lundi 26 novembre 2007
Mon île ***
Mon île
Je me réveille et avant même d’ouvrir les yeux je sais que quelque chose ne va pas. Mon lit est trop dur. Et il gratte. On m’a mis des draps rugueux, horribles. Et j’ai rejeté ma couverture, je sens l’air sur mes cuisses nues. Il faudrait que je me lève pour la remettre en place. Pas envie. En même temps, il fait bon ici, chaud malgré le courant d’air, quelqu’un a dû mettre le chauffage à fond… Péniblement j’ouvre un œil, une immensité de bleu me vrille la pupille et je me réveille VRAIMENT.
Je suis sur une plage, coincé entre l’immensité de l’océan et celle du ciel. Parfaitement nu. Parfaitement seul. Et complètement paumé.
Qu’est-ce qui a bien pu m’arriver ? J’étais sur le yacht de Stan, je draguais encore la belle blonde qui m’ignorait depuis notre départ du port, et j’avais bu… beaucoup bu… Mais quand même. Je veux dire, j’ai déjà eu des réveils bizarres, mais nu sur une plage du Pacifique, alors là, on peut dire que j’ai fait fort. Très très fort. Oh, bordel !
Je me suis assis sans m’en rendre compte, cul nu sur le sable, en plus j’ai horreur de ça, mais je ne veux pas me lever et encore moins me baigner, je ne veux pas aller chercher les salopards qui m’ont fait cette farce stupide, je ne veux pas appeler au secours, je ne veux pas crier, laissez-moi juste me réveiller en paix, que j’arrête ce cauchemar ridicule.
Sauf que bien sûr les dieux de ce bout de plage ont oublié d’écouter mes prières d’ivrogne et je suis bien obligé de me lever pour échapper aux vagues. Stupide, vraiment stupide. Quand je tomberai sur le triple crétin qui a orchestré tout ça je l’assommerais. Non, ce serait encore trop bon pour lui. Je le… je lui ferais bouffer son chapeau. Parfaitement. Parce que moi je n’en ai pas. Et je n’ai pas non plus de crème solaire, sous ce soleil de fous, je vais prendre un méga coup de soleil et peler pendant dix jours. CE N’EST PAS DROLE !
Bande de cons.
En attendant que Stan et les autres daignent revenir me chercher, je me suis fabriqué un espèce de pagne en feuilles. Je les ferais sans doute tous bien rire lorsqu’ils viendront. Mais je suis d’humeur plus indulgente que ce matin. J’ai vraiment très faim. J’ai marché un moment dans le coin, espérant trouver une gargote assez civilisée pour me faire crédit, voir même – ô doux rêve – me permettre de téléphoner chez moi. Je n’ai rien trouvé. Pieds nus, je n’ose pas explorer la plupart des passages dans la jungle qui s’ouvre derrière la plage, je me suis assez enfoncé sous les arbres pour me protéger du soleil mais je ne me suis pas éloigné. Je guettais les secours, surtout. J’ai passé l’essentiel de mon temps à imaginer comment je pourrais me venger de cette mauvaise blague et tous les mots cinglants que je leur reserverais. Je me fiche d’être mauvais perdant, personne ne respecte quelqu’un qui se laisse marcher sur les pieds et je n’ai pas l’intention de les laisser impunis.
Le reste du temps, je l’ai passé à rêver de ce que j’allais manger. Et boire. Au début, j’avais surtout soif d’alcool – ça fait bien longtemps que je n’ai plus été aussi sobre. Maintenant je veux de l’eau, de la bonne eau douce en bouteille, n’importe quelle marque, je n’en peux vraiment plus.
Maintenant la nuit tombe et la blague commence à être sacrément dangereuse je trouve. Il fait froid. Et je suis certain d’avoir entendu des bêtes. Dans la jungle, il y a sûrement des bêtes. Il faudrait que je me fasse du feu, mais avec quoi ? Je n’ai pas le moindre briquet et les seules branches que je peux ramasser sont sans doute trop humides pour brûler. Je me cherche un abri aux dernières lueurs du soleil. Comme finalement je n’en trouve pas, je me glisse sous un buisson et je m’endors. Je me griffe et une racine me rentre atrocement dans le dos. Quand je tiendrais celui qui m’a planté là…
Je me réveille en pleine nuit. Il y a plein de bruits ! Des bruits de bêtes ! Peut-être des sangliers ! On trouve des sangliers sous les tropiques ? Il y avait des cochons sauvages dans Sa majesté des mouches, mais est-ce que l’auteur s’est renseigné avant d’écrire n’importe quoi ?
Je vais peut-être dormir dans un arbre.
En plus je meurs de froid.
En hauts des arbres il doit y avoir des singes. Avec des grands crocs de babouin, qui sait ? De toute façon je ne sais pas monter aux arbres et il fait nuit. Je me redors de mon mieux. Je claque des dents. Qu’il fait froid !
La chaleur me ramène peu à peu à la vie. Autant se dépêcher, je sais que bientôt le soleil cognera trop dur pour que je puisse marche. Je veux explorer un maximum de la plage pour tenter de trouver des secours par moi-même. Hier j’ai mené ma recherche paresseusement, certain qu’on viendrait me sauver. Maintenant la soif gonfle mes lèvres et ma langue et il est urgent que je trouve de quoi boire.
Après mon épouvantable nuit, ça me fait du bien de marcher dans le sable tiède, de laisser mes muscles jouer. Je ne pense plus à ma vengeance, je ne pense plus qu’à la soif. J’ai laissé quelques bouts de bois entassés en forme de flèche dans la direction que j’ai prise pour être sûr d’être retrouvé si jamais on se décide enfin à venir me chercher. Je peux donc aller loin tranquillement.
Ce qui me déplaît vraiment avec cette plage, c’est qu’elle tourne. Depuis tout à l’heure je ne cesse de revenir à droite. Pas moyen de joindre un village, un port, un embarcadère, et je tourne en rond comme si j’étais sur une île. A nouveau je prie quelques dieux invisibles de ne pas être une île. Pitié, que les ivrognes qui me servaient de compagnon de beuverie ne m’aient pas fait le coup de l’île déserte, une putain d’île déserte qui n’est qu’une tache de rousseur sur une carte de l’océan qui craindrait le soleil, une île minuscule comme il y en a des milliers dans ce coin du Pacifique.
Le soleil me brûle mais je m’obstine, j’oublie même la soif, la terreur est plus forte. Je cours par moment. Non, il ne faudrait pas que…
Si.
Je retombe sur ma flèche de bois qui indique crânement la direction opposée à celle d’où je viens, comme si j’avais cru avoir fait demi-tour dans mon délire. Mais non. J’ai tourné en rond. Je suis bel et bien sur une putain d’île et elle est vraiment déserte et personne ne vient et personne ne viendra jamais et JE SUIS DANS UNE PUTAIN DE MERDE.
Des fruits épongent ma soif. Un moment. Et la faim qui me torture. La nuit tombe très vite. Cette fois je ramasse des branches pour faire un feu. Alors, il faut frotter deux bâtons très vite, c’est bien ça ?
Tu parles. Ça ne marche pas du tout. Poussé par l’énergie du désespoir, je m’active pendant des heures. Parfaitement en vain.
Je dors encore dans un buisson. Le froid et les bêtes me réveillent.
J’ai peur de mourir ici, à cause d’une stupide blague.
En plus les fruits me rendent malade.
Je me bricole des sandales avec des feuilles d’arbres, je dois les remplacer souvent mais au moins je peux entrer dans la jungle sans trop souffrir. Evidemment, sans couteau, ce n’est pas évident, mais je trouve des espèces d’herbes assez résistantes pour faire de la ficelle et des feuilles épaisses qui me rappellent des feuilles de bananier. Bien sûr pas la moindre banane dans le coin. Saletés. Elles se cachent.
Je trouve encore des fruits et malgré les protestations de mon estomac je les mange. J’ai moins faim mais très, très soif. Je passe sans arrête ma langue sur mes lèvres, ça râpe, ça fait même un bruit de râpe, je m’engueule et pourtant je ne peux pas m’empêcher de recommencer deux minutes plus tard. J’ai mal partout, j’ai des coups de soleil, je suis griffé, je donnerai n’importe quoi pour avoir de l’eau.
Je suis des sentiers en tentant d’éviter les plantes. J’entends des bruits. Les bêtes, encore. J’aimerai en attraper une. Ça serait forcément meilleur que ces fruits pourris !
Et soudain, ô merveille, j’entends le doux bruit de l’eau, pas l’eau sauvage de l’océan, non, la bonne eau, la douce, la merveilleuse, celle pour laquelle je donnerais tous les whiskies du monde ! Elle suinte sur un rocher et je le lèche longuement. Au bout d’un moment je m’arrête, je réfléchis, je cherche d’où viens cette eau. Mes pensées viennent plus lentement. Je trouve la source. Je l’aime, j’y reste. La nuit tombe et je suis encore là. Je n’essaye pas de faire de feu. J’ai froid. Les moustiques sont plus nombreux ici. Les bruissements des bêtes me donnent faim. Vraiment très faim.
Je ne sais plus si ça fait quatre ou cinq jours que je suis sur l’île. Peut-être trois. Peut-être six. Mais ça fait longtemps.
Et puis je m’en fiche ! Le feu est beaucoup plus important. Les fruits et l’eau, ça ne suffit pas. J’ai besoin de viande et de feu.
J’ai réussi à tuer un oiseau. Il ne se méfiait pas. Ne connaissait pas les humains. Je l’ai attrapé à mains nues et je lui ai tordu le cou. Il était beau. Beaucoup de plumes. Pas beaucoup de chair. Mais c’est déjà ça. De la viande ! J’ai si faim !
J’ai besoin de feu. J’ai tressé les herbes pour me faire une longue ficelle et je l’ai accrochée à une branchette courbe. J’ai passé la ficelle autour d’un bâton dont j’ai posé la pointe sur des herbes sèches. Un coquillage sur le bâton l’oblige à rester vertical. Mon système me permet de le frotter beaucoup plus vite. Cette fois ça va marcher.
Plusieurs fois la ficelle se décroche et je recommence tout. Inlassable. Je m’en fiche. Moi qui n’avais jamais le temps, maintenant c’est ma seule richesse, j’ai tout le temps du monde ! Jusqu’à ce que le feu prenne…
Enfin une fumée s’élève… Une étincelle… une flamme. Une flamme. UNE FLAMME !!!
J’ai un feu !
Je le nourris, je l’apprivoise, je le dresse, il ronronne et ronfle de contentement, il avale le bois humide, sa fumée noire éloigne les moustiques, il est mon enfant et mon dieu, enfin le feu !
Je prends la carcasse sanglante de l’oiseau et je la jette dans le brasier. Je sais que c’est grâce aux dieux de l’île que j’ai réussi à avoir l’eau et le feu, je leur offre ma première proie en remerciement. J’espère qu’ils seront contents et qu’ils continueront à m’offrir leurs bienfaits.
La chasse rend bien mais j’ai peur des tempêtes. J’ai construit ma cabane. Elle est belle. Hélas elle ne suffira pas à me protéger si le temps est vraiment mauvais. Sans outils je ne pouvais pas faire grand-chose.
Je dois nourrir le feu aussi. Plus beaucoup de bois. J’ai débroussaillé une bonne partie de la jungle et j’ai fait flamber tous les arbres isolés. Ça facilite la chasse. Et j’ai un épieu aussi. Durci au feu. Je fais des pièges.
Mais la pluie. Les nuages noirs. Ça ce n’est pas bon, vraiment pas bon…
Les dieux m’ont maudit.
Tout est saccagé. Tout mon royaume. Le feu est éteint. Ma maison détruite. Mes épieux envolés. Les oiseaux ont fuit, les poissons aussi. Plus de fruits sur les arbres. Je vais vraiment mourir.
Quelque chose vient de la mer. Des gens. Je crois… je crois… je ne me souviens pas bien…
J’ai trouvé un bon caillou. Il est lourd et pointu. S’ils veulent mon île, je me défendrais.
Ils crient.
Un nom.
Je me souviens… je me souviens…
Un piège, non ? Non, avant… avant l’île…
Aucune importance. J’ai mon caillou. Ça c’est la réalité. Qu’ils viennent. Ils n’auront pas mon île, mon feu, mes proies et mes épieux. Qu’ils viennent.
samedi 3 novembre 2007
La lettre de Sandra ***
La lettre de Sandra
J’étais seul chez moi quand c’est arrivé. Tant mieux. Je n’aurais jamais pu expliquer ça à ma femme. Ou pire, à mes enfants. Je ne me doutais de rien quand quelqu’un a sonné à la porte. J’ai ouvert. C’était un homme, assez jeune, asiatique, que je ne connaissais pas. Je lui ai dit bonjour, il m’a répondu :
_ Vous êtes Thierry Shentoub ?
_ Oui, c’est moi.
_ Vous étiez professeur de mathématique au collège Marie Curie, il y a seize ans ?
_ Pardon ?
J’étais assez abasourdi par la question, ainsi que par le ton inquisiteur, mais surtout par son regard. Il m’évaluait. Et sans préjugé positif. Au bout de quelques secondes j’ai réussi à suffisamment rassembler mes esprits pour lui répondre que oui, j’avais bien enseigné à Marie Curie, quand à la date je ne me la rappelais plus avec précision, mais grosso modo, c’était bien ça. Il a hoché et s’est avancé. Avec un temps de retard je l’ai invité à entrer. Je lui ai demandé qui il était mais il ne m’a rien répondu. Il a regardé partout autour de lui avec ce même regard évaluateur, s’attardant particulièrement sur les photos de familles et les dessins de mes enfants. J’ai commencé à avoir peur. Il m’a alors donné une enveloppe en disant :
_ Je suis venu vous apporter une lettre. »
L’enveloppe était entièrement blanche et elle n’était pas scellée. Je me suis assis tandis que le jeune homme s’appuyait contre un mur, ne perdant pas une miette de mes réactions. J’ai sorti plusieurs feuilles à carreau d’écolier en pensant à un message d’un élève. Et j’ai lu.
Je ne sais pas comment commencer cette lettre, donc oublions le commencement. Je m’appelle Sandra. Je suis née sous X mais j’ai réussi à découvrir (par différents moyens pas très très légaux, mais bref) l’histoire de mes parents. Ce qui est terrible, quand on né sous X, ce sont tous les films qu’on peut se faire. Au-delà de toutes ces histoires de comment étaient mes parents, et mes grands-parents, et est-ce que je leur ressemble, etc… toutes ces questions assez innocentes en fait à propos de couleur d’yeux ou d’être douée en maths, il y a des questions terribles, terrifiantes. Mon père était-il un violeur ? Ma mère une prostituée ? Suis-je le fruit d’un inceste, d’une beuverie, d’un hasard malencontreux ? Pourquoi mes parents m’ont-ils créée pour ensuite me donner à d’autres ? Mon père sait-il seulement que j’existe ?
Toutes ces questions et je t’en épargne plus de la moitié (je me permets de te tutoyer pour des raisons que je t’expliquerai plus tard, là je commence par le commencement), j’arrive à les écrire maintenant sans pleurer, sans mordre, me sentir poignardée par l’angoisse. Certaines personnes arrivent à vivre sans savoir, et même si j’ai vécu ma vie avec insouciance et joie la plupart du temps, rien ne m’empêchait d’avoir mal quand je pensais à ça. Je dis tout ça pour me justifier : on pourrait penser que je suis cruelle de chercher à savoir à tout prix, de remuer des blessures passées, etc… Tant pis.
Donc j’ai découvert que ma mère s’appelait Flora et qu’elle a accouché à l’âge de quinze, ce qui fait qu’elle n’avait pas beaucoup plus de quatorze quand elle est tombée enceinte, et forcément je peux comprendre qu’elle ait accouchée sous X. Je peux le lui pardonner sans mal. Je n’ai pas eu la chance de la rencontrer, elle est hélas décédée. C’est drôle comme ce mot ne veut rien dire. C’est comme disparue. Effacée. Elle n’est pas là, c’est tout. Ce n’est pas un mot brutal comme celui que je n’arrive pas à employer, celui qu’on m’a jeté à la figure quand j’ai cherché à la voir. Je t’épargne ce mot, tu as compris. Donc Flora est décédée à l’âge de vingt-six ans. Mais elle n’était pas seule au monde, enfin, sa famille l’a reniée, à cause de moi – ou plutôt de son gros ventre déshonorant, j’étais grosse comme un pois chiche, on ne peut pas m’accuser de quoi que ce soit – mais elle avait une amie très proche qui l’a soutenue tout du long et elle avait son mari à qui elle avait raconté toute l’histoire (bien plus tard bien sûr, quand elle l’a rencontré quoi). Ils me l’ont racontée à mon tour. Une belle histoire. J’ai entendu les rumeurs aussi. Des histoires horribles. J’ai choisi la belle histoire, bien sûr !
Enfin, belle, belle… disons romantique. Comparé à tous ces chacals qui racontaient qu’elle se prostituait, qu’elle couchait avec n’importe qui, qu’elle s’est fait engrosser par son père… berk, berk, berk !!! Comment les gens peuvent-ils être assez dégoutants pour raconter des horreurs pareilles sans la moindre preuve ! C’est déjà assez atroce que ce genre de choses arrive vraiment, il faut encore qu’ils en rajoutent !
Donc moi je n’ai pas écouté ces récits-là, qui de toutes façons ne tenaient pas sur leurs pattes – je veux devenir journaliste et je sais qu’il est important de recouper différentes sources – j’ai écouté l’histoire où elle est tombée amoureuse. Amoureuse de son prof de maths. C’est là que tu entres en scène (mais ça, tu devais t’en douter dès que tu as lu le nom de Flora, non ?).
Tu étais jeune et sans doute beau. Je sais bien que l’amour est aveugle mais les adolescentes ont de bons yeux. En tous cas l’amie de ma mère biologique (je précise froidement et cruellement que nous n’avons qu’un lien du sang, parce que j’aime ma mère adoptive et que je veux que ce soit bien clair pour tout le monde : ma maman, c’est elle) l’amie de Flora donc m’a dit que tu charmais toutes tes élèves. Pas un vrai flirt, tu ne les draguais pas, tu te contentais de les épater par ton savoir et ton charisme – et j’ai connu assez de profs pour savoir que le charisme est rare et fascinant venant de leur part. Elles jouaient à leur tour à te séduire. Et Flora t’aimais.
Et tu l’as emmenée chez toi et tu as couché avec elle. Ça, j’ai plus de mal à l’admettre. Ok, tout le monde peut tomber amoureux, et puis c’est elle qui a commencé. Mais j’ai eu quatorze ans et j’ai eu des copines de cet âge-là et même si je n’ai pas connu Flora, je pense qu’il y a très peu de chance pour qu’elle ait su vraiment ce qu’elle faisait. Et de toute façon, toi, l’adulte, tu aurais dû la protéger. Ou au moins mettre une capote ! Bon, je ne vais pas te reprocher quand même de m’avoir donné une existence, je suis heureuse d’être née, mais ça ne me parait absolument pas mature ni responsable. Elle a beaucoup souffert d’être enceinte. Ses parents ne voulaient pas qu’elle avorte, et en plus si elle l’avait fait aussi tôt, il y a de grands risques qu’elle soit devenue stérile par la suite. Sans oublier le mépris et le rejet de tous ces crétins qui se prétendaient ses amis. C’est là qu’en prime tu as fais ‘‘courage fuyons’’, que tu as nié être le père, donc mon père biologique (oui je reprécise même si ce n’est pas la peine, toujours pour les mêmes raisons, j’ai un papa et quoi qu’il arrive ce n’est pas toi). Enfin, tu l’as vu, cet enfer dans lequel elle était !
Je n’aime pas l’idée d’être la fille d’un salopard. Ça peut se comprendre. On ne sait pas dans quelle mesure c’est héréditaire ces trucs-là. Mais bon, je n’aime pas non plus l’idée d’être la fille d’une fille naïve et pas très affirmée, mais je suis sûre de ne pas avoir hérité de ces cotés-là de Flora. En tous cas j’ai décidé de t’accorder le bénéfice du doute. Genre tu es vraiment tombé amoureux et tu as craqué, la grossesse était un accident, elle te l’a caché le plus longtemps possible, ensuite tu as été lâche. Lâche ou salopard, je préfère lâche. Pas toi ?
Voilà, donc maintenant tu sais pourquoi je ne savais pas comment commencer cette lettre : salut, bonjour, monsieur, père, vous, tu (j’ai finalement choisi le tu parce que quand même), pas papa parce qu’il ne faut pas exagérer, papa c’est un titre qui se mérite, pareil pour le reste, j’ai une famille et je l’aime. Alors pourquoi je viens t’embêter ?
Pour que tu saches que j’existe, et que je sais la vérité. Parce que peut-être j’ai des demi-frères et sœurs, ça me plairait de le savoir. Parce qu’il fallait qu’un jour tu vois les conséquences de tes actes.
Et aussi parce que je suis curieuse. Je voulais te rencontrer. J’étais prête. Mais je n’ai pas pu. Il faut croire que j’ai hérité de ta lâcheté. C’est pourtant la première fois que ça m’arrive. D’habitude je suis plutôt du genre fonceuse. Alors je t’ai écrit cette lettre. Ça a été plus facile que je croyais. Je m’étais déjà fait une liste de ce que je voulais te dire et dans quel ordre, histoire de me soutenir pour le grand Face-A-Face. J’ai réussi à t’écrire tout ce que j’avais sur le cœur. Et j’ai envoyé mon frère Lee (c’est lui aussi un enfant adopté, mais lui est vraiment orphelin. Il m’a beaucoup aidé tout du long. J’ai aussi un autre frère, Lothi, mais on est beaucoup moins proches) pour te donner ma lettre et voir à quoi tu ressembles. J’avais peur. On s’est mis d’accord : si tu es vraiment un salopard, il ne me racontera rien et le sujet sera clos. Sinon, ben on verra bien. Il te donnera mon numéro de téléphone j’imagine.
Enfin tu arrives à la fin de cette longue lettre, je suppose que tu es soulagé. Je ne sais pas non plus comment finir (adieu ou au revoir, ça ne dépend pas de moi) alors je ne finis pas.
Sandra
J’ai regardé le type, Lee, qui m’examinait toujours. Il avait l’air plus indulgent maintenant. Ce n’est que quand j’ai repris mon souffle que j’ai compris pourquoi. Il a bien vu que cette foutue lettre me bouleversait.
J’avais failli être viré à cause de Flora et même à présent la rumeur me collait toujours aux basques. La dernière chose dont j’avais besoin était bien qu’on m’associe à nouveau à toute cette histoire. Et puis il y a ma femme, mes enfants, je devais les protéger. Et rien ne prouvait quoi que ce soit. Ce n’était pas avec une simple lettre qu’elle pouvait ruiner ma vie. J’ai dit à Lee :
« Il ne faut pas… il faut que vous partiez maintenant. Allez-vous-en. Je ne veux plus parler de cette histoire.
Le regard c’est immédiatement refroidi et j’ai eu peur qu’il ne me frappe. Il s’est approché de moi, j’ai reculé. Il m’a juste arraché la lettre des mains en disant :
_ Permettez ?
_ Ok, oui, le mieux c’est de ne pas… il faut… écoutez, ce n’est pas moi, d’accord ? Dites à cette fille de me laisser tranquille !
_ Elle s’appelle Sandra. Et je vous promets qu’elle ne se donnera pas la peine de vous laisser une seconde chance. Elle a déjà été généreuse de vous en donner une. C’est une fille formidable et vous ne la méritez pas. »
Il me toisait d’une manière très méprisante, je savais ce qu’il pensait et je m’en fichais, j’ai dit oui à tout et je l’ai mis dehors. Sa visite a duré moins d’une demi-heure. Elle m’a anéanti. Je me suis laissé tomber dans mon fauteuil et j’ai bu. Jusqu’à tomber dans un trou noir où la mémoire n’existe plus.
vendredi 2 novembre 2007
L'invitation ***
L’invitation
La maison domine l’île. Non, ce n’est pas une maison, c’est un palais, une construction gigantesque et complètement incongrue ici, aberrante. Mais elle me plaît. L’île me plait, le port me plaît, les bateaux amarrés me plaisent, et plus que tout la maison me plaît infiniment, chaque surface, chaque volume, chaque couleur a été précisément calculée pour s’harmoniser avec les autres. Oui, l’ensemble est aberrant, une flèche par ici, une porte ondulante par là, on dirait le délire d’une schizophrène jusqu’au moment où on comprend la logique de l’ensemble, et là c’est tout simplement beau.
Autour de moi les gens s’affairent en prenant bien soin de ne pas me regarder dans les yeux. Est-ce qu’ils se souviennent de moi, est-ce seulement ma ressemblance avec leur patronne qui les fait agir ainsi ? Aucune idée. Je déteste l’admettre mais les gens, en tant que variables, m’échappent totalement. Je sais analyser les faits les plus complexes mais uniquement une fois que le facteur humain a été réduit à une équation et cette réduction je ne sais pas comment l’opérer. C’est la limite de mon génie.
Quelqu’un prend mes affaires et je le suis. Nous pourrions monter en voiture mais j’aime la marche le long de ce chemin qui lui aussi a été parfaitement dessiné. Je lui trouve un effet apaisant. Normal, tout comme il est normal que j’aime cette maison : ils ont été créé par la femme dont je suis le clone. Nous avons vécues des choses bien différentes, elle et moi, mais nous avons exactement la même manière d’apprécier la beauté : tout est une affaire de chiffres. C’est une surdouées des mathématiques, ce qui lui a permis de devenir milliardaire avant d’avoir l’insigne honneur d’être clonée. Seuls les plus grands génies sont clonés pour former les troupes d’élites au service du très vague ‘bien commun’. Je dis le très vague parce que bien sûr les différentes personnes au pouvoir tentent de nous utiliser dans leur intérêt et que nous devons en même temps composer avec des lois parfois absurdes. Mais on s’y fait. Ou plutôt, il y a tellement à faire pour aider ce drôle de monde à tourner à peu près rond qu’on n’a pas le temps de s’arrêter et de réfléchir. Même nous les clones, qui sommes censés réfléchir plus vite que tout le monde.
Je m’arrête là où le chemin longe la falaise pour admirer le paysage magnifique de l’océan. Ce n’est pas pour moi un plaisir simple. J’ignore comment font les gens pour regarder et aimer, sans calculer, sans analyser, sans déduire. Moi j’aime parce que je peux calculer, analyser et déduire l’envoûtant infini des vagues et des courants. L’autre – mon modèle, la femme dont j’ai le code génétique, Irvin Jahet-Limritt – doit en faire autant quand elle marche le long de ce chemin. Quand elle marchait, plutôt. Si elle m’a invité à revenir dans sa superbe demeure, c’est parce qu’elle n’est plus en état de marcher, ni de faire quoi que ce soit d’autre. Elle est mourante et c’est uniquement pour ça que j’ai accepté de revenir. J’aime l’idée que je me montre meilleure qu’elle, plus généreuse. Dépasser nos modèles est une ambition que partagent presque tous les clones, comme si nous étions poussés par la soif de légitimer nos existences.
L’homme qui m’accompagne – ce n’est pas le même qui a pris mes bagages, je suppose que ce gorille discrètement armé doit veiller à ma sécurité et à ce que j’exécute les ordres de la patronne – me rappelle que je suis attendue et que je dois me presser. Il a l’air totalement indifférent à ma personne, ressemblance avec Irvin ou pas, veillant sur moi comme il aurait veillé sur un colis précieux ou animal rare et indocile. Quoique Irvin n’aime sans doute pas les animaux. Moi je les supporte, sans plus. Je regarde l’homme de main de haut en bas, une manœuvre délicate puisqu’il fait deux têtes de plus que moi, et je lui demande :
« Comment je m’appelle ?
_ Pardon ?
_ Mon nom. Mon identité. Pas la peine de se souvenir de toutes les lettres, juste mon nom.
_ Heu… Becia ?
_ C’est bien ça. Becia. Bravo. Maintenant plus difficile : je suis quoi ? Quel est mon rôle dans la société ?
_ Excusez-moi, mais nous devons vraiment aller…
_ Non. On ne va nulle part tant que vous ne m’avez pas répondu.
Et qu’il ne croit pas me faire peur, le gros bras. D’accord, je travaille rarement sur le terrain, mais je sais me battre et mon dernier entraînement en conditions réelles date sûrement d’il y a moins longtemps que le sien. Je mets mes mains dans mon dos et je le toise. Enfin il réagit – Irvin doit sans doute le toiser de la même manière quand elle daigne s’apercevoir de sa présence. Mon modèle est une femme très méprisante. C’est un défaut que j’ai également et que je tente de corriger, mais ce n’est pas pour autant que je vais me laisser marcher sur les pieds. L’homme se tortille quelques secondes, évite mon regard et tente :
_ Inspectrice ?
_ Surinspectrice. On dit surinspectrice pour l’élite. Allez, encore un dernier effort : j’appartiens à quelle équipe ?
_ La numéro 5. Madame.
Le ‘madame’ en retard montre qu’on est sur la bonne voie. J’enfonce une dernière fois le clou :
_ Parfait, maintenant on reprend tout depuis le début : qui je suis ?
_ Becia, la surinspectrice de l’équipe 5, madame.
_ Excellent. Il est donc clair pour nous deux que je ne suis pas un jouet très cher commandé par Irvin Jahet-Limritt pour s’amuser. Et que je ne suis pas non plus, et retenez bien ça parce que j’y tiens, je ne suis pas non plus à son service. Je sacrifie un temps précieux pour lui rendre visite, à titre amical. C’est bien compris ?
_ Oui madame.
_ Bien. Faites passer le message. Maintenant allons-y. »
Et je le suis. Parce que même si je suis loin d’être quelqu’un de sympathique, encore moins d’ouvert ou d’enjouée, je ne suis pas, je refuse catégoriquement d’être méchante. Mon modèle est une garce sadique et égoïste, je garde l’espoir que c’est le résultat d’une enfance malheureuse dans les bas-fonds suivi d’une ascension sociale trop rapide qui l’a gâtée jusqu’à la pourriture. Moi, j’ai été élevée pour le bien de l’humanité en général et à présent que je peux choisir ce que je veux faire de ma vie, j’ai choisi de continuer le métier de surinspectrice. D’accord, je n’aurais sans doute jamais fait ce choix sans Altran, mon capitaine, utopiste clone d’un utopiste, qui croit en nous d’une manière qui nous force à croire en nous également. Nous sommes cinq dans l’équipe. Sans Altran, au moins trois d’entre nous auraient abandonné depuis longtemps. Moi, c’est justement grâce à l’épouvantable femme qui me sert de base ADN qu’il me tient. J’ai besoin de lui pour chasser le spectre de cette horrible créature que je pourrais devenir si je me laisse aller. J’ai besoin d’accomplir un de ses beaux rêves, j’ai besoin qu’il soit fier de moi, pour être sûre que tout va bien, que je suis quelqu’un de bien, que je ne suis pas comme l’autre – que je ne suis pas comme elle.
Mais chaque médaille a son revers – ou plutôt, lorsqu’on a de l’affection pour quelqu’un, ça se transforme forcément en piège tôt ou tard. Irvin la milliardaire, je l’aurais volontiers laissée crever seule, j’aurais même été soulagée de ne plus avoir ce maudit spectre au-dessus de ma tête, de pouvoir faire comme si cette femme haïe et haïssable que je pourrais devenir n’était qu’un mauvais rêve. Mais c’est une réaction cruelle qui m’aurait fait baisser dans l’estime d’Altran. Et ça pas question.
Donc je suis là, dans le paradis artificiel d’une femme richissime, mégalomaniaque et mourante, en train de me comporter d’une manière méprisante avec le personnel parce que je ne sais pas comment me faire respecter sans écraser les autres. J’ai essayé de l’apprendre, pourtant. J’ai vraiment essayé. Je n’y arrive pas. Ça doit être dans ma nature. Dans mes gènes. Foutus gènes.
Nous avançons dans un couloir dont les arrêtes correspondent parfaitement au reste de la maison, c'est-à-dire d’une beauté parfaitement rendue par leur mise en équation. Il n’y a sans doute dans le monde qu’Irvin et moi pour apprécier l’art et par endroit l’humour de cette utilisation toute esthétique des mathématiques. Pour le reste des gens ce ne sont sans doute que des formes vagues et aussi étranges que le reste. Je pourrais apprécier ce goût que nous partageons, elle et moi, deux étrangères se connaissant mieux que les familles les plus intimes. Et pourtant non. Tout ce que je ressens, en appréciant les paramètres parfaits de cette maison, c’est une sombre et puissante jalousie. Chez moi, dans la maison de fonction, je n’ai droit de décorer à ma guise qu’une seule pièce et je suis limitée par le manque de moyens. Ma mise en espace me parait pauvre et stupide en comparaison de ce palais. Enfin j’arrive devant la porte de la chambre d’Irvin. Je sais que c’est sa chambre avant même d’y entrer : au centre de la maison, vue sur l’océan, légèrement surélevée et dans une position acoustique limitant le bruit qui parvient jusqu’à elle et majorant tous les sons qu’elle émet. Si je pouvais en avoir la totale liberté, c’est exactement comme ça que je construirais ma chambre aussi.
J’entre dans cette immense salle du trône, cœur de l’empire financier d’Irvin, transformé pour l’instant en chambre d’hôpital et qui bientôt deviendra un salon de pompes funèbres. La perspective de sa mort prochaine est la seule idée qui parvient à combattre à la fois ma jalousie et ma déprime, et puisqu’il n’y a personne qui puisse lire dans mes pensées, je ne m’en prive pas. Je suis même à deux doigts de sourire en m’approchant du lit. Un médecin sans aucun doute hautement qualifié et débauché pour un prix exorbitant s’apprête à m’empêcher de passer, mais il voit mon visage, comprend qui je suis et me laisse passer. Je me glisse sous la bulle de plastique protectrice. Personne ne sait ce qu’elle a. Je croise les doigts pour que ce ne soit pas une fragilité génétique et surtout pour que je n’attrape pas son sale truc en m’approchant trop d’elle. Normalement tout est stérile, mais on ne sait jamais.
Elle dort. Ça fait six ans que je ne l’avais pas vu mais l’effet qu’elle me produit est exactement le même qu’à l’époque. J’ai pourtant grandie depuis le temps, j’ai réfléchi, j’ai travaillé sur moi-même, je me suis endurcie. J’avais douze ans et j’étais toute heureuse de découvrir que mon modèle était une milliardaire et une mathématicienne de génie. Je venais innocemment à sa rencontre, j’étais même pleine d’espoir. J’ai été bouleversée de voir son visage, mon visage tordu par l’âge et par le ressentiment hargneux. La suite de la visite a confirmé cette première impression : elle m’a très clairement fait comprendre que je n’étais rien pour elle, qu’elle avait laissé le gouvernement copier son ADN et en faire ce qu’il voulait mais qu’elle ne me considérait même pas comme une véritable personne. En six ans, j’ai eu le temps de rentrer, de pleurer sur l’épaule d’Altran, de la haïr, de me haïr, de m’apaiser, de me préparer à une nouvelle rencontre. Et pourtant non, je n’étais pas prête, vraiment pas prête. Son visage est l’image de ma mort. Je vois mes yeux rongés par la maladie, ma peau jaune, mon front ridé, mes cheveux rasés et des cicatrices d’électrodes sur mon crâne. C’est une version maudite de moi-même, une menace. Si je ne suis pas sage je deviendrai un jour comme elle, pourrie de corps comme d’esprit, pitoyable, vulnérable, mortelle. D’accord, je suis mortelle de toute façon, mais c’est beaucoup plus lointain et beaucoup plus abstrait. La voir me jette violemment à la figure mes pires angoisses. J’éprouve l’horrible tentation de tout renverser d’un violent coup de pied et de filer à toutes jambes. Je me retiens. Je suis une flic, une surinspectrice, un membre de l’élite, j’ai un rang à tenir et un honneur à garder. Et il est hors de question que cette gargouille me fasse sortir de mes gonds rien qu’en ayant l’audace de respirer encore. Je suis au-dessus de ça.
Elle ouvre les yeux brusquement et instinctivement je me pétrifie. Mais non. C’est encore plus atroce, d’une certaine manière. A la place du regard furieux qui m’aurait réduite en cendre, maudissant d’un même froncement de sourcil ma jeunesse, la maladie, la mort et l’humanité entière, le regard auquel je m’attendais – nous avons un sale caractère mais au moins nous avons du caractère, et gare à celui qui le sous-estimerait – il n’y a rien. Mais vraiment rien. Comme si tout était déjà mort en elle. Ça me donne envie de vomir et envie de hurler, de la frapper, de l’obliger à réagir, à montrer qu’il y a un truc dans ce tas de chair en décomposition, n’importe quoi mais quelque chose !
Mais elle n’est même pas morte intérieurement, il reste quelques petits rouages là-haut qui fonctionnent encore, la maladie a seulement rongé sa force et sa hargne, cette terrible et honteuse hargne dans laquelle je me reconnaissais si bien. C’est comme de se regarder dans un miroir en sachant qu’on fait la gueule – comme tous les jours – et de voir son reflet avec le sourire. Parce qu’elle me sourit, en plus. Elle me parle. D’une voix faible et rauque, avec une respiration chuintante, mais un ton gentil.
« Salut Becia.
Je ne sais plus où me mettre, je suis venue prête à la guerre, prête à lui servir d’ultime punching-ball pour son ultime crise de rage devant l’inéluctable, je ne suis pas venu pour me faire sourire dessus. Par mon propre visage en plus. C’est très perturbant. Si perturbant que je me demande même si Altran n’a pas raison : et si au fond de moi j’étais une gentille fille ?
_ Je suis contente que tu sois venue, continue Irvin.
Elle tend une main décharnée vers moi. Elle me dit :
_ Je n’ai plus que toi à présent.
Je fais semblant de ne pas voir sa main. Je reste immobile. Je n’ai pas la moindre idée de comment je suis censée réagir. Elle me donne le coup de grâce.
_ Ma fille…
Je ferme les yeux et ne bouge pas. De tous les coups bas qu’elle aurait pu me faire c’est celui-là le plus bas et le plus méchant. Cette salope ne pouvait pas me crier dessus pour que je continue à la détester et que je me réjouisse de sa mort, la conscience nette ? La famille est le rêve des clones, un rêve dont elle m’a elle-même privé, un rêve cruel à m’agiter sous le nez alors qu’on sait très bien toutes les deux que c’est la fin et que jouer à être une mère et une fille ne servira qu’à alimenter mes regrets. Le pire c’est que je sais, sans avoir la moindre chance de démontrer le contraire, qu’à sa place je ferais la même chose.
Peut-être pas. Parce que moi je connais des gens dont l’avis compte pour moi et je fais comme s’ils pouvaient me voir en ce moment, je fais semblant d’être une gentille, tout pour ne pas réagir comme elle aurait réagit. Je rouvre les yeux et je lui prends la main. Je la regarde. Qu’elle voit que je ne suis pas dupe. Elle est gentille comme la sorcière qui demande aux enfants de regarder ce qu’il y a au fond du four avant de claquer la porte sur eux. Elle ne m’aura pas. Je lui dis :
_ Je suis là.
Une phrase magnifiquement bateau, sublime de creux et d’inutilité – ça se voit, quand même, que je suis là ! – tout à fait le genre de phrase qui m’a toujours fait bondir, et je vois dans un ses yeux un petit soupçon qu’elle n’arrive pas à réprimer, un éclair de colère furtif qui me prouve que si, tous les neurones sont bien au rendez-vous, qu’elle joue la comédie, et qu’elle la joue mal. Maintenant elle sait que je sais. On peut passer aux choses sérieuses.
_ Qu’est-ce que vous me voulez ?
Elle me regarde longuement, cherchant ce qui se passe dans ma tête, analysant, calculant ses chances. Puis elle lâche :
_ L’avocat va t’expliquer. File. »
Autant pour la fille et pour le plaisir de me voir. Je préfère ça, cette scène pitoyable me mettait les nerfs en pelote. Je m’en vais. A la sortie, l’avocat m’attend. Ça ne peut être que l’avocat, personne d’autre n’oserai porter un costume aussi sobre et chic avec une cravate aussi originale et chic, le tout calqué au millimètre près sur le dernier caprice de la mode, ça doit coûter une fortune. Il se tient comme un avocat et me fait signe de le suivre comme un avocat, il sent même un parfum d’avocat, et pas n’importe lequel, celui que seuls les excellents avocats se permettent de porter, tout indique donc qu’il s’agit bel et bien de l’avocat. Si j’hésite encore, c’est parce qu’il est très jeune pour ce titre – vingt, vingt-deux ans à tout casser – et parce qu’il est divinement beau. Je me demande si c’est pour ça qu’Irvin l’a engagé et je sens la jalousie revenir me brûler l’estomac, délicatement assaisonnée d’une pointe de déprime et de fureur devant mon propre malaise. Une fureur que je retourne rapidement contre lui. Je suis encore plus agressive avec les hommes qui me plaisent qu’avec les autres, ils n’avaient qu’à ne pas me mettre dans tous mes états, je déteste ça. Nous entrons dans une salle simple et confortable meublée de moelleux canapés et d’une table de bois élégante. La table fait semblant d’être purement esthétique, comme si c’était tout à fait par hasard qu’on puisse en prime l’utiliser pour quelque chose d’aussi trivial que poser des papiers. Je l’adore. Je veux la même. L’avocat s’installe comme si nous avions rendez-vous pour prendre le thé et discuter de sujets mondains. Il se présente sous le nom de Libb, Erwan Libb. Un gentilhomme qui veille à ce que je sois bien installée. Oui, je suis très bien, mais je profite, je fais durer, je n’ai pas la moindre intention de précipiter le moment où je découvrirais ce que la sorcière dont je porte les gènes m’a mijoté. C’est sans doute quelque chose d’horrible.
« Puis-je vous appeler Becia ?
_ Pas trop le choix, c’est Becia ou RTF-2.5-P+. C’est tout ce que j’ai en stock dans le genre nom de famille.
_ Donc, Becia, savez-vous pourquoi Irvin vous fait venir ?
_ D’une, elle ne m’a pas fait venir, personne ne peut me faire venir, on me demande de bien vouloir venir et c’est moi qui décide si je viens ou pas, compris ? Je suis ici parce que je l’ai voulu. Et de deux, si je le savais, je n’aurais pas besoin de vous et de petits airs supérieurs parce que vous portez un costume à 10 000 crédits et que vous ne l’avez pas loué alors que vous ne le mettrez qu’une seule fois. On vous a donné un boulot, non ? Alors faites-le et ne me faites pas chier.
Je me renfonce dans les coussins du canapé. Décidément très confortable. Une intelligence artificielle modèle en permanence la souplesse du tissu pour qu’il soit adapté à mon corps quelque soit sa position. Une fortune dépensée pour un résultat à peine supérieur à un coussin ordinaire, ce n’est pas la première fois que je rencontre ça – j’ai fréquenté du beau monde au cours de mes enquêtes, et il y en a bien la moitié qui n’ont pas été coffrés – mais ça me plait toujours autant. Le genre de choses impossibles à avouer à Altran. J’attends. Les pieds posés sur le canapé. Histoire de montrer que je fais ce que je veux. Réaction puérile, je sais, mais efficace : ça me calme.
Erwan Libb est resté totalement imperturbable durant tout mon petit laïus, Irvin a dû l’habituer à bien pire. Maintenant qu’il est sûr que j’ai fini il se gratte la gorge et se lance :
_ Irvin Jahet-Limritt a toujours été une femme forte et indépendante.
Traduction : une chieuse qui a renié sa famille, qui n’a pas d’amis et qui a toujours envoyé bouler les pique-assiettes. Traduction 2 : elle est seule au monde.
_ Elle n’a aucune envie, continue l’avocat, de voir son immense fortune et l’œuvre de sa vie disparaître après sa mort.
_ Elle va en faire quoi ?
_ Elle aimerait vous la donner. A condition bien sûr que vous soyez prête à quelques efforts minimes pour l’aider dans ses derniers jours, ce qui j’en suis sûr…
Il s’arrête net. Il n’a pas tort. Je me suis levée et penchée vers lui et si je ne l’ai pas envoyé valser à travers la pièce c’est uniquement parce qu’on m’a appris à me contrôler mieux que ça, mais il voit bien que je suis furieuse, dangereusement furieuse.
Je lui parle d’une voix glacée – je ne ferais pas à Irvin la satisfaction de perdre le contrôle, oh non, elle savait très bien comment je réagirais et je ne veux pas lui donner ce plaisir :
_ Qu’est-ce que vous croyez ? Que j’ai besoin d’elle pour gagner de l’argent ? Que je suis incapable d’en gagner par mes propres découvertes ? Vous pensez qu’on m’a raté à la copie ? Ou peut-être que mon éducation parmi les surinspecteurs m’a rouillé la cervelle ? Dans ce cas vous avez faux, M. Libb, et pas qu’un peu, et j’aimerai même que vous soyez d’un assez bon niveau pour que je puisse vous prouver mes capacités. Mais vous ne seriez même pas capable de résoudre une équation au second degré sans une calculatrice et une andro-nounou pour vous indiquer comment la faire fonctionner, alors vous allez devoir vous contenter de ma parole et de celles de mes camarades à qui mes talents ont permis quelques jolis coups de filets. L’équipe 5, ça vous évoque quelque chose ? Ce crétin de Crimian m’a surnommée l’ordinateur humain alors que je suis mille fois plus efficace que n’importe quel ordinateur. Quand à faire le beau pour cette momie en échange de quelques piécettes, ce n’est même pas la peine d’y penser, faites-le donc si ça vous amuse, avec votre belle petite gueule elle daignera peut-être vous jeter un petit billet. Moi pas question, j’ai ma fierté et je ferais mieux qu’elle. Mieux qu’elle, vous m’entendez ? MIEUX QU’ELLE !
Il a peur mais c’est un professionnel, il a l’habitude des hystériques et des psychopathes, enfin c’est ce que je déduis de sa rapidité à changer son fusil d’épaule :
_ Je ne remets absolument pas en doute votre future réussite, Becia, mais elle n’effacera pas la mort de Mme Jahet-Limritt. Elle m’a sollicité pour faire appel à votre générosité.
Je me rassoie. Ce traître appuie sur la corde sensible. Je ne suis pas généreuse et il le sait très bien, je veux le paraître et il s’en est aperçu. Si je rentre maintenant et qu’Altran me demande comment ça s’est passé, je pourrais lui mentir, mais il le saura. Et s’il ne le sait pas, Chat (Crimian de son nom officiel) se fera un plaisir de le lui dire. Chat est un sale manipulateur égoïste qui sait lire dans la tête des gens aussi facilement que j’arrive à lire dans une masse de données codée en système 7 et il ne m’aime pas beaucoup. Ou plutôt il s’amuse beaucoup à me provoquer, ce que je déteste. Impossible pourtant de ne pas tomber dans le piège. Chat est un as dont le talent est basé sur l’improvisation et l’instinct là où je m’appuie sur le calcul et la prévision. Je prépare un plan à cent solutions, il sort la cent-unième de son chapeau, sans bien sûr se donner la peine de calculer les cent précédentes. Il a toujours un coup d’avance sur moi. Et c’est le chouchou d’Altran. Il le nie, bien sûr, mais c’est évident qu’il l’adore. Chat est le genre de personne qu’on ne peut qu’adorer ou détester.
En attendant j’aurais bien besoin de des talents de mon désagréable collègue pour savoir ce que Libb cache dans sa belle petite tête et comment le contrer – Chat est si convaincant qu’on dirait de la magie. Il me tape parfois tellement sur les nerfs que je serais prête à braquer une banque moi-même pour qu’on ai une nouvelle mission et pourtant je ne me lasse pas de le voir en action. Il ne prévoit jamais à l’avance l’identité qu’il va adopter : il devient celui qui sera le plus convaincant pour son interlocuteur, un schéma qu’il prend directement dans la tête de l’autre. Ça marche à tous les coups. Mais je ne suis pas Chat et je ne sais pas tordre l’esprit des gens à ma guise, je suis donc obligée de choisir entre les deux voies qu’on a tracé pour moi : accepter, jouer le jeu d’Irvin et faire plaisir à Altran, ou refuser, ressembler à Irvin, décevoir Altran et montrer une faiblesse devant les autres membres de l’équipe. Evidemment, vu comme ça…
_ J’accepte.
Il hoche la tête comme si nous n’avions échangé qu’une conversation anodine et que je ne l’avais pas menacé et insulté.
_ Je suis absolument ravi de votre décision, ma chère Becia. »
Il me regarde et me sourit. Qu’il aille au diable, et qu’il entraîne la sorcière avec lui. Je suis sûre qu’elle l’a choisit parce qu’elle savait très bien qu’il me ferait de l’effet.
Seule dans la chambre qu’on m’a préparée – d’une taille et d’un luxe absolument indécents – je tente de joindre Altran pour lui décrire ma grandeur d’âme et les raisons de mon retard. En vain. Excédée, je sors de ma chambre en trombe et interpelle la première personne qui passe sans me soucier de savoir si c’est un employé d’Irvin ou pas – mais dans cette île, il n’y a que les employés d’Irvin et moi – pour faire réparer ça. L’homme baisse la tête craintivement et file exécuter l’ordre. Je le retiens par le bras et lui demande où je peux trouver un autre communicateur fonctionnant sur l’île puisque le puissant système de brouillage d’Irvin rend le mien impuissant. L’employé bredouille quelque chose et tente à nouveau de partir, toujours sans oser me regarder dans les yeux. J’insiste. Et je finis par comprendre les mots « vous n’avez pas le droit d’accès » et « les ordres de Madame ». Je lâche ma victime qui s’enfuit avec reconnaissance. Me voilà prisonnière d’un palais où je vais jouer les singes savants, on peut dire qu’il est beau l’amour de ma presque mère. Je suis sûre qu’elle veut me manipuler et emporter mon humiliation comme ultime satisfaction dans la tombe. J’oublie mes bonnes résolutions et je retourne dans sa chambre pour lui cracher au visage avant de filer d’ici.
Mais quand j’arrive, impossible d’approcher mon modèle : la Mort s’est encore rapprochée et son haleine fétide a suffisamment effrayé les médecins pour déclencher un véritable branle-bas de combat, une lutte de toute l’ingéniosité humaine pour gagner quelques précieuses respirations supplémentaires. Je reste dans un coin pour ne pas gêner, je n’ai quand même pas l’indécence de lancer ma hargne à la figure d’une femme en train d’être prolongée, ça attendra. Un long coup d’œil m’apprend qu’il n’y a aucun communicateur qui soit à ma portée dans cette pièce. Je suis coupée de mon équipe et ils ont beau me taper sur les nerfs – sauf Altran, et encore – je n’aime pas ça du tout.
L’avocat me rejoint, ou plutôt apparait silencieusement dans mon dos, comme un fantôme. Au moins je ne sursaute pas (on ne peut pas grandir avec Chat et être surprise par ce genre d’apparition). Je lui demande le plus discrètement possible :
« Et maintenant, il se passe quoi ?
_ Si Mme Jahet-Limritt trépasse, je dois considérer votre participation comme acquise.
_ Tiens donc. Et vous pensez qu’elle va y passer maintenant ?
_ Je l’ignore. Son mal est grave mais son équipe médicale est exceptionnelle…
_ Moi je vous dis qu’elle ne crèvera pas. Pas tant qu’elle n’aura pas eu ce qu’elle veut. Alors dites-moi ce que je dois faire qu’on en finisse vite.
_ Elle désire simplement que vous lui teniez compagnie dans ses derniers instants.
_ Oh. Et vous croyez à cette connerie ? Vous bossez pour elle depuis combien de temps ?
Il ne me répond pas mais m’entraîne loin de la chambre. Visiblement il est censé me tenir compagnie jusqu’à ce que je puisse faire mon numéro à Irvin, et tout aussi visiblement il ne sait plus quoi me dire. Le fait que je l’envoie paître à chaque tentative d’engager la discussion sur un sujet neutre n’arrange bien sûr pas les choses. De son coté il esquive toutes mes questions sur son travail, la nature de ses liens avec Irvin et le fait qu’on m’empêche de rentrer en contact avec mon équipe. Je ronge mon frein jusqu’à ce qu’une infirmière nous rejoigne et nous signale qu’Irvin est à nouveau en état de parler.
Tout aussi solennellement que tout à l’heure je m’approche d’elle et me pencher vers son visage jaunâtre de moribonde.
« Ma fille, murmure-t-elle, j’ai besoin de toi.
_ Soyons claires : je veux bien t’aider mais tu laisses tomber le ‘ma fille’ et tu me laisse appeler mon équipe, OK ?
Elle m’ignore royalement et continue à me parler dans une haleine puant les médicaments, en fixant son regard halluciné sur mon oreille gauche, allez savoir pourquoi.
_ J’ai créé un empire, un véritable empire. Mais il se détruit. Je ne les laisserais pas me le prendre. Tu es flic, non ? Défend-le.
Je suis assez intriguée. Si ce qu’elle voulait c’était garder l’argent jusqu’au bout – pour quoi faire, mystère, il ne peut plus lui servir à rien dans son état – elle n’avait qu’à me transmettre ses instructions par son avocat. Je suppose donc qu’il n’est pas au courant, ce qui indique que ‘défendre l’empire’ implique des transactions a) secrètes et b) illégales. Non mais pour qui elle se prend ? Et pour qui elle me prend ? Son chien de garde ?
Je veux bien pousser la grandeur d’âme – si elle me donne la liberté de fouiner chez elle à ma guise, je ne supporte pas d’être interdite d’accès – jusqu’à faire semblant de lui obéir. Quand à faire quoi ce que soit d’illégal, c’est bien évidemment hors de question, justement parce que je suis flic. Je lui demande :
_ Qu’est-ce que tu veux ?
_ Défend mon empire !
_ D’accord, d’accord, je défends ton empire. Pas de problèmes.
Apparemment elle a abusé de pas mal de produits qui empêchent le cerveau de faire bon ménage avec la réalité. Jusqu’à preuve du contraire, elle n’est impératrice de rien, tout juste le tyran que quelques entreprises tentaculaires.
_ Il faut que tu ailles au Conseil du Consortium, murmure-t-elle. Pour faire tenir tout ça. Sinon les chacals… ils vont tout mettre en pièce, tout…
_ D’accord, j’y vais et je garde toutes tes entreprises dans ton consortium.
J’ignore d’où elle sort ce mot antique mais vu la majuscule qu’elle lui colle, ça doit être ça son fameux empire. Elle me sourit. Un sourire de canaille qui a bien eu tout le monde. Et dit :
_ C’est un carré de Hilch… »
Oh. Bordel. De. Merde.
Alors ça…
Elle a réussi. Cette salope a réussit ce dont je n’avais fait que rêver. Elle a donné une réalité matérielle à cette sublimité d’abstraction qu’est le carré de Hilch, l’équation du mouvement perpétuel. Je tente de comprendre comment elle s’y est prise, transformant l’argent en vecteur, la production, la clientèle, tout cela peut entrer dans l’équation, les caprices de l’humanité aussi donne un facteur aléatoire parfaitement rendu et le flux peut être donné par les cycles de l’économie… Oui, ça colle, ça colle même si bien que je me maudis de n’y avoir jamais pensé, chapeau bas cher modèle, c’est toi, avec tes années d’expérience, qui a dépassé le modeste clone que je suis… Pour l’instant. Je ferais mieux que toi, Irvin, même si je dois y consacrer ma vie, je te jure que je ferais mieux que toi. En attendant je comprends pourquoi elle ne veut pas que son œuvre soit détruite. Elle l’appelle l’empire, prise dans la toile de son égocentrisme, moi qui ai davantage l’habitude de composer avec autrui je salue juste la beauté du geste et j’appelle ça de l’art. Un véritable chef-d’œuvre, même. Ma voix est j’en suis sûre beaucoup plus convaincue quand je lui promets d’aller défendre son travail. Il ne lui reste plus, entre deux respirations difficiles, qu’à m’expliquer ce que j’ai à faire. Rien de difficile ni même d’illégitime (même si ce n’est pas très légal) et je me lance dans l’aventure avec tellement d’enthousiasme que j’en oublie même de lui demander pourquoi je suis interdite d’accès dans les autres pièces de sa maison. C’est à peine si je me demande pourquoi elle n’a pas commencé par là au lieu de faire toutes ces simagrées de devoir filial et d’héritage. Rien ne pourrait m’empêcher de participer à une mise en œuvre concrète d’un carré de Hilch, pas même mon mépris et ma peur envers Irvin, tout s’efface devant la beauté de ma tâche.
Erwan Libb tente de savoir ce que je vais faire et pourquoi j’ai besoin d’accéder à la salle holographique. J’arrive à ne pas être trop méchante en l’envoyant sur les roses. Il insiste. Un truc à propos de mettre en commun nos savoirs… Bah ! Il ne sait rien et il est incapable de comprendre ce que je vais faire. Il a peur de quelque chose. Sans doute de moi : je souris, et ça perturbe souvent les gens qui travaillent depuis longtemps avec moi. Je ne sais pas pourquoi. J’ai des zygomatiques comme tout le monde, ils devraient se douter que je suis capable de m’en servir.
« Becia, continue Libb, en tant qu’avocat je dois insister sur l’importance de ne valider aucun contrat sans avoir vérifié son contenu, et…
_ Et quoi ? Je croyais que j’étais là pour me plier en quatre aux désirs de la vieille, comme vous ?
_ Pas aveuglément, je vous en conjure, ne lui obéissez pas aveuglément.
_ Vous n’avez pas confiance en elle ?
_ Absolument aucune.
_ Tiens, tout à l’heure c’était une gentille mamie gâteaux qui m’offrait plein de beaux cadeaux si je faisais risette !
Il me prend par l’épaule et me regarde droit dans les yeux. Ce n’est plus sa voix d’avocat qu’il utilise, plus de baratin obséquieux, sa voix est grave et lente et parfaitement terrifiée :
_ Becia, je devais vous le dire. Elle m’emploie pour ce genre de choses. Et je n’ai pas le choix. Vous êtes intelligente, ne vous laissez pas piéger de la même manière.
Je me dégage et j’applaudis plusieurs fois, ironique :
_ Grandiose ! Déjà que vous êtes un acteur et un menteur de premier ordre, là vous m’avez vraiment bluffée ! Surtout le petit point sur mon intelligence à la fin, basse flatterie mais qui pommade juste ce qu’il faut, chapeau bas.
Il se mord la lèvre et me lance un regard furieux.
_ Vous ne vous rendez pas compte du risque que je viens de prendre pour vous prévenir !
_ Fermez votre gueule. J’ai du travail. A plus tard. »
J’ai coupé court à la conversation qui me distrait inutilement. J’ignore pourquoi il a tenté de me faire croire qu’il était de mon coté contre Irvin mais je n’ai pas le temps d’y réfléchir. Il veut sans doute avoir sa part du gâteau colossal de l’héritage. Je m’en fiche. Le carré de Hilch occupe toutes mes pensées – car il est impossible qu’elle ait pu appliquer la matrice de négativité à des mesures d’énergie réelles, elle a donc dû la transformer tout en gardant sa puissance corrélatrice et je n’arrive pas encore à trouver comment…
J’entre dans la chambre holographique qui contient uniquement un fauteuil très englobant rappelant un sarcophage de métal. Avant de m’y asseoir j’ouvre le panneau de commande à l’aide d’un passe-partout informatique et applique quelques légers changements dans le code. Nous les clones (les clones légaux en tous cas) possédons tous une puce électronique greffée dans notre moelle épinière qui signale à toutes les machines testant notre ADN que nous sommes des copies. Cette puce est inviolable et impossible à enlever. Le programme qui traite son message et nous signale comme clone est inviolable aussi. Je pirate donc la transmission entre la puce et le programme. Je sais, c’est illégal, et si Altran savait que j’utilise des méthodes pareilles il en ferait une attaque. Mais si j’ai appris à le faire, c’est parce que Chat savait le faire et que j’étais très jalouse. Et si Chat a appris à le faire, c’est pour se moquer de nos supérieurs en trichant à ses examens d’une manière bien plus difficile que de réussir l’examen normalement. Une façon de plus de tirer les ficelles : Chat est un manipulateur dans l’âme et à coté de lui ce jeune requin d’Erwan Libb est un enfant de chœur.
Une fois ma petite manœuvre effectuée, je me glisse dans le sarcophage qui m’identifie comme étant Irvin Jahet-Limritt, la seule et unique impératrice du Consortium. Et me plonge en plein Empire.
Le fauteuil holographique contient des capteurs qui enregistrent le moindre de mes mouvements et restitue mon image en 3D à toutes les autres personnes branchées sur ce canal. De la même manière, je vois leurs images en trois dimensions, reconstituées devant mes yeux par la machine. Cette technologie est sévèrement restreinte et il est très difficile d’obtenir l’autorisation d’en posséder une – officiellement parce qu’elle est dangereuse pour la santé mentale et que la tentation de vivre dans un rêve permanent et programmable est trop forte pour la plupart des esprits, officieusement parce que c’est une bonne manière de distinguer ceux qui font parti de l’élite de ceux qui n’en font pas parti. J’ai déjà utilisé ces engins deux fois dans ma vie mais je reste toujours émerveillée. Le fauteuil ne se contente pas de tromper mes yeux, ce sont les terminaisons nerveuses de mes cinq sens qui entrent dans l’illusion que je suis à présent assise sur les gradins d’une antique arène romaine, en plein air, à coté de cinq personnes parfaitement réelles. Bien mieux qu’une réunion en chair et en os, quelque soit le budget confié au décorateur. Me voilà au Consortium de l’Empire d’Irvin. Et je ne commence à réaliser à quel point elle est mégalo qu’en réalisant que moi je ne suis pas assise sur un gradin de pierre, comme les autres, mais sur un trône d’or à l’allure parfaitement impériale.
Je ne dois surtout pas oublier que tout cela n’est qu’une illusion et que le pouvoir n’est qu’un mirage, le genre de mirage capable de me pourrir comme il a pourrit Irvin, je dois m’en méfier absolument.
Ça m’aide d’imaginer la réaction de Chat en me voyant sur ce trône qui sort davantage des films du XXème siècle que du véritable empire romain. Lui saurait me faire redescendre sur terre et me faire sentir la vacuité de mon orgueil par une moquerie particulièrement cruelle – si je ne me prends pas pour le centre de l’univers c’est bien parce que cette saleté qui me sert de collègue m’a prouvé que je ne l’étais absolument pas.
Je commence la séance en tentant d’imiter l’accent impérieux de mon modèle :
« Je dois valider l’organisation pour l’année en cours. Allez, sortez moi tout ça.
L’un d’entre eux me regarde d’un air étonné et tente très prudemment d’objecter :
_ Ne faut-il pas attendre madame Delys et…
Les deux retardataires apparaissent avant que j’ai laissé voir mon trouble. De toute façon, mon attitude n’a aucune importance : je pourrais bien montrer tous les signes de la folie, le fauteuil holographique m’a identifiée comme étant Irvin, je suis donc légitimement à ma place. Ce sont les merveilles de la technologie. Et Irvin a dû les habituer à ne pas protester trop fort et trop longtemps, même quand ils sont prévenus d’une réunion vitale une dizaine de minutes avant qu’elle ne commence. Ils doivent penser que mon visage jeune est une coquetterie de mon modèle, un programme du même genre que celui qui programme le ciel bleu au-dessus de nos têtes. Il leur est donc impossible de me démasquer.
Je reste malgré tout dans la peau du personnage – pas trop le choix – en coupant court à leurs excuses assez sèchement. Mon impolitesse vient de mon impatience toujours plus grande : quand va-t-on enfin se décider à entrer dans le vif du sujet ?
Enfin ils me présentent leurs plans. Je n’ai qu’à les valider mais je prends le temps de lire toutes les données pour voir de mes yeux ce carré de Hilch. C’est absolument magnifique…
J’écoute à peine leurs remarques et leurs suggestions. Ces crétins ne voient que d’infimes parcelles du tableau. Ils ne comprennent pas que mes décisions apparemment suicidaires sont nécessaires pour garder l’ensemble en parfait équilibre. Au moins ils me font aveuglément confiance.
Tout est calculé, décidé et va être signé quand un homme qui jusqu’à présent avait gardé le silence me tends un contrat virtuel blindé de cryptage : visiblement un document très officiel et très important.
« Madame, vous ne pourrez valider vos décisions qu’après. C’est le certificat de bon fonctionnement mental. Hélas, avec votre état de santé, c’est nécessaire…
_ Ok, ok. » dis-je en soupirant.
Je remplis cette stupide formalité le plus rapidement possible. Je ne prends pas la peine d’examiner le contenu du contrat avant de le signer avec mon code génétique. Au moment où je m’apprête à valider le carré de Hilch, le décor holo se brouille devant mes yeux et je reviens à moi dans la salle de transmission.
J’ai à peine le temps de me redresser avant que deux types ne se jettent sur moi. Je parviens à assommer le premier. Le deuxième commence à me passer des menottes bioniques aux poignets. Avant qu’elles ne m’injectent leurs produits paralysant je me retourne et déboîte l’épaule de mon adversaire qui me lâche en hurlant. Je me hisse hors du sarcophage et coure vers la sortie. Une femme me bloque cet accès. Un sourire moqueur sur le visage, elle me dit seulement :
« Tss, tss, miss Becia, où croyez-vous donc aller comme ça ? »
Je sens une piqûre sur mon visage. Deux secondes plus tard je suis plongée dans le noir.
J’émerge de l’inconscience lentement. Les ténèbres s’écartent peu à peu. Je sens à nouveau mon corps. Mon esprit embrumé enfile lentement les idées comme des perles.
Je suis bloquée. Complètement. Je ne peux bouger ni la tête, ni les mains, ni les jambes à partir des hanches, et les infimes mouvements de mon torse ne peuvent m’être d’aucun secours. J’ai les yeux ouverts mais je ne vois rien. J’ai été attaquée. Je suis tombée dans les pommes. Dans la maison de mon modèle incurable.
Lentement j’en arrive à la conclusion qui aurait dû me sauter aux yeux immédiatement. Tout ça était un guet-apens ! Irvin ne voulait pas que je sauve son précieux carré de Hilch, elle a bien l’intention de continuer à l’administrer elle-même, après s’être soignée en piochant dans mes organes ! Je suis prisonnière d’un bloc opératoire.
Non, ce ne sont même pas mes organes qu’elle convoite, c’est mon corps tout entier : un corps parfaitement identique au sien, mais jeune et en parfaite santé. Elle va enlever mon cerveau et le remplacer par le sien. En toute simplicité.
Je sais qu’il est parfaitement inutile de crier. Elle m’a eu. Elle. A. Eté. Plus. Forte. Que…
NON CA JAMAIS !
Je hurle comme une folle. Je suis incapable de me retenir. Elle ne peut pas avoir gagné ! Elle ne peut pas avoir voulu faire une chose aussi monstrueuse ! Moi je ne l’aurais pas fait ! Donc elle non plus ! Elle non plus !
En tous cas je ne l’aurais pas fait avant d’être encastrée dans un bloc opératoire avec la certitude d’y passer dans quelques heures. Maintenant je suis tout à fait d’accord avec Irvin : s’il me faut tuer pour rester en vie, ça ne me pose pas le moindre problème.
Mais moi je n’ai aucun moyen de conclure ce pacte douteux. Je suis prisonnière et impuissante. Ça me rend dingue ! Dire que je n’ai rien vu venir. Je n’avais pas envisagé une seconde qu’elle puisse faire ça. Je la supposais assez intelligente pour savoir qu’un stratagème aussi ridicule n’arrêterait pas l’équipe 5 plus de trois secondes. Sa maladie a dû fortement baisser ses capacités mentales. Hélas, l’idée que mes collègues me vengeront ne me suffit pas : je ne veux pas mourir, point final. Et je suis sûre que c’est la mort qui m’attend. Pas une manipulation pour que je m’occupe de ses affaires à sa place, non, ça elle s’en fiche. Elle est comme moi, elle veut vivre.
J’arrive à me ressaisir assez rapidement, tout compte fait. Pas question de lui laisser la satisfaction de me voir hors de moi quand le moment sera venu. Si aucun miracle ne se décide à venir me sauver, je veux au moins parvenir à lui cracher à la figure.
Dans la pénombre je perds rapidement la notion du temps. Je sais juste que c’est long jusqu’au moment où les lumières s’allument. Quelqu’un s’approche de moi et instinctivement je retrousse les lèvres, prête à mordre. Je me retiens. Ce n’est pas le moment. Heureusement ce n’est pas encore un médecin prêt à me charcuter, c’est l’avocat. Evidemment, avec les blocs opératoires automatisés, n’importe qui peut opérer quelqu’un… mais telle que je connais Irvin elle ne laissera pas n’importe qui, même à sa botte, tripatouiller ses futurs organes.
Libb évite mon regard. C’est pourtant moi qui devrais être honteuse. Il a tenté de me prévenir et je ne l’ai pas écouté. Il est pris au piège lui aussi. Il a peut-être même cru en moi, la Grande Surinspectrice qui était si méfiante envers sa patronne retorse, il a peut-être cru que je le sauverai. Et j’ai perdu.
Je lui dis :
« Aide-moi.
_ Non, je ne peux pas…
_ Appelle mon équipe ! Bordel, je ne sais pas par quel moyen elle te tient, mais ne te rends pas complice du meurtre d’une surinspectrice ! Si jamais j’y passe et que tu n’as rien fait, Chat va s’arranger pour que la prison soit pour toi le pire des enfers !
En disant ça je suis sincère. Altran est trop intègre pour utiliser son pouvoir en se vengeant de la perte de quelqu’un de proche, il croit en la justice. Pas Chat. Chat ne supporte pas que quelqu’un d’autre que lui me fasse du mal. Et il peut être très cruel quand il s’y met. Libb n’a pas l’air aussi effrayé qu’il le devrait et je peste entre mes dents. Je commence à m’agiter dans mes liens et à paniquer, si ça continue comme ça je vais me remettre à hurler et perdre la moindre chance de le convaincre. Il me répond – toujours sans me regarder :
_ Ce ne sera pas un meurtre.
_ QUOI ?
_ Vous avez signé le contrat virtuel offrant votre corps à Irvin Jahet-Limritt, pour cause de volonté suicidaire. C’est blindé. Même l’équipe 5 ne peut pas intervenir.
_ Foutaises ! Ils me connaissent, ils ne me laisseront pas crever là ! Appelle-les !
_ Je suis désolé… Je ne peux pas.
_ Désolé ? Tu te crois désolé ? Viens donc à ma place te faire enlever le cerveau et là tu vas comprendre ce que c’est qu’être désolé, pauvre connard ! Et quand mes copains vont arriver et te mettre en pièce là tu seras vraiment désolé ! Libère-moi !
Ok, ce genre de sortie n’est pas vraiment ce qu’il faut pour que j’arrive à me le mettre dans la poche, mais je n’arrive pas à faire sortir les mots autrement, je l’engueule pour que la peur ne me fasse pas perdre la tête. Je respire de plus en plus vite. Il reste là, les bras ballants, évitant toujours mon regard. Je gémis :
_ Merde, mais qu’est-ce que tu es venu foutre ici, alors ?
_ Je… Vous êtes sûre qu’ils vont venir ? Certaine ?
_ Oui. Pour me sauver ou me venger, mais je peux te garantir que personne ne les arrêtera.
_ Alors je… je vais ralentir la procédure, jusqu’à ce que vous soyez tirée d’affaire. En échange je veux la protection de votre équipe. J’ai votre parole ?
Je le regarde. Comme beaucoup d’autres avant lui, il nous prête une honnêteté à toutes épreuves et des pouvoirs magiques dépassant le talent des simples mortels. Je ne vois l’intérêt que j’aurais à le détromper maintenant.
_ Oui, oui, tu as ma parole. »
Il s’en va, me laissant seule avec mes questions et l’espoir qui m’envahit le cœur. Je me demande si ce n’est pas un stratagème pour que je renonce à m’enfuir. Mais il serait inutile. Je suis prisonnière et le bloc opératoire me garde en vie sans me laisser la moindre marge de manœuvre. Les heures passent entre rage et regrets sous l’implacable conclusion : niveau miracle, je n’aurais rien de mieux.
Mais ce sont des heures. De longues heures. Alors qu’Irvin veut sans doute procéder à l’opération le plus rapidement possible. Je ne sais pas par quels moyens tordus d’avocats Erwan arrive à ce miracle, mais il y arrive. Il me donne la denrée la plus précieuse au monde : le temps.
Assez de temps pour que les secours arrivent. Dans mon cas les secours s’appellent Eralise. La cinquième membre de mon équipe. La petite dernière. Celle qu’on n’écoute jamais pour établir les plans et qu’on envoie sur le terrain faire le travail d’une unité d’assaut ou d’un cambrioleur de haute voltige. Les sirènes du système de sécurité se mettent à hurler bien trop tard, elle est déjà dans ma chambre et rengaine l’une de ses deux armes – contrairement à moi elle a le droit de porter toutes les armes qu’elle veut – et désactive rapidement le bloc. Je sors de ma prison en titubant et pour la première fois de ma vie je me jette dans ses bras en pleurant. J’ai vraiment cru que cette fois j’avais perdu… Perdu contre Irvin. Contre la personne que je hais le plus au monde.
Eralise n’a pas l’habitude de me consoler et elle me caresse maladroitement la tête. Toujours nichée dans son épaule je lui demande d’une voix sourde :
_ Eralise, donne-moi ton flingue.
_ Non. Tu n’as pas le droit. Et tu n’en a pas besoin, on s’occupe de…
_ Eralise, donne-moi ce putain de flingue.
Je me détache d’elle et la regarde dans les yeux. Elle sait ce que je vais dire – mais je le dis quand même :
_ Je vais la buter. »
Bien sûr elle ne me donne pas l’arme. Elle sait très bien pourquoi je n’ai droit qu’au ridicule pistolet paralysant. Je suis dangereuse. Elle appelle du renfort pour me récupérer et me calmer, les autres ont besoin d’elle pour arrêter Irvin et je ne fait que les gêner. Le plus gentiment possible, elle me vire dans le jardin où m’attend Daraa, chargée de m’empêcher de faire une bêtise.
Ce qu’il y a de bien avec Daraa, c’est qu’on ne sait jamais ce qui peut bien lui passer par la tête.
« Tu veux te venger ? me demande-t-elle de son habituelle voix envoutante.
Bien sûr que je veux me venger ! Nous étions à égalité et elle m’a vaincue, réduite à néant, à l’impuissance, dépendante du talent des autres, humiliée comme jamais on ne pourra davantage m’humilier ! Et en prime elle a failli me tuer.
_ Je veux sa peau ! dis-je férocement.
_ D’accord. Allons-y. »
Daraa non plus n’a pas le droit de porter d’armes. Trop imprévisible.
L’équipe 5 est en train de se livrer à une action hautement illégale et n’a pas pris de renforts avant de prendre l’île d’assaut. En même temps, ils n’en ont pas réellement besoin. Daraa a coupé les communications avec l’extérieur et a brouillé tout le système de la maison, Chat a embobiné les gardes pour qu’ils le laissent entrer puis pour savoir où j’étais, après quoi il a transmis l’information à Eralise qui est venue me sauver, tandis que Chat et Altran se chargeaient d’arrêter Irvin. Les gardes du corps d’Irvin continuent donc à patrouiller partout, ignorant totalement que quelque chose ne tourne pas rond. Une opération toute en douceur, à ceci près que ce n’est pas moi qui la supervise, elle se heurte donc à un os. Mon modèle n’est trouvable nulle part.
Normal : elle sait qu’il y a un problème et se terre dans un coin impossible à découvrir, au cœur du labyrinthe qui lui sert de palais. Impossible à découvrir sauf pour moi. Cette fois-ci nous nous battrons vraiment, sans masques, et je tuerais cette momie avant qu’elle ait tenté le moindre geste de défense. Je cours et Daraa me suis. Elle me donne une arme, j’ignore à qui elle l’a volé mais je rends grâce à ses doigts agiles qui me donnent de quoi vaincre une bonne fois pour tout Irvin. Nous esquivons les autres flics et nous finissons par trouver le trou à rat de la sorcière. Il n’y a personne avec elle, pas même son médecin qui a sans doute été neutralisé par Chat, pas même l’avocat qui s’est sans doute caché en attendant la fin du combat – pour mieux pouvoir se ranger du coté du vainqueur. Mon modèle est installée dans un lit mobile et doté de tous les appareils nécessaires pour la maintenir en vie le plus longtemps possible. Elle m’attendait. Elle peut fuir à partir de cette pièce. Pas bien loin, juste assez pour rester en vie si elle m’emmène avec elle. Elle a piégé l’endroit. Juste au cas où. Je ne lui laisserai pas la satisfaction de tenter un dernier coup. Je braque mon arme sur son visage. Mon visage déformé par la douleur. Elle agonise. Je vais abréger ses souffrances.
Et je serais comme elle…
En une fraction de seconde je change d’avis, je détruis le boitier de contrôle de son lit – elle ne peut plus se défendre et avec un peu de chance elle crèvera sans que ce soit ma faute – et je lui dis qu’elle est en état d’arrestation pour tentative de meurtre d’une surinspectrice de police internationale et qu’elle n’a pas intérêt à me faire chier.
Elle va mourir et je serais intacte. C’est mieux comme ça.
Bien sûr Altran est très fier de moi. Il sait que j’ai été à deux doigts de craquer, de passer de l’autre coté, simplement il n’imagine pas que ce n’est pas la générosité qui a retenue mon bras. Tant mieux. Altran pense que tous les membres de l’équipe sont des gens bien. Je ne voudrais pas lui enlever ses illusions.
Je montre d’ailleurs ma générosité en empêchant Chat de s’occuper de l’interrogatoire d’Erwan Libb. D’accord, il ne m’a pas libéré et il a trempé dans un certain nombre de coups assez douteux, mais je lui dois la vie. Chat et les autres se sont méfiés dès que j’ai reçu l’invitation d’Irvin mais il leur a fallu longtemps pour passer des soupçons à l’action. Je ne suis pas assassin et ils avaient du mal à imaginer que mon modèle en soit un. Il faut croire que tout le monde est prêt à tuer dans certaines conditions. Je sais que j’y serais prête pour sauver ma peau. J’ignore si Libb a été touché par mon innocente jeunesse ou s’il avait calculé son coup pour se sauver des griffes d’Irvin. Je veux lui laisser le bénéfice du doute et empêcher Chat de lui triturer la cervelle (il peut être très sadique quand il s’y met, par exemple quand on tente de tuer ses collègues), ne serait-ce que pour le motiver à annuler ce fichu contrat. C’est un avocat véreux de talent et il me doit bien ça, j’ai toute confiance en lui.
Je veux maintenant laisser tout ça derrière moi et gare à celui qui l’évoquerait. Les autres l’acceptent. Daraa m’a juste dit – aussi tranquillement qu’elle m’a annoncé qu’on rentrerait en avion – que si jamais j’étais prête à tuer pour sauver ma vie, elle m’achèverait de ses propres mains. Je lui ai dit merci. Elle est imprévisible et pourtant j’ai confiance en elle pour me protéger de moi-même.
Je pense que c’est inutile d’en parler aux autres.