver le bâtiment en question. L’herbe est glacée sous ses pieds nus et la mousse recouvre le mur de pierre, il est difficile de réaliser que c’est l’été. Le cauchemar se dissipe et Anna se trouve brusquement ridicule de déranger quelqu’un en pleine nuit pour lui demander où se trouve la chambre de Rosita, tout ça à cause d’un stupide pressentiment. Même si peu de choses doivent paraitre ridicules à des gens qui lisent dans les pensées, vivent armés sous leur propre toit ou oublient leur propre nom.

Au moment où Anna rassemble son courage pour frapper à la porte elle entend un grondement à l’intérieur. Un grondement de chien. De très gros chien. Le genre de grondement qui parle directement à l’instinct de survie via la moelle épinière.

Un grondement de loup.

La porte tremble : l’animal à l’intérieur s’est jeté dessus – avant de reculer en hurlant de rage. Anna recule de deux pas sans parvenir à faire demi-tour. Un choc sourd retentit à coté d’elle. C’est un rasoir en argent planté dans la porte. Elle se retourne enfin. C’est Will, bien sûr, qui a lancé son arme et à présent toise la femme, poings sur les hanches et sourire cynique aux lèvres.

Un nouveau grondement retentit derrière la porte, celui d’une bête qui s’étrangle de fureur sans parvenir à se mettre à aboyer. Mais Anna n’ose pas fuir. Will l’effraie tout autant que le monstre. Le rasoir s’est planté à dix centimètres de sa tête.

« Si tu veux entrer, dit-il, tu vas avoir besoin de ça.

_ De… de quoi ?

_ Du rasoir. Je te l’ai dit, c’est de l’argent massif. Très efficace contre les loups-garous.

_ C’est… c’est un loup-garou là-dedans ? Un vrai ?

_ Je te déconseille de vérifier. »

Les loups-garous ça n’existe pas les loups-garous ça n’existe pas les loups-garous ça n’existe pas ça n’a jamais existé ça ne peut pas exister. Ainsi pense Anna qui se dit que Will se moque d’elle. Mais elle y croit. Sa tête peut bien refuser l’existence du monstre, son estomac lui y croit, son échine aussi, ses cheveux qui se hérissent également, et tout son corps lui dit : fuis, tu vas te faire dévorer. Car les monstres qui depuis notre enfance nous guettent de dessous le lit ne tuent pas, ils ne mangent pas, ils dévorent, et le mot à lui seul suffit à donner le frisson. Donc non, Anna ne va pas vérifier. Elle a honte et s’écarte. Will récupère son rasoir et lui souhaite une bonne nuit. Il joue avec l’arme nonchalamment tout en retournant s’assoir dans l’ombre de la maison. Apparemment il va veiller ici toute la nuit. Au-dessus du toit la pleine lune brille de mille feux.

Le lendemain matin, Anna est épuisée, elle n’a pas réussi à se rendormir et a passé la fin de la nuit anxieusement penchée sur Les Enfants de la Nuit, sur le chapitre des loups-garous. Sa lecture ne lui a pas permit de chasser définitivement ses doutes, ni dans un sens ni dans l’autre. Ce matin elle se dit que ça n’a plus tellement d’importance. Elle prépare rapidement ses affaires et descend le plus silencieusement possible à la cuisine pour prendre quelque chose à boire avant d’aller au village prendre sa moto. Elle parvient à s’orienter correctement pour la première fois depuis qu’elle est ici et espère pouvoir partir sans avoir à dire adieu à quiconque… Evidemment ce n’est pas le cas. Tata Isobelle et Rosita s’activent déjà à la cuisine, tandis que Will affalé sur la table demande désespérément de quoi se réveiller. Ils saluent Anna tous les trois et Isobelle lui fourre d’emblée une tasse entre les mains. Anna boit en espérant qu’il s’agit de la même tisane que la veille… perdu, celle-ci sent la terre et a un goût très amer. Mais Isobelle la foudroie du regard et Anna finit sa tasse. Très rapidement sa fatigue s’envole. Will a eu la même chose et parait à présent aussi plein d’entrain qu’un cocaïnomane.

« Qu’est-ce que tu vas faire aujourd’hui ?  demande Rosita.

_ Je vais récupérer ma moto et partir le plus tôt possible.

_ On peut venir avec toi ? demande Will qui pour une fois ressemble à un gamin. Oh dit oui dit oui dit oui s’il te plait !

_ D’accord, avec plaisir.

_ Ah, la moto… soupire Isobelle. J’ai toujours adoré ça, mais maintenant que mes vieilles jambes n’aiment plus que je trotte toute la journée, ce n’est plus seulement un plaisir, c’est vital !

_ Tu dis ça, la gronde joyeusement Rosita, mais tu n’es pas obligée de foncer comme une folle sur les routes ! Un de ces jours tu vas avoir des ennuis…

_ Bah, je n’ai pas le permis ! Et puis je n’y vais pas si souvent… plus trop envie de quitter la maison ces jours-ci… »

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Soyez les Bienvenus ! **** (suite)

Anna hoche poliment la tête et ne fais par remarquer qu’à son âge – la tante Isobelle a sans doute connu la 2ème guerre mondiale – c’est sans doute mieux pour elle de lever le pied. Elle rend poliment la tasse, attrape son sac et adresse un signe de tête aux deux adolescents. Elle ne dit rien à Isobelle – elle n’a pas l’intention de remettre les pieds dans la Grande Maison mais c’est plus simple pour tout le monde si elle part sans dire au revoir. Le bout de chemin qui lui reste à parcourir devrait lui suffire à parler à Rosita – Anna ne veut pas l’abandonner sans essayer au moins de tenir la promesse qu’elle lui a faite.

Ils marchent quelques minutes en silence, profitant de la fraicheur matinale et de la douceur de la lumière. Puis, à la seconde où la maison est hors de vue – alors qu’ils lui tournent le dos tous les trois – ils commencent à parler tous en même temps. Ils s’arrêtent en pouffant de rire. Finalement c’est Rosita qui commence :

« Où est-ce que tu vas aller ensuite, Anna ?

_ Je ne sais pas. Je dois fuir des gens très dangereux. Le mieux, ce serait que j’entre en douce dans un autre pays, que je place mon argent dans une banque anonyme et que me fabrique une nouvelle identité. C’est ce qui se fait dans les films. Mais moi, je n’ai pas la moindre idée sur la façon dont je dois m’y prendre !

_ Ou alors, intervient Will en sortent de sa ceinture l’un de ses revolvers, tu les élimines.

_ Will ! crie Rosita. Arrêtes de sortir des horreurs pareilles !

_ Je n’en serais pas capable, dit Anna. Ce sont des professionnels et ils sont nombreux. Et puis… l’homme qui veut me tuer… c’était mon mari. Je veux dire, c’est mon mari.

_ Raison de plus, insiste le jeune homme. Comme ça tu pourras plaider le crime passionnel si tu te fais prendre. Il sort d’où le fric ?

_ Je ne sais même pas. Mais il n’avait aucun droit sur cet argent lui non plus.

_ Moi aussi, dit brusquement Rosita, un jour je vais partir.

_ Hein ? s’exclame Will. Pourquoi ? On est bien ici ! C’est bien toi qui pleurnichait parce qu’on n’avait pas d’endroit à nous ? Pourquoi tu veux partir ?

_ Pas tout de suite, soupire Rosita qui explique à Anna : on n’est pas nés dans cette famille tous les deux. D’ailleurs on n’est pas vraiment frère et sœur…

_ Si, on l’est ! rugit Will.

_ On s’est rencontré il y a deux ans, continue à raconter Rosita. J’en avais 13 et lui 15. J’étais paumée, je ne savais pas quoi faire ni où aller, j’étais terrifiée. Will m’a aidée à m’en sortir mais on n’avait pas de maison, pas de travail, pas d’argent, c’était l’horreur. Et le pire c’est qu’on ne pouvait jamais être tranquilles, il fallait toujours s’enfuir. Et un jour on a trouvé cette maison. Et cette famille. Ce n’est pas pour rien qu’il y a  marqué ‘soyez les bienvenus’. Ils nous ont vraiment adoptés, et c’est génial parce qu’on n’aurait jamais réussi à trouver un endroit à nous sans eux. C’est notre famille maintenant. Mais moi je crois qu’on ne peut pas rester toute sa vie dans sa famille, et quand je serais adulte je partirais.

_ Et moi ? demande sombrement Will. Tu as une place pour moi dans ton joli plan ? Ou tu penses que tu n’auras plus besoin de moi quand tu seras grande ? Hein ? Tu crois que tu arrêteras d’être un putain de loup-garou ?

Rosita ne répond pas et détourne la tête. Anna est restée silencieuse, arbitre impuissante au milieu de cette discussion qui ne la concerne pas mais qui n’aurait sans doute pas eu lieu sans sa présence. A présent elle aimerait se faire oublier. Le secret de Rosita est trop énorme pour pouvoir dire quoi que ce soit – surtout qu’Anna refuse toujours de croire à l’existence des loups-garous. Il ne lui vient pas à l’esprit de le faire savoir. Elle ne pense pas que Will et Rosita tentent de la faire marcher. Ils croient vraiment que Rosita est un loup-garou.

Quand Anna lui jette un regard en biais, elle voit une larme couler le long de son nez avant de tomber au sol. Le silence est écrasant. Jusqu’à ce que l’adolescente redresse la tête, très sérieuse, et dise d’un ton froid :

_ On a de la visite.

_ Sur le Chemin ? demande Will. Ce n’est pas possib…

_ Un 4x4, deux voitures et trois motos. Ils arrivent.

_ Oh. Alors c’est possible. J’aurais pas cru.

_ Réagis, merde ! Ils viennent pour Anna ! Vous deux, filez, je vais les ralentir ! »

Will s’accroche au bras d’Anna et la force à courir vers la Maison.

« On ne va pas la laisser en arrière ! crie Anna. Donne-lui un flingue au moins !

_ Ne t’inquiète pas, elle ne craint rien, ils n’ont pas d’argent sur eux !

_ ARRETES AVEC CES CONNERIES ! C’est pas un putain de jeu ! Elle va vraiment…

_ Tiens, les voilà, conclut tranquillement l’adolescent.

Will s’arrête de courir, se met devant Anna et sors ses deux revolvers. Le Chemin est droit et ils voient encore Rosita, deux cent mètres devant eux, qui reste debout devant les voitures. Les conducteurs pilent. Trop tard. La voiture de tête ne freine pas à temps et aurait percutée Rosita de plein fouet si la jeune fille n’avait pas planté ses doigts – ses griffes à présent – dans son capot. Son bras tendu ne bronche pas d’un millimètre lorsque la voiture suivante s’encastre dans la première. Les hommes sortent des voitures et braquent leurs armes sur Rosita… qui se transforme.

Les mots du livre reviennent à l’esprit d’Anna : Les loups-garous capables de se transformer à volonté sont rares. Ils sont de loin les plus redoutables : ils associent l’intelligence des humains, le flair du loup et une force colossale qui dépasse la combinaison des deux.

Les plus doués peuvent transformer certaines parties de leur corps uniquement et rester au stade mi-humain mi-loup qui leur assure une grande habilité dans toutes les situations.

Une grande habilité. Oui. On peut dire ça.

Rosita n’est devenue qu’à moitié louve. Elle a toujours des mains, quoi que griffues. Elle se tient debout. Mais son visage… Ses crocs… Elle est si…

Terrifiante. Inhumaine.

_ Tu vois, dit Will, elle s’en sort très bien. Allez, on se tire. Elle ne va pas les tuer. Elle est non-violente. »

Anna détourne la tête du spectacle atroce et court de toutes ses forces. Dans leur dos résonne le vrombissement des deux motos que Rosita n’a pas réussi à détruire. Très calmement, Will se retourne et tire. Anna n’entend qu’un seul coup de feu mais il a dû en tirer deux, parfaitement au même moment, qui ont touché leur cible : le pneu avant des deux motos éclate et leurs conducteurs partent en vol plané. Ils se blessent méchamment à l’atterrissage. Le sang coule, sombre comme une âme damnée, sur la claire poussière du Chemin. Anna commence à trembler. Et si le monstre-loup venait, attiré par l’odeur du sang qu’elle dégusterait comme un exquis vin noir ? Non, pas le monstre, se corrige Anna. Rosita. Rosita qui détruit les voitures mais qui ne veut pas tuer. Même si les loups-garous ont besoin de manger entre 15 et 20 kilos de viande par jour pour rester en bonne santé. En-dessous, leur part animale prend un contrôle de plus en plus important et ils peuvent attaquer toutes les créatures qui pour eux ne sont plus que de la viande. La chair humaine reste une exception : elle est bien plus attirante en raison de ses effets euphorisants et l’odeur de sang humain peut être repérée à des kilomètres de distance.

Mais pas Rosita.

Malgré ses genoux tremblants Anna parvient à se remettre à courir. Derrière elle retentissent hurlements et coups de feu. Et grondement. Oui, le même terrible grondement qu’elle a entendu dans la grange.

Ce type de loup-garou est incapable de se contrôler au moment de la pleine lune.

Au moment de la pleine lune. Maintenant c’est fini. Maintenant ça va.

C’est ce que Anna veut absolument croire.

Elle ne comprend pas ce qui lui arrive quand elle est enfin en vu de la Maison. C’est beaucoup trop beau pour être vrai. Leurs poursuivants sont encore loin derrière. Vite, elle se précipite dans le refuge, suivie de Will et immédiatement après de Rosita. Si c’est bien Rosita. Elle est recouverte de poils et son visage n’est plus qu’un long museau qui sert de fourreau aux plus épouvantables dents qu’Anna ait jamais vue… La jeune fille détourne la tête et peu à peu reviens à la normal. Puis demande à Will :

« Alors, qu’est-ce qu’on fait ?

L’adolescent hausse les épaules et répond :

_ Ils sont les bienvenus dans la Maison, tu sais bien. On ne peut pas fermer la porte à des étrangers.

_ Mais ils vont tuer Anna !

_ Personne ne peut mourir dans la Maison.

_ Mais on peut avoir mal ! Je sais ce que ça fait de se prendre une balle dans la tête ! J’aurais préféré mourir plutôt que de subir ça, et pourtant moi je guéris vite !

_ On va la protéger. T’inquiète.

Rosita se tourne vers Anna qui est restée immobile, dos au mur, les yeux fermés. C’est visible qu’elle est en train de craquer. Mais Rosita sait que maintenant qu’Anna a découvert son apparence bestiale, elle aura bien du mal à la rassurer. Une fois de plus la jeune fille maudit l’injustice du sort. Les vampires se nourrissent de sang humain et tout le monde leur trouve une classe folle. Les loups-garous peuvent se retenir d’attaquer les humains – même si c’est horriblement difficile – et tout le monde les trouve monstrueux. Elle avait espéré qu’Anna comprendrait… si on lui expliquait en douceur… mais même dans les meilleures conditions du monde il y aurait eu très peu de chances pour qu’Anna l’accepte telle qu’elle est. Tant pis. Ce n’est pas une raison pour la laisser tomber.

Tatie Yanelle est bien sûr déjà au courant que les méchants arrivent, ses visions l’ont prévenues et elle s’est chargée de prévenir tout le monde, pourtant chacun continue ses activités quotidiennes. A l’exception de Will et Rosita qui tirent une Anna léthargique – mais toujours solidement accrochée à son sac – derrière eux. Direction l’atelier de Will. Dans cette pièce il y a partout des armes. Des lance-roquettes. Des hallebardes. Des arbalètes en acier. Des couteaux en silex. Des battes de base-ball cloutées. Des aiguilles empoisonnées. Bref, un bel assortiment de tout ce que l’humanité a créé un jour pour massacrer son prochain.  Sur un coté, une forge et des outils permettent visiblement au jeune homme de réaliser certaines pièces lui-même.

Will englobe le tout d’un geste du bras généreux et dit à Anna :

_ Sers-toi. Tout marche parfaitement. Rosita ?

_ Oui ? répond celle-ci.

_ Est-ce que tu pourrais descendre t’occuper d’eux ? Je pense qu’on peut les forcer à laisser tomber, si on leur fait assez peur.

Rosita regarde quelques secondes Anna d’un air déçu puis répond :

_ D’accord.